‹ L'étang des soeurs-grisesChapitre 60 sur 68 · XL VIII · texte numérisé non relu

XL VIII

Cependant ce dernier avait fermé la porte derrière lui et, calme et froid en apparence, il avançait à pas lents vers Réjane.

Celle-ci ne le voyait pas... elle le sentait venir.

Comme la colombe sous l'œil du vautour, elle avait, pour ainsi dire, perdu toute force et toute volonté, et un frisson glacé mordait ses chairs.

Elle n'avait encore aucune idée de ce que cet homme venait faire dans cette chambre ; elle comprenait seulement qu'un danger terrible la menaçait ; qu'on l'avait arrachée à la protection de Martial et de ceux qui l'aimaient à l'aide d'une infernale machination, et que l'on allait peut-être attenter à sa vie.

Elle ne pensait qu'à cela... elle ne pouvait soupçonner autre chose...

Il serait bien difficile d'exprimer la torpeur inerte qui l'avait envahie. Le sang semblait s'être arrêté dans ses artères, et une sorte de râle s'était engagé dans sa poitrine ; sa pensée éperdue ne percevait plus la réahté qu'à travers un voile épais et sombre.

Alors l'image de Gontran vint se présenter à elle... et son cœur se gonfla d'amour.

Était-il bien possible qu'elle ne dût plus le revoir... Fallait-il renoncer à cet

avenir charmant qu'elle se promettait depuis quelques jours? Qu'avait-elle fait à Dieu pour qu'il lui envoyât une si épouvantable épreuve?

Un moment elle tenta de réagir contre sa défaillance. Un profond sentiment do révolte souleva sa poitrine ; elle rouvrit les yeux et se dressa par un mouvement plein de résolution.

Beverley n'était plus qu'à quelques pas d'elle ; elle étendit la main et appuya sur la sonnerie.

Le jeune gentleman eut un ricanement.

Cependant, à l'appel de Réjane, la porte de la chambre s'était ouverte, et Laure était entrée.

Réjane eut une lueur d'espoir... et se précipita vers la soubrette.

— Ahl vous voilà!... vous voilà !... dit-elle avec désordre. Martial... Henry... Gontran... oii sont-ils?... Parlez !...

Au lieu de répondre, la petite Laure se tourna vers Beverley. Ce dernier fit un g^este impérieux.

— Laisse-nous!... dit-il d'un ton bref. Ferme en sortant la porte à double tour. J'en ai la clef, et je pourrai, moi, sortir quand je voudrai... Mais veille à ce que nul ne vienne me déranger, et surtout, dis à Jean de n'ouvrir à personne la porte de l'hôtel, tu entends...

— Oui, monsieur.

— Va donc... et je n'oublierai pas la docilité avec laquelle tu auras exécuté mes ordres.

Laure s'éloigna.

Et quand Beverley l'eut entendue fermer la porte de la chambre, il se tourna vers Réjane.

— Vous le voyez, ma chère enfant, reprit-il ; tout le monde ici m'obéit, et vous n'avez à attendre de secours de personne.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu! balbutia Réjane, en se laissant tomber à genoux et élevant au ciel ses mains jointes.

Elle n'entendait plus rien. Sa tête falotait sur ses épaules — sérieusement elle crut qu'elle rêvait — et pressa ses tempes avec une sorte de fièvre.

— Folle ! est-ce que je vais devenir folle!... ajouta-t-elle en roulant sou front entre ses mains.

Beverley voulut la relever : il la toucha à l'épaule... et elle jeta un cri. comme si ses doigts l'avaient brûlée.

— Ne me touchez pas ! dit-elle en courant se réfugier à l'extrémité opposée de la chambre.

Beverley l'y suivit.

— Oh ! que me veut donc cet homme? s'écria Réjane, en comprimant sa poitrine de ses deux bras en croix; que me voulez-vous... p Durquoi cette odieuse violence ?

— Vous ne devinez pas, fit Beverley, la lèvre railleuse. Et il voulut enlacer sa taille,

La pauvre enfant se dégagea encore une fois, et alla s'adosser, affolée et tremblante, dans un angle obscur de l'appartement.

Ouelque chose d'inattendu se passait en elle depuis un moment.

Un soupçon avait traversé son esprit.

Pressentiment vague, appréhension troublée, divination mystérieuse qui tout à coup rayait d'une lueur sinistre les ténèbres où elle se débattait.

Peut-être venait-elle de comprendre!

Mais l'horreur qu'elle ressentait était si nouvelle : ce qui lui était venu à la pensée lui semblait si monstrueux, et pa.r conséquent si impossible... qu'elle ne voulait point croire encore et s'obstinait à douter.

Toutefois une rougeur subite avait monté à ses joues ; ses tempes s'étaient prises à battre, ses paupières s'étaient pudiquement baissées.

— 0 Gontran... mon Gonlran! balbutia-t-elle, comme si son cœur se fût ouvert tout à coup, et eût laissé échapper son secret.

Et alors, sous l'empire d'un sentiment instantané, elle parut de nouveau recouvrer ses forces près de l'^ibandonner.

On eût dit que cet appel suprême l'avait rendue à la réalité terrible de la situation; l'enfant avait pour ainsi dire disparu.., il ne restait plus qu'une femme résolue à mourir plutôt que de laisser entamer son honneur!

Elle releva la tête et osa affronter le regard de Beverley.

— Ah! que vous ai-je donc fait?.., dit-elle, et comment justifierez-vous jamais votre indigne conduite?... Voyons! voyons.,, je ne comprends pas.,. Tenez!,., écoutez-moi.,. Vous êtes, je crois... l'ami de M. d'Epernon... on me l'a dit, du moins... Eh bien... moi... je suis sa fiancée... je vais être sa femme... Vous ne le saviez peut-être pas encore... si vous l'aviez su.,, vous n'auriez pas agi comme vous le faites.,, il y a là quelque erreur... on vous aura trompé... on ne vous a pas dit non plus peut-être que je suis la fille du général de Graçay- Chambrun,,,

La parole se glaça sur les lèvres de la pauvre enfant.

Aux derniers mots qu'elle venait de prononcer, un éclair avait jailli des yeux de Beverley.

— Détrompez-vous!,., répondit-il d'un ton amer; je n'ignore rien de ce qui vous touche: je sais que vous êtes la lille du général, la sœur de Henry... et la vengeance que je poursuis n'a plus besoin de justification,

— Que dites-vous ?

— J'ai juré de rendre sang pour sang, honte pour honte, et aucune considération ne peut plus m'arrêter,.. vous serez à moi!

— Monsieur...

— Vous serez à moi, vous dis-je ! et avant que l'on vienne à votre secours...

En parlant de la sorte, Beverley avait saisi l'enfant dans ses deux bras ntiveuv, et il l'attirait contre sa poitrine.

lléjane jeta une exclamation désespérée.

— Ah! vous êtes lâche! s'écria-t-elle... Dieu ne permettra pas une pareille infamie... et moi vivante... je ne subirai jamais vos outrages !

La colère, la vertu indignée, mille sentiments confus qui se faisaient jour à travers sa terreur, décuplaient les forces de la malheureuse... Elle parvint à s'arracher à l'étreinte passionnée du jeune gentleman, et courut vers la fenêtre qu'elle ouvrit par un geste violent.

