‹ L'étape (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ · texte numérisé non relu

EUGÈNE-MELCHIOR DE VOGUÉ

Son admirateur et son ami.

L'allée du jardin du Luxembourg où Jean Monneron se tenait aux aguets, élait située dans la partie de ce vaste enclos cjui a le plus changé depuis ces dernières années, à l'angle de la rue d'Assas et de la rue Auguste-Comte. Le groupe des constructions toutes récentes où sont installés le lycée Montaigne, l'École coloniale et celle d^ pharmacie a complètement modifié et banalisé le pittoresque aspect de ce coin de Paris, que la disparition de la Pépinière avait bien altéré, dès la fin de l'Empire. Mais, tout rétréci qu'il puisse être, et malgré la vulgarité des bâtiments neufs dont nos architectes l'enserrent, le vieux jardin primitivement dessiné par De Brosse n'en garde pas moins, même dans ses morceaux les plus défigurés, je ne sais quel charme italien.

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On dirait que la nostalgie de la Toscane, qui décida Marie de Médicis à sa création, flotte autour de ces bassins, de ces terrasses et de ces marbres. G est l'endroit de Paris où vous aurez encore quelque chance, par cet âge de téléphones el d'automobiles, quand personne n a plus le temps de rien, de rencontrer un amoureux en train de rêver indéfiniment, et cette occupation peu moderne semble naturelle sous ces larges platanes, à quelques pas de cette façade en bossages où l'exilée de Florence voulut retrouver un souvenir du palais Pitti. Les bustes blancs des poètes, qu'une gracieuse fantaisie édilitaire a placés deci de-là dans les massifs, protègent d'un sourire indulgent les paresses sentimentales des promeneurs, étudiants pour la plupart, qui perdent ainsi en folles songeries les heures promises à un pressant et trop aride travail. Que Jean Monneron remplît l'une et l'autre condition du légendaire jeune premier de cet antique Quartier Latin, c'est-à-dire qu'il fût un amoureux et un étudiant, tout dans son attitude et dans sa physionomie le dénonçait jusqu'à l'évidence. Quoiqu'il fit une matinée très fraîche d'automne, — on était exactement au 1" novembre, qui, dans cette année 1900, tombait un jeudi, — Jean restait immobile sur le banc de bois où il s'était laissé choir plutôt qu'il ne s'y était assis, sans prendre garde m l'humidité pénétrante de l'atmosphère. La fièvre de l'attente qui mettait une flamme dan» ses prunelles brunes suffisait à réchauffer

ses membres, dont la structure se devinait un peu grêle sous le drap mince d'un de ces pardessu de demi-saison que J'argot faubourien appelle expressivement des « vinaigres » . Ce vêtemeui très défraîchi, avait dû être acheté, comme leautres pièces du costume, au rabais et dans une maison de confection. Mais si le jeune homme était aussi mal habillé que peut l'être un garçon, pauvre déjà, prédisposé à l'oubli du monde extérieur par l'absorption cérébrale, un air de supériorité, comme répandu sur sa personne, enlevait à son apparence tout caractère commun. Ses grosses bottines n'arrivaient pas à dissimuler l'élégance de ses pieds fins. Ses mains maigres et nerveuses sortaient de manchettes presque élimées, mais elles montraient de beaux doigts déliés d'intellectuel. Ajoutons qu'il avait tous les droits à ce nom, qu'il faut continuer d'employer, malgré l'abus qui a pu en être fait. — Il est le seul qui convienneà une certaine espèce d'hommes tels que celui-là qui sont les victimes, parfois admirables par leur noblesse, d'autres fois détestables par leur arrogance, d'un constant abus de la pensée. — Jean était le fils d'un professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, et lui-même boursierd'agrégation de philosophie à la Sorbonne. Le feutre de son chapeau de forme ronde s'était flétri à courir de la Faculté aux bibliothèques sous le soleil et sous les averses, mais il coilfait un front large et comme éclairé de pensées. Le visage creusé trahissait de précoces souffrance»,

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supportées par un tempérament énergique, à la veillepourtautd être trop éprouvé Le teint appauvri révélait une existence étroite, une table médiocrement servie, un excès d'effort mental sans une suffisante réparation physique, de grands soucis peut-être et des douleurs morales inavouées. Néanmoins l'humide radical des yeux bruns, la fraîcheur saine des lèvres, la rangée intacte des dents blanches, l'épaisseur bouclée des cheveux châtains disaient des réserves de vitalité profonde. Un peu de détente dans la joie et le bienêtre, et ce jeune homme s'épanouirait.

