‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 59 sur 68 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

[Presse)

Que voulait dire cela?

Gontran déchira l'enveloppe et courut à la signature.

La lettre était signée : Ninoche :

Il se prit à sourire et en commença la lecture.

Mais à peine eut-il parcouru les premières lignes que le sourire s'éteignit sur ses lèvres, pendant qu'un pli soucieux se creusait sur son front.

Il la lut ainsi jusqu'au bout I...

Et quand il l'eut finie, sa main tremblait... et une sombre expression avait envahi ses traits.

Voici ce que disait le petit débardeur :

« Monsieur Gontran,

« Je ne voulé pas vous écrir, parce que javai honte de mon écritur, mais il phot bien, puisque cet dan vot intérêt et quil pourra arrive les plus grans maleurs.

« Je bien des chose a vous dire que jeu ne peu pas confie au papié il s'agit dune personne qui vous interesse et don je entendu parlé depui quelque tant. Jean né bien Ion à vous dire, mais je cuis surveillé et il ne phot pas qu'on sache rien — voila ce queu je imaginât.

u Samdi prochin nous souperon à la Maison d'Or, Vous savé Brin de Tulle. Elle va débuté aux Variétés dans un roi que lui a fait monsieur Offenbach. Ont repet samdi et apret nous iron soupe avec Sancé, Précourt et Cardinet. Vous ne savé pas que je cuis avecque lui. Je vous exphqrait <;'a. C'est à côse de lui que je veut vous parle et aussi à côse de M. Beverley.

« Monsieu Gontran,

« Croyé à ma saintcérité. Si vous savié come je voudrai vous rende heureux, mais prenez garde iha dé jean méchant qui conspire et qui vous fron du mal si vous ne me croyez pas.

« Je vous atant samedi prochin à une heur, on cera bien contant de vous voire et moi ! qui me dit pour la vie « Votre affectionné

« NiNOCHE.

« P. S. — Surtou ne montré pas ma lettre, cet entre nous et une indiscression pourré tout perde. J'espère que ma letre arriverat a tant. »

— Qu'est-ce que cela signifie ? balbutia Gontran, dès qu'il eut achevé cette lecture.

— Samedi !... Mais aujourd'hui, ajouta-t-il peu après. — Que peut me vouloir cette pauvre enfant; à quelle machination veut-elle faire allusion?

Martial survint comme il en était là de ses réflexions.

— Eh bien! lui dit-il, dès qu'il le vit entrer... qu'as-tu à m'apprendre ? que t'a dit le général?

Il n'osa pas ajouter : As- tu vu Réjane ?

Mais le garde allait le satisfaire plus complètement qu'il ne l'espérait.

— Quant au général, répondit-il, je n'ai pas pu l'apercevoir; il était sorti de bonne heure, et n'avait rien confié à sa fille, mais j'ai trouvé mademoiselle Réjane, et si vous saviez avec quelle joie elle m'a accueilli !

— Vraiment ! fit Gontran.

— Elle m'a accablé de questions, me demandant comment je me trouvais à Paris, ce qui s'était passé à Graçay-Chambrun après son départ, et me chargeant de vous remercier de l'intérêt que vous lui témoignez; tout cela avec des mouvements de vivacité, des explosions de rire et de larmes, que je ne me rassasiais pas de la regarder et de l'entendre.

— Pauvre enfant!

— Ah ! elle aime bien son vieux Martial... et elle a raison.. . car moi, voyezvous... je n'ai jamais eu d'autre affection.

— Enfin... elle ne sait rien.

— Non... rien... ou plutôt... à certains motsqui lui sont échappés, j'ai cru comprendre qu'elle avait quelque idée de la chose.

' — Qu'est-ce donc?

— Ce que je vous ai dit.

— Le fils...

— Oui... M. Henry.

— Il est à Paris?

— Il paraît...

— Mais il ne porte pas le nom du général ?...

— C'est probable...

— Et tu ne connais pas celui sous lequel il se cache ?

Bûiilevaril Beaumarchais.

— Non, monsieur le vicomte, mais je crains bien que nous ne l'apprenions trop tôt.

Contran se tut et fit quelques pas à travers la chambre.

Une pensée l'avait saisi ! Les souvenirs évoqués pendant la nuit précédente lui revenaient cala mémoire, et un désir ardent d'interroger Martial s'empara de lui.

Toutefois c'était fort délicat, peut-être dangereux. Il fallait user de beaucoup d'adresse et de ménagement.

LiV. 23 A. Fayard, éditenr.

— Ainsi, dit-il au bout de quelques secondes de silence, tu crois que le général a quitté Graçay-Ghambrun parce qu'il a appris que son fils était de retour ?

— Je le crois !.,.

— Que fait ce malheureux?

— Je l'ignore, mais on peut être assuré qu'il ne fait rien de bon. Le général a tout tenté pour le ramener au bien. Ça été inutile. Seulement, depuis cinq ans, il n'en avait plus entendu parler, et il espérait qu'il était mort !

— Eh quoi ! ce fils est à ce point indigne, que son père a pu désirer qu'il mourût!...

Martial secoua la tête avec force.

— Il y a de ces hontes-là dans les familles, répondit-il d'une voix rude, et si le général n'en est pas mort lui-même, c'est à cause de mademoiselle Réjane !

Gontran releva son regard sur Martial.

— J'étais absent do France, dit-il, au moment où eurent lieu les événements qui ont déterminé la vente du château de Graçay-Ghambrun. Je me rappelle que mon père m'en entretint quelquefois, mais il me parla surtout d'une affaire antérieure, datant aujourd'hui de six années au moins, et sur laquelle planait un mystère qui n'a jamais été éclairci... Il s'agissait d'un crime... et tu t'en souviens peut-être !

Martial ne répondit pas tout de suite; un sombre nuage avait passé sur son front, et tous ses membres avaient tressailli.

— Si je me souviens ! répondit-il, pendant que ses poings se crispaient sur sa poitrine... ah! ce sont-là des scènes que l'on n'oublierait jamais, dût-on vivre cent ans.

— Ne veux-tu pas me les raconter?

— A vous, M. Gontran... il me semble que je dirais tout.

— D'ailleurs, nous touchons à une heure solennelle et grave, et pour n'être arrêté par aucune obscurité dans cette voie où je m'engage, j'ai besoin de tout apprendre... Et puis, tu le sais bien, mon ami, le secret que tu as à me confier mourra là, si tu le désires, et jamais, je le jure, le général ni Réjane ne devineront que tu m'en as fait la confidence.

Martial fit un geste d'acquiescement.

. — Mademoiselle de Graçay ignore tout, répondit-il. A cette époque, elle n'était encore qu'une enfant, et ne venait en Bourgogne qu'au moment des vacances. Le fait auquel vous faites allusion s'est passé à un moment où nous étions seuls au château, le général et moi.

— Parle ! parle !

— C'était pendant l'hiver de l'année 1859, le 10 mars, vers neuf heures du soir. Quel souvenir ! J'étais avec le général, et je me disposais à me retirer, quand nous entendîmes la porte du vestibule s'ouvrir avec fracas et des pas précipités se diriger vers le salon où nous étions.

« Le général devint pâle comme un mort.

« On a beau être sévère et rigide, on n'en reste pas moins père. M. de Graçay avait reconnu tout de suite le pas de son fils.

« — Martial !... balbutia-t-il, en se tournant vers moi... entends-tu? c'est lui!... - I

« Il n'avait pas fini de parler, que sur le seuil du salon apparaissait M. Henry, j les vêtements en désordre, couverts de boue, l'œil hagard, les joues livides. ;

« Le général jeta un cri, et son malheureux fils courut se jeter, les mains 1 jointes, à ses genoux.

« — Ah ! sauvez-moi ! sauvez-moi ! dit-il d'une voix que la peur étranglait.

« — Quoi? que se passe-t-il ? demanda M. de Graçay.

« — On me poursuit...

« — Qui cela?

« — Par grâce ! je vous supplie, cachez - moi.. . ne me livrez pas ! songez qu'il y va de l'échafaud !

« La terreur à laquelle il était en proie, lui faisait oublier toute prudence... et il n'avait plus conscience de ce qu'il disait !

« De son côté, le général hésita un moment. Je vis son visage se contracter jusqu'à le rendre méconnaissable, mais il eut la force de se contenir, et prenant son fils par la main, il l'entraîna vers les appartements du premier étage.

« Lui aussi était troublé et ne savait plus bien précisément ce qu'il faisait ; seulement, il comprenait qu'il y avait là un danger terrible, imminent, et sa première pensée était de le conjurer.

« Avant de s'éloigner, il se tourna vers moi.

« — Martial! dit-il alors avec un regard fulgurant, Martial,, sur ta vie, ne permets à personne de pénétrer jusqu'à nous !

« Us avaient disparu depuis une demi-heure, quand mon attention fut tout à coup attirée du côté du parc.

« On parlait avec animation, et je pouvais distinguer la voix du jardinier et celle d'une personne que je ne connaissais pas.

« L'attente ne fut pas longue; presque aussitôt, un inconnu escalada l'escalier et vint se présenter à moi.

« — Où est-il?... Il est ici ! dit-il, en me saisissant les deux mains.

(( C'était un jeune homme... vingt-cinq ans à peine... robuste, énergique, résolu à tout.

<( J'essayai de gagner du temps.

« — Que voulez-vous? demandai-] e.

« — Ah ! ne cherchez pas à me tromper ! reprit-il avec colère. . . je le suis depuis deux jours, ,. je l'ai vu pénétrer dans le parc... je suis certain qu'il n'en est pas sorti... je veux qu'on me le livre!

« — De quel droit?

« Il eut un ricanement et passa ses ongles dans ses cheveux.

« — Écoutez, répondit-il, — et ses paroles résonnent encore à cette heure à mon oreille — écoutez! le misérable que je poursuis se nomme Henry deGraçay- Chambrun. — Il y a deux mois, de complicité avec un nommé Lombard, il a assassiné, volé, odieusement outragé miss Aurore Stanley, qui était ma fiancée, et puisque jusqu'à ce jour la justice n'est pas parvenue à atteindre les coupables, j'ai résolu, moi, de me charger seul du châtiment.

« — Mais qui vous dit?...

« — Le trouble oii je te vois me prouve que tu ne doutes plus toi-même! Voyons! C'est ici qu'il s'est réfugié... Aux traces que je trouve sur ces dalles, je suis certain qu'il a passé là!... Sur ton honneur et sur ta vie ... je te somme de me livrer ce misérable.

« Comme il faisait quelques pas en se dirigeant vers le premier étage, je me plaçai en travers de l'escalier et lui barrai le passage.

« A cette vue, il proféra une imprécation de fureur.

(( — Ah! prends garde!... balbutia-t-il en tourmentant lapoignée d'un revolver de poche.

« — Vous ne passerez pas !

« — Cet homme m'appartient ! le soustraire à ma vengeance, c'est accepter une part de complicité dans le crime qu'il a commis!... Prends garde !

« Il arma son revolver et en dirigeale canon sur ma poitrine. Et peut-être eûtil fait feu, si à ce moment Anthelme, le jardinier, qui est un colosse, ne s'était précipité sur lui et ne lui avait arraché l'arme des mains.

« Puis il le tint pendant quelques secondes étroitement serré entre ses bras, sans que le jeune homme pût parvenir à se dégager.

<( — Au surplus, ajouta Anthelme, il serait inutile d'insister déronavaut... Celui que vous cherchez n'est plus au château.

« — Comment? fît le jeune homme.

« — Il vient de partir.

« — Infamie !

« — Et pour que la fantaisie ne vous reprenne pas de vous remettre sur sa piste, Martial et moi nous allons vous garder ici jusqu'à nouvel ordre.

« Le jeune homme ne répondit pas.

« 11 avait compris qu' Anthelme et moi nous étions décidés à l'empêcher de s'éloigner, et il jugea qu'il serait puéril d'essayer d'engager une lutte.

« Mais une sauvage expression envahit ses traits, ses yeux s'éclairèrent de lueurs fauves, et sa poitrine soulevée eut un grondement irrité.

« — Soit! dit-il d'une voix pleine de fiel et de rage. Soit! mais l'acte que vous commettez à cette heure appelle des représailles terribles, et puisque l'on m'y pousse, je rendrai honte pour honte, sang pour sang!... Malheur au général et à sa fille ! »

Martial s'était tu depuis quelques secondes et Gontran ne songeait pas à reprendre la parole.

Le récit qu'il venait d'entendre l'avait fortement impressionné, et il lui semblait qu'il se faisait un commencement de lumière dans les ténèbres du passé.

11 devenait évident pour lui, que l'homme dont Martial venait do parler ne pouvait être que Beverley, — et cette menace qu'il avait proférée, six années auparavant, correspondait, à n'en pas douter^ aux paroles qui lui étaient échappées le jour du bal de M. Dalbane.

C'est lui qui avait ramené le général du château de Graçay-Ghambrun, et il n'était pas douteux non plus que ce retour de Réjane à Paris devait servir les sinistres projets qu'il méditait.

Il lui importait donc de connaître au plus tôt les confidences que la petite Ninoche avait à lui faire, et après avoir jeté un coup d'oeil sur sa lettre, dans laquelle elle lui parlait de Beverley, il n'hésita plus et résolut de se rendre à son invitation.

— Un mot encore! dit-il à Martial. Depuis le jour oîi s'est passée, à Graçay- Chambrun, la scène que tu viens de mo raconter, tu n'as jamais revu Thomme en face duquel tu t'es trouvé ?

— Je ne pense pas, répondit Martial.

— Tu ne sais pas qui il est?

— Non...

— Mais si tu le rencontrais tu le reconnaîtrais ?

— Je ne sais pas : je ne l'ai vu qu'un instant... et c'est Anthelme qui l'a gardé pendant la nuit fatale...

— Bien !... interrompit Gontran... ce n'est pas là d'ailleurs ce qui m'occupe pour le moment, et j'en sais assez pour nous diriger. Seulement, il faut désormais veiller avec plus de vigilance encore... Un danger terrible menace mademoiselle Réjane, et il importe de ne plus la quitter d'un instant.

— D'après ce que vous m'avez conseillé, j'avais déjà pris mes dispositions en conséquence... Je suis depuis ce matin, installé chez le général, qui a bien voulu m'offrir d'habiter près de lui.

— C'est à merveille.

Martial allait se retirer quand il revint tout à coup sur ses pas, comme frappé d'une idée subite.

— Qu'y a-t-il? demanda Gontran.

— Un détail, répondit le garde, un souvenir qui me revient^ et que j'avais oublié.

— Qu'as tu à me dire encore?

— Vous rappelez-vous, monsieur le vicomte, le soir où, peu après la mort de M. Dalbane, vous m'aviez remis une lettre pour mademoiselle Herminie.

— Sans doute.

— Nous étions sur le boulevard... vous alliez à votre cercle, moi, je rentrais rue de Varennes, quand nous avons été croisés par deux hommes.

— En effet...

— Je ne vis que l'un de ces hommes... et, s'il vous en souvient, je ne fus pas maître d'un mouvement en l'apercevant.

C'est vrai... je t'ai demandé ce que cela voulait dire, et tu as évité de me

répondre.

— J'avais mes raisons alors !... mais à présent...

— Les traits de cet homme t'avaient frappé!

— C'est cela.

— Tu l'avais déjà rencontré quelque part?

— Je le crois.

— Et son nom ! le nom de celui qu'il te rappelait?

— Henry ! murmura le vieux garde à voix tremblante et basse. Gontran fit un haut-le-corps.

— Le fils du général !... s'écria-t-il, d'un ton effaré.

— Un moment, j'en ai douté. — Mais depuis... maintenant surtout... il me semble...

— Cela doit être!... et dès ce soir, je saurai sicela est !... Va ! va! mon ami... laisse-moi le soin de tirer parti de toutes ces confidences et n'oublie aucune des recommandations que je l'ai faites.

Gontran dîna chez lui : il ne voulait pas, en sortant, s'exposer à faire quelque rencontre qui l'eût distrait de son but.

Ce ne fut qu'aux environs d'une heure qu'il quitta la chaussée d'Antin, et se dirigea vers le restaurant de la Maison d'or, où il était attendu.

Depuis qu'il avait quitté Paris, c'est-à-dire depuis huit mois, il savait à peine ce qui s'y était passé et les changements qui avaient pu s'opérer dans le monde du plaisir qu'il fréquentait d'ordinaire.

Huit mois cependant voient souvent bien des révolutions s'accomplir ; et ceux qui n'ont jamais considéré le boulevard que comme une voie banale de communication, ne s'imaginent pas quels désastres s'y préparent, et par quelles dégringolades rapides on y aboutit à la ruine et quelquefois à la honte.

La nuit couvre ces sinistres de son manteau de ténèbres, mais le matin, à la lumière du jour, il n'est pas rare de voir surnager les lamentables épaves de ces naufrages parisiens.

Quoiqu'il fût très préoccupé par ce qu'il venait d'apprendre, Gontran éprouvait une vive curiosité à la pensée des révélations qui allaient lui être faites.

Pour la lutte qu'il s'apprêtait à engager, il lui importait de connaître quelles transformations avaient eu lieu depuis sa disparition, et les observations auxquelles il comptait se livrer devaient l'aider puissamment dans le rôle qu'il se disposait à jouer.

Yoici à peu près, du reste, dans quelle situation il allait retrouver les divers personnages que le lecteur a déjà vu figurer dans ce récit.

Brin-de-TuUe n'avait pas sensiblement modifié sa position.

Engagée par Sosthène à sa sortie de V Eldorado, elle avait donné à son amant les quelques mois de repos qu'elle venait de gagner.

Tant que l'été avait duré, elle s'était laissé adorer par le jeune millionnaire et l'avait suivi dans tous ces caravansérails de l'étranger qui ne semblent institués que pour le plaisir et la galanterie.

Ils avaient successivement visité Bade, Ems, Hombourg, Monaco, et étaient revenus à Paris, dès les premiers jours d'automne...

Brin-de-Tulle en avait assez, et peut-être Sosthène n'en demandait-il pas davantage.

Pour nous servir d'un mot, qui était fort en usage déjà à cette époque, la jolie pécheresse ne s'emballait pas facilement : elle traitait le plaisir comme on traite les affaires, et elle aimait Paris, surtout parce que c'est la seule place où une femme de son tempérament peut trouver à faire valoir ses qualités exceptionnelles.

Brin-de-Tulle était entrée tout armée dans le monde galant; dès les premiers pas, elle avait eu son but dont rien ne pouvait la détourner.

Elle ne s'était pas dit : Je serai heureuse ! elle s'était tout simplement promis de devenir riche...

On aurait tort de croire que Sosthène lui fût indifférent. Le jeune millionnaire avait si bien fait les choses, qu'au fond elle lui gardait une sérieuse reconnaissance, peut-être même une amitié sincère.

Cardinet ne lui aurait jamais donné un petit hôtel rue du Cirque, ni un huitressorts de Binder, ti\ une paire de chevaux que les connaisseurs déclaraient n'avoir pas coûté moins de dix mille francs.

Sosthène avait donc réellement lancé Xo. belle enfant, et les femmes d'aff'aircs n'oublient pas toujours ces services-là !

Brin-de-Tulle pouvait maintenant quitter son amant, à la première fantaisie, bien certaine qu'au lendemain même de la séparation, elle trouverait un placement avantageux.

Il faut parler ainsi de ces choses-là.

Mais elle était trop habile pour précipiter les événements et elle exerçait

assez d'empire sur elle-même pour que l'attrait de l'inconnu ne la poussât pas à compromettre le connu.

Seulement, elle prenait ses précautions.

Quand elle avait manifesté l'intention de rentrer au théâtre, Sosthène s'était empressé de lui en faciliter les moyens. Il connaissait les directeurs, les auteurs, les artistes... et en moins d'un mois, Brin-de-Tulle eut un rôle de deux cents lignes dans une pièce nouvelle, dont la première représentation devait avoir lieu vers le mois d'octobre.

Elle était rentrée à Paris pour présidera la confection de ses deux costumes, qui devaient faire sensation.

Elle avait revu dès les premiers jours celles de ses amies qu'elle aimait le plus.

Ninoche surtout !

C'était peut-être la seule personne pour laquelle elle se sentît une vraie affection.

