UN AMOT3BEUX II
rent le plus souvent anonymes. Que représentent aujourd'hui, sauf pour de bien rares piétés, les noms d'un Rinn et d'un abbé Noirot, et, plus près de nous, d'un Aubert-Hix, d'un Merlet, d'un Charles? M. Victor Ferrand appartenait à cette élite, et de là son amitié pour Jean; Avant d'être nommé à Henri-IV, il avait été suppléant à Louisle-Grand, où le jeune homme achevait ses études. Il l'avait eu comme élève. Il s'était intéressé à cette nature disting^uée et que certaines circonstances de désaccord intime avec son milieu rendaient pathétique. C'était l'époque où la femme du professeur de philosophie venait de mourir. Vivant seul avec sa fille cadette, il n'avait peutêtre pas eu, sur les rapports possibles entre ce disciple favori etcette fille, les prudentesappréhensions qu'aurait eues une mère. Peut-être aussi son affection pour Jean lavait-elle induit à fermer les yeux sur un sentiment naissant qu'il avait vu Brigitte partager, avec la joie profonde d'un père qui, dans ses rêves, s'est souhaité pour gendre celui même que sa fille a choisi. Un autre motif, et justement celui qui semblait devoir faire obstacle à cette union, la lui rendait, au contraire, plus désirable. On a compris qu'il s'agit de la religion. Quoique le strict respect du devoir professionnel eût toujours empêché M, Ferrand de transformer son cours de philosophie en un instrument de propagande, ses convictions catholiques étaient trop connues, elles tenaient par des liens trop serrés à l'ensemble de ses idées
pour que certains de ses élèves ne fussent pas tentés de Tinterro^o^er. Même aujourd'hui, le préjugé, perfidement mis à la mode au dix-huitième siècle, demeure si vivace, l'antinomie entre la croyance et la raison est si généralement admise, que la coexistence, dans un grand esprit, de la haute culture et de la foi, déconcerte comme une anomalie paradoxale. Jean Monneron, en particulier, avait dû être plus étonné qu'un autre d'une attitude intellectuelle qui contredisait si violemment les théories acceptées, respirées plutôt dans l'atmosphère paternelle. Notez que M. Ferrand n'est pas seulement traditionnaliste en religion. Il l'est aussi en politique et ne parle de la Révolution qu'en employant la formule de Le Play sur les « faux dogmes de 89 »» . La curiosité passionnée, excitée chez Jean par la rencontre d'idées si différentes des siennes, ses hardies questions, son ardeur à forcer la réponse, toute cette fièvre communicative d'une jeune conscience qui se cherche, avaient entraîné Ferrand à des discussions dont il s'était d'abord fait scrupule. Puis, ces débats l'avaient intéressé autant et plus que son élève. Il s'était créé entre ces deux pensées une de ces relations presque impossibles à définir, car elles n'ont guère d'analogue. L'intelligence de chacun était devenue pour l'autre un champ d'action presque nécessaire. Les allées et venues du souple esprit du jeune homme, ses abandons et ses reprises, ses concessions et ses dcrobements avaient fini par donner à leurs
entretiens, en apparence si abstraits, — ils ne parlaient jamais que d'idées, — une chaleur et presque une âpreté de combat. La funeste guerre civile à laquelle une retentissante affaire judiciaire servit de prétexte plus que de cause, lei avait, un moment, séparés jusqu'à la brouille. Il n'est pas besoin de dire dans quel camp le lucide et sage génie de M. Ferrand l'avait rangé. Après une année entière d'absence et de silence, Jean était, un beau jour, revenu chez son maître, qui l'avait accueilli les bras ouverts. Mais, d'un commun accord, les deux hommes s'étaient, depuis cette époque, interdit précisément les sujets qui les enflammaient le plus jadis. Ferrand, toutefois, n'avait pas cessé d'observer son ancien élève de son perspicace regard. Des signes de tous ordres lui avaient montré que cette conscience continuait d'être très inquiète, très troublée. Il se faisait en elle un travail. C'est durant cette période qu'il avait constaté un romanesque éveil d'amour dans le cœur de Jean et dans celui de sa fille. Il n'eût pas été le croyant qu'il était, tout pénétré d'une foi à la Joseph de Maistre dans la constante action de la Providence sur nos destinées privées, s'il n'avait pas vu, dans ce réciproque attrait, une grâce d'en haut, un moyen dont Dieu se servait pour ramener une âme. Aussi, lorsque Jean s'était décidé à «e déclarer enfin et à lui parler de son sentiment pour Brigitte, le père avait été persuadé que cette démarche supposait chez le jeune homme une évolution définitive. Demander
la main de Mlle Ferrand, c'était s'oblig^er à un mariag^e relig^ieux, et un tel mariage supposait que Jean Monneron se fît catholique. Puis, en pressant le jeune homme, M. Ferrand avait reconnu avec stupeur que celui-ci, trompé sam» doute par le profond respect que son maître montrait toujours pour la sincérité des convictions contraires aux siennes, avait nourri l'illusion d'une union célébrée à l'église, mais, comme il arrive dans les mariages mixtes, sans qu'il fût obligé lui-même d'adopter la religion de sa fiancée. Le philosophe n'était pas homme à se contenter d'un semblable compromis, d'ailleurs plus difficile qu'aucun autre à faire accepter par Rome, sans des motifs impérieux qu'il n'avait pas assez nettement aperçus dans le cas présent. Il n'avait vu là qu'une preuve d'un défaut qu'il avait le plus souvent observé dans son élève, et essayé de corriger : l'incertitude. Il avait donc répondu à l'amoureux de Brigitte qu il ne donnerait sa fille qu'à un catholique déclaré et pratiquant. Sa surprise avait été plus grande encore à constater, chez Jean Monneron, un réel saisissement d'épouvante à la seule pensée d'un acte aussi grave, aussi mêlé aux profondeurs de la conscience. Il l'avait cru si préparé, si voisin d'une adhésion définitive à ce qu'il croyait, lui, être la vérité, et il le trouvait si vacillant, si hésitant encore! Le jeune homme avait demandé huit jours pour réfléchir. Le père les avait accordés. Ce 1" novembre marquait la fin du délai.
On connaît maintenant le secret de la profonde détresse dont Jean était atterré par cette froide matinée, sur ce banc solitaire du jardin du Luxembourg. Quoi qu'il fût, depuis quelque temps, bien attiré vers les idées de son ancien maître, par suite de toute une évolution intérieure, plus attiré peut-être que celui-ci ne le supposait, le pas lui semblait si définitif, si solennel ! Ce baptême à vingt-quatre ans, c'était une telle rupture avec tout son passé, avec tout son milieu ! Il entrevoyait de tels conflits, et un surtout de telle nature ! D'autre part, les raisons qui le rapprochaient des convictions de M. Ferrand laissaient en lui une telle place au doute!... Bref, il lui avait été impossible de se décider dans le sens où le poussait son cœur. Son amour même avait été un obstacle de plus. Il s'était demandé si l'attraction qu'exerçaient sur lui les doctrines du père de Brigitte ne dérivait pas, sans qu'il s'en rendît compte, du sentiment qu'il portait à la jeune fille. La probité intellectuelle a ses maladies de scrupule comme l'autre. Bien résolu à retirer sa demande, pour ne pas accepter une clause à laquelle il ne pouvait se soumettre en toute conscience , sa violente douleur augmentait encore l'énergie de cette résolution. L'idée de l'effort s'associe trop aisément dans les âmes délicates à l'idée de mérite : elles sont toujours tentées de se mésestimer de ce qui leur plait et de s'estimer de ce qui leur coûte. Et qu'il en coûtait à Jean de renoncer pour toujours à l'amie dont la grâce
blonde allait rayonner tout à l'heure dans ce décor d'automne et de tristesse, si ses calculs s'étaient trouvés justes !
Ils l'étaient. Les amoureux ont à leur service un don de divination presque infaillible, qui ressemble aux visions du génie. Le principe n en est-il pas identique : des facultés de logique portées à un degré supérieur sous l'influence de l'observation aiguë et de l'idée fixe ? Brigitte Ferrand s'approchait, en effet, à ce moment même, de ce coin du jardin où Jean Monneron l'attendait. Si la magie d'intuition qui avait décidé le jeune homme à se poster près de cette porte d'angle se fût exaltée jusqu'à la double vue, et s'il avait pu, des yeux de sa chair, percer le massif des maisons dressées devant lui, il eut aperçu celle qu'il aimait en train de suivre le trottoir de la rue Notre-Dame-des-Champs auprès de son père. Ils venaient, l'un et l'autre, de reconduire chez elle Mme Portier, la sœur mariée de Brigitte, et ils se préparaient à tourner par la rue Bara, qui débouche précisément en face de cette entrée du vieux jardin choisie par Jean. Et peut-être son énergie n'eût-elle pas tenu bon une minute, s'il eût pu non seulement la voir, mais l'entendre qui causait en tête à tête avec son père et parlait de lui. Il savait bien, quoique ne s'étant jamais permis de lui dire ses sentiments, qu'elle les avait devinés. Il croyait savoir aussi, malgré sa réserve, qu'il ne liii déplaisait pas. Il n'avait pas osé ima-
giner la vérité : qu'elle l'aimait autant qu'il l'aimait. Surtout, il igfnorait que M. Ferrand fût le confident de cet amour et qu'il n'eût caché à Brigitte ni la demande de Jean, ni sa propre réponse. Cette entière sincérité du père vis-à-vis de sa fille avait ses dangers trop évidents. Elle tenait à la nature un peu exceptionnelle des rapports qui les unissait. Brigitte Ferrand était de la lignée d'Antigone, de cette « enfant du vieillard aveugle» , la plus pure création du génie antique, qui joint à la féminilité du dévouement le plus attentif une vigueur d'intelligence presque masculine, — si tendre, pour asseoir sous les oliviers de Golone l'infortuné qu'elle guide, — si hardie, pour affirmer, devant un juge inique, l'existence de « ces lois non écrites, immuables, dont nul ne sait quand elles ont pris naissance » . Chargée, à quinze ans, de remplacer sa mère morte au foyer d'un père qu'elle admirait autant qu'elle l'aimait, Brigitte avait voulu devenir, pour cet homme supérieur, mieux qu'une ménagère, une compagne de pensée, bien humble, bien modeste, et qui l'aidât cependant à supporter la solitude du veuvage. Cela avait commencé par de tout petits services, comme de recopier les manuscrits du philosophe, comme de transcrire pour lui des extraits, comme de lui lire, le soir, à haute voix, et dans des revues spéciales, des articles dont le titre seul prenait, sur ces lèvres de jeune fille, de touchantes allures de paradoxe. L hérédité aidant l'affection, elle était arrivée à comprendre,
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à partager les idées du professeur. C'était aussi ce goût profond et cette entente des choses de l'intelligence qui l'avaient intéressée à Jean. Quoique son instinct de femme lui fit éviter soigneusement tout air de savante, et qu'elle eût même, par réaction, un rien de coquetterie dans sa toilette, sa physionomie trahissait cet excès, cette anomalie plutôt, de culture. L'expression du visage était plus âgée que les traits. Avec des lignes d'une régularité presque classique, elle était moins jolie que belle. Un je ne sais quoi de trop grave flottait autour de sa bouche, pourtant si jeune, et dans le regard de ses prunelles pourtant si bleues. Elle était assez grande, avec une tête plutôt petite, de forme ovale, que couronnaient d'admirables cheveux blonds. Son teint très clair, presque transparent, pâlissait et rougissait à la moindre émotion, d'une manière qui révélait, chez cette enfant, précocement initiée aux plus abstruses théories de la psychologie et de la métaphysique, la plus vive, la plus spontanée sensibilité. Ces deux côtés de sa nature, trop réfléchie et trop émotive tout ensemble, se retrouvaient dans l'entretien qu'elle avait avec son père, ce matin-là, et qui avait commencé dès le seuil de la maison de sa sœur aînée. A peine avaient-ils pris congé de celle-ci, laissée jusqu'ici absolument en dehors de leurs projets, Brigitte avait demandé :
— « Vous devez être content de moi , mon père?... ■ Comme on le voit, le traditionnaliste
partageait, sur le chapitre du tutoiement, l'opinion de son maître Bonald, lequel a écrit avec son austère ironie : « On ne tutoie plus que son père et sa mère. Cet usage met toute la maison à l'aise. Il dispense les parents d'autorité et les enfants de respect... » Ce petit détail donnera la nuance du caractère et des manières de M. Ferrand, chez qui la bonhomie se relève d'une courtoise, mais souveraine dignité : « Oui, «avait insisté la jeune fille, " je vous avais promis, il y a huit jours, de ne plus vous parler de M, Monneron, et d'être calme. C'est la première fois de cette semaine que je vous aurai prononcé son nom, et j'ai été calme, très calme. Je la suis plus encore ce matin. Je viens de demander à ma mère d'intercéder là-haut pour que les choses soient telles que je les désire... C'est comme si j'avais reçu une promesse... Ah! mon père, que je plains ceux qui n'ont pas la foi ! Gomment vivent-ils avec leurs morts? Et ne pas vivre avec ses morts, c'est ne pas avoir de famille. Quand je pense qu'i7 n'a pas connu, jusqu'ici, ces joies profondes que donnent les pratiques religieuses, que je suis tentée Je le plaindre !... "
A mesure qu'elle parlait, montrant à nu, dans leur ingénuité, ses espérances et son amour, elle pouvait voir un pli soucieux contracter le front et la bouche de son père. M. Ferrand était un homme de cinquante-trois ans, taillé en force, avec un visage dont la pâleur naturelle s'était accrue par une existence trop sédentaire. Ce teint
mat était d'autant plus saisissant qu'il contrastait fortement avec la noirceur des cheveux et de la barbe, où des fils d'argent commençaient à peme de courir. Il y avait, dans ce masque un peu lourd, aux traits fins, presque ténus, de la puissance et de la subtilité. L'ensemble rappelait vaguement le célèbre portrait des Offices qui passe pour représenter Léonard. L'expression était si noble qu'elle faisait oublier une infirmité qui eût défiguré un autre visage : une convulsion enfantine avait fortement dévié l'oeil droit. Ce regard bigle s'accordait avec cette physionomie, comme abstraite du monde extérieur et tournée en dedans, qu'éclairait la sérénité ardente des certitudes profondes. L'acceut de sa fille, plus encore que ses mots, venait de lui prouver, une fois de plus, qu'il n'avait pas été assez prudent, et qu'il eût mieux valu ne pas lui annoncer la démarche de Jean Monneron, avant d'avoir la réponse du jeune homme sur le point encore en suspens. Pour Brigitte, évidemment, cette réponse ne faisait pas doute. M. Ferrand, lui, en revanche, se rendait trop compte que, si l'amoureux n'avait pas raccourci de lui-même ce délai des huit jours, la raison en était dans une hésitation de plus en plus grande. Il pressentait maintenant la résolution définitive de Jean, dont lui non plud'abord n'avait pas douté, et il en redoutait le contre-coup sur sa fille :
— « Ma pauvre Brigitte, » reprit-il donc, « tu me dis que tu es calme et tu viens de me parler
TJN AMOUREUX SI
avec une exaltation dont j'aurais peur, si je ne te savais pas si courageuse, quand il le faut. A t'entendre, la réponse que nous attendons aujourd hui sera certainement ce que nous souhaitons qu'elle soit. Si elle était le contraire cependant? Si, au dernier moment, les idées qui ont empêché Jean d accepter aussitôt la condition que nous avons mise, toi et moi, à notre consentement, étaient les plus fortes?.. Moi aussi, » continua-t-il, « je crois à une mystérieuse influence des morts sur les vivants, et qu'ils peuvent obtenir pour nous, comme nous pouvons obtenir pour eux. C'est tout le sens de la fête d'aujourd'hui et de la communion des saints. Mais je crois aussi que la décision suprême d'une volonté dépend d'elle seule. Je ne t'ai pas caché que, dans les circonstances qui ont amené les choses où elles en sont, j'ai cru voir un dessein caché, une invite de Dieu à cette âme. Cette âme s'y rendra-t-elle ? C'est ce que ni toi ni moi nous ne pouvons savoir, mon enfant. » — " Vous craignez mon chagrin, si j'étais déçue, mon bon père, » dit Brigitte, en secouant la tête, avec un sourire ému et confiant. « Je ne peux pas l'être. Vous m avez raconté vous-même que l'incrédulité de M. Monneron n'était que de l'ignorance. Vous lui avez si souvent appliqué devant moi cette belle phrase du cardinal Newman : Je nai jamais péché contre la lumière. Il sait, maintenant que vous avez tant discuté avec lui. Toutes ses objections, vous les avez dissipées. Toutes vos réflexions, vous les lui avez
communiquées. Vous lui avez proTivé la relijjion. Comment ne croirait-il pas?
— « On ne prouve pas la relifjion, » repartit le [)fiilosophe. « Je t'ai dit cela aussi, bien souvent. On donne des raisons de croire, ce qui n'est pas la même chose. Une conversion n'est pas une œuvre purement intellectuelle. Sans cela, tout le monde croirait, ou bien personne. On croit avec tout son être, avec son intelligence, certes, mais aussi avec son cœur et avec sa volonté. Il v a des gens qui n'aiment pas à croire, qui ne veulent pas croire, et ils en arrivent à obscurcir pour eux jusqu'aux ténèbres, ce qui, pour toi, pour moi, fait évidence et lumière. Quand Jean Monneron était mon élève, plus d'une fois j'ai vu son intelli(ycnce s'ouvrir, se donner, venir h la foi, et sa volonté l'arrêter net dans cet élan. Qui sait s'il n'en est pas de même aujourd'hui?... »
— «Mais, » dit J3ri.'|itte, « sa démarche auprès de vous était sincère, et, s'il veut m'épouser, » — elle souligna le mot en le prononçant, — « il doit vouloir tout ce qui peut l'y aider, excepté une démarche contre la conscience...»
— « Et s'il pense que c'est le cas? » reprit M. Ferrand, et, sur un geste étonné de sa fille • « Tu oublies qu'entre lui et nous, il y a son père ..» — Et, comme Brigitte esquissait de nouveau son geste : «Comprends-moi bien.» continuat-il, «je sais parfaitement que le père ne refusera pas son consentement. S'il avait dû le refuser, je M'aurais même pas laissé Jean formuler sa de-
mande. Je connais mon ancien camarade. Il met son point d'honneur à laisser ses enfants absolument libres. C'est la raison pour laquelle il ne les a pas fait baptiser. Il a voulu qu'ils choisissent, une fois majeurs, en pleine indépendance. Il est sincère dans cette persuasion qu'il ne les a jamais influencés. Cela n'empêche pas que, le jour où Jean viendra lui dire : « Je me marie à l'église « et je suis catholique, » ce sera pour lui un déchirement, une faillite, la banqueroute de l'éducation morale qu'il a donnée à son fils. Il n'y a pas de neutralité vraie sur certains points. Monneron se croit tolérant. Il est un fanatique à rebours. La religion, pour lui, c'est le poids mort du passé, le legs de superstition d'une humanité inférieure. Il la hait de tout l'amour qu'il porte à ce qu'il croit le progrès et la raison. De voir Jean retourner à cette erreur, il en souffrira cruellement, et Jean le sait. Tu parles de conscience. Voilà le scrupule qui peut troubler la sienne »
— a Vous m'aviez bien dit, *> reprit la jeune fille, après un silence, «que M. Monneron le père n'était pas religieux. Mais il ne s'agit donc pas d'une indifférence? Il s'agirait d'une haine? Vous venez de prononcer ce mot... Est-ce possible?... Lui, un si honnête homme !... »
— « Il est un très honnête homme, en effet, » répondit M. Ferrand, » par tant de côtés. Et pourtant, tu as raison, ce n'est point par les portions hautes de son être qu'il i>ent ainsi. Son excuse, c'est qu'il ne se rend pas compte de»
mobiles auxquels il obéit dans cette haine. C'est un des points où sa famille est malade en lui, — hélas ! où la France est malade dans sa famille. Suis la filière, et, toi qui connais si bien mes idées sur le principe de continuité, ce que l'Église appelle la réversibilité, tu en trouveras ici une confirmation bien significative. Cette famille Monneron a commis une première faute, dans le grand-père, qui était un simple cultivateur. Il avait un fils très intelligent. Il a voulu en faire un bourgeois. Pourquoi? Par orgueil. Il a méprisé sa caste, ce jour-là, et il a trouvé un complice dans l'État, tel que la Révolution nous l'a fait. Toutes ces lois sur lesquelles nous vivons depuis cent ans, et dont l'esprit est de niveler les classes, d'égaliser pour tous le point de départ, de faciliter à l'individu les ascensions immédiates, en dehors de la famille, ce ne sont pas davantage des lois saines et généreuses. Ce sont des lois d'orgueil. A quel sentiment s'est-on adressé chez Monneron, au collège? A l'orgueil. Dans ses examens? A l'orgueil. Quand je l'ai rencontré à l'École normale, tout son développement n'était qu'un développement d'orgueil. Voilà pourquoi iln*a pas cru. lia pensé à rencontre de notre tradition religieuse. Ce faisant, il a estimé qu'il obéissait à sa raison. En réalilé, il s'est fourni des prétextes pour justifier une attitude qui n'était que l'instinct déposé en lui par toutes ces données. Il est un vrai représentant d'une époque dont l'aberration consiste à vouloir que chaque génération recommence la so-
ciété ! Son irréligfion est comme son radicalisme, la preuve qu'il ne vit pas avec ses morts, lui, pour prendre ton mot de tout à l'heure. On l'en a séparé et il s'en est séparé. Sa pensée et sa volonté vont contre sa race, au lieu d'en être la continuation, le prolongement. Mais il est écrit qu'il ne sera demandé à chacun de nous que ce qu'il aura reçu. Voilà pourquoi, je te le répète, Monneronest un honnête homme avec les idées d'un sectaire, et voilà pourquoi la conversion de son fils, si elle a lieu, le bouleversera comme un reniement... »
— « Vous admettez pourtant, » interrog^ea Brigitte, « que cette conversion est un besoin de cette âme? Comment expliquez-vous alors que l'enfant d'un tel père ait, au contraire, cette nostalgie de Dieu? C'est votre mot, vous l'avez employé, il y a huit jours encore, dans notre grande conversation... »
— "Tu touches là, mon amie, à un grand mystère,» dit le philosophe. «Qu'il y ait un atavisme moral, comme il y a un atavisme physique, une hérédité en retour des idées et des sentiments de nos aïeux, c'est un fait indiscutable. Pourquoi cette hérédité se manifeste-t-elle dans un individu plutôt que dans un autre? Le problème n'est pas plus soluble que celui de l'inégalité des talents ou tout simplement des santés, entre frères et sœurs, nés des mêmes parents, dans des conditions identiques. Ce qu'il y a de certain, c'est que Jean Monneron est travaillé, depuis des
années, par cet atavisme qui n'a jamais tourmente son père. La bonne race des cultivateurs Vivarais, dont il est issu, se révolte en lui, malg^ré lui, contre l'erreur paternelle. Ce fils d'un Jacobin a de continuels retours vers la vieille France. Il voudrait aimer la France nouvelle, et tout l'en écarte. Cet enfant d'un incrédule étouffe dans la négation. Il est né d'un fonctionnaire et d'un déraciné ; et il ne rêve, quand il s'abandonne à ses {joûts, que d'une famille établie, de mœurs locales et traditionnelles, d'un milieu terrien. Cette lutte secrète dure depuis que je le connais. C'est la cause qui m'a tant intéressé à lui, durant son année de philosophie. Je n'ai jamais connu un jeune homme dont le malaise démontrât plus complètement combien les sophismes du monde révolutionnaire sont meurtriers à un esprit juste et à un cœur droit... Et puis, il t'a aimée. J'ai vu grandir ce sentiment. J'ai vu que tu le voyais aussi, qu'il t'attendrissait. Il m'a semblé que le bonheur pouvait être là, pour vohs deux. Aujourd'hui, je me demande si je ne me suis pas trompé, puisque la lutte intérieure dont il était déjà victime, à dix-huit ans, continue à vingtcinq, à travers et malgré cet amour... »
— a Non, mon père, » reprit Brigitte, en touchant de sa main le bras de M. Ferrand, « la lutte ne continue pas et le bonheur est là... » Et, en indiquant à son compagnon d'un gracieux hochement de sa tête fine, elle ajouta : « lui aussi, il est là . . " Elle venait d'apercevoir Jean Monneron,
qui, de son côté, l'avait reconnue. 11 s'était levé de son banc, avec la gêne, toujours si touchante pour une femme qui aime, de quelqu'un qui attend depuis des heures et qui veut avoir l'air de s'être trouvé là par hasard. Quoique les préoccupations de M. Ferrand fussent bien grandes et qu'il considérât comme très important l'entretien dont cette présence de son ancien élève annonçait l'imminence, il ne put, lui non plus, s'empêcher d'être attendri et amusé par cette gaucherie de l'amoureux. Dans l'atmosphère de tension intellectuelle où il vivait, et où il faisait, par contagion, vivre sa fille, c'était une bouffée de jeunesse, un souffle de nature et de spontanéité que cet enfantillage de Jean, surpris dans son aguet, confus et s'excusant d'être là par des phrases maladroites. Ses explications balbutiées, en abordant M. et Mlle Ferrand, trahissaient un si naïf embarras que le père en sourit, et ce fut avec la plus indulgente moquerie qu'il y coupa court :
— u Vous n'alliez nulle part? » lui dit-il. « Hé bien ! tant mieux! Vous nous accompagnez jusqu'à la maison. »
L OBSTAf.LK
Les trois promeneurs commencèrent donc à marcher ensemble dans la direction du Palais, le père séparant les deux jeunes gens. La première impression d'amusement et d'attendrissement avait cessé tout de suite, et ils n'échangeaient les uns avec les autres que des phrases indifférentes qui tombaient, presque sans réponse, dans un silence chargé de trop de pensées. Tous les trois étaient en effet dominés par des idées qui leur tenaient de trop près au cœur pour qu'ils pussent les dire, et elles leur enlevaient la force de soutenir une autre conversation. M. Ferrand avait aussitôt compris, devant le visage sombre et fermé de Jean Monneron, que sa venue au-devant d'eux ne signifiait pas le facile acquiescement dont s'était flattée Brigitte. Le tendre optimisme de celle-ci n'avait pas tenu non plus contre cette physionomie tourmentée, ni surtout contre le regard d'angoisse dont le jeune homme l'enveloppait de temps à autre. C'est qu'à la voir marcher ainsi, près de lui, avec sa taille svelte, avec la
ligne si douce et si réfléchie de son profil, avec ses beaux yeux bleus, remplis d'âme, elle lui apparaissait comme plus charmante encore, comme plus digne d'être aimée pour toujours et uniquement. L'homme supérieur dont elle était la fille ne s'était jamais révélé plus affable, plus attirant, rien que par sa manière de respecter les émotions devinées chez les deux amoureux. Il était vraiment le père d'élection que Jean se serait choisi, le grand aîné auquel pouvoir dire tout ce qu'il devait taire à son vrai père, tant d'incertitudes et de troubles ensevelis au fond de son cœur!... Le vent continuait à chasser les feuilles des platanes le long des allées, la lourde pesée du ciel d'automne à envelopper de mélancolie les statues lavées de pluie, les massifs glacés, le bassin frissonnant, le palais décoloré. L'étudiant pouvait reconnaître une image de son sort actuel dans cette vision de félicité qui passait, passait, et, quand elle ne serait plus là, il ne resterait qu'un sinistre et solitaire décor d'hiver. Et de nouveau la tentation le ressaisissait de ne pas la laisser passer, cette félicité, de ne pas l'accepter, cette solitude. Un mot suffisait... Il ne devait pas le prononcer. Il ne le pouvait pas. Tous les motifs qu'il s'était donnés pour renoncer à son rêve, durant ces huitjours d'unsi passionné, d'un si scrupuleux examen de conscience, se levaient du fond de son àme à chaque geste de la jeune fille. Plus elle l'enchantait par sa grâce intelligente et délicate, plus il apercevait de bonheur
assuré devant lui, s'il le voulait, et plus la voix intérieure lui commandait de résister, de ne pas «acrifier des raisonnements à une émotion, un principe obligatoire à une joie, si ravissante fùtelle. Et cet orage intime se déchaînait en lui, tandis qu'il prononçait, comme M. Ferrand luimême, et comme Brigitte, d'insignifiantes paroles sur les menus incidents de cette interminable traversée du jardin : un nom inscrit à la base d'une statue, l'aspect d'un des monuments par ce jour voilé, la rencontre, au passage, d'une figure de connaissance. Cette contrainte, douloureuse pour tous les trois, quoique à des degrés inégaux, — car, chez le jeune homme, elle était du désespoir, et chez ses interlocuteurs seulement de l'anxiété — ne cessa qu'à l'arrivée dans la maison de la ru» de Tournon, et lorsque, Brigitte les ayant laissés les deux hommes se retrouvèrent face à face dans le cabinet de travail de M. Ferrand. Cette vaste et haute chambre attestait, comme la cour et comme l'escalier, que l'hôtel, aujourd'hui distribué en quelques appartements, avaitété, au dix-huitième siècle, une de ces larges demeures parlementaires faites à souhait pour une famille bourgeoise, opulente et simple. La noble décoration de cette pièce : les couronnements des fenêtres et des portes, la forme de la cheminée avec sou chambranle en anse de panier et la coquille de son cartel, dataient du milieu du dix-huitième siècle. Quatre grands corps de bibliothèque accentuaient, par les reliures sévères des gros livres qui les
remplissaient, cet air d'autrefois. La chambre était éclairée par deux hautes fenêtre» qui ouvraient sur un balcon, suspendu lui-même sur les débris d'un jardin. Une copie ancienne, peut-être une réplique, du portrait si intelligent, si humain, si français, d'Arnaud d'Andilly, par Philippe de Champaigne, était le seul objet d'art qui parât cette salle de travail, aménagée pour la méditation, et qui semblait juste à la mesure de la puissante physionomie du philosophe. Aussitôt entré, il avait fait signe à son élève de s'asseoir. Il avait pris place lui-même à son bureau et il lui avait demandé :
— « M'apportez-vous votre réponse, ou bien désirez-vous avoir devant vous quelques jours encore? »
— « Je vous apporte ma réponse, » fit Jean Monneron. « Huitjours, quinze jours de plus n'y changeraient rien, puisque je me retrouverais dans les mêmes conditions et devant le même obstacle. >»
— « Alors, si je comprends bien, c'est non, » reprit M. Ferrand, après un silence.
