LUI
Depuis le malin. Charles Gardinet était au dépôt de la préfecture. C'est là que chaque jour la police amène les malfaiteurs qu'elle a cueillis dans la journée ou au cours de la nuit.
On ne reste pas au dépôt. C'est une sorte de caravansérail où l'on ne fait
que passer. Il y règne un mouvement, un va-et-vient continuel de tout ce que la capitale contient de réfractaires ou de criminels.
La police a promené sa drague dans les bas-fonds sociaux ; les postes des différents commissariats ont reçu le produit de cette pêche quotidienne, et à l'heure réglementaire les paniers à salade emportent à la préfecture les nombreux contingents du vol, de la débauche et du crime.
Un lieu sinistre et d'un aspect spécial.
On assure qu'il s'opère à Paris, à peu près cinq cents arrestations par jour.
Pour l'observateur, à certains jours, le dépôt est en quelque sorte une représentation exacte des vices et des passions qui rongent notre corps social, — un musée Dupuytren d'ordre moral.
Nous avons dit que l'on ne faisait que passer au dépôt de la préfecture.
Les malfaiteurs qui y sont écroués n'y restent, en effet, que le temps rigoureusement nécessaire pour que le petit parquet \e,\n idi.^sQ subir un interrogatoire sommaire, établisse autant que possible leur identité, et détermine approximativement le délit qui leur est reproché.
Gela fait, les prévenus quittent la préfecture... laissant la place à d'autres, et vont attendre à Mazas ou ailleurs que l'instruction commence.
lly a au dépôt trois salles communes, dont deux sont affectées aux hommes et dont la troisième est réservée aux femmes.
En outre, il existe un grand nombre de cellules simples ou doubles.
L'aménagement est partout le même.
Dès que l'on a mis le pied dans cet établissement, toute distinction cesse. Vous aviez un nom, vous n'avez plus qu'un numéro. Vous n'êtes encore ni coupable ni même accusé, mais vous êtes prévenu!
Chose redoutable I
Les cellules sont situées au rez-de-chaussée, à droite et à gauche d'un large couloir où rôdent à toute heure de jour ou de nuit les gardiens préposés à la surveillance.
Dans la lourde porte, qui ferme chaque réduit sombre, un guichet reste éternellement ouvert.
Vous ne pouvez faire un geste de révolte ni proférer une parole de défaillance, sans qu'à l'instant même, geste ou parole ne soit surpris et retenu.
Vous ne vous appartenez plus, vous appartenez à la justice.
C'est un engrenage. Le mouvement est donné... il faudrait un miracle pour l'arrêter.
Cette situation est effrayante pour l'innocent... elle est effroyable pour le coupable...
Depuis le matin, Cardinet n'avait pas entièrement repris possession de luimême.
l^îiiHiiiiiiiiiiiiinmiMuiiiimniMii.mMiiimuiiiiiii^miviit'ininiiiiniiiiiiiiiiiiiiiM^
Par un moment [ilein d'oubli, le vicomte l'attira contre sa poitrine.
Dans les premiers moments même, il avait cru qu'il allait devenir fou.
Etre enlevé ainsi brusquement au bruit de la vie parisienne dans ce qu'elle a de plus excessif et de plus attrayant, et se retrouver tout à coup, sans transition, entre les murs d une cellule silencieuse, où l'air pénètre à peine, et où l'on sent à tout instant peser sur soi le regard d'un gardien soupçonneux, il n'en fallait pas tant pour perdre la raison.
Cependant il finit par se calmer.
Les émotions de la nuit l'avaient brisé, et en dépit de sa fatigue, il avait pu reposer quelques heures.
LlV. 38. A. Fayard, éditeur.
Quand il se réveilla, un rayon de soleil, glissant à travers l'étroite meurtrière qui simulait une fenêtre, jouait sur les murs de la cellule et en atténuait un peu le sombre aspect...
Il sauta de son lit et fit quelques pas.
Il était plus calme, mais sa situation ui apparaissait néanmoins dans toute son horreur.
Qu'allait-il faire? que pouvait-il tenter?
Rien.
Il était perdu... sans espoir... et c'est la prison... le bagne qui l'attendait!...
Le temps de la réflexion fut très court... il y avait à peine une demi-heure qu'il s'était levé... quand la clef grinça dans la serrure, et que le guichetier poussa la porte massive.
Il frissonna.
— Numéro 24 ! appela le guichetier.
Le numéro 24, c'était Cardinet...
Il sortit.
Il y avait là un garde de Paris, qui lui passa au poignet cette petite chaînette que l'on appelle le cabriolet, en terme de police, et qui l'emmena, sans même lui dire oii il le conduisait!
Cardinet se laissa faire.
C'était d'ailleurs un homme sans énergie et absolument passif : un jour, il avait rencontré Lombard sur sa route, et il l'avait suivi. Une fois engagé dans la voie fatale, il était allé jusqu'au bout.
Quelques minutes plus tard, il comparaissait devant le substitut du procureur impérial.
L'interrogatoire ne dura que peu de temps... il fut presque banal, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Sur un point seulement, un incident se produisit, qui reporta Cardinet dans un ordre d'idées tout nouveaa et auquel, jusqu'alors, il ne s'était pas arrêté.
Après avoir adressé les questions d'usage, et sollicité les renseignements qui devaient servir de premiers éléments à l'instruction, le magistrat enveloppa le prévenu d'un regard vif et prompt.
— Yous venez de déclarer, lui dit-il d'un ton bref, que vous vous appelez Charles Cardinet.
— Oui, monsieur... répondiÉ ce dernier.
— Cependant, nous avons quelque raison de croire que ce n'est là qu'un nom d'emprunt, destiné à dissimuler votre nom véritable.
— J'ai dit ce que j'avais à dire.
— Vous êtes résolu à ne faire sur ce point aucun aveu à la justice.
— Qu'importe que je m'appelle du nom de Cardinet ou d'un autre, puisque je me reconnais coupable des principaux faits qui me sont reprochés.
— Vous n'ignorez pas que nous avons des moyens sûrs pour établir tôt ou tard votre identité... ne serait-il pas plus simple que, de vous même...
— Je vous laisse le soin de découvrir la vérité.
— Alors, vous persistez dans votre refus.
— Je n'ai rien à ajouter.
— Gela suffit... Vous pouvez vous retirer.
Sur un signe du magistrat, le garde de Paris passa une seconde fois le cahriolet au poignet de Cardinet et le ramena au dépôt, où il fut aussitôt réintégré dans sa cellule.
Le malheureux y rentra avec des sentiments bien diflérents de ceux avec lesquels il en était sorti quelques instants auparavant.
Maintenant il ne songeait plus qu'aune chose... c'est que d'un moment à l'autre, on allait apprendre qu'il ne s'appelait pas Charles Cardinet, mais bien Henry de Graçay-Chambrun.
Et l'image de son père et celle de Réjane passèrent devant son regard épouvanté.
Ce fut horrible!...
Cette fois, c'était bien la honte et le déshonneur pour le vieillard et pour l'enfant, et à l'impasse redoutable où il se sentait acculé, il n'y avait plus d'issue possible.
Il resta longtemps, assis sur sa couchette, l'œil fixe, l'esprit hanté par mille fantômes.
Il ne respirait plus qu'avec peine, une sorte de râle sifflait dans sa gorge ; il eût voulu pleurer, il ne pouvait pas.
Tout à coup il poussa un cri, et sa chair se prit à frissonner.
Puis, le corps tendu, les pupilles dilatées, il prêta l'oreille.
Qu'avait-il entendu?...
Un murmure... un souffle — mais tout son sang s'était figé dans ses veines...
Car ce murmure ou ce souffle lui avait apporté comme un écho de la voix de son père !...
Ce ne pouvait être qu'une erreur, une hallucination. C'était impossible... invraisemblable... un rêve cruel qu'il faisait tout éveillé...
Et pourtant!
Pendant qu'il écoutait, le bruit s'était rapproché... Maintenant il entendait le guichetier s'avancer à l'appel du directeur du dépôt, et, presque aussitôt, la clef tourna pour la seconde fois dans la serrure, et la porte roula sur ses gonds.
Cardinet prit son front dans ses mains et se laissa tomber à genoux.
Le général venait d'entrer dans la cellule...
— Mon père ! mon père ! balbutia le malheureux, avec un sanglot déchirant. . .
Le général eut un geste farouche.
— Ah! taisez-vous ! interrompit-il d'une voix rude, ne donnez pas le soupçon du lien de parenté qui nous unit au gardien qui veille à cette porte.
Puis il reprit après un court silence :
— Le temps qui m'a été accordé, dit-il, est d'ailleurs très limité, et nous avons des résolutions graves à prendre ; relevez-vous et écoutez-moi.
Henry obéit; il se leva et alla s'adosser à la couchette sans oser lever les yeux sur le général.
Ce dernier poursuivit :
— C'est ce matin, dit-il, que j'ai appris votre arrestation^, je savais, depuis quelque temps déjà, que vous étiez à Paris, et que vous y viviez sous le nom de Cardinet... Moi qui vous connais, je ne doutais pas qu'une catastrophe ne fût prochaine, mais je ne la croyais pas imminente... le récit de ce matin a été comme un coup de foudre, et c'est à peine si je pouvais y ajouter foi... il l'a bien fallu cependant...
— Si vous saviez !... voulut dire Henry.
— Ne m'interrompez pas... dès que le doute n'a plus été possible, dès que j'ai compris que la honte était consommée, et que sous votre nom d'emprunt on ne tarderait pas à lire le nom honorable que vous n'avez plus le droit de porter... Alors, mon parti a été vite pris.
— Qu'avez-vous fait?...
— Jai demandé au procureur impérial une audience qu'il m'a accordée; je lui ai dit que vous étiez mon fils, que je désirais vous parler... et ce magistrat^ qui est père, lui aussi, a eu pitié de mes larmes, et s'est rendu à ma prière.
— Mon Dieu !
— Nous voici donc en présence encore une fois... mais il ne peut plus y avoir, à cette heure, ni hésitation ni compromis... et je viens vous demander ce que vous comptez faire...
Henry releva timidement le front, et son regard osa affronter celui du général.
— Je ne comprends pas!... dit-il d'un ton vague.
— J'ai l'intention d'être explicite, et vous comprendrez, je l'espère... Le crime pour lequel vous avez été arrêté est, paraît-il, manifeste... vous avez volé des sommes considérables qui vous avaient été confiées... et vos aveux, sur ce point, ont été des plus complets.
— Sans doute...
— Selon la marche régulière des choses, vous allez prochainement vous asseoir sur les bancs de la cour d'assises, et vous serez condamné au bagne!.., eh bien, je suis venu vous dire — et retenez bien mes paroles — je suis venu vous dire qu'il ne faut pas que cela soit!
— Mais quel moyen? interrogea anxieusement le malheureux.
— Il y en a un.
— Dites!... ah! dites.
Et je ne sais quel espoir insensé illumina tout à coup son reg^ard et fit resplendir son visage.
Le général remarqua ce mouvement, et il eut un froncement énergique des sourcils.
— A quoi songez-vous donc? dit-il d'un ton âpre et g^lacial, et quelle pensée vous est venue ?
— Mon père!...
— Le père a disparu... il ne reste plus que le juge !... et celui-ci sera implacable et terrible, autant que l'autre a été indulgent el faible.
Henry baissa la tête... et ne répondit pas. Le général poursuivit :
— Je vous ai sauvé dix fois de l'infamie, dit-il, espérant toujours vous ramener aux sentiments d'honneur qui sont la tradition de notre famille. Pour vous, j'ai compromis ma fortune, et ce qui m'était plus cher et plus sacré, celle de votre sœur ! Rien n'a pu vous toucher, ni la honte ni le désespoir que vous répandiez sur ce foyer qui avait abrité vos premières années! Eh bien, la mesure est comble aujourd'hui, le temps de la faiblesse n'est plus, et l'heure de la justice a sonné.
Il eut un moment de silence fort court, puis M. de Graçay reprit :
— J'ai à vous parler de votre sœur, dit-il.
— Réjane!
— La pauvre enfant a conservé la sainte affection fraternelle qu'elle vous avait vouée... et le soupçon des désordres auxquels vous vous êtes abandonné n'a pas même effleuré sa pensée... Il faut donc qu'elle ignore toujours... qu'elle ne sache jamais à quel degré d'abjection vous êtes tombé... eije ne veux pas que le souvenir de votre passé... puisse éternellement peser sur son avenir.
— Ah! que dois-je faire pour cela?...
— Je vais vous le dire... écoutez-moi? Hier il s'est passé une chose grave... dont doit dépendre le bonheur de votre sœur!...
— On a demandé sa main?
— Oui.
— Le vicomte d'Epernon?
— Vous savez cela?
— On me l'a dil... Je l'ai appris... et dans la douloureuse situation où je me trouve... si je pouvais.
— Vous pouvez assurer son bonheur.
— Moi!
— Vous seul.
— Comment?
Son regard interrogea le général.
— Le vicomte d'Epernoa sollicite la main de Réjane, continua M. de Gracay, et il n'a pas reculé devant les tristes révélations qui lui ont été faites à cette occasion... il a généreusement persisté dans sa demande, même depuis qu'il sait qu'il doit épouser la sœur du banquier Cardinet?
— Eh bien?
— Eh bien... le vicomte a sa manière chevaleresque de comprendre et de pratiquer l'honneur, mais moi j'ai la mienne aussi, et jamais, dans l'état présent, je ne consentirai à une pareille union.
— Cependant...
— Ah! sans doute, l'amour de M. d'Epernon est assez puissant aujourd'hui pour dédaigner les considérations devant lesquelles s'arrêterait un cœur moins élevé. Mais, demain, dans quelques semaines, quand les débats de la cour d'assises auront livré notre honte à toutes les publicités malsaines ; quand l'arrêt de la justice vous aura retranché de la société et qu'à toute heure du jour sa pensée se reportera vers le sinistre pénitencier où vous expierez votre passé criminel, l'amer regret d'une générosité irréfléchie pèsera sur son esprit, son amour se glacera, et la vie de ma pauvre Réjane sera empoisonnée pour toujours. Je ne veux pas que cela soit !
Cette explication, donnée par le général, Henry de Graçay la comprenait fort bien, et il partageait les appréhensions de son père sur une union accomplie dans de semblables conditions.
Mais ce qu'il ne démêlait pas encore, ce qu'il cherchait vainement à deviner, c'était le moyen de conjurer le danger.
— Oui, vous avez raison, répondit-il, il ne faut pas que cela soit. Mais vous disiez tout à l'heure que moi seul je pouvais assurer le bonheur de Réjane.
— Je le répète!
— Je ne vois pas...
-r C'est que vous ne cherchez pas dans la droiture et dans l'honneur.
— Que voulez-vous dire?
