DERNIERE NUIT
Pendant que Gontran se mariait à Nice, voici à peu près ce qui se passait à Paris.
La mort dramatique de Charles Cardinet et la disparition mystérieuse du prince Lubirotf, plus connu désormais sous le nom de Lombard, avaient pendant quelques jours défrayé la chronique parisienne.
Mais nous savons ce que dure l'effet des événements les plus graves, et une semaine ne s'était pas écoulée que l'on oublia bien vite ces deux personnages qui avaient tenu une place si importante dans le monde de la capitale.
Tout au plus le prince eut-il un regain de publicité, quand on apprit l'assasinat de Beverley, mais cette impression même ne fut que passagère ; c'était, à partir de ce moment, une affaire entre la police et le nommé Lombard, et l'on ne s'en préoccupa guère.
La nouvelle pièce des Variétés atteignait les dernières limites du succès... on faisait le maximum des recettes: les acteurs rivalisaient de talent et de fantaisie, et une foule enthousiaste, recrutée parmi toutes les classes de la société, emplissait chaque soir la salle, depuis les fauteuils d'orchestre jusqu'aux places de la dernière galerie.
Le triomphe de Brin-de-Tulle était complet !
Un peu émue et intimidée, pendant les premières représentations, elle avait fini par reprendre son aplomb naturel, et il était manifeste qu'elle exerçait maintenant une influence sérieuse au double titre de chanteuse et de jolie femme.
Saint-Clair était véritablement heureux et allait de lui-mèmo au-devant de ses caprices.
Il lui avait acheté un charmant hôtel aux Champs-Elysées, et avait augmenté sa liste civile dans des proportions qui relevaient presque à la hauteur de Nabab.
Brin-de-TuUe n'était, du reste, pas fille à abuser de la situation: elle savait proportionner ses caprises à la fortune de ses adorateurs; ce n'est pas elle qui eût compromis l'avenir par d'excessives prétentions dans le présent.
Et puis, à travers ses défauts, Krin-de-TuUe avait une qualité essentielle.
Elle était bonne fille, et ce qu'elle fit pour Ninoche doit lui être compté.
Après la catastrophe qui l'avait violemment séparée de Cardinet, Ninoche s'était trouvée tout à coup dans le dénuement le plus triste. Elle avait toujours vécu au jour le jour, escomptant l'avenir, ne prévoyant pas la gène, encore moins la misère.
D'ailleurs elle aimait Contran, elle s'inquiétait pour lui, et ne songeait pas à autre chose.
Brin-de-Tulle l'apprit et la recueillit chez elle.
Ninoche était déjà bien changée à cette époque ; le premier médecin qui la vit ne se trompa point sur la gravité de son état.
Elle était perdue I
Une pâleur maladive s'était répandue sur ses joues; ses yeux s'étaient cernés et creusés; une toux opiniâtre et sèche déchirait sa poitrine.
Brin-de-TuUe voulut veiller sur les derniers jours qui lui restaient à vivre.
Elle l'entoura desoins, chercha à la distraire, et parmi les jeunes gens qui fréquentaient son salon, il s'en trouva un qui se mit de moitié dans l'œuvre charitable qu'elle voulait accomplir.
Précourt !
Il était riche, généreux; sous l'apparente indifférence d'un homme de plaisir il cachait un cœur d'or.
Ninoche se laissa faire.
Et puis on lui parla d'aller passer quelques mois à Nice, où elle savait que Contran se trouvait.
Elle ne se faisait pas d'illusion, elle sentait bien qu'elle devait mourir prochainement.
Mais il lui sembla doux d'aller vivre ses derniers moments sous le même ciel que celui qu'elle aimait.
Elle partit; sa mort au moins était adoucie par la présence du vicomte.
Mais Ninoche ne fut pas la seule personne pour laquelle Brin-de-Tulle se montra bonne et dévouée.
Elle avait connu Adolphe à des heures difficiles, et il lui avait rendu des services dont elle gardait le souvenir.
Adolphe n'était pas heureux... Son existence traversait parfois des passes dangereuses... Il avait toujours trouvé chez l'ex-étoile de l'Eldorado un empressement spontané à lui venir en aide.
A mesure que la jeune femme s'élevait, le cercle de ses relations sentendait et quand elle recevait, dans son délicieux hôtel des Champs-Elysées, toutes les notabiUtés boulevardières s'y donnaient rendez-vous.
On parlait de ses fêtes dans les journaux, et il n'est pas une femme, si haut placée qu'elle fût dans le monde de la galanterie, qui ne sollicitât, comme une précieuse faveur, d'y être invitée.
Plus d'une fois, Brin-de-Tulle avait reçu Herminie Dalbane.
Depuis quelques mois, la notoriété de cette dernière avait singulièrement grandi .
On assurait qu'elle venait d'être remarquée par César lui-même, et la publicité donnée à un tel honneur n'avait pas peu contribué à la mettre en vedette !
Herminie Dalbane semblait au surplus avoir bu toute honte.
Humiliée dans le passé, désormais sans espoir dans l'avenir, elle s'était ruée dans le présent, cherchant avec une sorte de fureur l'âpre volupté de l'oubli.
Elle menait une existence royale.
Sa maison était montée sur un pied que n'aurait pu entretenir aucun banquier moderne. Elle avait des valets aux livrées splendides ; ses attelages faisaient l'admiration et provoquaient l'envie de toutes les habituées du Bois... et sa galerie de tableaux rivalisait avec celles de grands seigneurs les plus excentriques.