— Que Dieu ait pitié de moi! dit-elle tout en adressant un regard de défi à Beverley. Si vous faites un pas de plus, si vous ne sortez pas à l'instant même de cette chambre, je me tue pour échapper à la honte dont vous me menacez.

C'est tout ce qu'elle put dire.

A peine s'était-elle échappée des bras de Beverley, que ce dernier était sur ses pas et l'avait aussitôt reprise avec plus d'âpreté encore que la première fois.

La fenêtre ouvrait sur un balcon qui donnait sur le jardin : Réjane n'eut pas le temps de se précipiter, et elle tomba sans force et sans voix siir la poitrine du gentleman.

C'en était fait!

Beverley proféra un rugissement de triomphe, et il se disposait à rentrer dans la chambre, quand soudain il tressaillit et plongea son regard inquiet sous les sombres allées du jardin.

Un bruit venait de s'y faire entendre et le murmure de plusieurs voix avait monté jusqu'à lui.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

Était-ce Contran qui avait découvert la retraite de Réjane... et venait, accompagné de Martial, lui arracher sa proie désormais sans défense?

Il prêta l'oreille.

Les pas se rapprochaient; bien que la nuit fût sombre et qu'il ne pût distinguer les objets que très imparfaitement, il démêla bientôt que ce n'était ni le garde de Gracay. Chambrun ni le vicomte d'Epernon.

Qui était-ce donc?

Le groupe qui s'avançait avec précaution, précédé sans doute par un guide qui en connaissait les détours, ce groupe comprenait au moins trois ou quatre personnes.

Peu à peu le regard de Beverley se familiarisa avec l'ombre, et au bout de quelques secondes il distingua mieux.

Chose invraisemblable, incompréhensible! le guide qui accompagnait ces étranges visiteurs nocturnes... c'était une femme.

Il se rejeta vivement en arrière, laissa la fenêtre entr'ouverle et continua de prêter l'oreille.

Cependant, Réjane, étonnée de ce répit qui lui était accordé, revenait insensiblement à elle... elle avait rouvert les yeux, elle regardait... et écoutait... Quel qu'il fût, cet incident pouvait la sauver, et l'espoir afflua vers son cœur.

— C'est Contran ! c'est Henry 1 fit-elle avec explosion. Beverley fronça le sourcil.

— Taisez-vous, ordonna-t-il... si vous tenez à la viel,.. ne prononcez pas une parole de plus.

Mais ces menaces mêmes ne devaient qu'inspirer une confiance plus vive à la pauvre enfant. — Si Beverley avait peur, c'est qu'évidemment quelque danger le menaçait lui-même, et l'audace lui revint.

— A moi ! à l'aide ! cria-t-elle d'une voix fortement accentuée.

Beverley referma violemment la fenêtre, et lui appliqua sa main de bronze sur les lèvres...

Au même moment, du reste, trois coups sonores retentirent sur la porte du rez-de-chaussée, et il entendit la voix de Jean qui parlementait avec les mystérieux visiteurs.

L'incident prenait des proportions fantastiques ; Beverley se creusait l'esprit sans arriver à rien comprendre.

Heureusement, la porte de la chambre s'ouvrit presque aussitôt, et Laure se précipita vers le jeune gentleman, les traits altérés, le visage pâle et le sein ému.

— Qu'y a-t-il? demanda Beverley en courant à sa rencontre.

— Jean vient d'ouvrir la porte 1 répondit Laure.

— Mais je l'avais défendu.

— Ils viennent!,..

— Qui cela?

— Regardez!... regardez!... balbutia la petite soubrette.

Comme elle prononçait ces mots, trois personnes apparurent sur le seuil de ia porte.

C'étaient Ninoche... Cardinet et, derrière eux, le commissaire de police ceint de sonécharpe!...

Beverley laissa échapper un geste de stupéfaction, pendant que derrière lui Réjane se levait de sa place, pressant sa poitrine de ses deux mains, mordant ses lèvres frémissantes.

Des trois personnes qu'elle venait d'apercevoir, elle n'avait remarqué que Cardinet!

Et sous son masque de lividité qu'éclairait la lueur de deux yeux hagards elle l'avait tout de suite reconnu.

C'était Henry — son frère — celui qu'elle appelait de toutes les tendresses de son cœur.

— Henry! Henry! dit-elle éperdue. C'est moi! regarde : ta Réjane bien-

Beverley referma violemment la fenôtre et lui appliqua sa main de bronze sur les lèvres.

aimée. Ah! le ciel a eu pitié de nous... Henry... il y a si longtemps que tu ne m'as embrassée.

Elle avait noué ses deux mains autour de son col, et elle le pressait contre son cœur qui battait avec une violence désordonnée.

Cardinet, lui, ne bougeait pas!

Immobile, épouvanté, il se croyait le jouet du plus épouvantable des cauchemars, et son regard flottait hébété de Beverley au commissaire et de Ninoche à Réjane.

Lit. 35. a Fayard, éditeur.

Enfin il secoua la tète, comme le taureau que le sacrificateur vient de frapper de sa masse, et tourna son visage défiguré vers le commissaire...

— Par grâce... ayez pitié... murmura-t-il d'une voix mourante... laissez-moi une minute... une seconde avec cette enfant.

Le magistrat comprit-il ce qu'il y avait de poignant dans cette prière... ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fit un signe à Ninoche et gagna l'extrémité de la pièce.

Seuls, les deux agents dont il était accompagné, étaient restés debout contre la porte comme deux sentinelles.

XYI

Alors Cardinet revint à lui.

Son regard s'abaissa voilé de larmes, et ses lèvres se collèrent avec passion sur le front de la .pauvre enfant qui se serrait contre sa poitrine.

Un sanglot mal étouffé s'étrangla dans sa gorge.

Le malheureux !

En une seconde, avec cette rapidité fulgurante qu'emprunte parfois le souvenir, tout son passé se déroula comme une trombe devant ses yeux.

Il se revit, enfant, jouant avec sa petite sœur, sous les grands de Graçay- Chambrun... Courant dans les vertes prairies, suivant le cours capricieux des ruisseaux d'argent, buvant l'air libre et pur des horizons infinis...

Réjane! C'était bien sa petite Réjane.

Et il se rappelait alors avec quelle effusion d'amour fraternel il la proté- £-eait dans leurs courses vagabondes ; avec quel ineffable bonheur ils rentraient tous deux, se tenant par la main, sans souci du lendemain, sans remords du passé.

Presque toujours, quand ils gravissaient la montée qui conduit au château, ils apercevaient de loin la silhouette du général, attentive et soui"iante, à l'angle du chemin...

Et c'était à qui des deux arriverait le premier pour recueillir le baiser attendri du vieux soldat.

Son père !

Il voyait sa belle et noble figure, empreinte de gravité et de tristesse ; il entendait sa voix rude qui se faisait douce pour lui parler... et son oreille percevait encore le murmure affaibli des paroles d'honneur qu'il lui adressait.

Un effroyable déchirement se fit en lui, et deux larmes coulèrent 1p long de ses joues.

— Chère âme 1 pauvre Réjane! balbutia-t-il en fermant les yeux fjour ne point voir l'ombre sinistre qui glissait sur le rêve qu'il venait d'évoquer.

Réjane, elle, pleurait aussi. Mais un sourire radieux irisait ses larmes.

— Ahl te voilà!... c'est bien toi... Henry... mon Henry, dit-elle; maintenant nous ne nous quitterons plus.