— Tu es avec Cardinet maintenant ? lui dit-elle, en l'embrassant avec affection.

— Il paraissait tant y tenir ! dit Ninoche d'un ton indifférent. Et moi... tu sais... celui-là ou un autre... puisque ce n'est pas lui.

Brin-de-Tulle remua la tête.

— Tu en tiens donc toujours ? interrogea-t-elle, avec un singulier tressaillement.

Le sentiment si profond qu'éprouvait son amie lui inspirait une] sorte de terreur, on eût dit qu'elle avait peur de la contagion.

— Ça mourra avec moi ! répondit Ninoche avec un sourire résigné.

— Tu ne l'as pas revu ?

— Non.

— Où est-il?

— A son château.

— Qui te l'a dit ?

— Son concierge... Je passe de temps en temps, rue de la Ghaussée-d'Antin, pour avoir de ses nouvelles. Martial, son garde, écrit quelquefois, et je sais comme cela ce qu'il fait !

— Que fait-il?... •

— Je crois qu'il est a.moureux.

— Pas d'Herminie, toujours... interrompit vivement Brin-de-Tulle, puisqu'elle voyage avec le Lubiroff !... et, sur ce point, je lui souhaite bien du plaisir : pour son début, elle n'a pas eu la main heureuse.

— Est-ce que le prince ?...

— Lui ! . . . un prince. . . il s'en ferait mourir ! — nous nous sommes rencontrés à Hombourg et il a cherché à se lier : il est joueur... Sosthène aussi... en moins de huit jours, il nous avait volé vingt mille francs.

Herminie ! balbutia-il, sans s'arrêter à analyser la sensation qu'il éprouvait. (Page 208.

— Oh ! volé ! fit Ninoche.

— C'est un vieux filou, te dis-je... aussi, au bout de la semaine, j'ai arrêté les frais, et nous nous sommes donné de l'air...

— Du reste... tu as raison... quant à mademoiselle Herminie, reprit Ninoche après un court silence, ce n'est pas d'elle qu'il est amoureux.

— Aurait-il découvert une rosière dans les environs de son château?

— Je ne pense pas...

— Moi non plus.

LlV. 26, A.Fayard, Éditeur

— Je te raconterai tout cela en détail...

— Quand tu voudras...

— Et peut-être aurai-je à te demander un bon conseil sur la conduite que je dois tenir.

— A propos de quoi ?

— Pas aujourd'hui... c'est plus grave que tu ne le penses... nous en causerons, le moment venu.

Brin-de-Tulle et Ninoche étaient les principales personnalités du groupe que nous connaissons ; quant aux autres jeunes femmes, que le lecteur se rappelle peut-être, il n'était survenu dans leur existence rien de bien précisément remarquable.

Peau-d'Ane continuait d'être la gloire de Yalentino, Turbine avait remplacé Brin-de-Tulle à l'Eldorado, et c'était à peu près tout !

Quand vint l'heure du souper que Brin-dc-Tulle offrait à ses amies à l'occasion de la répétition générale de la pièce dans laquelle elle devait débuter, aucune de ses invitées ne manqua à l'appel, et chacune d'elles s'y rendit avec son amant.

Seule, Ninoche arriva sans être accompag'née.

— Eh bien... et Cardinet ? demanda Brin-de-Tulle étonnée. Ninoche remua la tête.

— Oh! lui! tu sais, répondit-elle, il est resté au jeu. Depuis un mois, tous les soirs, il va à son cercle, et souvent il ne rentre qu'au jour.

— Alors, il ne viendra pas souper ?

— Ça dépendra... il m'a dit de ne pas l'attendre.

— A son aise... on se passera bien de lui.

On se mit à table et la conversation ne tarda pas à s'animer.

Brin-de-Tulle était radieuse et pleine d'espoir.

Elle avait deux couplets à chanter dans la pièce que l'on venait de répéter et les auteurs, amis de Sosthène, étaient allés la complimenter sur la manière dont elle s'en était tirée... Tous les convives la félicitaient à ce propos, et Sancé et Précourt ne l'appelaient plus que la Diva.

Ninoche prenait part à la gaieté générale, mais à chaque instant, une vive sensation la pinçait au cœur, et un voile obscurcissait sa vue.

Dans la journée, elle avait passé rue de la Ghaussée-d'Antin, et elle savait que Gontran était arrivé !

Elle attendait !

Heureusement, ce ne fut pas long.

Il y avait, en effet, à peine dix minutes qu'une heure était sonnée, quand la porte du salon s'ouvrit, et que Gontran parut sur le seuil.

L'entrée du jeune gentilhomme fut saluée par des hourras enthousiastes.

— Gontran ! c'est Gontran ! vive Gontran !

Sancé, Précourt, Sosthène s'étaient levés et étaient allés à sa rencontre, pendant que Brin-de-Tulle, un moment interdite, se penchait vivement à l'oreille de Ninoche qui avait pâli.

— Tu savais qu'il devait venir ? dit-elle aussitôt à voix basse et rapide.

— Oui ! répondit Ninoche en rougissant.

— Tu l'as donc vu?

— Non.

— Comment cela s'est-il fait?

— Je lui ai écrit.

— Et il apporte lui-même la réponse ?

— Tu vois.

— Oh ! oh !.. . cela se corse !

— Pourquoi?

— Une idée !... car moi aussi, j'avais écrit à quelqu'un.

— A qui donc ?

— A la Princesse

— Herminie !

— Je l'ai invitée à souper.

— Et tu crois qu'elle viendra?

— Nous le verrons bien.

Un nuage passa sur le front du petit débardeur.

— T'es bête ! continua Brin-de-Tulle, qui s'en aperçut ; a pas peur... tiens toi bien... et la Princesse en sera pour ses frais !

Pendant que ces paroles s'échangeaient entre les deux jeunes femmes, Gontran s'était avancé et avait salué Brin-de-Tulle.

— Ah çà ! tu as donc deviné que nous soupions ? interrogea celle-ci avec un fin sourire.

— Il n'est bruit, ce soir, k Paris, que de ton prochain début, répondit Gontran ; sur le boulevard, on m'a dit que vous étiez ici, et j'ai voulu apporter ma part de gaieté à cette petite fête.

— Tu sais que nous passons mardi !

— Les fauteuils font déjà prime ! J'ai rencontré Adolphe, qui a bien voulu m'en promettre un... au prix de dix louis.

— Eh bien... que la fête continue !... SosLhène va le céder sa place et tu t'assiéras entre Ninoche et moi !

Contran ne demandait pas autre chose et s'assit à l'endroit qui lui était indiqué.

L'animation, un moment suspendue, reprit alors de plus belle, et cinq minutes après le jeune vicomte jugea le moment opportun pour entamer la conversation avec Ninoche.

Celle-ci était fort émue, — mais elle était si heureuse de se sentir à côté de Contran !

— Vous voyez, ma chère enfant, que je suis exact au rendez-vous, dit ce dernier; en arrivant, ce matin, j'ai trouvé votre lettre chez mon concierge, et je n'ai pas voulu remettre à vous remercier de l'intérêt que vous me témoig-nez.

— C'est moi qui vous suis reconnaissante, monsieur Contran, répondit Ninoche, car, en vous écrivant, je n'espérais pas beaucoup que vous viendriez.

— Pourquoi donc ?

— Vous ne me connaissez pas.

— Détrompez-vous.

— Vous ne vous êtes jamais mêlé en ce monde où je vous voyais de loin en loin, et je ne pouvais croire que vous aviez gardé quelque souvenir de moi...

Contran ébaucha un sourire.

— Eh bien... c'est là une grosse erreur, répondit-il d'un ton affectueux; dans les rares occasions oii j'ai pu vous rencontrer, j'avais conçu pour vous une très sincère sympathie et mon souvenir ne vous a jamais confondue avec les Peau-d'Ane et les Turbine que j'y ai entrevues.

— Est-ce vrai ? fit Ninoche en joignant les mains.

— Peut-être ai-je tort de vous parler ainsi ?

— Non... monsieur Contran... non... car vos paroles me font du bien... et je ne les oublierai plus...

— Pauvre enfant !

Ninoche passa la main sur son front comme pour chasser une pensée importune.

— Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, reprit-elle d'un ton plus ferme, et il faut que je vous parle des choses pour lesquelles je vous ai écrit.

— C'est donc tout à fait sérieux?... interrogea Contran.

— Gardez-vous d'en douter !

— De qui les tenez-vous ?

— Je vous expliquerai tout cela... seulement il importe que personne ne puisse nous entendre... car le moindre mot rapporté à Cardinet ou à Beveiiey pourrait tout compromettre.

— Quel moyeu employer?

— Il y en a un.

— Lequel ?

Ninoche leva son regard profond sur le jeune homme.

— Cela vous contrariera peut-être, répondit-elle d'un ton singulier, mais voyez-vous, pour quelques instants, il faudrait avoir l'air de me faire la cour.

— Comment?...

— Oh ! ne m'en veuillez pas,, monsieur Contran... je ne demande pas plus qu'il ne convient que vous fassiez. Cependant, ce que j'ai à vous dire est si important... nous avons si peu de temps devant nous.

— Expliquez-vous.

— Écoutez, il y a là, derrière cette portière qu'on a baissée, un petit cabinet 011 nous serions tout à fait seuls, et où nous pourrions causer à notre aise, — ils sont trop occupés en ce moment pour faire attention à nous... Tout à l'heure, je disparaîtrai sans qu'on s'en aperçoive, et dès que vous verrez le moment propice, vous viendrez me rejoindre^ — voulez-vous?

— Je ferai ce que vous demandez.

Ninoche se leva avec un éclair dans les yeux ; pendant quelques minutes on la vit aller et venir à travers le salon, puis, tout à coup, elle adressa un signe furtif à Brin-de-TuUe, et gagna le cabinet voisin, sans que son manège eût été remarqué par aucun des convives.

Un instant après, Contran disparaissait à son tour... et il allait rejoindre la jolie enfant qui lui fit une place à son côté, sur le divan où elle était assise.

Ils étaient seuls.

— Parlez ! parlez, dit Contran, en lui pressant les mains... Si vous saviez combien je suis touché de tout ce que vous faites, et croyez que vous n'aurez pas obligé un ingrat.

— Je ne vous-demande qu'un peu d'estime, — monsieur Contran, — répondit Ninoche ; et je serai trop récompensée le jour où vous serez heureux...

— Chère petite !...

Machinalement, Contran attira la belle enfant sur sa poitrine, et son souffle effleura son front.

Ninoche se dégagea vivement.

Une pâleur mortelle avait envahi ses joues, — elle porta ses deux mains à son cœur.

— Nous voici seuls... Causons... dit-elle, d'une voix saccadée; je vous ai écrit... et je crains bien que vous n'ayez pas compris ce que je vous disais.

— J'ai compris qu'il s'agissait d'un danger.

— C'est cela. — Mais ce n'est pas vous que ce danger menace.

— Qui est-ce donc?

— Vous avez passé une grande partie de l'été à votre château?

— C'est vrai.

— Et à quelque distance de vous demeurait un vieux général en retraite ?

— M. de Graçay.

— Avec sa fille ?

— Qui vous a dit ?

— Qu'importe, puisque je le sais.

— Est-ce donc mademoiselle de Graçay qui se trouverait menacée ?

— Précisément.

— Elle !...

Et cette révélation coïncidait d'une façon si inattendue avec les confidences que Martial lui avait faites, ce jour même, que Gontran ne put se défendre d'un sentiment d'effroi.

Jl s'empara avec une sorte de violence des mains du petit débardeur.

— Voyons ! dit-il d'une voix sourdement agitée ; ce que vous dites là est bien singulier, mon enfant, et peut-être vous êtes-vous trompée... qui pourrait en vouloir à cette jeune fille qui n'a fait de mal à personne ?... Quel misérable oserait former l'odieux projet?...

— Ça... je ne le sais pas bien !... répondit Ninoche... mais ne dédaignez pas l'avis que je vous donne, car, si je ne puis vous renseigner tout à fait, je puis du moins vous en dire assez pour que vous preniez vos précautions... Yous aimez cette jeune fille. . . n'est-ce pas ?. . .

— Moi !

— On me l'a dit.

— Eh bien... oui!... je l'aime, c'est vrai !... pourquoi le cacherais-je ?... je vous estime assez dès à présent, pour vous faire cet aveu...

Une larme trembla au bout des cils de Ninoche.

— Merci... dit-elle... cela me décide à tout vous dire.

— Parlez...

— Depuis quelques mois. . . il y a un homme que je rencontre à chaque instant sur mon chemin... et dans le commencement, je n'avais eu qu'une idée à son sujet.

— Dites.

— C'est qu'il en voulait à Cardinet.

— Comment cela ?

— Ah ! nous autres, voyez-vous, nous savons observer quand nous nous en mêlons... On ne se méfie pas... on nous croit uniquement occupées de toilettes et de plaisir... et l'on ne se donne pas la peine de poser devant nous !

— Quel est cet homme ?

— Dès les premiers jours, j'avais remarqué son regard sombre et dur... il ne quittait pas Charles de l'œil, et je voyais passer bien souvent sur sa lèvre un tressaillement qui le faisait sourire, comme les tigres seuls doivent le faire.

— Enfin...

— Il hait Cardinet, ce n'est pas douteux, et j'avais cru jusqu'alors que ça se serait borné là... mais il y a quinze jours à peine, j'ai compris qu'il y avait autre chose.

— Qu'est-il arrivé?

— Il m'a parlé.

— Ah!...

— Persuadé que Cardinet avait un secret et que, vivant dans son intimité, j'avais dû le pénétrer... il a tenté de me l'acheter.

— Vous avez refusé ?

— J'ai accepté au contraire... il ne fallait pas se montrer trop vertueuse... cela lui aurait donné l'éveil — et je n'aurais rien su.

— Que voulait-il apprendre ?

— Des bêtises ! — il croit que Cardinet porte un nom qui n'est pas le sien et cela ne me gêne pas... Seulement, tout en causant, et pendant qu'il cherchait à m'arracher mon secret... moi, j'ai deviné le sien.

— Est-ce possible?

— Cardinet n'est pas le seul à qui il en veut... Dans l'emportement de sa haine, à deux reprises différentes, il a prononcé le nom de mademoiselle Réjane de Graçay.

Contran se tut un moment, comme s'il eût voulu réfléchir une dernière fois à ce qu'il venait d'entendre; puis il releva le front... et serra les mains de la jeune femme. I

— Tout cela est grave, en effet, dit-il alors... mais j'en connaissais déjà une partie et je ne suis venu à Paris que pour surveiller Beverley.|

— Vous savez que c'est lui ? fil Ninoche étonnée.

— J'espère que je l'empêcherai d'atteindre le but infâme qu'il se propose... Mais pour cela... ce n'est pas trop du concours dévoué de tous mes amis... et je compte bien sur le vôtre.

— Ah ! tout ce que vous me direz de faire, je le ferai.

Le jeune homme allait poursuivre, mais il n'en eut pas le temps. Une sorte de tumulte venait de s'élever dans le salon voisin, et au-dessus du bruit qui arrivait jusqu'à lui, Contran tressaillit au son d'une voix qu'il crut reconnaître.

Son attente fut courte, du reste ; car aussitôt une main fiévreuse souleva la portière du cabinet et, dans le cadre de la porte, apparut Herminie Dalbane.

Gontran se dressa presque épouvanté à cette vue.

— Herminic ! balbutia-t-il sans s'arrêter à analyser la sensation qu'il éprouvait.

Mais déjà la jeune femme s'était précipitée dans ses bras, elle le serrait contre sa poitrine, et baisait son front et ses cheveux avec des transports fous.

— Ah ! cela fait du bien de se reposer un moment sur la poitrine d'un honnête homme ! dit-elle un instant après, en reculant de quelques pas... Gontran! Gontran!... le ciel me devait cette joie après toutes les tortures et toutes les épouvantes à travers lesquelles j'ai passé...

Puis, elle se laissa tomber sur le divan, et força le jeune gentilhomme à s'asseoir à ses côtés.

Machinalement celui-ci obéit

A vrai dire, il ne savait plus guère ce qu'il faisait, et cette apparition l'avait surpris au delà de toute mesure.

Herminie, du reste, ne lui laissa pas le temps de refléchir et de reprendre possession de lui-même.

Elle lui tenait les mains, plongeait son regard dans ses yeux, — et contenait avec peine les sanglots dont sa poitrine était gonflée.

— Toi! C'est bien toi... reprit-elle au bout d'un instant... Mon Dieu... je ne croyais plus te revoir!... Non... ne parle pas... laisse-moi te regarder... il me semble qu'il y a autour de toi une atmosphère dans laquelle mon cœur se rafraîchit... Si tu savais de quels abîmes inconnus je remonte... et au milieu de queUes épouvantables ténèbres j'ai vécu depuis que je t'ai quitté!... C'est eff"rayant... Je te dirai tout!... Je veux que tu m'écoute s, — d'abord, — et quand tu m'auras entendue et jugée... nous verrons, ô mon Gontran, si tu auras le courage de me condamner !

Elle passa ses deux mains sur son front, pressa ses lèvres et ferma les yeux pour les rouvrir aussitôt grands et fixes.

S'appartenait-elle vraiment? N'était-elle pas plutôt sous l'empire de quelque sentiment excessif qui l'enlevait à la réaUté même ? Ne [subissait-elle pas enfin une de ces hallucinations fiévreuses qui transportent parfois le cœur et l'âme dans un monde de sensations qui se dérobent à toute observation et à toute analyse?

On eut pu croire que quelque rêve terrible flottait devant son regard, ou qu'elle se sentait enveloppée par une vision qui pesait fatalement sur son esprit, et à travers laquelle l'impalpable et l'inconnu l'enserraient étroitement jusqu'à l'étoufl'er.

Une sorte de cauchemar.

Boulevard Moutmarlre, théâtre des Variétés.

Goiilraii regardait, cl, sans savoir pourquoi, il avait peur.

— Ecoute ! écoute!... reprit la jeune femme bientôt après; — ah! tu te rappelles, n'est-ce pas?... tu n'as pas oublié cette nuit si rapide dont le souvenir me brûle encore, à l'heure où je te parle !... J'étais partie... folle... enivrée... palpitante... sans rélléchir à ce que je faisais, je m'étais enfuie vers cet homme qui m'attendait à l'élranger pour me faire princesse et millionnaire!...

« Vois-tu!... vous autres, vous n'avez pas les mêmes idées que nous... vous ne savez pas faire la^part des sentiments auxquels nous obéissons!... les femmes

LlV. 27. A. Fayard, éditeur.

qui aiment réellement ne s'arrêteront jamais devant les répugnances que vous inspirent certains compromis, dont votre fierté s'alarme ou s'effarouche, et quand je me résignai à aller au prince Lubiroff, c'était pour être plus sûre de te retrouver au retour...

— Herminie!... murmura Gontran.

— Ne m'interromps pas! Je n'entends ni me disculper ni me justifier... je m'explique, voilà tout! En allant au prince, je croyais aller vers un époux ridicule, sorte de Cassandre passionné dont mes caprices devaient avoir facilement raison... mais, au premier jour de notre rencontre, il me tendit sa main, que j'acceptai sans défiance, et je sentis que cette main était armée de griffes qui me saisirent avec une violence presque sauvage!... A la place du vieillard aveugle et impuissant, auquel j'étais disposée à m'offrir, j'avais devant moi une bête fauve, dont je devins la proie...

Et, comme si ce souvenir l'eût rejetée tout à coup dans un ordre d'idées et de sensations douloureuses, la jeune femme se prit à frissonner, et Gontran vit son regard s'éclairer de lueurs sinistres.

Il y eut un court silence, puis elle secoua énergiquement la tête, et reprit :

— Ce fut horrible!... dit-elle... tous mes rêves longuement caressés s'évanouirent devant l'épouvantable réalité, et je roulai, humiliée, jusqu'au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant moi.

— Mais le prince!... balbutia Gontran...

La jeune femme eut un éclat de rire nerveux et sec, comme doivent en répéter parfois les échos de Bicélre ou de Charenton.

— Ah!... le prince!... oui... parlons-en!... répliqua-t-elle d'un ton amer... tu as dû en rencontrer souvent de cette sorte, si tu as visité les bagnes de Toulon ou de Brest!...

— Que dites-vous?

— Un misérable...