Quelques amis sincères lui avaient conseillé un peu de modération, sinoti plus de modestie. Elle leur avait ri au nez.
Elle s'était prise de plus d'une passion folle pour le jeu !...
Brusquement elle quittait Paris, sans prévenir personne, et une semaine après on la rencontrait à une table de trente et quarante, à Hombourg, à Spa ou à Monaco.
Elle perdait et gagnait des sommes considérables... mais ces émotions la tenaient incessamment en éveil, et pour rien au monde elle n'eût voulu renoncer à cette vie qui lui procurait l'oubli !...
Combien cela dura-t-il?...
Elle ne le sut réellement jamais elle-même...
De loin en loin, Brin-de-Tulle la voyait reparaître, et, à chaque fois, elle remarquait que sa beauté s'imprégnait de souci et de fatigue, qu'insensiblement son teint se couperosait, que son œil naguère si vif devenait comme atone et voilé!...
Elle fut frappée de ce changement.
Puis, tout d'un coup, elle ne la vit plus !...
Pendant quelques mois, on s'inquiéta bien un peu de savoir ce qu'elle était devenue... mais elle n'avait aucune attache dans le monde du plaisir, elle n'y
avaitséjourné un moment qu'à titre de déclassée... On n'y prit pas garde autre-
Deux années se passèrent sans qu'on entendit parler d'elle.
Ninoche était morte... Gontran d'Epernon avait épousé mademoiselle Réjane de Graçay-Chambrun... Brin-de-Tulle s'était enrichie au delà de ce qu'elle avait pu espérer.
Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.
L'hiver était survenu.
On touchait à la fm du mois de décembre J868.
L'aspect des boulevards ne se modifie jamais sensiblement à Paris ; c'est toujours le même mouvement, la même circulation active, le même bruit assourdissant... Le personnel change bien de temps à autre; de nouvelles notoriétés se produisent, qui viennent remplacer celles qui ont sombré! A peine s'en aperçoit-on. C'est un flot à la place d'un autre... Cela ne saurait influer sur les lois éternelles de syzygie morale, qui font monter et descendre la marée humaine.
Rien n'était donc changé, et tout au plus pouvait-on relever, ce soir-là, quelques cravates blanches, et pas mal d'habits noirs qui se dirigeaient vers le Gymnase où il y avait une première de Victorien Sardou.
Les terrasses des cafés resplendissaient... En passant devant Brébant, ou entendait le cliquetis des assiettes remuées, et la voix des garçons qui, du premier étage, jetaient au chef des cuisines des nomenclatures de menus succulents... Çà et là, sur le trottoir, circulaient de jeunes femmes aux paupières bistrées, balayant l'asphalte de leurs longues traînes de soie...
Depuis quelques jours, le vicomte Gontran d'Epernon était à Paris. Il était descendu avec Réjane chez madame la duchesse de Frileuse.
Ils revenaient de voyage !
Ces deux années avaient passé comme un rêve, pas la moindre ride sur ce lac tranquille, pas le plus petit nuage dans ce ciel pur.
A peine un trouble vague, qui inquiétait bien un peu le vieux général, mais qui ne touchait pas encore les deux amoureux.
Le général se faisait vieux ! le poids des années commençait à peser lourdement sur son front chauve, — il n'eût pas voulu mourir sans avoir tenu dans ses bras... un bel enfant qui ressemblât à sa Réjane bien aimée.
La représentation du Gymnase finit à une heure avancée; minuit était sonné depuis longtemps quand les spectateurs se répandirent sur le boulevard.
Gontran et Réjane sortirent les derniers.
Une voiture les atten ait sur la chaussée. Mais il faisait une nuit splendide ; le ciel étincelait d'étoiles ; Réjane exprima le désir de marcher et de respirer.
Gontran fit signe à son cocher de les suivre, et ils partirent à pied.
LlV. 45. A.Fayard, Éditeur.
Réjane ne s'était jamais vue à pareille heure dans ce quartier de Paris. Elle ouvrait de grands yeux étonnés et curieux, et quand elle rencontrait quelque spectacle bizarre, inattendu, elle se rapprochait de Gontran et levait vers lui ses regards interrogateurs.
Gontran serrait alors son bras contre sa poitrine et murmurait quelques mots à son oreille.
Puis ils continuaient d'avancer, pressés l'un contre l'autre, et traversaient la foule, enveloppés dans leur amour, comme les dieux de la fable dans le nuage qui les rendait invisibles.
Ils atteignirent ainsi la rue de la Chaussée d'Antin, et, k ce moment, le jeune vicomte sentit que le bras de Réjane s'appuyait plus lourdement sur le sien.
— Tu es fatiguée ? interrogea-t-il avec intérêt.
— Un peu, répondit Réjane, mais cela m'a fait du bien de marcher.
— Je vais appeler la voilure.
— Si tu veux.
Gontran héla le cocher, qui vint se placer le long du trottoir. Seulement, au moment où le valet allait ouvrir la portière, un homme s'approcha du vicomte en portant la main à sa casquette.
— Que voulez-vous? demanda Gontran, en l'examinant.
Il n'avait pas achevé qu'un frisson l'envahit tout entier, et que son regard, quittant brusquement l'homme, se porta avec vivacité vers l'angle delà rue, où une femme, misérablement vêtue, attendait adossée à la muraille.
L'homme, il l'avait reconnu tout de suite... C'était Adolphe.