— Que dis-tu ?...

— Eh! ne le sais-tu pas! j'étais venue te chercher.

— Toi!

— Sans doute... tu craignais d'affronter la colère de notre père, mais quand il nous verra revenir tous deux... nous tenant par la main comme autrefois... tu te rappelles...

— Mon Dieu !

— Il ouvrira ses bras... et te pardonnera, j'en suis sûre... Et puis... tu as oublié peut-être... Mais moi, qui ne l'ai jamais quitté, je sais à quel point il t'aime... et chaque fois que je prononçais ton nom... je voyais bien les larmes qui lui venaient aux yeux.

— Tais-toi ! . . . tais-toi I . . .

— Pourquoi?... — D'ailleurs... j'ai un secret à te confier.

— Comment!

— Oh! un gros secret!., mon cœur en est plein... et j'ai besoin de le dire...

— Qu'est-ce, donc? j

— Je vais me marier !

— Réjane!

— Un véritable gentilhomme ! l'honneur et la loyauté même... et je Taime, entends-tu, Henry, je l'aime!

Cardinet ne répondit pas.

n avait pris son front dans ses mains, et se voilait les yeux.

— C'est le vicomte Contran d'Épernon! continua l'enfant à voix plus basse. Tu ne le connais pas encore peut-être... mais quand tu l'auras vu! je suis bien certaine que tu deviendras son ami. Moi, je l'ai aimé du premier jour où je l'ai rencontré. C'est Dieu qui a conduit tout ceila, et il aura béni deux fois mon amour, puisqu'il te rend à nous le jour même où M. Contran a demandé ma main à notre père.

c( Mais voyons, ajouta-t-elle en cherchant à entraîner Cardinet, je bavarde là, et je ne songe pas à l'heure. Maintenant que nous nous sommes retrouvés, il faut que nous rentrions rue de Varenne. Oh ! je ne me possède pas, vois-tu, en songeant au bonheur de notre père, quand demain matin, à son réveil, il nous verra réunis à son chevet. »

Cardinet tressaillit et se dégagea brusquement.

Un moment, il avait oublié !... La réalité venait de l'appréhender de nouveau.

— Oui, oui, dit-il d'un ton vague, tu as raison, et tu m'expliqueras comment il se fait que je te trouve ici, à cette heure.

— Ne te l'ai-je pas dit?

— Tu me le diras de nouveau, mais auparavant il faut que nous nous quittions.

— Pourquoi?

— La personne avec laquelle je suis venu a besoin de moi.

— Ce ne sera pas long au moins...

— Je te le promets.

— Et, en attendant, que ferais-je, ah ! je ne veux pas rester «eule,

— Non ! non... j'y ai songé... et je vais... Cardinet marcha vivement vers Ninoche.

— Mon enfant, lui dit-il, d'un ton rapide, il faut que tu me rendes un dernier service.

— C'est mademoiselle de Graçay, qui est là? interrompit Ninoche.

— Oui, et c'est d'elle que je veux te parler.

— Mais vous ne vous appelez donc pas Cardinet?

— Silence.

fi

— Vous êtes donc le fils du général?

— Tais-toi! tais-toi! tout le monde l'ignore encore! et je ne demande plus qu'une chose, c'est de mourir avant qu'on l'apprenne.

Cardinet se tut un moment, puis il reprit :

— Je ne sais, dit-il, comment il a pu se faire que cette pauvre enfant se trouve ici à cette heure...

— Je le sais, moi ! répondit Ninoche.

— Il ne faut pas qu'elle y reste un instant de plus, et dès que je me serai éloigné, tu l'emmèneras.

— Je vous le jure !

— Tu lui cacheras soigneusement l'épouvantable sort qui m'attend.

— Elle ne saura rien.

— Et, quoi qu'il arrive, tu ne la quitteras que lors qu'elle sera rentrée rue de Varenne.

— Comptez sur moi!...

Cardinet se tourna alors vers le commissaire.

— Maintenant, monsieur, ajouta-t-il, je suis à vous. Vous avez désiré faire une perquisition dans l'appartement occupé par cette jeune femme... je vous donnerai toutes les indications que vous jugerez utile de me demander.

Et ils s'éloignèrent.

- Beverley avait disparu, lui aussi ; Ninoche et Réjane restaient seules dans la chambre.

Il y eut, entre les deux jeunes femmes, un moment de silence et d'embarras.

Réjane regardait Ninoche avec une curiosité inquiète, et celle-ci ne savait trop quelle contenance observer.

Elle se rapprocha lentement.

— Vous avez dû être bien effrayée, tout à l'heure, dit-elle enfin... mais Dieu merci, nous sommes arrivés à temps, et vous n'avez plus rien à redouter désormais.

— Vous savez ce qui s'est passé ici?... interrogea Réjane, pendant qu'un dernier frisson glissait sur sa peau.

— Sans doute... et c'est pour cela que j'ai eu l'idée d'y amener les personnes qui m'accompagnaient.

— Vous me connaissez donc?

— De nom, seulement...

— Cependant ce que vous venez de faire atteste que vous me portez quelque intérêt.

— C'est vrai.

— A quoi le dois-je?

— Ce serait bien long à expliquer.

— Au moins, me direz-vous qui vous êtes.

— Quelle nécessité?

— Je tiens à vous remercier.

— Eh bien... plus tard... un autre jour... en ce moment, je crois que nous avons autre chose à faire, et vous devez avoir hâte de rentrer rue de Varenne.

— Mais je ne veux pas partir seule.

— Je vous accompagnerai.

— Vous...

— Avez-vous peur de moi ?

Réjane leva son bel œil clair sur la jeune femme qui lui parlait.

— Ohl assurément non, répondit-elle avec un doux sourire... seulement j'attends quelqu'un qui doit revenir...

— Et qui ne reviendra pas.

— Comment le savez-vous ?

— Il me l'a dit.

— Henry m'aurait trompée?

— Il le fallait bien !

— Pourquoi?

— Il est des choses que je ne puis vous confier, mademoiselle; mais croyezmoi, quand je vous dis qu'il est dangereux, qu'il n'est pas convenable que vous restiez plus longtemps dans cette maison !

Réjane ne comprenait pas bien, mais instinctivement elle s'était levée.

Toutefois avant de s'éloigner, elle cherchait une explication à tout ce qui lui semblait obscur, dans ce que venait de dire Ninoche.

— Voyez!... dit-elle, sans la quitter du regard; voyez!.... comme ce qui m'arrive est bizarre... je viens d'échapper à un grand danger, et vous n'en doutez pas...

— Sans doute.

— Eh bien... ce qui s'est passé ne m'a pas rendue plus défiante... Vous me parlez... et je fais ce que vous demandez...

— C'est que moi, mademoiselle, comme vous le disiez, je vous porte un intérêt sincère.

— Qui me le prouve?...

— Sans moi, vous seriez perdue... et même je veux tout vous dire, pour vous rassurer... J'avais prévenu une autre personne... que je suis bien étonnée de ne pas rencontrer ici...

— Quelle personne? fit Réjane.

— Ne devinez-vous pas ?. . .

— Je cherche.

— N'est-il pas quelqu'un que vous attendiez, et que vous seriez bien heureuse de voir à cette heure?

— Gontran!... s'écria Réjane avec un mouvement irréfléchi. Ninoche fit un signe affirmatif.