— Et vous ne l'avez pas quitté?...

— Pourquoi faire?...

— Cependant...

— N'étais-je pas perdue? Pouvais-je espérer de rentrer jamais dans un monde dont je m'étais séparée avec tant d'éclat et de scandale?... D'ailleurs... j'avais peur de la misère.., et il était riche...

— Herminie !

— Et puis, il y avait autre chose.

— Quoi?...

— Tous les gouffres attirent, dit-on ; ce Lubiroff est réellement un abîme d'infamie... et je veux vpjr jusqu'au fond...

r^r^Mais quel est-jl?...

-r- Je l'ignore.

— Ne craij^noz-vous pas de lui inspirer une défiance dangereuse?

— Ah ! je l'aurai quitté avant qu'il ait conçu le moindre soupçon 1

— Que comptez-vous donc faire ?

— Moi!...

— Quel projet avez-vous formé... pour l'avenir?

La jeune femme se tut... ses paupières s'abaissèrent lentement... un tressaillement courut sur sa chair.

— C'est un rêve sans doute... murmura-t-elle, comme si elle se fût parlé à elle-même.

— Quel rêve? interrogea Gontran.

— Dieu ne voudra pas.

— Parlez.

Herminie releva les yeux et enveloppa le jeune homme de tendres effluves.

— Est-ce possible encore? poursuivit-elle, vous seul pouvez le dire. Quand j'ai pris la résolution de revenir à Paris, c'est à vous que j'ai pensé, Gontran, et il me semblait que si vous vouliez...

— Comment?

— Je ne vous dirai point à quels poignants regrets j'ai été livrée, depuis ma chute, et quelles aspirations m'ont parfois visitée dans mon abjection.

— Expliquez-vous.

— Vous m'aviez aimée d'un amour si chevaleresque, vous vous étiez montré si généreux au lendemain de la mort de mon père, que le souvenir de votre dévouement m'a bien souvent consolée et soutenue à travers mon propre mépris.

— Ce que j'ai fait, Herminie, répondit Gontran, tout homme de cœur 1 eût fait à ma place.

— Peut-être.

— La fille de M. Dalbane eût assuré mon bonheur en acceptant la protection que je lui olfrais...

— Je ne l'ai pas compris alors... mais si vous saviez combien de fois j y ai songé... depuis.

— Que voulez-vous dire?

La jeune femme eut un triste et douloureux sourire...

— Voyez ! mon ami, dit-elle en étouffant un sanglot, depuis quelques minutes je n'ose plus même vous tutoyer... Votre accueil est assurément des plus courtois... Vous êtes toujours le gentilhomme parfait que j'ai connu; mais ce n est plus le Gontran qui m'aimait, et je vois que j'ai eu tort de veiiir.

— Est-ce donc moi que vous espériez rencontrer ici?

— Vous en doutez!

— Qui a pu vous dire?

— Mon Dieu! le hasard. Brin-de-Tulle, qui me savait à Paris, in avait priée

2i2 LES NUITS DU BOULEVARD

frassisler au souper de ce soir... et j'étais bien résolue à ne pas me rendre à son invitation mais au dernier moment, quelqu'un est venu me voir qui a prononce votre nom et qui m'a assuré que vous deviez être ici.

— Voilà qui est étrange ! fit Contran... je suis arrivé hier matin, je ne suis pas sorti de la journée... et je me demande qui peut être si bien au courant de mes actions.

— Un de vos amis.

— Sosthëne?

— Non...

— Ne voulez-vous pas me dire son nom?

— Je n'ai aucune raison de le cacher.

— Et c'est?

— Beverley.

Gontran fit un soubresaut, et, à son tour, il saisit les mains de la jeune femme.

— Beverley ! répéta-t-il... vous l'avez vu ?

— Il y a une heure.

— Et il vous a dit que j'étais ici ?

— Sans cela, je ne serais pas venue.

— Mais comment le savait-il... qui lui avait appris à lui-même ?...

Herminie regarda le jeune homme avec étonnement ; dans la situation d'esprit 011 elle se trouvait, elle crut naïvement qu'un sentiment de jalousie et de dépit s'était emparé de Gontran, et l'espoir rentra tout à coup dans son cœur.

Elle se rapprocha, et ses lèvres touchèrent presque son oreille.

— A quoi penses-tu donc? dit-elle avec un sourire radieux... Gontran!... est-ce que tu serais jaloux de Beverley ?

— Que dites-vous? fit le jeune gentilhomme en revenant à lui.

— Tu sais bien cependant que je n'aime que toi! Et si tu voulais encore... Gontran se dégagea brusquement...

— Assez... dit-il avec effort et en se relevant... Assez!... ne me parlez plus de ce passé si] triste; et n'essayons pas de retourner vers un bonheur impossible... Je ne veux point oublier pourtant l'heure où je vous ai aimée, et j'en conserverai à jamais le souvenir... Mais vous avez repoussé l'existence honnête que je vous offrais ; vous avez choisi librement la voie dans laquelle vous êtes engagée désormais, et je ne prétends ni vous condamner ni vous juger, — le chemin que nous avons pris ne saurait plus nous rapprocher; chaque pas que nous y faisons l'un et l'autre nous sépare davantage, et il faut que nous nous résignions à ne plus nous rencontrer...

— Ah!... vous êtes cruel, Gontran. dit la jeune femme'd'une voix accablée.

— Je suis sincère seulement.

LES NUITS DU BOULEVARD 2i:{

— Vous ne m'aimez jilus... qui sait!... j'en arrive à penser que vous ne m'avez jamais aimée...

Gontran ferma les yeux, comme si ces paroles eussent éveillé un dernier écho dans son cœur,

— J'ai aimé avec passion... mademoiselle Ilerminie Dalbane, répondit-il d'un ton sous la fermeté duquel on sentait vibrer une profonde émotion... mais je ne saurais plus rien avoir de commun avec la maîtresse du prince LubirofF!...

La jeune femme étouffa un cri douloureux et roula sa tète dans ses mains... Gontran avait fait quelques pas vers la porte... il revint vers la jeune femme.

— Herminie!... dit-il alors d'une voix plus douce, ne m'en veuillez pas... comprenez-moi bien... pardonnez-moi.

— Horrible ! c'est horrible, balbutia la malheureuse en sanglotant.

— Ne nous quittons pas ainsi. Mon coupé est sur le boulevard. Si vous le voulez, je vous reconduirai.

— Chez le prince ! fit Herminie avec'des yeux égarés.

— Où vous voudrez, répondit le vicomte.

La jeune femme ne répondit pas tout de suite.

Ses belles dents mordaient ses poings ; deux larmes coulaient le long de ses joues. Sa poitrine se soulevait avec des bonds inégaux.

— Non! non! répondit-elle avec fièvre, la voiture du prince — et elle appuyait avec une sorte d'âpre plaisir sur chaque mot — la voiture du prince m'attend rue Laffitte. Je vous remercie et ne veux point vous compromettre.

— Herminie !

— Adieu !

— Vous désirez que je vous laisse?

— Ah ! partez !... mais partez donc ; vous voyez bien que vous me faites un mal horrible.

Et elle se laissa tomber sur le divan.

Une demi-heure se passa sans qu'elle revînt à elle, et Dieu sait ce que pendant ces trente minutes elle vit passer de fantômes terrifiants devant son esprit exalté.

Tout à coup, cependant, elle se redressa avec etfaremcut et jeta une exclamation de terreur.

Une main venait de toucher son épaule nue.

Elle ouvrit les yeux et aperçut un homme debout devant elle.

C'était Beverley!

XXXYIII

— Qu'avez-vous? interrogea le jeune gentleman avec un sourire d'une expression presque railleuse.

Herminie pressa son front dans ses deux mains, et son regard encore chargé de vagues effluves, se promena avec égarement autour du cabinet.

— C'est vous, Beverley ! fit-elle avec effort... Je ne savais plus où j'étais; vous me rappelez à la réalité.

— Que s'est-il passé?

— Un rêve horrible...

— Vous avez revu Gontran?

— C'est cela.

— Que vous a-t-il dit?

Un rire nerveux souleva la poitrine de la jeune femme, qui tordit ses beaux

bras dans un mouvement de désespoir muet.

— Ah ! je suis donc à ce point avilie et méprisable, balbutia-t-elle d'une voix sourde, pour que ceux qui m'aimaient le plus en soient arrivés à m'insulter!

— Que dites-vous ?

— Gontran! Gontran 1 lui...

Elle se dressa avec un bond de panthère blessée, et une imprécation farouche

entr'ouvrit ses lèvres blêmes.

— Il a raison peut-être ! s'écria-t-elle avec emportement, et sa conduite m'indique la profondeur de l'abîme où j'ai roulé... Moi, je n'avais pas conscience... je revenais, croyant le retrouver comme je l'avais laissé, aimant, dévoué... passionné toujours... Je lui rapportais un cœur qui avait échappé à la griffe de l'autre... et il m'a repoussée comme on repousse une fille perdue.

— Est-ce possible?

— Ah ! misérable créature que Je suis, continua Herminie ; j'ai agi sans réflexion et sans calcul, et j'ai passé insouciante devant le bonheur que m'offrait

' sa main loyale... S'il savait pourtant quels amers regrets m'ont visitée depuis que je suis devenue la maîtresse du prince ! Jamais je ne l'ai tant aimé ! J'aurais été son esclave... il m'aurait emmenée où il aurait voulu... Nous aurions vécu seuls, à part,, si loin de Paris que le mépris du monde ne serait pas venu m'y atteindre; et maintenant que vais-je devenir? Que me reste-t-il à faire? Que m'importe désormais une existence d'où il sera éternellement absent! Beverley s'approcha de la jeune femme et lui prit les mains.

— Voyons, lui dit-il, vous êtes très agitée en ce moment, et vous ne démêlez pas bien peut-être le sentiment auquel a obéi le vicomte d'Epernon.

— Que voulez-vous tlire ? interrogea Herminic en plongeant son regard dans ses yeux.

— Moi, il m'est venu tout de suite à la pensée que Gontran ne vous a pas tout dit... ou du moins que vous n'avez pas compris co qui se passait on lui.

— Expliquez-vous.

— Eh! je connais les hommes, particulièrement Gontran... et il ne serait pas impossible...

— Quoi ! quoi !

— Que sa colère ne fût que du dépit... ou que son attitude n'eût d'autre cause... que sa jalousie.

Ilerminie jeta un cri.

— Lui !... lui ! jaloux!... dit-elle, en se levant brusquement.

Son regard s'était éclairé... on eût dit qu'un espoir inattendu venait de relever ses forces abattues.

— Ah ! si cela était !... balbutia-t-ellc au comble de l'émotion... Si je n'avais qu'aie rassurer... Mon Dieu ! mon Dieu!

Elle se tut presque aussitôt, et une pâleur mortelle envahit de nouveau ses joues.

— Non! ajouta-t-elle, cela n'est pas... cela est impossible... il me l'aurait dit... je l'aurais deviné... ah! je l'aurais deviné, surtout ! Son regard, sa voix, ses gestes, quelque chose de lui m'aurait avertie... non! il me méprise! il lui répugne de me ramasser dans l'abjection où il m'a retrouvée.

Beverley garda le silence. •

Il continuait d'observer la jeune femme, et l'on eût pu penser, à voir son attitude, qu'il éprouvait une certaine jouissance du désordre auquel elle s'abandonnait.

— Je veux bien croire que vous avez raison, reprit-il bientôt ; cependant il y a toujours un mobile à toutes les actions humaines, et je ne puis admettre que le dédain de Gontran vienne uniquement de la situation que vous avez prise... et dont il a profité le premier.

— Ne rappelez pas ce souvenir...

— Tous les hommes sont égaux devant les sensations de ce genre ; le souvenir de la possession d'une femme survivrait même au mépris s'il devait exister jamais, et il n'y a qu'une chose au monde qui puisse l'entamer et le faire disparaître... C'est un autre sentiment plus puissant... plus exclusif... contre lequel il n'est pas toujours facile de réagir.

— Je ne vous comprends pas bien !... lit Ilerminie, qui involontairement se prit à tressaillir.

— C'est pourtant fort simple... mon idée, à moi. est que si Gontran vous repousse... s'il paraît ne plus vous aimer; c'est...

-T C'est qu'il en aime une autre...

— Peut-être !

Depuis qu'elle était entrée dans le cabinet oii elle se trouvait à cette heure, en tête-à-tête avec Beverley, Herminie avait passé à travers des émotions cruelles, et sa lèvre avait trempé jusqu'à la lie dans la coupe amère des désillusions.

Cependant elle s'était montrée courageuse et forte; si son cœur avait saigné, un dernier espoir y palpitait encore, et l'abandon de Gontran ne lui semblait pas tout à fait irrévocable.

Mais aux dernières paroles de Beverley, un frisson courut sur sa chair... un voile se déchira devant ses yeux. Ce fut comme une révélation fulgurante qui éclaira son esprit, et son sein se souleva avec un sourd rugissement.

— Ah! vous avez deviné, vous ! dit-elle, d'un ton mordant. Cela doit être, cela est, et même... Attendez! attendez !

— Qu'avez-vous?

— Je me rappelle...

— Quoi?

— Quand je suis arrivée ici... dans ce cabinet, il s'y trouvait seul avec une femme...

— Ninoche?

— Est-ce que je sais son nom?

— Devenez-vous folle... ma pauvre enfant...

— Comment?...

— Mais Ninoche n'est qu'une belle fille, qui' se multiphe depuis deux ans dans une circulation active... Estimons assez Gontran pour ne pas lui donner de pareilles relations.

— Alors, qui est-ce donc?

— Il a mieux placé son amour...

— Vous connaissez la femme qu'il aime?

— Parbleu !

— Elle est jeune?

— Dix-huit ans...

— Jolie?

— Moins que vous... mais jolie plus que toute autre.

— Et son nom!... son nom!... Beverley... je veux que vous me disiez le nom de cette femme... ah! il me semble déjà que je la hais de toutes les forces de mon âme...

Beverley se prit à sourire.

— Calmez-vous, mon enfant, répondit-il, car la révélation que j'ai à vous faire est plus grave que vous ne le pensez.

— Que voulez-vous dire?

— Yous ig-norez sans doute... puisque vous arrivez à peine, et que d'ailleurs

C'était Morlot, le caissier Je Cardiuot. (Pajie 222.)

le vicomte n'aurait eu garde de vous rien avouer à ce propos, vous ignorez que Gontran a passé une grande partie de l'été au château de Graçay-Chambrun. -- On me l'avait dit.

— Et cela ne vous a pas surprise.

— J ai cru que la douleur de notre séparation lui avait inspiré le goût de la solitude.

— \ ous deviez, en effet, vous contenter de cette explication qui tlattait votre amour-propre... et je n'irai pas jusqu'à prétendre que ce sentiment ait été tout à

LiV. 28. A. Fayard, éditeur.

fait étmnger à sa détermination... mais les choses n'ont pas tardé à prendre une autre tournure,

— Il y avait donc une femme au château de Graçay?

— Au château... non... mais dans les environs.

— Et il l'a vue ?

— Souvent.

— Il lui a fait la cour ?

— J'en suis sur.

— Enfin... cela ne me dit pas...

— Devinez.

— Ah! vous me faites mourir... . !

— Eh bien, apprenez qu'il y avait à deux kilomètres à peu près du château, une petite maison presque isolée, qui, pendant tout Tété, a été habitée... par le général de Graçay-Ghambrun.

— Réjane ! s'écria Herminie avec explosion, c'est Réjane quil aime ! Il y eut un long silence.

Beverley s'était contenté de faire un signe affirmatif, et la jeune femme était

retombée sur le divan, en proie à un désordre inouï.

Elle ne faisait plus un mouvement; son front s'était penché morne et sombre ses bras pendaient inertes le long- de son corp-s, sa respiration s'engageait dans sa gorge avec des sifflements de râle.

De temps à autre ses ongles roses grinçaient comme de petites griffes acérées, sur la soie opulente de sa robe ; elle secouait la tète avec énergie, et sous son attitude accablée et dolente on sentait le tressaillement d'une colère mal contenue.

— J'ai eu tort de vous dire cela ! prononça douloureusement Beverley à son oreille.

— Non î non ! murmura-t-elle, laissez-moi, je vous en prie. Oh ! je souffre ! je souffre !

— Cette Réjane est une enfant.

— Oui, Une pure et douce enfant. Mon Dieu! si j'avais voulu...

— Une ou deux fois par les soirs d'été^ je les ai vus.

— Elle l'aime.

— De toute l'ivresse d'un premier amour.

— Et lui ! lui !

— Il est resté trois mois seul, au château... et il n'en est parti hier que parce que mademoiselle de Graçay rentrait à Paris.

Herminie étouffa un cri et roula sa tête dans ses mains.

— Oh!.,, je voudrais pleurer... dit-elle avec effort, mais je ne puis pas.., je ne puis pas ! Tenez... ne me parlez plus de cela.

— Pourquoi?

— J'ai peur de moi.

— Que vous importe après tout que mademoiselle de Graçay devienne un jour la femme du vicomte d'Épernon.

— Taisez-vous!...

— Vous l'aimiez bien autrefois !

— Oui! oui!... et maintenant il me semble que je le hais... oh!... comme jamais encore je ne hais personne au monde.

Beverley approuva du geste.

— Bon! dit-il d'un ton singulier... Cette sensation se calmera... C'est le premier moment de surprise... Mais quand le fait sera accompli, quand la petite Réjane s'appellera la vicomtesse d'Epernon...

— Ah!... jamais! jamais ! interrompit violemment Herminie.

— Eh ! que voulez-vous donc?

— Je ne sais pas...

— Vous n'espérez pas, je suppose, que Contran se résigne à solliciter votre acquiescement... et à moins que...

— Parlez ! parlez !

— A moins que d'ici là quelque événement imprévu que l'on pourrait faire naître au besoin...

— Le jeune gentleman mit un doigt sur ses lèvres.

— Voulez-vous que je vous reconduise à votre hôtel? ajouta-t-il à voix basse.

— Sans doute... mais quelle est votre pensée?

— J'ai cà vous parler.

— De Contran!

— De Réjane...

— Et qu'avez-vous à me dire ?...

— J'ai à vous dire... que si vous le voulez... avant trois jours j'aurai rendu toute union impossible entre le vicomte d'Epernon et la fille du général de Cracav...

XXXÏX

Quelques-uns de nos lecteurs se rappellent encore l'espèce de stupeur qui se produisit à Paris, et l'on peut ajouter : dans la France entière, lorsque Eugène Sue publia les premiers chapitres des My^itêres de Paris:.

L'œuvre nouvelle du célèbre romancier contenait de si effrayantes révélations sur le Paris de cette époque; le tableau qu'elle présentait, avec tant de précision dramatique, des tapis francs de la Cité, la peinture si poignante de ces bouges où grouillait une population abjecte qui s'ahmeutait incessamment des

plus redoutables contingents, tout cela était bien fait pour éveiller la curiosité malsaine du publie et semer l'appréhension et même l'épouvante dans les esprits les plus rolmstes.

On en était arrivé à penser que les trois bagnes de Brest, de Rochefort et de Toulon avaient chacun sa porte de sortie sur ce sombre quartier de la capitale, et Ton frissonnait en songeant aux ignobles contacts que les nuits parisiennes vous réservaient.

Depuis, Paris s'est pour ainsi dire transformé... de grandes voies se sont ouvertes ; on y a répandu à profusion l'air et la lumière, et il semble que l'on puisse désormais se railler des ténèbres et de la solitude.

C'est une erreur.

La nuit est toujours la nuit! Si le danger s'est modifié, on ne peut pas dire qu'il ait tout à fait disparu.

Et puis!... on a eu beau promener la pioche du démolisseur à travers les étroites ruelles où s'obstinaient les derniers vestiges du moyen âge, l'étranger, qu'un guide intelligent accompagne, peut remarquer encore, çà et là, de bizarres anomalies, au sein même des quartiers les plus élégants et les plus fréquentés.

La triang'ulation mathématique à laquelle nos édiles ont soumis les rues de la capitale a eu pour effet salutaire d'ouvrir des voies larges et droites à la circulation ; mais les impérieuses exigences de la régularité devaient fatalement laisser subsister certaines exceptions, et à l'heure où nous écrivons ces lignes nous en pourrions signaler plusieurs qui restent comme un témoignage éclatant des difficultés qu'ont rencontiées les transformations modernes.