— " C'est non, » répéta le jeune- homme, d'une voix basse, ferme et triste. « J'ai bien réfléchi, mon cher maître, bien lutté aussi, depuis ces huitjours. J'aurais tant voulu veniràvous aujourd'hui, en vous disant : Je suis prêt à me faire baptiser. Conduisez-moi chez le prêtre que vous avez choisi. . . Hé bien ! je ne peux pas ..."
— « Je m'y attendais, » répondit M. Ferrand.
LF.TAPK
Il avait, tandis que ïe jeune homme prononçait cette déclaration, appuyé son coude sur la tablette du bureau chargé de papiers, et, son front sur sa main, avec un air d'accablement où son interlocuteur pouvait voir à quelle profondeur ses paroles atteignaient le père et le croyant : « Si vous aviez dû répondre : oui, vous n'auriez pas hésité huit jours, pas une minute. Je ne suis pas aveugle. Je sais combien vous aimez Brigitte, et depuis longtemps. »
— « Si je l'aime !.,. " s'écria Jean, et, l'espèce de pitié attendrie avec laquelle son maître venait de lui parler lui ayant soudain ouvert le cœur, toutes ses émotions de cette matinée lui jaillirent soudain à la bouche en paroles passionnées : « Si je l'aime... ! » répéta-t-il. « Du moins, vous, vous ne me méconnaissez pas. Vous me plaignez... Mais lui donner mon nom, mon cher maître, vivre avec elle, toujours, fonder avec elle un foyer, travailler pour elle, auprès d'elle, par elle, essayer d'avoir un peu de talent, un peu de réputation peut-être, à cause d'elle, ah! c'était ma vie fixée. C'était tout ce que j'ai pu souffrir déjà, réparé!... Et vous si près de moi, votre esprit si grand, si généreux, me soutenant, m'appuyant, c'était le bonheur!... Pour que j'y renonce, vous le devinez, il faut qu'il y ait un obstacle par-dessus lequel je ne peux pas passer. Monsieur Ferrand, je ne vous fait aucun reproche, remarquez, de la condition que vous m'avez imposée. Vous ne seriez pas là, que Mlle Brigitte me l'imposerait
aussi, j'en suis sûr, et elle aurait raison, comme vous avez raison. Vous agissez tous deux suivant votre conscience. Je ne peux pas ne pas agir suivant la mienne, et elle ne me permet pas de me faire catholique... »
« Donnez-moi la main, mon enfant, » dit
M. Ferrand. L'accent de son ancien élève lui avait infligé une fois de plus l'émotion très particulière qui naît chez les vrais apôtres au contact de certaines âmes d'incrédules. Ils les sentent si belles, si chaudes, et, les trouvant étrangères à leurs idées, ils en souffrent. Ils voudraient communier avec ces nobles sensibilités dans une foi pareille, et, tout en se défendant d'exercer sur elles aucune pression, il faut qu'ils s'essaient à se les attirer. La tentation était trop forte et si instinctive ! Persuadé qu'il agissait uniquement pour le bonheur de sa fille, le père de Brigitte ne se doutait pas que c'était aussi le besoin de conquérir cette généreuse intelligence qui lui faisait, en ce moment même, insister, avec cette douceur prenante, qui est le don des maîtres. « J'ai bien désiré, » continua-t-il, « que votre résolution fût autre... Si j'ai accueilli votre demande comme je l'ai fait, vous l'avez compris, c'est que j'ai vu dans ce mariage toutes les chances de bonheur pour Brigitte, et c'est aussi que je vous aime beaucoup, mon enfant. Je vous l'ai prouvé à trop de reprises pour que vous en doutiez. A cause de cette amitié, et pour que vous pussiez toujours revenir chez moi sans arrière-pensée,
j'ai évité avec vous, ces dernières années, les divers points où mes convictions auraient pu paraître violenter les vôtres. Cette amitié me permet aujourd'hui de vous dire : Vous faites, de votre refus à l'unique condition que j'aie posée à votre mariage, une question de conscience. Mais une question de conscience comporte un pour et un contre. Elle se discute. Vous l'avez discutée avec vous-même. Vous pouvez vous tromper, vous être créé des scrupules imaginaires, n'y avoir pas vu clair dans votre pensée. Supposez que je ne sois pas le père de Brigitte, que je sois votre vieuxprofesseurde philosophie simplement; que vous vous trouviez, vis-à-vis d'une famille de moi inconnue, précisément dans la situation où vous êtes vis-à-vis de la mienne, et que vous veniez me consulter. Voulez-vous me laisser vous parler comme je vous parlerais?... Oui?... Hé bien! Pouvez-vous me définir, me marquer le point exact de votre scrupule?... »
— « Le point exact? » répondit le jeune homme. « C'est que je ne c/'ow pas, tout simplement, et qu'accepter, que demander le baptême dans ces conditions-là, ce serait mentir, et non pas mentir par silence, comme font tant de gens, catholiques de naissance, qui, ayant perdu la fov, se marient à l'église. Ils n'ont qu'à se taire de leurs doutes, comme je comptais me taire des miens, quand je m'imaginais que la cérémonie religieuse serait pour moi ce qu'elle est pour un protestant ou pour un juif qui épouse une catho-
lique. Elle ne le serait pas, et je me trouve dans la nécessité non plus de me taire, mais de parler. Il faut que je déclare qu'un certain système d'idées, où j'ai été élevé, est faux, — et je n'en suis pas assez sûr; — qu'un autre, tout contraire, est vrai, et je n'en suis pas sûr davantage. Me faire catholique, c'est une profession de foi. C'est un acte positif. C'est une affirmation. Vous, mon cher maître, m'estimeriez-vous d'avoir affirmé publiquement, solennellement, ce à quoi je ne croirais pas? »
— « Non, » répondit M. Ferrand, « mais estil vrai que vous ne croyez pas?... Vous le dites. C'est peut-être que vous confondez deux choses bien différentes, et qui doivent rester différentes, ce qu'un grand médecin de notre temps, qui est aussi un grand chrétien, le professeur Grasset, de Montpellier, et, depuis, un autre grand savant qui n'est pas encore chrétien, lui, mais qui comprend la croyance, Jules Soury, ont si bien résumé, quand ils ont distingué les certitudes du laboratoire et celles de l'oratoire. Cette distinction, la faitesvous vraiment? Vous pensez que vous ne croyez pas, parce que vous ne vous trouvez pas, vis-à-vis des vérités religieuses, dans une attitude mentale pareille à celle que vous avez vis-à-vis des vérités physiques et chimiques, par exemple. Mais, moi non plus, je ne l'ai pas. Les dogmes de l'Église dont je suis le plus persuadé : le Péché originel, l'incarnation, la Résurrection, la Présence réelle, n'ont pas pour moi la même clarté d'évidence que la loi de composition de l'eau.
Qu'est-ce que cela prouve? Que l'objet de la vérité religieuse n'est pas l'objet de la vérité scientifique, simplement, et que les facultés employées ne sont pas les mêmes... L'erreur des rationalistes, je vous l'ai dit si souvent autrefois, consiste à vouloir réduire un des types de certitude à l'autre. Prenez garde que ce ne soit votre erreur aussi, dans le cas présent. Voulez-vous une preuve que vous avez beaucoup plus de foi que vous ne le savez vous-même? C'est que vous avez hésité, quand je vous ai répondu : « Je ne don- « nerai ma fille qu'à un catholique pratiquant. » Cette hésitation m'a effrayé, je vous l'ai dit. J'ai prévu que le nouvel homme en vous ne terrasserait pas l'ancien. Mais le nouveau existe, il n'y aurait pas eu lutte sans cela, et, cet homme nouveau, c'est un croyant. . . »
— tt C'est quelqu'un qui a espéré croire, » répliqua Jean Monneron. «La distance est grande de l'un à l'autre — Oui,» continua-t-il, « si j'ai hésité, mon cher maître, c'est que tout mon cœur était le complice de cette espérance, et que ma raison, au lieu de s'y opposer, m'y incline. J'ai repassé en esprit, cette semaine, par tous les chemins où vous m'avez conduit, quand nous discutions ensemble ces problèmes. J'avoue que je n'ai rien à répondre à vos arguments, rationnellement. C'est la preuve que, ce qui me manque, c'est bien la Foi, telle que vous l'entendez, l'adhésion vivante du fond de l'être. J'admets avec vous que la Science est incapable de dépasser
l'obstacle 37
l'ordre des phénomènes et qu'elle se heurte, aussitôt qu'elle veut chercher le pourquoi des choses, au lieu du comment, à l'inconnaissable. J'admets que cet inconnaissable est réel, puisqu'il est à la racine de toute réalité. J'admets que, le conséquent étant enveloppé dans l'antécédent, cet inconnaissable doit posséder, virtuellement au moins, tout ce qui constitue le réel, donc, puisque nos facultés font partie du réel : l'intelligence, l'amour et la volonté. J'admets encore que ce principe d'intellig^ence, d'amour et de volonté, caché dans l'inconnaissable, c'est ce que le langage des simples appelle Dieu. J'admets que ce Dieu, ainsi conçu, doit s'être manifesté dans l'histoire humaine. Comme cette histoire n'est pas une attente, qu'elle est actuelle, qu'elle est présente, j'admets que cette action de l'inconnaissable y est mêlée, actuellement. J'admets que de tous les faits qui tombent sous l'observation, le christianisme est celui qui remplit le plus exactement les conditions que notre raisonnement nous montre à priori, comme ayant dû être celles d'une action divine. Je vais plus loin. Je reconnais que, des formes diverses du christianisme, la plus complète est celle qui remonte par la tradition au fondateur et à ses apôtres, c'est-à-dire le catholicisme. J'admets tout cela, mais comme une construction intellectuelle qui me reste totalement extérieure, et dont je ne me sens pas faire partie. C'est une hypothèse plus ingénieuse, plus probable, si vous voulez, que beaucoup d'autres, mais cette proba-
bilité est pour moi — comment m'exprimer? — une probabilité morte. Elle m'est étrangère, je vous le répète. Elle ne touche pas à ce point dernier de la personne où s'élabore la conviction. Où voyezvous la foi là dedans?... »»
— « Où je la vois?» répondit M. Ferrand, avec une gravité frémissante : « Dans le fait, d'abord, que vous avez dû, pour admettre seulement cette probabilité dont vous me parlez, détruire en vous tant de préjugés ! Ne dites pas que je vous ai guidé dans ce chemin. Vous m'y avez suivi. Vous m'y avez cherché. Les arguments que vous m'avez résumés vous viennent de moi, et ils me paraissent, en effet, irréfutables. Vous n'auriez pas pris la peine de même les examiner, pas plus que n'ont fait tant d'autres, — car ce n'est rien de bien nouveau, et Pascal les avait donnés, — si vous ne vous étiez senti étouffer dans les doctrines de négation où vous avez grandi. Et pourquoi y étouffiez-vous, sinon parce que des portions inconnues de vous-même avaient le besoin d'une vie religieuse? Pourquoi vous étes-vous tant attaché à moi, quand vous êtes entré dans ma classe? Parce que les idées que je vous représentais, si contraires aux vôtres, réveillaient en vous des traces secrètes. Vous êtes un Français, c'est-à-dire l'héritier d'une longue lignée d'hommes et de femmes qui, pendant des siècles, ont été des catholiques. Vous vous mouvez, vous respirez dans une société imprégnée de mœurs catholiques. La langue que vous parlez, dans la-
quelle vous pensez, est catliolique, puisqu'elle est romaine. Le catholicisme est en vous, malgré vous, dans ce que les philosophes d'aujourd'hui appelleraient votre inconscient. Vous ne pouvez pas être en accord avec le plus intime de vousmême, si vous n'êtes pas catholique. Cet accord, vous l'avez passionnément désiré depuis que vous pensez, à votre insu, comme un liquide désire son niveau et oscille jusqu'à ce. qu'il l'ait trouvé. Quand vous avez souhaité de fonder un foyer, sur quelle jeune fille s'est fixé votre choix? Sur une catholique. Ce charme par lequel ma Brigitte vous a enchanté, c'est son âme, cette âme que lui a faite cette Église, dont vous dites qu'elle vous est étrangère, qu'elle vous est extérieure. Étrangère? Oui, au « moi » factice dont vous a revêtu un enseignement qui prétend libérer la personne en la séparant de ses traditions. C'est la folie d'un jardinier qui s'imaginerait affranchir les arbres en les séparant de leurs racines!... Extérieure?... Mais entrez-y donc, dans l'Église, et vous serez étonné de ce que vous découvrirez en vous, que vous n'y voyez pas... Vous éprouverez, ce jour-là, que se connaître soimême, comme le conseillait la sagesse antique, c'est simplement se reconnaître... Ce qui vous est extérieur, en ce moment, c'est votre vraie personne. Mais Dieu la veut, et il l'aura. Vous avez les deux vertus dont il marque les âmes qu'il s'est choisies : l'humilité et la bonne volonté. Il vous poursuivra, jusqu'à ce qu'il vous ait conquis... «
Le philosophe s'était levé pour prononcer ces dernières paroles, où le mysticisme de sa pensée avait éclaté malg^ré lui. Il allait et venait dans le vaste cabinet de travail, son large visage tout éclairé par une flamme de passion religieuse aussi intense que, si au lieu d'être un simple professeur de lycée à la fin du dix-neuvième siècle, il eût été un des docteurs de la réforme catholique du dix-septième siècle, un contemporain de cet Arnauld, dont l'immobile effigie présidait à cet entretien, lequel risquera de paraître bien étrange à cette date de 1900 et à Pans. Mais l'était-il réellement? Lorsque l'on appartient, comme les deux hommes qui causaient ainsi, à la race de ceux dont Platon disait déjà qu'ils vont à la vérité « avec toute leur âme " , n'est-il pas naturel que, dans un acte aussi solennel qu'un mariage et que la création d'une famille, on ne voie pas seulement une question d'intérê4^s, de convenances, ni même d'attrait sentimental? Ces idées si théoriques, semble-t-il, les avaient portés, l'un et l'autre, à un point d'émotion extrême. Ln voix du maître, en particulier, s'était faite presque sourde, dans son excès d'ardeur intime, pour prédire la conquête par Dieu de l'âme de son ancien élève. Son exaltation continuant^ il s'arrêta devant Jean Monneron, toujours assis, et, lui posant les mains sur les épaules, le regard plongé dans son regard :
— " Comprenez-vous maintenant, w conclut-il, «pourquoi je n'accepte pas votre réponse comme
définitive? C'est moi qui veux que vous le preniez, ce nouveau délai que vous m'avez refusé. Je sais. Ce n'est pas le rôle d'un père à qui Ton vient demander sa fille, de parler ainsi. Mais nous ne sommes pas dans la convention, vous et moi. Nous sommes dans la vérité profonde. Nous avons à prendre une décision qui pèsera, vous, sur toute votre vie, moi, sur toute la vie de ma fille. Pour que cette décision soit ce qu'elle doit être, il est nécessaire que nous ne laissions rien dans l'équivoque et que la plus absolue franchise ait présidé à cet entretien... « Il s'interrompit une minute, comme s'il hésitait devant une parole bien grave. Puis, fermement : « Il faut que vous sachiez ce que vous avez pu deviner à mon attitude, à d'autres indices peut-être, oui, que vous le sachiez d'une façon positive, qui ne vous permette pas le doute : Brigitte vous aime, mon enfant. C'est au nom de ce sentiment que je vous demande de réfléchir encore avant de vous sacrifier tous deux, elle et vous, à une illusion sur vous-même dont vous resterez étonné plus tard, quand le jour se sera fait en vous complètement. Je connais ma fille et je vous connais. Elle ne changera pas plus vis-à-vis de vous que vous ne changerez vis-à-vis d'elle. Mettons donc que nous ne nous sommes rien dit aujourd'hui et que j'attends votre réponse relativement à la condition que je vous ai imposée. Vous me la donnerez, cette réponse, dans deux mois, dans trois mois, dan» un an. C'est moi qui ai eu tort de fixer avec
VOUS une époque trop rapprochée. Acceptez-vous maintenant?"
— «Ah ! mon cher maître,» s'écria Jean, «que vous êtes bon ! Et pourtant que vous me faites mal ! . . . Ah! que vous me faites mal ! . . . >» répéta-t-il , et, les coudes sur ses g^enoux, le visage dans ses mains, comme quelqu'un qu'une crise de souffrance insupportable plie en deux, il éclata en sanglots. C'était un gémissement de tout son être, aiFrn et violent, qui le secouait d'un spasme presque convulsif. Et, comme le philosophe, épouvanté de cet inexplicable accès, ne trouvait à dire au jeune homme, pour le calmer, que les phrases que l'on tient à un enfant malade :
— « Voyons, Jean, soyez raisonnable... Mais revenez à vous, mon ami... Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il? Qu'avez-vous compris?... « — l'amoureux releva la tête. Il montra ses joues couvertes de larmes, sa bouche tremblante d'émotion, ses yeux suppliants, et il répondit :
— « Je ne serai pas moins franc avec vous que vous ne l'avez été avec moi, monsieur Ferrand. Oui, vous venez de me faire bien mal. Ce n'est pas votre faute. Je ne vous m montré qu'un seul des scrupules qui se dressent entre mon bonheur et moi : le scrupule d'idées. Il serait déjà bien puissant, quoi que vous en disiez. Il y en a un autre, et celui-là est invincible. Quand vous le saurez, vous-même, mon cher maître, vous vous inclinerez... Mais n'avez-vous pas deviné qu'il s'agit de mon père?... »
— a Je l'avais deviné, » fit M. Ferrand, « et je l'avais dit à Brigitte. Vous lui avez parié de votre démarche et de notre conversation?... »
— « Non, n répondit Jean, « pas plus que du reste, pas plus que de nos longues discussions, autrefois, sur les problèmes religieux, pas plus que de mes doutes et de mes recherches. Tout ce travail de ma pensée, mon père ne le connaît pas. Il ne l'a jamais connu... Ah ! monsieur Ferrand... » Et l'agitation du jeune homme grandissait au fur et à mesure d'une trop pénible confidence qu'il ne s'était jamais permise, et qui portait sur le drame le plus secret, le plus amer de sa vie de cœur. « Votre sincérité me fait un devoir de tout vous dire, moi aussi. . . Mais que c'est dur ! Laissez-moi me reprendre, » continua-t-il. « Je vais toucher en moi-même à des plaies si cachées... »
— « N'y touchez pas ! » interrompit Ferrand avec une vivacité singulière. Il avait toujours mis tout son soin à ne jamais s'entretenir du père avec le fils, et, soudain, il appréhendait un réquisitoire contre son ancien camarade, que, même dans ce moment, il ne voulait pas entendre : « Fût-ce à moi, » ajouta-t-il, « vous ne devez pas vous plaindre de votre père... »
— « Moi ? m'en plaindre ? » répondit Jean, douloureusement. • Non, monsieur Ferrand, je n'ai jamais eu, je n'aurai jamais, j'en suis sûr, uh reproche à faire à mon père. Si mes rapports avec lui sont parfois bien cruels pour moi, ce n'est
pas sa faute, c'est la mienne. Je me suis habitué, depuis des années, à ne jamais me montrer à lui dans ma vérité, et j'expie ce mensonge de silence par une impuissance absolue à nous expliquer aujourd'hui, sans déchirements. Vous le connaissez, vous savez comme il est entier dans ses idées, et, en même temps, comme il est sensible, je dirai presque, farouche, et pour tant de raisons. Tout distingué qu'il est, le paysan est trop près. Il n'a pas été apprivoisé à la vie bourgeoise dès son enfance, et cela lui donne une violence intérieure que je n'ai jamais pu braver, par excès de sensibilité, moi aussi. Vous savez qu'il est, avec cela, le plus idéaliste des hommes, idéaliste jusqu'à la chimère. Où aurait-il appris à connaître la vie, à la manier? Avec quoi a-t-il jamais été en contact? Tout jeune, il était au collège, séparé de sa famille par ses mœurs, par son instruction, par tout. A l'École, il vivait parmi des livres et des idées. Fonctionnaire, son traitement lui est arrivé tous les mois, comme une rente. Il a ignoré l'âpreté des luttes d'intérêt. Professeur, il a fait des classes et donné des leçons, ayant toujours et toujours, avec ses collègues comme avec ses élèves, des relations réglées, officielles. Il n'a pas acquis ce don de lire dans les âmes que vous ayez, vous, mon cher maître, et qui vous vient de tant de choses ! Vous aviez une famille, vous, et un milieu. Vous aviez un pays, cet Anjou dont vous m'avez dit si souvent ce que vous lui deviez, tant de points de contact avec des réalités vivantes.
Mais lui, ses parents étaient de Qiiintenas, il a fait ses études à Tournon, ilaprépé>ré ses examens à Lyon, il s'est marié à Nice, mon frère est né à Besançon, moi à Nantes, ma sœur à Lille, mon frère le plus jeune à Versailles, nous vivons à Paris. Sommes-nous du Centre, du Midi, de l'Est, de l'Ouest? Nous n'en savons rien, ni mon père. Son pays, ce sont ses idées. Son milieu, ses idées encore. Sa réalité, ses idées toujours. Que j'ai senti cela vivement, tout jeune, qu'il ne me voyait pas, qu'il ne voyait pas mes frères et sœurs, qu'il ne voyait que ses pensées ! Mais, ce que je ne sentais pas alors et ce que je sens aujourd'hui, c'est qu'il y a, dans cet aveuglement, du parti pris et de la volonté. Non seulement il ne voit pas la vie, mais il ne veut pas la voir, parce que la réalité lui serait trop cruelle. En politique, il a toujours été républicain, avec quelle foi, une foi religieuse, dans les principes de 89, vous le savez ! Les faits ont beau lui démontrer que, plus la Prance s'enfonce dans le parlementarisme jacobin, plus elle est malade : il veut l'ignorer. Son métier de fonctionnaire chargé de famille l'a conduit, à quoi? à devoir se surcharger de répétitions pour payer la petite assurance qui permettrait à sa veuve de vivre décemment, s'il venait à mourir. Il n'a pas eu, depuis sa sortie de l'École, une année pleine pour faire un livre, et vous savez s'il aimait, s'il aime les Lettres. C'est une existence de manœuvre qu'il a menée, pour nous. Il veut l'ignorer, comme il veut ignorer que sa
famille n'est pas une famille, que nous sommes en l'air, sans appui, sans vraie atmosphère, sans certitudes, et pour tant de causes ! Sommesnous des bourgeois, sommes-nous des plébéiens? Moi, il y a des jours où je me sens peuple par toutes mes fibres, où je retournerais à la terre, si je pouvais. Mais mon frère Antoine a déjà été grisé par Paris, il ne rêve que luxe et que plaisir. Notre simple intérieur de la rue Claude- Bernard lui est inhabitable. Notre père ne veut pas plus voir cela qu'il ne veut voir que ma sœur Julie a l'horreur de l'existence qu'il lui destine, de ce Sèvres où elle va entrer et du professorat dans les lycées de filles ensuite ... Quand les signes de leur désaccord avec lui son( trop multiples, comme aussi quand les politiciens de son parti commettent de trop malpropres actions, moi, qui le connais si bien, je le sens qui se retire en lui, qui s'en va du monde réel dans ses idées. Il ferme les yeux intellectuellement, comme on les ferme physiquement, devant un spectacle insupportable... Tout le secret de mes silences à l'égard de mon père est là, dans cette sensation que j'ai eue, presque enfant, qu'il ne voulait pas voir certaines choses, parce qu'il en souffrait, d'une souffrance qui vous étonnera, même vous, car vous n'avez jamais rencontré que son optimisme, si voulu, lui aussi. Mais moi, qui diffère tant de lui, par mon amour passionné de la vérité, quelle qu'elle soit, je lui ressemble trop par cette sensibilité maladive pour m'y être
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jamais trompé. Mon père a manqué sa vie, et il ne consent pas à se l'avouer, parce que, toute cette vie ayant été la mise en œuvre de certains principes, cet avortement est la condamnation de ces principes... C'est un homme très malheureux et qui n'en convient pas vis-à-vis de lui-même. J'avais quinze ans, que je comprenais déjà cela d'instinct, sans me l'expliquer. J'avais trouvé^ à cet àfje-là, dans les Souvenirs de Michelet, une anecdote sur son père à lui, pauvre imprimeur ruiné qui le prenait sur ses genoux en chantant une romance de l'époque :
Mon (ils sera mon consolateur...
Si VOUS saviez, mon cher maître, ce que je me le suis redit de fois, ce mauvais vers, depuis ce jour !... Et c'est vrai que j'ai été pour lui, à cette époque, ce consolateur. Pensez donc. Mon frère avait toujours été un médiocre élève. Moi, j'étais dans les premiers de ma classe- J'avais un certain goût et un certain sens du latin et du français. J'avais aussi toutes les idées de mon père. Vous me les avez connues... Mais déjà je ne les avais plus toutes. Mon évolution datait d'une lecture, celle du livre de Taine sur Les Origines de La France contemporaine. Mon père me l'avait vu entre les mains et il m'avait dit : « Tu lis ce « pamphlet? C'est un monsieur qui a eu bien peur « pour ses rentes en 7 1 !» Je ne vous cite ce mot, SI mjuste, que pour vous faire comprendre com-
4t L'ÉTAPE
bien cet homme excellent devient irritable, aussitôt qu'il s'agfit des points qui font dogme en lui. La foi dans la Révolution en est un. Je ne lui en ai jamais parlé. La haine contre l'Église en est un autre. Je ne lui en ai jamais parlé non plus. J'ai eu trop peur d'atteindre en lui des plaies trop saignantes. Il se plaît à me croire toujours tout pareil à lui dans ses enthousiasmes et dans ses aversions. Je n'ai pas eu le courage de le détromper. Ce n'est pas brave, je le sais. Ce n'est pas loyal, quoique je puisse alléguer à mon excuse que j'ai bien souvent été repris par les idées de mon père, ou de toutes voisines. Je serai véridique jusqu'au bout, mon cher maître. Quand vous me prêtez de la sympathie pour le catholicisme, vous vous trompez. Il m'attire, je ne le nie pas. Mais par réaction uniquement, parce qu'il est l'ordre, parce qu'il me représente le seul correctif efficace de l'anarchie intellectuelle et sentimentale où je me débats, où je vois se débattre les miens. C'est ma pensée qui va vers lui, c'est mon cerveau, mais ma sympathie est ailleurs. Elle est pour les utopies révolutionnaires. Je les sais, je les constate des erreurs, à chaque effort nouveau queje m'impose pour les servir. J'ai vu, dans une récente expérience, ce qu'il faut penser des politiciens qui parlent de justice. Dans une autre expérience, plus récente encore, dans cette Union de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, où nous avions rêvé, quelques camarades et moi, de fonder quelque chose comme les settlements
anglais et américains, j'ai vu ce que rencontrent, hors d'eux-mêmes et en eux-mêmes, des lettrés qui veulent aller au peuple. Je prévoyais ces déceptions dès le début, et pourtant j'ai pris parti passionnément dans ces deux circonstances. J'ai voulu, moi aussi, comme mon père, me faire illusion, pour être avec lui, pour qu'il sentît son activité prolongée par la mienne, pour être son consolateur. Quand j'ai commencé d'aimer Mlle Brigitte, combien de fois me suis-je dit que je ne devais pas me laisser aller à ce sentiment, que mon père souffrirait de voir son fils marié à une femme pieuse! Ah! je dirai tout! pardonnez-moi, je savais si bien qu'il souffrirait de me voir votre beau-fils, à vous dont il déteste l'esprit, à ce point qu'il a eu un moment l'idée, quand j'ai dû entrer dans votre classe, de me changer de lycée!... Je n'en ai pas moins aimé Mlle Brigitte. On ne commande pas à ses émotions, mais on commande à ses actes. Vous-même, mon cher maître, maintenant que vous connaissez toute la vérité, je vous mets au défi de me conseiller cet acte-là, cette conversion à une religion dont je doute, pour satisfaire le plus personnel des sentiments, le désir du bonheur, alors que je suis certain, bien certain que cette conversion désespérera mon père, et dans un moment où il est peut-être à la veille d'une affreuse épreuve?... Mais je n'en dirai pas plus... Ce que j'avais le droit devons révéler, poursupprimer entre nous, comme vous l'avez désiré, toute équivoque, je
VOUS l'ai révélé. N'ai-je pas raison, je vous le demande maintenant, de me refuser à ce nouveau délai que vous m'offrez si généreusement, raison de renoncer pour toujours à un rêve dont je n'avais pas bien vu les conditions? Je les vois aujourd'hui, nettement, complètement, vous aussi, mon cher maître, eft vous pensez comme moi, que j'ai été fou de concevoir ce rêve, que je serais coupable d'essayer de le réaliser à ce
prix Vous vous taisez à présent. Mais votre
silence me répond assez, et votre visage, depuis que je vous ai tout confessé... ■
Tandis que son ancien élève lui racontait longuement, amèrement, avec des passages de révolte tour à tour et de désespoir dans la voix, la misère de la tragédie morale dont les stigmates se lisaient sur sa physionomie si jeune et déjà si tourmentée, M. Ferrand n'avait, en effet, ni proféré une remarque, ni posé une question. Son front plissé avait seulement exprimé une concentration d'esprit de plus en plus intense. Les grands cliniciens, consultés sur un cas où la moindre erreur de diagnostic serait fatale, n'ont pas un masque plus immobile, plus dépouillé de toute impression étrangère aux symptômes qu'ils sont en train d'observer. lis n'ont pas, non plus, pour énoncer la décision sans appel où ils se sont fixés, plus de gravité impérative que le père de Brigitte n'en eut pour donner à cet entrelien l'unique conclusion qu'il comportât:
— « Vous VOUS trompez, Jean, sur la signification de mon silence, » commença- t-il. « Croyezvous que vous m'ayez rien appris, sinon des détails qui précisent seulement ce que j'avais pressenti ? Savez-vous ce que je me disais, en vous écoutant? Je me souvenais de votre père, à votre âge, quand nous étions à l'École, et qu'il me développait, avec l'ardeur de son jeune enthousiasmte, les théories qu'il a voulu vivre. Il les a vécues, et voilà le résultat. La vie est l'épreuve de la pensée. Le malheur démontre l'idée fausse, comme la maladie la mauvaise hygiène. Pauvre Monneron ! Je le plaignais en vous, comme je plains la France en lui. Tout le malaise que vous me décrivez ne vient ni de lui, ni de vous. Il vient de ce que votre famille ne s'est pas développée d'après les règles naturelles. Vous êtes des victimes, lui et vous, de la poussée démocratique telle que le comprend et la subit notre pays où l'on a pris pour unité sociale l'individu. C'est détruire à la fois la société et l'individu. La grande culture a été donnée trop vite à votre père et à vous aussi. La durée vous manque, et cette maturation antérieure de la race, sans laquelle le transfert de classe est trop dangereux. Vous avez brûlé une étape et vous payez la rançon de ce que j'appelle l'Erreur française et qui n'est au fond, tout au fond, que cela : une méconnaissance des lois essentielles de la famille. Mais il ne s'agit pas de philosopher. Nous devons terminer cette conversation sur un arrangement positif.