Cette détente lui serait-elle jamais accordée ? Le sort lui donnerait-ll ce rayon de bonheur dont il avait le besoin presque animal ? La mélancolie de ce doute sur sa destinée se lisait dans le pli de sa bouche, où il y avait de l'enthousiasme et de l'amertume, de la volonté et du découragement. Jean Monneron allait avoir vingt-cinq ans. C'est la période où ces états contradictoires coexistent tout naturellement. L'àme du jeune homme s'est déjà meurtrie à la réalité, assez pour comprendre que ce monde est, comme la dit un sage, « une affaire brutale, » pas assez pour y flétrir la fleur de sa délicatesse native. La conscience de sa force frémit en lui, et il a peur, devant l'irréparable des décisions à prendre. Il se sait, pour employer une métaphore toute contemporaine, à une tête de ligne, et que son avenir de bonheur ou de malheur dépend d'un aiguillage sur tels on tels rails. Si des incertitudes de carrière ou même de

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convictions peuvent revêtir, à ee moment de la vie, un caractère de violence presque trag^ique, qu'est-ce alors qu'il s'agit à la fois pour le jeune homme d'un problème de conscience et d'un problème de cœur? Le simple énoncé de la situation où se trouvait Jean fera comprendre quelle tempête intérieure le remuait, tandis qu'il surveillait d'un regard follement anxieux la porte du jardin en face de lui. Il aimait une jeune fille. Il s'en croyait aimé. Son unique, son passionné désir, depuis des mois, était de l'épouser, et il se préparait à mettre entre elle et lui quelque chose d'irrémédiable. Il l'avait demandée en mariage. Le père avait apposé à son consentement unç certaine condition, et ce 1" novembre avait été fixé, d'un commun accord, comme la date où Jean donnerait une réponse sur cette condition. Que ce fût « oui » , et les jeunes gens étaient fiancés. Au lieu de cela, l'étudiant s'était résolu à répondre un « non » qu: lui déchirait à l'avance le cœui:. S'étant rangé à un parti dont la conséquence était le renoncement volontaire à sa plus douce espérance, que disait la raison? Qu'il était prudent d'avoir cet entretien de rupture avec \T. Ferrand — c'était le nom du père de la jeune fille — sans revoir Brigitte, — c'était son nom à elle. — Par une inconséquence où tous ceux qui ont aimé reconnaîtront le goût, inné aux £.mants, de se faire du mal à la place la plus blessée du cœur, comme si souffrir, par ce qu on aime, c'était encore du bonheur, Jean était venu se

poster dans ce coin d'allée où il était à peu près sur de rencontrer cette enfant. Il avait calculé que le 1" novembre était la veille des Morts. Le père et la fille avaient dû, ce matin-là, comme chaque année, aller au cimetière du Montparnasse, sur le tombeau de la mère de Brigitte. M. Ferrand avait une autre fille, mariée à un officier et qui demeurait dans le haut de la rue Notre-Dame-des-Champs. Cette fille s'était, sans doute, rendue au cimetière avec son père et sa sœur. Il était bien probable que ceux-ci la reconduiraient. Pour entrer à la rue de Tournon où ils habitaient, ils passeraient certainement par le Luxembourg, et leur chemin naturel serait par cette porte d'angle. Voilà pourquoi Jean Monneron était là depuis plus d'une heure, — à se torturer d'impatience et de désespoir, à se répéter qu'il était insensé d'épier ainsi l'apparition de celle qu'il lui était interdit d'épouser, à se démontrer qu'il ne pouvait pas, qu'il ne devait pas l'épouser en effet sous la clause imposée par le père, à souhaiter que la jeune fille ne fût pas allée au cimetière, ou qu'elle rentrât par une autre route, et à se dire, devant chaque silhouette de femme apparue au détour de la rue Bara : « C'est elle, » ou « ce n'est pas elle » , avec un battement de cœur. Les choses autour de lui s'harmonisaient à la mélancolie passionnée dont il se sentait de plus en plus envahi, au fur et à mesure que les minutes avançaient. Le ciel était voilé, comme tendu de neige, avec de grands

nunjjes plus noirs qui couraient sur ce fond grisâtre, chassés par une bise rude Cette bise arrachait aux platanes de larges volées de feuilles jaunes qu'elle dispersait sur le gazon, brûlé par l'été d'abord, puis par la précoce gelée. Les géraniums qui bordaient les plates-bandes agitaient leurs dernières fleurs, encore rouges, mais recroquevillées et fanées. Des moineaux piailleurs dont ce vent retroussait les plumes frileuses se disputaient, à quelques pas du jeune homme, un morceau de pain, jeté par un enfant joueur. Jean ne voyait que des passants qui marchaient vite, à cause du froid, et dont la plupart étaient vêtus d'étoffes sombres. Ils allaient, eux aussi, au cimetière, ou ils en revenaient. Tout, dans ce décor funèbre de l'automne commençante, achevait d'accabler l'amoureux. Comment se fùt-il retenu de comparer sa détresse présente à la félicité dont il eût débordé, même sous ces arbres aux feuilles jaunies et devant cet âpre ciel, — s'il l'eût voulu, — s'il le voulait, puisqu'il n'avait pas prononcé le « non » fatal? Et, à de certains moments, il appuyait son front sur sa main avec un geste de révolte, il secouait sa tête accablée et il lui arrivait de répéter à voix haute une simple phrase, toujours la même, celle d'un homme qui raidit l'énergie de sa volonté contre une obsédante tentation :