Le général eut un moment d'hésitation... on sentait qu'il touchait au point solennel de cet entretien.
Il fit un effort énergique sur lui-même.
— Vous n'avez pas oublié, dit-il d'une voix ferme, la grande salle du château de Graçay-Chambrun, où sont placés les portraits de nos ancêtres, et vous
vous rappelez encore pcut-èlrc que, parmi ces porlrails, il en est un devant lequel nul ne passait sans s'incliner avec respect?
— Mon bisaïeul, le marquis de Graçay-Dufort.
— Lui-même...
— Je m'en souviens.
— Et vous rappelez-vous aussi la manière dont il est mort ?
— Mais...
— C'était en 93... année terrible ! le marquis, résistant à toutes les prières, avait voulu restera Paris... dans cet hôtel de la rue de Grenelle où il était né^ et où il avait vieilli... il était du nombre de ces aveugles sublimes dont aucune lueur sanglante ne peut éclairer la cécité volontaire... il était resté inébranlable dans sa foi, confiant dans son droit... n'admettant pas qu'il pût être atteint jamais par le cyclone révolutionnaire.
Un jour cependant son hôtel est envahi... par les hordes qui venaient d'assassiner Louis XYL La foule altérée de sang se répand à tous les étages de l'hôtel et arrive enfin à l'appartement qu'occupait le marquis...
Il était là... calme, altier, en apparence indifférent, et, quand les bandits se ruèrent dans sa chambre, il se leva et salua sans pâhr.
— Que me voulez-vous? demanda-t-il à ceux qui pouvaient l'entendre.
— Qu'il crie : Yive la nation et vive la République ! dirent aussitôt cent voix. Le marquis se contenta de sourire.
— Vive la France ! . . . et vive le roi !.. . répondit-il.
Et comme à ce cri un des forcenés l'avait rudement saisi à l'épaule :
— Prenez garde, l'ami... dit encore votre aïeul. Il venait de prendre sur son bureau un double pistolet d'arçon... il en dirigea le canon sur celui qui l'avait appréhendé et fit feu... puis, tandis qu'un tumulte effroyable s'élevait de la foule à cet acte inattendu, il tourna l'arme contre lui-même et se déroba par la mort au sort qui l'attendait. »
Henry de Graçay avait écouté ce récit avec une poignante émotion. Quand il eut fini, il baissa le front et garda le silence.
Pour la première fois, il venait de comprendre ce que voulait dire ce souvenir évoqué par le général, et tout son sang- se glaçait dans ses veines.
M. de Graçay n'était pas moins ému de son côté, et il détournait son regard, pour ne pas voir la pâleur mortelle qui s'était répandue sur les traits de son enfant.
Cependant cela dura peu dt; temps : les instants étaient précieux, l'heure accordée au général était presque écoulée.
— Vous ne répondez pas?... dit-il alors d'une voix mal assurée...
— Eh !... que voulez-vous que je réponde?... balbutia le malheureux Henry^
— Il faut prendre un parti.
— Mon Dieu!...
— Quand je me serai éloigné... il sera trop tard.
— Mais ce que vous demandez...
— C'est le seul refuge qui vous reste.
— Ah ! ma tête se perd.
— Je ne vous parle pas de moi, qui suis depuis longtemps résigné; mais... votre sœur.
— Réjane!
— Voulez-vous qu'elle meure de désespoir et de honte.
— Ne dites pas cela.
— Vous pouvez faire qu'elle vous plaigne. Préférez-vous qu'elle vous haïsse ou vous méprise!
Henry de Graçay se dressa effaré et fit quelques pas à travers la cellule.
Ses cheveux se hérissaient sous ses ongles affolés... Ses yeux, démesurément ouverts, projetaient des lueurs fauves autour de lui... Sa poitrine avait des sifflements sinistres comme à l'approche des affres de la mort.
On eût dit que le sol vacillait sous lui. Ses jambes flageolaient... il allait titubant ainsi qu'un homme ivre; il n'appartenait plus, pour ainsi dire, à ce monde!
— Soit! dit-il enfin d'une voix pleine de désordre... Vous le voulez, je le veux aussi!... Soit!... D'ailleurs j'ai assez de cette vie odieuse que je traîne depuis si longtemps !... Et puis... je ne pensais plus à la pauvre et chère enfant... tandis que maintenant... je ne pense plus qu'à elle... Réjane... ma bonne petite Réjane !... Mon Dieu!... comme j'aurais voulu l'embrasser une fois encore...
— Y pensez-vous?...
— Ah!... songez-y vous-même, c'est horrible. — Si vous saviez comme je l'aime, depuis hier!... Mais vous avez raison, il faut qu'elle soit heureuse... Il ne faut pas qu'elle soupçonne jamais... et je vous jure... Seulement, je suis surveillé étroitement... demain, je serai transféré à Mazas... et là....
— Aussi ne devez-vous pas remettre à demain...
— Mais je n'ai aucune arme...
— J'ai tout prévu!
— Comment?
— Et je vous apporte... dans ce flacon... une mort prompte et sûre.
En parlant ainsi, M. de Graçay présenta à son fils un flacon de cristal qu'il venait de tirer de sa poche.
Un sanglot monta à la gorge de Henry, qui instinctivement fit un geste d'horreur.
— Cette heure est terrible entre toutes!... balbutia-t-il, saisi d'une épouvante sans nom. Ah! Dieu me pardonnera-t-il, au moins?..
Il prit le flacon d'une main fébrile.
Puis approchant le Ûacou de sa bouche, il le vida d'un trait. ^Page 3UiJ)
— Mourir... c'est cela! continua-t-il, sans avoir peut-être tout à fait conscience de ce qu'il disait; Réjane... ma douce petite sœur, c'est pour toi, pour toi, entends-tu : ne m'oublie pas surtout! aime-moi toujours, conserve mon souvenir dans ton cœur si tendre et si bon!... moi, je ne te verrai plus et mes lèvres ne presseront plus ton front pur... mon Dieu!
Il se tourna alors vers M. de Graçay.
— J'ai été bien coupable, ajoula-t-il, mais je meurs avec J'espoir que vous me pardonnerez un jour tout le mal que je vous ai fait!
LtV. Î^O. a. Fayard, éditeur.
Puis, approchant le flacon de sa bouche, il le vida d'un trait.
A ce mouvement, le général plongea sa tète dans ses mains et s'adossa au mur pour ne pas tomber.
C'en était fait!...
M. de Graçay avait dit que le poison était prompt... et l'événement ne tarda pas à justifier son affirmation.
Deux minutes à peine s'étaient écoulées quand Henry proféra une plainte douloureuse.
Le général releva la tête.
Son fils était devant lui, le front baigné de sueur, l'œil hagard... la face contractée et livide...
Un frisson parcourut tous ses membres.
— Oh! je souffre, j'étouffe... murmura le malheureux, les dents serrées et la lèvre frangée d'écume.
Il sentait sa poitrine se déchirer... des voiles sombres passaient devant son regard... quelques secondes encore, et il allait mourir!... Il leva ses mains suppliantes vers M. de Graçay.
— Général... dit-il d'une voix brisée... Général... ne voulez-vous pas que je meure dans les bras d'un père...
M. de Graçay n'y tint plus, il se précipita vers le malheureux qui allait rouler à terre, et le retint dans une étreinte passionnée.
— Mon fils, mon enfant! dit-il en éclatant en sanglots, entends-moi, ne meurs pas ! Je t'aime et je te pardonne !
C'est tout ce qu'il put dire.
Un sourire d'une expression indéfinissable avait relevé les lèvres du moribond. Il s'affaissa presque aussitôt sur lui-même, et le général n'eut que le temps de le déposer sur sa couchette,
Il était mort foudroyé.
M. de Graçay attendit encore un instant, puis, quand il vit qu'il n'avait plus devant lui qu'un corps inanimé, il se rua vers la porte, gagna la cour du Palais de justice et sauta dans la voiture qui l'attendait dans la rue.
Un quart d'heure après, il était rue de Varenne.
Dans la situation d'esprit où il se trouvait, après la scène à laquelle il venait d'assister, il était bien résolu à aller s'enfermer dans sa chambre, et à n'en permettre l'entrée à personne sous aucun prétexte.
Mais il était loin de prévoir ce qui l'attendait.
Il avait à peine pénétré dans l'antichambre qu'il y rencontra Réjane, que le bruit de la voiture avait amenée là.
Réjane, le visage défait, les cheveux en désordre, en proie à une émotion qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler.
Martial l'avait suivie, essayant vainement de la calmer.
Le général s'arrêta stupéfait.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-il, troublé, malgré lui, par l'appréhension d'un nouveau malheur.
— Il y a, répondit Réjane, il y a qu'à l'heure où je vous parle, Contran mon Gontran bien-aimé est peut-être mort!
Et elle alla cacher sa tête sur la poitrine de son père.
Le général la regarda avec étonnement.
— Gontran!... mort... qu'est-ce à dire? fit-il sans comprendre...
Et il se tourna vers Martial, qui baissa les yeux sous le regard interrogateur de son ancien maître.
Réjane était déjà revenue à elle.
D'un geste vif et prompt, elle avait essuyé les larmes qui baignaient ses joues, et elle présentait au général une lettre qu'elle venait de tirer de sa poche.
M. de Graçay lut et frissonna :
La lettre était odieuse et anonyme.
Elle annonçait que la veille, au théâtre des Variétés, le vicomte d'Epernon s'était pris de querelle avec Bevcrley, et qu'une rencontre devait avoir lieu le jour même.
— Infamie!... balbutia le général on froissant la lettre entre ses doigts nerveux... quel est le misérable?...
Martial se rapprocha.
— Oh ! il est inutile de chercher, dit-il avec un froncement des sourcils... Moi, j'ai deviné tout de suite.
— Qui est-ce donc?
— Mademoiselle Dalbane.
— Ilerminie I...
— Elle était présente, hier, à la provocation... et elle a cédé à l'entraînement d'une aveugle jalousie.
— La malheureuse !
Le général rejeta la lettre.
Un sentiment nouveau venait de s'emparer de lui.
— Chère enfant! dit-il en baisant longuement au front la petite Réjane, la vie aura été bien cruelle pour toi, et tu ne sais même pas encore les rudes épreuves qui t'attendent peut-être... Mais il no faut pas ainsi l'abandonner toi-même.
Reprends courage... reviens à toi... et espère en la bonté de Dieu, que tu n'as jamais ofîensé...
— Mais il se bat... mon père... supplia l'enfant.
— Sans doute...
— On ne peut donc pas empêcher ce duel?
— Quel moyen?... Seulement ce n'est pas la première affaire dans laquelle Contran se trouve engagé... ses premiers duels ont toujours été heureux... il n'y a pas lieu de s'effrayer ainsi.
— Mon Dieu !
— Attendons.
— Oui ! et en attendant... voyez, je ne vis plus, et avant que nous apprenions l'issue de cette fatale rencontre, je serai morte d'inquiétude et d'épouvante! Et puis^ tenez! est-ce un pressentiment, un avertissement?... Si vous saviez!... On ne m'avait rien dit, je ne me doutais de rien, et pourtant, depuis ce matin, il me semble qu'il y a de sinistres menaces dans l'air, et je sens autour de moi comme l'appréhension d'un malheur.
M. de Graçay tressaillit.
— Que signifie?... murmura-t-il profondément troublé.
— Est-ce que je sais! répliqua Réjane. On n'est pas maîtresse de ça, mais j'ai peur; d'ailleurs, il y a une confidence que je ne vous ai pas faite et qui, depuis cette nuit, pèse bien lourdement sur mon cœur.
— Explique-toi.
— Je vous ai caché, ou plutôt je n'ai pas eu le temps de vous raconter que j'ai vu Henry...
— Toi!
— Je vous dirai cela, longuement, un autre jour, quand nous serons plus calmes. Mais dès à présent je puis vous confier que je l'ai vu, cette nuit, et que je lui ai promis...
— Quoi ! quoi !
— Ne me grondez pas, mon bon père, il vous a offensé cruellement, mais moi, qui connais votre cœur si bon, je sais bien que vous ne serez pas implacable, et que vous ne refuserez pas de lui ouvrir les bras le jour où il nous reviendra repentant et soumis.
— Que dis-tu ?
— Je le lui ai promis.
— Ah ! c'est trop ! Je n'en puis plus ! Assez !
Le général faillit tomber; Martial n'eut que le temps de le retenir dans ses bras robustes.
Réjane jeta un cri.
— Mon père? qu'avez-vous ? dit-elle en proie au plus violent désordre; j'ai donc eu tort de vous parler de Henry et d'intercéder pour lui ; c'est impossible.
vous l'avez toujours aimé, vous n'attendiez que son retour pour lui pardonner. Ah ! vous ne pouvez me tromper, moi ; et quand il viendra, je lui dirai...
— Tais-toi ! fit le général d'une voix mourante.
— Pourquoi...
— Par grâce, par pitié, no me tue pas avec de pareilles paroles ; tais-toi ! M. de Graçay promenait autour de lui son regard troublé de folie, et il semblait supplier sa fille et Martial dans l'état d'affaissement où il se trouvait.
Sans se rendre précisément compte de ce qui se passait dans l'esprit de son maître, Martial eut un vague instinct de la vérité, et il vint à son aide avec cette familiarité qu'autorisait le dévouement qu'il avait toujours témoigné aux châtelains de Graçay-Chambrun.
— Le général a raison, dit-il en s'adressant à Réjaue, et nous avons autre chose à faire en ce moment... si vous voulez bien me permettre d'exprimer mon sentiment, je suis d'avis de me rendre immédiatement, rue de la Chaussée d'Antin, pour y prendre des nouvelles de M. le vicomte... ou attendre que l'on y connaisse l'issue du duel... Ne jugez-vous pas, mademoiselle, que c'est encore le parti le plus sage?
Un éclair de joie illumina le visage de Réjane... Elle avait bien envie de sauter au cou du vieux serviteur.
— C'est cela... c'est cela ! dit-elle... et si mon père le permet...
— Monsieur le général m'y autorise-t-il?
— Oui... mon ami, répondit M. de Graçay... Va... fais diligence, et dès que le vicomte sera rentré, amène-le sans perdre de temps, car, moi aussi, j'ai à lui parler...
Martial ne se fit pas répéter cet ordre... et presque aussitôt il se jetait dans une voiture, et se faisait conduire rue de la Chaussée d'Antin.
Le vicomte d'Epernon était parti à quatre heures avec ses deux témoins, et la voiture qui les emportait avait pris la ligne des boulevards.
Pendant les premières minutes, Contran demeura un peu préoccupé, et Sosthène et Saint-Clair respectèrent son silence, ne s'étonnant pas qu'au moment d'une rencontre où il pouvait y avoir mort d'homme, l'un des acteurs se montrât légèrement soucieux.
