PREMIER BONHEUR
C'était fini !
Du moment où Denise et Bertrand se revoyaient, s'étaient reconquis, nulle puissance humaine ne pouvait plus les séparer.
Ils le sentirent si bien, qu'ils ne s'en parlèrent même pas.
Bertrand fut effrayé de voir la maigreur, l'air épuisé, les yeux battus et cernés, la respiration haletante et courte de Denise.
— Je t'assassinais ! lui dit-il, en la serrant contre sa poitrine comme un enfant, pour la réchauffer, car elle frissonnait de tout son corps si gracieux, devenu si frêle !
— Oh ! ce n'est rien ! fit-elle en souriant. Te voilà, je suis guérie !... Mais, toi aussi, tu souffrais trop ! Regarde-toi donc.
Il était, en effet, profondément changé.
Alors, ils se contèrent leur existence depuis le jour fatal où il avait eu la malheureuse idée d'aller chez elle, depuis le jour où Camille Richard les avait sauvés, et s'était fait tuer, dans l'espoir de les réunir.
— C'est là mon remords, mon seul ! dit Bertrand avec force.
Il lui rapporta les dernières paroles de leur pauvre ami, ce joyeux et bon Richard, et leurs larmes se confondirent.
— Combien il serait heureux, s'il nous voyait ensemble ! pensèrent-ils tous les deux.
Ni le nom de Nina, ni celui du marquis ne furent prononcés. Ils ne firent aucune allusion aux événements tragiques que nous venons de rapporter.
Chacun d'eux craignait d'affliger l'autre.
Denison, qui était revenue avec sa mère, accourut joindre ses caresses enfantines et son babillage d'oiseau à tout ce bonheur si rudement conquis, si chèrement payé et si incomplet toujours !
En revoyant Bertrand, elle manifesta sa joie, se jeta à son cou, se cramponna après lui.
Bertrand la prit sur ses genoux, tenant la fillette d'une main, tenant de l'autre la main brûlante de Denise, se disant pour la première fois :
— Enfin ! personne ne viendra me les reprendre !
Denise et Bertrand continuèrent de se voir ainsi pendant quelque temps, sans songer à rien d'autre, goûtant leur joie en cachette, comme des affamés, fermant les yeux sur le passé et l'avenir, ne voyant qu'eux-mêmes.
La santé revenait à Denise. Elle reprenait à la vie, les couleurs renaissaient à ses joues, ses yeux brillaient d'un éclat qui n'était plus celui de la fièvre qui tue, mais celui du bonheur qui fait vivre.
Cependant ce fut elle, la femme et la mère, qui songea la première à la réalité.
— Bertrand, lui dit-elle un jour, l'expérience est faite. Nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre. Cela ne se discute pas. Que
LE DROIT DU MARI 50i
tant d'affreux malheurs et d'horribles événements qui nous ont rapprochés, servent, du moins, à quelque chose. Si nous continuons ce que nous faisons, en plein Paris, cela ne tardera pas à se savoir. L'opinion publique, d'abord favorable à la suite de ton procès, se tournera contre nous. On ne tardera pas à dire.,, mille choses fausses, et aussi à deviner, à inventer plutôt une partie de la vérité : celle qui peut nous condamner aux yeux de la société. Jamais le monde n'admettra que j'épouse celui qui m'a faite veuve, et, d'ailleurs, la loi, en France, s'y oppose, mais, pour ma fille, pour la tienne, nous ne pouvons braver ouvertement le monde.
— Il faut quitter Paris où rien ne m'attache plus, répondit Bertrand, Paris qui ne me rappelle que des souffrances, des désespoirs, des luttes horribles. Il faut quitter la France.
— L'Europe, ajouta-t-elle. Je suis riche, tu l'es aussi. Qui peut nous retenir ? Allons en Amérique ; ensevelissons notre amour, ensevelissons-nous avec lui dans l'oubli. T'en sens-tu la force ?
• — Oui. Là-bas, ton veuvage fini, nous régulariserons notre position.
— Pour moi, lui dit-elle doucement, je me fusse contentée d'être, désormais, éternellement ta maîtresse. — Je l'aurais même préféré, après les derniers événements. — Mais, si l'intérêt de Denison, de notre fille, l'exige, — comme je le crois, — je surmonterai une sorte de scrupule intérieur que je ne puis analyser, et que je saurai vaincre.
— ' En tout cas, pour que notre projet réussisse, et ne soulève pas de nouveau scandale, après tant de scandales, voici ce que je te propose : Ne partons pas de Paris, directement, ensemble. D'ailleurs, avant d'accomplir une séparation qui sera, sans doute, éternelle, je veux revoir ma mère, l'embrasser une dernière fois... Elle a été la cause, la cause involontaire et bien intentionnée, de tous mes malheurs, de toutes mes souffrances. Tu connais ma vie entière. Je n'ai pas eu de secrets pour toi. Je sais quel retentissement ont eu, dans son cœur, chacun des coups qui m'ont franpée. Elle est seule à présent, découragée, vieillie, renfermée au château Du Roveray, près de son mari devenu infirme, désespérée de ma vie, qu'elle croit perdue pour le bonheur! Elle m'a aimée, elle m'aime. Avant d'aller fonderet cimenter notre bonheur,
je veux le lui annoncer, lui porter l'hommage complet de mon affection filiale, lui faire oublier les mots durs qui ont pu m'échapper dans des moments de désespoir. Elle connaît ton innocence. Elle sera heureuse de te voir, de bénir ses deux enfants, qui ne penseront qu'à l'amour qu'elle a eu pour moi, d'embrasser sa petite fille, et moi je partirai le cœur plus léger, en songeant que je lui laisse tout ce que je puis de joie et queje m'acquitte envers elle. Au bout de quelques jours, je t'écrirai. Tu viendras me rejoindre, et nous quitterons le château, aujourd'hui isolé et désert, qui a vu naître notre amour, loin des regards, à l'insu du monde, pour aller, dans l'autre hémisphère, à la nouvelle vie.