Une surtout !

Au cœur de Paris, à deux pas du Louvre, sur cette large voie que l'on appelle la rue de Rivoli.

On dirait d'un gigantesque monolithe dans lequel on aurait taillé des étages et creusé des appartements.

Ce sont deux maisons juxtaposées, comme les frères siamois, ou mieux, étroitement soudées, comme les sœurs JVlillie -Christine.

Elles ne tiennent à rien et semblent avoir été isolées à dessein des habitations voisines, de peur de la contagion, à l'instar des léproseries du treizième siècle.

Le monolithe a pourtant bonne mine et n'offre rien d'effrayant ! on peut en faire le tour, sans danger, parles quatre tronçons de rues sur lesquelles, il prend jour.

Rue de Rivoli, rue Jean Tison, rue Baillet, rue du Louvre.

Rue de Rivoli, il y a un marchand de vins... un café... et, en retour sur le Louvre, un marchand de jouets d'enfant. — Sur les trois autres rues, il y a un restaurant!

Un restaurant auquel sa position topograpliique donne tout de suite une allure et un aspect particuliers.

Chose remarquable et typique : on y accède par trois rues.

Celui qui vous a vu entrer ne vous voit pas sortir, — celui qui vous voit sortir, ne vous a pas vu entrer !.. .

Quel allèchement !

D'ailleurs, on trouve à l'intérieur tout ce que l'on peut demander à ces sortes d'établissements : bonne chère, bon vin et... ce qu'il faut pour écrire !

Il est très fréquenté, cela se comprend de reste : on y déjeune, on y dîne, et on y soupe, — on y déjeune surtout.

Deux jours après les scènes que nous avons racontées au chapitre précédent, vers dix heures du matin, un coupé de maître s'arrêta au coin de la rue de Rivoli et de la rue Jean Tison, et un homme que nos lecteurs ont déjà vu figurer dans ce récit, sauta lestement sur le trottoir et marcha vers l'entrée du restaurant.

C'était le prince Lubiroff, — ou Lombard.

Il monta à pas rapides l'escalier étroit et raide qui conduit au premier étage, et se trouva en présence d'un garçon envoyé à sa rencontre.

— Monsieur est seul? demanda le garçon.

— Oui, mon ami.., oui, je suis seul, répondit Lombard, mais ce ne sera pas pour longtemps... As-tu un cabinet à m'offrir ?

— Nous avons le n° .5.

— Le numéro m'est inférieur.

— Que faut-il servir à monsieur?

— Un verre d'eau et un cure-dent...

Et, comme à cette réponse le* garçon faisait un geste stupéfait, le prince sourit avec bienveillance.

— Tu mettras deux couverts, continua-t-il, mais je te défends de me rien servir. Seulement, je t'autorise à me présenter tout de même l'addition, et je la solderai avec reconnaissance ; en attendant, voici des arrhes.

Il mit une pièce de vingt francs dans la main de son interlocuteur.

Celui-ci salua, et allait se retirer.

Mystère et discrétion ! ajouta Lombard ; dans quelques minutes, un homme viendra demander le prince... le prince, c'est moi, et tu l'introduiras dans le Ro 5 ; rien des bureaux!... tu peux te retirer.

Lombard resta seul à peine cinq minutes.

Puis le garçon rouvrit la porte, et l'homme attendu entra.

— L'exactitude n'est pas seulement l'apanage des monarques!... dit Lombard. — Merlot ! je suis content de toi... Prends un siège, assieds-toi à mes côtés et causons... Les moments sont précieux, il faut mettre les morceaux doubles.

C'était Merlot !... — le caissier de Cardinet. mais le caissier méconnaissable. Cache-nez élevé jusqu'à la hauteur du nez... lunettes à verres bleues... perruque à poils roux.

— Du reste... tu n'es pas mal comme ça... approuva Lombard après l'avoir examiné, le patron lui-même y perdrait son latin ! Parlons peu et parlons bien. . Où en sommes-nous?

— Il s'agit de Cardinet?

— Et de qui diable veux-tu qu'il soit question ?

— Depuis quinze jours, nous réalisons !...

— Ah! ah!

— La liquidation a été bonne... le patron avait fait de grosses pertes au jeu... \t^s dépôts sont en partie iavés, et nous restons avec notre saint-frusquin...

— Qu'y a-t-il en caisse !

— Sept cent mille francs.

— Si nous tardons... nous pouvons être volés... il faut prendre un parti, et sauver la caisse...

— Comment?...

— L'occasion est unique, demain peut-être Cardinet aura levé le pied! — Depuis quelques jours, je l'observe, et je gagerais que le pied lui démang-e...

— Je suis prêt à faire ce que vous ordonnerez.

— Et tu ne feras pas mal... tu sais que je te tiens... tu es parti de Toulon sans demander la permission à M. le commissaire, un si brave homme, il me suffirait d'un mot au quart d'œil pour te rendre à la g-endarmerie, que ton départ a contrariée.

— Vous ne ferez pas cela.

— Je ne veux pas troubler un garçon qui est en train de revenir à de bons sentiments, et dont le concours m'est si utile.

— Qu'ordonnez-vous?

— Rien pour le moment... à onze heures je déjeune à côté, avec ledit Charles Cardinet... et selon ce qui va se passer, vers deux heures, pendant qu'il sera à la Bourse, j'irai te trouver, et nous conviendrons de nos gestes.

— Est-ce tout ?

— XonI il y ace soir une première représentation aux Variétés... As-tu fait retenir les deux baignoires d'avant-scène que je t'ai demandées...

— Oui, mais ça n'a pas été sans peine.

— Pourquoi?

— Vous savez que Brin-de-ïulle débute.

— Eh bien... ce n'est pas elle je suppose... qui va faire monter la cote de la Bourse...

— Détrompez-vous.

— Comment?

— Elle M fait un coup.

— (Jiiel coup ?

— Elle a loué d'avance toutes les loges de la galerie, et celles du foyer, etmaintenant, c'est à elle ou à son représentant, M. Adolphe, qu'il faut s'adresser si l'on veut être placé.

— Tiens ! tiens ! ça nest pas si bète... une line mouche... que cette fille...

— A' 'est-ce pas?

— Et tu as payé les baignoires?

— Cinq cents francs...

Lombard lit un geste d'admiration sincère.

— Pas mal! pas mal!... dit-il... elle ira loin, celle-là... ce n'est pas comme l'autre.

— Quelle autre?

— Assez causé!... Voici onze heures qui sonnent... Je n'ai que le temps d'aller retrouver ton patron... Je prends les devants : règle ce que nous devons avec ce billet de mille, que je te laisse, et, dans dix minutes, tu pourras filer à ton tour.

Lombard s'éloigna sur ses mots, descendit la rue Jean Tison, remonta dans son coupé, et se fit arrêter devant la porte de la rue du Louvre. Un garçon vint l'y recevoir.

— M. Cardinet? demanda alors le prince.

— M. Cardinet attend monsieur au numéro 4, répondit le garçon. Et il l'accompagna jusqu'au cabinet désigné.

Il y avait un quart d'heure que l'ex-coulissier était arrivé... et il serait bien difficile de dire à quelles sombres réflexions il se livrait.

Evidemment, il était en proie à une agitation insolite, une sourde inquiétude pesait sur son esprit, et il se mit à se promener à travers le cabinet, comme le ferait une hyène dans une cage trop étroite.

Il allait, il revenait, pressant son front de ses doigts crispés, proférant des paroles incohérentes, l'œil hagard, le souffle haletant.

Quand il entendit Lombard monter l'escalier, ses sourcils se contractèrent, imprimant une expression hideuse à son visage, et une horrible imprécation tordit ses lèvres.

La porte s'ouvrit.

Lombard entra ; il était heureux et paraissait de belle humeur.

Et pendant que le garçon servait, il alla à l'ex-coulissier et lui tendit la main.

— Ah! cela fait plaisir de se revoir sans témoin, et de pouvoir à son aise épancher son cœur dans le sein d'un véritable ami, dit-il d'un ton enjoué. Saistu qu'il y a longtemps que cela nous était arrivé?

— Ne pouvais-tu venir chez moi? objecta Cardinet.

— Bon !... tu es trop pris parles afl^aires... Je ne te le reproche pas... jour

de Dieul il paraît que lu as marché... l'argent afflue dans tes cofl"res... la fortune te traite en enfant gâté, et c'est toujours un doux spectacle que celui de la vertu récompensée par le hasard.

Comme il finissait de parler, le garçon avait achevé le service et venait de se retirer.

Les deux hommes étaient seuls.

Une transformation subite s'opéra alors dans l'attitude et la physionomie de Lombard; son œil s'injecta de sang, une fauve lueur en jaillit, et il s'empara des mains de son interlocuteur, par un mouvement plein de violence et de désordre.

— Cardinet ! dit-il d'une voix qui tremblait de colère, Cardinet, lu sais pourquoi je suis venu, n'est-ce pas? pourquoi j'ai tenu à le parler seul et sans témoins; et tu comprends qu'il faut que nous ayons ensemble une conversation décisive qui règle nos rapports diplomatiques et ne laisse place à aucune obscurité pour l'avenir !

— Mais, je te jure !

— Je t'ai écrit de Venise, et lu ne mas pas répondu. Je l'ai demandé de l'argent et tu m'en as refusé.

— Je n'en avais pas.

— Tu mens!

— Cependant...

— Tu mens ! te dis-je, il ne faut pas me la faire celle-là... et je ne puis admettre que tu me prennes pour un imbécile.

Cardinet baissa les yeux sous le regard de Lombard.

Ce dernier avala un grand verre de vin qu'il venait de se verser.

— Assieds-toi et écoute, reprit-il au bout d'un instant, et lâche surtout de retenir ce que je vais te dire.

— Ouand je t'ai retrouvé, il y a un an, qu'étais-tu? un pauvre petit coulissier qui barbotait dans un étroit sentier boueux qui l'aurait conduit un jour ou l'autre sur les bancs de la police correctionnelle. Un soir, je suis allé te trouver... j'avais une vieille molaire contre toi... mais je me sentais un faible pour tes défauts... Tu es joueur, débauché et lâche, mais tu es inteUigent et tu ne parlementes pas longtemps avec les scrupules... J'aime ça... tu étais mon homme. Je t'ai apporté cinq petits carions bleutés qui représentaient autant de centaines de mille francs, et toi qui végétais sur le trottoir de la finance, tu as pu escalader les larges escaliers de la Bourse.

LES NUITS DU BOULEVAFiD

Vw inaiu venait de tuucher son é^iaule nue.

— Crois bien que ma reconnaissauce... balbutia Cardinet...

— Bon, c'est le vieux jeu, ne parlons pas de ça... Seulement, tu t'imagines bien que ce n'est pas pour tes beaux yeux que je me suis exposé à farfouiller dans les litres de la maison Dalbane, et j'entends que ton colTre-fort n'ait jamais de secrets pour moi.

— Pourtant, quand il n'y a rien.

— Je suis sévère, mais juste!... S'il n'y a rien, je ne me montrerai pas exigeant... mais à cette lieure, je ne veux pas que tu me montes le coup.

LiV. :29. A. Fayard, éditeur.

— Comment?

— Je sais, à un centime près, ce que tu as dans ta caisse.

— Qui te l'a dit?

— Merlot.

— Mon caissier?

Lombard haussa les épaules.

— Merlot n'est pas ce qu'un vain banquier suppose, répondit-il... il y a ving-ans que je le connais.

— Toi!

— Je l'ai rencontré dans l'infortune.

— Où cela...?

— Sous la casaque jaune.

— Lui !

— Esprit distingué, facultés exceptionnelles, — c'est une nature !

— Un forçat !

— Ne méprisons personne... nous ne savons pas comment nous finirons. — Donc, Merlot, qui sait mieux que toi ce que tu as dans ta caisse, m'a affirmé qu'il te restait quelque chose comme un million.

— Sept cent mille francs! rectifia vivement Cardinet.

— Sept cent mille francs, soit! je ne prendrai pas tout, mais ce soir il m'en faut cinq cent mille.

— C'est mon honneur que tu demandes !

Lombard eut un petit gloussement.

— Ne forçons pas notre talent, répliqua-t-il ; on ne donne que ce qu'on a : ne me fais point esclaffer de rire ! Ce soir, après la représentation des Variétés, entre minuit et deux heures, tu me remettras la somme demandée ; il te restera deux cent mille balles pour ta part, et cela suffira à tes goûts modestes. Est-ce convenu?

Et comme Cardinet se taisait :

— Est-ce convenu? répéta Lombard, en frappant sur la table de son poing énergique.

Cardinet tressaillit... mais il continua de garderie silence. Son interlocuteur se souleva à demi :

— Ah ! ça, prononça-t-il d'une voix dont il n'essaya même pas de contenir ou d'atténuer les éclats, est-ce que tu deviens sourd et muet à volonté, maintenant? N'as-tu pas entendu ce que je viens de dire, ou ne veux-tu pas répondre à la demande que je t'adresse.

Cardinet était livide; sa main tremblait; un voile sombre semblait obscurcir sa vue.

— Quoi? que veux-tu?... balbutia-t-il, c'est impossible !...

— Tais-toi !

— Tu ne me laisses d'autre alternative que la fuite. — Il me faut mes cinq cent mille francs, te dis-je.

— Si je te les donne... je suis ruiné... et je ne puis... Lombard proféra une effroyable imprécation.

— Assez! tais-toi !... grommela-t-il... Il est écrit que je te retrouverai toujours le même... hésitant, pusillanime et lâche!... ne sachant jamais prendre une résolution... Eh bien,... attends !... Je vais te rendre à toi-même, et t'insuffler un peu d'énergie et de courage... Tiens ! regarde et écoute...

En parlant de la sorte. Lombard avait tiré de sa poche une magnifique enveloppe de papier bulle, et l'avait placée sous les yeux de rex-coulissier. Ce dernier lut la suscription, et frissonna.

— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il effaré.

— Ça... c'est un poulet que j'adresse à M. le procureur impérial, en son parquet, et dans lequel je raconte quelques-uns des faits et gestes du sieur Henry de Graçay-Ghambrun, dit Charles Cardinet!...

— Ah ! tu n'enverras pas cette lettre.

— On y rappelle la petite histoire de miss Aurore Stanley, le vol des trois cent mille francs du général, et certains faux connus de moi seul, dont j'offre d'administrer la preuve aux magistrats qui désireraient la connaître.

— Lombard !

— C'est à prendre ou à laisser, mon bon... Si cette nuit, entre minuit et d«ux heures, je n'ai pas la somme... Merlot donnera un coup de pied jusqu'au Palais de justice...

— Mais c'est te perdre en même temps que moi!... Lombard haussa les épaules.

— Imbécile ! répliqua-t-il; on ne me prend pas comme ça sans vert, et tu le sais bien... Avant que tu ne sois pincé, et que tu aies pu jaboter, j'aurai filé quelques kilomètres — et puis, tu ne vois rien... tu ne devines rien... La confiance te rend idiot, et tu te balades au milieu de la capitale comme si tu n'avais pas un dossier rue de la Barillerie.

— Qui le sait ! fit Cardinet avec un geste de défi.

— Moi... d'abord... ce qui est quelque chose... et puis un autre.

— Merlot?

— Mieux que cela.

— Qui donc !

— Un jeune gentleman.

— Beverley !

— Tu deviens perspicace.

— Quel intérêt?...

Lombard eut un sourire singulier.

— Il est très fort, ce paroissien, c'est moi qui le déclare; répondit-il... mais

Bibi n'est pas né d'hier, non plus; et il n'y a pas besoin de m'écraser l'orteil pour me faire ouvrir l'œil.

— Qu'est-ce donc que cet homme ? interrogea Cardinet.

— Je t'avais déjà dit de t'en méfier !... c'est comme si j'avais parlé à une poule; moi cependant, je n'ai pas cessé de l'observer depuis l'affaire de la ruelle, et sais-tu ce que j'ai découvert?.,.

— Parle...

— C'est que ce Beverley... était l'amant que miss Aurore Stanley venait retrouver à Paris... et que, depuis six années, il vit avec l'unique pensée de découvrir et de punir ses assassins !...

Cardinet jeta un cri.

Mais ce n'étaient pas les paroles de Lombard qui le lui avaient arraché... il venait de se dresser de son siège, et sa main convulsive s'était dirigée vers le fond du cabinet.

Il y avait là une porte donnant vraisemblablement sur un salon contigu et derrière laquelle un bruit s'était fait entendre.

Quelqu'un les épiait-il?

— Nous ne sommes pas seuls, murmura l'ex-coulissier en échangeant un regard avec Lombard.

Ce dernier s'était déjà précipité vers la porte qu'il avait ouverte par un geste violent et désordonné.

Elle donnait sur une aLcôve et non sur un cabinet.

Lombard en fouilla tous les coins avec une âpre avidité, regarda sous le lit, et ne vit rien qui expliquât le bruit qu'ils avaient entendu.

— C'est singulier, dit-il, comme se parlant à lui-même... une erreur sans doute !

Et il revint pensif vers son compagnon.

— Après tout ! ajouta-t-il d'un ton décidé, que nous importe ! nous touchons à l'heure des résolutions énergiques et promptes, il faut quitter Paris au plus tôt, et je compte sur toi pour me payer mes frais de route. Cette fois, j'espère que c'est bien entendu.

— Je ferai ce que tu voudras, répondit Cardinet.

— A la bonne heure ! et comme nous n'avons plus rien à faire ici, nous allons tirer nos guêtres et jouer la Fille de ïàirl

Cardinet n'opposa aucune objection, et quelques minutes après, le cabinet était vide.

Un garçon entra alors et se mit en devoir de desservir ; mais il avait à peine enlevé quelques menus objets quand un fait bizarre se passa.

L'alcôve était restée ouverte, et il put voir au pied du lit une porte s'ouvrir silencieusement dans la cloison et un homme avancer la tête avec précaution.

Le garçon savait certainement que cet homme était là, car dès qu'il l'aperçut, il lui envoya un signe d'intelligence.

— Ils sont partis? demanda le mystérieux personnage.

— Depuis un moment... répondit le garçon.

— Ils n'ont rien dit en sortant?...

— Rien de rien.

— C'est bien !.., Le garçon s'inclina.

— Alors, monsieur est content de moi, dit-il avec un sourire obséquieux.

. — Tout à fait content! et je tiens à te le prouver... Je t'avais promis dix louis pour prix de ta complaisance... je veux doubler la somme puisque nous avons réussi.

— Monsieur me comble...

— La personne que j'attends est-elle arrivée?

— Un homme est venu tout à l'heure, qui a demandé M. Beverley; je l'ai fait attendre dans un cabinet, afin de m'assurer, avant de l'introduire, que M. Cardinet etson compagnon étaient bien partis.

— Tu es intelligent et tout est pour le mieux ; tu vois que je suis seul, tu peux faire entrer.

Ce fut l'affaire d'une seconde.

Le garçon sortit et reparut immédiatement après, précédant l'homme dont il venait de parler.

C'était Adolphe.

Dès qu'il se vit seul avec ce dernier, Beverley alla à lui.

— Je t'attendais avec impatience, lui dit-il ; as-tu fait tout ce que je t'avais demandé ?

— Ça n'a pas été précisément facile, répondit Adolphe, seulement monsieur a une manière de traiter les affaires, qui permet de lever bien des obstacles.

— Enfin?

— J'ai donc trouvé un cocher; il consent à nous livrer son fiacre pour cette nuit, moyennant trois cents francs.

— Après !

— Après, j'ai embauché deux de mes amis, — l'un prendra les guides à neuf heures du soir, pendant que l'autre montera dans la voiture ; on ne peut pas dire que celui-là brille par une distinction excessive, mais il existe à Paris des étabhssements où l'on peut louer à la nuit redingote, paletot, pantalon et gilet, et mon homme sera tout à fait présentable; de plus c'est un roublard, et il n'y a pas de danger qu'il fasse des sottises; les cinq cents francs que je lui ai promis sont là, d'ailleurs, pour le maintenir dans le bon chemin. Il ne reste plus qu'à lui dire ce qu'il y a à faire.