On n'avait pas atteint le Château-d'Eau que le vicomte reprenait la complète possession de lui-même.
Sosthène en profita pour entamer la conversation, dans le but de ne pas laisser son ami à l'influence de pensées tristes.
— J'ai donné à votre cocher, dit-il, l'ordre de prendre par l'avenue Daumesnil.
— Où nous battons-nous? interrogea Contran.
— A cent mètres environ des tribunes du champ de courses.
— C'est parfait... en passant par l'avenue Daumesnil, nous raccourcissons de beaucoup le trajet.
Et Gontran ajouta un instant après :
— Vous avez bien réglé toute chose... n'est-ce pas? il ne s'agit point ici d'un duel banal : la cause en est sacrée, et la rencontre ne cessera que dans le cas où l'un des deux adversaires serait mis hors de combat.
— Gela a été convenu et accepté par Beverley.
— A la bonne heure... vous avez eu le soin de prévenir un chirurgien ?
— Précourt amènera celui de Beverley... et j'ai prié Darblay, qui est volrc ami, de vouloir bien se trouver à cinq heures au Heu du rendez-vous...
Gontran serra la main de Sosthène, et la conversation prit dès lors un autre cours.
— Gette première représentation des Variétés, dit Saint-Clair, aura été féconde en événements de tout genre... vous ignorez peut-être, mon cher vicomte, ce qui s'y est passé.
— Probablement! fit Gontran.
Et d'abord... l'arrestation d'un homme que tout le monde connaissait à
Paris, et dont la fortune, pour avoir été rapide, ne semblait pas moins solide...
— Qui cela ?
— Cardinet.
— Je l'ai apprise...
— C'est déjà quelque chose de passablement bizarre qu'une arrestation dans de pareilles conditions... mais l'autre est peut-être cent fois plus étrange encore.
— Qu'est-ce donc I
— Vous avez dû rencontrer quelquefois dans le monde un homme qui se faisait appeler le prince Lubiroff.
— En effet...
— Un moment, si je ne me trompe, il avait dû épouser la fille du banquier Dalbane.
— Précisément.
— Eh bien, il est acquis aujourd'hui que ce faux prince s'appelait tout simplement Lombard ; que c'était un voleur de jyri?no carteiio, et qu'il entretenait des relations d'affaires avec le susdit Cardinet.
— Alors il a été arrêté avec son complice? Saint-Clair fit un geste de dénégation.
— Pardieu!... la police est pavée de bonnes intentions, répliqna-t-il, et elle avait bien résolu de le mettre dans l'impossibilité de continuer son honnête commerce... Le théâtre était, hier soir, surveillé étroitement; on n'y pouvait faire un pas sans marcher sur un agent... Mais au moment oii il allait être appréhendé... notre homme a disparu sans que l'on ait pu savoir ce qu'il était devenu.
— Est-ce possible?...
— Cela est... de la salle il avait trouvé moyen de pénétrer sur la scène au
moment où j'y entrais moi-même., et bien qu'on ait, après le spectacle, fouillé tous les coins, depuis les dessous jusqu'aux cintres, on n'a pu le découvrir.
— Il se sera glissé parmi la foule, à la sortie.
— Les agents assurent que c'est impossible.
— Voilà qui est invraisemblable !.,. fit Gontran.
— C'est ce que tout le monde dit... mais en attendant... et jusqu'à présent, il s'est dérobé à toutes les recherches.
Tout en causant ainsi, les trois jeunes gens avaient franchi le boulevard, enfilé la rue de Lyon, et maintenant ils venaient de s'engager dans la rue Daumesnil.
Sosthène passa la tête à la portière et fit un mouvement.
— Qu'y a-t-il? demanda Gontran.
— Deux voitures, répondit Sosthène.
— Devant nous?
— A dix mètres environ.
La voie qu'ils suivaient a été ouverte sous l'Empire, pour mettre en communication plus directe le faubourg Saint-Antoine avec le polygone de Vincennes.
Elle est large, bien entretenue et permet d'éviter le long parcours par la barrière du Trône. Quand on se rend au champ de courses, le trajet peut s'effectuer par là en moins de vingt minutes.
Cinq heures sonnaient quand les trois voitures s'arrêtèrent à quelque distance des tribunes.
On était arrivé au lieu du rendez-vous.
Les témoins se groupèrent aussitôt ; ils convinrent rapidement entre eux des dernières dispositions, on fit le choix des épées et Sosthène et Précourt invitèrent Gontran etBeverley à s'approcher.
Gontran était fort pâle et un peu agité. Il y avait bien du trouble dans son regard.
Au moment où il avait aperçu Beverley, le souvenir de Réjane avait traversé son esprit, et son cœur s'était pris à battre avec violence.
Mais l'heure était solennelle et grave. Son intérêt lui commandait de réagir contre cette défaillance passagère, et de chasser énergiquement toute préoccupation.
Il tendit la main à Précourt et reçut l'épée de combat d'une main ferme.
Quant à Beverley, il était impassible et froid, et pas un muscle de son visage n'avait remué.
Il savait pourtant qu'il avait devant lui un adversaire qui en voulait à sa vie même, et qu'il serait sans pitié et sans générosité.
Cette perspective, si tant est qu'il y eût pensé, ne paraissait pas l'avoir touché.
Et quand, à son tour, il prit l'arme que lui offrait Sosthène. un œil exercé eût vu un pli railleur contracter sa lèvre inférieure.
Cependant Précourt venait d'engager les épées. — Il se relira alors de quelques pas, échangea un rapide regard avec ses amis, et donna le signal. Le combat commença.
LYl
Pendant la première minute, les deux adversaires ne firent, pour ainsi dire, que se tâter.
Les deux épées semblaient immobiles, et à peine, de temps à autre, les voyait-on remuer, comme sous l'influence d'un frissonnement magnétique.
Beverley et Gontran s'observaient.
Ils étaient tous deux à peu près d'égale force : plus d'une fois on les avait vus se mesurer dans la salle d'escrime de leur cercle.
Gontran avait plus d'élégance et une allure plus vive. Généralement, il engageait le fer avec une véritable furia qui déjouait ou déconcertait les parades troublées de son adversaire. C'est un jeu particulièrement brillant, bien fait pour provoquer les applaudissements de la galerie, mais qui présente plus d'un danger. Il est bien rare, en eflet, qu'en procédant de la sorte, on ne n'expose pas à des écarts involontaires, qu'on ne se découvre pas sans s'en douter, et l'adversaire habile, plus maître de soi, peut alors se frayer un chemin facile jusqu'à votre poitrine.
Le jeu de Beverley était plus sobre et, par conséquent, plus sûr. Il avait un poignet de fer, l'œil profond et clair, et ne laissait rien au hasard ni à la surprise.
Gontran avait-il réfléchi à tout cela?. . . on ne saurait l'affirmer : ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'étonnement des témoins, qui le connaissaient, et qui l'avaient vu souvent, le fleuret à la main, il sembla, pendant un instant, renoncer à l'attaque et attendre que Beverley commençât l'engajement.
Cela dura au plus une minute.
Puis, tout à coup, au même moment, les deux épées s'agitèrent, tandis qu'un éclair s'allumait à leur pointe sous les rayons obliques du soleil.
Beverley venait de dégager son arme, et l'on entendit aussitôt le grincement sinistre de l'acier.
Chacun devint attentif, sous l'empire d'une émotion véritablement poignante.
C'est qu'aussi il n'y avait plus à se faire illusion sur la gravité de la situation.
Ils avaient devant eux deux hommes résolus, que rien ne devait plus arrêter, et que la mort seule devait désormais séparer.
Les joues de Gontran, tout à l'heure pâles, s'étaient subitement colorées;
Beverley menaçait à chaque instant la poitrine de soQ adversaire. (Page 315.)
son torse- élancé s'était comme ramassé sur lui-même et ses doigts se crispaient siu' la poignée de son épée.
Beverley, lui, conservait en apparence la même impassibilité; son attitude ne s'était pas modifiée; seulement ses sourcils avaient une sombre expression, et son regard était devenu froid et glacé à l'égal de l'acier.
Contran venait de prendre l'offensive, avec une retenue prudente et des dégagements encore hésitants ; son épée allait et venait, tournoyant autour de celle
LiV. 40. A. Fayard, éditeur.
/il
deBeverley, et cherchant à l'éblouh' par ses provocations félines... à l'éblouir ou à le fasciner.
Un oubli... une distraction!... et l'arme se précipitait foudroyante...
Son adversaire veillait!.,.
Il ne ripostait pas encore... et se contentait de parer.
Aucun des mouvements du vicomte ne lui avait échappé... et jusqu'alors s'était constamment couvert d'une façon impénétrable...
Mais Gontran s'animait peu à peu... Son jeu devenait plus serré et plus pressant; trois fois déjà, sa pointe avait éraillé le linge de Beverley...
Un effort de plus, et c'en était fait de lui.
Tout à coup, plusieurs cris s'élevèrent du groupe des témoins, et Sancé courut à Beverley...
Gontran venait de se fendre — et, au moment oii il se relevait, on avait vu une goutte de sang rougir la chemise du gentleman.
— Vous êtes blessé ! . . . s'écria Précourt qui s'était précipité à la suite de Sancé. Beverley ébaucha un sourire .
— Une simple piqûre, à l'épaule!... répondit-il ;... c'est insignifiant...
— Peut-être serait-il prudent que le docteur...
— Allons donc!... ne vous occupez point de cela, messieurs, et veuillez, je vous prie, nous laisser continuer.
Sans ajouter une parole de plus, il fouetta l'air de son épée, et se mit en garde.
Il n'était plus le même.
Une pâleur de marbre avait envahi ses traits, sa lèvre était contractée ; quand son épée rencontra celle de Gontran, il eut un mouvement violent et farouche.
A son tour, il prit l'offensive.
Cette fois, le combat emprunta un accent tout nouveau, et chacun comprit que l'on touchait à un dénouement prochain et sanglant.
Ce qui s'était passé jusque-là n'était qu'un jeu d'enfant; maintenant, c'était bien le duel pressenti, voulu, implacable, à la suite duquel il devait y avoir mort d'homme.
• Les deux adversaires déployaient une ardeur égale.
On n'entendait plus que le souffle ardent de leur poitrine et le frémissement des deux épées auxquelles ils semblaient avoir communiqué leur haine et leur soif de vengeance !
Deux minutes s'écoulèrent de la sorte — deux minutes qui parurent, à tous, longues comme un siècle.
En se prolongeant dans de telles conditions, cette scène présentait un côté particulièrement sauvage qui rappelait les plus mauvais souvenirs de la barbarie... et vingt fois, Sancé et Sosthène, Précourt et Saint-Clair furent sur le point de se précipiter entre les combattants...
Mais cela ne se fait pas dans un pays civilisé et blesserait toutes les convenances...
Il fallait donc assister inactif à ce spectacle poignant.
Du reste, Fattcnte ne devait pas être longue.
Beverley multipliait ses dégagements et ses feintes, laissant à son adversaire à peine le temps de se reconnaître, et son épée tournoyait avec une rapidité vertigineuse, menaçant à chaque instant la poitrine de Gontran.
La piqûre qu'il avait reçue à l'épaule communiquait à son sang une chaleur de fièvre; son œil s'injectait de colère. Lui aussi avait hùte d'en finir.
Enfin un incident terrible se produisit.
Tout d'un coup, le combat cessa. Un frémissement d'horreur avait passé s'ur la chair de chaque spectateur. Beverley venait d'abaisser son arme, et le vicomte d'Epernon, le front livide, la lèvre 'décolorée s'était affaissé sur lui-même.
L'épée de son adversaire avait pénétré de quelques lignes au-dessous du cœur, et le malheureux avait roulé à terre.
Les deux médecins s'empressèrent autour de lui, déchirèrent la chemise ensanglantée et se penchèrent avides sur la blessure.
Le sang coulait à flots de la plaie béante. La blessure était des plus graves; mais l'infortuné respirait encore.
— Docteur! docteur! firent Sosthène et Saint-Clair. L'un des médecins mit un doigt sur ses lèvres.
— Silence! dit-il à voix basse.
— Mais il n'est pas tué !
— 11 n'est que blessé... seulement nous ne pouvons nous prononcer encore sur la gravité de son état, éloignez-vous donc, je vous prie... laissez-nous procéder au premier pansement, et faites avancer la voilure afin que nous puissions l'accompagner à son domicile... Si l'on peut le transporter chez lui... il recevra des soins plus efficaces qu'à Vincennes ou à Saint-Mandé.
Pendant que ce colloque rapide avait lieu, Gontran rouvrait les yeux et promenait son regard autour de lui.
Il ne se rappelait rien... il se crut un moment le jouet de quelque rêve.
— Oii suis-je? demanda-t-il d'une voix faible.
— Près de vos amis les plus dévoués .. répondit le docteur.
— Que s'est-il donc passé... qu'est-ce que j'éprouve... ah! c'est vous, docteur... attendez que je me lève...
— Ne bougez pas.
— Pourquoi?...
— Vous êtes trop faible.
Gontran essaya de faire un mouvement, mais une atroce douleur le saisit. Il aperçut le sang qui avait rougi son linge, et la vérité lui apparut dans toute son horreur.
Un sanglot monta à sa gorge.
— Calmez-vous ! commença le docteur.
— Oh ! Réjane, pauvre Réjane, murmura Contran pendant qu'une larme coulait le long- de ses joues.
Il n'en put dire davantage.
11 était à bout de forces. Une cruelle sensation sillonna son cœur, et tournant un dernier regard vers le docteur, il laissa rouler sa tête entre ses bras.
— Profitons de ce moment de répit, fit le médecin à son confrère; la voiture est là, — le mieux est de le transporter à Paris.
— Vous avez raison.
— Ne perdons pas de temps.
Chacun s'empressa de se rendre à l'invitation des hommes de l'art. On coucha Contran dans la voiture ; un des médecins prit place à ses côtés, et un instant plus tard le funèbre cortège se mit en route.
Le même soir, vers huit heures environ, un homme débouchant du passage Jouffroy se dirigea vers l'un des deux kiosques qui s'élèvent sur le trottoir et, ayant demandé le Soir, prit le journal que la buraliste lui offrit en échange de quinze centimes et alla s'adosser pour le lire, sous les becs de gaz du café Mazarin.
C'était' un homme de forte corpulence, trapu, le visage rasé de frais, dont l'œil gauche était orné d'une énorme loupe.
Il portait un chapeau à larges bords, un paletot orné d'un collet d'astrakan, un pantalon dont la façon rappelait ceux des zouaves, et sur le gilet qui couvrait sa large poitrine s'enroulait une lourde chaîne d'or, dont l'extrémité disparaissait dans sa poche de côté.