— Gontran... répéta l'enfant pendant qu'une vive rougeur couvrait ses joues... vous le connaissez donc?

— Depuis longtemps...

Réjane se rejeta en arrière comme effrayée elle-même de la pensée qui lui venait.

Ninoche remua tristement la tête.

— Moi, poursuivit-elle, quand j'ai su que M. Gontran vous aimait, quelque étrange que cela puisse vous paraître, je me suis sentie prise d'une profonde affection pour vous.

— Comment?

— Vous ne comprendrez peut-être pas.

— Quoi?

— D'ailleurs, vous ne savez rien.

— Expliquez-vous.

— Cela date de loin... pour mieux dire du jour même oij je l'ai vu pour la première fois.

— Lui!

— Et depuis ce jour-là... ah! ne m'en veuillez pas, mademoiselle : ne vous effrayez pas surtout!

— Achevez...

— Eh bien, depuis ce jour-là... je l'aime! Réjane se voila le front de ses deux mains.

— Oh! ce n'est pas ce que vous croyez, continua Ninoche; nous autres, voyez-vous, il est bien rare que Ton nous aime... surtout quand nous élevons trop haut nos yeux ou notre cœur; seulement, on ne peut pas se défendre de ça. iNous vivons au milieu de réalités si tristes... que, sans avoir conscience, instinctivement, nous nous réfugions dans quelque rêve impossible auquel nous donnons notre corps et notre âme... quelquefois même, notre vie tout entière... — du moins c'a été ainsi pour moi...

Quand j'ai rencontré M. Gontran... il m'a semblé que jusqu'alors je n'avais pas vécu encore ! il était si différent des autres... il y avait en lui tant de distinction, tant de bonté aussi ; on comprenait si bien, tout de suite, que Ton avait devant soi une nature exceptionnelle, généreuse, chevaleresque, profondément honnête et sincère !... Je ne m'y suis pas trompée une seconde!... il se passa en moi quelque chose que je n'avais jamais éprouvé... et je me suis juise à'I'aimer... mon Dieu! tenez!... jusqu'à lui donner ma vie s'il me l'eût demandée!...

Réjane écoutait, le sein gonflé, la singulière confidence qui lui était faite... Il y avait, dans ce qu'elle entendait, bien des choses qui étaient obscures et qu'elle ne comprenait pas, mais elle sentait sourdre une inquiétude confuse dans son cœur, et la curiosité se faisait jour à travers ses incertitudes.

Elle interrogea la jeune femme d'un œil à demi voilé.

— Mais lui ! lui ! balbutia-t-elle interdite. jNinoche eut un douloureux sourire.

— Lui ! répondit-elle ; il ne s'est douté de mon atïection que le jour où je lui ai révélé le danger que vous couriez...

— Ainsi... dit Réjane... il sait où je suis... il va venir.

— J'espérais le trouver ici...

— Qui donc peut le retarder?

— Je l'ignore.

— Enfin... que faut-il faire?

— Je vous l'ai dit, mademoiselle, je crois qu'il n'y a qu'un parti à prendre... c'est de retourner rue de Varenne... N'ayez pas peur ; ne doutez pas de l'intérêt que je vous porte, et soyez sûre qu'avec moi vous n'avez aucun danger à redouter.

Réjane hésitait.

Ce qui lui arrivait était si inattendu, elle était encore si troublée de ce qui venait de se passer... le départ de son frère semblait, en outre, si inexplicable en un pareil moment... qu'elle éprouvait mille appréhensions dont elle ne parvenait pas à se dégager.

Et puis... pour tout dire, sans qu'elle vît bien clair dans son cœur... ce n'est qu'avec un sentiment d'instinctive répulsion qu'elle acceptait l'offre que lui faisait cette femme qu'elle ne connaissait pas et qui aimait Gontran...

Cependant l'heure s'écoulait; la nuit était déjà bien avancée; il fallait prendre une résolution.

Elle réagit énergiquement contre sa défaillance et chassa toutes ces pensées importunes qui l'assaillaient.

— Vous avez raison, dit-elle alors d'un ton ferme; je ne puis pas rester plus longtemps ici... et puisque ni M. Gontran ni Martial ne sont venus, nous allons partir.

— A la bonne heure! fit Ninoche j'ai envoyé chercher une voiture... elle doit nous attendre, partons.

La jeune femme avait fait quelques pas. Réjane la suivit.

Elles descendirent ainsi jusqu'au rez-de-chaussée et s'engagèrent dans le vestibule.

Mais, arrivées là, elles s'arrêtèrent toutes les deux, comme d'un commun mouvement et échangèrent un regard presque épouvanté.

Elles venaient d'entendre des pas précipités dans le jardin.

— Si c'était Gontran ! s'écria Réjane, en croisant les bras sur sa poitrine.

— Pourvu que ce ne soit pas Beverley!,.. balbutia Ninoche, en pâhssant. Or voici ce qui était arrivé.

Après avoir quitté Ninoche, Gontran n'avait eu qu'une pensée, c'était d'aller trouver Adolphe, pour obtenir de lui par corruption ou par menace l'indication précise de l'endroit oti l'on avait conduit Réjane.

Il espérait rencontrer celui qu'il cherchait, au caboulot où il se rendait d'ordinaire, et qui est situé rue Montmartre, près du boulevard. Mais Adolphe avait prévu la recherche dont il allait être l'objet, et lorsque Gontran le demanda au maître de l'établissement, il lui fut répondu qu'on ne l'avait pas vu depuis plusieurs heures.

Gontran alla rejoindre Martial qui l'attendait sur le trottoir.

Il était près de onze heures... il n'y avait pas de temps à perdre; il fallait surtout agir avant que Beverley quittât lui-même le théâtre et les devançât.

Le jeune vicomte n'hésita pas.

Sa voiture stationnait sur la chaussée ; il y monta avec Martial.

— Rue d'Albe, 24, dit-il au cocher, et brûle le pavé ! Le coupé partit au galop.

Le général venait d'entrer dans la cellule

Ce fut l'affaire d'un quart d'heure.

— Mademoiselle Niiioche! dit Contran, en passant devant la loge du concierge.

Ce dernier présenta brusquement la tête à travers son vasistas.

— Mademoiselle Ninoche ne demeure plus ici... répondit-il d*un ton gro-

gnard.

Contran s'arrêta stupéfait.

— Elle a déménagé!...

LiV. 36. A- Fayard, éditeur.

— Il y a six mois...

— Et 011 demeure-t-elle ?

— Ça... je n'en sais rien. Ces dames n'ayant guère l'habitude de donner leur adresse... et pour cause!

Gontran écouta à peine la réponse et sortit.

Il n'avait plus qu'une ressource... retourner au théâtre, pénétrer auprès de Ninoche, et lui demander sa nouvelle adresse.

Mais que de temps perdu!

Le sang brûlait ses artères, ses oreilles bourdonnaient, ses ongles grinçaient sur le reps des coussins.

La voiture s'était mise en route, et le magnifique alezan allongeait son trot, comme s'il eût compris l'impatience de son maître.

Quand Gontran sauta sur le trottoir des Variétés, il y avait au plus une demiheure qu'il en était parti.

Il s'élança vers le péristyle, passa comme un Irait devant le contrôleur, et escalada l'escalier, suivi de près par Martial.

Mais dès qu'il eut atteint le couloir de la première galerie, il s'arrêta et tourna son regard terrifié vers le garde.