— Je t'ai donné quelques-unes de mes instructions. Ce soir, je les complé-

terai... tu n'as pas oublié la loge que je t'ai demandée pour le début de Brin-de-

Tulle.

— A cinq heures, j'irai vous la remettre.

— A cinq heures donc, nous prendrons les dernières dispositions... As-tu vu Ninoche ?

— Je viens de chez elle, rue Mogador, 8, entre cour et jardin.

— Elle consent à te céder son appartement pour cette nuit?

— Sans hésitation !... Le prix que j'ai mis à la location l'a décidée tout de

suite.

— Et elle ne se doute de rien...

— Ninoche?... elle s'en garderait bien!... S'il s'agissait de Brin-de-Tulle, je ne serais pas aussi tranquille... et c'est elle qui aurait essayé de nous faire chanter.

— Dès lors, il me semble que tout est prévu, je réfléchirai encore du reste ; si quelque incident inattendu se produisait pendant la nuit, tu auras le numéro de la loge où je me trouverai, et tu viendras me prévenir.

— Ce sera donc fait.

— A ce soir donc.

— A ce soir.

Comme on le voit, bien des événements se préparaient pour cette nuit où Brin-de-Tulle allait faire son apparition dans la pièce nouvelle que donnait le théâtre des Variétés.

L'histoire nous apprend qu'au moyen âge, industries, professions, dignités, tout était à Paris localisé de manière à ne permettre aucune confusion, ni aucun mélange possible; et l'on a pu être autorisé à croire que, grâce à la Révolution française, ces distinctions, qui s'imposaient, même par le costume, avaient disparu à jamais dans le nouvel état social qu'elle a créé.

Il n'en est rien.

De même que les ordonnances de Henri II n'avaient pas réussi à proscrire certaines manifestations qui tendaient à confondre toutes les classes de la société, les édits somptuaires de la première République ont échoué dans leur volonté de les provoquer, et la mode, cette institution éminemment française, est restée plus puissante que toutes les institutions politiques.

On a modifié, transformé la capitale ; c'est à peine si, à part quelques monuments que l'art recommande à l'admiration et au respect de tous les âges, il reste encore quelques vestiges du vieux Paris, et pourtant, en dépit du niveau

d'uniformité égalitaire que l'on tente d'imposer aux choses et aux idées modernes, vous retrouverez dans le Paris d'aujourd'hui, sous un autre aspect, mais avec non moins d'affirmation, la même localisation voulue qui témoigne surabondamment des mêmes répulsions pour le mélange et la confusion.

La promiscuité qui s'établit aux heures de nuit sur les boulevards confirmerait, par l'exception, ce que nous avançons, et s'il nous fallait une preuve plus typique encore, nous la recueillerions do la situation que présentent les différents théâtres de la capitale au point de vue de la clientèle particulière qui les fréquente.

Sans doute, le succès attire indistinctement toutes les classes de la société ; nul ne songe à discuter avec sa curiosité quand il s'agit d'une œuvre nouvelle d'Augier ou de Dumas, de Labiche ou de Barrière, de Meilhac et Halévy ou de Sardou ; mais en dehors de ces solennités qui se recommandent par un intérêt tout à fait exceptionnel, qu'observe-t-on dans la plupart des salles de spectacle de la capitale ?

Chacune d'elles a sa clientèle spéciale qui s'est recrutée peu à peu de contingents particuliers, attirés par des considérations multiples oii se combinée doses presque égales tout ce qui exerce une action plus ou moins directe sur telle ou telle fraction du public. Le quartier, les artistes, les aménagements de la salle, le genre que l'on y représente... certains mystères d'attraction qui échappent à l'analyse... que sais-je!

Cela est difficile à préciser peut-être, mais il est acquis pour tout Parisien que le public du Gymnase n'est plus celui du Vaudeville, que les habitués de l'Opéra- Comique ne connaissaient pour ainsi dire l'Opéra que de nom, qu'enfin le peuple de l'Ambigu-Comique n'a aucun lien de parenté avec celui de la Porte-Saint- Martin.

De tous les théâtres de Paris, celui qui, à ce point de vue, s'impose plus particulièrement à l'observateur, c'est sans contredit le théâtre des Vaiiétés.

La position topographique, les pièces qu'on joue, les artistes éminents qui composent le personnel de sa troupe, constituent autant d'attractions qui exercent leur puissance sur les promeneurs étrangers ou autochtones.

C'est d'ailleurs le boulevard le plus fréquenté de la capitale.

Pendant le jour, les encombrements de voitures y sont permanents, et l'on serait tenté de croire que c'est en cet endroit que se donnent rendez-vous les cochers en quête de passants à écraser.

Quand vient le soir, le tableau change.

Les cafés illuminent leurs terrasses, le théâtre allume son cordon de gaz, et la circulation s'accentue, incessamment alimentée par quatre affluents tumultueux qui s'appellent la rue et le faubourg Montmartre, le passage Jouffroy et le passage des Panoramas.

Dès huit heures, il s'établit sur les trottoirs parallèles un va-et-vient, un

mouvement, un grouillement dontaucune ville au monde ne saurait présenter l'équivalent. Toutes les conditions, tous les âges y sont représentés. C'est la Bourse du plaisir, faisant pendant à la Bourse des affaires, qui se tient à quelques mètres plus loin, boulevard des Italiens.

Les Variétés profitent évidemment des fluctuations qui se produisent dans leurs environs.

On sort de chez Brébant ou de chez Bonnefoy, de chez Riche ou de chez Bignon; Faffiche jaune aux majuscules noires resplendit sous les feux des becs de gaz ; vous y lisez les noms aimés de Dupuis, de Pradeau, de Berthelier ou de Léonce, et vous franchissez gaiement le macadam !

A de certains jours, les couloirs du rez-de-chaussée et ceux du premier étage s'imprègnent tout à coup de parfums pénétrants qui participent à la fois de la poudre de riz et du gardénia... on y perçoit un doux bruit de petits pieds furtifs mêlé au frou-frou du linge sous les robes de soie... c'est discret en même temps que provoquant... et, inconsciemment, la lèvre s'ouvre pour aspirer cette atmosphère chargée de principes capiteux..

C'est le théâtre boulevardier par excellence et si, pendant les loisirs de Fentr' acte, vous allez vous accouder sur la marge de son balcon de pierre, vous comprenez tout de suite que la principale artère de la capitale passe à vos pieds.

C'est bien, en effet, le cœur même de Paris, où la vie se concentre jusqu'à la pléthore, où le sang se précipite jusqu'à l'apoplexie!

Le début de Brin-de-TuUe devait avoir lieu dans une pièce de Meilhac et Halévy, musique d'Offenbach.

Dès le matin, il s'était fait un tapage énorme autour dé cette première représentation et de ce début, et tout Paris avait été invité par la presse à pe rendre, le soir, sur le boulevard Montmartre,

Cela avait pris immédiatement lès proportions d'un événement.

Offenbach était alors dans tout Fépanouissement de son talent, et l'on savait par expérience que chacune des batailles livrées par les deux jeunes auteurs des paroles se terminait presque invariablement par un grand succès.

A ces causes d'attraction, bien suffisantes déjà, s'ajoutait la curiosité que provoquait le début de l>rin-de-Tulle. Curiosité toute parisienne, qui s'expliquait parle genre de notoriété qui s'attachait à la jeune femme, et aussi par la position de fortune de son protecteur.

Brin- de-Tulle était sincèrement émue.

Pour elle, c'était une grosse partie qu'elle allait engager. Jusqu'alors elle n'avait figuré que sur les planches de V Eldorado, et le public n'avait pu la juger qu'à travers l'épaisse fumée du tabac et l'acre parfum des consommations.

Tout au plus avait-on pu remarquer les admirables lignes de ses belles épaules, et la cambrure de son pied d'enfant.

Mais ce soir-là, elle devait paraître devant un public composé de la fine fleur

Voulez-vous sérieusement me croire, mon enfant? (Page 238.)

des gilets à cœur, et sous les transparences calculées d'un costume de gaze, elle allait livrer à tous les regards certains détails exquis de son corps charmant.

Brin-de-Tulle ne dédaignait pas les applaudissements qui s'adressaient à son talent, mais elle leur préférait de beaucoup le succès de jolie femme qu'elle ambitionnait d'obtenir.

Aussi était-elle arrivée de bonne heure, accompagnée de son coilfeur et de son costumier, et c'est d'un pas plus inquiet qu'impatient qu'elle avait pénétré dans le sombre couloir qui s'ouvre passage des Panoramas et donne entrée aux artistes.

LiV. 30, A. Fayard, éditeur.

Que de fois le public naïf ne s'est-il pas arrêté devant ces mots inscrits sur la porte qui dérobe à l'imagination les mystères du théâtre :

Entrée des artistes !

C'est le seuil d'un monde à peine entrevu à travers les éblouissements du rêve, vers lequel un courant mystérieux, favorisé par Vart moderne lui-même, entraine les âmes altérées de fantaisie et de liberté, et où chacun espère rencontrer un idéal formé d'attractions hybrides qui relève à la fois de l'esprit et des sens !

L'endroit n"ai cependant rien d'attrayant, du moins dans son aspect extérieur.

Vu de près, l'envers d'un théâtre est littéralement hideux et presque repoussant.

Des murs revêtus d'une double couche de poussière et de fumée, des décors éraillés ou lacérés, une atmosphère chargée de gaz délétères qui pèsent lourdement sur la poitrine !

Vous avancez en tremblant le long de corridors sombres, sur un plancher éventré par les besoins des trucs, menacé par les portants poudreux, fouetté par les fila qui pendent des cintres, coudoyé par les machinistes, les garçons d'accessoires ou les pompiers !... et c'est à peine si votre regard parvient à distinguer les objets à travers le va-et-vient fiévreux au milieu duquel vous êtes engagé.

Tout à coup, dans le couloir du fond, un jet de lumière vous frappe au visage... une baie s'oavre à votre droite, et vous regardez !

C'est lemsEga.sin aux accessoires !

Pandëmonium banal où vont se remiser tous ces oripeaux indescriptibles qui sont la base de la figuration ! fouillis inextricable où le préposé est seul capable de se reconaaitrei

Ici, la; rolie^ et la, perruque du tabellion qui, naguère, mariait le jeune premier avefr Fiugénue ; là. les^ habits de soldats du guet, ou les costumes à paillettes des seigneurs sans importance. Rien n'y manque; vous y retrouvez encore le sceptre et la couronne d'Agamemnon. le tonnerre de Chalcas, les casques des carabiniers... et peut-être, en cherchant bien, la vertu de Boulotte!

Pourquoi quj l'aurions pas comme les autres, Puisque ça doit s'tirer au sort.

Jusque-là, toutefois, l'aspect des Variétés offre à peu près les mêmes apparences que les autres théâtres de la capitale.

Mais, arrivé à l'extrémité de ce couloir dont nous venons de parler, et après avoir gravi les quelques marches de l'escalier, on se trouve au seuil du foyer, et

le lieu vaut bien qu'on s'y arrête, ne fût-ce que pour jeter un coup d'œil sur les portraits qui en ornent les murs.

C'est en quelque sorte l'histoire-musée de ce théâtre, et le visiteur éprouve un vif plaisir à contempler en passant les traits de ces artistes du rire qui ont amusé nos pères ou nous ont divertis nous-mêmes : Pottier, Odry, Vernet, Rebard, Lassagne, Grenier, individualités fantaisistes ou fantasques qui, chacune pour sa part, a contribué puissamment à l'expansion de la gaieté et de l'esprit français!...

Il y avait plus d'une heure que Brin-de-TuUe s'était enfermée dans sa loge ; tout entière aux soins du maquillage, elle ne s'était pas aperçue que le temps s'écoulait rapidement, et que le lever de rideau était déjà plus d'à moitié joué.

A ce moment, on frappa à la porte de la loge.

— Qui est là?... demanda la jeune femme qui, les épaules nues et le corps à peine couvert d'un peignoir de mousseline transparente, continuait d'estomper légèrement ses paupières...

— C'est moi... Sosthène... répondit le jeune millionnaire.

— Eh bien... j'en suis fâchée !... vous ne pouvez entrer.

— Pourquoi ?

— Parce que je m'habille, donc... et que je suis à peine vêtue.

— Cependant vous n'êtes pas seule...

— Par exemple I

— J'entends des pas d'homme.

Brin-de-Tulle s'épanouit en un rire sonore.

— Mais c'est Auguste et Firmin, le coitfeur etle costumier !... répondit-elle.

— Eh bien !

— Eh bien, est-ce que ça compte ? vous êtes absurbe. .. Voyons, allez-vousen... dans cinq minutes vous reviendrez .

— J'avais pourtant des choses intéressantes à vous dire.

— Vrai!

— Parole d'honneur!

— Ça n'est pas une frime ?

— Vous verrez.

— Entrez... alors... et surtout, ne me donnez pas de distractions. La porte s'ouvrit, et Sosthène entra.

La loge de Brin-de-Tulle était semblable, dans ses proportions, à celle des autres artistes du théâtre, et elle ne se distinguait tout au plus que par un aménagement particulier, auquel la jeune femme avait présidé elle-même, et qui témoignait de ses habitudes de confort et de luxe.

Un petit divan occupait le fond de la loge... une grande glace de Venise en parait l'un des côtés, et la toilette, enveloppée de gaze et de dentelles, était encombrée de tous les flacons, de toutes les poudres, de toutes les eaux dont les femmes de théâtre font usage pour peindre et émailler leur visage.

Savon de gardénia, poudre de riz, essences régénératrices, rien ne manquait; Brin-de-Tulle, assistée du costumier et du coiffeur, surveillait toute chose avec un soin minutieux, et son art ingénieux et savant se manifestait jusque dans les moindres détails.

Ainsi qu'elle l'avait dit, elle n'était pas habillée encore; sous le peignoir de mousseline qui l'enveloppait, un maillot de couleur grise accusait ses formes adorables.

Sosthëne lui baisa la main, et alla s'asseoir sur le divan.

— On n'entre pas encore, n'est-ce pas? demanda la jeune femme, en noircissant légèrement ses sourcils bruns.

— Le lever du rideau n'est pas joué ! répondit Sosthène ; on n'arrivera guère que dans une heure...

— D'où venez-vous?

— J'ai dîrié au cercle.

— Et vos amis ne manqueront pas à la solennité^?

— Je le crois bien... c'est une fureur! Adolphe, que j'avais prévenu, a dû faire une recette exceptionnelle : Précourt et Sancé ont payé leur fauteuil chacun vingt-cinq louis ; Saint-Briac s'est associé à Derville, et ils n'ont pu avoir qu'une loge de foyer. Danfort sera aux baignoires de droite avec Didine... Desclair aux baignoires de gauche, avec Bebelle .. Il y aura les sœurs Drouard à l'avantscène, et INinoche avec Cardinet en pleine loge de face... On dit aussi que mademoiselle Dalbane assistera à la représentation.

— Avec le Lubiroff?

— Je ne crois pas.

— Pourquoi ?

— Il me semble qu'ils sont en froid... peut-être à la veille d'une rupture.

— Tiens ! tiens!... Qui vous a dit cela ?

— Personne... mais j'ai un indice.

— Lequel?

— C'est Adolphe qui s'est coupé.

— Ah!

— Saint-Clair... vous savez, le petit secrétaire d'ambassade à qui son père vient de laisser une fortune de dix millions...

— Parfaitement, je le connais.

— Eh bien, il avait voulu louer l'avant-scène du rez-de-chaussée, qui porte le numéro 3.

— Je vois ça d'ici.

— Et comme ni au théâtre ni dans les agences , on n'avait pu lui procurer ladite loge, il s'est adressé à Adolphe, qui en était détenteur, et lui a offert... Devinez?

— Mais je ne sais pas...

— Dites tout de même... C'est curieux.

— Mille francs?

— Cinq billets de mille... ma chère!

Brin-de-TuUe jeta un petit cri.

— Quelle folie ! dit-elle ; que voulait-il donc faire de cette loge?

— On prétend, au cercle, qu'il est amoureux fou de l'une des artistes qui jouent ce soir dans la nouvelle pièce.

— Vraiment... qui ça?

— Le jeune diplomate est très discret, il ne l'a dit encore à personne.

— Voilà qui est rare !

— N'est-ce pas?

— Et qu'a répondu Adolphe à cette offre princière?...

— Adolphe a été antique !... il a refusé !

— La loge était louée déjà.

— Précisément ; les numéros 1 et 3 à la même personne.

— Lubiroff... peut-être?...

— Vous y êtes...

Brin-de-Tulle s'était levée...

— C'est étrange, en effet, dit-elle au bout d'un instant... et je suis curieuse de savoir...

Elle n'acheva pas.

On venait de frapper à la porte.

— Qui e^st là? demanda-t-elle une seconde fois en rajustant son peignoir.

— C'est une lettre et une carte que l'on apporte pour mademoiselle Brin-de- Tulle, répondit une voix de l'extérieur.

Sur un signe de la jeune femme, le coiffeur alla ouvrir la porte et reçut la carte et la lettre annoncées qu'il s'empressa de déposer sur la toilette.

— Sosthène !... fit alors Brin-de-Tulle, en donnant un dernier coup d'œil à son opulente chevelure... ouvrez donc ce billet, je vous prie... et dites-moi ce qu'il contient.

i238 LES NUITS DU BOULEVARD

Sosthène obéit... et il eut à peine ouvert la lettre qu'il courut à la signature Il fit un mouvement.

— Qii'avez-vous?... dit Brin-de-Tulle, qui l'observait du coin de l'œil.

— Le dernier mot du mystère!... répondit Sosthène en souriant; je sais maintenant de qui Saint-Clair est amoureux.

— Yous voulez me faire poser!... répliqua la jeune femme, dont les joues se couvrirent d'une vive rougeur.

— Lisez vous-même I...

— Que dit-il?...

— Il offre de doubler vos appointements, ce qui les porterait à cinquante mille francs.

Brin-de-ïulle tendit les mains au jeune homme.

— C'est à vous cependant que je dois tout cela ! dit-elle d'un- ton qui voulait être ému.

— Dites que c'est à votre beauté et à votre talent, repartit Sosthène; vous m'avez rendu plus que je vous ai donné.

— Nous n'en sommes pas à préparer notre balance.

— Qui sait ?

— Est-ce que vous en voulez à Saint-Clair?

— Pas encore.

— Vous n'êtes pas jaloux, au moins ?

— Fi donc !...

— Dictez-moi vous-même la réponse qu'il faut faire à cette proposition. Sosthène se prit à sourire.

— Voulez-vous sérieusement me croire, mon enfant ?... — reprit-il au bout de quelques secondes.

— Mais, sans doute...

— Saint-Clair vous offre cinquante mille francs...

— C'est vous qui le dites...

— Eh bien,... attendez quelques heures avant de répondre...

— Pourquoi ?

La jeune femme venait de rejeter le peignoir de mousseline qui couvrait ses épaules, et ehe apparaissait maintenant sous son maillot gris-perle, dans toute la splendeur de sa beauté plastique. •

Sosthène l'enveloppa un moment du regard.

— Parce que, avant la fin de la soirée, répondit-il, je suis sur, en vous voyant ainsi, que le jeune candidat aura doublé ses offres !

Brin-de-Tulle allait répUquer, mais à ce moment un grand mouvement se produisit dans les couloirs et l'escalier voisin s'emplit d'un bruit tumultueux.

Le lever de rideau venait de finir ; elle n'avait plus que le temps rigoureusement nécessaire pour achever sa toilette.

— Voyons! voyons! dil-elle vivement, vous allez me laisser maintenant! Sosthène se leva.

— Quand vous reverrai-je ? demanda-t-il.

— Mais... ce soir... après le spectacle.

— Vous ne répondez donc pas à Saint-Clair ?

— Je suivrai votre conseil, mon ami... et je remettrai ma réponse à demain, puisque mon cœur et mon intérêt trouvent leur compte à ce qu'il en soit ainsi !

Sosthène lui baisa les mains et gagna les coulisses.

Rien ne saurait donner une idée exacte du tableau que présentait en ce moment la scène des Variétés.

C'était une cohue, une confusion, une agitation sans pareille.