Une fois adossé au mur, il déplia le journal, et son regard se porta avec une certaine vivacité sur la partie consacrée plus spécialement aux nouvelles du jour.
Yoici ce qu'il lut :
« Première représentation des Variétés^
« La solennité qui a eu lieu hier au théâtre du boulevard Montmartre restera célèbre dans les fastes dramatiques, moins peut-être par le succès que viennent de remporter MM. Meilhac et Halévy, assistés de Jacques Offenbach, que par les incidents bizarres, incompréhensibles, qui se sont accomphs pendant cette représentation.
« Nous raconterons succinctement les faits, nous réservant d'y revenir plus longuement demain; mais nous n'avons pas voulu passer pour mal informés, en ne publiant pas dès à présent les renseignements que nos reporters ont recueiUis dans le cours de la journée.
« Parmi les événements singuliers dont nous avons parlé et qui ont ému l'opinion publique, il faut placer, en première ligne, l'arrestation de M. C. C, un banquier bien connu au boulevard, et qui avait fait, dans ces derniers mois, une fortune si rapide. On comprend la discrétion qui nous est imposée ; C. C. est en ce moment au Dépôt, d'où il va être transféré à Mazas, L'instruction est commencée, et nous ne voudrions pas entraver l'action de la justice en initiant le public aux racontars qui nous sont parvenus depuis hier. Nous y reviendrons d'ailleurs quand il n'y aura plus d'inconvénient à le faire, et nos lecteurs apprécieront notre réserve comme il convient.
« La seconde affaire est plus mystérieuse, mais non moins grave :
« Il s'agit d'une querelle survenue entre deux jeunes gens appartenant au meilleur monde, MM. B... et d'E..., à la suite de laquelle une rencontre aurait été décidée.
« On nous assure que la rencontre a eu lieu à l'heure où nous mettons sous presse, et nous ne pouvons encore en faire connaître le résultat.
« Quant au troisième incident, c'est, s'il nous est permis de nous exprimer ainsi, la note gaie de cette série d'aventures.
« Tout le monde, à Paris, a connu le prince Lubirofî qui habitait un splendide hôtel aux Champs-Elysées, où il menait une existence qui témoignait de ressources exceptionnelles que peut seule donner une fortune de nabab.
« Le prince était reçu dans les meilleurs salons... et ses amours ont eu quelquefois un retentissement de prodigalité qui l'avait mis fort à la mode.
« Eh bien, voyez quelle surprise nous réserve la vie parisienne !
« Il parait que le prince n'était qu'un audacieux voleur qui avait été signalé depuis quelque temps à la police, et que l'on devait arrêter hier aux Variétés avec accompagnement de musique.
« Toutes les mesures étaient prises; mais l'on n'avait oublié qu'une chose, qui était de s'assurer préalablement du consentement du prince.
« Ce singuher personnage a-t-il vu là un manque d'égards ? a-t-il craint plutôt de devenir la cause d'un scandale qui eût troublé la représentation?... Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après avoir à moitié étranglé dans sa loge l'agent de police chargé de l'arrêter, il a passé de la salle sur la scène, et que depuis on n'a pu encore le retrouver.
« Se cache-t-il dans quelque coin obscur des cintres, ou dans les ténèbre des seconds dessous... on l'ignore.
« Mais on fait bonne garde. Le théâtre est depuis hier cerné parles escouades de la police, et nul doute qu'il ne tombe bientôt entre les mains de ceux qui le cherchent. »
Quand il eut fini, l'homme haussa les épaules et fit entendre un gloussement plein d'ironie.
Puis il replia le journal, le fit disparaître dans sa poche et se dirigea vers la Madeleine.
Cet homme, c'était le prince LubirofT ou Lombard... et voici comme il se trouvait à cette heure... libre... et lisant son journal sur le boulevard.
Nous avons laissé Lombard au moment oi^i il venait de s'arrêter à la porte du magasin des accessoires, situé au fond de la scène des Variétés.
A ce moment, le magasin était désert... on jouait le troisième acte, et les préposés, désormais dégagés de toute responsabilité, étaient allés prendre Tair ou fumer une cigarette dans la cour du théâtre.
Une idée subite traversa alors le cerveau de Lombard.
Personne ne l'observait... chacun, plus ou moins directement intéressé, s'était porté sur la scène, attendant le dénouement de la pièce... S'il parvenait à découvrir une cachette favorable, c'était un répit de vingt-quatre heures qui lui était accordé.
Et vingt-quatre heures, pour un homme de sa trempe, c'était le salut!
Il descendit quelques marches et pénétra dans le magasin.
Nous l'avons dit, il y avait là un amoncellement confus de tous les objets hétérogènes qui servent à la figuration : tables, vases, bibelots de tout genre, défroques à paillettes, uniformes de haute fantaisie, empruntés aux nationalités les plus diverses, depuis le duché de Gerolstein jusqu'au royaume de Barbe- Bleue !...
Deux becs de gaz éclairaient ce fouillis inénarrable, et faisaient miroiter, dans le coin infect où ils étaient relégués, les sceptres de carton et les couronnes de maillcchort.
Nous reculons devant une description plus détaillée. Là d'ailleurs n'est pas l'intérêt, et Lombard le savait bien, car son regard plongeait à droite et à gauche, soudant les armoires, interrogeant les angles obscurs, cherchant avidement la cachette convoitée.
Ce ne fut pas long.
Au bout de quelques secondes, il avisa au fond de la pièce un monceau de costumes abandonnés depuis plusieurs mois, et avec la souplesse d'une couleuvre, il se glissa cauteleusement le long du mur, et finit par disparaître tout à fait.
Rien "n'avait bougé, — le chef des accessoires se fût trouvé là, qu'il n'eût entendu aucun bruit.
Lombard remercia le hasard qui l'avait si bien servi.
Ce n'est pas cependant qu'il fût à son aise !
Loin de là !
Les costumes amoncelés pesaient lourdement sur sa poitrine; les émanations qui s'en dégageaient menaçaient de l'étouffer... et il n'osait faire un mouvement dans la crainte d'être observé et découvert.
Mais ce n'était qu'un moment à passer... la représentation allait finir... le personnel du théâtre ne devait pas tarder à se retirer; avant une heure, il n'aurait plus à redouter que la rencontre des pompiers de service !
Il fallait donc patienter.
Du reste , l'attente lui réservait certaines distractions qu'il n'avait pas prévues.
Il y avait, en effet, une demi-heure qu'il avait pénétré dans le magasin, quand un tonnerre d'applaudissements, mêlé de rappels enthousiastes, ébranla le théâtre jusqu'aux cintres, et qu'il se produisit sur la scène un tohu-bohu indescriptible.
Le succès était consacré; le rideau se relevait pour permettre à tous les artistes de venir recevoir les témoignages éclatants de l'admiration du public.
Et alors, de toutes parts, la débâcle commença.
Chacun se précipita à l'envi vers l'escalier qui menait aux loges; ce fut un désordre-sans précédent... quelque chose qui rappelait le tableau que présente un champ de bataille occupé par une armée victorieuse.
Lombard n'était plus seul... il entendait maintenant aller et venir autour de lui, à pas heurtés et fiévreux...
A deux ou trois reprises même, il sentit deux pieds lourds grimper sur le monceau de costumes sous lequel il se tenait caché, et il faillit laisser échapper un cri douloureux. *
Mais il eut la force de se contenir. .
Son salut était à ce prix.
A un moment, il prêta l'oreille. — Il venait d'entendre prononcer son nom.
On parlait de lui.
Tout en rangeant les divers accessoires qui avaient servi au troisième acte, les garçons de magasin échangeaient quelques mots.
— C'est tout de même drôle, disait l'un, on a cherché partout, et on n"a rien trouvé.
— Bon! répliquait l'autre; pondant la représentation, ça n'est pas étonnant, mais après, je suis bien sûr qu'il sera pincé.
— Est-ce que tu l'as vu, toi?
— Tiens, comme je te vois.
— Alors, tu le reconnaîtras, si tu le rencontres.
— C'te bêtise... puisque je te dis que je l'ai vu... c'était derrière le premier portant... même qu'il passait près de Brin-de-Tulle...
— Où peut-il s'être caché?
— Je n'en sais rien.
— Ma foi ! ni moi non plus !...
Lombard entendit alors un petit rire sec et vif.
— Qu'est-ce que t'as à rire?... interrogea Tun des deux garçons.
— Une idée qui me vient!... répondit l'autre.
— Laquelle?
— Ah! voilà!... heureusement que le particulier ne connaît pas comme nous... le théâtre... sans ça...
— Sans ça... quoi !
— C'est une manière de dire que si j'étais à sa place, je sais ce que je ferais.
— Qu'é que tu ferais?
— Eh bien... je me cacherais.*
— Où ça?...
Le garçon interpellé ne répondit pas, mais la réplique de son interlocuteur donna presque aussitôt à Lombard l'explication du geste qu'il devait avoir fait.
— Ici? dit-il... Tu te cacherais ici!
— Je me gênerais!
— Au fait... tu as raison .. Moi, ça ne me serait pas venu,., et peut-être qu'il serait bon de donner cette indication à l'agent...
Lombard frissonna, et tout son être écouta...
Mais la conversation ne se prolongea pas davantage ; les deux hommes avaient fini leur travail et ne demandaient qu'à s'en aller...
Il les entendit encore pendant quelques secondes ouvrir ou fermer les armoires... puis ils escaladèrent les marches de l'escalier et, peu après, tout retomba dans le silence le plus profond.
Lombard était fort perplexe.
Plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât faire le moindre mouvement.
Enfin il souleva péniblement le lourd fardeau de défroques qui pesait sur sa poitrine, étendit le bras et regarda autour de lui.
Tout était calme et tranquille.
Un rayon de lune filtrait à travers la lucarne qui donne sur la cour et jetait une faible lueur dans le magasin.
Lombard se dirigea d'un pas cauteleux jusqu'à l'escalier.
Une fois là, il se déchaussa.
Puis, ayant poussé la porte avec précaution, et s'étant assuré qu'il n'y avait personne dans le couloir, il se glissa le long du mur et s'avança vers la sortie.
Il ne restait plus au théâtre que les pompiers de service, qui d'heure en heure effectuent leur ronde, depuis les dessous jusqu'aux cintres.
Dans l'intervalle de ces rondes réglementaires ils rentrent à leur poste, et l'on est assuré de ne rencontrer âme qui vive.
Et d" abord il attacha solidement i'extréuiité de la corde dout il s'était muni.
Lombard;, qui ne l'ignoiail pas, se tîisaÎL qu'en mit' \\vmc un peut faire bien des choses.
Quand il atteignit la porte de sortie, il remarqua (ju'elle était fermée.
Ce fut un premier désappointement.
Mais il n'était pas homme à se laisser abattre par un premier ol)stacle, et il essaya aussitôt de s'orienter.
Non loin de lui, à sa droite, s'ouvrait ce que l'on appelle une cheminer, sorte de'^trauchée noire qui règne le loni; du mur. et où pendaient b'S innombrables
LlV. 41. "^ Fayard, Éditeur
îl
fils ou cordes qui, descendaat des cintres, vont se relier aux tambours du second ou du troisième dessous.
Le prince avait de véritables qualités de gymnaste : à l'aide de ces cordes, il devait facilement se frayer une route jusqu'aux cintres.
Lissue parle passage des Panoramas lui étant interdite, c'est par les cintres seulement qu'il pouvait opérer sa fuite.
Son parti fut tout de suite pris.
Mais, au moment oii sa main ayant saisi le premier/?/ qui se trouvait à sa portée, il se disposait à commencer son ascension, un bruit se fit entendre audessus de sa tête, et, peu après, des pas lourds descendirent l'escalier.
C'était un pompier qui venait de faire sa ronde et rentrait au poste.
Quelques secondes encore, et il allait passer près de Lombard.
Ce dernier n'hésita pas. Au lieu de grimper dans les combles, il se laissa glisser brusquement le long du mur et alla tomber dans le second dessous.
Ce tour de force et d'agilité s'accomplit avec la rapidité d'un éclair.
Le pompier n'entendit rien... et quand Lombard toucha terre, la porte du poste se refermait avec bruit, annonçant que tout danger était conjuré.
Il respira.
Désormais il avait une heure devant lui, et pensa qu'il serait bien maladroit s'il ne la mettait pas à profit pour sortir de l'impasse où il était acculé.
Nous ne nous attarderons pas k décrire le lieu où il se trouvait en ce moment. Un bec de gaz que l'on avait baissé en éclairait vaguement la profondeur, et, vu ainsi, il présentait assez exactement l'aspect d'un vaste bâtiment bâti sur pilotis.
Lombard y jeta à peine un regard, il n'avait pas de temps à perdre, et saisissant de nouveau la corde à l'aide de laquelle il était descendu, il reprit courageusement sori ascension.
Ce ne fut pas sans danger.
Il était parfaitement agile et résolu, le sentiment de la conservation dominait tout son être, et l'idée ne lui vint même pas que quelque obstacle imprévu pouvait l'arrêter en chemin, ou que, la corde se rompant tout à coup entre ses mains, il eourait le risque d'être rejeté dans le vide et d'aller se briser le crâne contre fes angles des portants ou les aspérités des tambours.
Cependant il n'accomplit pas l'ascension d'une seule traite.
Ses doigts se crispaient sur le fil; les ongles de ses pieds nus s'incrustaient pour ainsi dire dans le mur pour y trouver un point d'appui,, et sa poitrine haletait avec force, pendant que de grosses gouttes de sueur perlaient à son front.
Et lorsqu^il s'arrêtait pour souffler, et que son regard plongeait au-dessous de lui, ne rencontrant que le vide fait de ténèbres et de silence, un frémissement parcourait ses membres,, et il désespérait presque d'arriver jusqu'aux cintres.
Mais il réag^issait aussitôt contre cette défaillance, secouait violemment la tête et proférant à voix basse une effroyable imprécation, il se remettait à l'œuvre avec une sorte de fureur sinistre.
Quand il sauta enfin sur la passerelle la plus élevée, il avait les mains et les pieds en sang-, et il dut s'asseoir un moment, tant son émotion et sa fatigue étaient grandes.
Ce ne fut pas long.
Il ne se faisait aucune illusion sur le danger de sa situation, et voulait à tout prix en sortir au plus tôt.
Il s'orienta, s'aventura un peu à tâtons à travers le dédale des corridors, risquant vingt fois d'être précipité sur la scène, s'engageant à chaque pas dans le lacis des cordages qui servent à la manœuvre des trucs, et parvint linalement au pied d'un escalier de fer dont les cinq marches aboutissaient à une fenêtre qui devait ouvrir sur les toits.
Son œil s'illumina.
Il alla vivement à la fenêtre qu'il poussa, et un sentiment de volupté indicible le saisit, quand il sentit l'air extérieur le frapper tout à coup au visage.