Mais un impérieux instinct s'était emparé de lui, et il voulait savoir quelle était cette femme qui attendait là, dans une attitude si humble.
Deux cris partirent alors, presque en même temps : l'un poussé par Adolphe qui venait à son tour de reconnaître le vicomte, l'autre poussé par Gontran qui venait de mettre un nom sur le visage de la femme.
C'était Herminie !
— Quoi ! qu'y at-il ! demanda Réjane étonnée de l'incident.
— Ce n'est rien, répondit Gontran...
Et se penchant à l'oreille d'Adolphe pendant qu'il lui glissait quelques louis dans la main.
— Tiens, prends! ajouta-t-il à voix ardente et basse; mais demain, tu m'entends, demain, à la première heure, tu viendras me voir à l'hôtel de la duchesse, rue de Varenne.
— Ce sera fait, et vous pouvez y compter, répondit Adolphe.
Réjane était montée en voiture, Gontran l'y avait suivie. Le coupé partit aussitôt au trot allongé de ses deux chevaux.
Le lendemain, Gontran apprit la lamentable histoire d'Herminie.
Adolphe, alléché par les libéralités du vicomte, n'avait eu garde de manquer au rendez-vous, et ses réponses aux questions qui lui furent adressées ne laissèrent place à aucune obscurité !
Pendant les deux années qui venaient de s'écouler, la malheureuse Herminie s'était jetée dans tous les excès de la vie qu'elle avait inaugurée d'une façon si scandaleuse... on l'avait vue partout étalant un luxe insensé, se livrant à des prodigalités folles, effrayant le monde (ju'elle traversait par ses audaces et ses excentricités...
Tout d'un coup, elle avait disparu.
Une horrible maladie l'avait clouée pendant trois mois sur un lit de douleur, et elle n'en était sortie que par miracle, épuisée, amaigrie, défigurée!...
Défigurée surtout.
Pour les femmes de ce genre, c'est le plus épouvantable des châtiments.
La mort serait cent fois préférable...
En quelques semaines, elle était devenue laide, presque repoussante...
L'abandon était venu immédiatement et pour ainsi dire sans transition — hideux abandon qui confine à la misère !
Elle avait roulé dans les bas-fonds et était allée échouer dans la honte la plus abjecte...
• iuk Gontran écouta, la pâleur au front, cette navrante histoire, et fit tout ce qu'il put pour adoucir l'amertume d'une situation à laquelle il n'y avait plus de remède...
A partir de cette rencontre, Adolphe vint régulièrement le trouver et reçut du jeune gentilhomme des subsides importants.
Mais il est douteux qu'il les transmît à la malheureuse à laquelle ils étaient destinés.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de plusieurs mois Gontran reçut une lettre dans laquelle Herminie le prévenait qu'il avait été dupe du misérable, qu'elle n'avait jamais rien voulu recevoir de lui. et qu'elle disparaissait pour qu'il n'entendit plus parler d'elle.
Qu'advint-il dès lors? — Gontran ne le sut jamais.
On croit qu'elle a dû mourir dans quelque salle d'hôpital et^qu'elle a été inhumée dans la fosse commune.
C'est l'épilogue banal de presque toutes ces existences déclassées.
A l'heure oii nous terminons ce récit, Gontran habite le château de Graçay- Chambrun.
Il ne vient plus que rarement à Paris.
Le général est mort peu après la guerre. Martial, quoique bien vieilH, con-
tinue de faire sa ronde matinale, le fusil sur l'épaule, les jambes chaussées de cuir jaune.
Ouant à Réjane... elle est aussi heureuse qu'une créature humaine peut l'être en ce monde !
Toute sa vie se résume en son époux qu'elle aime comme au premier jour, et en deux beaux enfants qui croissent en force et en intelligence.
Le dimanche, quand elle s'agenouille pieuse et recueillie dans la pauvre église du bourg, elle ne demande à Dieu qu'une chose, et c'est la continuation de son double bonheur de mère et d'épouse.
UN
Elle avait dis-huit ans, la candeur sur le front, Tétincelle dans les yeux, de belles couleurs aux joues; ses cheveux, noird'ébène, encadraient harmonieusement son joli visage, tout en elle éclatait de g-râces adolescentes et de virginité.
Elle avait dix-huit ans — c'était un beau brin de fille — on l'appelait Risette.
Je ne l'ai vue qu'une fois; je me la rappelle encore, je ne l'oublierai jamais.
Elle était venue au monde on ne sait oii, sans savoir comment. Elle n'avait jamais connu ni son père ni sa mère : une vieille femme avait pris soin d'elle jusqu'au moment où elle entra dans sa quinzième année. Elle était déjà jolie comme un ange, et Dieu sait qu'elle aurait pu, comme tant d'autres, porter des robes de soie qui ne coûtent rien. Elle trouva que c'était trop cher. Elle avait reçu les sévères leçons de la misère, et elle voulait vivre en honnête fille. Elle se leva donc de meilleure heure, se coucha plus tard et finit par se suffire à ellemême.
D'ailleurs, en se voyant si fraîche, si charmante sous son petit bonnet de tulle et sous sa robe d'indienne à quinze sous le mètre. Risette pensait souvent qu'elle n'aurait pu que perdre au change. A qiioi bon emprisonner cette taille élégante et souple sous un lourd cachemire des Indes! Pourquoi dissimuler cet œil mutin et ce minois fripon sous un voile de point d'Angleterre? Risette se trouvait bien telle qu'elle était, et elle avait raison. Grâce à l'ordre et à l'économie qui présidaient à toutes les dépenses de son petit ménage, elle n'avait jamais souffert d'aucune privation : elle s'était développée en toute liberté, et les soucis et les chagrins n'avaient jamais imprimé la moindre ride sur son front.