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Je maintiens ce que je vous ai dit tout à l'heure, mon ami. Je n'accepte de votre part, aujourd'hui, aucune réponse définitive. Mais j'ai le droit, comme père, et l'obligation de veiller sur le cœur de mon enfant. J'exige simplement de vous la promesse que vous tiendrez compte, vous aussi, de ce cœur de jeune fille. Vous avez manqué à votre devoir, permettez-moi de vous le dire, en vous occupant d'elle et en le lui laissant deviner quand vous n'étiez pas plus sûr de vous. Vous y avez manqué, ce matin, en venant audevant de nous, comme vous l'avez fait, quand vous m'apportiez une telle réponse. Vous avez cédé à votre sensibilité, comme vous y avez cédé avec votre père. Car il faut avoir le courage de vous l'avouer plus complètement : ce n'est pas à cause de lui que vous lui avez caché votre vie intérieure de ces dernières années, c'est surtout, c'est beaucoup à cause de vous-même, pour ne pas souffrir, pour ne pas lutter. J'avais mis à votre mariage avec ma fille une condition. Je l'y mets toujours, et j'y joins cette autre, que, si jamais vous devez revenir ici me redemander la main de Brigitte, vous aurez parlé d'abord à votre père, avec une absolue vérité. On la doit, cette vérité absolue sur soi-même, à ceu.K dont on sort. Si j'ai bien entendu une de vos phrases, vous entrevoyez dafis votre milieu la probabilité d'un grand chagrin pour "^os parents. Je respecte votre réticence et je ne vous interroge pas. Pensez-vous que, ce jour-là, vous pourrez être à
votre père d'un secours moral aussi efficace que si vous vous étiez toujours montré à lui tel que vous êtes? Ne me répondez pas... » ajouta-t-il, en arrêtant de la main Jean, qui allait lui parler. « C'est inutile. Ai-je votre promesse pour vos relations avec nous ? »
— « Elles seront ce que vous voulez, monsieur Ferrand, » dit le jeune homme, « et, si j'ai été imprudent... »
— « Le plus sage est que vous suspendiez vos visites chez moi, » interrompit le père, " et que vous évitiez de nous rencontrer, autant qu'il vous sera possible... »
— « J'obéirai, » fit Jean.
— « Bien, » reprit le maître. Il eut, lui aussi, sur les lèvres une phrase qu'il ne prononça pas. Les deux hommes étaient debout, qui se regardaient. Une inexprimable tristesse les étreignait l'un et l'autre. M. Ferrand brisa le premier ce silence. Il tendit la main à celui qu'il souhaitait si passionnément de pouvoir appeler son fils, et il le congédia d'un mot, où tremblait, malgré lui, la crainte de le perdre pour toujours:
— « Nous nous sommes tout dit. Au revoir, j'espère, et bientôt, mon enfant... »
— « Adieu, mon cher maître, » répondit Jean Monneron. Il répéta : «Adieu, » et il sortit du cabinet de travail du philosophe sans tourner la tête.
Celui-ci demeura quelques minutes immobile, absorbé dans une réflexion si profonde qu'il s'en
réveilla comme d'un songe et avec un sursaut, en entendant la porte s'ouvrir. C'était Brigitte qui, sachant son père seul, n avait pu contenir son impatience. Son beau visage avait aux joues la roup^eur d'une émotion qu'elle essayait pourtant de dominer :
— " Il est parti, mon père, et vous ne m'avez pas appelée? Vous avez de mauvaises nouvelles à me donner. Ne me ménagez pas. Je suis prête. Il n'accepte pas. »
— « Non, Brigitte, » répondit M. Ferrand, o il n'accepte pas. »
— « Et c'est pour le motif que vous aviez prévu?... »
Et, comme son père inclinait la tête, en signe d'assentiment, elle demanda encore:
— « Il a parlé à M. Monneron, et celui-ci ne consent pas?... «
— « 11 ne lui a pas parlé, " dit M. Ferrand. « Il a craint que même son hésitation ne fit trop de peine à son père. Ah ! ce sont d'étranges rapports, et, si tu les connaissais comme je les connais à présent, tu ne pourrais pas lui en vouloir de sa faiblesse. Tu l'en plaindrais... »•
— «Je ne lui en veux pas, » répondit la jeune fille. Elle avait pâli et s'était, de la main, appuyée à une chaise en entendant ces mots : « Il ne lui a pas parlé. » Ses paupières battirent sur ses prunelles profondes, et, d'une voix où passait une angoisse :
— «Je voudrais vous poser une question, mon
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père, une seule, et que vous me répondiez, quelque mal que votre réponse puisse me faire, franchement, complètement... Vous venez de causer avec lui, bien à fond, n'est-ce pas, de lui lire dans le cœur? Oui ou non, croyez-vous toujours (lu'il m'aime?"
Le père hésita une seconde, puis, avec la décision d'un homme qui a pris, une fois pourtoutes, son unique point d'appui dans la vérité, si périlleuses qu'en puissent être les conséquences :
— « Oui, Brigitte, je crois qu'il t'aime. »
— «Ah! merci, mon père, » dit la jeune fille, " Vous venez de me donner la force d'attendre tant qu'il faudra. » Elle embrassa M. Ferrand dans un élan de reconnaissance où il put la sentir frémir tout entière, puis, essuyant de sa main deux larmes qui lui avaient jailli des yeux : « Et maintenant je vous promets que je ne vous en parlerai plus... Vous serez content de moi. Je saurai porter ma croix... »
Le père connaissait trop sa fille pour ne pas savoir qu'elle tiendrait cet engajjement de silence qu'elle venait de prendre si simplement, comme elle l'avait déjà tenu ces huit derniers jours. Il savait aussi qu'à travers et malg^ré ce silence, cette âme de son enfant lui resterait aussi transparente qu'elle l'était à cette seconde. Une comparaison involontaire le fit se ressouvenir de ce que Jean lui avait dit de ses silences à lui, vis-à-vis de son père, si fermés, si impéïietrables. La même
exclamation de pitié pour son ancien camarade, qu'il avait jetée tout haut à un moment, lui revint au cœur, et il répéta tout bas, en pensée, en attirant de nouveau sa fille contre lui, pour lui donner une autre caresse ; «« Pauvre Monneron !...»»
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De la rue de Tournon où habitait M. Ferrand à la rue Claude-Bernard où demeuraient les Monneron, la distance n'est pas grande, par le Luxembourg et la rue Gay-Lussac. Que Jean l'avait franchie souvent d'un pas rapide, — et elle lui semblait bien longue alors, — quand il allait rendre visite à son ancien maître, avec l'espérance d'apercevoir au passage la taille souple, les cheveux blonds, les yeux bleus et le sourire de Brigitte! Au sortir de cet entretien qui, dans sa pensée, équivalait à une rupture définitive, que cette distance lui parut courte! Il aurait voulu que des lieues et des lieues séparassent les deux maisons, pour ne pas retrouver si vite, encore ébranlé jusqu'au fond de l'être par les paroles qu'il avait prononcées et par celles qu'il avait entendues, les tristesses du logis paternel. Toutes les souffrances de la passion contrariée le déchiraient. Le sacrifice auquel il s'était résolu si péniblement comportait un effort contre nature. On ne dompte pas l'élan spontané
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de l'amour avec des idées abstraites, comme il venait de Tessaver, sans une révolte de toutes les énermes instinctives, si puissantes dans un cœur de vingt-cinq ans. Il voulut entrer dans le vieux iardin parla même grille, à droite du palais, qu'il avait franchie si peu de temps auparavant avec M. Ferrand et la jeune fille. Il revit Brigitte en souvenir, taciturne et si belle, si délicate et si intelligente, si pareille au rêve qu'il avait pu se faire d'une fiancée, d'une compagne d'àme avec qui traverser les épreuves de la vie, appuyé sur elle et la soutenant, consolé par elle et la consolant, compris tout entier et la comprenant! Les pieds fragiles de la jeune fille marchaient tout à l'heure sur le sable dur de ces allées. Elle était là auprès de lui. Elle n'y était plus, elle n'y serait plus jamais... Elle l'aimait cependant. Le père luimême le lui avait dit. Elle l'aimait!... Cette certitude, indiscutable maintenant, d'un sentiment auquel il avait toujours cru, sans en être vraiment sûr, achevait de désespérer le jeune homme. Qu'allait-elle penser, quand elle saurait qu'après avoir demandé sa main, il s'était retiré, et pour quel motif? Pieuse comme elle était, s'expliquerait-elle le scrupule auquel il avait immolé leur commun bonheur? Elle apercevrait en lui un ennemi de tout ce qu'elle respectait, de tout ce qu'elle croyait, et, à cause de cela, elle cesserait de l'aimer. Elle cesserait de l'aimer aussi, simplement parce qu'elle ne le verrait plus. Jean était bien décidé à tenir sa parole et à «'effacer abso-
lument de l'entourage de son ancien maître, Briijille l'oublierait. Elle en rencontrerait un autre, qui aurait la même foi relijjieuse, et à qui elle s'attacherait, qu'elle épouserait. Une image précise jusqu'à riiaJlucination se dessina devant les yeux de l'amoureux, celle de Mlle Ferrand marchant à l'autel, rose d'émotion sous ses voiles blancs de mariée, et, auprès d'elle, quelqu'un qui ne serait pas lui. Et il se surprit à être tenté par le raisonnement qu'il se tenait depuis ces huit jours :
— tt Mais je suis un fou, » se disait-il, « de briser ma vie pour une chimère! Un acte religieux auquel on ne croit pas, ce n'est rien. Pourquoi ne pas me soumettre à une formalité, ou légitime, si le catholicisme est vrai, ou absolument vaine, s'il est faux, alors que cette soumission, c'est le bonheur assuré?... Que me répondrait mon père, si j'allais lui poser ce dilemme? Il s'est pourtant marié à l'église, lui ! . . . »
Jean Monneron sortait du jardin, comme il se prononçait mentalement cette phrase. Elle lui rendit soudain la conscience aiguë de l'exisLence des siens et de leurs personnalités Ce maria^re religieux restait, dans le souvenir de Joseph Monneron, comme la preuve de la tyrannie que le régime impérial exerçait sur les fonctiounaires. Il avait eu lieu en 1869, à JNice, l'année même où le professeur sortait de l'École normale. 11 n'avait pas de fortune. Il épousait une fille qui n'en avait pas non plus. La pression de sa future
belle-mère, le respect de sa fiancée pour les convenances bourgeoises, les conseils d'un proviseur paternel et qui s'intéressait à l'avenir d'un sujet brillant, la crainte des sévérités administratives, tout s'était réuni pour déterminer le jacobin à une concession qu'il n'avait d'ailleurs pas renouvelée lors de la naissance de ses enfants. Il ne pardonnait pas plus cette première et dernière faiblesse à i'Emp're que ses aînés, les professeurs républicains de 1852, ne pardonnaient au débonnaire Napoléon III le serment prêté pour conserver leur cbaire. Les innombrables discours que Jean avait entendu son père tenir sur ce point douloureux lui revinrent à la mémoire. Il crut entendre aussi les réponses qu'avaient faites sa mère, son frère aîné, sa sœur, son plus jeune frère. A l'image torturante, mais délicieuse, de Brigitte, d'autres images se substituèrent, aussi torturantes, mais sans cette extase de martyre qui mêle une ivresse aux pires désespoirs de l'amour. En quelques minutes, et tout en continuant de marcher sur ces trottoirs que son père, à son âge, et comme élève du séminaire laïque de la rue d'Ulm, avait tant suivis, il revécut les années d'un malaise moral, d'abord obscur et inexplicable, puis réfléchi et interprété par ses raisons profondes, que représentait pour lui ce mot si doux, si bienfaisant à tant d'autres : la famille. Dans cette conversation, poussée pourtant bien à fond, il n'avait fait à M. Ferrand que des demi-aveux Il n'avait pas caché les troubles de sa pensée reli-
gieuse, et il n'avait pas protesté quand son ancien maître lui en avait indiqué la véritable cause dans cette famille même : ce conflit entre son atavisme catholique et l'incrédulité d'un père qu'une hâtive culture avait trop brusquement détaché de son milieu pour qu'il ne raisonnât pas avec une révolte irritée à l'inverse de ses traditions. Il avait avoué avec la même lucidité les troubles de sa pensée politique, qui tenaient encore à cette famille. Ne dérivaient-ils pas d'un heurt entre son expérience, si courte fùt-elle, et les utopies sociales que lui avaient inoculées ce père? 11 avait confessé des soucis plus intimes encore, et qui procédaient, pareillement, des conditions dangereuses où ce père avait constitué le foyer commun. Il avait raconté leur réciproque impuissance à se communiquer le fond de leur âme, dans une existence menée côte à côte, que faussait l'irréalisme du professeur chimérique, volontairement aveugle sur les vérités trop pénibles. Jean avait encore déclaré ses inquiétudes sur son frère aîné, qu'il voyait soumis, avec une sensibilité brutale, plébéienne et avide, aux tentations du plaisir et du luxe, si redoutables aux demi-bourgeois, lorsqu'ils n'ont ni un milieu de coutumes où se retremper, ni des principes solides où s'appuyer. Il était allé jusqu'à parler de sa sœur, avec une réticence immédiate C'était de ce côté qu'il voyait venir cette menace pour le bonheur de ses parents, à Ia([uelle il avait fait une allusion aussitôt retirée. Eu revanche, il
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n'avait pas même prononcé le nom de sa mère. Et cependant, parmi les visages de lui si connus, qu'il appréhendait de retrouver dans quelques minutes, réunis autour de la table familiale, aucun ne lui représentait plus de tristesses que celui de cette mère. Son expansion méridionale faisait passer Mme Monneron pour bonne. Jean, lui, savait qu'elle ne l'aimait pas. Il se rendait compte aussi qu'aux élénrients désorg^anisateurs de la vie de son père, cette mère en avait ajouté un, et le plus funeste : l'influence d'une épouse instinctive et inintelli^^^ente, vaniteuse et sans talent de ménaj^e. Seulement il ne comprenait pas que cette déplorable union n'était pas plus un hasard que le reste. Quand on étudie un homme de très près, on reconnaît que son mariage lui ressemble toujours. Celui de Joseph Monneron avait tenu, comme tout son caractère, à la logique de son origine. Le fils de paysan, devenu un « monsieur i> , seul des siens et par la chance d'une instruction toute livresque, n'avait eu, pour le guider dans son établissement, aucun parent. N'ayant comme revenu que son traitement, le cercle des choix possibles était bien resserré. D'autre part, idéaliste et inexpérimenté, il avait du manquer de prévoyance et ne pas rechercher d'autres conditions dans ce choix que les sentimentales. Il était resté absolument chaste durant ses années de Paris, pour des raisons multiples : travail acharné, timidité physique, scrupule moral. II avait donc dû, non moins imman-
quablement, se laisser séduire au charme de la première jeune personne dans l'intimité de laquelle les circonstances le feraient vivre. C'est ainsi qu'ayant pris pension à Nice, son poste de début, chez de soi-disant petits rentiers qui louaient en garni deux chambres de leur appartement, il avait épousé la fille de ses logeurs. Elle s'appelait Anna Granier. Elle était vraiment jolie, à vingt ans, et surtout frappante, avec ces yeux noirs et ce teint pale du Midi, qui jouent d'autant mieux la passion qu'il s'y joint une vivacité de manières qui joue la franchise. En réalité, Anna était une nature honnête, mais très vulgaire, d'esprit court, de cœur étroit, élevée dans l'a peu près, par une mère indolente et par un père équivoque, qui avait fait vingt métiers, depuis celui de chef d'institution, jusqu'à celui de garibaldien, en passant par le courtage en huiles, l'épicerie, la commission, pour finir par la spéculation sur les terrains et la chambre meublée. Est-il besoin d'ajouter qu'elle n'avait pas eu de dot et que son mari pouvait compter parmi les rares chances heureuses de sa destinée la mort presque immédiate de ses beaux-parents, dont l'actif avait tout juste réglé le passif ? Il eut été obligé de les soutenir, et avec quelles ressources? Ces détails sur le mariage de son père, Jean ne les savait qu'à demi. Ce qu'il connaissait trop bien, c'était les manières d être actuelles de sa mère. C'était son incurie dans la tenue de la maison, son manque de respect pour
l'arguent si péniblement gag^né par son mari, et qu'elle gaspillait, qu'elle gâchait, tantôt par vanité, tantôt par manque de soin, toujours endettée dans le quartier, toujours en retard avec les domestiques et les fournisseurs, et, comme dit cocassement, mais énergiquement, le peuple, bouchant sans cesse un trou par un autre. S'agissait-il de recevoir à « son jour»? Elle trouvait le moyen de figurer en toilette dans le salon auquel elle savait donner un air de décorum, parce génie du trompe-l'œil que les gens du Midi conservent dans leur pire débraillé. Pendant ce temps-là, une cuisinière de hasard se préparait à servir pour le diner du soir, où le professeur, épuisé de cours, avait besoin de réparation, un ragoût brûlé! Ce que Jean connaissait trop bien aussi, c'était le fond d'égoïsme animal qu'il y avait pardessous ces défauts, et qui se trahissait, tantôt par des colères furieuses à la moindre contrariété, tantôt par des paresses poussées jusqu'au plus négligent abandon, d'autres fois par des partialités et des injustices, cyniques d'inconscience. Autant elle avait été dure pour Jean, par exemple, et pour sa fille Julie, qui, tous deux, reproduisaient visiblement le type cévenol, hérité du père, autant elle avait gâté son fils aîné, Antoine, beau garçon qui tenait d'elle, et son plus jeune fils, Gaspard, vrai « moco » du Midi, ([ui savait la prendre par ses drôleries, et dont elle était en train de faire, sans s'en douter, un franc garnement. Jean Monneron n'eût pas été le sensitif et
le tourmenté qu'il était, s'il n'eût pas perçu ces vices de l'âme de sa mère, et, tout ensemble, éprouvé une secrète honte de les percevoir. Car c'était sa mère, et, malgré tout, il l'aimait. Chaque fois qu'il constatait en lui cette impossibilité de se rencontrer avec elle sans en souftrir, il lui semblait que cette impression, si involontaire et qu'il cachait avec tant de soin, constituait un véritable parricide moral. Encore ce matin, à mesure qu'il approchait de la rue Claude-Bernard, un remords le peignait à sentir que, de toute cette famille qu'il appréhendait tant d'affronter, avec son cœur mis à vif, la présence la plus douloureuse allait lui être celle de cette femme, de la chair de laquelle il était issu pourtant, et que son père avait aimée à son âge.
— a Comme j'aime Brig^itte... » se disait-il. « Est-ce possible? Mais oui, je n'ai qu'à regarder son portrait de fiancée. Elle était charmante. Elle a trop peiné dans de mauvaises circonstances, voilà tout. Il n'a pas eu le temps de l'élever, de la cultiver, le temps, ni la force, ni l'argent surtout. Il avait trop à travailler au dehors. Ce sont de pauvres diables. Nous sommes tous de pauvres diables. Nous aurions dû rester à Quintenas, mon père paysan comme son père, et moi de même, labourer, peiner, jusqu'au jour où nous eussions amassé de quoi former un petit capital. A-lors nous aurions pu faire souche. Ah! ne pas habiter cette ville, pas cette maison!... ■
Ce soupir accaolé, où ses impressions arriéres de la matinée se résumaient dans la condamnation de toute sa famille, lui-même y compris, lui était suggéré par un dernier contraste. Il venait de comparer mentalement la vieille demeure parlementaire, si simplement bourgeoise, — au digne et vieux sens de cette épithète, — où habitait M. Ferrand, et la grande caserne de rapport modem style, toute neuve, avec les enjolivements de ses sculptures à la douzaine, ses baies à vitraux coloriés, son faux air de demi-luxe, où la vanité de Mme Monneron faisait camper son mari et ses enfants. Les loyers de deux mille quatre cents francs abondent à Paris, et il n'y avait certes aucun lien nécessaire entre l'origine des Monneron et le choix de leur appartement. Jean sentit pourtant, avec une force extrême, en gravissant l'escalier de bois, à tapis, mais étroit et n>al éclairé, qu'il en était de ce logis comme des autres événements de leur existence. C'était le décor inévitable de leur condition sociale. Il était fait pour eux, comme ils étaient faits pour lui. Les énormes bâtisses de cette espèce, avec leur apparat à bon marché, le pseudo-confort de leurs logements tous identiques, tous étriqués, sans une armoire, sans un coin perdu où garder des objets, où durer enfin, se multiplieraient-elles partout, si elles n'étaient l'image même d'une société qui multiplie, elle aussi, les petites rentes,, les petites positions, les bien-être éphémères et les parodies d'élégance? Ce sont là de très petites;
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nuances, mais, dans les instants comme celui que traversait ce jeune homme, les plus chétifs incidents de notre sort nous apparaissent sous un angle symbolique. Ces riens nous révèlent, par derrière eux, la pression de causes si profondes, et ils achèvent de nous écraser de mélancolie! Nous comprenons, nous saisissons cette unité totale de la vie que le génie des législations issues de la coutume rendait perceptible par la minutie des rites. Il n'y a rien d'absolument insignifiant dans le monde humain. Par une loi aussi mystérieuse qu'universelle, notre destinée n'est, du petit au grand, que notre caractère projeté au dehors, et ce caractère lui-même n'est, en dernière analyse, qu'une résultante des vastes faits généraux qui ont gouverné le développement de notre individualité : notre patrie, le moment de son histoire, ses mœurs, les idées qui flottent dans son air. L'installation d'une famille dans un endroit plutôt que dans un autre, voilà, semble-t-il, un détail d'existence privée bien négligeable, et Jean Monneron comprenait que même cet établissement de ses parents ici et non ailleurs n'avait pas été arbitraire. Dans une crise d'intuition imaginative, il apercevpit, déterminant cet incident minuscule comme elles avaient déterminé le reste, deux des grands phénomènes nationaux que M Ferrand appelait l'Erreur française : la manie égalitaire et le fonctionnarisme. — Que son ancien maître eût raison de condamner l'une et l'autre de ces deux ten-
dances, comment le jeune homme en eût-il douté, alors qu'il s'en trouvait la victime? Sa détresse était telle à cette minute, qu'arrivé sur le palier de ses parents, immobile dans le lugubre jour glauque de ce triste midi rendu plus triste par le morne éclairage de cet escalier sans air, il fut tenté de ne pas sonner et de s'en aller, de fuir indéfiniment, dans la rue plus hospitalière que le foyer familial, puisqu'il n'y souffrirait pas, au lieu qu'il allait offrir son cœur blessé à des piqûres... Puis, secouant la tête, et tendant tout son être dans un sursaut d'énergie, il pressa sur le timbre, et — ce trait achèvera de montrer la jeunesse de cette sensibilité, encore si naïve, si pénétrée, même dans son réalisme naissant, de rémini.scences scolaires, — il se répétait mentalement un vers d'uQ poète grec inconnu, cité par Marc- Aurèle, et où son stoïcisme d'étudiant se retrempait dans les mauvaises heures, tant il y trouvait une forte expression du fatalisme universel : « Tu n'es au un esclave, tu n'as pas la parole... »
Une ironie du hasard, qu'il ne pouvait pas, dans sa présente humeur, percevoir en gaieté, voulut qu'au moment même où il se faisait à lui-même cette héroïque citation, une voix répondit de l'intérieur de l'appartement un : « Boum ! voilà, voilà!... » où il reconnut l'accent faubourien qu'affectait son frère cadet. La porte s'ouvrit pour laisser apparaître le visage chafouin, au.x yeux vicieux, du jeune Gaspard. Le collégien en
congre — il avait une bourse d'interne au lycée Louis-le-Grand — était accouru de table sans quitter sa serviette, dont le coin était passé dans son cou et qui tire-bouchonnait par-dessus sa tunique. Il tenait sa fourchette à la main et mangeait *^ncore, la joue enflée par l'énorme morceau qu'il s'était introduit dans la bouche avant d'aller ouvrir, et il criait de l'antichambre :
— « Tu vois bien, maman, que j'avais raison? C'est le père Jean qui rapplique à la turne... Tu aurais mieux fait de boulotter dehors, » continuanua-t-il, en s'adressant à son frère : « les côtelettes sont en bois et les patates pas cuites. Le déjeuner est infectée matin. On se croirait au bahut!... »
L'élève du bonaldiste Ferrand, l'amoureux de la fine et pure Brigitte, l'admirateur du sage empereur Marc-Aurèle, ne répondit rien à cet accueil du potache, déjà fané et fripé à quinze ans, qui le saluait de ces propos argotiques, sans que ni la mère, dans l'iniquité de ses indulgences pour le jeune drôle, le relevât sévèrement, ni le père, qui présidait le déjeuner avec sa bonhomie habituelle. La salle à manger était une pièce de guingois, chauffée par un poêle en faïence brune engagé dans le mur, et qui prenait tout son jour d'unbou/-window, parfaitement incommode, avec des carreaux de couleur, où un monstre soidisant héraldique rayonnait en rouge sur un fond jaunâtre. Deux maigres plantes vertes y dépérissaient, faute d'être arrosées régulièrement. Sur les murs tendus d'un faux papier cuir à ramages,
se voyaient des gravures mises sous verre et qui configuraient assez bien les goûts disparates de l'universitaire jacobin, idyllique et lettré. Une des planches représentait Rougetde Lisle chantant la Marseillaise chez M. de Dietrich, — une autre, les bergers de Nicolas Poussin : Et ego in Arcadià!... — une troisième, la séance de l'Assemblée nationale où M. Thiers fut proclamé le libérateur du territoire, — deux autres, des arcs de triomphe romains, par Piranèse, envoi d'un ancien élève, en mission à Rome. Quatre portraits, celui de Victor Hugo, celui de Michelet, celui de Jules Ferry et celui de Gambetta, achevaient cette décoration passablement incohérente, moins pourtant que le groupe des physionomies rangées autour de table. Joseph Monaeron était un homme de petite taille. Les épaules étroites et le dos un peu voûté disaient assez qu'il n'avait fait, depuis plus de quarante ans, aucun exercice. Les os trop gros de ses poignets et le caractère presque massii des traits de bOn visage révélaient pourtant l'hérédité d'une race rude. C'était an vrai tempérament de plébéien, pour qui se raffiner, c'est s'user. II y avait pourtant, chez cet homme d'aspect chétif, au teint plombé, des signes d'une nature toutà fait supérieure : les yeux, par exemple, très profonds et très doux, des yeux bleus de rêveur tendre qui éclairaient de leur poésie une face flétrie et creusée, encadrée par des cheveux tout blancs à cinquante ans et une bwrbc jadis blonde, aujourd'hui grisonnante. Le
sourire aussi, candide et presque enfantin, annonçait une âme restée jeune, l'âme de ces prunelles, une âme enthousiaste, et capable d'illusions maxynifiques. Ce sourire illuminait, en la transformant, une bouche aisément diserte, à cause de l'habitude des cours. Le pli au repos, tout serré, tout tendu, décelait les ardeurs secrètes du fanatisme. Vis-à-vis de ce chef de famille, victime de ses idées et de la vie, vaincu par l'excès du travail mercenaire, mais si intelligent encore, si vibrant par toutes les fibres de ses nerfs fatigués, siégeait Mme Monneron. Son masque de Provençale paresseuse, engraissé avec l'âge, d'une graisse pâle, que faisait ressortir la nuance de la chevelure restée noire grâce à une absurde teinture, gardait quelques traces de son ancienne beauté. Elle avait des dents magnifiques et des traits fins, dans cette bouffissure qui lui aurait donné une physionomie poupine, n'eût été le regard, impatient et mobile, irritable et défiant. Ses yeux, comme charbonnés sur ce teint mat, trahissaient une nature impulsive, inégale et qui ne dominait pas ses sentiments. Avec cela, le front étroit et bas disait l'inintelligence, et la bouche, d'un dessin amolli, l'indolence. Négligente et entêtée, égoïste et passionnée, elle était bien la femme que dénonçait ce masque, si déplaisant lorsqu'on y avait discerné ces caractères, qui semblent contradictoires. Us se tiennent par cette même logique qui relie la sensualité à la dureté, et la vanité à la bassesse. Debout, Mme Mor^^eron
était exactement de la même taille que son mari. Assiseet plus haute de buste, elle donnait riniprcs- $ion d'être vraiment la maîtresse du logis. C'était l'arbre d'essence plus vigoureuse qui a grandi à côté et aux dépens du voisin étiolé. La différence de tenue entre les deux époux soulignait encore cette antithèse. Été comme hiver, le professeur croyait devoir à la dignité de son métier de porter une redingote noire, d'un drap lisse, dont l'épaisseur variait seule suivant la saison, et qui, boutonnée soigneusement, étriquait encore son maigre torse creusé. Mme Monneron, elle, demeurée fidèle à la tradition niçoise, ne se commandait, chez les diverses petites couturières où ses notes s'accumulaient, que des toilettes chargées et fanfreluchées. C'est ainsi que, devant faire des visites durant cet après-midi d'un jour de vacances, elle s'était harnachée, dès le matin, d'une robe neuve en drap chaudron, fortement soutachée et bordée de bandes de faux astrakan. C'était encore une des formes de son gaspillage, que cette impossibilité de recevoir un costume sans le passer aussitôt. Elle avait transmis ce goût de la toilette à Antoine, son fils favori, qui lui ressemblait tant, avec son beau visage régulier et la chaude pâleur d'un teint où brillaient deux grands yeux noirs, et il arborait lui aussi, à cette table du déjeuner familial, une redingote neuve, en drap pelucheux, qui n'avait rien de commun avecl étui râpé où s'engonçait son père. La faille des revers, comme aussi la soie fraîche de la cravate, piquée
d'une épingle d'or, comme les boutons d'or des manchettes de la chemise, dénonçaient un budget de dépenses personnelles hors de toute proportion avec les ressources avouées du jeune homuie. Grâce à la protection d'un député radical, camarade de Monneron à l'École normale, Barantin, l'ancien universitaire, ex-ministre des Finances dans le cabinet Bouteiller, — un autre de leurs copains, — Antoine était entré comme employé dans un des bureaux de quartier du Grand-Gomptoir, la banque du célèbre financier Firmin Nortier, aux appointements annuels de dix-huit cents francs. Bien qu'il continuât à demeurer chez son père en payant une pension très minime, dont la secrète complicité de sa mère l'exemptait le plus souvent, ce mince revenu ne justifiait pas cette tenue et encore moins le reste des habitudes de ce joli et dangereux garçon, qui ne se cachait pas assez de fréquenter les champs de courses, les théâtres à la mode et les restaurants de nuit. A côté de lui, et le séparant de leur père, était Julie, cette silencieuse sœur dont les allures inquiétaient son frère Jean. Elle tenait, elle, physiquement, beaucoup plus de son père que de sa mère. Maigre et serrée dans un corsage tailleur, qui exagérait encore sa minceur, elle montrait un visage extrêmement délicat et régulier, auquel une expression bougonne et comme fermée enlevait toute grâce jeune. Ses opulents cheveux noirs — c'était, avec la couleur de ses yeux très foncés, les seuls traits hérités de sa mère — retombaient
des deux côtés de son front en deux épais bandeaux qui cachaient ses oreilles. L'estliéticisme de cette coiffure et le caractère volontiers masculin de ses costumes, disaient rindépeudance d'une fille que ses parents laissent aller et venir toute seule, — à l'anglaise et à l'américaine; — qui a suivi toutes sortes de cours et lu toutes sortes de livres, — à la russe et à la norvérjienne;
— et qui, n'étant que la pauvre enfant d'un pauvre fonctionnaire français, se débat entre les dures nécessités de son existence et ses prétentions. Que Jean le connaissait bien, ce profil maussade de sa soeur, et cet aspect d'étudiante féministe, et ces yeux impénétrables et mécontents ! Oui, qu'il connaissait cette expression mauvaise, et qu'il en était tourmenté, comme des élégances dispendieuses de son frère Antoine, comme des façons si aisément dures de sa mère, comme de l'usure inscrite autour des tempes et dans le creux des joues de son père, comme du ton précocement canaille de son plus jeune frère,
— comme de tout, même de la table autour de laquelle ces diverses personnes étaient assises et de l'incurie maternelle qu'accusaient la toile cirée mal nettoyée, les verres dépareillés, les assiettes pour la plupart écornées, les couverts désargentés, les couteaux, les uns ébréchés, les autres mal assurés dans leur virole ! Ce bohénilanisme sans pittoresque attristait le jeune homme, qui aurait liabité avec délices une cellule blanchie à la chaux, et mangé avec de l'étain dans du bois. C'était
un signe, entre mille autres, de l'avortement auquel tout l'effort des siens semblait condamné. Cependant il s'asseyait su-r la chaise laissée libre entre celle de son père et celle de Gaspard, lui-même assis auprès de Mme Monneron, et il s'excusait de son inexactitude, en assurant sa contenance, afin de ne pas laisser soupçonner la crise intérieure dont il était la victime :
— « Ma montre m'a trompé, >» disait-il, « el, comme je suis allé au delà du Luxembourg...»