— Qu'y a-t-il ? demanda anxieusement ce dernier.

— Là... là... ! regarde ! répondit le vicomte.

Et d'un doigt frémissant, il indiqua la loge de Cardinet.

Ce qu'ils virent alors était bien de nature à expliquer la stupéfaction qui s'empara d'eux

La porte de la loge était ouverte : à droite et à gauche, deux hommes se tenaient sur le seuil et, au milieu, un agent de police entretenait Cardinet à voix basse et rapide.

Le colloque dura le temps de l'écrire.

Cardinet s'était levé et descendit dans le couloir.

Ses joues étaient blêmes, son œil hagard, on voyait ses lèvres remuer comme sous Teiïort d'une contraction nerveuse.

En posant le pied à terre, il trébucha et jeta un regard désespéré à Ninoche qui n'était ni moins pâle ni moins émue que lui.

— Donnez le bras à mademoiselle, lui dit alors l'agent, en désignant Ninoche qui n'était ni moins pâle ni moins émue que lui.

— Donnez le bras, à mademoiselle, lui dit alors l'agent, en désignant Ninoche, et marchez devant : toute résistance serait inutile, vous n'avez aucun intérêt à provoquer un scandale, et il vous sera tenu compte de votre docilité.

— Où me conduisez-vous?... murmura Cardinet, qui évidemment ne savait plus guère ce qu'il disait.

— Allez toujours... Je vous expliquerai cela tout à l'heure. Ils gagnèrent l'escalier et s'éloignèrent.

Ils avaient passé à deux pas de Gontran et de Martial, sans rien voir, et comme dans un rêve.

Ouand ils curent disparu, Martial roula sa tête dans ses mains.

— Lui! lui! dit-il avec un sanglot,

— Tu l'as reconnu? fit Gontran.

— Mais c'est M. Henry, le fils du général.

— Tais-toi! tais-toi! que nul ici ne soupçonne l'horrible vérité.

— Oh !... vous avez raison... Mais demain, dans quelques jours... ce sera la honte publique... le dernier coup pour le malheureux père... qui n'aura même pas peut-être sa fille bien-aimée auprès de lui.

Ces derniers mots rendirent Gontran à la réalité, et il se rappela le motif impérieux pour lequel il était revenu...

Que faire...

Au moment oii Ninoche s'éloignait, il avait bien été tenté de lui parler.

Mais une sorte de pudeur discrète l'avait arrêté, et maintenant il était trop tard.

Un dernier moyen lui restait, c'était d'aller trouver Brin-de-TuUe qui ne pouvait ignorer l'adresse de son amie.

L'acte tirait à sa fin ; il fallait se hâter.

Il gagna l'escalier.

Toutefois une pensée soudaine venait de s'emparer de son esprit.

La loge de Beverley était à deux pas, et la curiosité le prit d'y jeter un coup d'œil.

Il se doutait bien que Beverley était parti depuis quelque temps déjà, mais il voulait s'en assurer.

Il se rapprocha.

Comme il en touchait le seuil, la porte s'ouvrit... et une femme en sortit, appuyée au bras d'un cavalier.

Ilerminie!...

Sans doute, elle ne s'attendait pas à cette rencontre, car à la vue de Gontran, elle fit un mouvement où celui-ci crut deviner rin'.ention de rentrer dans la loge.

Une sueur froide perla à son front... pendant qu'un sourire de mépris contractait sa lèvre.

Cependant Ilerminie s'était vite remise de sou émotion passagère, et quittant son cavalier elle alla résolument à Gontran.

— Gontran!... murmura-t-elle d'un accent poignant.

— Ah ! laissez-moi ! laissez-moi ! fit ce dernier, presque épouvanté de tant d'audace.

— Vous me repoussez.

— Ce n'est pas voi's que je cherche, et vous le savez bien!

— Ne dites pas cela!... Si vous le voulez... il est temps encore, — dites un mot, un seul... et vous saurez!...

Elle tendait ses deux mains suppliantes vers le jeune homme. Celui-ci se rejeta en arrière, avec un geste d'horreur.

— Non! non! prononça-t-il avec force; vous êtes une créature avilie et méprisable... et l'avenir se chargea de venger la pure enfant que vous avez tenté de perdre...

— Gontran I...

— Adieu ! adieu!

Et le vicomte disparut.

Quelques secondes plus tard, il arrivait sur" le théâtre, où Brin-de-Tulle lui donnait enfin l'indication qu'il cherchait.

Une fois en possession de ce précieux renseignement, il essaya de sortir par la porte qui donne sur le passage des Panoramas.

Mais deux agents qui veillaient de ce côté l'invitèrent à rebrousser chemin.

— Je suis le vicomte d'Epernon! voulut dire Gontran.

— Possible ! répondit l'homme qui lui barrait le passage ; mais nous avons des ordres, et vous ne sortirez, comme les autres, qu'après le spectacle.

Gontran rebroussa chemin et revint à la porte de communication.

— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il à l'employé qui lui ouvrait.

— Je vais vous dire, répondit ce dernier, il paraît qu'un gredin, qui se faisait appeler le prince Lubiroff, et qui n'était qu'un misérable du nom de Lombard, a tenté tout à l'heure d'assassiner un agent de police qui le filait. On assure qu'il a réussi à pénétrer sur la scène, et on le cherche de tous côtés.

— • On ne l'a pas trouvé.

— Pas encore, mais cela ne tardera pas, car on a placé des agents un peu partout, depuis le second dessous jusqu'aux cintres.

Gontran n'attendit pas la fin de l'explication et se précipita sur le boulevard, où son coupé stationnait.

— Rue Mogador, 8, dit-il au cocher.

Et pendant que la voiture s'ébranlait.

— Enfin! ajouta-t-il en se tournant vers Martial, et maintenant... Dieu veuille que nous arrivions à temps.

A la vue de Gontran qui franchissait le seuil de la porte, Réjane ne put se contenir davantage, et en proie à une joie pleine de désordre, laissant déborder son cœur trop plein, elle se précipita palpitante sur la poitrine du jeune vicomte.

Contran oublia un moment ses lèvres sur son front et dans ses cheveux.

— Réjane! Réjane ! s'écria-t-il... Ah! le ciel a permis que j'arrive à temps. Réjane ne répondit pas tout de suite.

Elle ne s'appartenait plus... elle n'avait plus conscience de ce qu'elle faisait... tout un monde de sensations nouvelles s'était pour ainsi ouvert devant elle.

Cela dura queltjues secondes.

Puis elle se dégagea rougissante et troublée, et recula de quelques pas en joignant les mains.

— Je ne rêve pas, •balbutia-t-elle, je suis bien éveillée... c'est bien vrai... je suis sauvée... Ah! Dieu est bon !...

— Partons!... dit Contran, ne restons pas une minute de plus dans cette maison... une voiture nous attend... venez... Réjane... ma Réjane bien-aimée... je vais vous ramener à votre père.

Réjane mit sa main dans celle du jeune homme, et elle allait s'éloigner quand elle fit un mouvement et jeta un cri douloureux.

— Qu'avez-vous?... demanda Contran étonné.

L'enfant porta la main à son cœur, comme si une lame d'acier l'eût traversé.

— Ne soyons pas ingrats, dit-elle d'un accent pénétré. Il y a ici une personne à laquelle je dois sinon l'honneur, tout au moins la vie, et je veux qu'elle sache à quel point je lui suis reconnaissante.