C'était l'air libre qu'il respirait... l'espace s'ouvrait devant lui... la chance paraissaitlui sourire... ses poumons se dilatèrent de satisfaction.
Il mit un pied dehors.
Sur le toit, à partir de la fenêtre, commençait une rampe que l'on avait placée là, pour le service des pompiers en cas d'incendie. Cette rampe régnait le long du toit jusqu'aux gouttières et facilitait la circulation.
Lombard avança doucement.
Mais il n'avait pas fait vingt pas qu'il s'arrêta; une idée subite lui était venue... il revint brusquement vers la fenêtre, et rentra dans le théâtre.
Un instant après, il en ressortait avec un objet qu'il traînait derrière lui.
LYIII.
Cet objet, c'était une corde..
Lombard pensait à tout!...
Son esprit parut se dégager dès lors de toutes les appréhensions qui l'avaient obscurci jusqu'à ce moment, et c'est d'un pas ferme qu'il enjamba la fenêtre et s'aventura sur le toit.
Il était trois heures.
La lune descendait à l'horizon et ne jetait plus que des rayons obliques sur
le chemin Qu'il suivait; s'aidant do la rampe de fer, il s'arrêta une seconde pour s'orienter.
De toutes parts pointaient des tuyaux de cheminées, et les arêtes vives des toitures environnantes. A droite et à gauche s'ouvraient des gouffres béants et profonds, où le regard plongeait dans l'ombre épaisse; un bruit confus montait jusqu'à lui, sillonné de temps à autre par le roulement lointain d'une voiture ou le pas d'un noctambule.
Lombard ne redoutait pas les noctambules, et s'inquiétait peu des voitures ; mais il avait peur des sergents de ville.
L'édilité parisienne a préposé à la sécurité de la capitale un nombre considérable d'ag-ents nocturnes, et ces sévères gardiens delà tranquiUité publique sont justement redoutés des irrég-uliers et des réfractaires.
Après avoir promené son regard autour de lui, Lombard continua sa route.
Il ne pouvait descendre que rue Yi vienne, rue Montmartre ou rue Saint- Marc.
Il savait que la rue Vivienne et la rue Montmartre sont trop fréquentées, même durant la nuit, pour que l'idée lui vînt d'opérer une descente de ces côtés.
Seule, la rue Saint-Marc offrait quelque chance de succès à l'entreprise qu'il allait tenter.
En quelques minutes, il gagna les maisons du passage des Panoramas qui forment le côté pair des numéros de cette rue, et s'avançant jusqu'à l'extrémité de la toiture de l'une d'elles, il prêta l'oreille et regarda.
Un profond silence régnait au-dessous de lui. Les becs de gaz n'y jetaient plus qu'une lueur douteuse... le moment était favorable.
11 commença.
Et d'abord il attacha solidement l'extrémité de la corde dont il était muni, y fit quelques nœuds solides, et lorsqu'il l'eût lancé dans le vide, il s'y accrocha de ses deux mains énergiques, et s'aidant de ses pieds nus... il se laissa glisser doucement le long du mur.
Le danger était terrible!... il n'y songea pas...
S'il réussissait, c'était le salut... s'il parvenait à toucher terre sans encombre, c'était la liberté !...
Et tout son être s'absorbait dans cette pensée unique.
Du reste cela fut court...
Au bout de deux minutes à peine... son pied s'appuyait, avec un frémissement plein d'ivresse, sur le trottoir, il pouvait, dès lors, gagner la rue Montmartre et se mêler à la circulation qui commençait à s'établir dans cette grande voie qui aboutit aux Halles.
Le plus fort était fait. — Momentanément il se sentait sauvé... le reste dépendait de son habileté et de son audace, et sous ce rapport il n'avait pas à faire ses preuves.
Où coiiflia-t-il ?... Comment parvint-il à se transformer jusqu'à se rendre méconnai: sable, même pour l'œil exercé d'un agent de police... Ce sont là des mystères qu'il n'a confiés à personne.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le succès était complet, et Lombard n'en demandait pas davantage.
Cependant il est un point qu'il n'est pas indifîérent de retenir. Ce même soir, vers sept heures, il s'était rendu à la gare Saint-Lazare. 11 éprouvait le besoin bien légitime de s'éloigner de la capitale, et voulait prendre le train du Havre.
Seulement^ au moment où il se disposait à gravir les marches qui conduisent aux salles d'attente, il fit le geste désappointé d'un homme qui a commis un oubli des plus graves.
Et il redescendit vivement les quelques marches qu'il avait enjambées. Il venait de remarquer, au haut de l'escalier, un homme à figure suspecte qui dévisageait chaque passant d'une façon sinon impertinente, du moins fort indiscrète.
Cela lui déplut, et il rebroussa chemin.
C'était, à n'en pas douter, quelque agent chargé de l'attendre et de le pincer. Nous parlons comme il pensait.
Lombard n'insista pas.
Il avait le temps !
Il ne lui répugnait pas de demeurer quelques jours encore dans la capitale du monde civilisé; car il savait, par expérience, que c'est encore là que les voleurs peuvent le plus sûrement se dérober à toute recherche.
Il était revenu sur le boulevard et s'était amusé à lire un journal du soir. Puis, tout en flânant, il s'en allait pensif et calme vers la Madeleine, pour revenir plus tard de la Madeleine à la Bastille.
Arrivé à la hauteur de la Chaussée d'Antin, il s'arrêta. Il y avait un rassemblement, il désira en connaître la cause. On parlait avec animation; il écouta.
Dès les premiers mots, il se sentit vivement intéressé.
La voiture qui ramenait le vicomte d'Epernon venait de passer, et en moins de quelques secondes le bruit s'était répandu de la mort du jeune geutilhommt\ Devant la maison habitée par le vicomte, des groupes nombreux s'étaient formés.
Il n'y avait plus rien dans la voiture qui l'avait ramené, mais on continuait de l'entourer.
Les commentaires allaient leur train, et nul, parmi les spectateurs, ne doutait que Contran d'Epernon n'eût été tué. Cependant il n'en était rien.
Le jeune gentilhomme avait reçu une blessure des plus graves; les médecins
qui l'accompagnaient ne répondaient pas de sa vie — mais il n'était pas mort.
Le pauvre Martial était auprès de lui, et présidait à tout avec un soin, une tendresse, une sollicitude qu'un père seul eut pu témoigner à son enfant.
Il avait fait prévenir immédiatement madame la duchesse de Frileuse, et attendait son arrivée pour quitter le blessé et se rendre auprès de mademoiselle de Graçay-Chambrun.
Quand au milieu des douloureuses préoccupations que lui communiquait l'état de son maître, la pensée de Réjane traversait son esprit, un déchirement se faisait dans son cœur^ et il avait bien de la peine à étouffer ses sanglots..
Que lui dirait-il? Comment allait-il l'aborder? Par quelles paroles adoucir l'effet de l'épouvantable nouvelle qu'il avait à lui apprendre.
Une heure s'écoula de la sorte.
Les deux médecins étaient restés auprès de Gonlran qui ne reprenait pas connaissance, et ils avaient déclaré qu'ils passeraient la nuit, l'un et l'autre, dans la prévision d'une crise mortelle.
De plus, une sœur grise avait été appelée et devait également veiller à son chevet.
Enfin, vers neuf heures, la duchesse arriva, et pâle, tremblante, le sein gonflé, elle alla s'agenouiller auprès de lui et baisa long-uement la main froide de son frère.
Puis^ ayant aperçu Martial, elle alla vivement à lui.
— Ah ! j'espérais vous voir ici, dit-elle, Martial!... on n'a encore rien dit à mademoiselle de Graçay-Chambrun.
— J'attendais l'arrivée de madame la duchesse, répondit le garde, et maintenant... je vais aller...
— Pauvre enfant ! . . .
— Ah ! J'en ai le cœur navré... je ne pourrai pas me contenir... je suis capable de pleurer devant elle...
— Il faut être prudent.
— Bon ! Je ne sais pas., d'ailleurs, elle lira tout sur ma bête de figure qui ne sait rien dissimuler... Si vous saviez comme elle aime M. le vicomte !..
— Et lui !... quelle horrible situation !
— Madame la duchesse m'autorise-t-elle à me retirer!...
— Oui... mon ami... portez-lui toutes mes amitiés... toutes mes tendresses... et revenez bientôt... parce que j'ai plus confiance en vous qu'en tout autre.
Martial s'éloigna à la hâte, monta dans une voiture qui stationnait dans la rue, et se fit conduire rue de Yarenne.
Il était bien résolu à mentir, à n'avouer qu'une légère blessure^ — réclamant tout au plus quelques jours de repos... mais il se défiait de sa propre défaillance et redoutait de commettre, malg-ré lui, quelque maladresse.
Quand il arriva chez le général, il trouva Réjane qui l'attendait.
En le voyant les traits altérés, le regard hésitant et troublé, la pauvre enfant jeta un cri de détresse, et se laissa tomber à genoux, les mains jointes !
— Il est mort !... mon Gontran n'est plus... s'écria-t-elle en éclatant en sanglots.
Martial secoua la lètc avec force.
— Non!... non!... balbutia-t-il; qui a dit cela?... c'est faux... le vicomte est blessé seulement, et, avant quelques jours, il viendra lui-même...
Réjane releva le front.
— Blessé ! répéta-t-elle... blessé I... c'est vrai... vous ne me trompez pas?...
— Sur mon honneur...
— Ah !... je crois... — Mon Dieu!... — Tenez, je ne vis plus... c'est affreux!... blessé!... et vous m'assurez...
— Dans quelques jours il sera rétabli.
— Mon Dieu !... que j'ai eu peur.
Le général prit Tenfant dans ses bras.
— 11 faut être sage, chère petite, dit-il d'un ton affectueux et doux... une blessure, ce n'est rien... moi qui te parle — j'en ai vu bien d'autres — et à l'âge de Gontran.
— Ah! c'est que, s'il mourait ! moi, voyez-vous, je mourrais aussi.
— Tais-toi... ne parle pas de la sorte. D'ailleurs, te voilà rassurée maintenant. Deniain il sera déjà mieux, d'heure en heure nous enverrons prendre de ses nouvelles, et Martial ne le quittera que pour venir nous parler de lui.
— Vous êtes bon.
— Ne pleure pas. Rentre dans ta chambre. Prends un peu de repos, et espère en la bonté de Dieu !
Réjane se laissa calmer.
Elle ne demandait qu'à avoir confiance, et ne pouvait croire non plus que la vie lui réservât de si cruelles épreuves.
Elle se retira, et goûta même quelques heures de sommeil.
Le lendemain, à son réveil, Martial lui apporta de bonnes nouvelles.
Gontran avait dormi ; à plusieurs reprises il avait appelé Réjane. Madame la duchesse de Frileuse ne devait plus le quitter, elle s'était installée dans l'appartement du vicomte, et c'est elle qui veillait aux soins de lui rendre.
Réjane pleurait en écoutant ce récit, qu'elle interrompait à chaque instant pour faire mille questions.
Quand on lui dit que madame de Frileuse était auprès de son frère, elle croisa ses bras sur sa poitrine et se prit à soupirer.
— Elle est bien heureuse de n'être que sa sœur, murmiira-t-elle; elle peut le voir à toute heure, lui prodiguer ces soins qu'une femme seule peut rendre à un blessé !
Et elle demeura pensive.
Huit jours se passèrent.
Le vicomte était loin d'être hors de danger, et les médecins craignaient toujours quelque complication imprévue.
Réjane commençait à s'inquiéter.
Elle trouvait que Gontran était bien long à se rétablir... Il y avait des moments où elle soupçonnait qu'on lui cachait la vérité.
Ses nuits s'emplissaient de mortelles inquiétudes... elle n'osait rien dire... attendait toujours... et ne savait plus à quel cœur ami confier ses terribles appréhensions.
Un matin, comme elle venait de descendre dans le jardin, elle entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la rue.
Elle tressaillit.
Ce bruit n'était pas celui qu'elle entendait d'ordinaire, quand Martial venait lui apporter des nouvelles de son cher blessé...
Qui était-ce donc?
Gontran peut-être !
Son cœur fut près d'éclater... elle courut à la porte qui venait de s'ouvrir.
Mais elle n'eut pas fait dix pas, qu'elle se sentit prise d'une épouvante indicible.
Ce n'était pas Gontran!...
C'était madame la duchesse de Frileuse... pâle, les yeux brûlés par les larmes, portant sur ses joues l'empreinte d'une profonde douleur.
Evidemment un malheur était arrivé... elle faillit rouler inanimée sur le sol.
JJX
— Chère enfant ! dit alors
une voix douce, à
son oreille,
après
que
deux
lèvres de femmes se furent app
uyées
sur son front
; chère petit(
3 sœui
, ne
vous
abandonnez pas ainsi; remettez-
vous!
— Gontran! Gontran! interi
ogea
anxieusement
Réjane.
— C'est lui qui m'envoie.
— Comment?
— il n'est point encore remis tout
à fait, mais i
1 est mieux.
— Mon Dieu!
— Seulement...
— Quoi? quoi?
— Tout n'est pas fini.
— Que dites-vous?
On venait d'ouvrir la portière du wagon et un épouvantable ï<pectacle avait frappé ios retrarde
Réjane mordit ses lèvres jusqu'au sang-, et une pâleur de suaire se répandit sur ses traits.
— Écoutez-moi, continua la duchesse de Frileuse; je ne veux rien vous cacher... J'ai été courageuse, vous le serez aussi; ses jours ont été en danger.
— Et l'on ne m'avait rien dit, sanglota l'enfant.
— On a bien fait, comprenez-le... à quoi bon ajouter de mortelles inquiétudes à votre douleur... Aujourd'hui, il est mieux... je vous le jure, le médecin luimême me l'a assuré ; d'ailleurs, je Tai bien compris tout de suite, rien qu"en le voyant, et puis, c'est lui qui m'a dit de venir vers vous.
LlV. 42. A. Fayard, éditeur.
— Cher Gontran !
— Il veut vous voir... vous parler... vous dire qu'il vous aime.
La lueur d'uu rayon divin illumina le regard de Réjane, et elle se jela dans les bras de la duchesse.
— Si vous saviez combien j'ai désiré ce moment! murmura-t-elle rougissante et confuse... moi, je ne pense qu'à lui... je n'aime que lui... Ah! je suis prête... quand vous voudrez, nous partirons.
— Eh bien, c'est cela, ne perdons pas de temps.
Réjane allait s'éloigner... mais au moment de suivre la duchesse... elle s'arrêta pour appeler Martial.
Ce dernier accourut.
— Vous comprenez, dit alors l'enizint à madame de Frileuse ; je ne puis quitter ainsi mon père... il faut qu'il m'autorise.
- — Vous avez raison.