— « Tant pis pour toi, » interrompit aigrement la mère, « tu mangeras ce qui reste. Nous ne sommes pas assez riches pour faire un autre déjeuner à chaque personne qui se met en retard... »
— « Je n'ai pas grand'faim, " répondit le jeune homme, « et ce qu'il y aura me suffira... »
La bonne arrivait au moment où Jean prononçait cette phrase, apportant un grand plat de macaroni qui devait faire le second service du déjeuner. Le premier avait été constitué par les côtelettes et les pommes de terre, objet du mécontentement du verveux Gaspard, qui, voyant apparaître les pâtes, les salua de cette exclamation :
— « Du macaroni, chouette ! Si tu n'as pas faim, Jean, cède-moi ion fade... » Puis, regardant le plat et faisant sa lippe : a Flûte alors ! Ils sont au gratin, et Bibi ne les aime qu'aux tomates... »
— « Je n'ai pas su que tu sortais, » dit le père Monneron, en s'adressant à son second fils, et
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faisant signe au plus jeune de se taire, mais très doucement. Cet excellent homme avait bien remarqué le disgracieux accueil de sa femme au retardataire. Il en avait un peu souffert, et aussi, comme toujours, de l'exécrable ton du petit voyou en tunique. Comme toujours aussi, au lieu d'agir, ce qui, dans l'espèce, signifiait tancer celui-ci et faire sentir à celle-là qu'elle était injuste, le rêveur se réfugiait dans les idées abstraites, et il essayait d'y porter la conversation : « Si je l'avais su, » continua-t-il, «je t'aurais demandé de m'accompagner. Je suis allé au Panthéon, seul, en pèlerinage laïque. C'est ma conviction de plus en plus arrêtée : nous ne détruirons l'Église qu'en la remplaçant. Il faut que nous nous habituions à prendre leurs fêtes aux catholiques, et à les célébrer aux mêmes dates, avec un sens rationnel. Déjà le Jour des Morts n'a quasi plus rien de liturgique à Paris. C'est parfait. Mais il y a une idée très belle dans la fête d'aujourd'hui, qui est celle de tous les saints. Je voudrais que la République célébrât ses saints, elle aussi, et justement le 1" novembre, ceux précisément qui sont au Panthéon, les Carnot, les Baudin, les Victor Hugo, les Michclet... Ah ! que ce dernier a une belle page dans son Banquet, sur cette nécessité de donner au peuple de vraies fêtes qui se substituent aux anciennes, et lui fassent aimer davantage encore la Révolution !... »
— « Tu trouves que les ouvriers n'ont pas assez d'occasions de ne rien faire et de se griser?
Moi pas!... » répondit Antoine. C'était une de ses habitudes d'opposer aux enthousiasmes de son père des axiomes de misanthropie gouailleuse qu'il croyait « bien parisiens » et qu'il débitait du haut de sa somptueuse cravate, en assurant dans son œil droit un monocle qu'aucune faiblesse de vue ne justifiait et qu'il attachait, par imitation du portrait d'un des derniers rois de la mode, vu à la devanture d'un photographe, avec un large ruban noir. Rien n'atteignait le professeur au vif de sa sensibilité autant qu'un certain pessimisme, où il discernait l'absence de foi dans la bonté originelle de la nature humaine. « Soyez ce que vous voudrez, mais ne soyez pas sceptiques, " cette étrange formule, dont il était couturaier, caractérisait l'attitude, toujours passionnément affirmative, de cet esprit d'idéologue. Il était incapable de supporter même la pensée de la désillusion. Il n'avait d'énergie, à l'égard de ses enfants, qu'à l'occasion de phrases comme celle que venait de prononcer son fils aîné. Il la releva, d'une voix presque irritée, en répliquant :
-- — « S'il y a des paresseux et des ivrognes dans le peuple, c'est qu'il est trop ignorant et trop malheureux. Donnez-lui de l'instruction et du bien-être, et ces vices disparaîtront. Voilà pourquoi j'ai approuvé ton frère, quand il a fondé, avec ses amis Rumesnil et Grémieu-Dax, Y Union Tolstoï... r> (C'était le nom que Jean et ses camarades avaient donné à leur ébauche d'université populaire, moins par fétichisme pour le
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iiôfaslc utopisLe russe, que pour éviter les objections d'un de leurs premiers adhérents, anticlérical de la pure tradition, que le mot « saint " avait choqué dans Union Saint-Jacques.) « Oui, » continuait Monneron, «je ne suis pas collectiviste. Je n'ai jamais varié sur ce point. Ma charte, c'est la Déclaration des Droits de l'Homme, et je m'en tiens à l'article 17 : « La propriété est un « droit inviolable et sacré. » Mais il y a un socialisme que j'approuverai toujours, c'est celui qui va au peuple pour l'éclairer... »
Il avait regardé son fils préféré, en insistant sur ces dernières paroles, d'un reg^ard que Jean connaissait trop bien aussi, et qui prouvait que le jeune homme avait réalisé — à quel prix ! — le programme de la vieille chanson : « Mon fils sera mon consolateur... » C'était cette tendresse complaisante, si souvent surprise dans les yeux du professeur vieillissant, qui avait toujours arrêté sur les lèvres du jeune homme l'aveu qu'il aurait tant voulu et tant dû faire de leurs divergences intimes. Encore cette fois, ce regard fut le plus fort. Jean savait aujourd'hui la vanité de cette formule si magnifique à prononcer, si misérable à pratiquer : aller au peuple. Il savait, pour l'avoir éprouvé amèrement, — et il l'avait dit à M. Ferrand, — l'entière inutilité de ces rapports factices entre travailleurs de l'esprit et travailleurs manuels, oii ceux-là ne font que s'abaisser, sans élever ceux-ci. Il était à la veille de rompre avec cette Union Tolstoï, dont il se
demandait si elle n'avait pas été déjà une école de basse envie, de niais orgueil et de destructive anarchie, pour les ouvriers qui s'y inscrivaient. Des deux amis que son père avait nommés et qui étaient ses camarades de collège, l'un, Salomon Crémieu-Dax, lui était déjà douloureux à fréquenter, par moments à cause de son despotisme d'esprit, et parce que le chrétien qu'il était en voie de devenir allait se heurter, il le sentait, dans ce compagnon de sa jeunesse, à toute la frénésie juive. Quant à l'autre, Adhémar de Rumesnil, il appartenait à cette classe de nobles qui se piquent d'intellectualisme, et qui croient se libérer des préjugés en professant de parti pris les idées les plus contraires à leur naissance et à leur caste. Jean avait eu pour lui un véritable culte. Il lui était apparu, sur les bancs du lycée, à l'époque où la Révolution était sa foi, comme un vrai descendant des gentilshommes de la nuit du A août. Il ne croyait plus maintenant à cette funeste nuit, dans laquelle il commençait de voir la plus honteuse des démissions, celle des privilégiés, dépositaires d'un héritage national, et qui l'abandonnent pour ne pas en remplir les devoirs. Surtout il ne croyait plus à son ami. Rumesnil se trouvait mêlé dans son imagination, et d'une manière atroce, à la sinistre chose qu'il redoutait et à laquelle il avait risqué cette obscure allusion dans son entretien avec M. Ferrand. C'était de quoi ne pas acquiescer, sans une réserve, aux éloges que faisait son père de cette
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entreprise pour lui manquée si totalement. Aw lieu de cela, il se contenta de ne pas répondre et de pencher la tète sur son assiette , pour la relever brusquement, sur cette interpellation que le nom de cet ami, soupçonné de la plus honteuse félonie, sugfgérait à sa mère :
— H II ne faut pas oublier, Julie, »> disait Mme Monneron, « de faire la commission de Rumesnil. »
— « Adhémar est venu? " demanda Jean.
Malgré lui, en posant cette question, il dévisageait sa sœur. Celle-ci ne se départit pas, sous ce regard dont l'interrogation était si claire, de la maussaderie flegmatique dont sa très réelle joliesse était comme masquée. Ce fut encore la mère qui répondit, et son fils crut discerner dans sa voix une certaine précipitation, celle de quelqu'un qui, n'ayant pas la conscience absolument tranquille, devance un reproche possible :
— « Mais oui. Je m'étonne que tu ne l'aies pas rencontré, rue d'Ulm ou rue Gay-Lussac, si tu es rentré par là. Il est parti très tard. Il t'a attendu une longue demi-heure. J'étais occupée. Je l'ai laissé expliquer à Julie ce qu'il te voulait. »
— " Il s'agissait de l'U. T., » dit la jeune fille. Comme on voit, elle employait la sorte d'abréviation, empruntée aux habitudes anglosaxonnes et qui trahirait seule l'origine étrangère et artificielle de ces groupements périlleux, fantaisies de jeunes bourgeois qui jouent aux apôtres sans s'inquiéter des conséquences. « Il voulait
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te prier, » continua-t-elle, " d'être très exact au rendez-vous ce soir. 11 paraît que la discussion est importante. »
Elle s'arrêta, interloquée par un ricanement de l'aimable Gaspard, auquel Mme Monneron demanda cette fois avec un véritable mécontentement :
— « Je t'ai répété ce matin encore que c'était parfaitement mal élevé de rire tout haut sans que l'on sache pourquoi. Qu'y a-t-il de drôle dans ce que dit ta sœur?.. »
— « Mais rien, » 6t le gamin, dont le sens déjà très avisé savait jusqu'où il pouvait aller avec sa mère, et quand il fallait 61er doux. «C'est ce nom du. T. qui me fait rigoler, voilà tout... »
— " il s'agit d'une affaire assez délicate, » dit Jean, qui s'adressa directement à son père. Lui aussi, parlait un peu précipitamment, comme si les trois petits incidents simultanés qui venaient de se produire : le message de Rumesnil transmis par sa sœur, l'évidente gêne de sa mère, et le rire du plus jeune frère, l'avaient soudain énervé. « Un des prêtres de Paris qui se sont le plus occupés des problèmes sociaux, et que tu connais certainement de nom, M. l'abbé Chanut,a écrit à Grémieu-Dax pour lui demander de faire à l'U. T. une conférence sur le Christianisme et la Science... »
— "J'espère que vous n'avez pas accepté^ » interrompit vivement Monneron.
— « Comment pourrons-nous refuser? •
répondit Jean. « Quel est le premier article de notre Union? — Une maison où des hommes de toute situation se réunissent en vue de leur éducation mutuelle, morale et sociale; — et, le second : V Association est indépendante de tout caractère politique et religieux. Qui dit éducation mutuelle dit forcément libre discussion. Qui dit indépendance politique et religieuse dit libre exposé de toutes les doctrines politiques et religieuses. Nous aA^ons eu, dans le comité, une première séance très chaude. Quelques-uns d'entre nous, le cousin Riouffol notamment, sont opposés à cette idée. C'est Grémieu-Dax qui a fait remettre le vote à ce soir. Il est pour admettre M. l'abbé Chanut, et il a cité, dans le petit discours qu'il nous a fait, avec un commentaire très éloquent, je dois en convenir, quoique je n'aime pas cette autorité, le mot de Robespierre à Couthon, quand celui-ci, à l'Hôtel-de-Ville, lui demanda d'écrire aux armées. Mais au nom de quoi?... >>
— « Mais au nom de la raison, « dit Monneron plus vivement encore, « et de la liberté... Mais oui, » insista-t-il, devant l'étonnement que son fils laissait voir malgré lui sur son visage. « Ce M. Chanut, puisqu'il est prêtre, croit à la révélation et au surnaturel. Il abdique donc sa raison. Par conséquent, nous n'avons pas à discuter avec lui. C'est lui qui a renoncé le premier à son droit de libre discussion. Il n'a pas aie réclamer. Ou bien qu'il dépouille sa soutane de prêtre, qu'il vienne vous dire : o Je ne crois pas, je cherche à
• savoir. «Alors il rentre dans ce que j'appelle Je droit commun de l'humanité. Sinon, non. Et de même pour la liberté. Nous n'avons pas à la donner, au nom de nos principes, à des g^ens qui nous la refuseraient au nom des leurs. Les libéraux l'ont eue, cette duperie. Où cela les a-t-il menés? A la loi de 1850 et à la rentrée des Jésuites. Voilà ce que j'aurais répondu à Grémieu- Dax. Sa faiblesse m'étonne Je l'aurais cru plus énergique. Mais il est juif. Il aura craint d'être accusé de préjugés confessionnels. Ce sont ces géiiérosités-là qui nous perdent. Nous avons peur du jugement de nos ennemis. Qu'est-ce que cela nous fait? Ce sont nos ennemis, et nous nous battons. Il faut être à droite ou à gauche. Moi, je suis à gauche... Conquérons la liberté d'abord, nous la pratiquerons ensuite...»
— « Je ne peux pas penser comme toi, mon père, '» répondit Jean. Ce fanatisme d'incrédulité qui venait d'inspirer à l'universitaire, si cultivé d autre part, si indulgent, si dépourvu d'égoïsme, cette dernière phrase, étonnante d'intolérance, avait touché dans l'amoureux de la pieuse Brigitte une fibre trop sensible. Si, par crainte de peiner sou père, il s'abstenait de montrer ses préoccupations religieuses, elles étalent trop sincères déjà, et cet amour les lui rendait trop chères pour qu'il ne trouvât pas dans celle émotion la force de protester contre ces maximes de tyrannie et d'inquisition, professées au nom d'une doctrine de libre examen et d'affranchissement : « Et toi-même, »
continua-t-il, «j'en appelle à tes principes de respect pour la conscience individuelle. Tu ne nous as pas fait baptiser. Pourquoi? Tu me Tas dit bien souvent, parce que tu estimais, parce que tu estimes que la conviction de chacun est un domaine réservé où les autres ne doivent pas entrer. " — " Aussi n'empécherai-je jamais les abbés Ghanut d'avoir les convictions qu'il leur convient d'avoir, » réponditJoseph Monneron. Il avait pris de nouveau, devant la contradiction de son second fils, la même voix irritée. « Mais qu'ils les (gardent pour eux et qu'ils ne s'en servent pas pour établir dans le pays la g^uerre civile des âmes. Car c'est là leur oeuvre. S'il y a deux Frances Tune contre l'autre, celle de l'Avenir, de la Justice, de la Vérité, en face de l'autre, celle du Passé, des Préjugés, de la Superstition, à qui la faute, sinon à eux?... Si tout le monde avait fait comme moi, il n'y aurait qu'une France, qu'une jeunesse, qu'un idéal commun de lumière et de bonheur, et la République serait si grande, si belle, que, par son seul rayonnement, elle conquerrait le monde, sans lutte, sans guerre... Rome le comprend, sois-en sur, et ce qu'elle désire, c'est empêclier cette unité morale à tout prix. Veux- tu que je te dise pourquoi ce monsieur Ghanut va chez vous? Il sait très bien qu'il ne convertira pas Grémieu-Dax, ni Rumesnil, ni toi, — vous êtes à l'abri de ses sornettes. Mais il ve<it vous diviser et il y réussit, puisque vous êtes en discussion, à cause de lui. Ah ! la Gongrégatiou
est adroite, et elle est renseignée ! Il s'agit de briser ce mouvement des universités populaire» qui leur fait peur. Pas de robe noire chez vous, si vous voulez vivre. C'est le simple instinct du cousin Riouffol qui a eu raison, pour cette fois, contre vous... »
Ce Riouffol était un parent des Monneron, au troisième degré, venu, lui aussi, de Quintenas, mais sans avoir, en abandonnant la campagne pour la ville, quitté la blouse pour la redingote. Il était ouvrier relieur et fort habile. Il était aussi un grand lecteur de journaux et un des ces autodidactes passionnés des questions sociales dont la redoutable espèce pullule aujourd'hui. Il s'était fait reconnaître de ses cousins assez tard et seulement après avoir rencontré Jean à l' Union Tolstoï. Celui-ci l'avait amené chez son père. Cette relation n'avait guère été du goût de Mme Monneron, et c'était un des griefs qu'elle gardait à son fils. Aussi s'empressa-t-elle de saisir cette occasion de lui décocher quelques mots désagréables :
— M Tu t'es disputé avec lui, Jean? Avoue-le. Je t'avais prévenu. Tu n'as déjà pas le caractère si facile, et, quant à lui, je ne m'y suis pa» trompée, c'est un anarchiste. Je suis la fille d'un garibaldien, je ne suis donc pas suspecte, et la femme d'un bon républicain, je m'en vante. Mais je déteste les anarchistes, et je te répète que c'en est un. .. »
— «« On le deviendrait à moins, » dit Antoine, avec son ironie accoutumée. « Rumesnil et Gré-
mieu-Dax font bien tout ce qu'il faut pour cela, en venant lui tenir des conférences sur la fraternité et la justice avec des pelisses de loutre sur le dos, et dans des coupés de cinq mille francs ! Si j'étais comme Riouffol, moi, je leur dirais : Rendez l'argent d'abord. Plus de fourrures, plus de titres, plus d'équipages, plus de millions. Nous causerons ensuite. . . Il ne dit pas cela, mais il le pense, et, franchement, il n'a pas tort... "
— " Jamais Adhémar et Salomon ne sont venus à VUnion dans leur voiture, " répondit Jean, d'un accent aussi irrité cette fois que celui de son père. Était-ce bien contre la boutade d'Antoine? » Non, jamais, " répéta-t-il. « Tous deux ont trop de cœur et trop de tact... «
— « Ils laissent les chevaux et la livrée au coin de la rue, » reprit le fils aîné, « c'est pire. D'ailleurs, qu'ils s'en servent ou non pour aller rue du Faubourg-Saint-Jacques, ils les ont, comme ils ont, l'un, son hôtel rue de Varennes et ses ancêtres, l'autre, son hôtel avenue Hoche et les cinq cent mille francs de rente que le papa Grémieu- Dax a ramassés dans les mines. Tout le monde le sait dans votre U. T., Riouffol le premier, et à quoi crois-tu donc qu'il pense, sinon à cela, pendant qu'il est en train de confectionner chez son patron des cartonnages à la Bradcl, métier fort démocratique, mais peu divertissant, auquel il gagne huit francs par jour, pus même ce que mangent d'avoine les bêtes de ces messieurs?. . A sa place, moi !... ■
— tt Je te demande bien pardon, » interrompit le père, en lui coupant la parole, avec une impatience qui allait cette fois jusqu'à la violence, » mais, si Riouffol pensait comme tu dis, il serait très coupable. Le jour du vote, M. de Rumesnil et M. Grémieu-Dax peuvent arriver avec des équipages de cinq mille francs, de vingt-cinq, de trente, s'il leur plaît : leur bulletin a juste la valeur de celui d'Auguste Riouffol, colleur de bradels, et de M. Joseph Monneron, ancien élève de l'École normale, agrégé des lettres, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand. Nobles ou plébéiens, millionnaires ou pauvres, ouvriers ou lettrés, nous sommes tous égaux. Quand ils ont eu l'âge de servir, les citoyens Rumesnil et Grémieu-Dax ont dû se soumettre à l'impôt militaire tout comme le citoyen Auguste Riouffol. De quoi celui-ci se plaindrait-il? De ne pas avoir actuellement autant d'argent que ces messieurs? Mais, d'abord, est-ce que l'argent fait le bonheur? Estce que j'ai jamais eu une voiture, moi qui te parle, et m'en suis-je jamais plus mal porté ? J'ai marché et je n'ai pas la goutte, au lieu que je l'aurais peutêtre et toutes les maladies qu'ont les gens riches, si j'avais roulé carrosse. Et puis, si Riouffol envie l'argent, qu'il en gagne! Tout est accessible à tous ici, comme en Amérique, où les plus grands potentats du pétrole et des mines ont commencé par crier les journaux dans les rues. Oui ou non, peut-il faire fortune? Oui ou non, toutes les carrières lui sont-elles ouvertes? Oui ou non, lui et
ses enfants peuvent-ils aspirer à tout? Qu'était Gambetta? Le fils d'un épicier. Burdeau? Le fils d'un canut. N'ont-ils pas exercé les plus hautes charges de l'État? N'ont-ils pas habité des palais, frayé, au nom de la France, avec les princes et les empereurs sur un pied d'éfjalité? N'ont-ils pas eu des funérailles nationales? Je ne suis pas Çrand'chose, mes enfants, » conclut-il, en roulant sa serviette pour la passer dans un anneau de bois déverni qui n'avait pas été renouvelé depuis des années, — car le déjeuner s'achevait et il venait d'absorber sa tasse de café, sans sucre, par économie, — " j'^i beaucoup travaillé dans ma vie, mais il y a un sentiment qui m'a toujours soutenu et réjoui, au milieu de mes tracas, c'est celui de me sentir un libre citoyen d'une libre démocratie, et de n'avoir personne au-dessus de moi, que les maîtres que je me suis librement donnés par mon vote... »
— « Et si tu avais été dans la minorité? » demanda railleusement Antoine, comme on se levait de table.
— " Je n'aurais eu qu'à c'^vertir mes concitoyens à mes idées et à essayer de devenir la majorité... »
— <i Et si tu n'y étais pas arrivé? » insista le jeune homme.
— » Je me serais soumis à la loi du nombre. »
— " Tu aurais donc obéi à des maîtres que tu ne te serais pas librement donnés? »> reprit Antoine. « Que Lu obéisses à un, comme dans
les monarchies, ou à plusieurs millions, comme dans les républiques, c'est kif-kif, pour parler le style de notre intéressant Gaspard... » Il tira l'oreille de son jeune frère, en débitant cette profession de foi avec sa gouaillerie habituelle, puis, s'en allant, comme il faisait à l'ordinaire, aussitôt le repas fini : « D'ailleurs, tu connais mes opinions sur 1% politique. Je dirai comme un de nos plus illustres hommes d'État : Il n'existe pas de mot dans la langue française pour exprimer à quel point je m'en... ! »
Il n'acheva pas sa grossière citation et sortit de la pièce, sans que Joseph Monneron, sur le visage duquel avait passé une véritable douleur, eût eu le temps de lui répondre. Cette expression de physionomie fut si pénible à Jean qu'il suivit son frère impulsivement jusque dans sa chambre :
— « Pourquoi as-tu parlé ainsi à notre père? » lui demanda-t-il. a Ne t'en va pas sans être revenu causer un peu avec lui, autrement... »
— o Je n'ai pas le temps, w répondit Antoine, qui avait ôté sa redingote pelucheuse à revers de soie, avec le soin '^'^'un chevalier du temps jadis pouvait avoir pour se dépouiller de son armure. 11 avait versé de l'eau dans une cuvette, et, dans cette eau, quelques gouttes d'un parfum de verveine assez fort. Il commença de se laver le visage et les mains, en disant à son frère : « Prend» mon portefeuille dans la poche de ma redingote, à droite. Tu y trouveras un portrait. Tu l'as? Regarde-le, c'est la jeune personne avec qui j'ai
rendez-vous, à une heure et demie, et je vais être en retard. Tu comprendras que j'aime mieux aller la retrouver que de discuter avec papa sur des blagues comme les Droits de l'Homme et le suffrage universel, qui m'indiffèrent. Ce qui m'agace, c'est quand j'entends ce brave homme qui aura travaillé comme un cheval pour ne pas nous laisser un fifrelin, se féliciter d'givoir été la dupe de boniments électoraux, quarante ans de sa vie. Regarde-moi Barantin ! A la bonne heure. Que celui-là célèbre la République, le progrés, les classes ouvrières, toute la guitare ! Ça lui profite au moins. Il était petit professeur, comme le père, avec la perspective d'une jolie retraite de deux mille francs après s'être éreinté le tempérament à des vingt-cinq heures de cours et de répétitions par semaine, plus la correction des copies. 11 a un hôtel à Passy, une voiture au mois. Il a des maitresses. Il y a bien l'histoire d'un certain chèque, qui n'est pas reluisante. Mais il a bénéficié d'un non-lieu, et tu sais comme papa s'indigne quand on se permet une allusion à celte calomnie de la presse immonde!... Je ne m'en plains pas d'ailleurs. Si Barantin n'était pas bien avec la haute Hnance, je ne serais pas chez Nortier. Au moins faut-il savoir tout cela! Sois tranquille. Je ne recommencerai pas. Je ne dîne pas ce soir. Mais demain, dès le premier déjeuner, je lui sers un abatage des Jésuites. Je mange du prêtre comme si c'étaient des truffes... D'ailleurs, papa fume sa pipe et n'y pense déjà plus, s'il a trouvé
dans les feuilles quelque bon article dans sa note, par un de nos vertueux fondsecrétiers , ou simplement s'ilaouvert un de ses bouquins grecs... Passemoi ma redingote et donne-moi le portrait. Hein! Comment trouves-tu ma bonne amie?... »
Jean rendit à son frère la photographie, qu'il avait prise et regardée pendant ce discours. Elle représentait, en effet, une très belle personne^ toute jeune encore, assise sur le bras d'un canapé, de manière à bien faire ressortir la ligne opulente de la chute des reins et de la croupe. La robe, en mousseline de soie pailletée, se décolletait juste assez pour découvrir la naissance de l'épaule et la gorge, où se tordait un collier de grosses perles. La tète était charmante, quoique déjà marquée de vice. Les yeux se tournaient de côté avec un regard de ruse et de coquetterie, et, autour du front, floconnait un délicieux envolement de cheveux que l'on devinait d'un blond doux et pâle, presque cendré. Que la créature fût une femme entretenue, tout le révélait, le jeu des prunelles, le sourire impur, le luxe souligné de la toilette. Dans quelles conditions un amant, de ressources aussi maigres que celles dont jouissait le fils du professeur, pouvait-il être lié avec cette fille ? Jean n'osa ni se le demander, ni le demander à son frère. Il eut seulement, une fois de plus, cette appréhension angoissée, un de ses supplices, sur l'avenir de ce beau garçon, lequel le regardait maintenant avec des yeux d'une impudence et d'une fatuité singulières.