L'équipe des machinistes avait pris possession du théâtre et posait le décor et les praticables du premier acte... Au milieu de la scène, des groupes de choristes et de figurants s'étaient formés et l'on y causait avec animation des chances de succès ou de chute de la pièce nouvelle, tandis que le régisseur allait et venait, d'un portant à l'autre, affairé, troublé, profondément ému!...

Les jours de première, nul ne se désintéresse, et il n'est pas d'appoint si infime qui ne semble appelé à concourir à l'effet à produire.

Un mot, une attitude, un geste, une grimace, rien n'est perdu pour le public exceptionnel de ces solennités, et le triomphe final de la soirée est du bien souvent à l'ensemble d'effets disparates, quelquefois opposés, qui se condensent et se fusionnent sans que ceux qui les produisent en aient conscience.

Ce soir-là, suivant une expression consacrée, tout le monde était donc sur le pont, et en attendant que les trois coups sacramentels fussent frappés, chacun, à tour de rôle, allait jeter un coup d'œil sur la salle qui commençait à se remplir.

Le spectacle, de ce côté, n'était ni moins curieux ni moins intéressant.

La foule se distribuait peu à peu aux fauteuils d'orchestre et à la galerie ; bon nombre de loges étaient déjà occupées par certaines jeunes femmes qu'on esttoujours sur de rencontrer dans les solennités de ce genre, et de temps à autre un mouvement s'opérait, annonçant l'apparition de quelque notoriété appartenant aux lettres, au journalisme, ou tout simplement à la vie militante du boulevard.

On avait déjà signalé l'arrivée des principaux rédacteurs de journaux parisiens ; peu après s'étaient présentés, un à un, tous les martyrs de la critique.

Puis, enfin, les lorgnettes se braquèrent attentives et émues, épiant quelque célébrité de la veille ou du jour, le dernier favori de la Bourse, le romancier à la mode, l'héroïne du plus récent scandale !

De tous les incidents promis à la curiosité générale, c'était peut-être celui que l'on espérait avec le plus d'impatience, et il ne se fit pas longtemps attendre.

Quelques minutes, en effet, avant que l'orchestre eût fait entendre les pre-

mières mesures de Touverture, deux faits se produisirent qui firent passer comme un frisson sur cette assemblée si impressionnable.

Deux loges s'étaient ouvertes presque en même temps — la log-e 28 et la loge 24 — et Ton avait vu apparaître dans la première mademoiselle Herminie Dalbane, accompagnée de Beverley, et dans la seconde, Gontran d'Epernon, seul, le visage pâle, le front préoccupé et sombre.

Beverley s'était arrêté sur le seuil... tandis que Herminie, resplendissante de diamants et de dentelles, s'avançait, le regard assuré, la lèvre dédaigneuse, semblant défier tous les commentaires, par son attitude presque provocante.

Du premier coup d'œil, elle avait remarqué la présence de Gontran... mais elle ne parut pas y prendre garde, et ayant dégrafé sa soi^tie^ elle la passa à Beverley, et s'assit sur le devant de la loge, présentant au public les splendeurs marmoréennes de ses belles épaules.

— Gontran est là! dit-elle à voix basse comme un souffle, en se penchant à l'oreille de Beverley.

— Je le sais, répondit ce dernier.

— Alors il ne se doute de rien ?

— De rien, soyez-en certaine.

Herminie fit un demi-tour sur elle-même, et promena sa lorgnette sur la salle.

— Tiens, dit-elle au bout d'un instant, voici Cardinet avec Ninoche !... — Eh! qu'a-t-elle donc, cette petite? comme elle est pâle et comme elle vous regarde !

— Moi?...

— Est-ce qu'elle me ferait l'honneur d'être jalouse?...

— Allons donc!...

Herminie leva les épaules, mais presque aussitôt elle se prit à tressaillir.

— Qu'avez-vous? interrogea Beverley.

— Là... voyez! dans Favant-scène du rez-de-chaussée... j'ai cru reconnaître...

— Lubiroff ?

— Précisément.

— Cela doit être. Adolphe m'en avait prévenu. Il fait bien de se donner quelques heures de plaisir, car lui non plus ne se doute pas de ce qui va se passer.

— Qu'est-ce donc?

— Rien... rien... Je vous expliquerai cela... On vient de frapper les trois coups... le chef d'orchestre lève son archet... écoutons l'ouverture!

Elle était assise à sa petite table de travail et brodait. (Page 247.)

Herminie ne s'était pas trompée, c'était bien le prince Lubiroff qu'elle avait vu ; il était arrivé aux dernières minutes, et, après avoir remis son paletot à Paul ou à Louis, les deux préposés du côté des numéros impairs, il avait pénétré dans l'une'des deux avant-scènes qu'il avait louées.

LjV. 31. A. Fayard, éditeur.

Un moment, son regard s'était promené dans la salle avec une cm'iosité indifférente, puis il releva le treillage de la loge, et se rejeta dans un fauteuil.

Des chut nombreux s'étaient fait entendre ; un silence profond s'était établi ; l'ouverture commençait.

Moment solennel! pendant lequel, si désintéressé que l'on soit, le cœur se prend à battre, comme au voyageur qui, pour la première fois, mettrait le pied dans un pays inconnu et vierge.

Celui qui n'a pas assisté à de pareilles soirées, pourra difficilement comprendre ce spectacle exceptionnel de la représentation d'une œuvre nouvelle. Parmi ces hommes et ces femmes que le hasard rassemble, il en est bien peu qui ne soient depuis longtemps blasés sur ce genre d'émotion ; la plupart sont indifférents, quelquei^-uns même viennent là avec des sentiments de jalousie ou d'envie, ceux-ci craignant un succès, ceux-là espérant une chute ; — mais dès que la bataille est engagée, à peine les premiers mots ou les premières notes passent-ils, recueillis au milieu de l'attention générale, qu'un miracle semble tout à coup s'accomplir ; il s'établit presque instantanément un courant magnétique sur cette foule intelligente et particulièrement accessible aux beautés 'de l'art, quel qu'il soit, et ainsi se trouvent expliqués les enthousiasmes ou les sévérités qui ont accueilli souvent des œuvres qui ne méritaient ni tant d'honneur ni tant d'indignité!

MM. Meilhac et Halévy sont peut-être les deux auteurs dramatiques qui, jusqu'à présent, ont livré le plus de batailles importantes dans les temps modernes; leur œuvre est considérable, il se recommande par une étude constante, ingénieuse autant que spirituelle des mœurs parisiennes, et ce qui restera de leur théâtre sera recherché dans l'avenir par les historiens, curieux d'y retrouver les éléments de reconstitution d'une société qu'ils n'auront pas connue.

Il serait injuste, du reste, de ne pas faire, dans les succès retentissants qu'ils ont obtenus, la part du compositeur, qui leur a si souvent prêté son concours, et l'on séparera difficilement le nom de Jacques Ofïenbach de ceux de Meilhac et Halévy.

Nous n'avons pas besoin de dire que la pièce qui se jouait, ce soir-là, n'intéressait à aucun degré le prince Lubiroff.

Il avait bien autre chose en tête.

Lui aussi se trouvait engagé dans une partie terrible, et le front dans la main, les yeux fermés, il supputait les chances qui lui restaient.

Il attendait Merlot.

L'honnête caissier l'avait quitté au sortir du dîner, et s'était rendu chez Cardinet.

Ce dernier devait, selon leur convention du matin, lui compter vers minuit une somme de cinq cent mille francs, avec laquelle il avait résolu de gagner l'étranger.

Mais depuis, il avait réfléchi, et, à tout hasard, il venait d'envoyer Merlot, rue delà Chaussée-d'Autin, avec mission de prendre les cinq cent mille francs qui se trouvaient, le matin encore, dans la caisse de l'ex-coulissier.

Une fois le coup fait, et pendant que Cardinet s'oubliait dans les distractions de l'opérette, il comptait prendre le train du Havre qui partait à minuit de la gare Saint-Lazare.

11 y avait une heure que Merlot l'avait quitté : il ne pouvait tarder à revenir.

Donc, il attendait, et nous pouvons même ajouter que le bruit qui se faisait autour de lui, les rires, les applaudissements qui accueillaient chaque couplet ou chaque saillie, tout cela lui causait un agacement, une irritation qui, peu à peu, insensiblement, finissait par agir sur ses nerfs.

Enfin, au bout de trois quarts d'heure, un tonnerre d'applaudissements éclata sur la salle, toutes les mains battirent avec frénésie, et cinq cents voix s'élevèrent pour rappeler les principaux artistes qui avaient figuré dans le premier acte.

Lombard bondit de sa place, arraché à sa redoutable rêverie, et plongea son regard autour de lui.

Un éclair!...

Car, au même instant, la porte de l'avant-scène s'ouvrit, et Merlot se précipita dans la loge.

— Ah! enfin!... s'écria Lombard, en allant à sa rencontre... Toi! c'est toi!... Qu'as-tu fait?...

— Plus bas I plus bas ! fit le caissier en mettant un doigt sur ses lèvres. Lombard haussa les épaules, et montra la salle d'un geste rapide.

Le tumulte était à son comble... Chacun quittait sa place pour aller respirer dans les couloirs, sous le péristyle ou sur le boulevard... Il résultait de ce mouvement un bruit assourdissant, au milieu duquel il était difficile de s'entendre.

— Voyons... parle! qu'as-tu fait? répéta Lombard, dont l'œil s'éclairait d'impatientes lueurs.

Merlot remua la tête.

— Ce que j'ai fait, répondit-il; eh bien, ça n'a pas été long.

— La caisse...

— Il n'y avait plus rien !

— Et l'argent... les sept cent mille francs!

— Disparus !

— Qui les a volés?

— Vous le demandez ? c'est Cardinet, parbleu 1

— Lui!

— 11 va peut-être se gêner.

— Mais il n'a donc pas peur que je le dénonce... que je l'envoie au bagne... à la guillotine?...

Merlot cligna de l'œU.

— Pour ce qui est d'avoir le trac... répliqua-t-il... c'est précisément là, au contraire, ce qui l'a poussé à cet acte d'indélicatesse.

— Comment?..,

— Eh! sans doute... vous ne pouvez pas honnêtement lui reprocher d'avoir eu la même idée que vous.

— Explique-toi...

— Voici ce que j'ai compris aux quelques indiscrétions que j'ai recueillies.

— Voyons...

— Menacé par vous ce matin, craignant de manquer le coup qu'il prépare depuis quelque temps, il a résolu de se voler lui-même, et de filer avec la caisse comme vous en aviez formé le projet de votre côté.

— Alors, il va partir?

— Je le suppose.

— Cette nuit ?

— Le plus tôt sera le meilleur!...

Lombard promena ses ongles irrités contre la cloison de la loge.

— Et il croit que je le regarderai faire ! grommela-t-il en grinçant des dents ; il espère que je ne tenterai pas de me mettre en travers de son chemin... mille millions de tonnerre !

Merlot chercha à le calmer du geste.

— Ça... — c'est légitime... insinua-t-il, et la plus stricte morale vous en donne le droit... d'ailleurs, je viens de flairer un nouveau mystère ; et quoique je n'aie pu encore l'éclaircir, je suis autorisé à croire que le départ de Cardinet ne s'opérera pas sans difficulté?

— Que veux-tu dire ? interrogea Lombard en dardant ses yeux sur son compagnon.

— En quittant la maison tout à l'heure, répondit ce dernier, j'ai causé avec le concierge.

— A quoi bon?

— Eh !... il ne faut pas dédaigner ces humbles fonctionnaires... c'est lui qui m'a dit que M. Cardinet allait probablement partir en voyage, et ça... je l'aurais bien deviné tout seul... mais ce qu'il a ajouté, m'a paru plus significatif.

— Qu'est-ce donc?

— Dans la soirée, il a vu rôder quelques mauvaises figures sur le trottoir... une ou deux fois, on est venu lui demander si le banquier était rentré ; enfin, quand je suis sorti moi-même, j'ai bien vu que l'on me suivait.

— La rousse? murmura Lombard avec un frisson.

— Case reconnaît tout de suite...

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Je n'en sais rien... mais il est certain qu'il y a quelque chose.

— Tu as raison. Et puis... il faut voir... si Gardinet doit partir cette nuit, nul doute qu'il ne porte sur lui la somme qu'il a dérobée, et dans ce cas...

— Que faut-il faire ?

— Tu vas aller te placer auprès de sa loge ; grâce à la confusion qui règne de tous côtés, il est facile de surveiller un homme sans qu'il s'en doute ; tu ne le quitteras pas de l'œil, tu l'arrêteras sous un prétexte quelconque s'il tente de s'éloigner, et de mon côté, quand je le verrai sortir, je ne serai pas long à aller le rejoindre.

— Est-ce tout?

— Pour le moment ; s'il survenait quelque incident, tu en serais averti... va! Merlot s'éloigna et g^ag-na le premier étage, à travers la cohue qui encom-

brait les couloirs.

Chose bizarre ! aux Variétés, les jours de première, dans les entr'actes, ce n'est pas au foyer que l'on va chercher l'air et l'espace, pour se grouper et parler de la pièce nouvelle... C'est dans les couloirs engorgés que l'on stationne, au milieu d'un remous incessant de promeneurs, dont les flots pressés vous soulèvent et parfois vous enserrent jusqu'à vous étouffer.

Il y a au premier étage un endroit où le corridor s'élargit et communique par deux portes sur le double escalier qui monte du péristyle ; l'une de ces deux portes se trouvait précisément en face de la loge occupée par Cardinet, et Merlot alla s'y adosser, bien certain que, de là, il pourrait, sans être dérangé, exercer sa surveillance sur l'ex-coulissier.

Quelques minutes s'écoulèrent...

L'entr'acte tirait à sa fm. La sonnette s'était fait entendre, les groupes commençaient à se dissiper, chacun retournait à sa place; et bientôt, le caissier se trouva seul dans le promenoir.

Seul, nous nous trompons I

Car à ce moment même Merlot fit une remarque singulière. Dans l'angle de la seconde porte, un mystérieux personnage avait pris place depuis quelques secondes, et son regard, ardent et fixe comme celui du caissier, s'était pour ainsi dire attaché à la loge de Cardinet.

— Décidément, il y a quelque chose !... se dit Merlot, qui ne put se défendre d'un certain tressaillement.

Et alors une idée lui traversa l'esprit.

A n'en pas douter, l'inconnu qui était là était un agent de la sûreté qui avait reçu l'ordre de filer l'ex-couUssier. Peut-être s'agissait-il d'une arrestation imminente, et si comme le supposait Lombard, Cardinet résolu à fuir portait sur lui les sept cent mille francs qu'il avait dû soustraire à sa caisse, il y avait un coup à faire avant que la police lui mît la main au collet.

Merlot prit à peine le temps de réfléchir, et quittant la place, il se précipita vers l'escalier dans l'intention d'aller prévenir Lombard de ce qui se passait.

Comme il descendait les premières marches, il se croisa avec un spectateur, attardé sans doute, qui faillit le renverser en le heurtant avec violence.

— Prenez donc garde! fit Merlot, d'une voix irritée.

— 24... le n° 24! répondit l'homme sans songer même à s'excuser.

Et il passa comme un trait, se dirigeant vers la première ouvreuse qu'il aperçut.

Ses traits étaient décomposés, son œil hagard ; il avait la tète nue et les cheveux en désordre,

— 24! le numéro 24 ! répétait-il.

— Avez- vous le coupon? interrogea l'ouvreuse.

— Quoi?... Que dites-vous?... C'est mon maître que je demande... c'est au vicomte d'Epernon que je veux parler... à l'instant... tout de suite... par grâce...

L'ouvreuse ne fit pas d'autre objection et alla à la loge désignée qu'elle ouvrit.

L'homme qui la suivait, est-il besoin de le dire ? — c'était Martial !

La porte de la loge s'était ouverte, et Contran s'était retourné. Dès qu'il eut reconnu Martial, il se dressa de sa place et se précipita dans le couloir.

— Toi!... cria-t-il. Toi! Quel malheur viens -tu m'apprendre ?

— Ah! enfin ! c'est vous, répondit Martial, la gorge serrée; si vous saviez...

— Parle ! parle !

— Attendez!... j'étouffe... j'ai besoin d'air...

— C'est de Pïéjane qu'il s'agit?

— Pauvre demoiselle !

— Qu'est-il arrivé?

Ce colloque rapide s'échangeait entre les deux hommes avec des éclats de voix qui avaient excité de nombreuses réclamations dans la salle. Contran saisit le bras du garde, qui jeta un cri.

— Qu'as-tu donc? demanda-t-il, en remarquant qu'il pâlissait.

— Si ce n'était que ça... répondit Martial... Rien... Une égratignure...

— Tu es blessé?

— Légèrement... au bras.

— Ah! viens! viens! allons au foyer. . . nous y serons seuls... et nous pourrons...

Les deux hommes escaladèrent l'escalier qui mène au foyer.

Une fois là, ils s'assirent sur un divan et Contran reprit ses questions.

— Voyons maintenant, dil-il, jet'écoute, — j'attends... Tu vois dans quelle horrible inquiétude je me trouve !... Explique-toi.

— Voici, dit Martial. — H y a une heure au plus que cela s'est passé. J'étais rue de Varenne, chez le général... M. de Graçay s'était retiré dans sa chambre et il venait de s'endormir profondément, quand je redescendis au rez-de-chaussée, oii se tient d'habitude mademoiselle Réjane.

— Eh bien?

— Elle était assise à sa petite table de travail, et brodait — et, tout en brodant, elle songeait à bien des choses, et, surtout, j'en suis sûr, à la lettre que vous avez écrite ce matin au général pour lui demander la main de sa fille...

— Elle savait cela.

— Le général était si heureux de la demande ; il avait tant de hâte de savoir si mademoiselle Réjane acceptait de devenir vicomtesse d'Épernon qu'il n'avait pu y tenir, et avait tout dit.

— Et qu'a répondu Réjane ?

— Je crois que la réponse a été bonne, car j'ai rarement vu M. de Graçay de si bonne humeur.

— Après... après...

— J'étais donc revenu au salon... parce que, voyez-vous, quoique l'on soit bien vieux, on n'est pas tout à fait aveugle, et j'avais remarqué que l'enfant désirait causer.

— Avec toi?

— Précisément.

— De quoi ?

— Eh ! de vous, donc !... et je vous assure que pendant une bonne demiheure j'ai eu à répondre à toutes sortes de petites questions, qui étaient quelquefois bien un peu indiscrètes, et me mettaient joliment dans l'embarras.

— Enfin...

— Oui... Vous avez raison! Enfin, comment vous dire? Pendant notre conversation, il y a un nom qui était revenu à plusieurs reprises, et à chaque fois j'avais entendu un gros soupir soulever la poitrine de l'enfant.

— Quel était ce nom?

— M. Henry.

— Son frère ?

— Oui.

— Elle eût voulu l'associer à sa joie, il manquait à son bonheur, le malheureux !

— C'est ce qu'elle pensait sans doute, mais que faire! Sa tète travaillait et sou cœur avait des soubresauts douloureux. C'est alors que la chose est arrivée.

— Quoi.

— Une voiture s'est arrêtée à la porte; je suis allé ouvrir, et un homme que je ne connais pas m'a remis une lettre pour mademoiselle Réjane.

— Que contenait-elle?

— Voyez vous-même.

Contran prit le billet qu'on lui tendait et le dévora des yeux.

« Réjane, ma bonne petite Réjane, c'est moi qui t'écris et qui viens faire appel à ton cœur, quelque indigne que je sois d'une pareille mission. Mais je n'ai pas tout à fait oublié le passé. Je me rappelle combien de fois tu m'as parlé de ton frère, et avec quelles larmes tu as pleuré sur lui. Eh bien, je viens de le voir; il est ici, et il tend vers toi ses mains suppliantes. Si tu as conservé quelque souvenir de l'amitié profonde qu'il t'a toujours portée, n'hésite pas, viens le trouver. Il est désespéré, il parle de mort et de suicide ! et il espère que tu l'aideras à obtenir son pardon d'un père justement irrité.

« Ne parle point de ceci au général : fais-toi accompagner par Martial, qui vous est si dévoué à tous, ne tarde pas surtout dans la résolution que tu vas prendre.

« Pauvre chère Réjane, je t'envoie tout mon cœur, avec les tendresses de

notre amitié d'autrefois.

— Infamie 1 murmura Gontran après avoir lu ; c'était une abominable ruse... et Réjane, qu'a-t-elle fait?