Dix-huit ans!... l'âge 011 le cœur commence à battre, oii l'âme s'éveille en tressaillant sous les premiers baisers delà vie... — Risette était heureuse, — elle se couchait chaque soir sur un petit lit de noyer, oti les plus doux rêves venaient
bercer son sommeil, elle se levait chaque matin, éblouie par les rayons du soleil, qui souriaient à ses rideaux de serge ; — elle s'endormait en priant, elle s'éveillait en chantant.
Tous les voisins la connaissaient ; elle était adorée dans son quartier, et, chose inouïe, son portier n'avait jamais tenu le moindre propos inconsidéré sur son compte.
Et cependant Risette avait deux amoureux! — C'est trop d'un, dira-t-on. Honni soit qui mal y pense ! — Elle aurait -pu en avoir cent, si elle avait voulu. Deux lui suffirent; Risette se contentait de peu.
A vrai dire, elle avait bien choisi, comme c'était son droit.
De ces deux amoureux, l'un était un beau jeune homme, un peu commis de nouveautés, mais grand, bien pris dans sa taille, les joues sans favoris, les lèvres ornées d'une moustache noire, aux courbes fines et gracieuses, un joli garçon enfin : physionomie délicate et intelligente, les pieds chaussés de vernis, le lorgnon flottant sur sa poitrine, portant au besoin la redingote longue et les cheveux séparés jusqu'à la nuque. Il s'appelait Octave de son petit nom.
Risette ne lui avait parlé que deux fois, mais elle le trouvait charmant. Elle le rencontrait souvent dans la rue et lisait fort bien dans son regard tout ce qu'il y avait d'amour dans son cœur; mais instinctivement, elle avait peur de ce sentiment inconnu qui, à de certains moments, s'emparait d'elle avec tant d'autorité, et elle fermait les yeux pour ne rien voir, et elle faisait taire son cœur pour ne point entendre.
L'autre amoureux différait essentiellement du premier.
C'était un ouvrier, presque un artiste. 11 avait vingt-cinq ans à peine ; mais depuis l'âge de quinze ans il n'avait cessé de travailler, et s'était ainsi créé, à force de persévérance, une position indépendante, qu'il ne devait qu'à sa volonté et à son intelligence. C'était un beau garçon, au front développé, à l'œil vif, aux épaules robustes. La vigueur qui éclatait sur sa physionomie n'en excluait cependant pas la grâce, et sous la veste qu'il portait d'habitude, on devinait aisément un naturel d'élite. Il s'appelait Marcel.
Marcel était une vieille connaissance pour Risette ; elle le rencontrait souvent ou sur son chemin, ou dans les ateliers qu'elle fréquentait ; elle lui avait parlé plusieurs fois, et elle avait pris un certain plaisir à l'écouter. Marcel avait le regard pénétrant, la voix douce et un cœur d'or : il était dificile de l'approcher sans éprouver pour lui une sympathie très vive.
Risette l'aimait de cette affection qui tient le milieu entre l'amitié d'une sœur et l'amour d'une jeune fille ; elle comprenait vaguement qu'une femme pourrait vivre heureuse, abritée sous l'amour de cet homme ; mais elle n'aurait pu expUquer pourquoi cette conviction avait pénétré si profondément dans son cœur.
Et puis, il faut tout dire, Risette ne songeait pas à l'amour, encore moins au
mariage ; elle était heureuse entre les murs étroits et proprets de sa petite chambrette ; elle avait de jolies fleurs bleues, l'été, sur sa fenêtre ; un bon fen, l'hiver, dans sa cheminée. Le travail ne lui avait jamais manqué : elle était bien vêtue, passablement nourrie ; le passé sans remords, le présent sans inquiétude, l'avenir sans appréhensions ; que lui fallait-il de plus? La joHe fille pouvait se dire, après tout, que le jour où l'amour lui tiendrait bien au cœur, ce ne serait certes pas les amoureux qui manqueraient !
Cependant, bien que la johe grisette eût jusqu'alors vécu au g-rand jour, et sans avoir jamais cherché à dissimuler la plus insignifiante de ses actions, il y avait un secret dans son existence, — un gros secret entre elle et Dieu !
L'assiduité de Risette était passée depuis long-temps en proverbe dans l'atelier oii elle travaillait d'habitude ; on la citait à tout propos, non seulement comme un exemple de vertu, mais encore comme un modèle d'exactitude et de régularité. Depuis trois années, on aurait vainement cherché à constater une lacune dans son labeur de la semaine. Les jours ouvrables, on était toujours certain de la trouver à l'atelier, riant, chantant, causant comme toutes ses compagnes, et travaillant plus qu'elles toutes.
Seulement, le dimanche matin, elle disparaissait tout à coup, et jusqu'au soir, il n'était plus question d'elle. Sa mansarde était muette, les fenêtres en étaient bien closes, et pendant toute la journée on n'y donnait aucun signe de vie.
Où donc allait-elle? Que faisait-elle de ses dimanches? Pourquoi ce mystère dans une existence si limpide et d'ordinaire si transparente ?