— « Elle est extrêmement jolie, » dit-il seulement, a Qui est-ce?,.. »
— « Ça, c'est mon secret, » répondit Antoine, qui remit le portrait dans le portefeuille. Il rit d'un rire audacieux qui montra ses claires dents blanches sous sa moustache noire, et il commença de lisser son chapeau de haute forme, avec une brosse légère, en soufflant doucement sur la soie. Son profil félin s'éclairait à cette seconde d'une telle lueur de contentement, cette demi-confidence, chez un être aussi fermé, aussi boutonné qu'il l'était d'ordinaire, annonçait une telle ivresse intérieure, qu'instinctivement Jean profita de cette trop rare occasion pour l'interroger sur le soupçon qui lui tenait au cœur, non plus comme une r/ienace de demain, mais d'aujourd'hui, et, au moment où l'autre passait son pardessus, il lui dit :
— « Je regrette bien que tu t'en ailles. J'aurais tant besoin de causer avec toi très à fond de quelque chose... »
— « Et de quoi? » demanda Antoine, dont les yeux, tout à l'heure si ouverts, se voilèrent soudain d'une ombre.
— « De Julie,... » répondit Jean, et il ajouta, en fixant son frère : « Tu n'as pas remarqué que Rumesnil lui fait la cour? »
— tt Ça, c'est son secret à elle, mon cher garçon, » répondit l'autre. Un sourire imperceptible effleura sa bouche, et l'ombre s'en alla de ses prunelles, comme s'il eût redouté une autre question, sur ses dépenses sans doute et
sur les moyens qu'il employait pour y suffire. « Mais oui, " insista-t-il, «je n'aime pas qu'on se mêle de mes affaires, et, par conséquent, je ne me mêle pas des affaires des autres. Chacun pour soi, c est mon principe. Où verrais-tu le mal, d'ailleurs, si Julie arrivait à se faire épouser par ton ami ? Gela vaudrait mieux pour elle que d'aller enseigner la grammaire historique et commenter la Chanson de Roland, d'après les derniers travaux allemands, aux jeunes vierges de Garpentras ou de Brive-la-Gaillarde. Elle a de la défense, notre petite sœur, plus que toi, et autant que raioi. Nous en avons appris tous deux assez pour savoir qu'il n'y a qu'une loi d'un bout à l'autre du monde : la lutte pour la vie. Elle struggleforlifise 9l sa façon, cette petite. Veux-tu prendre mon conseil? Ne t'occupe pas de cette histoire. Tu gâterais tout... «
— « J'avais deviné juste, » se dit Jean, qui n'insista point. « Il se passe quelque chose, et Antoine y prête la main. Il a souri, quand je lui ai nommé Rumesnil Mais, si vraiment Adhémar voulait épouser Julie, il ne se cacherait pa* de moi, comme il fait... Et ce luxe d'Antoine, et ces bijoux, d'où cela lui vient-il? Où a-t-il rencontré cette maîtresse? Ah! il fautque je prévienne mon père. A l'heure où je lui sacrifie ce que je lui sacrifie, j'ai le droit d'empêcher qu'ils ne lui portent, eux, des coups trop durs. Il n'y a que lui qui puisse avoir assez d'autorité pour les interroger tous deux, et pour savoir. . . »
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Ce fut sur cette résolution de provoquer, sur ces deux points du moins, une explication directe, que Jean se dirigea vers le cabinet de travail, où il savait devoir trouver rhomme trop sensible auquel il ressemblait plus encore qu'il ne le savait luimême, par cet arrêt soudain de la parole devant les mots qui font mal. Il lui fallait traverser le salon, où Julie, assise au piano, et se croyant seule, jouait un morceau de son choix. Jean reconnut, à travers la porte, une des polonaises de Chopin. La jeune fille, qui avait beaucoup de don musical, n'avait jamais voulu travailler régulièrement. Elle était, avec cela, très farouche, quand il s'agissait d'exécuter devant quelqu'un, fût-ce l'un de ses frères. Jean, qui ne l'avait pas entendue depuis longtemps, demeura étonné de ses progrès, et surtout de l'énergie passionnée qu'elle mettait dans le mouvement de cette mélodie, une des plus fiévreuses du plus fiévreux des maîtres. Au bruit qu'il fit en ouvrant la porte, la musicienne s'arrêta net, puis, ses doigts coururent sur les touches avec un visible éncrvement, et elle plaqua quelques notes d'un air quelconque de café-concert, canaille et dégingandé :
— « Pourquoi ne continues-tu pas ce magnifique morceau? » demanda Jean. « C'est moi qui te gêne?... »
— « Toi? » répondit-elle, en fermant le piano et en se levant. « Pas le moins du monde. Je dois sortir avec maman, » ajouta-t-elle, en regardant
la pendule. « J'y cours. Je n'ai que cinq mînutc> pour mettre mon chapeau... »
— « Julie,... » fit le jeune homme. Ses relations avec sa sœur, après avoir été très affectueuses pendant de longues années, étaient devenues peu à peu extrêmement froides et tendues. Il s'était permis de lui faire quelques observations sur ses lectures, à une époque, avec la maladroite sévérité des moralistes de vingt ans, et il s'était heurté aune bouderie qui n'avait jamais cessé tout à fait depuis lors. Ces derniers mois l'avaient encore augmentée. Il était visible que la jeune fille fuyait les occasions de se trouver en tête à tête avec lui. Cette fois encore, quand il l'eut interpellée ainsi, elle tourna vers lui des yeux si altiers tout ensemble et si impénétrables, qu'il n'acheva pas sa phrase :
— « Qu'y a-t-il? " interrogea-t-elle.
— «Rien... » fit-il, et la regardant sortir de la chambre : « Elle ne répondrait pas non plus, » se dit-il, en se parlant tout bas à lui-même. « Je l'éloignerais de moi davantage encore. C'est mon père qu'il faut avertir... » Et, comme si le hasard se fût complu à multiplier autour de lui les petits incidents qui faisaient commentaire à son entretien avec M. Ferrand, il avisa sur un fauteuil du salon, près de la porte du cabinet de Joseph Monneron, un livre à couverture mauve, laissé là par ce drôle de Gaspard, que sa mère avait sans doute appelé quelques minutes plus tôt. C'était un roman à titre équivoque et qui obtenait en ce
moment un de ces succès de scandale qui seraient la honte du Paris actuel, si toutes les époques n'en avaient connu de pareils, engloutis aujourd'hui dans l'oubli. Seulement ces malpropretés se vendaient autrefois sous le manteau, et des collégiens de quinze ans ne les emportaient pas dans la poche de leur tunique, pour les oublier sur un des fauteuils du salon de leurs parents.
— « Voilà un prétexte pour commencer la conversation,..." pensa Jean. Il prit le volume, qu'il tenait à la main en entrant chez son père. Le professeur était en train de fumer, ainsi que l'avait annoncé son fils aîné, dans l'étroite chambre qui lui servait de bibliothèque. Les murs disparaissaient, comme chez Victor Ferrand, sous les livres. Il y avait cette différence que, sauf une file de tomes dorés sur tranche et habillés de chagrin, — prix de lycée et de concours, — les rayonnages de bois blanc ne supportaient guère que des ouvrages brochés. Joseph Monneron n'avait jamais eu devant lui, avec ses charges de famille, de quoi suffire à la dépense de leur reliure. Son budget annuel comportait, depuis qu'il était à Paris, avec les leçons et les cours supplémentaires, de douze à treize mille francs. La prime de sa grosse assurance en distrayait huit cents. La bourse d'agrégation de Jean à la Sorbonne et la position d'Antoine au Grand Comptoir étaient un soulagement, ou l'auraient été, si la mère eût tenu à ce que l'aîné payât sa pension aussi régulièrement que le cadet. Il restait dans la
maison sous ce prétexte. On sait ce qu'il en était, on sait aussi que Gaspard avait une bourse à Louisle-Grand. Malgré cela, c'est à peine si l'on arrivait, avec toutes les dépenses inévitables, à joindre les deux bouts, suivant la formule vulgaire, mais expressive, de Mme Monneron. Elle était très médiocre ménagère et elle avait des goûts de toilette, il est vrai. Il est vrai aussi que la vie est chère à Paris, surtout pour les fonctionnaires d'un certain rang, et qui doivent représenter, ne fût-ce qu'un peu. Et puis, il y avait l'arriéré et quelques lourdes dettes contractées au temps si voisin où les quatre enfants étaient à la charge entière des parents. Jean Monneron savait tout cela, et que les deux seules prodigalités que se permît son père étaient l'acliat de trop nombreux journaux, et, de temps à autre, un paquet de tabac. Il était plongé dans l'unique fauteuil de ce bureau, au moment où son fils entra dans cet asile, qu'il appelait volontiers tô c^povTtoTxptoy, le u. pensoir » , par ressouvenir d'Aristophane :
...Wvyô)v GoqiCJôv tout iazt (ppovTtoTxpiov.
Il fallait l'entendre citer ce vers, sans se douter qu'en effet il était bien lui-même un de ces assembleurs de iVwee^, fustigés par le poète athénien. Assis à contre-jour dans un vieux fauteuil à la Voltaire et les pieds sur une chaise, il avait à la bouche une pipe en terre, dont il tirait de lentes et gourmandes bouffées, — il ne se permettait qu'une de ces pipes après chaque repas, —
et il lisait dans un minuscule volume qui était VEschyle de Tédition Boissonade. Il avait à la portée de la main, sur sa table bien rangée,
— Tordre personnel était upe des vertus de cette nature ascétique, — les quelques ouvrages qu'il feuilletait le plus volontiers. Leur énuméraration achèvera de définir cet esprit disparate de visionnaire déraisonnable et de délicat lettré. C'était ledit Eschvle et le Sophocle de la même collection, un Virgile, et, à côté, le Contrat social de Rousseau, la Justice dans la Révolution et dans l'Église de Proudhon, les Châtiments d'Hugo, et,
— contraste suprême à ces trois monuments de la folie révolutionnaire, parmi les auteurs du dix-septième siècle, les Caractères de la Bruyère!
— « C'est toi, Jean? " dit-il à son fils, en relevant la tête, et il montra un visage comme transfiguré où n'apparaissait plus ni le fanatisme de la discussion du déjeuner, ni la tristesse accablée d'après, quand Antoine lui avait si brutalement répondu. C'était l'artiste littéraire, — car goûter certaines beautés d'art avec une certaine qualité d'enthousiasme, cest s'égaler à un créateur; — oui, c'était l'artiste, mutilé, écrasé par la vie, empêché d'écrire, de se révéler, de se réaliser, mais indestructible, mais toujours capable du sublime alibi du rêve, qui souriait dans ces yeux nettoyés de leurs soucis et sur ces lèvres heureuses. « Tu vois. J'ai profité de ce jour de congé pour reprendre VOrestie. Je viens de la commencer et je compte y passer
LES MONNEROW 69
tout mon après-midi. J'ai fini ce matin mes corrections de copies. Quelle poésie que celle de ces Grecs, et comme ils ont des touches qui rendent tout vulgaire à côté ! Écoute ceci, c'est dans la strophe B' du second chœur, sur Ménélas abandonné : Dévoré du regret de celle qui est au delà des mers, il erre comme un fantôme dans son palais. De belles statues l'entourent et redoublent sa douleur. Car une statue n'a pas d'yeux, et, sans regard, plus d'enchantement d'amour!... Est-ce rendu, est-ce humain, ce besoin d'aimer ce qui peut répondre, ce qui peutsentir, ce qui peut vous voirl'aimer?... Et, sur Hélène encore, un peu plus loin, te rappelles-tu? Il vient de la comparer à un lionceau, élevé dans une maison, et qui d'abord flatte parce qu'il a faim. Quel trait! Puis la férocité se réveille, et la bête cruelle tue et dévore. Et le chœur continue : Telle, si f ose le dire, Hélène entra dans la cité d'Ilion, âme sereine comme le calme des mers, beauté qui ornait la plus riche parure, doux yeux qui perçaient à l'égal d'un trait, fleur d'amour, fatale au cœur... Mais quel poète! Quel poète! » Et il répétait : « Ame sereine comme le calme des mers !. . . C'est toute la grâce et tout le danger de la femme! Et c'est toute la grâce et tout le danger de la Méditerranée!... Il faut l'avoir connue, cette mer lumineuse, pour comprendre ces poètes grecs. Elle entre partout dans les moindres replis de leurs vers, comme elle entrait dans les moindres criques de leurs côtes. Et cette Méditerranée est encore dans ce magnifique début du
discours de Clvtemnestre : Il y à la mer, et qm pourrait l'épuiser?. . . Quand je rencontre de pareils vers, je me vols par avance là-bas, près de Nice, dans le pays de la maman, quand j'aurai pris ma retraite. Vous serez tous casés. Toi, tu seras professeur de Faculté, à Aix peut-être. Je te l'ai déjà dit, ce serait plus sûr encore si tu avais passé par l'École normale. Tu as préféré la Sorbonne. C'est une question d'un léger retard. Tu seras donc dans une Faculté. Ta sœur sera sortie de Sèvres. Elle sera professeur dans un Ivcée de filles, et indépendante. Tout est là pour une femme. Gaspard sera professeur de sciences. Il a des dispositions étonnantes pour les mathématiques. Ty mère me le disait encore ce matin. 11 calcule de tète comme faisait son grand-père Granier, qui n'a jamais tenu un livre de dépenses. Il l'avait là sous son front. Antoine sera chef d'un des bureaux du Grand Comptoir. Vous serez tous fonctionnaires, car un employé dans une grande administration, comme lui, c'est encore un fonctionnaire, et, souviens-toi de cela, personne n'est heureux comme un fonctionnaire. Il passe régulièrement à la caisse à la fin du mois. Sa besogne est tracée : tant d'heures par jour. Jamais de hasards. Jamais d'à-coups. Il n'a pasà pensera la vie matérielle. Vous serez tous heureux, et moi, n'ayant plus de classe à faire, je relirai, tous les ans, tous les poètes grecs d'un bout à l'autre. Je commencei»9i par Homère, puis les tragiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, — il est excellent
quand il est bon, — Aristophane... Il n'est pas assez démocrate pour mon goût, celui-là, mais c'est bien de lui qu'on peut dire ce mot de notre vieux maître de l'École normale : « Ah ! que ces « Grecs étaient canailles, messieurs, mais qu'ils «avaient donc de l'esprit!... » C'est égal. Pour moi, aucun ne vaut le vieil Eschyle, et cela me fait plaisir de penser qu'il était, comme Victor Hugo, aussi bon citoyen que grand poète. Ame sereine comme le calme des mers!... Tiens, lis-moi ce passage tout haut, dans le texte... »
Il tendait à Jean le petit volume qui avait tant traîné dans sa poche depuis le jour où, élève de première annéedans sa chère École, il l'avaitacheté d'occasion dans une boîte des quais. Le jeune homme commença de déclamer les vers grecs dont son père redisait les mots qu'il savait par cœur. Où trouver le courage de réveiller le visionnaire de son rêve, s; ce rêve était tout à fait inconscient? Et si ce rêve était volontaire, si Joseph Monneron se réfugiait dans un monde idéal, pour ne pas se déchirer trop douloureusement à l'autre, pour ne pas le voir, comment avoir le courage de le rejeter au réel? Tout en prononçant des lèvres les paroles du texte grec, Jean écoutait la voix intérieure lui redire un autre vers bien humble, bien indigne de V Agamemnon et du génie antique, celui qu'il avait cité à M. Ferrand :
Mon iils sera mon consolateur...
Et voilà pourquoi, lorsqu'il sortit du cabinet de
son père, une demi-heure plus tard, il n'avait parlé ni de l'intrigue soupçonnée de Julie, ni des dang^ereux dessous de l'existence d'Antoine, ni du livre obscène oublié par Gaspard sur un fauteuil du salon, ni de lui-même surtout et du trag^ique débat de conscience et de cœur dont il était la victime. « A quoi bon?... n se disait-il, comme il se l'était déjà dit tant de fois. Il avait quitté la maison pour marcher, marcher indéfiniment et tromper, par le mouvement, le désespoir dont il se sentait saisi, plus définitif encore, plus irrémédiable que celui du matin... Il allait, déchirant d'un geste machinal les pages du mauvais roman corrupteur pris à son jeune frère, et il les jetait au ruisseau. C'était la seule action dont il fût capable, et l'image de Brigitte était là, qui l'accompagnait, si présente et si lointaine, si vivante et si morte pour lui ! Il arriva ainsi à l'extrémité de la rue Claude-Bernard et il se trouva devant la vieille église Saint-Médard, toute paisible avec la marge de son petit jardin. Par ce jour de fête, des fidèles entraient et sortaient. Le jeune homme s'arrêta un moment, les yeux fixés sur le porche, puis tournant le dos, il s'enfonça hâtivement dans l'avenue des Gobelins, et il pensait : « Non, je n'avais pas le droit d'accepter l'offre de M. Ferrand et de faire ce chagrin à mon père, du moment que je ne crois pas, et la preuve que je ne crois pas, c'est que je ne pense pas aller demander au Dieu de Brigitte de m'aider, de me consoler. Et pourtant, que je souffre!...»
ÏV
L'horloge de la vénérable église janséniste, où reposent Patru et Nicole, marquait deux heures, au moment où Jean Monneron s'en allait ainsi, loin de ce portail tentateur, loin de Brigitte F'errand, — loin de lui-même. Ah! qu'il l'aurait voulu! — Le soir était tombé depuis longtemps qu'il errait encore dans les rues de ce quartier, qui fut autrefois le faubourg Saint-Marcel, et qui déborde aujourd'hui jusqu'aux forts d'Ivry et de Bicétre. Cette marche interminable, sur les trottoirs, le long des cabarets que le retour du cimetière voisin emplissait, par cet après-midi du 1 "novembre, de consommateurs fort consolés, était bien faite pour redoubler en lui cette sensation de l'iià quoi bon? ", la plus insupportable, peut-être, à un jeune homme de cette chaleur de cœur et d'esprit. L'évidence qu'impose aussitôtle spectacle des quartiers populaires de Paris, à ceux qui les parcourent, comme il faisait, sans parti pris, est en
effet plus décourageante qu'elle n'est poig^nante. On comprend, à regarder ces individus attablés dans ces débits ou ces restaurants, que l'ouvrier français ne constitue pas, comme le racontent les boniments des politiciens, une classe à part. 81 c'est un jour de chômage, tel que celui-là, cet ouvrier est vêtu comme un bourgeois. Les cigarettes qu'il fume sont celles que le bourgeois achète pour les mêmes trente centimes, dans les mêmes bureaux de tabac. Les portions qu'il mange chez le petit traiteur sont pareilles aux mets que le bourgeois commande à sa cuisinière. 11 les arrose du vin que boit le bourgeois, il se procure les mêmes dyspepsies avec le même café et le même petit verre. Les journaux qu'il lit sont les mêmes, les mêmes les embryons d'idées qu'il échange avec ses commensaux. La seule dilierence est dans le décor. La table du marchand de vms n'a pas de nappe et quelquefois pas de serviettes. 11 ne suffit pas de telles misères pour établir entre la blouse et la jaquette cette ligne de démarcation que les socialistes se sont solennellement donné mission d'effacer. Et cette première évidence se double vite d'une autre. L'ouvrier français n'est pas non plus ce que ses flatteurs prétendent : l'être fruste et intact, le primitif en qui dorment des réserves de force, de quoi rajeunir notre société vieillie et en réparer la décadence. Cet ouvrier n'est pas un barbare. C'est un civilisé de médiocre espèce, arrivé, sauf exception, au plein développement qu'il peut supporter. 11 n'y a lieu ni de
le plaindre, car sa destinée est très douce, par rapport à celle de tant de petits commerçants; ni de le mépriser, car il est intelligent, et son niveau moral n'est pas plus bas que celui du reste de l'époque; ni de le magnifier, car ce niveau n'est pas haut, et il ne peut guère monter, vu l'âge de la race. Il y a lieu, en revanche, de le redouter, car trop de gens pratiquent, à son égard, l'abominable programme de l'agitateur allemand qui disait : « Il faut apprendre au peuple qu'il est malheureux, » et, en lui donnant le droit de conduire seul les affaires de l'État, puisqu'il constitue les majorités — prodigieuse erreur qui fera de la France, dans les siècles à venir, l'ilote de l'histoire, — on lui a mis en main de quoi porter à la civilisation dans notre pays des coups irréparables. Il y a lieu surtout de s'attrister devant ce chétif échantillon d'espèce humaine, quand on pense que l'effort séculaire de notre histoire aboutitaujourd'hui, avec la complicité de tous les charlatans électoraux, à la souveraineté de pareilles incompétences. Une telle constatation est toujours amère. Elle l'est davantage encore, quand cette preuve de l'avortement national dans les couches profondes de la vie populaire s'ajoute à la constatation d'un avortement pareil dans les couches plus élevées. C'était le cas pour le fils de Joseph Monneron. Il allait, allait indéfiniment, cherchant, parmi les innombrables visages qu'il croisait dans ces avenues et ces ruelles, des physionomies vraiment heureuses, saines et fortes. 11 n'en trouvait
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j'i'uère que de nerveuses et de surmenées ; d'autres lois et si souvent, de vulgaires; et, plus souvent encore, de dégradées. C'étaient surtout les pères et les mères qu'il regardait avec une émotion intense, ceux et celles qui passaient, traînant un enfant par la main, portant l'autre au bras. Les admirables vertus de bonne volonté que représente l'acceptation des charges familiales dans les classes laborieuses, l'attendrissaient d'une pitié voisine des larmes, a A quoi bon?» se répétait-il, en assimilant par la pensée ces braves gens à son père, et tout près de les traiter, comme ce père, de dupes sociales, tant son impression d'une radicale insuffisance de la vie française contemporaine lui faisait sentir l'inutilité de tout effort vers la durée pour qui naissait dans cette médiocre et sénile démocratie. Au contraire, devant les cabarets où les alcooliques crapulaient avec de l'absinthe au rabais et d'ignobles gueuses, il était tenté, lui qui s'était associé aux fondateurs de VUnion Tolstoï [iour ouvrir un restaurant de tempérance, de se dire : « Ceux-là sont dans le vrai,» et les bas paradoxes de son frère Antoine lui revenaient à la mémoire. Une perception presque physique d'un universel désarroi l'envahissait, l'accablait. Même dans cet âge de forces gâchées, de tentatives incertaines, il y avait pourtant des existences pleines et complètes, nobles et équilibrées, riches de passé tout ensemble et d'avenir. Celle de M. Ferrand en était une. A quoi bon toujours, puisque lui, Jean Monneron, ne pouvait
pas s'y associer? Et le délicieux fantôme de Brigitte s'évoquait pour l'amoureux, dans un mirage d'une douceur inaccessible et désespérante. Que n'avait-il été élevé comme elle, parmi les mêmes croyances! Alors ce projet de fonder un foyer avec la pure enfant, ce songe idéal, auquel il s'était tant réchauffé le cœur à l'avance, n'aurait pas été une chimère! Il n'aurait pas eu à rompre avec toute l'éducation de sa jeunesse pour établir les conditions heureuses de son âge mûr, — à renier son père et les amis de cette jeunesse dans la création de sa nouvelle famille!... Cependant, avec le crépuscule de ce triste jour, un brouillard acre s'abattait sur la ville. Les becs de gaz enfin allumés plaquaient dans l'atmosphère jaunâtre des taches brutales de lumières. Les façades des maisons s'éclairaient, les unes après les autres, par places inégales. Aux rez-de-chaussée, les boutiques des marchands de vins, des charcutiers et des rôtisseurs commençaient de ronfler et de flamboyer. La vitalité du faubourg devenait plus grossière, et, par contraste, plus douloureuse encore la détresse du jeune homme, — si douloureuse qu'à un moment, il ne put réellement plus supporter ce téte-à-téte avec sa mélancolie. C'est alors que, cherchant instinctivement dans sa pensée où aller pour n'être plus seul, et ne voulant pas rentrer a la maison, il se rappela tout d'un coup le rendez-vous du soir à VUnion Tolstoï.