— Elle n'a pas eu une minute d'hésitation, répondit Martial; on lui parlait au nom d'un malheureux qu'elle a toujours aimé, malgré son indignité.,, et d'ailleurs, j'étais là prêt à la protéger, et elle savait que je ne la quitterais pas.

— Eh bien ?

— Nous sommes partis. Elle monta dans le fiacre ; je m'assis à ses côtés, et le cocher fouetta les chevaux. Au commencement, tout alla bien... J'avoue que je n'avais pas la moindre appréhension... Je n'ignorais pas que M. Henry était à Paris, et son désir de voir sa sœur me semblait bien naturel! La voiture allait toujours... et je ne m'inquiétais pas de la direction qu'elle avait prise, quand tout à coup, un choc violent se produisit, le fiacre se mit à osciller, et nous versâmes sur le trottoir : je sautai dehors, et j'aidai mademoiselle Réjane à en faire autant. Heureusement elle n'avait eu aucun mal.

Nous étions dans les Champs-Elysées, au beau milieu d'une avenue latérale : le cocher jurait, l'homme qui l'accompagnait paraissait vivement contrarié de ce contre-temps. Nous avisâmes au plus pressé. Chacun se mil à l'œuvre, et aidés de deux individus qui étaient accourus je ne sais d'où, nous parvînmes à relever la voiture.

Contran mit brusquement la main sur l'épaule du gentleman. (Page 2ol.)

Le cocher remonta alors sur son siège; mademoiselle Réjane reprit sa place à l'intérieur, et comme je me disposais à la suivre à mon tour, quatre bras vigoureux me saisirent par le milieu du corps et me serrèrent à m'étoufîer.

— Si tu bouges ! . . . tu es mort 1 . . . me dit un de ces deux hommes.

Et je vis briller dans sa main la lame d'un poignard.

Mais je ne suis pas facile à effrayer, je fis un effort surhumain, et pendant que l'un des misérables me labourait le bras avec la pointe de son arme, j'envoyais rouler l'autre à dix pas...

LlV. 32. A. Fayard, éditeur.

Seulement, quand je voulus m'élancer vers le fiacre, il avait disparu au galop, dans la direction du faubourg Saint-Honoré I

— Et qu'as-tu fait?

— Courir après la voiture... était inutile... je n'eus plus qu'une pensée, c'était de venir à vous, et de vous raconter la chose... je suis allé rue de la Chausséed'Antin... on m'a dit que vous étiez ici... et me voilà.

Gontran baissa le front, en proférant une sourde imprécation...

^ Encore... dit Martial, si l'on connaissait l'auteur de ce guet-apens !

Gontran eut un éclair dans les yeux.

— Ah! je le connais, moi !... dit-il, comme en une exclamation de rage... et celui-là !... il aura ma vie ou j'aurai la sienne.

— Qu'allez-vous faire?

— Pauvre Réjane 1... tout le sang de cet homme suffira à peine à châtier son odieuse action...

Il n'acheva pas.

Des rires venaient d'éclater dans la salle, un brouhaha s'était élevé de toutes parts à la chute du rideau, et le deuxième entr'acte commençait. Il se leva.

— Où allez- vous? interrogea Martial.

— Ne me quitte pas! répondit le vicomte... J'aurai peut-être besoin de toi.

— Mais mademoiselle Réjane...

— Eh! de qui veux-tu que je me m'occupe, si ce n'est d'elle ? Il sortit du foyer et descendit au premier étage.

Comme il en atteignait les dernières marches, il remarqua Beverley qui était arrêté avec Adolphe.

Tout son sang reflua vers son cœur, et un voile passa devant ses yeux.

Beverley souriait aux paroles qu'Adolphe murmurait à son oreille.

Gontran eut l'intuition de ce que ces deux hommes se disaient... Pour lui, cela n'était pas douteux... Ils s'entretenaient de Réjane.

Il se tourna vers Martial.

— Connais-tu cet homme? lui dit-il, en désignant Adolphe. Martial fit un mouvement.

— Mais c'est lui, répondit-il avec force. ~ Plus bas I

— C'est cet homme qui m'a remis la lettre de mademoiselle Herminie.

— Je m'en doutais.

— Ahl je vais...

Adolphe avait-il entendu... ou sa mission était-elle terminée ? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'avant que Gontran eût fait quelques pas encore, il avait disparu mêlé aux flots des spectateurs qui sortaient.

Mais il savait où le reprendre... et il alla au plus pressé.

Beverley était mainteaant devant lui, accompagné de Sancé, Précourt, Saint- Clair et quelques autres jeunes gens.

Ils riaient... et répétaient les mots drôles de la pièce, en cherchant à imiter l'accent de Dupuis ou de Léonce, de Berthelier ou de Kopp.

Contran mit brusquement la main sur l'épaule du gentleman — qui s'arrêta.

— Vous avez à me parler? — dit-il d'un ton singulier.

— Oui, monsieur, répondit Contran, et je n'ai pas à vous apprendre, je suppose, le sujet dont je veux vous entretenir.

— Cependant...

Dès les premiers mots, les jeunes gens qui accompagnaient Beverley, et qui étaient tous des amis du vicomte, pressentirent qu'il allait se passer quelque chose de grave, et ils échangèrent un regard rapide.

— Eh bien, continua Contran, puisque vous hésitez à me répondre... je viens vous demander raison de l'odieuse action que vous avez commise.

— Moi?...

— Ah ! n'ajoutez pas le mensonge à l'infamie.

— Monsieur !

— Est-ce clair; cela suffit-il ou faut-il se livrer à quelque violence qui stimule votre lâcheté?

Beverley pâlit, mais il se contint; — puis se tournant vers Sancé et Précourt :

— Messieurs, lui dit-il, vous voudrez bien, n'est-ce pas accepter d'être mes seconds, et vous entendre avec les témoins de M. le vicomte d'Epernon.

De son côté, Contran s'était adressé à Saint-Clair :

— C'est un duel à mort! Vous entendez, mon ami, lui-dit d'une voix acérée, il faut que cette rencontre ait lieu dans le plus bref délai !... demain matin.

— Mais la nuit est déjà bien avancée ! objecta Saint-Clair.

— AUez trouver Sosthène... abouchez-vous avec lui, pendant le dernier acte... vous avez le temps de régler cette affaire; est-ce convenu?...

— Puisque vous le voulez.

— Oui, mon ami, je le veux!... et c'est un des plus grands services que vous m'aurez jamais rendus.

Contran serra, sur ces mots, la main du jeune homme, et il s'éloigna à la recherche d'Adolphe.

Mais il atteignait à peine l'escalier, quand il entendit son nom mnrniuié par une voix de femme.

Il se retourna vivement.

C'était Ninoche.

Elle était livide.

Son sein se soulevait avec des bonds désordonnés ; sa lèvre avait des contractions nerveuses : on eût dit qu'une lueur de folie éclairait son regard.

— Monsieur Gontran? supplia-t-elle.

— Ninoche... fit le vicomte, en faisant un mouvement pour descendre la première marche de l'escalier.

— Ah ! ne partez pas I

— Que me voulez-vous ?

— J'ai à vous parler.

— A quel propos?

Ninoche comprima sa poitrine de ses deux mains frémissantes.

— Vous le demandez? répondit-elle... mais j'étais là... j'ai tout entendu...

— Quoi?

— Vous avez provoqué Beverley...

— C'est vrai !

— Vous allez vous battre avec lui !

— Demain... A-près?...

La jeune femme tordit ses bras par un geste désespéré.

— Mon Dieu ! dit-elle... mon Dieu! Je voulais douter encore... mais cette rencontre... pardonnez-moi. Vous n'ignorez pas l'intérêt que je vous porte, mousieur Gontran...

Gontran serra la main de Ninoche et esquissa un sourire.

— Oui, je sais, mon enfant, répondit-il, je vous remercie et je vous suis bien reconnaissant, croyez-le... mais d'autres préoccupations me réclament en ce moment, il faut que je vous laisse...

— Attendez... je voulais vous dire...

— Hâtez-vous alors.

— C'est que j'ai cru deviner la cause de votre querelle... et si c'était...

— Expliquez-vous...

— Vous vous rappelez l'autre soir, à la Maison-d'Or, je vous ai parlé du danger que courait une personne...

— Mademoiselle de Graçay !...

— C'est cela.

— Eh bien?

— Eh bien... depuis, il s'est passé une chose... qui peut-être se rapporte à ce que nous avons dit...

— Comment ?

— Hier, Adolphe est venu me trouver.

— Que vous voulait-il ?

— Je ne sais qui l'envoyait vers moi; mais savez-vous ce qu'il m'a demandé?

— Achevez!...

— Il m'a demandé de lui céder mon appartement pour cette nuit.

— Lui!... lui!... Adolphe !

Et un frisson brûla la chair de Gontran.

— Ah! tout s'éclaire, en effet! s'écria-t-il... Cela doit être, cela est!... Voyons! voyons... à votre tour, mon enfant, connaissez ce que l'on vient de m'apprendre... Il y a une heure, mademoiselle de Graçay a été enlevée...

— Que dites-vous?

— Martial l'accompagnait, et rien ne devait faire prévoir une catastrophe... mais, chemin faisant, un incident préparé avec une habileté infernale, a séparé mademoiselle de Graçay de son protecteur, et à cette heure...

— Ah! plus de doute alors... interrompit Ninoche, c'est chez moi qu'on l'a conduite... Venez! venez!

Ninoche avait déjà pris le bras de Gonlra ., et allait l'entraîner vers le vestibule, quand un homme se pla:^;; 'ont 1 coup devant elle et l'empêcha d'avancer.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, le visage austère, l'allure magistrale et ferme.

— Pardon, mon enfant, dit-il à la jeune femme, — mais j'ai quelque chose à vous dire...

— A moi?

— Vous êtes bien mademoiselle Ninoche ?

— Sans doute !

— En ce cas, veuillez m'accorder quelques secondes d'entretien.

Et comme Ninoche semblait consulter Gontran et lui demander ce qu'il convenait de faire, l'inconnu se tourna vers le vicomte.

— Je prie monsieur d'Epernon de m'excuser, ajouta-t-il à voix basse et d'un ton de mystère, ce que je réclame, j'aurais le droit de l'exiger, et j'espère que vous ne voudrez pas entraver l'action de la justice... Je suis commissaire de police du quartier.

Gontran demeura interdit, et comprit tout de suite qu'il n'y avait pas à résister.

D'ailleurs, le magistrat, avec une résolution calme et froide que donne l'habitude des fonctions dont il était investi, s'était déjà, pour ainsi dire, emparé de Ninoche, et l'avait entraîné dans cette partie du couloir qui ouvre sur le double escalier et d'où l'on pouvait apercevoir la loge occupée par Cardinct.

Le commissaire reprit aussitôt :

— Vous êtes la maîtresse de M. Charles Cardiuet? dit-il d'un ton plus net et plus ferme.

— Oui, monsieur, répondit Ninoche, effarée et tremblante.

— Depuis combien de temps?

— Depuis quelques mois.

Le commissaire remua la tête.

— Voyons, mon enfant, dit-il, reprenez votre calme ; ce n'est pas à vous que nous en avons, et je ne suppose pas que vous ayez à encourir aucune responsabilité dans les faits qui sont relevés à la charge de votre amant. Toutefois vous pouvez nous prêter un utile concours dans la circonstance présente, et j'espère que vous ne nous le refuserez pas.

— Mais je ne sais rien ! balbutia Ninoche.

— Je ne prétends pas vous demander le secret de Cardinet ; son affaire est assez claire, et n'offrira, je crois, aucune obscurité... mais, il y a autre chose,

— Quoi donc ?

— Regardez !

— Où?

— Dans la loge... vous voyez, n'est-ce pas... que Cardinet n'est pas seul.

— En effet.

— Un homme est avec lui, qui est entré depuis que vous êtes sortie.

— Je le vois.

— Et le reconnaissez-vous ?

Ninoche fit un mouvement.

— Si je ne me trompe, poursuivit le magistrat, on appelle ce pei*sonnage le prince Lubiroff.

— C'est bien lui... Oui... c'est le prince...

— Vous en êtes sûre.

— Oh ! parfaitement sûre.

— Et savez-vous aussi quelle loge il occupe!... mes hommes l'ont cherché partout et n'ont pu le découvrir.

Ninoche sourit.

— Je vais vous dire, répondit-elle... le prince a loué une avant-scène du rez-de-chaussée, afin de ne pas être vu...

— C'est parfait... et cette avant scène?

— Oh ! je la connais bien, elle porte le numéro 1 ou 3. Le magistrat fit un g-este satisfait.

— Cela suffit, dit-il, et maintenant, écoutez-moi bien, et faites surtout ce que je vais vous dire... vous allez rentrer dans la loge de Cardinet, dès que le prince eu sera sorti.

— Que va-t-il donc se passer? interrogea Ninoche anxieuse.

— Ilien... dont vous puissiez vous inquiéter... Seulement, composez votre visage... redevenez souriante et gaie, et que Cardinetnese doufe de rien... il ne faut pas faire de scandale, et tout doit s'accomplir sans désordre ni collision.

— C'est que... balbutia la jeune femme, j'aurais bien voulu ..

— Reprendre votre conversation avec M. le vicomte d'Epernon.

— C'est cela,

— Eh bien... vous le pourrez faire dès que la représentation sera finie.

— Pas avant ?

— A aucun prix... et je ne vous cacherai pas que votre intérêt est engagé à ce que tout se passe comme je l'ai dit.

Ninoche tie répondit pas...

Après quelques secondes de silence, elle gagna la loge de Cardinet, dont l'ouvreuse s'empressa de lui ouvrir la porte.

Au même instant, sur un signe presque imperceptible du commissaire, un homme était venu le trouver.

Le magistrat se pencha à son oreille.

— Tu as bien vu le particulier qui est entré là, dit-il à voix basse comme un souffle.

— Parfaitement, répondit l'agent.

— C'est lui!

— Le prince?

— Le prince ou Lombard — il va sortir — tu le suivras... peut-être tenterat-il de gagner le boulevard en passant par le péristyle^ mais nos hommes sont là, et comme c'est un paroissien qui a du flair, il y a lieu de croire qu'il battra en retraite et retournera à sa loge pour y attendre la fin du spectacle... Tu ne le perdras pas de vue, et tu t'incrusteras dans les environs de l'avant-scène qu'il occupe. — Est-ce compris.

— Fiez-vous à moi...

— Attention... le voici qui sort... plus un mot, ni un geste... nous ne nous sommes jamais vus I

Lombard sortait en effet de la loge de Cardinet. Son visage était radieux; il avait relevé le col de son paletot... mais ses deux yeux brillaient comme deux escarboucles.

Il descendit rapidement au rez-de-chaussée, et rencontra Merlot.

— Eh bien? fit ce dernier.

— C'est fait... répondit Lombard.

— Yous avez les 700,000 francs.

— Ça été dur... mais je l'ai menacé... j'ai été éloquent... et ma foi... j'ai le magot... maintenant, il ne s'agit plus que de se donner un coup de jardin intelligent...

Et déjà Lombard se dirigeait vers le pérsityle, quand son compagnon l'arrêta.

— Qu'y a-t-il ? fît Lombard avec un bien mauvais regard...

Peut-être l'idée lui était-elle venue que le caissier voulait profiter de l'occasion pour le faire chanter.

Merlot se prit à sourire.

— Il y a, répondit-il... qu'il ne serait pas prudent, je crois, de sortir par ce côté.

— Pourquoi ?

— On a posté là quelques figures que j'ai déjà entrevues dans mes rêves...

— La mouche ?

— Toujours.

— Diable!...

— Aussi, mon humble avis est de regagner tout bêtement notre loge... d'avaler le troisième acte... et d'attendre que la foule nous protège à la sortie.

Lombard réfléchit un moment.

— Ton humble avis a du bon, dit-il au bout d'une minute, mais j'ai mieux que cela !

— A quoi songez-vous ?

— Nous allons regagner notre loge.

— Et après.

— Après !... après... tu vas voir... comme ça se joue... et tu m'en diras des nouvelles.

Lombard accompagna ces mots du petit gloussement qui lui était familier... et se dirigea à pas rapides vers Favant-scène n° 3.

La sonnette s'était fait entendre, annonçant la fin de l'entr'acte.

Chemin faisant Lombard rencontra Saint-Clair, avec qui il échangea un salut et quelques paroles banales.

Saint-Clair accompagnait M. Chavannes, le sympathique administrateur du théâtre, qu'il avait prié de lui ouvrir la porte de communication, afin qu'il pût aller entretenir Sosthène d'une mission très grave dont il s'était chargé.

Lombard recueillit leur conversation avec un vif intérêt, et il vit là la chance qu'il cherchait. Mais, en même temps, il s'aperçut qu'un homme le suivait, et un simple regard lui suffit pour reconnaître, en cet homme, un agent de la police.

Il devina tout, et comprit que c'était à lui que l'on en voulait.

Son parti fut vite pris.

Il envoya un signe impérieux à Merlot, et comme la porte de la loge venait de s'ouvrir, il opéra une poussée sur la foule qui engorgeait l'étroit corridor, et l'agent, pris dans le remous énergique qui se produisit, pénétra avec Lombard et le caissier dans l'avant-scène.

Ce fut l'affaire d'un instant, quelque chose de rapide et de foudroyant comme l'éclair.

Merlot ferma la porte d'un coup de pied, de Lombard prit l'agent à la cravate.

Lombard prit Tageut à la cravate.

Il y eut un commeucement de lutte.

Mais cela fut court, et dura à peine le temps de l'écrire.

L'agent jeta un cri qui se confondit dans le brouhaha g-énéral, et presqueaussitôt le cri s'étrangla dans sa gorge, que Lombard étreignait de ses griffes puissantes.

— Garotte-lui les menottes ! mets-lui un bâillon ! dit ce dernier cà Merlot... Ça nous donnera dix minutes au moins, c'est plus qu'il ne nous en faut pour nous évanouir. Merlot!... si le cœur t'en dit, tu me trouveras à Baden-Baden, hOlel des Princes.

LiV. 33. A Fayard, éditeur.

Et il disparut.

Comme il faisait irruption dans le couloir, la porte qui met la salle en communication avec la scène allait se refermer ; il la repoussa vivement et sauta d'une enjambée sur le théâtre.

Saint-Clair s'était retourné un peu surpris.

Lombard ébaucha son plus humble sourire :

— Pardon, cher monsieur, dit-il en s'inclinant, mais, si vous le voulez bien, j"ai quelques mots à dire à Brin-de-Tulle, et je vous serai obligé de me permettre de vous accompagner.

Saint-Clair répondit par une phrase banale et continua son chemin, suivi de près par son obséquieux compagnon.

XLYI

Le rideau allait se lever sur ie troisième acte.

La scène présentait en ce moment un tableau dont pourraient se faire difficilement une idée ceux qui n'ont jamais foulé les planches d'un théâtre. •En apparence, le désordre était à son comble.

Artistes, figurants, choristes, allaient et venaient, affairés, émus, échangeant des mots rapides, des saiUies inattendues, provoquées par le succès.

Le plus fort était fait... Le triomphe semblait assuré : on eût dit que l'on n'allait jouer le troisième acte que pour mémoire.

Les auteurs commençaient à respirer.

Meilhac qui, d'ordinaire, s'agite inquiet et nerveux dans le couloir du fond, se hasardait jusqu'aux premiers portants, oii se tenait son collaborateur Ilalévy, plus calme ou plus maître de lui.

L'horizon se dégageait... l'attitude alerte de ceux qui les entouraient témoin gnait, mieux que le reste, du succès de la pièce. D'ailleurs, à chaque instant^ quelque ami accourait de la salle pour leur serrer la main et les féliciter.

Une communication électrique s'était pour ainsi dire étabhe entre les artistes et les spectateurs. Les moindres sensations du public étaient recueillies avidement par tous ces infortunés, qui eu attendent la fortune, la gloire ou simplement la notoriété.

Seule, Brin-de-Tulle conservait encore une émotion relative.

Les deux couplets qu'elle avait chantés avaient été couverts de chaleureux applaudissements, et elle ne gardait aucune inquiétude sur ce point.

Mais il restait le troisième acte !