On chercha longtemps : on crut à une intrigue ; on espéra découvrir un vice. Mais la pureté de Risette défiait toutes les investigations, et le soupçon glissa sur elle comme sur une glace polie.
Un dimanche du mois de mai de Tannée dernière, Risette quitta sa mansarde vers dis heures du matin et s'achemina, seule, à pas pressés, un petit paquet sous son bras, vers l'embarcadère du chemin de fer de Versailles, rive droite.
Risette avait passé presque toute la nuit sans dormir...
La veille, comme elle sortait de son atelier, elle avait été arrêtée au détour de la rue, par Octave.
Elle voulut d'abord presser le pas pour l'éviter, mais le jeune homme marchait plus vite qu'elle, et il l'eut bientôt rejointe.
— Risette, dit-il d'une voix profondément émue, écoutez-moi, je vous en supplie...
— Que me voulez-vous? fit Risette en ralentissant sa marche.
— Je vous aime.
— Monsieur...
— Oh ! ne craignez rien, je vous aime d'un amour pur comme vous-même, et je n'ai d'autre ambition que d'unir ma vie à la vôtre. H y a longtemps déjà que je berce ce rêve, et votre réponse fera de moi le plus heureux ou le plus désespéré des hommes.
Risette se tut un moment : Octave attendit.
— Vous ne répondez pas, dit enfin le jeune homme avec l'accent de la passion la plus vraie.
— Que voulez-vous que je réponde ! fit Risette.
— Vous ne m'aimez donc pas, alors ?
— Je ne sais.
Octave réprima un mouvement de dépit.
— Vous ne savez, poursuivit-il chaleureusement ; eh bien, moi. Risette, moi, du jour où je vous ai vue, du jour où votre regard a rencontré le mien, je vous ai aimée... Votre image s'est gravée profondément dans mon cœur : et aujourd'hui, je le sens, s'il me fallait renoncer à vous, je serais bien seul au monde, et la vie me serait bien amère.
Risette était au moins aussi troublée que son interlocuteur, et elle ne savait à quel parti s'arrêter. Elle leva les yeux vers le jeune homme, et sembla vouloir deviner le fond de sa pensée.
— Votre démarche atteste votre amour, répondit-elle alors, mais j'étais loin de m'y attendre, et je ne puis y répondre tout de suite sans réflexion. Moi, monsieur Octave, je n'ai ni père ni mère, j'ai peu d'amis, je n'ai pas de conseils, j'ai vécu seule jusqu'à ce jour, je ne connais personne au monde ; cette réponse que vous me demandez, c'est ma vie tout entière, et l'on ne se décide pas ainsi en une heure, ni en un jour... Je ne dis pas non, je ne dis pas oui non plus ; je veux consulter ma raison, mon cœur aussi, et je vous le promets, j'agirai selon qu'ils auront résolu, si tant est qu'ils puissent arriver à se mettre d'accord. Vous ne vous fâcherez donc pas de ce délai que je demande ; vous comprendrez les motifs qui me font agir ainsi, et vous attendrez... Et maintenant, monsieur Octave, laissez-moi, j'ai l'habitude de rentrer sans être accompagnée, et je m'en trouve bien: dans quelques jours je vous re verrai, et quel que soit le résultat de mes réflexions, j'espère que vous me garderez l'amitié que vous me témoignez, et dont je suis fière.
En disant ces mot, Risette salua vivement Octave, et disparut rapidement, le laissant un peu interdit de l'effet négatif qu'avait produit sa démarche.
Cinq minutes après. Risette rentrait chez elle, mais elle n'était pas au bout
de ses étonnements, car au moment où elle allait s'engager dans l'escalier qui menait à sa mansarde, elle s'entendit appeler par une voix bien connue, celle de son portier; il accourait lui remettre un petit billet qu'on avait apporté dans la journée.
Risette décacheta vivement le billet : il était signé Marcel :
Marcel n'avait pas osé parler, il écrivait.
Risette lut sa lettre avec attendrissement; Marcel reproduisait dans d'autres termes la demande déjà faite par Octave. Il savait bien, disait-il, que sa démarche était insensée, que Risette ne pouvait pas l'aimer, qu'elle ne pensait pas même à lui etc.. ; mais il était trop malheureux de l'incertitude que ses illusions entretenaient dans son esprit, et il voulait à tout prix sortir de cette situation ; il était décidé à tout, à partir, à se faire soldat, plutôt que de rester à Paris, si Risette devait appartenir à un autre...
Quand Risette s'éloigna, le matin venu, elle avait la lettre de Marcel dans sa poche, et le souvenir des paroles d'Octave 'dans la tète, Elle était encore plus indécise que la veille; elle était pâle, soucieuse, préoccupée.
Le bonheur, c'est chose grave, dit un poète de notre temps. Risette l'apprenait pour la première fois aux dépens de ^a gaité et de son insouciance.
Elle prit le convoi de Versailles et partit. — A Yilie-d'Avray, elle s'arrêta.
C'est là qu'elle veuait tous les dimanches.
IIÎ
La journée était superbe ; le ciel étendait au-dessus de sa tête son éclatante tenture bleue, frangée de nuages blancs; le soleil sortait étincelant des hauteurs voisines, et le souffle frais du matin courbait les arbres en fleurs et semait sur la route étroite les gouttes de rosée que le matin venait d'y verser.
Ce spectacle parut réjouir le cœur de Risette, et ramena pour un moment la sérénité sur son front pâli. Elle s'approcha des haies fleuries qui bordaient les sentiers et en arracha une branche d'aubépines roses, puis elle reprit son chemin et se mit à presser le pas.