— « C'est pour huit heures et demie, » se ditil en consultant sa montre, « il en est sept. Si Grémieu-Dax pouvait dîner à son restaurant?... De causer avec lui me ferait du bien... »
Le souvenir de cet ami, avec lequel il avait pourtant des relations difficiles, ne se fut pas plutôt présenté à lui, qu'il cessa d'errer de ce pas incertain et vag^ue qui avait été le sien tout cet après-midi, et il s'achemina d'une démarche vive et directe, par Tavienue de Choisy, où il se trouvait alors, puis le boulevard d'Italie, vers le tronçon de la rue du Faubourg-Saint-Jacques, pris entre la rue de la Tombe-Issoire et la rue Humboldt : c'était là qu'il avait quelque chance de rencontrer l'autre. L'héritier futur des millions gagnés dans les mines de l'Afrique du Sud par le vieux Crémieu-Dax désertait sans cesse l'hôtel somptueux et la table princière de l'avenue Hoche, que lui reprochait et lui enviait Antoine, pour venir diner à vingt sous, dans le local que Jean appelait très justement « son restaurant » , et qui n'était autre que la fondation de tempérance dont j'ai parlé. C'était Crémieu-Dax, en effet, qui avait installé ce « bouillon » populaire, en constituant, pour l'exploiter, une société de mille actions à vingt-cinq francs. Il en avait souscrit huit cents à lui tout seul, cent avaicut été prises pRr Rumesnil, et les autres par les membres les plus fortunés de V Union Tolstoï. Jean avait détourné cent francs de «on maigre budget pour en prendre quatre. C'était
d'ailleurs Crémieu-Dax qui avait aussi fondé la Tolstoï, et avec le même sens profond des conditions positives. Le restaurant, grâce à ce capital modeste, et dont l'intérêt, d'après les statuts, ne devait jamais dépasser 2 pour 100, pouvait donner aux ouvriers des repas à 80 centimes et à 1 franc, dont les matières étaient saines et la préparation hygiénique. La consommation des boissons alcooliques y était interdite. « Au nom de l'humanité future et consciente, tu ne boiras pas. » Cette devise, peinte en énormes caractères sur chacun des murs de l'établissement, en formulait le véritable esprit, de même que les quatre mots qui servaient d'épigraphe aux prospectus de VUnion Tolstoï : tt Nature, Science, Progrès, Justice, » en ramassaient la pensée inspiratrice. Crémieu-Dax, qui avait présidé à l'élaboration des statuts, avait fait accepter comme premier article, — et cela seul démontrera la lucidité pratique de son esprit, — que le nombre des membres de YUnion serait limité. Il l'avait voulue petite pour qu'elle fût plus vivante. Elle comprenait un comité de sept fondateurs, qui devaient amener chacun vingtquatre adhérents, par moitié travailleurs intellectuels et par moitié travailleurs manuels, dont ils répondaient. Des 175 personnes ainsi recrutées, pas une avec laquelle il ne maintînt un contact personnel. Dans ce but, il prenait la plupart de ses dîners au Restaurant de tempérance . L'affiche portait simplement cette annonce, et, en dessous, le prix des portions, dont la plus chère coûtait sept sous.
no L'ÉTAPE
L'image de ce ffarçon si riche, mangeant, par dévotion à set idées, un repas d'ascète, dans un décor de pauvreté, avait soudain fait point fixe dans la pensée tourmentée de Jean Monneron... Se hâter vers ce coin de salle où le fondateur de VUnion Tolstoï donnait, par sa seule présence, cette humble, mais forte leçon de sincérité socialiste, c'était, pour l'amoureux de la pieuse Brigitte Ferrand, fuir tout ce qu'il avait fui durant toute cette dure journée, et s'en aller loin, plus loin encore de celle qu'il se défendait d'épouser. C'était essayer d'échapper au prestige du maître de la rue de Tournon et courir vers une autre influence. Il l'avait presque entièrement secouée depuis ces six mois, cette autre influence, après l'avoir acceptée jadis, d'abord avec enthousiasme, puis avec résistance. Dès le collège, — ils avaient fraternisé sur les bancs de la seconde et dans leur quinzième année, — Salomon Crémieu-Dax avait commencé d'exercer sur son camarade l'hypnotisme d'un caractère ferme et logi(|ue sur une volonté mouvante et incertaine. Cet ascendant avait été absolu jusqu'à leur entrée dans la classe de philosophie, où l'enseignement de M. Ferrand avait révélé à Jean des besoins de sa propre àme qu'il ne connaissait pas. Les deux tendances contradictoires qui rendaient sa nature si incohérente : le sentiment traditionnel, hérité de ses aïeux paysans, et la passion révolutionnaire, communiquée par son père, s'étaient trouvées incarnées ainsi dans ces deux personnalités
qui l'avaient tour à tour attiré, sans qu'il put s'identifier complètement ni à l'une ni à l'autre. Il l'avait dit lui-même à M. Ferrand, avec cette lucidité inefficace qui faisait de lui, autant que ses hésitations intérieures, un exemplaire trop complet d'un jeune homme de notre époque : l'instinct avait beau s'unir chez lui au raisonnement, et l'expérience publique à l'expérience privée pour lui démontrer que, depuis 1789, la France ressemble à un homme qui recommencerait indéfiniment une addition par deux et deux font cinq, et rencontrerait toujours un total faux, il continuait à subir un invincible attrait pour ce qu'il faut bien appeler, si contradictoires que paraissent ces termes quand on a une fois compris la pauvreté des théories politiques propag^ées sous cette mag^ique étiquette, la poésie de la Révolution. Cette poésie existe pourtant, elle explique seule comment tant de frémissantes sensibilités, et si généreuses, s'y sont laissé, s'y laissent encore séduire. Elle réside dans un état lyrique de la pensée, qui n'admet pas que des idées puissent avoir tort devant des faits, et dans un état héroïque de la volonté, qui s'élance hors du pacte social, pour essayer de réaliser, à tout prix, cet accord de l'idée et du fait. Jean savait depuis longtemps déjà, pour en avoir constaté autour de lui les funestes contre-coups, combien est meurtrier, à l'ensemble d'un pays et à chacun des petits g^roupes qui le composent, ce lyrisme invérifié de l'esprit, et cet héroïsme déréglé de la
112 L'ETAPh
volonté. Le sachant, il ne pouvait se déprendre du mirage. Il éprouvait, malgré lui, ce besoin d'exaltation autour des problèmes sociaux, dont il rencontrait dans Grémieu-Dax un représentant bien remarquable. L'initiateur de VUnion Tolstoï appartenait à la lignée des Juifs passionnément idéalistes, — notre époque en a vu surgir quelques-uns, Joseph Salvador et l'éloquent James Darmesteter entre autres, pour n'en citer que deux, mais si caractéristiques, — en qui revit l'ardeur des prophètes dont s'enorgueillit Israël. Ainsi que la finale de son nom l'indique, Salomon Crémleu-Dax descendait d'une famille établie dans le Midi de la France. Comme la plupart de ses coreligionnaires de la même région, il remontait à ces Marranes chassés d'Espagne, à la fin du quinzième siècle, par Ferdinand le Catholique. Il avait, des J uifs de la Péninsule ibérique, le masque aigu, les membres déliés, les os minces et ces profonds yeux noirs où brûle encore la flamme du soleil oriental. Il en avait aussi, portées à un haut degré, les qualités maîtresses, celles (jui ont assuré à cette race d'exception une invincible persistance parmi tant de désastres : une intelligence souple et agile, une rare facilité d'assimilation, une incroyable puissance de travail, et cette combinaison singulière d'enthousiasme et de patience, de frénésie et de calcul, qui se reconnaît déjà dans certaines figures typiques de la Bible. Après avoir été au collège un des plus brillants élèves de «a génération, Salomoa Grémieu-Dax était
entré à l'École Normale, et il en était sorti premier agrégé de philosophie. Il était en train de préparer une thèse, dont le titre seul sonnait comme un paradoxe, accolé au nom du fils d'un spéculateur fameux : Du fondement psychologique de L'idée de propriéié. Ce livre, qu'il voulait conclure par une justification scientifique de l'hypothèse collectiviste, correspondait de la manière la plus étroite à des convictions dont ceux qui le connaissaient depuis l'enfance, comme Jean Monneron, ne pouvaient douter. Tout jeune, Crémieu-Dax avait adopté et fait sienne la thèse que Salvador, précisément, et Darmesteler ont développée avec un tel accent d'enthousiasme : l'identité entre les deux conceptions qui circulent d'un bout à l'autre de l'histoire d'Israël et les deux conceptions dans lesquelles se résume la société issue de la Révolution : « Deux grands dogmes, » a écrit l'auteur des Prophètes d'Israël, «font le Judaïsme tout entier : unité divine et messianisme, c'est-à-dire unité de loi dans le monde et triomphe terrestre de la justice dans l'humanité. Ce sont Les deux dogmes qui, à L'Iieure présente, éclairent L'humanité en marche, dans L'ordre de la science et dans L'ordre social, et qui s'appellent, dans la langue moderne. L'un unité des forces, l'autre croyance au progrès. » Bien souvent, Jean avait entendu son ami lui citer cette phrase et ajouter à ce u credo » des commentaires où il retrouvait les idées de son père, mais amplifiées, mais magnifiées dans une synthèse qui n'hésitait pas à
relier Moïse à Danton et le Deutéronome à la Déclaration des Droits. Ce même Darmesteter n'at-il pas écrit, à propos d'une instruction pastorale de l'évêque de Chartres sur le premier livre de Salvador : « La révélation a tenu le même langage sur la crête du Sinai et dans les salons du dix-huitième siècle, et Moïse est bien un conventionnel parlant du haut de la montagne? n Si profonde qu'elle fût cependant, la foi révolutionnaire de Crémieu-Dax était demeurée dans le domaine de la théorie, jusqu'à cette funeste crise nationale de 1898, qui marque dès aujourd'hui une date dans l'histoire déjà séculaire de nos discordes civiles. Elle en a comme exaspéré et porté à l'état d'ébullition tous les éléments. C'était depuis lors que le jeune agrégé millionnaire s'étaitjeté dans l'action avec une frénésie froide, bien différente du vague humanitarisme qui, vers la même époque, sévissait dans les milieux universitaires. A cette mode d'attendrissement Jean Monneron, lui, avait cédé pour les motifs complexes qu'il avait dits à M. Ferrand, et Adhémar de Rumesnil par snobisme intellectuel. Le socialisme de Crémieu-Dax dérivait de raisons plus fortes. Son coup d'œil perspicace avait découvert, dans les derniers événements, un indice du travail de désillusion qui ramène les classes moyennes françaises du côté de leurs traditions originelles et les détache lentement, mais sûrement, des principes de 89. Dans son culte fanatique de ces erreurs, Salomon avait coura-
/^eusement adopté la tactique qui paraît bien devoir être celle de tous ceux qui, comme lui, pratiquent d'instinct la formule : « Pcreat mundus, fiât Justitia... * Il s'était fait socialiste, et socialiste-collectiviste, pour mettre, il le disait ouvertement, " la force du peuple au service des idées que la bourgeoisie a défendues, il y a cent ans, et qu'elle abandonne. » Quand on lui rappelait combien le sauvage est procbe du civilisé aux époques d'insurrection, les massacres de Septembre, les journées de Juin, et, tout près de nous, la Commune, il lui arrivait de répondre par une citation virgilienne qui trahissait, dans le disciple de Karl Marx, l'élève de l'École Normale . « 0 passi graviora !... » Et un sourire d'une ironie singulière flottait nerveusement autour de ses lèvres. On y lisait le ressouvenir des persécutions et l'audace intellectuelle d'une race qui, ayant trop souffert, ayant trop connu les pires extrémités du sort, ne tremble pas devant la perspective de bouleversements, moins terribles que ses anciennes misères.
Tel était le personnage supérieur et déconcertant, si voisin de lui par certains côtés, si éloigné par d'autres dont Jean Monneron désirait passionnément la présence au terme de cette journée d'agonie, aussi passionnément qu'il l'avait évité pendant plusieurs semaines. Quand il fut arrivé devant la maison du faubourg Saint-Jacques qui portait, à son rez-de-chaussée, la modeste enseigne : «Restaurant de tempérance, « il éprouva
pour son ami un de ces élans d'affection admirative, comme il n'en avait plus eu pour lui depuis bien longtemps. Il eût ressenti, même dans sa détresse, un vrai chagrin, si, poussant la porte qui donnait accès dans la petite salle basse, il ne l'avait pas aperçu assis à sa table accoutumée, près de l'entrée, de manière à ne manquer aucun de ceux qui venaient. Quoique le restaurant tut public, la rigueur de son règlement sur le chapitre de l'alcool en éloignaitles passants. Il n'était guère fréquenté que par des habitués, qui étaient aussi des membres assidus de V Union. Crémieu- Dax les connaissait tous et avec tous il échangeait un mot, qui portait uniquement sur leurs lectures. Il s'interdisait, par principe, dans son apostolat, toute charité qui ne fût pas intellectuelle. « Il n'y a dans l'U. T. ni riches ni pauvres, » répétait-il souvent, " il n'y a que des consciences. » Jean Monneron, à la minute même où il pénétrait dans le restaurant, put le voir qui déchirait d'un bloc-notes portatif une feuille sur laquelle il venait d'écrire. Il la remettait à un homme en cheveux gris, pauvrement mais proprement vêtu.
— " Ah ! te voilà, » dit-il à Jean avec une visible froideur.
Puis, tandis que l'ouvrier s'éloignait:
— u C'est un métreur-plombier qui m'a demandé une liste de livres à lire. Je voulais lui indiquer des romans pour cominencer, tes Misérables^ Résurrection. » Non, » m'a-t-il répondu, <i donnez-moi de la science. On m'a trop menti.
• Je veux du vrai. . . » Quand tout le peuple pensera comme cet homme, il y aura un {jrapd pas de fait, et observe que ce n'est pas un jeune homme ; il a près de cinquante ans... »
Cette énergie d'une personnalité résolument, systématiquement logique avec elle-même, c'était bien cela que Jean Monneron était venu chercher. Pourtant son cœur se referma aussitôt, et à son élan de tout à l'heure succéda un malaise presque gêné, avec cette soudaineté que comportent les actions réflexes dans les sensibilités des jeunes gens. Il lui avait suffi d'échanger ce premier regard et cette première poignée de main avec son camarade et d'entendre le son de sa voix. Cette réserve de Crcmieu-Dax à son endroit contrastait trop avec son propre élan. EMe était très justifiée. Mais il ne pouvait pas en comprendre la cause. Le tils du professeur avait, dans son caractère, un trait qui dénonce chez tant de parvenus l'origine plébéienne : il manquait de suite dans la teneur de ses relations. Il obéissait, dans ses rapports avec ses amis, à ses impressions, et il ne s'en rendait pas compte. De toutes les fautes contre le savoir-vivre, — beau mot bourgeois si bien fait, — c'est la plus inoffensive aux autres, mais, pour celui qui la commet, la plus dangereuse. « Il y a quelqu'un qui n'oublie pas, c'est l'oublié, » a dit le fin moraliste Louis Dépret. Depuis des mois, Jean n'était pas venu dîner une seule fois rue du Faubourg-Saint-Jacques, après y avoir pris un repas sur deux pendant longtemps.
Il ne s'était plus rappelé cette inég^alité de ses procédés vis-à-vis de son camarade ; mais, que celuici en eût été froissé, cette nuance de son accueil le révélait assez. En temps ordinaire, cette susceptibilité eût touché Monnoron. I! y eût reconnu, outre une profonde amitié, cette ombrageuse et instinctive méfiance, si justifiée chez les descendants d'une race objet de tant de haines. Il avait les nerfs trop tendus pour que le moindre désappointement ne le crispât point, et il répondit, en s'étonnant lui-même de la phrase agressive que sa voix prononçait (il était venu rue du Faubourg- Saint-Jacques dans des intentions si autres !) :
— « Tu appelles cela un grand pas? Nous nous plaignons déjà de la demi-science des bacheliers, qui ne fait que les rendre plus sots et plus malheureux. Que seront donc ces prolétaires instruits ? Des quarts de bacheliers, et pas même !... Cela promet... »
Après avoir lancé cette boutade, extraordinaire dans cet endroit, et dans sa bouche, à lui, un des fondateurs de TU. T., il se dirigea vers le guichet où l'on vendait les bons de portions. Afin d'éviter l'embarras et la dépense du service, Crémieu-Dax avait imaginé ce petit bureau central. Le consommateur y payait d'avance les plats qu'il s'était choisis sur le menu. On lui remettait des fiches qu'il allait changer, lui-même encore, à un autre guichet, celui de la cuisine, installée nu fond, contre des portions toutes préparées dans des assiettes. Il revenait à sa table, son plat
à la main, et, s'étant ainsi servi tout seul, il reportait à un troisième petit comptoir, celui de la vaisselle, cette assiette une fois vide. Le temps de vaquer à cette opération, et l'accès d'impatience de Jean avait cessé. Il en ressentit même un petit remords, lorsque, assis en face de son camarade, il vit que la physionomie de celuici, de froide qu'elle avait pu lui paraître d'abord, était maintenarit contractée. Un pli de mécontentement se creusait sur son front, entre ses sourcils noirs qui se rejoignaient presque au-dessus du nez busqué. La manière dont ses doigfts maig^res, un peu noués aux phalanges, pétrissaient la mie arrachée à son pain témoignait que sa nervosité était au moins égale à celle de l'autre. Il y eut entre eux un silence, puis, tout d'un coup, Grémieu-Dax regarda Jean Monneron bien en face, avec la fixité impérative de quelqu'un qui veut terminer une équivoque, et, à mi-voix, pour que personne parmi les quelque vingt clients qui mangeaient dans le restaurant ne put entendre leur conversation :
— « Je sais pourquoi tu es venu ce soir, Monneron... » comi»ença-t-il. a Voilà longtemps que je prévoyais la chose... »
— « Quelle chose?... » répondit Jean. Un flot de sang empourpra son visage. Il lui eût été insupportable que son ami eût deviné le secret de son amour p©ur Brigitte Ferrand ! Cette seule impression lui prouvait trop combien lui et Salomon étaient séparés. Autrefois, et pour les moin-
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drcs ébauches de sentiments romanesques qui traversaient son imagination de jeune homme, il n'avait pas d'autre confident. Il reprit son calme en l'entendant continuer :
— «Tu m'apportes ta démission de la Tolstoï. *
— n Moi? » s'écria Jean. • Qui te fait croire ?. .. "
— « Bien des si^fjnes, • rc[irif Cromieu-Dax:, « quand ce ne seraient que des phr.nses comme celles que tu viens de prononcer. Si tu les penses vraiment, tu n'es plus avec nous. Tu n'as plus paru ici, depuis le 6 août. Je ne te le reproche pas. Je trouve cela très naturel. Mais j'en conclus que, si tu viens ce soir, tu as une raison. Et puis, je sais combien tes préoccupations sont ailleurs. On m'a dit à la Bibliothèque de la Sorbonne que tu n'y prenais plus que des livres d'apolo^^étique catholique. Tu as encore demandé un Saint Irénée, mardi, les Héi-ésies. Suis-je bien renseijjné? Tu es retourné chez Ferrand, où aucun de nous n'est plus allé depuis 98. Ne dis pas non. Je vous ai rencontrés ensemble dans le Luxembourg^, l'autre semaine. Tu nous quittes? Avoue-le ! »
— « Quand je voudrai vous quitter, » répondit Jean, avec une vivacité qui révélait sa révolte contre l'inquisition dont ce passionné Grémieu- Dax l'avait enveloppé, « tu n'auras pas à m'interrof^cr là-dossus. Je prendrai les devants. Je lis ce qui me plaît. Je vois qui me convient. Et si je suis ici ce soir, c'est pnrce que Rumesnil est venu à la maison, ce matin, me rappeler la diseussioii
sur la conférence Chanut, et m'avertir qu'elle serait chaude. Sachant combien tu prends à cœur cette affaire, j'ai voulu m'entendre avec toi d'avance. J'en suis bien payé... "
Il y eut un autre silence entre les 'deux jeunes g^ens, que Grémieu-Dax rompit de nouveau le premier, en enveloppant son ami, cette fois, d'un rcfjard où tout n'était plus qu'affection, et il lui dit:
— «Pardonne-moi, Monneron, si je t'ai froissé. J'ai eu tort. Je le reconnais. Tu es si loyal que je le saurais, le premier, j'en suis sûr, si tu changeais de camp. Je l'ai cru, et tu sais que je ne peux pas être indifférent, quand il s'agit de la Cause. L'instant est solennel. Si l'alliance se fait aujourd'hui entre les travailleurs manuels et les travailleurs spirituels, l'avenir est fondé. Nous gagnons des siècles en quelques années. Notre pauvre U. T., ce n'est qu'un tout petit groupe parmi ceux qui se forment à cette heure. Mais du succès des vingt, des trente, des quarante petits groupes, dépend le gain de la bataille. Qu'un de ces groupes se débande, puis un second, puis un troisième, c'est l'histoire d'un régiment qui lâche pied. Il suffit pour déterminer une panique. Voilà pourquoi j'étais désespéré à l'idée de te perdre. Toi parti, c'était TU. T. entamée, la porte ouverte à d'autres dé.'^ertions, peut-être. Mais j'ai rêvé. Tu restes. N'en parlons donc plus, et, encore une fois, pardonne-moi... Nous allons préparer la discussion de ce soir... Je reviens... »
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II s'était levé à la fin de ce discours, sous le prétexte d'aller à son tour porter son assiette vide au guichet de la cuisine, en réalité, pour couper leur entretien. A toutes sortes de menus indices il avait deviné que son ami se déplaisait dans la société qu'il avait fondée et qui était toute sa vie. Il avait craint sa démission. Il l'avait obligée à se prononcer. Jean restait membre de VUnion Tolstoï et un membre actif, puisqu'il s'intéressait à la conférence Chanut. C'était une donnée positive et à laquelle Crémieu-Dax se tenait, avec ce sens aigu du fait, hérité de l'homme d'affaires, son père, et mis au service, par un saisissant contraste, du millénarisme le plus insensé. Jean connaissait ce tour particulier de cet esprit, et il était sûr que, fidèle à ce grand principe du génie pratique admirablement formulé par l'adage latin : cjiiieta non movere, son camarade n'aborderait plus, dans le reste de leur conversation, les points inutiles à traiter immédiatement. Mais il avait eu aussi la preuve que le travail de sa pensée n'échappait pas à la surveillance jalouse que l'autre exerçait sur ses collaborateurs, en particulier sur celui auquel il tenait le plus. Jean ne lui en avait-il pas d'ailleurs donné le droit en s'associant à cette œuvre dont l'initiateur parlait avec une conviction si entière, au lieu que le fils de Joseph Monneron s'y était prêté, on le sait déjà, sans y donner le fond de son cœur, comme à une expérience de philanthropie qui prolongeait l'accord uppa-
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rcnt avec son père? Il avait été incertain et faible, de cette faiblesse qu'il souffrait tant de constater en lui, parce qu'elle n'était pas un accident ; c'était une façon d'être, et qui tenait à des causes fi profondes, si mêlées à la formation même de fa nature. Une fois de plus il se sentit la victime f!e cette incapacité de s'affirmer nettement, virilement, dans une personnalité simple et tranchée. Il était l'arbre qui se courbe aux vents parce qu'il a trop peu de terre autour de ses racines. Dans ses rapports avec l'U. T. comme dans toutes les autres circonstances, c'était le manque d'un vrai milieu de mœurs qui lui interdisait la fixité de caractère, et il regardait Grémieu-Dax, assis de nouveau en face de lui, lui donner le spectacle d'un homme, conséquent avec ses idées parce qu'il l'est avec son origine, énergique parce qu'il est un, et qu'il sait vraiment ce qu'il veut. Ses yeux de flamme, gais maintenant, riaient dans sa face d'Arabe, pour un bien humble motif, certes, mais rien n'est humble, au regard d'un vrai partisan, de ce qui sert à son parti :
— « J'avais demandé du chou-fleur en salade. C'était marqué sur le menu. Il n'y en a plus. On fait toujours quarante portions de chaque plat. Il est huit heures seulement. C'est donc la preuve que, depuis six heures, où nous ouvrons, nous avons servi au moins quarante diners. En août, tu te rappelles, nous en avions quinze. Vingt-cinq de gagnés en trois mois, comme ça monte! Et puis,
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j'aime qu'un plat ait du succès. Le cuisinier les choisit, autant qu'il peut, pour que les camarades trouvent ici ce qu'ils n'auraient pas ailleurs. Dire qu'avec un restaurant comme le nôtre toutes les cinq ou six rues, nous aurions fj^uéri cette g^rande plaie de l'alcoolisme! Tu ne nieras pas pour le coup que ce ne soit un prog^rès?... "
Ce fut sa dernière allusion à la phrase de scepticisme qu'il avait reprochée à Jean si vivement. Celui-ci ne put s'empêcher de comparer cette joie optimiste à l'accès de misanthropie que lui-même avait éprouvé cet après-midi devant les assommoirs du faubourg Saint-Marcel. Il regarda autour de lui, comme pour chercher des motifs de s'associer aux impressions de son ami. Hélas! Les physionomie? des ouvriers qui mangeaient, en l'arrosant de boissons hygiéniques, la cuisine saine dont Crémieu-Dax était si heureux, ravivèrentenluicesentimentaccabléde 1' «à quoi bon « ? Oui. Comment aurait-il pu s'unir à l'allégresse de l'utopiste, quand il constatait que tous ces ouvriers, si évidemment honnêtes, — comme le prouvait leur effort de sobriété, — si désireux de se perfectionner, — comme le prouvait leur effort de culture, — avaient des yeux plus inquiets et plus sombres encore que les autres, des traits plus tendus et plus durs, un mécontentement plus âpre et plus amer sur leur front et autour de leur bouche. Pas un de ces visages, tout pétris de réflexion et de volonté, n'était ni apaisé, ni heureux. Jean >fonneron en connaissait la cause. Ses
longues conversations avec ce M. Ferrand, dont le nom avait brûlé tout à l'heure les lèvres de Grémieu-Dax, la lui avaient apprise. Il savait qu'une intoxication mentait, pm» redoutable que l'autre, était prodiguée à ces cerveaux de quarts de bacheherb, comme il l'avait dit, par les mêmes mains qui s'efforçaient de les guérir de l'alcool. Il savait que toutes ces obscures pensées étaient empoisonnées par les deux idées les plus fausse*, quand on piietenci y trouver la règle de la vie : la .Justice absolue et le Bonheur universel. Tout le bien qu'un Grémieu-Dax etses pareils prétendaient faire à ces liommes, en moralisant l'emploi de leurs soirées et leur régime, n'était rien à côté du mai que répandait une doctrine construite au rebours des lois véritables de l'ordre social... Et voici qu'une soudaine hallucination de sa mémoire emporta Jean très loin de cette petite salle peuplée de figures tourmentées, et, au fond, si haineuses. 11 se revit dans le cabinet de travail de la rue de Tournon. Le traditionnaliste était devant lui, son noble visage rayonnant de sérénité, qui lui disait : « En morale, toute doctrine qui n'est pas aussi ancienne que la société est une erreur. Car la société n'est pas une création conventionnelle de l'homme, c'est un phénomène de nature et qui existe d'après des lois intérieures que nous devons constater, pour nous y soumettre. Deux de ces lois, vérifiées depuis l'origine des âges, sont l'inégalité et la douleur. L'homme a en même temps deux aspirations, vérifiées elles aussi à
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travers les siècles : la justice et le bonheur. Le. Révolution a méconnu ces deux lois, et, à cause de cela, elle avorte piteusement. Le paganisme méconnaissait ces deux aspirations, à cause Je cela, il n'a pu durer. Le christianisme seul interprète l'iné^'jalité et la douleur. Il leur donne un sens de justice et d'espérance, il hiérarchise et il console. Toute œuvre sociale faite en dehors de lui croit semer l'amour, et elle moissonne la révolte; l'apaisement, et elle moissonne la haine... Il n'y a qu'un chrétien qui puisse aider le pauvre sans l'humilier et l'encourager sans lui mentir, tout simplement parce qu'il ne lui dit pas : Vous êtes ou serez mon égal, mais je suis votre semblable... » Sages paroles, qui avaient si souvent poursuivi Jean lors de ses visites au faubourg Saint-Jacques, qui le poursuivaient encore à cette minute! Il épelait sur la muraille l'inscription : Au nom de l'humanité future et consciente... Et il sentait l'absurde grandiloquence de cette déclamatoire formule. L'humanité? Quelle vaine abstraction!... Future? Quelle autre abstraction!... Consciente?... Et de quoi, quand la meilleure partie de notre être, la plus riche, la plus féconde, est précisément cet obscur génie, hérité de notre race, et qui ne se connaît jamais tout entier; et le jeune homme imaginait en pensée le crucifix qui se trouvait sur le bureau de M. Ferrand posé là, sur ce mur, à la place de ces mots dépourvus de sens. Quelle clarté eût rempli toutes ces âmes! Quel apaisement fut descendu sur tous ces fronts I
Alors il n'eût pas eu le droit de dire « à quoi bon »? au généreux effort de son ami! Mais le crucifix n'était pas sur le mur, les âmes que Jean pouvait déchiffrer sur ces visages étaient pleines d'ombre, ces fronts chargés de la rancune d'un sort mal accepté. Lui-même n'était pas auprès de M. Ferrand, à se laisser envahir par l'effluve de cette forte pensée, à entendre ses morts, qui avaient tous cru, lui parler par cette bouche de croyant. Il était assis à la même table qu'un irréconciliable ennemi de la pensée de M. Ferrand et de la foi de ses ancêtres, participant, par sa seule présence, à une tentative faite par un étranger contre le génie de sa patrie, et cet étranger était le plus cher compagnon de sa jeunesse, celui qu'il estimait et admirait le plus pour tant de hautes choses de sa nature!... Et il l'écoutait lui résumer, par anticipation, la séance du comité de ÏUtiion Tolstoï à laquelle ils allaient assister : - — « J'attache la plus grande importance, » disait Crémieu-Dax, « à ce que l'abbé Ghanut parle chez nous. Rien qu'en venant discuter avec nous, il fait adhésion au criticisme, et là nous sommes ses maîtres. Et puis, je tiens à ce qu'il nous connaisse. Quand j ai eu l'idée de TU. T., tu te le rappelles, je t'ai dit que je pensaisà notre éducation autant qu'à celle de nos camarades ouvriers. C'est là mon principe : une coopérative de mentalités. Aller au peuple pour échanger des leçons, pour lui en donner et en recevoir. J'ai l'idée qu'à notre contact, ce prêtre sera très
étonné, et, ces étonnements-là, c'est le commencement du doute et de la liberté... Chanut rêve de convertir ru. T. Et si c'était elle qui le convertissait?... Car enfin, si quelque chose ressemble à ce qu'étaient à Rome les premiers chrétiens, c'est nous... D'où est-elle sortie, sa relij^ion? De pauvres petites sociétés d affranchis et d'esclaves,, comme ceux-ci, et de philosophes, comme
nous. .. Tn
— " Tu oublies la personne du Christ, i» interrompit Jean.
Crémieu-Dax reg^arda son compajjnon presque du même regard qu'il avait eu pour lui demander : « Tu apportes ta démission?... » Une autre interrofjation lui vint au bord des lèvres, qu'il ne formula point. Décidément, il ne voulait pas aborder avec Monneron un certain sujet, car, au lieu de relever ces mots, qui appelaient une controverse, il se mit à expliquer, avec sa lucidité ordinaire, les motifs qu'avait chacun des cinq membres qui composaient avec eux deux le comité de la Tolstoï, pour voter contre la conférence de l'abbé Glianut ou en sa faveur :
— « Trois contre trois, >» finit-il par conclure. « C'est donc Rumesnil qui nous départagera. Que t'a-t-il dit? »
— u Je ne l'ai pas vu, n répondit Jean. « Il est venu pendant ({ue je n'y étais pas... »
— u Ah!... » fit simplement Crémieu-Dax. Puis, d'une voix un peu plus rapide et comme pour corriger cette involontaire expression dé-
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tonnement ; « J'ai eu plus de chance que toi. Nous avons causé longuement de la question, avant-hier. Il était très opposé à la conférence. Mais, avec lui, on ne sait jamais. Il ne pense pas par lui-même, il pense contre son milieu. C'est son préjugé, à cet ennemi des préjugés. Qu'il ait rencontré chez une de ses parentes du faubourg Saint-Germain un duc anticlérical et un marquis voltairlen, si l'espèce n'est pas éteinte, tu le verras pour l'abbé Chanut, dur comme fer. J'en ris, mais, au fond, c'est assez triste... »
— « Tu es bien sévère pour lui,') ditMonneron.