Réjane se tourna vers Martial dont l'attitude lui parut embarrassée.
— Le général est là? demanda-t-elle vivement. Le vieux garde s'inclina.
— Que mademoiselle m'excuse, répondit-il... mais le général m'avait ordonné...
— Il est absent ! interrompit Réjano.
— Depuis hier...
— Sans me prévenir !
— Il ne voulait pas vous inquiéter.
— Parti! parti! Quel est donc ce nouveau mystère?
— Son absence ne sera que de courte durée ; demain matin, vous le verrez revenir. . .
— Et l'on ne peut pas me dire...
— Pardonnez-moi, mademoiselle, c'est une consigne, et pour un vieux soldat comme moi, il n'y a rien de plus sacré.
Réjane n'insista pas... en ce moment son cœur, son âme, son être tout entier étaient à Goutran ; elle ne pouvait penser qu'à lui... Elle prit la main de la duchesse.
— Yous m'offrez de m'emmener, dit-elle d'un ton résolu... mon père, s'il était ici, approuverait cette démarche, j'en suis sûre... venez, madame, venez! hâtons-nous.
Et les deux femmes s'éloig'nèrent.
Dans ce que venait de dire Martial, et dans les paroles qu'avait prononcées la duchesse, il y avait bien des réticences qu'il convient de relever.
Martial et madame de Frileuse avaient caché à Réjane une partie de la vérité.
Le général était bien parti la veille, mais il avait défendu à son ancien ser-
viteur de confier à mademoiselle de Graçay la cause réelle de son dépari.
Il se rendait à Graçay-Chambrun, accompagnant le corps de Henry qu'il devait inhumer derrière la maison isolée où il avait passé l'été.
Réjane ignorait que son frère fût mort : et dans Tétat d'esprit où elle se trouvait, le général ne voulait pas que la nouvelle de ce malheur vînt ajouter sa tristesse au chagrin qu'elle éprouvait.
C'est au retour seulement, et Gontran une fois rétabli, qu'il entendait lui faire cette douloureuse confidence.
Quant à la duchesse, le secret qu'elle avait gardé était plus pénible encore.
Il est vrai que Gontran se sentait mieux depuis la veille; mais il devait, le jour même, subir une opération des plus dangereuses, et, avant de s'abandonner aux médecins, il avait manifesté le désir de voir Réjane.
L'épée de Beverley s'était brisée dans la blessure qu'elle avait faite. Il s'agissait d'extraire de la plaie la pointe d'acier qui y était restée engagée, et le blessé pouvait mourir ds cette opération!
Gontran n'avait pas peur de la mort; mais, au moment de courir cette chance redoutable, il voulait revoir sa Réjane bien aimée.
L'enfant ne se doutait de rien.
Son cœur battait avec violence, en approchant de la rue de la Chaussée d'Antin, et quand elle pénétra dans la chambre, à la suite de la duchesse de Frileuse, il lui fallut faire un effort surhumain pour ne pas défaillir.
La vue de Gontran lui rendit toute sa force et toute son énergie.
A vrai dire, elle le trouva bien changé et bien maigri; sa lèvre était décolorée, ses mains presque diaphanes sous leur blancheur d'albâtre... mais sou regard empruntait une expression si douce et si tendre qu'elle oublia tout pour ne songer qu'au bonheur de le voir sauvé.
— Réjane!... chère Réjane!... dit Contran, en baisant ses petites mains avec effusion. Mon Dieu!... que j'ai eu peur de ne plus vous revoir!
— Et moi! moi! Si vous saviez... balbutia l'enfant.
Et tandis qu'elle souriait, deux belles larmes coulaient silencieusement le long de ses joues.
La duchesse s'était retirée discrètement à distance, et pendant quelques minutes, elle n'entendit que le murmure à peine perceptible de deux voix faibles comme un souffle.
Que se disaient-ils?
Le savaient-ils eux-mêmes.
Ils échangeaient des paroles entrecoupées, sans suite, dans lesquelles palpitaient leurs deux cœurs troublés... ils mêlaient leur âme dans des confidences enivrées, oubHeux de ce monde, transportés dans cette terre de l'avenir promise à leur amour 1
Malheureusement ces moments si doux durèrent peu ; l'un des doc-
leurs s'était approché et avait fait un signe à la duchesse de Frileuse...
— Qu'y a-t-il? demanda la jeune femme.
— L'heure est venue... répondit le docteur... mes collègues sont arrivés, il faut éloigner celte enfant.
— Mais moi, je puis rester...
— Il est préférable que nous soyons seuls...
— Au moins, il nous sera permis de nous tenir dans la chambre à côté... de façon qu'au moindre appel.
Le médecin approuva du geste, et la duchesse entraîna Réjane qui venait de serrer une dernière fois la main de Gontran.
Le moment solennel et terrible était arrivé.
On allait procéder à l'opération.
Les deux femmes se retirèrent... la duchesse visiblement inquiète, Réjane ne se doutant pas encore du danger que Gonlran allait courir.
Avant de s'éloigner cependant, la duchesse prit à part le docteur auquel elle avait déjà parlé.
— Vous comprenez, n'est-ce pas, monsieur, dit-elle, l'émotion que j'éprouve... encore une fois, je vous en prie, dites-moi que vous répondez de sa vie!
Le docteur remua la tête :
— Vous demandez une chose impossible, dit-il d'un ton grave ; l'opération est urgente ; si nous la remettions davantage, le blessé serait certainement perdu, et nous ne pouvions hésiter!.,, mais l'entreprise a des dangers que je ne devais pas vous dissimuler, et bien que, pour ma part, j'aie le ferme espoir que l'issue en sera favorable, cependant...
— Combien de temps durera l'opération? interrogea la duchesse dont la lèvre frémissait.
— Dix minutes, au plus !
La duchesse s'empressa d'aller rejoindre Réjane, et comme celle-ci l'interrogeait sur sa pâleur et sur son trouble, elle l'attira contre sa poitrine et l'embrassa dans une sombre étreinte.
— Prions Dieu, mon enfant, répondit-elle. Dans quelques minutes nous saurons s'il voit nos larmes et s'il accueille nos prières.
Réjane se laissa tomber à genoux, joignit les mains et pria.
Et les deux femmes élevèrent leur cœur vers Dieu.
Dix minutes s'écoulèrent, lentes comme des siècles, au milieu d'un silence qui avait quelque chose de funèbre.
Tout à coup un cri retentit dans la chambre voisine, et la duchesse et Réjane se dressèrent terrifiées.
— Mon Dieu î que se passe-t-il donc? supplia Réjane.
— Venez ! venez î fit la duchesse.
Et elle courut vers la porte.
Sur le seuil, elles trouvèrent le docteur qui souriait, un doigt suf les lèvres.
— Sauvé ! il est sauvé ! s'écria la duchesse.
— Maintenant je puis vous assurer que tout danger a disparu.
A cette réponse, Réjane eut la rapide intuition de ce qui venait de se passer, son cœur se déchira, et un Ilot de larmes et de sanglots lui monta à la gorge.
C'en était trop.
Ses forces l'abandonnèrent, sa poitrine cessa de battre, elle ouvrit ses lèvres blêmes comme si l'air lui eût manqué, et étendent ses deux bras devant elle, elle s'affaissa sur le parquet.
Elle était évanouie !
Mais le bonheur ne tue pas... Dieu eut pitié de la pauvre enfant, et quand elle reprit tout à fait ses sens une heure après, on lui apprit qu'elle n'avait plus rien à craindre pour Gontran, et que ce n'était désormais qu'une affaire de temps.
Quinze jours environ s'écoulèrent à la suite de ces cruelles épreuves, quinze jours pendant lesquels Réjane passa une partie de ses journées au chevet du convalescent.
Les médecins avaient ordonné que Gontran se rendît dans le Midi pour achever sa guérison sous un ciel plus clément, et il avait été convenu que, dès qu'il pourrait entreprendre le voyage, il partirait accompagné de la duchesse et de ses enfants, et que l'on emmènerait mademoiselle de Graçay et le général.
La perspective de ce prochain départ était une source d'ineffables ivresses pour Kéjaue... elle avait peine à contenir l'expansion do sa joie... il lui semblait qu'une vie nouvelle allait commencer pour elle.
Une ombre glissait bien cependant de temps à autre sur ce bonheur, quand le souvenir de son frère Henry revenait à sa pensée... elle en avait parlé, plusieurs fois, au général, mais ce dernier avait toujours évité de répondre... elle finit par ne pas insister et se résigna à ne plus aborder un pareil sujet.
D'ailleurs le moment vint plus vite qu'elle ne l'aurait cru, et un soir, vers sept heures et demie, deux voitures de maître disposèrent sous la marquise de la gare de Lyon madame la duchesse de Frileuse et Gontran, puis le général et Réjane.
La duchesse avait fait retenir un wagon-salon, et quelques minutes après leur arrivée nos voyageurs pénétraient dans le compartiment qui leur était réservé.
Réjane ne se possédait pas de joie... Gontran s'appuyait doucement sur son bras en traversant le quai, et jamais de sa vie elle ne s'était sentie si heureuse.
La duchesse monta la première, puis Gontran la suivit — et Réjane allait à son tour poser son petit pied dans le wagon, quand, s'étant retournée pour envoyer un geste amical à son vieux Martial, elle poussa une exclamation de terreur et faillit tomber à la renverse.
— Quavez-vous? fit la duchesse étonnée...
— Là! là!... voyez... répondit l'enfaiit d'une voix épouvantée... A quelques pas, sur le quai, il y avait un homme qui se promenait en fumant un cigare, et dans cet homme elle venait de reconnaître Beverley!
— Qu'avez-vous? répéta la duchesse.
Réjane ne répondit pas tout de suite... elle alla s'asseoir dans un des angles du salon, et comprimant de ses deux mains sa poitrine qui battait violemment :
— Ce n'est rien... dit elle enfin... je vous expliquerai, tout à l'heure; surtout, ne faites rien paraître... il ne faut pas que Gontran se doute !...
La duchesse n'insista pas...
Du reste, les voyageurs arrivaient en foule et se distribuaient dans les divers compartiments.
Quelques minutes s'écoulèrent encore.
Puis un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche.
Réjane respira.
— Et maintenant, expliquez-vous, interrogea madame de Frileuse^ qui était fort intriguée de l'incident.
L'enfant remua la tête.
— Je suis folle, répondit-elle, seulement, c'a été plus fort que moi, et quand j'ai vu cet homme...
— Quel homme?
— M. Beverley.
— Il est ici?
— Oh! je l'ai bien reconnu! Tout mon sang- s'est glacé dans mes veines, et je me suis demandé par quelle bizarre coïncidence.
— En efl'et.
— Gomment se trouve-t-il ici.
— Vous a-t-il vue lui-même?
— Oh! certainement.
— G'est singuher... Cependant ce n'est probablement qu'un hasard! il ne savait pas nous rencontrer... et puis... quelle pourrait être son intention... qu'espère-t-il?...
— Sans doute... c'est invraisemblable, mais tout de même... Le train marchait avec rapidité.
La brise s'était levée, l'air étaittiède et doux, la nuitpromettait d'être splendide . Les deux femmes causèrent encore quelque temps, puis la duchesse se
rapprocha de Gontran, et Réjane resta accoudée à la portière, pensive, douloureusement impressionnée, plongeant son regard sur les perspectives qui se modifiaient avec une mobilité à donner le vertige.
Elle ne s'était pas trompée d'ailleurs, et c'étaitbien Beverley qu'elle avait vu...
Mais, ainsi que le pensait la duchesse, sa présence dans le train était un simple effet du hasard.
Il ignorait que Gontran dût partir ce soir-là et avait été fort surpris lui-même en reconnaissant Réjane.
Cette découverte avait-elle éveillé en lui quelques projets nouveaux... nous ne saurions le dire.
Ce que nous pouvons ajouter, seulement, c'est qu'après avoir aperçu mademoiselle de Graçay, il s'était promené quelque temps encore sur le quai, avec une certaine agitation, et quand il était monté dans son compartiment, il avait l'air plus soucieux et plus préoccupé qu'auparavant.
En prenant place, dans le coin qu'il avait marqué, il s'aperçut qu'an voyageur occupait l'angle opposé du compartiment.
Beverley tenait à la main son cigare allumé; il se tourna vers le compagnon de voyage que le hasard lui envoyait.
— Vous permettez? demanda-t-il en saluant avec courtoisie. L'inconnu fit un geste de consentement.
— Parfaitement, monsieur, répondit-il... je suis moi-même fumeur... et comme je dors rarement en voyage, j'aurai à vous demander la même indulgence pour cette nuit.
Beverley s'inclina.
— Seulement, ajouta son compagnon, je vous avoue que la lumière me gêne horriblement, et si vous le permettez...
Sans attendre de réponse, il se leva et alla tirer la soie verte destinée à voiler la lampe de nuit.
Puis il rajusta avec soin l'énorme cache-nez qui lui montait jusqu'aux yeux, et se rejeta dans son coin.
Beverley n^ prit pas garde autrement. Il baissa la glace de la portière, alluma un nouveau cigare et se replongea dans ses rêveries.
A partir de ce moment, aucun incident digne d'être raconté ne se produisit au cours du voyage jusqu'aux approches de Lyon. — Le train continuait sa marche, faisant ses quarante kilomètres à l'heure, et projetant un ravou lumineux à travers la campagne plongée dans l'ombre et le silence.
Réjane avait en vain appelé le sommeil; il lui était impossible de dormir.
Accoudée à la portière, elle suivait sa pensée inquiète qui évoquait mille fantômes, se tournant de temps en temps vers l'intérieur du salon, et écoutant la respiration régulière de Gontran qui reposait allongé à quelques pas d'elle.
Le spectacle de ce calme, de ce repos, dont il avait tout besoin, rafraîchissait
doucement son cœur; par instant, son âme s'élevait vers Dieu dans un élan de reconnaissance attendrie.
Une fois que l'on eut franchi la station de Dijon, ses appréhensions parurent diminuer.
Rien n'était venu donner raison à la terreur qui l'avait saisie à la vue de Beverley, et l'espoir rentrait dans son esprit.
Peu à peu, la fatigue s'empara même de ses membres; plusieurs fois ses paupières alourdies se baissèrent sur ses yeux brûlés par l'insomnie.
Cependant elle luttait encore...
Elle voulait continuer de veiller... tout se taisait autour d'elle; on n'entendait aucun bruit... le train entier semblait avoir été vaincu par le sommeil.
Réjane se trouvait dans un état d'affaissement singulier oh le réel se mêlait au fantastique...
Le souffle puissant de la machine, les lourdes spirales de fumée blanche et rouge qui se tordaient dans l'air comme autant de serpents atteints d'épilepsie,les silhouettes des arbres qui passaient décharnées et grimaçantes le long de la voie... tout cela la jetait dans un monde qu'elle n'avait pas entrevu encore et oia elle avait peine à se reconnaître...