Elle était si préoccupée, qu'elle avait abandonné la station, sans même regarder si elle était suivie. Les plus graves événements tiennent souvent aux plus petites causes. Si en efl'et Risette avait seulement tourné les yeux au moment de s'éloigner, elle n'eût pas manqué de reconnaître Octave et Marcel, qui étaient descendus presque en môme temps qu'elle : les reconnaissant, elle les eût accostés ; il s'en serait suivi une explication, et elle leur eût enjoint de s'éloigner, ce que les deux amoureux auraient certainement fait. Mais Risette ne s'était pas retournée, et rien de tout cela n'eut lieu.
Les deux jeunes gens, qui ne s'étaient jamais vus, descendirent le mémo
LiV. 4G. A. Fayard, éditeur. ^^
seiitier, sans se douter qu'ils avaient le même but, et cheminèrent pendant une demi-heure, l'un devant l'autre, également inquiets et troublés tous les deux, marchant à l'aventure ici et là, et cherchant une route qu'on leur avait, sans doute, mal indiquée. Toutefois, à mesure qu'ils approchaient du terme de leur j course, un même soupçon grandissait dans leur esprit.
Marcel pensa que cet élégant jeune homme qui le précédait était, sans doute, ce qui attirait tous les dimanches Risette à Yille-d'Avray, tandis qu'Octave crut de son côté, que cet ouvrier qui le suivait était peut-être le secret que la grisette cachait avec tant de soin.
Puis^ comme ils se crurent joués l'un et l'autre, la même idée leur vint à tous deux: et ayant avisé une ferme située à quelque distance, au milieu d'un bouquet d'arbres fruitiers, ils pressèrent le pas et arrivèrent presque en même temps sur le seuil de la porte.
Octave le premier : Marcel à quelques pas derrière.
Un spectacle singulier frappa leurs regards. — Risette était là, assise, près de la fenêtre ouverte berçant sur ses genoux un bel enfant demi-nu qui lui tendait, en souriant, ses deux bras ronds et potelés. — Autour du cadre en bois de la fenêtre grimpaient follement quelques plantes vivaces, et les rayons du soleil, filtrant à travers le voile mobile des feuilles vertes, formait comme un nimbe d'or autour des deux têtes charmantes de la jeune fille et de l'enfant. Ce tableau se présentait enveloppé d'une atmosphère de paix et de calme, dont on se sentait pénétré malgré soi ; l'air était chargé de senteurs embaumées que la brise apportait de la vallée en fleurs, les scarabées aux corsets de feu bourdonnaient autour des volubilis bleus et des capucines jaunes, et les oiseaux tapageurs troublaient seuls, de leur babil criard, l'harmonie céleste dont toute chose semblait imprégnée.
Risette avait vu venir ses deux amoureux, et elle n'avait pas bougé.
Seulement quand elle aperçut Octave debout sur le seuil de la porte, et qu'elle entrevit derrière, la figure triste et décontenancée de Marcel, elle releva le front et salua en essayant un sourire contraint.
Octave fit quelques pas.
— Pardon, Risette, balbutia-t-il en cherchant à rappeler son assurance; je ne voudrais pas être importun.
— Mais vous ne fêtes pas, non plus que Marcel, reprit Risette.
— J'espérais vous trouver seule, insista Octave.
— Eh bien ! qui vous gêne?
— Cet enfant.
Risette fit ententendre un joyeux éclat de rire.
— Oh! quant à cet enfant, dit-elle, voyez, il a à peine dix-huit mois : il est beau, n'est-ce pas? et vif, et intelligent : on peut dire tout ce que l'on veut devant lui, monsieur Octave, il n'y a pas de danger qu'il trahisse sa mère, celui-là.
Et, GQ parlant ainsi, une imperceptible roug-eur colora les joues de Risette.
— Sa mère, fit Octave en pâlissant.
— Sans doute.
— Cet enfant est à vous ?
— Et à qui donc?
— Vous vous calomniez !
— Pourquoi ?
— 0 Risette ! Risette !... est-il possible que vous m'ayez trompé à ce point? Risette ne répondit pas, mais elle prit l'enfant dans ses bras, et le baisa
longuement sur les yeux, tandis qu'Octave se laissait tomber éperdu sur un siège.
^ Le secret de Risette était connu : elle venait de l'avouer ; cet enfant, qu'elle baignait de caresses, était bien à elle.
L'amour d'Octave se g'iaça.
Quelques minutes de silence suivirent l'aveu de la jeune fille ; puis Octave fit un effort sur lui-même et se leva.
Marcel avait disparu.
— Risette, dit Octave d'une voix que l'émotion brisait, ce que vous m'avez dit tout à l'heure n'était pas vrai, n'est-ce pas? Vous avez voulu m'effrayer un moment, m'éprouver peut-être... Mais rien de tout cela n'est réel, et vous êtes bien toujours la pure jeune lille que j'ai connue et que j'aime.
Risette remua tristement la tète.
— Voulez-vous donc, répondit-elle, m'oblig'er à faire deux fois un aveu qui m'est si pénible ?
— Ainsi, cet enfant est bien le vôtre ?
— Sans doute.
— Et c'est pour lui que vous venez tous les dimanches à Ville-d'Avray ?
— N'est-ce pas naturel?...
— Pauvre mère ! murmura le jeune homme. Risette releva le front avec orgueil.