En parlant de la sorte, elle se tournait vers Ninoche qui s'était, depuis l'arrivée de Contran, rejetée à l'écart.

Le vicomte tressaillit et alla à la jeune femme.

— Vous avez raison, dit-il avec effusion... le bonheur est égoïste. Je n'aurais pas dû l'oublier. Chère enfant... vous me pardonnez, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur Contran, répondit Ninoche; d'ailleurs, ce que j'ai fait ne mérite pas de reconnaissance; et vous savez à quel sentiment j'ai obéi moi-même.

— Ah! si jamais vous avez besoin de nous! fit Réjane dans un élan de vive et sincère sympathie.

Ninoche eut un sourire où perçait peut-être un peu d'amertume.

— Merci, mademoiselle, dit-elle avec un sanglot mal étouffé ; je n'ai besoin de rien; et, d'ailleurs, nous ne sommes pas nées pour \ivre longtemps nous autres.

Puis, saisissant le bras de mademoiselle de Graçay, elle l'attira violemment à elle, et se pencha à son oreille.

— Il est heureux! murmura-t-elle d'un souffle ardent : vous lui donnerez ce que je ne pouvais pas lui offrir. Dieu bénisse le bonheur qu'il recevra de vous!

Et sans ajouter une parole de pliîs, elle s'éloigna rapidement, n'osant même pas jeter un dernier regard à Contran.

Quelques secondes plus tard, Réjane et le vicomte partaient emportés vers la rue de Varenne.

Il y eul alors entre les deux jeunes gens un long- silence, et c'est à peine s'ils échangèrent quelques paroles pendant le trajet... Ils étaient l'un et l'autre trop émus pour cela.

Seulement, Gontran avait pris la main tremblante de l'enfant et, de temps en temps, il sentait une douce pression répondre à la sienne.

Quand la voiture s'arrêta, et que Gontran, qui avait sauté" à terre, eut aidé Réjane à descendre, les deux amoureux échangèrent un long regard.

— Je viendrai demain, dit Gontran à voix basse... mais il me semble qu'un siècle encore me sépare de l'heure fortunée où je dois vous revoir... Réjane! Réjane! vous m'aimez, n'est-ce pas, vous serez heureuse de devenir ma femme.?

Une expression céleste éclaira l'œil de mademoiselle de Graçay.

— Oui... oui... je suis heureuse!... répondit-elle naïvement... Ma vie est à vous, désormais, car je vous aime comme je n'ai jamais aimé encore! comme je n'aimerai plus jamais!...

Gontran baisa sa main qu'il avait gardée, et l'enfant se sauva vers la porte que Martial venait d'ouvrir.

Quand elle eut disparu, et avant que Gontran remontât dans sa voiture, le vieux garde se rapprocha de lui.

— Pardon, monsieur le vicomte, lui dit-il, mais je pensais que peut-être vous auriez quelques ordres à me donner.

— A quel propos?

— Ne devez-vous pas vous rencontrer avec M. Beverley?

— Tu as raison... fît Gontran en tressaillant... demain, oui... c'est vrai...

— Yous aurez besoin de mes services.

— Probablement.

— A quelle heure désirez-vous que je sois rue de la Chaussée d'Antin? Le jeune homme réfléchit un instant.

— Il serait peut-être préférable, dit-il alors, que tu restasses auprès du général.

— Cependant...

— L'arrestation de son malheureux fils sera connue demain de tout Paris... et son identité ne peut tarder à être révélée... Si quelque indiscrétion parvient jusqu'à lui... il faut que tu te tiennes à sa disposition...

— C'est vrai!

— Reste donc auprès de lui... et envoie-moi prévenir des incidents qui pourraient se produire...

Gontran dormit fort mal à la suite de cette nuit, et, jusqu'au matin, c'est à peine s'il prit quelques heures de repos.

Neuf heures sonnaient quand il se réveilla.

Son domestique venait d'entrer dans sa chambre.

— Que me voulez- vous? demanda le jeune vicomte en ouvrant ses yeux encore charsés de sommeil.

— Je demande pardon à M. le vicomte, répondit le valet... mais il y a là deux personnes qui désirent lui parler.

— Qui cela?

— M. de Saint-Clair et M. de Simier.

Gontran sauta à bas de son lit.

Il avait presque oublié son duel. — Il donna Tordre d'introduire ses deux témoins au salon.

Dix secondes après, il allait les y retrouver. Saint-Clair vint à sa rencontre.

— Je vous présente toutes mes excuses — dit alors Gontran — j'ai été fort occupé cette nuit, je me suis couché fort tard et, ma foi, je dormais profondé-

Saint-Clair lui serra la main.

— Nous venons, Sosthèns et moi, répondit-il, vous rendre compte de la mission dont vous nous avez chargés.

— Tout est réglé alors ? fit Gontran.

— Selon votre désir.

— Quelle est l'arme que vous avez choisie?

— L'épée.

— A la bonne heure. — Et oii nous battons-nous?

— A Yincennes.

— Aujourd'hui?

— Aujourd'hui, à cinq heures.

— C'est parfait, je vous remercie, messieurs, du zèle que vous avez déployé dans toute cette affaire, et croyez bien...

Saint-Clair protesta du geste.

— Si vous voulez, ajouta-t~il, nous viendrons vous prendre ici vers quatre heures.

— Je vous attendrai.

— C'est entendu; toutefois, pour nous conformer à un désir formel exprimé, par Sancé et Précourt, permettez-moi de vous adresser une dernière question

— Parlez...

— Vous nous avez dit que le motif de cette rencontre était des plus graves.

— Sans doute.

— Et il n')'' a pas lieu en ce cas. ..

— Achevez...

— Enfin, vous no croyez pas que l'on puisse tenter un arrangement, provoquer des explications.

Gontra releva la tète et fronça le sourcil.

— Vous me connaissez, messieurs, répondit-il d'une voix ferme, et vous savez quelle réflexi'on j'apporte d'ordinaire dans tous les actes de ma vie. Eh

bien, ne doutez pas de ma parole, quand je vous dis qu'il s'agit ici d'un duel à mort, et que ce soir je tuerai Beverley ou qu'il me tuera! Vous comprenez, n'est-ce pas ?

— A merveille !

— A ce soir alors, mes amis, à ce soir, et croyez à la profonde reconnaissance que je vous conserverai du dévouement que vous m'avez témoigné en cette circonstance.

Sosthène et Saint-Clair se retirèrent sur ces mots, et Gontran resta seul...

Ce ne fut pas pour longtemps.

Un quart d'heure à peine s'était écoulé que le valet se présentait de nouveau, et annonçait Martial.

Gontran ordonna de l'introduire tout de suite, et il courut à lui, dès qu'il le vit.

— Réjane ! interrogea-t-il en prenant les mains du vieux garde.

Ce dernier était visiblement soucieux et préoccupé, mais, dès qu'il entendit le nom de mademoiselle de Graçay, son visage s'éclaira.

— Dieu merci, mademoiselle Réjane est tout à fait remise, et j'ajouterai même que je ne l'ai jamais trouvée plus fraîche ni plus souriante...

— Chère enfant, . .

— Du reste, tout s'est passé à souhait... nous sommes rentrés sans que personne se soit douté que nous étions sortis... la vieille Ursule elle-même n'y a vu que du feu.

— Et le général?