— « iSou. Je ne peux pas. Je ne peux pas... •

Pour éviter toute équivoque, et caractériser

aussitôt le drame intime dont la réponse nég^ative •de Jean au père de Brigitte risquait d'être un épisode décisif, il faut expliquer dès maintenant la nature très particulière de cette clause édictée par M. Ferrand et contre laquelle le jeune homme se débattait. L'insistance de l'un et la rébellion de l'autre portaient sur un point qui n'eût pas fait question, voici quelques années, entre des personnes aussi voisines de conditions, et, par suite, appelées, sembleiait-il, à penser de même sur les actes essentiels de la vie familiale. Victor Ferrand , en effet, appartenait, comme M. Monneron, au monde universitaire. Il avait été le camarade du père de Jean à l'École normale. Il était son collègue à Paris, occupant l'une des deux chaires de philosophie du lycée Henri-IV. Mais pour des Français d'aujourd'hui, — une récente et lamentable crise l'a trop montré, — vivre côte à côte, exercer le même métier, participer aux mêmes devoirs, aux mêmes plaisirs, ce n'est plus avoir la même âme. Le mal d'anarchie dont notre pays souffre depuis 1789, et dont il menace de mourir, c'est plus seulement dans les institutions, il a ])énétré jusqu'au tréfonds des sensibilités. Nous Il avons plus de mœurs, au sens civique de ce l){;au mot. Des mœurs n'impliquent pas seulement un système d'habitudes communes. Elles veulent une conformité des cœurs entre eux et des intelligences. Les deux professeurs étaient partis des deux points les plus opposés du monde social, pour aboutir, sous une étiquette officielle-

ment identique, aux plus radicales oppositions de sentiments et de pensées. L'un, Joseph Monneron, fils d'un cultivateur de Quintenas, en Ardèche, avait fait ses études, comme boursier, d'abord au lycée de Tournon, puis à celui de Lyon. De là, il s'était fait recevoir à la rue d'Ulm. Arrivé, grâce aux concours, à se déclasser par en haut, sa carrière offrait le type accompli du développement que préconisent les doctrinaires de notre démocratie. L'ancien boursier^ devenu, à la force du poignet, un fonctionnaire important, ne devait rien qu'à lui-même et à l'État. Il avait d'ailleurs la fierté de son origine et une reconnaissance fanatique pour l'ordre de choses qui avait fait de lui un bourgeois, en quelques années d'obstiné labeur. C'était un exemplaire absolu du Jacobin, à la date de cette année 1900, — autant dire du Jacobin tout court. Pour quiconque, en effet, n'est pas la dupe de la différence des phraséologies, l'identité des formes d'esprit est surprenante entre les sophistes sanglants de 93 et leurs successeurs plus bénins, et plus dangereux peut-être, d'aujourd'hui. La suite de ce récit montrera plus en détail la nature des théories révolutionnaires de Monneron, leur rapport avec l'histoire de sa vie et leur retentissement dans sa famille. Notons seulement, pour l'intelligence immédiate de la crise traversée par son fils, que l'universitaire radical et libre-penseur avait élevé ses enfants hors de toute espèce de religion. « Je ne me

reconnais pas le droit, » disait-il, a d'enseigner à des êtres, sans défense contre leurs premières impressions, des hypothèses invérifiées." Le logicien avait poussé ce parti pris jusqu'au bout : aucun de ses enfants n'avait été baptisé. M. Victor Ferrand est trop connu par son remarquable livre : La Tradition et la Science, pour qu'il soit nécessaire d'exposer ici les principes de ce disciple de Bonaldet de Le Play, qui reste, depuis la mort de ses aînés, MM. Ollé-Laprune et Charpentier, un des chefs les plus en vue de la philosophie catholique dans l'Université Issu d'une famille de propriétaires angevins, et suffisamment riche pour ne pas dépendre de son traitement, ce chrétien avoué n'a jamais dissimulé l'intégrité de ses convictions. \}. n'est que juste de reconnaître que la République les a jusqu'ici respectées. Comment et pourquoi un pareil homme s'était-il trouvé admettre un Jean Monneron dans son intimité? Cette inconséquence apparente sera comprise par tous ceux qui ont approché un vrai professeur tel que celui-là, un de ces accouclieurs d'esprits, possédés par le goût, par la passion du talent jeune. Les éducateurs de grande race éprouvent, à discerner dans un écolier de dix-sept ans les premiers linéaments de la supériorité future, des émotions d'inventeurs et d'artistes. Préciser, hâter l'achèvement de cette ébauche, conspirer à l'éclosion de cette noble fleur humaine, s'associer à ce miracle : la formation d'une belle intelligence, telles sont les délices de ces maîtres, qui demeu-

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