— Oh ! que Dieu me le conserve, répondit-elle vivement, et je serai largement récompensée de mes peines et de mes tourments.
Octave remua tristement la tète.
— ïenez^ dit-il à voix douce et lente, je vous plains bien sincèrement.
— Et pourquoi donc ?
— • Cet enfant, qui a été votre hont*^, va devenir votre malheur...
— Comment cela ?
— Vous avez été mère, Risette; vous ne serez jamais épouse...
Risette tressaillit. à ces mots inattendus; une pâleur mortelle se répandit sur ses traits, et son front se pancha languîssamment.
Elle resta longtemps dans cette attitude, accablée et pensive, et un monde
de sensations nouvelles passa sur son cœur. Elle ne s'était jamais sentie si malheureuse ; un profond déchirement s'opérait en elle : tous les liens qui l'attachaient à la vie semblaient se briser l'un après l'autre.
Quelques larmes tombèrent de ses yeux.
Une amertume sans nom emplissait sa pensée ; un malaise indéfinissable s'empara d'elle : elle eut besoin de toute sa force pour ne poini éclater en sanglots.
Chose étrange cependant, et que l'on chercherait vainement à expliquer.
A ce moment, oii la pauvre enfant rompait ainsi violemment avec le passé, à ce moment où les larmes remplissaient ses yeux et voilaient ses regards, ce n'était point vers Octave que s'envolaient ses regrets, ce n'était point à cette union, devenue impossible, que s'adressaient ses larmes et ses sanglots. Jusqu'alors, Risette n'avait rien compris de ce qui se passait dans son propre cœur ; l'abandon d'Octave avait pu seul Téclairer ; ce n'est pas lui qu'elle aimait.
Aussi, quand, après avoir longtemps rêvé, elle releva enfin le front, et s'aperçut qu'elle était seule et que Marcel n'était pas revenu, une immense inquiétude grandit en elle, et son regard troublé plongea vivement dans le verger.
Mais le verger était désert... le chien de la ferme dormait, étendu sous les rayons ardents d'un soleil du midi : tout, à l'entour, était calme et silencieux.
Risette sentit son trouble augmenter et un frisson passa sous ses cheveux.
Marcel était parti !
Il avait cru, lui aussi, à sa faute ; il avait entendu le fatal aveu tomber de ses lèvres, il s'était enfui sans en entendre davantage.
Il n'avait pas voulu adresser des reproches à Risette; à quoi bon?... la faute commise creusait un abîme infranchissable entre eux. Il ne l'aimait plus... Qui sait, il la méprisait peut-être maintenant.
Cette pensée était trop douloureuse ; Risette n'y put tenir plus longtemps ; elle appela la maîtresse de la ferme, lui remit l'enfant dans les bras, et courut au dehors. Elle avait la tête en feu, ses oreilles bordonnaient, son cœur battait avec précipitation.
Au détour d'une allée, elle aperçut Marcel assis à quelque distance, sur un banc do gazon, le front caché dans les mains. Elle s'arrêta.
Cependant, au bruit de ses pas sur le sable, Marcel avait relevé la tête, il ne s'attendait point à la voir; en la reconnaissant, il poussa un cri et courut à elle. — Vous! dit-il avec un fol élan, vous ici...
— Puisque vous ne venez pas vers moi, répondit la jeune fille, il faut bien que je vienne vers vous.
Marcel la regardait fixement comme pour s'assurer qu'elle ne le trompait pas. '
— Mais votre enfant?... demanda-t-il d'une voix tremblante. Risette ferma les yeux et rougit.
— Ah! pardon, mademoiselle, repixt Marcel presque aussitôt, pardon je ne veux ni vous faire honte ni vous faire peur, et la preuve, c'est rue je n'attendais que le départ de M. Octave pour aller vous trouver et causer avec vous.
Le visage de Risette resplendit et un frais sourire revint égayer ses lèvres.
— Eh bien ! dit-elle aussitôt, nous sommes seuls, Marcel, nous pouvons causer; me voici prête à vous écouter : que voulez-vous me dire?
Marcel parut réfléchir un moment, puis il reprit bientôt d'une voix lente et grave :
— Quoique je n'aie entendu que quelques mots de votie entretien avec M. Octave, dit-il, je sais tout ce que j'ai à apprendre... Il y a dans votre passé un secret que je ne veux point approfondir ; il ne m'appartient pas de vous en demander plus que vous n'en voulez dire; je vous aime assez et je vous respecte trop pour cela; je veux bien croire à un malheur, je ne croirai jamais à une faute. — Et puis, vous avez été malheureuse, et c'est un titre de plus à la sympathie de ceux qui vous aiment. Ecoutez-moi donc, Risette, et répondez-moi avec franchise comme une sœur répondrait à un frère : Le père de cet enfant que je voyais tout à l'heure dans vos bras, oij est-il, à cette heure ?
— Il est mort, répliqua Risette.
— Et c'est vous seule qui en prenez soin ?
— Moi seule...
— Cependant, votre travail doit suffire à peine ?
— Oh ! les privations que je me suis imposées ont été la source de mes plus douces joies.
— Et puis, vous l'aimez tant, n'est-ce pas?
— Comme sa mère...
— Ça se conçoit...
Risette eut un sourire singulier. Marcel devint soucieux.