Le front de Martial s'assombrit à cette question.

— Ah! le général!... répondit-il... c'est autre chose.

— Aurait-il quelque soupçon?

— Ce n'est pas cela... seulement, tous les matins, en se réveillant, sa première occupation, c'est de hre son journal.

— Eh bien ?

— Eh bien, voyez-vous, il paraît que les journalistes sont de fameux bavards, et qu'ils ne peuvent pas retenir leur langue... Si bien que le général a pu apprendre ce matin que M. Charles Cardinet avait été arrêté cette nuit.

— Tu crois?...

— J'en suis sûr... il ne m'a rien dit, parce qu'il n'a pas l'habitude de conter ses affaires à tout le monde; mais quand je me suis présenté dans sa chambre, je l'ai trouvé sombre, agité, se promenant de son lit à la fenêtre, avec un froncement de sourcils que je connais... et qui ne dit rien de bon.

— Enfin...

— Enfin il a écrit une lettre qu'il m'a chargé de porter à son adresse.

— Et cette lettre?

— Elle était pour le procureur impérial.

Jlais deux agents .lUi veillaient de ce côté rinv.tèrenl à rebrousser chemiu.

Alors, il sait tout !

Je le crois.

Et il n'y arien à faire?

Avec le général, le mieux est d'attendre 1

Quelle est donc son idée?

• Je n'en sais rien.

• Pourvu que Réjane ne se doute pas...

• Quant à ça... il n'y a pas de danger!

LiV. 37. A- Fayard, éi^ileur.

C'est égal, j'irai le voir; peut-être que ma présence le consolera un peu

dans l'épouvantable douleur dont il vient d'être frappé...-

Pendant que Gontran s'exprimait ainsi, Martial le regardait avec étonnement. Le vicomte s'en aperçut.

— Qu'as-tu donc? interrogea-t-il, tout en continuant de s'habiller.

— C'est que, je vais vous dire, répondit Martial; en venant ici j'avais une idée.

— Laquelle.

— Vous allez vous battre.

— Sans doute, ce soir, à cinq heures, à l'épée.

— A l'épée!... tant mieux : il y a plus de courage et moins de hasard... Comment tire votre adversaire.

— C'est la meilleure lame de Paris.

■ — Diable! et vous n'avez pas pensé...

— A quoi !

A vous faire la main, pardieu!... tenez... je n'étais pas précisément

prévôt de la gendarmerie, mais tout de même je passais pour une jolie lame : aussi, si vous vouliez...

Gontran serra en souriant la main du brave garde...

Merci, mon ami, lui dit-il, merci. Je n'ai aucune raison de recourir à ce

moyen. Si mon adversaire est de première force, je ne suis pas maladroit non plus, et je m'en remets à la grâce de Dieu.

— Alors, je n'insiste pas?

Non... Retourne auprès du général; assure-le de mon respect et de mon

dévouement, et ajoute que, dans quelques heures, je serai près de lui.

Martial ne fit pas d'autre objection et s'éloigna.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, vers une heure, Gontran se faisait conduire rue de Varenne, et demandait à parler à M. de Graçay-Chambrun.

Seulement, quand il se trouva en présence du général, il ne put retenir un geste de stupeur et recula effrayé à la vue de ses traits altérés et de l'expression presque sinistre de son regard.

LU

Cependant, dès qu'il aperçut le vicomte, M. de Graçay parut revenir à lui, et il vint au-devant du jeune homme, la lèvre presque souriante.

— Je suis heureux de vous voir, dit-il avec effusion, je me reprochais déjà de ne pas avoir répondu encore à la lettre affectueuse que vous m'avez adressée hier.

Gontraii s'inclina.

— Yous excuserez mon impatience, général, répondit-il; j'avais hâte de connaître mon sort, et je voulais vous dire surtout que vous tenez entre vos mains le bonheur de toute ma vie.

M. de Graçay ferma les yeux, sous l'empire d'un sentiment mêlé de tendresse et de mélancolie.

— J'aurais dû comprendre cela, dit-il; seulement, avant de prendre aucune résolution, j'avais à consulter ma chère petite Réjane, car elle ne dépend que d'elle-même, et je ne voulais point exercer une pression que je pusse regretter plus tard.

— Vous lui avez parlé? interrogea hypocritement Gontran.

— Oui, mon ami.

— Et mademoiselle Réjane n'a pas repoussé ma demande?

— Elle a fait mieux... elle a répondu qu'elle serait iieureuse de devenir vicomtesse d'Epernon.

Gontran serra les mains du vieillard.

Ce dernier remua douloureusement la tête.

— Ah ! ne vous hâtez pas trop de vous réjouir, mon ami, reprit-il après un court silence... car cette union, qui est désormais le plus ardent de mes vœux, bien des obstacles peuvent la retarder encore, si même ils ne doivent pas l'empêcher à jamais.

— Que dites-vous! balbutia Gontran interdit.

— Vous ne pouvez deviner pourquoi je vous parle ainsi, poursuivit M. de Graçay... Yous avez suivi, vous, l'étroit sentier de l'honneur dans lequel votre père a guidé vos premiers pas... Yous avez pris de bonne heure votre chemin sur les hauteurs de la vie, et jamais depuis, le pied ne vous a gUssé dans la route que vous avez parcourue... Malheureusement, tous les fils ne vous ressemblent pas, et vous ignorez les épouvantables épreuves par lesquelles j'ai passé depuis quelques années.

— Général!...

— Je vous dois ces confidences — au moment où vous vous préparez à entrer dans la famille de Graçay-Ghambrun, vous avez le droit de connaître...

— Mais je n'ai rien à apprendre!... interrompit vivement le vicomte.

— Comment cela? fit le général en tressaillant.

— Lorsque j'ai demandé la main de mademoiselle de Graçay... je connaissais l'histoire de votre passé douloureux... et je n'ai pas eu une seconde d'hésitation... Ah! ce n'est pas vous, général, qui voudriez faire peser sur la pure enfant la responsabihté des fautes d'un autre...

— Son frère !

• — Qu'importe...

— Un malheureux, qui a indignement souillé le nom que je lui ai donné.

— Eh ! qui osera s'en souvenir, quand mademoiselle de Graçay-Chambrun s'appuiera au bras de son mari, le vicomte d'Epernon...

Le général ne répliqua pas tout de suite. — Il avait relevé le front à cette fière réponse, et son cœur se troublait à la pensée que, lui aussi, aurait pu avoir un fils qui eût agi et parlé comme le jeune gentilhomme.

Cette impression fut courte ; il reprit :

— Soit!... dit-il d'une voix saccadée et nerveuse; soit! je ne doute pas de vous, mon cher enfant, mais je songe avec amertume que votre dévouement chevaleresque peut se trouver exposé à bien des déceptions, et c'est sur ce point que je veux vous mettre en garde.

— Expliquez-vous!...

— Vous savez le passé... mais nul ne vous a encore parlé du présent.

— Comment?...

— Il est arrivé hier une chose horrible.

— Laquelle?

— Un homme a été arrêté au théâtre des Variétés.

— Charles Cardinet?

— Vous le connaissez?

— Sans doute.

— Mais vous ignorez ?...

— Je n'ignore rien, général... et c'est parce que j'ai assisté moi-même à l'arrestation de ce malheureux... que j'ai tenu à venir, ce matin, vous renouveler la demande que je vous avais faite hier.