Avant de s'éloigner de Paris, qu'elle ne devait plus revoir, Denise confia, à un homiiie d'affaires, le soin de vendre tout ce qui lui avait appartenu du temps du marquis, et ne lui rappelait que d'épouvantables souvenirs.
Elle voulut que le produit de cette vente fût consacré tout entier aux pauvres de son quartier,
Bertrand, resté seul, sous-loua l'hôtel des Champs-Elysées pour le restant du bail à courir, prit le chemin de fer, se rendit au cimetière où Richard reposait sur la terre belge, alla visiter sa tombe, s'agenouilla sur la terre humide.
— Ami, lui dit-il, comme s'il eût pu l'entendre, j'ai tenu mon serment, je t'ai vengé ! Tu m'avais donné ta vie, je t'avais donné mon bonheur : aujourd'hui, je puis le reprendre.
Il se releva, essuya une larme et revint à Paris.
Il y trouva la lettre attendue de Denise qui l'appelait au RoTeray, et repartit immédiatement pour la rejoindre.
ou HONORINE REPARAÎT.
Ce ne fut pas sans une vive et profonde émotion que Louis Bertrand revit ces lieux où il avait connu Denise, qui étaient pleins de leur amour, comme imprégnés du sang jeune de leurs cœurs, qu'il avait quittés fou, mourant, la croyant morte, et où il revenait la chercher, ivre d'espoir, de confiance en l'avenir, pour ne plus se séparer d"elle jamais.
On était au printemps.
La nature était en fête.
Il aspirait l'air à pleins poumons, heureux de vivre, et pourtant des larmes emplissaient ses yeux, sous l'empire des mille sentiments qui l'agitaient.
Que de choses il avait fallu pour le ramener là, pour qu'il vît enfin se lever l'aurore de ce jour de triomphe et de bonheur dont le couchant devait, désormais, se confondre avec celui de leur existence même !
La route à parcourir avait été rude, effroyable !
Déjà trois tombes la bordaient.
En arrivant au château, il trouva Denise doucement rayonnante, M'"* Duclcrc assombrie et grave, n'ayant presque plus rien de la brillante et de l'irrégulière Irma d'autrefois.
La solitude s'était faite autour d'elle. Elle avait été frappée à des endroits bien sensibles. Aucun des rêves du passé pour Denise ne s'était réalisé, sous la forme où elle les avait caressés ;
mais toutes les menaces, entrevues jadis, s'étaient accomplies par le fait d'Honorine.
M""* Duclerc comprenait qu'elle avait fait fausse route.
Nous ne dirons pas qu'elle eût des regrets bien vifs de sa conduite à elle, mais elle avait perdu la confiance et pressentait un lugubre avenir, loin de ses deux filles, l'une maudite et qu'elle avait chassée, l'autre adorée et que les événements allaient lui arracher, probablement pour toujours.
Quand à M. Duclerc, accablé par la goutte, il ne quittait plus guère son fauteuil, et, somme toute, cet intérieur, que Bertrand avait connu si joyeux et si bruyant, l'attrista dans son silence et son isolement.
C'étaient la déroute et l'abandon. Ce n'étaient point les douces joies du foyer et le calme fortifiant de la vie intérieure.
On ne fit point allusion aux événements accomplis.
M""® Duclerc le reçut comme un fils, et, comprenant les nécessités de la situation, étouffa, par une dernière délicatesse maternelle, les regrets que lui causait le départ prochain de sa fille Pjien-aimée, redevenue sa fille unique.
Elle allait rester absolument seule, près d'un mari qui ne comptait pas à ses yeux, car elle avait juré de ne plus revoir Honorine, et rien n'eût pu la faire revenir sur cette résolution.
Pourtant elle se disait, au fond de soi, que si la goutte la faisait veuve, elle irait rejoindre le nouveau couple en Améri(iue et finir grand'mère en gâtant Denison.
On voit que rien n'avait pu réunir les cœurs séparés de M. et M"'^ Duclerc, et qu'ils se regardaient toujours comme des étrangers, quand ils ne se regardaient pas comme des ennemis.
On était au jeudi.
Bertrand et Denise devaient partir le lundi suivant. Leurs places et celle de Denison étaient retenues à Bordeaux sur un paquebot prêt à lever l'ancre pour New- York.
Ils étaient ensemble dans le petit salon du rez-de-chaussée, lorsqu'un domestique remit à Bertrand une lettre dont l'écriture le fit pâlir.
Après un mstant d'hésitation et un regard jeté à Denise, il l'ouvrit brusquement et la lut.
11 s'arrètu stiipiMaii. «-t le cœur son-é.
Puis il la garda dans sa main et la froissa, comme s^il ne savait qu'en faire.
Il était visiblement si bouleversé que Denise s'en effraya.
— Quelle est cette lettre? demanda-t-elle inquiète, et envahie d'un noir pressentiment.
— Rien ! fit-il avec embarras.