Et c'est dans cet acte qu'elle avait à produire le costume sur l'effet duquel elle comptait.

Elle allait et venait sur la scène, sourdement agitée, enveloppée dans une longue mante de soie fourrée d'hermine qui descendait jusque sur ses petits pieds, chaussés de cothurnes.

Tout à coup, au détour d'un portant, elle se trouva en présence de Saint- Clair.

Elle devint rouge comme une cerise, et, de son côté, le jeune secrétaire d'ambassade ne put se défendre d'un trouble naïf.

Mais les deux jeunes gens reprirent bien vite possession d'eux-mêmes.

— Pardon, ma chère enfant, dit Saint-Clair; je connais peu les détours du théâtre, et je suis doublement heureux de vous rencontrer en ce moment.

— Vous attendez quelqu'un? interrogea Brin-de-TuUe, en souriant avec une pointe de malice.

— Je cherchais Sosthène... répondit le jeune gentilhomme; mais je ne cherche plus rien, puisque je vous ai trouvée.

— Vraiment.

— Oserai-je vous demander si vous avez reçu ma lettre ?

— Certainement que je l'ai reçue...

— Ne comptez-vous pas me répondre ?

— 11 faut toujours répondre à une lettre...

— Et ce sera bientôt?

— Demain !

— Au moins, ne pouvez-vous dès à présent... me faire connaître..? Brin-de-TuUe plongea son regard dans, les yeux de Saint-Clair, et, par un

mouvement qui ne semblait nullement préparé, comme si elle eût voulu donner un dernier coup d'œil à certains détails secrets de son costume, elle entr'ouvrit légèrement la mante qui tombait de ses épaules, et apparut dans la nudité à peine voilée de son maillot gris-perle.

Saint-Clair lit un geste et laissa échapper un cri d'admiration.

C'avait été unéblouissement, la mante un moment entr'ouverte s'était refermée aussitôt, etBrin-de-Tulle souriait maintenant pour montrer ses dents éclatantes et saines.

Saint-Clair ne fut pas maître d'un premier mouvement ; il s'empara de ses mains et l'attira contre sa poitrine.

Brin-de-TuUe se dégagea doucement.

— Ne me désespérez pas !... supplia Saint-Clair avec une flamme dans les yeux.

— Eh! je n'en ai point envie !... repartit la jeune femme... mais il faut être sage... on nous regarde... Voyez! et puis, Sosthène doit être par là...

— Vous me répondrez demain !

— Je vous le promets...

— Et vous voulez bien...

Brin-de-Tulle mit rapidement un doigt sur ses lèvres.

— Chut! fit-elle, voici celui que vous cherchiez... Je vous laisse ensemble... Sosthène de Simier n'avait rien perdu de la petite scène qui venait de se

jouer à quelques pas de lui, et il ne parut pas qu'il en eût conçu le moindre dépit.

Il s'avança vers Saint-Clair, le sourire aux lèvres, et la main tendue.

— Je suis content de vous voir, lui dit-il ; car je crois que nous avons à causer.

Saint-Clair eut un instant d'embarras... mais il prit bien vite son parti, et serra la main qu'on lui tendait.

— J'ai, en effet, à vous parler... répondit-il... Seulement le sujet est plus sérieux qucvjiis ne pouvez le supposer.

— Vraiment...

— C'est pour vous rencontrer que je suis venu.

— A quel propos ? ,

— Il s'agit d'un duel.

— Oh ! oh !... et quels sont les adversaires ?

— Beverley... et Gontran.

— Diable ! Vous avez accepté d'être témoin de Gontran.

— C'est cela, et le vicomte a pensé que vous ne refuseriez pas non plus de lui servir de second.

— ïl a eu raison. Gontran est le plus honnête et le plus loyal des hommes : je suis honoré de la confiance qu'il me térnoigne.

Tout en parlant ainsi, les deux jeunes g;ens s'étaient éloignés. Le régisseur faisait faire place au théâtre; on allait frapper les trois coups, ils gagnèrent l'escalier qui conduit aux loges d'artiste.

— Ne restons pas ici, dit Sosthène ; il faut que nous causions à notre aise, et si vous le voulez bien, nous irons nous réfugier dans la loge de Brin-de-Tulle.

Saint-Clair se retourna vivement à cette proposition.

— Cela vous déplaît? fit Sosthène sur un ton légèrement ironique.

— Pas le moins du monde, répliqua Saint-Clair ; seulement...

— Quoi donc?

— Il me semblait!...

— Il me semble à moi, tout naturel, qu'à titre de futur locataire, vous examiniez les lieux avant d'en prendre possession.

Saint-Clair regarda son interlocuteur pour s'assurer qu'il était sincère. Sosthène souriait toujours.

— Est-ce que vous m'en voulez ? demanda le jeune secrétaire d'ambassade.

— Moi ! se récria Sosthène, allons donc... j'arrivais à fin de bail, vous êtes venu à point pour m' éviter l'ennui d'une rupture... Voilà tout ce que j'y vois !...

— J'aime mieux cela.

— Alors, nous allons chez Brin-de-Tulle?

— Je me souviendrai de votre courtoisie, mon cher ami... et nous parlerons quelquefois de vous, Brin-de-Tulle et moi!

— Les deux jeunes gen's montèrent en riant l'escalier et pénétrèrent dans la loge.

— Ainsi, reprit bientôt après Sosthène, vous dites que l'affaire est sérieuse ?

— Au dernier point !

— Vous ne pensez pas alors qu'elle puisse s'arranger?

— Il n'y faut point songer.

— Connaissez- vous le motif de la querelle ?

— Je ne crois pas que Gontran soit disposé à en faire la confidence.

— C'est délicat.

— Le vicomte paraît résolu, il m'a parlé d'un duel à mort, et rien ne le fera revenir à des sentiments plus calmes.

— Quels sont les témoins de Beverley ?

— Précourt'et Sancé.

— Et quand devons-nous nous voir?

— Après le spectacle... il est convenu que nous souperons chez Brébant... Sosthène garda un moment le silence.

— Voilà qui est singulier... dit-il... Je savais que Gontran et Beverley étaient en froid, mais j'étais loin de me douter... Savez-vous, mon cher ami, qu'il se passe depuis quelque temps des choses bizarres dans notre monde parisien.

— Et vous pouvez ajouter, je crois, que nous touchons à des événements qui nous étonneront davantage encore.

— Qu'est-ce donc ?

— Pendant l'entr'actc, tout à l'heure, j'ai entendu circuler de bien vilains bruits...

— Comment cela?...

On me disait que le théâtre était peuplé d'agents de police.

— Vraiment! il s'agit sans doute de quelque arrestation importante?

— On citait même des noms !

— Est-ce un mystère, que vous ne pouvez pas révéler?

— Nullement.

— De qui s'entretient-on ?

— De Cardinet, d'abord.

— Et ensuite?...

— Du prince Lubiroft...

— Sosthène releva la tète.

— Eh bien, ... dit-il, voilà un événement qui ne me surprendra que médiocrement.

— Pourquoi?

— Parce que ces deux hommes ne m'inspiraient qu'une confiance limitée ; le Lubirofl surtout.

— Le connaissez-vous?

— Fort peu,.. Seulement, Bcvcrley m'en avait parlé souvent; il paraissait lui porter une haine profonde, et je ne serais pas étonné qu'il fût pour quelque chose dans cette arrestation.

— Quelle idée !

— Pensez-en ce que vous voudrez, mais Beverley m'a dit de lui des choses... qui expliqueraient surabondamment une intervention de sa part.

Saint-Clair allait répliquer, quand un bruit tumultueux s'éleva des couloirs, et vint interrompre brusquement leur conversation.

Ils se levèrent d'un même mouvement et se précipitèrent vers la porte.

Plusieurs artistes et un grand nombre de figurants qui ne jouaient pas en ce moment s'étaient groupés à quelques pas du foyer et causaient avec une vive animation.

On assurait que Charles Cardinet venait d'être arrêté et qu'un* agent de police avait été trouvé à moitié étranglé dans l'avant-scène louée au prince Lubiroff.

Sosthène et Saint-Clair s'empressèrent de se mêler aux groupes pour apprendre comment les choses s'étaient passées.

. Or, au moment où ils quittaient la loge, un fait se produisit, qui les eût fort surpris s'ils avaient pu en être témoins.

Il y avait, au fond de la loge de Brin-de-Tulle, une alcôve sombre, fermée par une porte à deux battants, et dans laquelle on cachait tous les oripeaux dont l'artiste n'avait point à faire usage.

Sosthène et Saint-Clair avaient à peine disparu, que l'alcôve s'ouvrit doucement sous la pression d'une main inquiète ou timide, et qu'un homme apparut dans l'entre-bâillement de la porte, les sourcils contractés, l'œil injecté de sang', le visage couvert d'une pâleur de suaire...

C'était Lombard !

Son regard se promena un moment, farouche et troublé, autour de lui, et quand il fut certain qu'il n'y avait plus personne, il avança hors de sa cachette, et proféra un long soupir qui ressemblait à un rugissement.

— Beverley! gronda-t-il, c'est lui qui nous a dénoncés! lui! — > ah ! il n'a qu'à bien se tenir, celui-là... et s'il me passe jamais par les pattes 1...

Il n'acheva pas...

Le tumulte extérieur venait de cesser. Il supposa que tout le monde était en scène; que, par conséquent, les couloirs étaient libres... et qu'il pourrait librement circuler.

Il sortit...

Cauteleusement, cherchant l'ombre, évitant les rencontres indiscrètes..*

Il venait d'entendre dire que le théâtre était en quelque sorte cerné.. . et il ne sonçea même pas à fuir pour 'le moment.

Mais il lui fallait trouver un refuge, oii il fut à peu près assuré de n'être pas découvert.

Tout à coup il s'arrêta.

Il s'était engagé dans le couloir du fond, et le magasin aux accessoires présentait son fantastique fouillis à son regard.

Et alors, brusquement, sans transition, on dirait providentiellement, s'il ne s'agissait de Lombard, une idée lui vint... qui lui communiqua un tressaillement profond; et sans prendre même le temps de réfléchir, il se rua dans le magasin, dont les préposés étaient pour le moment absents.

XLYII

Lorsque, après l'accident qui l'avait séparée de Martial, Réjane s'était vue emportée par le galop désordonné des deux chevaux du fiacre dans lequel elle se trouvait seule, elle eut un moment de stupeur inerte, et se sentit bien près de défaillir.

Elle ne put ni crier ni faire un mouvement; encore moins eut-elle la pensée d'ouvrir la portière, et de se jeter sur la voie pour échapper au danger qu'elle soupçonnait sans le comprendre.

Peu à peu cependant, elle reprit quelque calme, et réagit contre l'épouvante qui s'était emparée d'elle.

L'allure des chevaux s'était ralentie; elle traversait des quartiers oii la circulation était encore active; de temps en temps, à travers la glace de la portière, elle apercevait des sergents de ville qui se promenaient à pas lents sur les trottoirs splendidement éclairés... ses appréhensions s'apaisèrent, et elle pensa que ce qui lui était arrivé pouvait n'être qu'un accident banal, comme il s'en produit fréquemment à Paris, et que Martial saurait bien retrouver ses traces, qu'on ne devait avoir aucune raison pour lui cacher.

Et puis, la pensée de son frère lui revint à l'esprit et l'absorba tout entière.

Il lui semblait que Dieu la suivait d'un œil bienveillant, et elle se disait qu'un "malheur ne pouvait l'atteindre dans l'accomplissement d'un devoir sacré.

Son frère — Henry!

Gomme son cœur battait... Avec quelle impatience elle appelait le moment où elle se jetterait dans ses bras. — Il y avait si longtemps qu'elle suppliait Dieu de lui accorder cette joie ineffable ; elle avait fait une ample provision de tendresse, pour l'heure où elle devait le revoir!

Elle ne se souvenait plus des fautes qu'il avait commises ! Que lui importait qu'il eût été coupable ! — il lui suffisait de savoir qu'il était malheureux.

Une demi-heure au plus se passa.

La voiture eût pu mettre beaucoup moins de temps; mais dans le but de dépister ceux qui auraient tealé de le suivre, le cocher avait pris le chemin le plus long.

Cependant, au bout d'une demi-heure, on atteignit le numéro 8 de la rue Mogador, et la voiture s'arrêta.

Presque assitôt, la portière s'ouvrit.

— Sommes-nous arrivés? interrogea Réjane, en jetant instinctivement un regard autour d'elle.

— Oui, mademoiselle, répondit l'homme qiii avait ouvert : et si vous voulez bien... me suivre.

Mais... Martial? demanda encore la pauvre enfant, avec une dernière hésitation.

Ah ! rassurez-vous, mademoiselle, interrompit vivement son interlocuteur. Il ne lui est arrivé aucun mal. Seulement les chevaux se sont emportés, comme vous l'avez pu voir, et il est resté en arrière. Mais nous lui avons dit où nous allions, et avant un quart d'heure il sera ici.

Réjane ne fit pas d'autre objection. -

D'ailleurs, qu'eùt-elle pu tenter? et puis, elle avait hâte de voir son frère, et son hésitation lui eût paru ridicule à elle-même .

Elle suivit donc l'homme qui venait de lui parler et disparut dans la maison dont la porte s'était ouverte devant elle.

Une première surprise l'attendait au seuil de la chambre dans laquelle elle ne tarda pas à être introduite.

La porte venait à peine de se fermer derrière elle, quand elle aperçut à quelques pas une jeune soubrette dont le visage souriant ne lui parut pas tout à fait inconnu.

Elle chercha un moment et finit par laisser échapper un cri de joie :

— Laure, dit-elle en pressant vivement les mains de la petite camériste.

— Mademoiselle m'a reconnue! fit celle-ci avec deux regards effrontés.

— Ah! je suis bien contente de vous voir, continua Réjane, cet. accident qui nous est arrivé en route m'avait fort troublée, je ne sais quelles peurs m'avaient prise, mais puisque vous voilà...

— Mademoiselle est bien bonne.

— Vous êtes donc restée avec mademoiselle Dalbane...

— C'est ce que j'avais de mieux à faire.

— Est-ce que je suis chez elle?

— Pour cette nuit... oui... mademoiselle.

— Ah ! je voudrais la voir?

2Go

— Mademoiselle m'a recounue, fil celle-ci avec deux reyards ellroulés.

Laure eut un singulier sourire.

— Ce sera difiicile, pour le moment du moins, répondil-elle, car mademoiselle Dalbane n'a pas voulu...

— Je comprends... elle a craint d'être indiscrète, mais vous lui dirci...

— N'en doutez pas!

— Alors, vous savez pourquoi je suis venue ?

— Oui, mademoiselle.

— Et la personne que je dois renconirer?

LlV. 34. A. Fayard, éditeur.

— Elle n'est pas encore venue.

— Eh bien, j'attendrai!... fît Réjane... Maintenant, me voilà tout à fait rassurée... et je n'ai plus qu'une recommandation à vous adresser.

— Laquelle, mademoiselle?

— En route, j'ai été séparée de Martial qui m'accompagnait; il ne peut tarder à se présenter ici... et dès qu'il sera arrivé, je vous serai obligée de m'en informer.

Laure s'inclina.

— Cela serait fait, dit-elle.

Elle allait se retirer, Réjane la rappela.

— Un mot encore, dit-elle; si j'ai besoin de vous que faudra-t-il faire? Laure indiqua un bouton de sonnerie électrique placé à la gauche de la cheminée.

— Mademoiselle n'aura qu'à toucher ce bouton,, dit-elle... et l'on viendra immédiatement à son appel.

Pour la seconde fois, en prononçant ces mots, un sourire qui était comme l'expression de quelque mystérieux sentiment, effleura le coin de sa lèvre impertinente.

Puis elle disparut.

Une fois seule, Réjane laissa retomber sa tête dans sa main, et se prit à songer.

Ce qui lui arrivait était si en dehors des habitudes de sa vie calme et régulière qu'elle se trouvait, pour ainsi dire sans force contre l'émotion qu'elle éprouvait.

Elle était trop innocente et trop pure pour soupçonner le moindre danger ; elle ne croyait pas qu'il pût être question de guet-apens, ou qu'elle eût rien à redouter pour sa vie ou pour son honneur.

Elle ne pensait qu'à Henry, et l'appelait de toutes les tendresses de son cœur.

Elle savait vaguement qu'il avait été coupable, mais elle ignorait le caractère des fautes qu'il avait commises, et n'avait aucune idée de leur gravité.

Le chagrin de son père, la douleur de la séparation, n'avait pu altérer l'affection fraternelle qu'elle lui portait, et elle était prête à lui ouvrir ses bras et à lui rendre son cœur tout entier.

D'ailleurs une chose la disposait à l'indulgence.

Son amour pour Contran!

Ce sentiment tout nouveau^ qui s'était emparé d'elle avec une autorité souveraine, la rendait inconsciemment indulgente pour les défaillances des autres.

Isolée comme elle l'était, elle sentait qu'il lui serait doux d'avoir un conlident auquel elle pût raconter ce qui se passait dans son cœur; il lui semblait qu'elle eût mieux aimé Contran encore si elle avait pu dire combien elle l'aimait !

L'amour est un sentiment complexe, bien difficile à analyser.

Égoïste et discret de son essence, il a cependant besoin d'expansion.

L'amour païen ne reculait devant aucune manifestation pour s'affirmer.

Aujourd'hui, la femme qui aime, quelque chaste et contenue qu'elle soit, confierait volontiers son amour au monde entier.

Réjane, la sainte et pure enfant, éprouvait quelque chose de ce genre, et son frère Henry était bien ce confident qu'elle eût désiré.

Gontran !

Elle n'en avait parlé encore à personne.

Quelquefois seulement, la nuit, après avoir fait sa prière, au moment de s'endormir, quand nul ne pouvait l'entendre, elle murmurait tout bas son nom.

Sa voix prenait alors une douceur pénétrante, qui lui communiquait une âpre sensation, et amenait bien souvent une vive rougeur à ses joues.

Gontran! son fiancé! son époux!

Le jeune vicomte ne savait pas lui-même à quel point il était aimé.

Cependant l'heure s'écoulait.

Il y avait déjà longtemps que Réjane était seule dans cette chambre, et personne n'était venu encore.

Elle secoua la tète et chassa brusquement toutes ces pensées qui l'absorbaient.

Son regard chercha la pendule.

Elle marquait onze heures.

Elle frissonna.

Que signifiait ce retard? Elle n'avait vu ni Henri, ni même Martial. Elle commença à s'inquiéter, se leva, et fit quelques tours à travers la chambre.

Tout bruit s'était tu autour d'elle. La chambre dans laquelle elle se trouvait était située à l'extrémité de l'appartement : on n'entendait aucun mouvement, aucune apparence de vie.

Elle se rappela alors ce que lui avait dit la soubrette, marcha vers la cheminée, et pressa le bouton de la sonnerie électrique.

Puis elle attendit.

Cependant personne ne vint à son appel : et poir la première fois, l'idée d'un danger s'empara de son esprit.

La pâleur envahit ses traits.

Elle voulut appeler, mais au moment où son doigt tremblant s'approchait du bouton d'ivoire, elle tressaillit et prêta l'oreille.

Un roulement de voiture avait troublé le silence de la nuit, et venait de s'arrêter à la porte de la maison.

Elle écouta.

C'était peut-être sou frère !

Ou Martial.

L'un ou l'autre... peu lui importait... pourvu que ce fût un ami...

Quelques minutes se passèrent sans qu'elle entendît un nouveau bruit annonçant l'arrivée de celui qu'elle attendait.

Sa poitrine se soulevait avec force ; ses tempes battaient avec violence.

Elle était à bout et glacée de terreur.

— Gontran ! Gontran ! balbutia-t-elle, en se laissant tomber anéantie sur un fauteuil.

Au même instant, elle fut rendue, comme par miracle, à la réalité de la situation.

La porte de la chambre venait de s'ouvrir et un homme était entré.

Réjane le regarda de son œil grand ouvert.

Ce n'était ni Martial ni Henry!.

La pauvre enfant étouffa un cri de terreur folle et cacha sa tête dans ses mains affolées.

C'était Beverley!...

L'homme dont la vue l'avait si souvent effrayée, celui dont Gontran luimême avait dit à Martial que c'était le plus dangereux et le plus implacable ennemi du général !

Beverley !

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