M. de Graçay laissa retomber ses bras le long de son corps : une rougeur de honte avait monté à son front. Un sanglot déchirant soulevait sa poitrine.

— Lui ! murmura- t-il avec effort... c'est bien lui, n'est-ce pas?

— Mais... je le crois.

— Moi, j'essayais de douter encore...

— Ah! queRéjane... au moins... ne sache jamais!...

Le général fit un geste énergique et crispa ses doigts irrités.

— Non... non!... jamais... répondit-il d'un ton farouche... C'est le dernier coup, celui-là... Voyez-vous... le vase s'était rempli peu à peu... jusqu'au bord... ceci est la goutte qui l'a fait déborder... et il faut en finir.

— Général!

— Je sais ce qui me reste à faire.

— Que voulez-vous dire?

— Rien.

— Ah! nous partirons... nous irons, loin de Paris, loin de France... vivre ignorés... et oubliés... Songez-y!... et laissez-moi vous dire, après l'aveu que vous m'avez fait, qu'il s'agit maintenant du bonheur de votre enfant.

— Je ne pense pas à autre chose.

— Gardez-vous de le compromettre.

— Je veux l'assurer, au contraire.

— Comment?

— C'est un secret entre Dieu, et moi! et... je suis sûr d'avance qu'il m'absoudra.

En parlant ainsi, M. de Graçay avait fait quelques pas à travers la chambre et venait d'approcher de la fenêtre.

Tout à coup il tressaillit.

Réjane était dans le jardin et marchait dans les allées, en compagnie de Martial.

La jolie enfant était visiblement inquiète, Martial lui avait dit que Contran se trouvait auprès de son père; elle pensait que la conversation durait bien longtemps, et de temps à autre elle jetait un regard furtif vers la fenêtre.

Le vieillard sentit une larme perler sous ses cils et se tourna vers Contran.

— Nous nous sommes dit tout ce que nous devions nous dire, ajouta-t-il ; j'ai à sortir bientôt, et je vous rends votre liberté pour aujourd'hui ; d'ailleurs, je crois bien que Réjane s'impatiente un peu de notre entretien si long; allez la rassurer, mon ami, et dites-lui surtout que je bénis votre amour, et que son bonheur sera la plus douce consolation que Dieu puisse réserver à ma vieillesse.

Contran allait se retirer quand un domestique apporta un pli qu'un garde de Paris venait de déposer chez le concierge.

Le général s'en empara vivement, et en déchira l'enveloppe d'une main fiévreuse.

Il en eut à peine parcouru les premières lignes que son visage s'éclaira.

Il avait suffit d'un regard à Contran, pour reconnaître la provenance de cette lettre. L'enveloppe portait, à l'angle gauche, le timbre du parquet du procureur impérial.

Malgré lui, il se sentit frissonner.

C'était la réponse à la lettre que le général avait fait porter le matin, par Martial.

Il ne fit aucune remarque cependant... il salua et sortit.

Sur le seuil de la salle à manger qui ouvrait de plain pied sur le jardin, il aperçut Réjane qui l'attendait.

Elle l'accueillit d'un sourire enivré.

— Combien j'avais hâte de vous revoir, dit Contran, je craignais que les émotions de cette nuit ne vous eussent fatiguée... et l'excellent Martial ne m'avait rassuré qu'à demi.

— Vous avez vu mon père ? interrogea Réjane... que vous a-t-il dit?

— Eh ! de quelle chose voulez-vous qu'il me parle, si ce n'est de votre bonheur...

— Alors, il est heureux.

— Presque autant que moi!...

— Il avait l'air si soucieux, ce matin... A son tour, Gontran se prit à sourire.

— Eh! n'est-ce pas naturel, répliqua-t-il, s'empressant de chasser toute fâcheuse impression de l'esprit de l'enfant ; le général s'inquiète à bon droit, il faut bien le reconnaître.

— Pourquoi?

— Le bonheur, c'est chose grave.

— Sans doute.

— Et peut-être craint-il... que vous ne m'aimiez pas assez pour... La main de Réjane trembla dans celle du jeune homme.

— Si mon père doute de mon amour, répondit-elle, les yeux dans ceux de Gontran, vous, du moins, vous y croyez, n'est-ce pas?

Par un mouvement plein d'oubli, le vicomte l'attira contre sa poitrine. En ce moment, deux heures sonnèrent au cartel de la salle à manger. Il revint à lui et se dégag'ea doucement.

— Yoyez ! dit-il alors, voici deux heures... et il faut que je vous quitte...

— Déjà.

— C'est de vous que je vais m'occuper.

— Mais je vous reverrai.

— Bientôt.

— Ce soir?

Gontran eut un moment d'embarras.

— Ce soir! répondit-il... oui, peut-être... je ne sais.

— Pourquoi ?

— Il faut que je voie la duchesse de Frileuse, ma sœur, que je lui annonce mon bonheur. . . que nous causions affaires ! Ni elle ni moi n'y comprenons rien . . . et vous pouvez vous imaginer que ce sera long.

— Alors... c'est demain que je vous reverrai.

— Demain, oui.

— Yous viendrez de bonne heure !...

— Chère Réjane! ah! vous ne saurez jamais à quel point votre amour me rend heureux... et voilà que main tenant, j'ai presque peur de mourir avant le moment où je pourrai vous appeler ma femme.

— Voulez-vous bien vous taire ! Si vous n'avez que de vilaines pensées comme cela... je vais vous renvoyer.

— A demain donc...

— Oui... à demain ! à demain !

Gontran partit. ^

Il avait le ciel dans le cœur... et jusqu'au moment où il atteignit la Chaussée

d'Antin, la voix de l'enfatit résonna à son oreille, répétant les doux aveux qu'elle venait de lui faire...

Mais quand il approcha de sa demeure, un sentiment bien différent s'empara de lui... et tout son sang afflua vers son cœur.

Il était près de trois heures.

Une heure encore, et ses témoins viendraient le prendre, pour se rendre à Vincennes.

Il fit quelques préparatifs et s'habilla.

Il était redevenu sérieux et grave, et ne songeait plus qu'à Beverley.

Il n'eut pas du reste une seconde la pensée que cette rencontre pourrait lui être fatale.

Il était très fort à l'escrime; ilavait eu plusieurs affaires d'honneur dans lesquelles il n'avait jamais été blessé... cette fois, il comptait de plus sur son bon droit.

Le temps s'écoula vite... quatre heures sonnaient à sa pendule quand la porte s'ouvrit pour livrer passage à Soslhène et à Saint-Clair.

— A la bonne heure... vous êtes exacts! fit Gontran, en passant son pardessus.

— Puisque vous voilà prêt, répondit Sosthène, partons. Gontran alluma un cigare, et suivit ses seconds.

Peu après la voiture s'ébranlait, emportant les trois jeunes gens dans la direction de Yincennes.

Or, à la même heure, le général de Graçay-Ghambrun sortait seul de la maison de la rue de Varenne, et s'acheminait à pied jusqu'à la station de voitures la plus prochaine.

Une fois là, il lit signe à un cocher qui s'empressa d'ouvrir la portière de son fiacre.

— Oii faut-il vous conduire? demanda l'humble automédon.

Le général avait pris place à l'intérieur : il passa la tête à la portière,

— Préfecture de police ! répondit-il d'une voix ferme. Et le fiacre s'éloigna dans la direction des quais.

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