Une somnolence impérieuse s'emparait de ses sens, à laquelle elle s'arrachait brusquement et comme avec révolte.
Elle ne savait plus réellementelle oi^i en était, et se crut un moment le jouet de quelque rêve fou.
Alors un fait étrange se produisit... dont elle n'eut l'explication que plus
tard.
A son tour, elle venait d'être vaincue.
Ses yeux s'étaient fermés... ses bras avaient retombé le long de son corps; sa tête avait roulé sur son épaule.
Elle s'était endormie...
Combien cela dura-t-il?
Elle ne le sut jamais...
Toujours est-il qu'elle se réveilla en sursaut, dressa le front et prêta l'oreille.
Elle avait entendu... un bruit sinistre.
Quelques éclats de voix... un cri de rage ou de détresse...
Elle ne put préciser... mais certainement quelque chose d'insolite s'était passé.
La nuit était noire... la lune s'était voilée ; de ses deux yeux grands ouverts
elle regarda.
Ce ne fut pas long !
Presque au même instant, dans le cadre de la portière où elle s'accoudait, une tête hideuse apparut!
Le temps de la voir... et ce fut tout!...
Gontraa ! s'écria-t-elle d'une voix forte et bien accentuée. (Page 347.)
Mais Réjane avait senti son souffle brûlant glisser sur son front... Ses mains accrochées à la portière y avaient laissé une empreinte de sang... et elle voyait encore... toujours... l'horrible rictus qui crispait sa lèvre torve.
Elle cacha sa tête effarée dans ses mains.
Était-ce une hallucination? avait-elle bien vu ce qu'elle avait cru voir?
Ses os étaient glacés... elle se rejeta vivement en arrière et chercha Gontran. ..
Ce dernier venait de rouvrir les yeux et lui faisait signe d'approcher.
Elle courut à lui.
— Vous ne dormez donc pas! dil-il à voix basse.
LlV. 43. A Fayard, Èditeir.
— Je veille... répondit l'enfant. Je suis si heureuse à la pensée que vous reposez là... près de moi.
— Chère âme!... Ah! le Ciel est bon... Dans quelques semaines... nous serons unis... Désormais, rien ne peut plus nous séparer... Réjane ! Réjane!
— 0 Gontran... mon Gontran!...
Elle se tut.
Les lèvres de Gontran avaient rencontré les siennes... jamais pareille sensation n'avait sillonné son cœur et brûlé sa chair!
L'heure qui suivit passa comme un rêve.
Réjane s'était assise à côté de Gontran ; et la main dans la main, ils parlaient à voix émue et basse.
On avait dépassé Mâcon.
Le jour commençait à poindre. Une ligne rose, encore pâle, rayait l'horizon, annonçant l'approche de l'aurore; à travers des buées transparentes des prairies on voyait se profiler vaguement les villages qui bordent la voie. Un air plus frais et plus pur pénétrait dans le salon. La nature entière sortait des ombres de la nuit et renaissait à la lumière et à la vie.
Réjane n'avait pas oublié l'incident qui l'avait si fort effrayée. La clarté du jour en atténuait bien un peu l'effet, mais quand elle y pensait, un frisson courait sur sa peau, lui communiquant une sorte de terreur rétrospective.
Enfin on arriva à Lyon, oii l'on devait stationner vingt minutes, et tous les voyageurs se précipitèrent sur le quai.
Pendant que le général descendait du wagon, Réjane, qui ne voulait pas quitter Gontran, se pencha à la portière, cherchant à reconnaître Bevcrley dans la foule.
Elle ne l'avait pas oublié, lui, et la duchesse, à qui elle avait fait partager une partie de ses appréhensions, vint la rejoindre à son poste d'observation. Elle était, de son côté, pour le moins aussi curieuse que l'enfant.
— Eh bien, murmura-t-elle de façon que Gontran ne les entendît pas, vous ne voyez rien.
— Rien, répondit Réjane.
— Bo)i! nous nous sommes trompés ; il a pris le même train que nous, mais il se sera arrêté en route, à Dijon peut-être ou à Mâcon.
— C'est possible.
— Du reste, quelle idée qu'il fût venu pour nous...
— Je ne sais, mais cette rencontre était vraiment si imprévue... lîéjane n'acheva pas.
Un mouvement singulier s'opérait en ce moment sur le quai, et un groupe nombreux et animé s'était formé à quelques pas du wagon occupé par la duchesse et Réjane.
— Oii'y a-t-il? demanda madame de Frileuse.
Un homme d'équipe passait... il s'arrêta en portant la main à sa casquette.
— Ce n'est rien, mesdames, répondit-il... c'est un wagon dont la portière est fermée en dedans, et que l'on cherche à ouvrir... probablement, quelque voyageur qui aura voulu s'amuser... Ce n'est pas la première fois que cela arrive...
— Cependant... on dirait que ce n'est point un accident ordinaire... répliqua Contran.
— Je vais vous dire, monsieur, continua l'homme d'équipe... il y a, en effet, quelque chose de particulier.
— Quoi donc ?
— Non seulement la porte est fermée en dedans, mais les rideaux des glaces sont tirés, et il est impossible de voir s'il y a quelqu'un à l'intérieur.
Sans se rendre bien compte de ce qu'elle éprouvait, à cette réponse, Réjane se prit à frissonner, et se rappelant ce qu'elle avait vu la nuit, le soupçon d'un crime traversa son esprit.
Presque aussitôt, et comme si l'événement voulait répondre à sa propre pensée, un tumulte s'éleva du groupe qui stationnait à quelques pas, et vingt cris d'horreur retentirent.
On venait enfin d'ouvrir la portière du wagon, et un épouvantable spectacle avait frappé tous les regards.
Une mare de sang baignait le tapis du compartiment, et, sur les coussins, un homme était étendu, la poitrine trouée de dix coups de couteau.
En un instant, le désordre et l'effarement atteignirent les dernières limites.
Les employés allaient et venaient sur les quais et sur la voie. Le commissaire spécial était accouru; on attendait le médecin qui devait se livrer aux premières constatations légales.
Le corps sanglant avait été laissé dans la position où on l'avait trouvé ; il ne donnait aucun signe de vie.
Enfin le docteur arriva, et l'on ne tarda à recueillir les éclaircissements les plus précis sur l'affaire.
L'homme respirait encore, mais il était mortellement frappé et n'avait plus guère qu'une heure à vivre.
Son identité fut du reste facile à établir.
Il portait sur lui des papiers en règle; c'était un sujet anglais] ou américain qui s'appelait Beverley.
On trouva, en outre, dans la poche de son paletot, des valeurs considé-
râbles... ce qui donna lieu de penser que l'assassin n'avait pas eu le vol pour mobile.
C'était une vengeance !
Mais quel était l'assassin, et comment le crime s'était-il accompli?
Le moribond pouvait seul donner des explications utiles sur ce point.
Le docteur lui administra un cordial violent qui, pour un moment, le rappela à la vie.
Beverleyfit un soubresaut; les cheveux hérissés, il se dressa sur son séant, et promena son regard vitreux autour de lui, en proférant une épouvantable imprécation.
— Où est-il?... qui ôtes-vous !... murmura-t-il en faisant un effort surhumain.
— Reprenez vos sens, dit le docteur, et faites nous connaître le misérable qui a tenté de vous assassiner.
Le visage du gentleman se contracta.
En même temps, ses ongles s'enfoncèrent dans le bras du docteur, et il poussa un rugissement.
— Lui! — Lombard! c'est Lombard! Je dormais! Quand je me suis réveillé, son couteau me labourait la poitrine... puis plus rien!... il avait disparu...
Il respira bruyamment.
— Ah! vous le retrouverez, n'est-ce pas?... conlinua-t-il... vous le livrerez au bourreau.., il y a une justice humaine! oh! si je pouvais, si je le tenais là, sous mon genou, mes ongles dans sa chair; mais non, non, horrible, c'est horrible.
Sa voix faiblissait, ses yeux se voilaient de ténèbres ; ses bras s'agitaient dans le vide, comme pour repousser de sinistres visions,
— A moi! ajouta-t-il encore, où êtes-vous? Je n'y vois plus. Aurore! Mon âme, ma vie. Mon Dieu, quel vertige m'emporte? qui me précipite? Où vais-je?
Il n'en put dire davantage.
Ses lèvres blêmes remuaient avec une mobilité effrayante... des frissons violents ridaient sa peau... Sa face convulsée rappelait par instants la hideuse expression de l'épilepsie !
Tout se tut alentour.
Chacun comprit que la mort était proche.
Beverley eut encore, en effet, quelques tressaillements énergiques, sa tête roula comme détachée de ses épaules... puis un dernier râle gonfla sa poitrine et vint expirer sur sa bouche!...
Alors ses lèvres cessèrent de remuer, ses membres prirent tout à coup? presque sans transition, cette rigidité particulière que la mort imprime au corps humain, et son œil devint immobile et fixe.
C'était fini !..,
Cependant, le train ayant, depuis quelques minutes déjà, épuisé le temps d'arrêt qui lui était accordé, et il fallut songer au départ.
On s'empressa de détacher la voiture dont Beverley occupait un compai timent ; les voyageurs remontèrent vivement en voiture, et, peu après, le sifflet retentit.
Au moment oii le train se mettait en marche, Réjane, profondément impressionnée, s'était jetée dans les bras de la duchesse de Frileuse
— Quelle horrible aventure! baJbutia-t-elle épouvantée de ce qu'elle venait d'apprendre.
La duchesse la serra avec effusion dans ses bras.
— C'est horrible, en efïet, dit-elle, mais le doigt de Dieu est dans tout ceci» et désormais vous n'avez plus rien à redouter,
Réjane se tut; un frisson mystérieux avait glacé ses épaules.
Ce que venait de dire la sœur de Contran répondait trop bien à ce qu'elle pensait elle-même, et au fond du cœur elle se sentait rassurée par le sanglant incident qui les avait terrifiés tous.
Le même jour ils arrivaient à Nice.
Une villa avait été louée sur les hauteurs, d'où l'on dominait en môme temps la ville et la mer.
Le coup d'œil était splendide ; l'air y était pur et sain.
L'installation demanda quelques jours, et bien des préoccupations pesèrent encore sur l'esprit de chacun.
Le voyage avait fatigué Contran; sa blessure s'était rouverte dès le lendemain de l'arrivée, et l'on se vit obligé d'appeler un nouveau médecin.
C'était peu grave à la vérité. ., mais il fallait de grands ménagements, et des soins assidus.
Réjane ne quittait presque plus son fiancé.
On avait arrêté que le mariage aurait lieu dès le rétablissement du blessé...
Et l'on attendait!
Plus de deux mois se passèrent...
Réjane était heureuse... il lui semblait que Dieu veillait lui-même sur Contran, et elle attendait l'heure oii elle serait sa femme, avec une patience résignée.
Rs sortaient peu.
Leur vie s'écoulait calme et tranquille dans les limites étroites de la petite villa.
Ils ne voyaient que fort peu de monde.
Quelques amies de la duchesse, quelques vieux compagnons d'armes du général, et c'était tout!
Réjane, elle, ne connaissait personne que Contran.
Souvent, le soir, ils passaient de longues heures assis, l'un à cùté de lautre,
sur la terrasse d'où l'on découvrait un panorama splendide; à droite les pics neigeux des Alpes au sommet desquels la lune allumait parfois un étincelant dia- (jème — à gauche, la mer infinie qui leur envoyait ses âpres et pénétrantes sonleurs, enfin au-dessus de leur tête, un ciel pur semé de millions d'étoiles d'or!...
La main dans la main, le cœur baigné d'ineffables tendresses, le regard perdu dans les harmonieuses perspectives nocturnes, ils restaient là, sans échanger une parole, attendris et muets, se communiquant leurs impressions par une douce pression.
Réjane n'avait jamais ressenti un pareil bonheur — elle ne soupçonnait pas qu'il y eût autre chose dans la vie — elle eût voulu vivre ainsi éternellement, auprès de Gontran, sous le regard de Dieu!
Peu à peu cependant, sous l'influence de l'atmosphère de ces contrées bénies du soleil, Gontran finit par retrouver ses forces et revenir à la santé.
Les couleurs revinrent à ses joues, son œil recouvra sa vivacité, et il commença à réclamer un peu plus de liberté.
Alors il sortit.
Souvent on le vit, appuyé au bras de mademoiselle de Graçay, suivi par la duchesse et le général, aller et venir sur le bord de la mer, le long de la promenade des Anglais.
Puis un jour il prit sa volée et s'aventura tout seul dans la ville et sur le port.
On était alors au mois de février.
La convalescence avait duré plus de trois mois, mais il n'y avait plus à craindre de rechute...
Dès qu'il se sentit tout à fait rendu à lui-même, Gontran eut une longne conversation avec le général et avec sa sœur, et à la suite de cette conversation il fut définitivement décidé que l'on s'occuperait sans délai des préparatifs du mariage.
L'union des deux jeunes gens devait s'accomplir à Nice, sans tapage... modestement... comme il convient au véritable bonheur...
Réjane ne tenait pas à ce que son bonheur eût tant de témoins... et Gontran était également de cet avis.
La duchesse de Frileuse se chargea de régler les principaux détails, et, de son côté, le vicomte s'occupa de ce qui le concernait plus particulièrement.
Plus le moment approchait, plus il devenait impatient.
Il lui semblait que jamais il n'avait tant aimé Réjane !
Et pourtant ! depuis quelques semaines, on eût dit qu'une ombre de mélancolie s'était tout à coup répandue sur le front de l'enfant...
Gontran le remarqua bien vite, et cette remarque lui communiqua un moment de tristesse.
Que se passait-il dans le cœur de Réjane?... Le bonheur a parfois de ces mé-
lancolies, comme il y a des brumes sur les belles aurores. Il aimait à penser que l'attitude de la jeune fille n'avait rien de sérieux ..
Toutefois, il s'en montra inquiet, et n'osant l'interroger, il l'observa...
Et alors, voici ce qui advint.
Un soir, qu'il avait été retenu plus tard que de coutume, et qu'il rentrait vers ! sept heures à la villa, il trouva sur son chemin, non loin de Ihabitation, un i homme qui l'attendait, et vint à sa rencontre dès qu'il l'aperçut.
C'était Hector de Précourt.
Il ne l'avait pas revu depuis le duel; il lui tendit la main avec un empresse- i ment cordial. |
— Vous! mon cher ami; dit-il... Croyez que je suis bien heureux de vous voir.
Précourt serra la main que lui tendait Contran et comme ce dernier cher- , chait à l'entraîner vers l'habitation : '
— Non, dit-il... avec un triste sourire, mille grâces; si vous le voulez bien. ' nous resterons ici.