— « Qu'est-ce que tu veux? » reprit l'autre, en haussant ses minces épaules et secouant la tête avec impatience : « Je n'estime pas les gens qui ne mettent pas leurs actions en accord avec leurs attitudes morales. «
— « Mais à propos de quoi dis-tu cela?... i»
— w A propos de rien et à propos de tout. A l'endroit des femmes, par exemple, il en est resté à l'abominable morale de sa caste, qui consiste à considérer la galanterie comme un sport fort agréable, et à se le permettre à toute occasion. Tu sais, moi, je m'en tiens au vieux Kant : Agis de telle façon que tu traites l' humanité dans ta propre personne aussi bien que dans la personne d'autrui, toujours comme fin, jamais comme moyen. D'ailleurs, ceci juge tout : si j'étais marié, je ne le recevrais pas chez moi. Tu as vu tout à l'heure comme j'étais ému à l'idée que tu voulais, toi, me donner ta démission de la Tolstoï? S'il me la donnait, lui,
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j'en serais enchanté... Mais il fautaller, il esthuit heures et demie... »
Il avait consulté sa montre, en prononçant ces phrases qui décelaient si peu d'estime pour leur commun camarade. Se levait-il pour ne pas laisser son interlocuteur lire dans ses yeux un secret qu'il avait surpris et qu'il voulait cacher? Cet équivoque discours était-il un coup de cloche, un appel à la défiance de Jean? Ou bien ne faisait-il qu'exprimer la naturelle répulsion qu'un jeune homme absolument chaste, comme ill'était, éprouve pour le libertinage d'un autre? Rumesnil, dans l'entre-deux de ses ferveurs socialistes, se vantait volontiers d'avoir, de-ci de-là, un peu partout, des aventures faciles. Ces questions surg^irent à la fois dans la pensée du frère de Julie Monneron, et il fut tout prés de crier : « Tes paroles ont un autre sens. Explique-les. Voyons, que sais-tu? Il s'agit de ma sœur, n'est-ce pas?. . . » Puis, en lui-même : « S'il sait quelque chose, il m'a dit tout ce qu'il pouvait me dire. S'il ne sait rien, qu'irai-je lui apprendre? Mais qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il?... » Cependant ils avaient tous deux quitté la petite salle et ils faisaient sur le trottoir les cent pas qui séparaient le restaurant de l'U. ï. Oui, que savait ce perspicace ami dont Jean avait si souvent remarqué la force d'observation, chaque fois qu'il ne s'agissait pas de ses chimères socialistes, car alors Crémieu-Dax passait du réalisme le plus avisé à l'utopie la plus folle, avec une rapidité qui prouvait combien tous ses pouvoirs
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d'intelligence étaient commandés, non point par cette raison dont lui aussi parlait toujours, mais par une foi mystique et où revivaient ses morts? Que savait-il? Monneron le regardait marcher, ?i frêle, si chétif auprès de lui, qui pourtant n'était pas bien robuste. La fièvre de la pensée était trop forte, dans cet organisme déjà usé par l'abus du travail et qui ne vivait plus que d'une vie nerveuse. Mais précisément cet excès de vie intérieure avaitabouti à desintransigeances de conscience qui donnaient, pour ses amis, une réelle autorité à ses jugements. Ils pouvaient être affreusement partiaux, — c'étaient ceux d'un étroit sectaire; — il les fondait toujours sur une conviction. D'où lui venait ce mépris évident pour le caractère de Rumesnil? Sans doute, la manie d'être au courant, la crainte de retarder, de ne pas professer l'opinion du jour, de l'heure, de la minute, donnaient à celui-ci une allure un peu ridicule de vaniteux et de snob. Ce n'était qu'un ridicule, et qui se manifestait déjà du temps où Adhémar étonnait ses condisciples de Louis-le-Grand par des proses décadentes et des vers sans rime ni nombre, en parfait badaud raffiné, à la date de 1894. Grémieu-Dax souriait alors de cette course au dernier bateau. Ce n'était plus de l'ironie qui lui avait dicté cette parole : « Si j'étais marié, je ne le recevrais pas chez moi, ■ jugement terrible à porter, d'ami d'enfance à un ami d'enfance. Pourquoi continuait-il à se taire? D'avoir pensé tout haut devant Monneron sur ce point particu-
lier l'avait donc bouleversé lui-même? Pourquoi? Pourquoi, arrivé devant la maison au premier étage de laquelle était installée son Union, se tourna-t-il soudain vers son compa{jnon, avec des yeux ou celui-ci crut lire moins d'affection encore que de pitié? Il lui avait pris la main et il lui disait :
— « Tu ne sais pas la joie que j'éprouve à t avoir avec moi, ici, ce soir... Je t'aime beaucoup, Jean, beaucoup, beaucoup... n Et il ajouta, — mais n'était-ce pas pour mettre l'émotion trop forte dont il était évidemment possédé au service de son œuvre, comme c'était son instinct et sa méthode? — « Nous te garderons, tu verras... »
— « Moi aussi, je t'aime beaucoup... » lui répondit Jean d'une voix étouffée. Ce serrement de main, à cette seconde, si chaud, si cordial, lui était à la fois bien doux et bien amer. Bien doux, parce qu'il lui prouvait que, malgré l'irréparable divorce intellectuel qui se préparait entre eux et que ce pénétrant Crémieu-Dax pressentait, quelque chose ne périrait pas de leur commune jeunesse, ce vivant noyau de leur première amitié. La vie pouvait n'en rien laisser subsister qu'un débris saignant, mais qu'elle n'écraserait pas tout entier. Bien amer, parce que ce mouvement si vif de son ami impliquait une cause qui ne pouvait pas être cette visite au petit restaurant. Pour que ce fanatique d'idées abstraites eût eu cette effusion à l'égard de Jean, il fallait qu'il le plaignit profondément, et de quoi? Ce n'était pas
de son amour pour Brigitte. Le seul fait qu'il eût parlé de M. Ferrand prouvait que non. Ce n'était pas de ses rapports avec son père et de leur misère morale. Grémieu-Dax ne les connaissait pas, et, avec sa nature si déterminée, si positive, il ne les eût même pas compris. Cette pitié ne pouvait venir que d'une certitude sur la détestable intrigue dont tant d'indices avaient déjà révélé au frère de Julie le criminel mystère. Son émotion, à interpréter ainsi le geste de son ami, fut si forte que la tentation de lui dire ses soupçons lui revint, plus forte, presque irrésistible, pour essayer de savoir enfin... Il allait peut-être parler, lorsqu'un appel, venu d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la maison, les fit se retourner tous deux au moment de franchir le seuil. C'était Adhémar de Rumesnil, précisément, qui, sautant de son fiacre de cercle, accourait vers eux, et disait :
— «Je ne suis pas en retard?... Quelle chance ! J'ai dîné à Y Agricole en deux temps, trois mouvements. Je me suis payé la tête d'un de mes cousins, qui voulait passer la soirée avec moi. Je lui ai raconté où j'allais... Ah! mes amis, si vous aviez vu sa mine ! A notre âge, lui ai-je dit, vous couriez aux Variétés applaudir Hortense dans la Belle Hélène : hé bien ! nous autres, nous préférons Toynbee-Hall. . . Croiriez-vous qu'il n'avait jamais entendu ce nom? Il a épousé une Américaine, et c'est moi qui lui ai appris que nous arrivions mauvais derniers, nous autres. Français, avec nos timides essais. Quand je lui
ai énuméré les settlements des États-Unis, vous auriez dû être là pour le voir : quatorze à Chicago, répétait-il, d:x à Boston, dix-sept à New- York, mais c'est inouï! c'est inouï!... Et ça se croit des classes dirigeantes, quelle pitié! ■
L'UP/lOy TOLSTOÏ
Les trois camarades s'étaient engagés dans l'escalier, pendant qu'Adliémar prononçait ce discours avec "ette volubilité étourdie qui était la sienne, et elle semblait la naturelle expansion d'un personnage léger, de cette incurable légèreté qui" s'associait à la plus abstraite idéologie dans la noblesse française du dix-huitième siècle. Des gentilshommes philosophes d'alors, Rumesnil avait le masque spirituel : un air vif, des yeux clairs à fleur de tête, d'une mobilité singulière, la bouche gourmande et rieuse. 11 était grand, bien pris dans une taille fine, très blond avec un teint blanc et rose de jeune fille, la moustache floconneuse, quelque chose d'insolent et de presque effronté dans toute son allure, mais aussi une grâce irrésistible, quand il voulait plaire. Ses jolies façons avaient tellement attiré Jean, lorsqu'ils s'étaient rencontrés, dans ce même Louis-le-Grand où il avait connu Crémieu- Dax ! Elles accroissaient encore son malaise à présent. Plus il trouvait son ancien condisciple
aimnble, plus il redoutait que ses assiduités rue Claude-Bernard, auxquelles leur amitié avait fourni un prétexte trop lég^itime, n'eussent été très dangereuses pour un cœur qui lui touchait de bien près. Était-il vraiment possible que ce compagnon de son adolescence et de sa jeunesse lui eût fait cela, d'avoir avec sa sœur une intimiténon pas même criminelle, mais seulement clandestine? Chaque fois que les deux amis se rencontraient, maintenant, cette question peignait Jean jusqu'à la douleur, et la conscience de cet insultant soupçon, nourri en secret contre un camarade peut-être innocent, lui infligeait une espèce de honte. C'était lui alors qui avait une gène, presque une timidité de coupable, tandis que Rumesnil conservait vis-à-vis de Monneron cet air d'aisance qui augmentait les doutes et les scrupules de ce dernier. Pourtant il sembla bien à Jean, ce soir-ci, que les prunelles bleues du nouveau venu se posaient sur lui avec une fuite et comme ime brisure du regard, qu'il y avait une retraite dans sa poignée de main, et que sa loquacité dissimulait un embarras. Il lui sembla aussi qu'à les voir l'un prés de l'autre, Crémieu-Dax s'était énervé encore. Mais déjà ils avaient gravi les marches qui menaient au premier étage, et ils entraient dans la petite antichambre qui servait de modeste vestibule au local occupé par V Union Tolstoï, lequel consistait en deux appartements, reliés par un escalier intérieur en tire-bouchon Celui du dessus contenait
deux chambres à coucher, meublées en cellules et où se tenaient les deux résidents de semaine, avec d'autres pièces qualifiées de chambres de consultations. Des étudiants en droit venaient, à certains jours, s'y mettre à la disposition de leurs camarades ; à d'autres, des étudiants en médecine ; à d'autres, des philosophes et des littérateurs. L'appartement du dessous se composait, outre l'antichambre, d'une vaste salle, qui avait dû être aménagée, dans ce quartier pauvre, pour servir d'atelier à quelque petite industrie. Grémieu-Dax en avait fait la salle des conférences et des assemblées générales. Deux autres pièces, plus petites, étaient utilisées, l'une pour la bibliothèque, l'autre pour les réunions du comité. Le mobilier était en bois blanc et d'une simplicité presque grossière. Le seul luxe consistait dans une suite de grandes photographies, pendues partout sur les murs passés à la chaux. Elles reproduisaient des tableaux de maîtres. Rembrandt était représenté dans cette série par sa Leçon d'anatomie, sa Ronde de nuit et ses Syndics; Rubens par Hélène Fourment et la Bataille du Therniodon; Raphaël par l'Incendie du Bourg, le Parnasse et l'École d'Athènes ; Léonard par la Joconde et quelques portraits; Mantegna par la Famille des Gonzague et son Parnasse; Botticelli par /e Printemps, la Naissance de Vénus et le Centaure ; Vélasquez par les Lances et les Fileuses. La vaste culture cosmopolite de Grémieu-Dax, qui, depuis des années, avait employé ses vacances a étudier les musées d'Europe, se reconnaissait au
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caractère si renseigné de ces choix, mais aussi l'erreur initiale de l'œuvre tentée là. Pour comprendre vraiment et sentir les génies contradictoires dont les visions juxtaposées se battaient sur ces murs, il fallait un degré de culture inconciliable avec la servitude quotidienne d'un humble métier. C'était de quoi fausser, jusqu'à l'ahurissement, des intelligences qu'il eût convenu d'initier à de la beauté simplement technique, et, ce qui achevait de démontrer la déraison d'un tel musée placé dans un tel endroit, c'était le soin qu'avait pris l'organisateur de corriger, d'après Morelli et les maîtres de la critique nouvelle, les attributions imprimées au-dessous de quelquesunes de ces photographies. Ainsi, au bas de la reproduction du portrait de Lucrezia Grivelli, qui est au Louvre, il avait biffé le nom de Léonard et, à la place, écrit de sa ferme écriture : « Bernardino de' Gonti, » De même, au-dessous du profil de femme de l'Ambrosienne, il avait substitué à Lsabelle d'Aragon, Bianca Maria Sforza, et à Vinci, Ambrogio de Prédis. Il ne se contentait pas de présenter à des illettrés une suite d'images qui no pouvaient que faire chaos dans ces ignorances, il leur enseignait déjà à en discuter l'origine. La même erreur, impossible à corriger, parce qu'elle était au principe même de cette tentative antiphysique, si l'on peut dire, pour démocratiser les deux aristocraties essentielles : l'Art et la Science, se retrouvait dans les programmes de conférences affichés sur les murs, à côté de ces photographies.
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On y lisait la table des matières d'une extravagante encyclopédie : La Politique religieuse de Louis XIV. — Épicure. — Une fantaisie pseudo~ scientifique ' ridée de race. — Le procès de Calas. — Pj'incipes du calcul des probabilités. — La pensée et la matière. — La doctrine de révolution. — Baudelaire. — Le sentiment de l'enfance dans la peinture italienne, avec projections. — Les fables de Phèdre et leur signification politique. — La circulation du sang. — Colbert. — Les miracles dans le paganisme. — Ces titres et d'autres semblables attestaient Torçie d'inassimilables connaissances auxquelles les membres de TU. T. étaient conviés; et l'illusion d'une utopie est si forte, quand elle s'empare d'une pensée, avec la coopération d'un instinct héréditaire : Grémieu-Dax, ce scientifique et ce scrupuleux, qui haïssait l'inexactitude au point d'avoir suivi, depuis sa sortie de l'École, un cours de philologie grecque, pour mieux entendre Aristote dans le texte, ce Crémieu-Dax qui ne se fût pas permis une citation, dans sa thèse sans l'avoir vérifiée dix fois, considérait comme admirable la besogne d'à peu près que supposait cette grossière vulgarisation. La « nuée » de la Justice égarait cet esprit, muni, par ailleurs, de toutes les méthodes positives, et le conduisait, comme elle a conduit et conduira toutes ses victimes, à la folie de l'égalité, meurtrière à la vie, sous toutes ses formes, principe d'abaissement universel dans les mœurs, de dégradation dans les intelligences, et, tôt ou tard, de
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sanglant désordre dans les actes. Le nom de « M. Monneron, étudiant à la Sorbonne, » figurait parmi ceux de ces conférenciers. Jean avait parlé, pour la dernière fois, sur la Morale stoïcienne, sujet qui lui était cher. A force d'avoir creusé jusqu'en leur fond les Pensées de Marc-Aurèle, il avait fini par y découvrir ce qui s'y trouve, comme dans Goethe, comme dans tous les génies vraiment cosmiques : une voie de conciliation entre les idées de pur rationalisme d'où il était parti, elles croyances vers lesquelles il marchait. La résignation des stoïciens dit à l'Univers : « Si tu n'es pas l'œuvre des dieux, je t'accepte parce qu'il est vain de lutter contre toi, et, si tu es l'œuvre des dieux, je t'accepte parce que tu es l'ordre. » Que fait le christianisme, que de prendre l'âme à ce point de soumission et d'ajouter : « Il y a un esprit derrière cet ordre, et qui répond à la bonne volonté par l'amour? » Hélas ! ce qu'il sentaif avec tant de force, le jeune homme n'avait pu le communiquer à son auditoire d'illettrés, incapables de suivre le fil d'une dialectique et surtout de comprendre une position de problème impartiale. Sa leçon avait consisté en anecdotes de manuel et en un exposé élémentaire d'un système dont la psychologie est trop spéciale pour que l'analyser ainsi ne fût pas la mutiler. Il s'était plaint de ces déplorables conditions à Crémieu-Dax, qui lui avait répondu par une de ces formules millénaristes qu'il jetait entre lui et les plus indiscutables réa-
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lités, quand il s'agissait de son Union : « Il y a un déchet en ce moment, c'est certain, mais nous ne devons pas en tenir compte. Nous inaugurons une Humanité supérieure. Nous ne sommes qu'au commencement. Mais quel avenir ! ... » Il le voyait, cet avenir, il l'habitait, et la métamorphose d'une vie nouvelle s'accomplissait réellement sur son mince visage, dès qu'il respirait l'air de la Tolstoï, par un de ces phénomènes d'auto-suggestion qui tiennent du miracle et dont on ne sait si l'on doit en rire ou en pleurer. Ce soir encore, et quoique son amitié, si vive pour Monneron, lui eût rendu presque inacceptable, soupçonnant ce qu'il soupçonnait, l'hypocrisie de Rumesnil, la manie fut la plus forte, sitôt le seuil franchi. Il commença par consulter le registre où s'inscrivaient ceux des membres qui venaient dans la journée, et, faisant un calcul de pensée aussi rapide que son regard :
— « Quarante-sept, » dit-il à Jean. « Ce n'est pas comme au restaurant. Il y a un petit fléchissement, par rapport à dimanche. Les visites aux cimetières en seront la cause. »
Il n'ajouta pas de commentaire, pour ne pas soulever à nouveau entre son ami et lui une discussion sur un point qui touche de très près à la vie religieuse. Un léger hochement de sa tête nerveuse indiqua seul la secrète irritation qu'il éprouvait chaque fois qu'il se heurtait à une des traditions catholiques. Un détail significatif mesurera l'éneigie de ses partis pris, non seulement
contre l'Église, mais aussi, mais surtout contre son fondateur^, auquel il aurait volontiers crié, comme l'a fait si passionnément Darmesteter, le verset d'Isaïe : « Ergo vulneratus es sicut et nos, f ac tus es similis nos tri. . . » Parmi ces reproductions d oeuvres d'art qu'il avait choisies pour les mettre d'une façon constante sous les yeux des habitués de ru. T., pas un sujet chrétien ne se rencontrait. En revanche, sa physionomie s'épanouit, quand, ayant passé dans la bibliothèque où plusieurs jeunes gens étaient en train de lire, il eut consulté les cahiers des emprunts. Il n'était presque sorti dans la journée que des livres relatifs aux questions sociales et à la philosophie des sciences.
— « C'est très curieux, » dit-il, après avoir fait remarquer cet exclusivisme à son compag^non, « ils ne prennent plus jamais d'ouvrages d'histoire, et que c'est heureux! Cela les troublerait dans leur effort vers l'avenir. Leur puissance, c'est qu'ils ne doutent pas de la vie, et l'histoire, c'est l'école du doute. Elle aura été un des grands poisons intellectuels du dix-neuvième siècle. Vois où elle a mené Taine et Renan. J'ai acquis une conviction à l'U. T. C'est que la démocratie veut des synthèses. Il faut lui en donner. »
— « Même d'invérifiées?... » Cette réponse, Jean l'eut au bord des lèvres. Mais, le cœur remué encore par leur échange d'affection de tout a l'heure, lui non plus, il n'exprima point sa pensée. Que lui importaient d'ailleurs, à cette
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minute, les inconséquences de la fondation dont il se trouvait faire partie sans y avoir jamais cru absolument? Ce qui l'intéressait, c'était l'énigme des manières de Rumesnil, c'était le secret qu'il croyait parfois lire dans ces yeux, si clairs de regard, si voilés d'expression! Ce secret, après tout, pouvait n'être pas très grave. Qu'Adhémar eût été simplement un peu trop attentif auprès de la jeune fille; qu'il s'en fût fait aimer presque à son insu; puis, que, s'apercevant de cette imprudence, il en fût troublé maintenant et se la reprochât comme une faute de lèse-amitié : n'était-ce pas là de quoi expliquer et les attitudes de Julie et celles de son camarade? Fallait-il pour cela recourir aux calculs cyniques prêtés par Antoine à leur sœur? Adhémar, dans ce cas, mêritait-il les cruelles sévérités de leur ami commun? Une telle aventure serait, certes, douloureuse. Personne du moins ne s'y serait déshonoré.
Cette hypothèse aussi explicative et plus consolante que l'autre, Jean Monneron la roulait de nouveau dans son esprit, un quart d'heure plus tard, assis, lui septième, à la grande table ronde autour de laquelle siégeait le comité directeur de l'U. T. On avait commencé, d'après la règle, par iirer au sort le président. Le nom de Rumesnil était justement sorti. 11 avait ouvert la séance en lisant le résumé de la dernière réunion, transcrit sur un livre ad hoc, par le président sortant, — d'après la règle, toujours. Le génie de minutie de
Orémieu-Dax avait prévu les moindres détails. C'était sa personnalité partout présente qui donnait à sa fondation une physionomie orig^inale et très différente de tant d'établissements similaires. Il y avait introduit ce qui faisait le défaut de sa nature trop volontaire, l'excès du système. Aussi ne faut-il pas chercher ici la peinture typique d'une Université Populaire, — en admettant d'ailleurs qu'une telle peinture soit possible, car l'esprit d'anarchie qui a présidé à la naissance de ces incohérentes et éphémères créations se manifeste par d'extraordinaires diversités, où une philosophie superficielle veut voir un indice de fécondité; elles n'attestent que le pullulement inorganique d'une société qui se désagrège. — Un autre des articles du règlement voulait qu'à la Tolstoï tous les camarades se tutoyassent, quitte à reprendre le « vous « au dehors.
— " Pas d'observation sur le procès-verbal ?. . .» avait demandé Rumesnil. «Pas une? Il est adopté, et maintenant, mes camarades, nous allons discuter de nouveau, et cette fois définitivement, sur la proposition de M. l'abbé Ghanut. Je n'ai pas besoin de vous la redire, mais j'appelle votre attention sur l'extrême importance de l'avis que nous allons adopter et qui fera précédent chez nous. Cette séance supplémentaire est une grande séance... »
— «' Je réclame C Internationale alors, « dit une voix rude, celle de Riouffol, le petit cousin de Monneron. L'ouvrier relieur avait une étroite et
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longue fijD^re jaune de fanatique bilieux, avec d'énormes traits comme taillés à la serpe, des cheveux bruns, et des yeux très petits, intensément noirs. Ils brillaient d'un éclat presque sauvage, qui accentuait encore le caractère animal de sa physionomie : il était marqué de prognathisme. Trapu et chétif à la fois, avec cette forte tête comme enfoncée entre les épaules, il donnait l'impression d'une nature souffreteuse et fruste tout ensemble, impuissante et violente. Il était très intelligent, d'une intelligence singulièrement douée pour la critique et la destruction. Il affectait de parler avec une franchise brutale, qui s'accordait bien avec son accent rauque. Ajoutons, pour expliquer son interruption, que les réunions solennelles de l'U. T. s'ouvraient toujours sur quelque hymne entonné par tous. L'habitude de chanter en chœur avait été, comme le reste, introduite à V Union Tolstoï par Grémieu-Dax. Lui-même aussi bon musicien qu'il était érudit et lettré. tout aurait dû lui répugner, air et paroles, dans l'inepte chanson dont le socialisme contemporain a fait sa Marseillaise. Avait-il des motifs pour ne pas contredire la proposition excentrique de Riouffol, car, jusqu'ici, les chants étaient généralement réservés pour les réunions plus nombreuses? Se préparant à le combattre, tenait-il à lui prouver qu'il était aussi révolutionnaire que lui ? Il fut le premier à attaquer le couplet :
... DeL)out, le* damnés de la terre?
Debout, les forçats de la faim!
La raison tonne en ion cratère.
C'est l'éruption de la fin.
Du passé faisons table rase.
Foule esclave, debout, debout !
Le monde ra changer de base.
Nous ne sommes rien. — Soyons tout !
Les malheureux qui prononçaient cette incantation dig^ne de l'ancienne alchimie : « le monde va chang^er de base, » osaient se relever de la Nature, — de cette universelle connexité des événements qui relie tout ce qui est à tout ce qui fut et à tout ce qui sera. — Ils avaient le mot Science en tête de leurs programmes, et ils n'hésitaient pas à comparer la raison, cette lucide et froide recherche objective des conditions suffisantes et nécessaires, à l'explosion aveugle du feu souterrain dans un volcan. — Ils parlaient de Progrès, et ils en méconnaissaient le principe même, qui est celui du développement par continuité, en vociférant cet appela la totale destruction : «Du passé faisons table rase. » — Ils prétendaient servir la Justice, et ils ne s'apercevaient pas qu'en proclamant le despotisme du nombre : « Nous ne sommes rien. Soyons tout, » ils glorifiaient le plus brutal abus de la force et la moins légitime, parce qu'elle est la plus stupide. Et tous étaient de bonne foi! Sauf Rumesnil peut-être. Encore la déformation intellectuelle qu'inflige à la fin aux plus résolus comédiens une attitude prolongée avait-elle déterminé chez lui une espèce de sincérité. Il était, lui aussi, tout près de croire que les collectivistes inauguraient une humanité nouvelle,
L'UNION TOLSTOÏ lit
en revenant à la horde primitive. Des sept jeunes hommes réunis dans cette petite chambre, Jean Monneron était le seul à comprendre la folie de cette cantate de convulsionnaires. Il est juste d'ajouter qu'il était le seul à ne pas se joindre à ce chœur, d'autant plus effrayant qu'il se composait de si peu de voix. On y sentait mieux l'adhésion individuelle de ces volontés isolées au culte de la monstrueuse idole, du Démos-Moloch, à qui lettrés et illettrés, savants et ignorants, riches et pauvres, saisis du même délire, ont offert en holocauste, dans la fatale année 1789, la France et la civilisation, et leurs arrière-petits-fils sont tout prêts à recommencer. La première fois que Jean avait entendu ce chant de haine, c'était dans une réunion publique, il y avait deux ans. Il en avait eu le cœur serré. Il ne s'était pas en allé pourtant de cette assemblée, parce qu'il s'était donné cette raison philosophique, avec laquelle lès idéologues de tous les temps sont devenus les complices des pires sauvageries : qu'il y a toujours de l'excès dans le premier élan d'une énergie populaire. La foi humanitaire était carte» incorrecte et rude, mais elle marchait, elle agissait. C'était encore une des formules de Grémieu-Dax : « Notre premier devoir est de sauver ce qui est le principe même de toute civilisation : une humanité ardente. « Aujourd'hui, et quoique n'ayant pu se décider à une rupture définitive avec un groupement dont l'idée première, cette mutualité intellectuelle et morale, l'avait tant «éduit, Jean ne se
laissait plus tromper à ce sophisme II ne confondait plus la fièvre et sa malsaine brûlure avec la bienfaisante chaleur de la vie. A peine pouvait-il dissimuler son mécontentement de manifestations comme celle-là, et, quand eut été lancé ce refrain où la platitude le dispute à la sottise :
C'est la lutte finale, Groupons-nous, et, deinaÎD, L'Inleiuationale Sera le {;enre humain.