— Cependant, poursuivit-il, ce que vous faites-là n'est guère raisonnable. A votre âge. Risette, on no pense pas qu'on doive jamais mourir; mais ou peut tomber malade, cependant; on peut rester de longs jours, de longs mois sans travailler ; je connais cela ; la misère c'est quelque chose d'affreux, à Paris surtout. . . Vous avez seize ans, une belle santé, une gaieté sereine; tout est pour le mieux. Mais que deviendrait ce pauvre cher enfant, le jour où vous tomberiez malade? Vous n'y avez peut-être jamais songé!
— Jamais...
— Cela peut arriver^ cependant.
— C'est vrai.
— Eh bien... pardonnez-moi, mais, depuis une heure, cette pensée ne m'est pas sortie de l'esprit.
— Bon Marcel !
— Et je me disais qu'il fallait à tout prix vous prémunir contre le danger d'un pareil avenir.
— Mais quel moyen?...
— Un mariage.
— Me marier, moi? fît Risette.
Et, en disant cela, elle remua la tête d'un air ironique.
— Savez-vous qu'il faudrait bien du dévouement pour devenir mon mari, répondit-elle.
— Je comprends vos appréhensions, répliqua Marcel en souriant, et après quelque hésitation, mais le secret pour sortir d'une pareille situation est tout entier dans le choix que vous ferez.
— C'est difficile?
— Pas autant que vous pensez.
— Qui voudrait de moi, maintenant?
— L'homme qui vous aimerait.
— Et qui m'aimerait assez pour accepter une pareille mission ?
— Moi, Risette.
— Vous ?
Risette croisa ses deux bras sur son cœur, comme pour en comprimer les battements, et deux larmes coulèrent silencieusement le long de ses joues.
— Ainsi, dit-elle à Marcel, vous auriez le courage de me prendre pour femme?
— Je n'ai jamais fait d'autre rêve.
— Et vous le feriez sans regret?
— Comme sans crainte.
— Merci, Marcel, je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, et ce qui s'est passé aujourd'hui a fait la lumière dans mon cœur. Et moi aussi, Marcel, je vous aimais ! Je puis le dire maintenant, je l'ignorais hier encore ; je le cachais à tous, je me le cachais à moi-même; mais je vous aimais, je le sens bien; mes inquiétudes, quand je ne vous voyais pas, ma tristesse quand je vous trouvais soucieux, mon émotion à chaque rencontre, l'isolement qui se faisait autour de moi quand je vous quittais, tout cela c'était de l'amour ! Oh ! je vous aimais, et je regrette presque à cette heure de vous avoir trompé aujourd'hui, car vous avez dû bien souffrir !
— Que voulez-vous dire? s'écria Marcel, dont loul lètre se prit à tressaillir sur ces derniers mois.
Risette eut un fin et doux sourire.
— Cela veut dire que vous êtes plus heureux que vous ne le pensez, et que cet enfant n'est pas à moi..
— Est-ce possible?
— Vous allez peut-être le regretter?
— 0 Risette I Risette !
Marcel saisit les deux mains de la jeune fille et les baisa avec transport.
— C'est une bien triste histoire, reprit Risette; une histoire d'amour que la mort a cruellement dénouée. Une pauvre fille qui avait mon âge, qui était douce et confiante comme une sainte, et qui s'est un jour laissé séduire, — Une faute qu'elle paya de sa vie. — Oh! je l'ai pleurée, Marcel... Elle ne connaissait que moi au monde, et je n'avais pas d'autre amie; j'étais près d'elle quand elle mourut... Elle souffrait depuis longtemps, moins peut-être de la maladie qui la tuait, que de l'idée qu'elle allait laisser seul et sans appui un pauvre être qui n'avait pas demandé à vivre... Je lui promis que je tiendrais lieu de mère à son enfant, et que je travaillerais pour lui, comme elle l'aurait fait elle-même... voilàmon secret,Marcel; je ne l'ai dit à personne qu'à vous; il ne m'appartenait pas d'ailleurs.. El puis, je voulais savoir avant, si mon fils adoplif trouverait un père dans l'époux que je choisirais.
Que pouvait répondre Marcel à cette révélation ?
Rien assurément.
Il était ivre de joie et de bonheur; il prit follement Risette dans ses bras et la tint longtemps étroitement pressée sur son cœur.
Malgré le dévouement dont il avait fait preuve, il n'était pas fâché que la chose tournât de la sorte. Pour rien au monde il n'eût voulu le dire à Risette, mais en réalité, il n'en pensait pas moins. Certes, il eût aimé l'enfant de Risette, puisqu'il l'avait promis, mais au demeurant, il préférait que cet enfant fût à une autre. Tout le monde à sa place eût pensé comme lui.
Un mois après, Marcel et Risette étaient mariés. Il n'y a pas un an de cela ; la lune de miel dure encore. — Toute la semaine, le petit ménage travaille avec la belle ardeur de l'amour ; on se lève de bonne heure et 1 on se couche tard ; depuis le matin, jusqu'au coucher du soleil, c'est une chanson et un rire conti-
nuels... Risette est gaie, Marcel est heureux... Le moyen de s'ennuyer après cela ?
Seulement, le dimanche tout se tait. La mansarde devient muette, les fenêtres demeurent fermées, il n'y a plus personne au nid, les oiseaux ont pris leur volée. — Où s'en vont-ils ainsi?... Qui le sait?
Pour nous, qui n'avons aucun intérêt à l'apprendre, nous croyons devoir nous arrêter ici.
Nous n'avons voulu parler que du dimanche de Risette, celui de madame Marcel ne nous appartient pas,