— Cependant...
— J'ai à vous parler.
— Eh bien.
— Et vous seul devez entendre ce que j'ai à vous dire. Contran regarda le jeune homme avec étonnement.
— De quoi s'agit-il donc? demanda-t-il.
— Il y a, répondit Précourt, que je suis à Nice... depuis deux mois.
— C'est la première fois que je vous rencontre.
— Je ne suis pas seul.
— Ah!...
— Et la pauvre jeune femme que j'ai accompagnée se trouve dans un état de santé qui réclame des soins constants.
— Quelle personne ? interrogea Contran avec un vague soupçon de la vérité.
Précourt remua le front.
— Vous auriez de la peine à la reconnaître... si je ne vous la nommais pas... répondit-il.
— Est-ce que ce serait?...
— Ninoche.
— Elle ! elle !
Il y eut un moment de silence, puis Précourt reprit :
— Après la mort de Cardinet, dit-il, ouplutôt après votre duel avec Beverley, elle fut prise d'une sorte de mélancolie à laquelle rien ne put l'arracher. Je m'étais lié avec elle, et elle m'avait intéressé dès le premier jour ; je voyais qu'elle dépérissait, et le docteur Desbois m'avait avoué qu'il n'augurait pas
bien do son état... je lui proposai de changer d'air, de voyager, de venir à Nice chercher un climat dont l'influence devait la remettre... et elle accepta avec empressement l'ofTre que je lui faisais... elle savait que vous étiez ici... l'espoir de vous y rencontrer ne fut pas étranger, j'en suis convaincu, à sa détermination...
— Et depuis qu'elle est arrivée?
— Cela n'a fait qu'empirer... Cependant rien encore ne faisait prévoir un dénouement si prompt...
— Que dites-vous?
— Avant-hier, dans la nuit, elle sentit tout à coup plus mal...
— Pauvre enfant I...
— J'appelai le docteur, qui est le vôtre ; c'est celui-là seul qu'elle voulait voir à son chevet, et à peine l'eut-il vue — il n'eut pas besoin d'un long examen — et m'annonça qu'elle allait mourir.
— C'est affreux...
— Oui, affreux ! vous dites bien, mon ami ; depuis deux jours, le délire ne l'a pas quittée... elle vous appelle... elle repousse avec violence la mort qui approche... et jamais je n'avais assisté encore à un spectacle plus navrant.
— Et vous êtes venu me chercher.
— Le docteur pense qu'elle ne passera pas la nuit.
— Que faire !
— Ne voulez-vous pas lui serrer la main avant qu'elle ne meure ; c'est son dernier vœu, je crois que cela lui apportera une réelle consolation dans l'épouvantable situation oii elle se trouve.
Gontran hésita à peine une seconde.
— Vous avez raison, mon ami, dit-il aussitôt... La pauvre enfant m'a été dévouée plus que je ne devais l'attendre d'elle... et je ne lui manquerai pas à sa dernière heure... Je rentre, pour qu'on ne soit pas inquiet à la villa, et, dans cinq minutes, je reviens. — Attendez-moi !
n allait s'éloigner. Précourt le retint.
— Un mot encore... dit-il; vous allez voir mademoiselle de Graçay... Eh bien, voulez-vous que je vous fasse part d'un soupçon qui m'est venu ?
— Dites... dites? fit Gontran surpris.
— Si je ne me trompe... je crois que mademoiselle de Graçay connaît la présence de Ninoche àNice...
— Y songez-vous... est-ce possible...
— J'en suis sûr.
— Qui vous fait supposer?
Il n'eût pas voulu mourir sans avoir teau dans ses bras nu bel enfant qui rosseniblait à sa Réjane
bieu-aimée.
LXÏI
— Un détail, répondit Précourt. Quelques semaines après notre arrivée, et quand tout le monde, à l'exception du docteur, ignorait encore que nous fussions à Nice, on a apporté à Ninoche un bouquet de lilas blanc.
— Quel rapport...
Liv. 44.
A. Fayard, éditeur.
— C'est insignifiant, sans doute ; mais depuis, et cliaque jour, le même envoi s'est renouvelé.
— Et vous supposez...
— Attendez ! cela m'avait intrigué tout d'abord, j'ai voulu savoir, et j'ai interrogé le messager. Or, à travers ses réticences, j'ai fini par comprendre une partie du secret; déplus, et pour lever tous les doutes, hier soir, comme je prenais l'avis du docteur sur le projet que j'avais formé de vous venir chercher, il m'a tout dit.
— Quoi !
— A plusieurs reprises, mademoiselle de Graçay lui a demandé des nouvelles de la jeune femme... et elle sait, depuis ce matin, qu'elle n'a plus que quelques jours à vivre...
Gontran gagna la villa, le front soucieux et préoccupé... La première personne qu'il rencontra sur le seuil fut Réjane. Il tressaillit.
Mais son hésitation fut de courte durée, car Réjane alla d'elle-même audevatit d'une explication.
— Vous avez vu M de Précourt, dit-elle un peu agitée, et peut-être venaitil vous chercher?
— D'où savez-vous? balbutia Gontran.
— Oh! j'ai deviné... continua Réjane, il est inutile de dissimuler, cela ne serait digne ni de vous ni de moi. Il vous a parlé, n'est-ce pas, de cette jeune femme à laquelle je dois plus que la vie... l'honneur même.
— C'est vrai !
— Elle se meurt.
— 11 me l'a dit.
— Et avant de quitter cette vie misérable, elle veut vous voir 1
— Vous déplait-il que je me rende à son appel. Réjane cacha sa tête sur la poitrine du vicomte.
— Ah! je suis trop heureuse de votre amour, mon ami, dit-elle la gorge serrée... Pauvre femme!... si j'osais... j'irais avec vous.
Gontran baisa tendrement le front de l'enfant.
— Vous êtes une sainte, répondit-il, et je ne vous aimerai jamais assez !... Alors... vous ne m'en voulez pas?
— Ne perdez pas une seconde!... Gontran!... allez... allez... et que Dieu la reçoive dans sa douleur et son repentir !
Un quart d'heure plus tard, le vicomte, accompagné de Précourt, traversait la ville et s'arrêtait, non loin du port, au seuil d'un petit cottage adossé à la montagne d'où la vue s'étendait sur la mer.
Un silence plaintif régnait autour de l'habitation.
Précourt ouvrit discrètement la grille d'entrée, traversa avec précaution un
jardin touffu, où les lauriers roses et les citronniers étaient en Heur et atteignit lu perron par lequel on accédait au chalet.
Une fois là, il se tourna vers (jonlran qui le suivait, et mit un doigt sur ses lèvres.
Quoi qu'il pût faire, le vicomte ne pouvait contenir son cœur qui battait à se rompre, mille sensations diverses troublaient son cerveau... il avait hâte et, en même temps, il craignait d'arriver.
Comme il montait les degrés du perron, il prêta l'oreille.
Il venait d'entendre prononcer son nom, il avait reconnu la voix de
Ninoche.
Il pressa le pas et pénétra bientôt dans la chambre mortuaire !...
Chambre mortuaire !... nous maintenons le mot...
Deux bougies brûlaient sur la cheminée, répandant dans la chambre une clarté tremblotante et douce... et sur une table placée près de l'alcôve, une veilleuse jetait alentour ses rayons indécis...
Contran s'approcha.
Ninoche était là. Son corps se dessinait sous les draps blancs qui accusaient ses formes amaigries ; sa poitrine se soulevait avec effort, déchirée de temps à autre par un râle aftreux, et son regard jaillissait de son orbite avec des lueurs fauves qui rayaient par instant les ombres de l'alcôve.
Alors un fait mystérieux se passa.
Tout à coup, la jeune femme cessa de râler; ses ongles s'accrochèrent à la couverture, et elle se dressa effarée et droite, les cheveux dénoués et le sein nu !
— Contran ! s'écria-t-elle d'une voix forte et bien accentuée, comme si le peu de vie qui lui restait eût fait explosion.
Contran avança de quelques pas, et aussitôt il sentit di.t doigts décharnés saisir énergiquement ses deux mains.
-- Vous! c'est vous! dit encore la pauvre femme... Dieu m"a donc entendue!... il a eu pitié de moi... maintenant, je n'ai plus peur et je mourrai heureuse...
Et elle l'enveloppa d'un regard profond et fixe où se mêlaient à la fois le bonheur de l'avoir revu et le regret de le perdre.
Cela fut rapide... avec une mobilité d'enfant ou de moribond, elle passa bien vite à d'autres impressions.
Une vive rougeur venait de monter à ses joues, elle avait à la hâte réparé le désordre de sa nudité, et rejeté en arrière les cheveux qui couvraient son
visage.
— Ainsi, vous êtes venu... dit-elle, la lèvre frémissante; si vous saviez avec quelle impatience je vous attendais... on m'avait dit que vous étiez ici... et c'eût été mourir deux fois que de mourir sans vous avoir revu. .. maintenant,
voyez, je suis plus calme... cela ne m'effraye plus... il me semble que mes horribles souffrances ont cessé tout à coup...
— Mais vous vivrez!... voulut dire Gontran...
Ninoche remua la tête, et un triste sourire releva le coin de sa bouche.
— A quoi bon? répondit-elle; et qu'est-ce que je ferais de la vie! Non... j'en ai assez !... D'ailleurs je n'ai aimé qu'un homme; si ce n'avait pas été un rêve insensé... je lui aurais donné mon cœur, mon âme... mon sang, goutte à goutte!... Tenez, ne parlons plus de cela, monsieur Gontran... Les instants me sont comptés... et je ne veux pas que vous restiez ici plus qu'il ne convient... Ecoutez... répondez... Vous êtes heureux, n'est-ce pas...
— Oui, mon enfant...
— Vous avez choisi une femme digne de vous... et tout ce que je demande à Dieu... c'est qu'elle vous donne ce bonheur que vous ne pouviez attendre de moi!... dites-lui que j'ai parlé d'elle... vous me le promettez! elle ne peut pas être jalouse, et vous pourrez quelquefois parler de la pauvre Ninoche.
— Je n'oublierai jamais le dévouement que vous m'avez témoigné.
— A la bonne heure, et maintenant, vous allez partir.
— Que dites-vous?
— Je ne veux pas que vous restiez! c'est une chose hideuse que la mort... je sens bien qu'elle est proche, et je ne veux pas que vous assistiez à mes derniers moments.
— Cependant...
— Seulement, avant que vous ne partiez, je vous adresserai une prière.
— Dites! dites!
— Je vais mourir.
— Ah! nous vous sauverons.
— Non, monsieur Gontran, non; d'ailleurs, je ne veux pas être sauvée ; seulement, il y a une chose que je désire vous demander, et je n'ose pas.
— Quoi donc?
— Si mademoiselle de Graçay était là ! c'est à elle que je m'adresserais.
— Expliquez-vous, et je vous jure...
La jeune femme se pencha, ardente et fiévreuse, à l'oreille du vicomte.
— Eh bien, dit-elle à voix basse et avec un regard oii palpitait toute son âme... pardonnez-moi... mais avant départir... je veux... que... vous m'embrassiez.
Gontran ne répondit pas... il était ému^ troublé, attendri, et obéissant à un mouvement irréfléchi de ses bras, et baisa avec effusion son front pâle et glacé.
Les mains de la jeune femme se tordirent autour de son cou, et pendant quelques secondes on entendit sa poitrine qui haletait sous cette étreinte.
— Adieu! partez!.., dit-elle peu après... que Dieu vous bénisse pour le bonheur que vous m'avez apporté.
Gontran obéit. Cette scène l'avait douloureusement impressionné, et c'est d'un pas lent et pénible qu'il regagna la villa où Réjane l'attendait.
Ninochc survécut à peine quelques heures à son départ.
Dès qu'il eut disparu, l'agonie commença.
Elle fut relativement douce, et exempte des épouvantables convulsions qui, le plus souvent, précèdent la mort.
Quand elle eut rendu le dernier soupir, son visage prit une expression de calme et de sénérité tranquille qu'on ne lui avait jamais connue pendant la vie !
On eût dit qu'elle reposait.
Elle était morte !
Elle fut inhumée, le lendemain, dans le cimetière de Nice, par les soins de Précourt.
Gontran et ce dernier accompagnèrent seuls le corps jusqu'à sa dernière demeure.
Sur la pierre qui recouvre sa dépouille mortelle... on a gravé son nom... Mais si jamais personne ne vient s'agenouiller et prier sur cette tombe... elle n'est pas cependant abandonnée non plus !
Le fossoyeur en prend un soin particulier, et les fleurs que l'on a plantées àl'entour sont entretenues par le sombre fonctionnaire comme s'ilétaitpayépour cela.
Il l'est — en effet — et à ceux qui lui ont adressé quelques questions à ce propos, il n'a jamais hésité à répondre qu'il agissait ainsi par l'ordre de madame la vicomtesse Réjane d'Epernon.
Vicomtesse d'Epernon!...
Le mariage de Réjane avec Gontran s'était fait quelques semaines après la mort de Ninoche... sans bruit, sans éclat, en présence de quelques amis dévoués de la famille, et dans la modeste église de Nice.
Ce que l'on remarqua le plus, c'était un beau vieillard qui se tenait dans un coin de la chapelle, mordillant sa forte moustache grise, et ne cherchant pas à essuyer les larmes qui baignaient ses joues.
On sut que ce vieillard s'appelait Martial, et qu'il remplissait les fonctions de garde au château de Graçay-Chambrun.
Après la messe, on déjeuna à la villa, puis, dans l'après-midi, une voiture vint chercher les nouveaux époux qui partirent pour l'Italie.
Le même soir, le général prenait le chemin de fer en compagnie de Martial et allait se réfugier à Graçay-Chambrun.
Quant à la duchesse, elle resta encore un mois à Nice avec ses enfants et son mari.
Il semblerait que nous dussions nous arrêter ici.
Nous avons cependant quelques mots à ajouter, et le lecteur voudra bien, pour un instant encore, nous continuer la bienveillante attention qu'il nous a prêtée jusqu'à présent.
On a dit que les peuples heureux n'ont point d'histoire... Le bonheur de Réjane et de Gontran perdrait, en effet, à être raconté, et nous n'en dirons rien!...
Mais il est un point sur lequel nous ne pouvons garder le même silence.
C'est l'épilogue indispensable, le complément logique et rigoureux, la morale même des événements que nous avons entrepris d'écrire, et si le lecteur n'éprouve qu'un désir modéré d'apprendre ce que sont devenus Brin-de-Tulle et Saint-Clair, tout au moins sera-t-il curieux de connaître le sort qui attendait Herminie, au lendemain de la disparition du prince Lubiroff.
Ce sera le dernier chapitre de ce récit ; on pourrait l'intituler la dernière Nurr