— "Nous ne sommes pas un comité électoral,» dit-il sèchement, « si nous travaillions ?... »
— " Travailler, » répondit Rioufîol, en dardant sur son cousin le fauve éclair de ses petits yeux, •' hé ! là-bas ! ça nous connaît autant et plus que toi !... »
— « La parole est au camarade Bobetière, » dit vivement Rumesnil, pour couper court à une riposte de Jean, « et silence partout !... »
Bobetière était un étudiant en médecine, fort distingfué, et à qui ses maîtres pronostiquaient le plus bel avenir. Il projetait de se spécialiser dans Tétude des maladies nerveuses. S'il est un ordre de connaissances qui doive ramener un esprit à la vérité sociale, il semble bien que ce soit celuilà, qui nous fait toucher du doigt la frafjilité de la pensée, l'équilibre instable de la volonté, l'irrésistible et constante pesée sur nous des influences héréditaires. Le problème de la politique consistant à faire vivre ensemble des hommes, il se
ramène ou devrait se ramener, pour un neurologue, à l'art de diriger vers le bien commun, et de neutraliser pour le moindre mal, une majorité d'impulsifs, de dégénérés et de candidats à la manie. Mais Henry Bobetière n'était pas seulement un élève de l'école de la Salpêtrière, il était le fils d'un pasteur protestant. Chez lui, comme chez Crémieu-Dax, la poussée de l'inconscient était la plus forte, aussitôt qu'il s'agissait de la chose publique. Ce garçon, tout douceur et tout patience, avec une grosse face germanique encadrée de cheveux roux, où de bons yeux, d'un bleu de faïence, rêvaient derrière des lunettes, retrouvait en lui une âme indomptable de vieux huguenot, quand la Révolution était en jeu. Il y voyait le dernier terme, triomphal pour lui et les siens, des luttes religieuses du seizième et du dix-septième siècle, dont il conservait intact le souvenir. Rumesnil. qui avait de l'humour, disait de lui qu il ne passait jamais sous le balcon du Louvre sans regarder si Charles IX ne le tenait pas au bout de son arquebuse. Sa famille avait émigré de Saintonge en Allemagvie en 1685, et elle n'était rentrée en France qu'après le premier Empire. Lui aussi, ne se mêlait de politique activement que depuis 'a crise de 1898. Quand Rumesnil l'eut interpellé, il se leva, comme c'était l'habitude à la Tolstoï, et, les deux mains appuyées sur la table, sans autres gestes que d'assurer quelquefois ses lunettes sur son nez, il commença de rappeler, d'un accent où se devinait la sincérité
passionnée, son orig^ine protestante. Cet exode des siens à la révocation de l'Édit de Nantes, leur vie à l'étranger, leur constante nostalg^ie de la France, leur retour, il redit ces épisodes de sa tradition familiale avec un luxe de détails et une précision qui prouvaient à quel degré, même en devenant le matérialiste complet qu'il se piquait d'être, il était resté de sa religion par ses fibres profondes, et il conclut, trouvant le moyen d'empreindre dans une phrase où il faisait profession de tolérance, toute sa haine contre les ennemis de ses ancêtres :
— « Je suis, comme vous le voyez, camarades, particulièrement bien placé pour savoir ce qui nous attendrait, si la secte dont se relève M Chanut reprenait le pouvoir... Mais, précisément, pour garder le droit de flétrir les procédés d'intolérance dont les miens ont été les victimes, je traite mon ennemi d'après mes principes et non d'après les siens, et, dans l'espèce, je vote pour que la conférence demandée ait lieu chez nous. »
— « Camarade Rumesnil, » dit Riouffol de sa même voix dure, « ne pourrait-on pas avoir ici à demeure le Dictionnaire de Larousse? Je voudrais consulter les lettres P... et S... » Et, comme tous le regardaient avec étonnement : o C'est pour lire au camarade Bobetière les deux articles Presbytériens et Servet... Qu'il vote pour Chanut, c'est son droit, mais qu'il ne nous parle pas de la tolérance des ministres et des pasteurs !... »
— a Je ne nie pas qu il y ait eu des excès de la
part des Réformés, » dit Bobetière, « mais tu ne nieras pas à ton tour... •
— tt Je nierai toujours qu'un chrétien déclaré ait rien à faire avec nous, » interrompit Riouffol. o Révérends ou prêtres, qu'est-ce que cela me fait que vous portiez une lévite ou une soutane, du moment que vous enseignez au peuple la résignation? Nous, nous lui prêchons la révolte. Es-tu avec eux, Bobetière, ou avec nous? Il faudrait le dire... »
— «Ce n'est pas la question,» reprit Rumesnil, en coupant de nouveau la parole à l'irascible relieur, tt Je te dirai, moi, Riouffol : avons-nous un règlement, oui ou non ? Avons-nous arrêté qu'à la Tolstoï, on raisonnerait scientifiquement ? Oui. Hé bien ! C'est le premier principe d'une bonne méthode intellectuelle de n'étudier qu'un point à la fois. Nous avons l'opinion de Bobetière sur un point précis et son vote. Donne la tienne sur ce même point et ton vote.,. »
— o Mon vote ? ■ répondit Riouffol, se levant à son tour, et martelant de la main ses phrases :
« C'est non, non et non ! Pas de calotins ici ! Nous ne sommes pas des amateurs ni des dilettantes. Nous sommes des travailleurs et qui avons quelque chose à faire. Le camarade Rumesnil a parlé de méthode scientifique. Or, s'il y a une règle qui ordonne de n'étudier qu'un seul problème à la fois, il y en a une autre qui défend d'étudier des problèmes démontrés absurdes, la quadrature du cercle, par exemple. De quoi Chanut veut-il nous
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parler? Du christianisme et de la science. Nous sommes fixés là-dessus. Nous n'avons pas assez de temps, nous autres, du quatrième État, pour en donner à de pareilles calembredaines. Nous n'avons pa« été dans les lycées, nous, ni dans les écoles, nous! Nous sommes des prolétaires, qui besognons tout le jour, et qui venons ici le soir, après l'atelier, pour faire de nous des conscients. Nos heures sont comptées. Nous n'en avons pas une au service de ce fabuliste. J'ai dit... »
— « Et tu as bien dit !... » insista, en se dressant de toute sa haute taille, un jeune homme aux cheveux très longs et rejetés en arrière, dont le teint brun, les prunelles sombres et la voix chantante révélaient l'origine méridionale. Il s'appelait Marins Pons et il était de Toulon, où son père exerçait la profession peu révolutionnaire d'avoué. Lui-même était étudiant en droit, du moins officiellement. En fait, il ne s'occupait que de littérature. Il avait déjà publié deux plaquettes de vers composés dans la manière musicale et teintée de symbolisme qui a prévalu ces dernières années, mais chargés en même temps de mysticisme humanitaire. Il professait des théories d'unesthéticisme vaguement emprunté à Ruskin, sur la nécessité de donner au peuple une culture artistique par la décoration des plus humbles appartements et des plus humbles meubles. Sa formule favorite était « le droit de tous à la Beauté >» , comme si cette Beauté (avec le plus grand des B) pouvait se mettre en bouteille et se distribuer par
LUNIOfi TOLSTOJ 153
mesures égales sur quelque comptoir imaginaire; « Oui, )» répéta-t-il, a tu as très bien dit, Riouffol, nou5 n'avons pas le temps d'écouter cet histrion. Et puis, même si la majorité se prononçait pour qu'il vînt parlerici, je demanderais qu'on lui posât pour condition qu'il ne parlera pas en soutane... » Et il continua, prenant texte de ce costume pour développer une critique, renouvelée des bousingots romantiques sur la laideur du monde chrétien, puis une autre tirade sur les splendeurs possibles du monde industriel. Ses amis connaissaient ces clichés sur la poésie des gares et des machines, le pittoresque des affiches, etc., etc.. Il ne leur en épargna aucun et 6nit par conclure : « Souvenez-vous que nous ne sommes pas ici pour faire seulement œuvre de vérité, mais de beauté ! »
— « Moi, » dit le voisin de Marins Pons « peu me chaut la laideur de la calotte dont Ghanut coiffe sa microcéphalie. Ce qui me chaut, je vais vous l'expliquer... J'ai jeté quelques phrases sur le papier. . . J e ne suis pas orateur, vous le savez. . . » Celui-là était un ouvrier électricien du nom de Boisselot. Doué d'une énergie de volonté extraordinaire, il s'était instruit lui-même en prenant sur ses repas pour louer des livres, et sur son sommeil pour les lire. Pathétique soupir vers un peu plus de lumière, qui avait, par une cruelle ironie, abouti à faire de cet autodidacte un cacographe désespérant ! La cocasserie de ses métaphores, qu'il croyait des effets de style, la prétention des mots littéraires qu'il insérait dans
ses phrases à côté de termes argotiques ou scientifiques, pêle-mêle, le choix déplorable de ses néologismes, le ton oraculaire de ses élucubrations, tout se réunissait pour faire, des proses qu'il commettait de temps à autre, de parfaits exemples de mal écrire. Le plus souvent c'était d'interminables lettres, adressées à l'un ou à l'autre, à un politicien qui l'avait déçu, à un journaliste dont un article lui plaisait ou lui déplaisait, à un conférencier de VUnion Tolstoï, ou simplement à l'un de ses amis. Quelquefois, comme ce soir, c'était une note limée pendant des heures, afin de ne rien laisser au hasard! Celle-ci, qu'il commença de lire d'une voix un peu hésitante, car il était timide, débutait par cette phrase dont il était fier, comme Arvers a pu l'être de son sonnet : « Camarades, l'heure est solennelle. Il s'agit de savoir si notre groupe est de ceux qui s'attardejfont, stagnants et hémiplégiques, dans la pourriture d'un passivisme de dilettantes et dans une veulerie léthifère d'indifférentistes amusés, qui ravalerait nos mentalités socialistes au rang des encéphales des crapulards de la Haute, saturés d'hydrargyre. . . »» Et il vaticina dix minutes durant, surcemode, qualifiant le naïfabbéChanut de «prophète maupiteux» , défînissantle catholicisme une tt désuète idolâtrie, digne des hallucinations fétichardes des époques quaternaires » , et ainsi de suite, pour conclure que, si « le dénommé Ghanut voulait tenir le crachoir à la Tolstoï ety expectorer les déjections glaireuses de sa tuberculose intel-
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lectuelle, c'est qu'il avait ses motifs secrets... ■ — « C'est Rome qui nous vise, Rome qui veut se glisser chez nous, pour microber nos vierges énergies révolutionnaires. Vous y préterez-vous, camarades, vous qui en avez assez de voir, dans l'inégalité sociale, les rires et les pleurs chevaucher botte à botte, et qui connaissez tout le programme des Jésuites et de la démocratie chrétienne : panser les plaies saignantes du prolétariat avec de la charpie narcotisée, pour qu'il se rendorme dans la léthargie comateuse des esclaves à jamais décérébrés? »
Il y avait quelque chose de tragique dans le grotesque et si sincère effort de ce primitif qui avait peiné héroïquement pour aboutir à ce résultat « maupiteux » , — c'est le cas de lui emprunter ce vieux mot d'un archaïsme expressif. — Rien que les vocables médicaux, dont il abusait avec cette bouffonne gaucherie, supposaient tant d'ingénue patience pour les avoir classés dans sa mémoire rebelle ! Que cette passion de s'instruire eût été canalisée et endiguée dans une voie résolument professionnelle, et Boisselot fut sans doute devenu, avec sa patience et son intelligence, un ouvî'ier supérieur, tandis qu'il n'était qu'un bourgeois inférieur. — Mais, si tous ne sont pas appelés à tout apprendre, où est la Justice ? — D'ordinaire, et comme s'ils eussent reconnu eux-mêmes que la logique de la Cause les y contraignait, les lettrés tels que Crémieu-Dax, les savants tels que Bobetière, acceptaient, sans en sourire, cette phraséo-
logie d'infirme intellectuel. Ils pardonnaient au minus habens en faveur des qualités d'endurance et de désintéressement dont ils l'avaient vu faire preuve à tant de reprises, et ils n'en tiraient pas cette simple conclusion que le frottis de connaissances, passé sur cet esprit obscur et généreux, avait eu pour unique résultat de le gâter. Mais Jean ne pouvait pas avoir cette indulgence. Il vérifiait là, trop nettement, dans un exemplaire grossi et d'autant plus significatif, la grande loi dont son père et tous les siens, lui compris, étaient les victimes : l'autodidacte avait exécuté pour son propre compte une tentative analogue à celle que le grand-père, le laboureur de Quintenas, avait essayée pour son fils Joseph. Il avait prétendu se passer du temps. Il avait cru à la bienfaisance immédiate de l'instruction. Dans les deux cas, l'avortement était pareil. Ce désaccord entre l'être intime et la culture, caricatural chez l'ouvrier, le petit-fils du paysan ardéchois en souffrait trop pour ne pas le plaindre chez autrui. Dans la disposition où il se trouvait, sa sensibilité exaspérée supporta mal l'identité entre l'anticlé' ricalisme de l'électricien et celui qu'avait exprimé son père en termes moins extraordinaires, mais aussi inquisitoriaux. Ce fut avec une irritation non dissimulée qu'il dit à son tour, reprenant contre la même insinuation le même raisonnement, cette fois avec brutalité :
— « Autant que j'ai pu comprendre Boisselot, il considère qu'en recevant ici M. l'abbé Ghanut,
nous serions les dupes d'un dangereux intrigant. Je n'ai pas à mon service la verve, ni l'éloquence de notre camarade, mais je sais que l'a, b, c de l'honnêteté consiste à respecter sa signature. Qu'y a-t-il au bas de ce programme? » et il avisa un exemplaire des statuts qui se trouvait sur la table : « Nos noms à tous les sept. Nous sommes-nous engagés, oui ou non, à fonder une société d'éducation mutuelle, entre hommes de toutes conditions? Or, la mutualité suppose l'échange. L'état de prêtre est une condition Nous devons donc recevoir ce prêtre, sous peine de faillira nos engagements. Ça s'appelle partout d'un seul nom, ces faillites-là, et ce nom, c'est l'improbité... »
— «Je demande la parole, »> dit Riouffol, qui avait enveloppé son cousin, tandis qu'il parlait, d'un regard luisant de défiance. Quand l'étudiant en Sorbonne avait fait cette allusion dédaigneuse à la phraséologie du précédent orateur, ce regard s'était fait méchant jusqu'à la haine. Crémieu-Dax, qui avait saisi cette mimique du violent personnage, appréhenda sans doute que, sur la minute, il ne répliquât à la phrase tré^ dure de Jean par une phrase plus dure encore ei dont celui-ci ne fût trop blessé. Il le sentait si las, si dégoûté de semblables discussions, où l'inanité de leur effort apparaissait en effet. Ils prétendaient réformer l'ordre social, et ils ne s'entendaient pas pour organiser une conférence. Ils se donnaient comme altruistes, et ils ne faisaient
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qu'affirmer leurs personnalités avec une énergie exaspérée. Le Juif patient acceptait, comme une rançon nécessaire, ces démentis infligées à son Idéal, mais il se rendait compte que son ami s'en révoltait, qu'il était si peu de cœur avec eux, si près de s'en aller au moindre prétexte! Il se jeta donc à la traverse, pensant bien attirer sur lui la colère de l'ouvrier relieur, dont il se savait également détesté. Pour lui, en dehors de quelques très rares personnes, dont était Jean, la sympathie ou l'antipathie le laissaient indifférent. Un homme était un fait à utiliser dans ses combinaisons. Il était intéressant qu'une énergie comme celle de Riouffol demeurât au service de VUnion Tolstoï le plus longtemps possible. Gela suffisait pour que Grémieu-Dax supportât les bourrades qu'il voulait épargner à son plus sensible camarade.
— «« Pardon,» dit-il, «le règlement m'autorise à prendre mon tour. » Et c'était vrai, qu'un paragraphe des statuts, relatif aux délibérations du comité, portait que les discussions de détail ne commenceraient qu'après que chaque membre aurait dit son opinion : • Tu n'as qu'à regarder : titre V, article 67... » Il savait que Riouffol lui céderait, avec le scrupule particulier que les révolutionnaires de ce type mettent à observer la lettre des règlements, par un pédantisme de pontife, qui prend au sérieux les moindres rites de son sacerdoce. En effet, le relieur esquissa un geste d'acquiescement irrité pendant que Grémieu-Dax commençait d'exposer sa thèse à lui, toujours la
même et qu'il avait l'art de faire jaillir de tous les débats, quels qu'ils fussent, avec une subtilité d'autant plus spécieuse qu'il maniait très ingénieusement le langage métaphysique. Ce sera là une des remarques que devra faire le chroniqueur futur de nos fantaisies byzantines, s'il s'en trouve un pourune aussi fastidieuse histoire : la prédominance prise dans la direction du socialisme français au début du vingtième siècle par des philosophes professionnels. Rien ne prouve davantage l'inanité des prétentions scientifiques d'un parti en train de devenir d'autant plus dangereux qu'il représente des appétits justifiés par des sophismes : il s'adresse aux instincts les plus brutaux avec les arguments les plus abstraits. « Je m'étonne, » disait donc Grémieu-Dax, a qu'aucun de nos camarades n'ait mentionné ce que j'appellerais, avec Claude Bernard, l'idée directrice de notre Union, celle qui la coordonne et qui en fait un organisme agissant. Nous nous sommes proposé de vivre ici, et tout de suite, entre les murs de cette pauvre maison de faubourg, la société future, et de la vivre pleinement, largement, joyeusement. Nous nous comportons comme le philosophe antique qui prouvait le mouvement en marchant. Nous sommes des empiriques, à la façon de Pasteur, qui n'a pas donné la théorie complète de la rage, mais il l'a guérie. On prétend que la Cité de Justice est une utopie? Nous nous sommes dit : Réalisons-la d'emblée, entre un petit nombre de personnes, soit, pour un petit nombre d'heures.
soit encore. Mais réalisons-la. Or, dans la cité de Justice, y aura-t-il des exclusions pour les sincérités contraires? Évidemment non, puisqu'elle sera faite du libre épanouissement de toutes les individualités. En refusant de laisser parler un homme qui vient à nous, et que nous n'avons pas le droit de ne pas croire sincère, nous ne vivons plus la Cité de Justice et d'Amour, nous vivons la Cité de Discorde et de Partialité, la Cité Inique, celle qui étale sa férocité en dehors de ces murs et contre laquelle nous protestons tous les jours... » — " Puis-je parler, maintenant? » demanda Riouffol, dont le long visage maussade s'était -encore renfrogné en écoutant ce discours. D'esprit trop net et d'amour-propre trop éveillé, pour se complaire, comme le naïf Boisselot, dans des prétentions ridicules, il avait un instinct très juste de ce qui lui manquait comme culture première et il se rendait compte que cette lacune d'éducation était irréparable. Il s'était instruit, lui aussi, seul et mal, par des lectures trop peu méthodiques. Il le sentait. Il en souffrait, et, quand il rencontrait devant lui une pensée souple et brillante, comme était celle de Grémieu-Dax et de son cousin, — ce cousin qu'il aurait pu être, puisque le même sang coulait dans leurs veines, — il s'en irritait, et entrait en fureur. Ce n'était pas tant l'envie qu'une nostalgie, poussée jusqu'à la rage parfois, pour une atmosphère d'idées plus respirable et plus légère. De là, chez lui, des rébellions presque animales, et d'autant plus vie-
lentes, contre des raisonnements qui lui semblaient faux et dangereux, sans qu'il put ar(jumenter contre à forces égales. Et il avait beau se révolter, le prestige de certains mots était si puissant sur lui que la seule mention du nom d'un Claude Bernard, par exemple, ou d'un Pasteur l'hypnotisait d'admiration même dans cette révolte. Cet ensemble d'impressions contradictoires lui rendait souvent l'atmosphère du comité de V Union Tolstoï matériellement irrespirable. Il se levait alors et s'en allait, sans serrer la main à personne, oe qui ne l'empêchait pas de revenir le lendemain rue du Faubourg-Saint-Jacques passer sa soirée dans « son groupe » et coudoyer ces jeunes gens plus instruits que lui, qui exerçaient sur son àme passionnée un irrésistible attrait, mêlé d'une non moins irrésistible aversion. Les instants où il leur tenait tête étaient ceux où le pauvre colleur de Bradels, comme l'avait appelé Antoine Monaeron, vivait le plus ardemment. Jamais, depuis la fondation de la Toisioï, il n'avait paru aussi excité qu'au moment où, Kumesnil lui ayant donné la parole, il se tourna vers Crémieu-Dax pour lui dire :
— « Autant que j'ai pu te comprendre, Crémieu-Dax, pour employer la cordiale formule de Monneroa, tu prétends qu'il y aura place dans la société future pour le catholicisme? Je ne suis pas un agrégé, moi, je suis un simple. Je croyais que la Cité future serait fondée sur la Raison et la Science. Cela me trouble... »
— « Je n'ai jamais dit qu'il y aurait des catho-
liques dans la Cité future, » repartit Grémieu-Dax. li s'efforçait, quand il soutenait une discussion contre quelqu'un des ouvriers qui fréquentaient VUnion, et en particulier l'irritable Riouffol. de répondre avec la douceur explicative d'un frère aîné qui instruit son cadet, o J'ai dit, » insista-t-il, tt que, dans la Cité de Justice, toutes les opinions seraient libres, et pas autre chose... »»
— a Elles seront libres, mais il n'y aura pas de catholiques, « reprit Riouffol, « c'est tout ce que je voulais demander. Donc, si nous voulons vivre cette Cité de Justice, et réaliser dès aujourd'hui la démocratie, pas de calotinschez nous, je le répète... Ma phrase te choque, Monneron? (Jean n'avait pu, en effet, retenir un geste d'impatience en entendant de nouveau la grossière formule.) Le mot n'est pas beau, c'est vrai, — calotins, calotins, — mais il est peuple, et moi aussi On ne l'emploie pas dans vos Sorbonnes et dans vos Collèges de France, mais ce sont tout de même ceux qui l'emploient qui vous permettent de les avoir, ces Sorbonnes et ces Collèges de France, ces bibliothèques et ces laboratoires. Et le jour où ils voudront. . . Ah ! malheur ! . . . »
Il s'arrêta, en fermant son poing d'un geste terrible chez lui, cet ignorant idolâtre de la science. Les trois jeunes gens de vraie culture qui <îe trouvaient là, Jean, Grémieu-Dax et Bobetière, — car Rumesnil et Pons n'étaient que des fantaisistes d'intellectualité, — purent sentir passer sur leurs tètes, dans cette petite salle, le
souffle effrayant des prochains vandalismes. Oui, malheur à l'œuvre séculaire de l'humanité réfléchie, quand les fanatiques de la Justice se heurteront à l'Intelligence! Il pesait d'ailleurs sur la réunion, depuis le commencement, un malaise latent que la phrase de Rioutfol fit soudain éclater en exclamations passionnées.
— « Mais c'est pour vous que nous travaillons dans les laboratoires... i» s'écriait Bobetière.
— u Nous sommes vos délégués à la science, voilà tout... » disait Grémieu-Dax.
— « Alors, pourquoi veux-tu nous imposer ici un délégué à l'ignorance?... » répliqua Marias Pons.
— « Mais quand ce ne serait que pour l'instruire !... » reprit Grémieu-Dax.
— « Tu as donc inventé une seringue pour injecter de la lumière dans la pie-mère d'un cléricaleux? » dit Bosselot le cacographe.
— « Les leçons de choses sont les plus efficaces, » répondit Grémieu-Dax, avec autant de sérieux et de calme que si la question de l'électricien n'eût pas été posée dans ce langage d'une truculence falote. « Moi qui te parle, c'est en visitant l'un des seidemenis de Manchester, par hasard, au cours d'un voyage, que j'ai compris, ce que je ne soupçonnais pas, quelle bienfaisante éducation les classes supérieures pouvaient recevoir des classes inférieures... »
— « Ils avaient des prêtres catholiques chez eux, à Manchester? » interrompit Riouffol. Et il
ajouta, avec une espèce de bonhomie amère, car la maladroite expression échappée à son adversaire sur les classes supérieures et inférieures, avait fini de l'exaspérer : « Je demande, moi, je ne sais pas. Je cherche à m'instruire. Nous n'avons jamais voyagé, nous autres. Moi, je ne suis guère sorti de Paris, depuis mon service militaire. Je ne suis pas même allé à Modderfonlein ...»
Pour mieux souligner la portée de ses paroles, l'ouvrier relieur regardait fixement son camarade en prononçant lentement cette dernière phrase. Il est nécessaire d'ajouter, pour la complète intelligence de cette atroce épigramme, que le vieux Grémieu-Dax avait été, la semaine précédente, l'objetd'unarticletrèsdurd'unjournal de combat. On lui avait reproché entre autres une spéculation frauduleuse, prétendait le journal, sur la mine dont Riouffol avait prononcé le nom. L'allusion était si directe, et dans ce milieu de socialisme, si évidemment insultante, qu'il y eut un silence. Tous, involontairement, regardèrent Salomon, qui devint très pâle. La flamme d'une indignation contre cette grossièreté si gratuite passa dans ses prunelles. Puis, la force de la volonté l'emporta, et son miasque redevint aussi impassible que s'il n'avait pas compris. Que pensait-il de son père, et des opérations de Bourse d'où provenait l'énorme fortune dont il hériterail un jour? — Ils n'étaient que deux enfants, lui et une sœur mariée à un des Caudale, cousin
éloigné de Rumesnil. — Gonsidérait-il, en sa qualité de philosophe, que la moralité de chaque lîomme se mesure à ce que lui permet ou lui défend sa conscience et ne s'accordait-il pas le droit de condamner ce père qui, ayant adopté les principes de la société actuelle, s'y conformait avec correction en jouant à la Bourse, d'après les règles du jeu? Ou bien, résolu à mettre ses futurs millions au service de la Cause, s'absolvait-il d'avance d'une richesse dont il ferait un si puissant outil de propagande? Quel que fût son motif pour accepter de vivre dans l'hôtel de l'avenue Hoche et dans son décor de luxe, il y vivait, et il n'avait jamais laissé deviner à ses plus intimes, pas même à Jean, avec quels sentiments. Il ne les laissa pas deviner davantage sous le coup de l'insolente attaque où Riouffol avait soulagé une animosité envenimée depuis des jours, et portée à son comble, dans cette discussion, par le fanatisme antireligieux. Cette scène muette ne dura d'ailleurs que l'éclair d'un instant, car Rumesnil prit aussitôt la parole, pour fermer un débat dont la menaçante tournure inquiétait sa prudence :
— " Vous avez tous émis et justifié votre avis, mes camarades, " commença-t-il. « Je vous dois de justifier, à mon tour, le mien, d'autant plus qu'il n'est pas resté ce qu'il était lors de notre premier débat. Les raisons données par Monneron et Grémieu-Dax me paraissent, à moi, je l'avoue, irréfutables. La nécessité de faire honneur à notre signature, d'une part, et, de l'autre,
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celle de maintenir son caractère à notre fondation, me déterminent à voter, quelle que soit ma répugnance à l'égard des idées de M. Ghanut, pour sa conférence... Gela fait quatre voix contre trois. Mais procédons au tour définitif par oui ou par non, à moins que quelqu'un n'ait d'autres observations à présenter... »
1 Comme il arrive dans les discussions vives entre * plusieurs personnes, quand l'une d'elles s'est laissée emporter à une parole par trop forte, un apaisement consterné avait succédé à Texcitation de tout à l'heure. Ghacun des membres du comité de V Union, — ah! le nom était bien choisi ! — avait hâte de clore un incident dont pouvait dépendre, ils le sentaient, l'avenir de leur œuvre. Plus l'évidente impossibilité de faire vivre cette création contre nature s'imposait à eux, plus ils y tenaient avec une passion éjjale, quoique avec des vues si différentes sur la ligne où l'engager. La proposition de Rumesnil fut donc acceptée aussitôt, les « oui » et les « non » recueillis sans autre explication, et le jeune noble clôtura la séance :
— « Je vais prévenir M. Ghanut et lui demander de fixer lui-même le jour de sa conférence. Il avait proposé la semaine qui vient. Nous n'avons comme soirée libre que le mercredi 7, — toutes les autres sont déjà pri.ses... Gette date convient-elle au comité?... Que ceux qui en désirent une autre lèvent la main... Personne n'y voit
h'uyiorf TOLSTOÏ lai
d'objections? Bon. Si M. Ghanut n'en voit pas non plus, c'est une chose entendue... » Et, comme tous se levaient de leurs chaises et sortaient de la petite salle : « Tu dois être content de moi? " dit-il à Monneron, qu'il retint par le bras, un peu en arrière, « c'est à cause de toi que j'ai voté oui, et aussi par dég^oùt pour cette brute de Riouffol ! C'est égal, s'il m'avait parlé comme il a parlé à Grémieu-Dax. . . Je ne sais pas ce que j'aurais fait, mais je ne l'aurais pas supporté... Il est vrai que... »
Il n'acheva pas. C'était le gentilhomme, chatouilleux sur le point d'honneur comme un raffiné de l'ancien régime, qui réapparaissait dans l'idéaliste humanitaire. Il venait de présider le comité d'une fondation socialiste, et il n'en restait pas moins M. le comte de Rumesnil, de toute l'insolence de son «il est vrai que... » . La câlinerie de la première partie de sa phrase avait touché Jean à cette plaie toujours prête à saigner dans un coeur soupçonneux. Pourquoi «on camarade lui marquait-il cette déférence émue, subitement, s'il n'avait rien à se faire pardonner ? Derrière cet « il est vrai qjue... » il avait démêlé l'orgueil de l'homme d'une autre caste, d'autant plus offensant qu'il ne s'exprimait pas tout' entier, et il répondit :
— a Moi non plus, je ne Taurais pas supporté. Mais cela tient peut-être à ce que ni toi ni moi n'aimons la Tolstoï comme lui... 11 a pensé à rOEuvre, voilà tout... Regarde... »
Ils avaient passé dans la bibliothèque, tout en causant, et Monneron désignait des yeux à Rumesnil la victime du détestable sarcasme de Riouffol, en train d'endoctriner un des habitués de ru. T., un ouvrier déjà d'un certain â{je. Cet homme demandait une explication en montrant un passage d'un livre qu'il était occupé à lire. Grémieu-Dax, assis à côté de lui, l'écoutait avec une attention profonde. Rioul'fol, à quelques pas, froissait de sa main crispée un journal, où il faisait semblant de s'absorber; mais le regard qu'il jetait par-dessous, vers le groupe, révélait une lutte intérieure. Regrettait-il son incroyable outrage à un compagnon de luttes, — et quel compagnon ! — et reculait-il devant l'expression de ce regret, par orgueil, lui aussi? Voulait-il, au contraire, prouver qu'il acceptait les conséquences de son attitude et qu'il était prêt à toutes les explications ? Soudain il s'aperçut que Rumesnil et Monneron l'observaient. Il posa le journal sur la table, et les dévisagea lui-même bien en face, pour les défier. Puis il s'achemina lentement vers la porte, qui, de la bibliotlièque, donnait sur la salle des conférences. Grémieu-Dax ne parut pas plus remarquer Cftte sortie que tout à l'heure cette présence. Sa physionomie exprimait une telle amertume dans la tension de toute sa volonté que Jean ne put pas supporter de voir Riouffol s'en aller ainsi sans avoir été châtié. Il ne prit pas le temps de serrer la main de ses camarades, et il s'élança d'un bond dans la même direc-
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tion que son cousin, qu'il rejoignit dans l'antichambre :
— « J'ai à te parler, » lui dit-il, en lui saisissant le bras d'un geste brusque, duquel l'ouvrier se dégagea en lui répondant :
— « Et moi, j'ai à rentrer. Si tu veux que nous causions, tu n'as qu'à m'accompagner. La rue est à tout le monde. Mais, à bas les pattes. »
Une seconde, les deux cousins se tinrent debout l'un en face de l'autre, et les yeux dans les yeux. Quelqu'un arrivait. Ils se séparèrent, sous le prétexte de chercher leur chapeau et leur pardessus, puis descendirent l'escalier sans échanger un mot. Une fois sur le trottoir de la rue du Faubourg- Saint-Jacques, et bien sur que personne ne pouvait plus ni les entendre ni les interrompre, Jean commença :
— « Tu sais que tu t'es conduit d'une manière abominable vis-à-vis de Grémieu-Dax? »
— « Tu sais, » répliqua Riouffol, « que vous vous êtes conduits tous quatre, vous les bourgeois, d'une manière abominable vis-à-vis de
ru. T.? «
— « Il ne s'agit pas de l'U. T., » reprit Jean. • Il s'agit de l'insulte que tu n'as pas craint de
jeter à la face de celui d'entre nous que vou^ devriez le plus respecter, vous les ouvriers. »
— « Je ne respecte pas les traîtres, » dit Riouffol, avec une extrême violence. « Oui, les traîtres! C'est lui qui a fait le coup, j'en suis sûr, et qui a conseillé à Ghanut de demander à parler
chez nous On a beau s'appeler Grcmieu-Dax, on est le beau-frère d'un marquis, on va passer ses soirées dans les salons, on fréquente des belles madames en peau, gorge dehors, mais qui sojit bien penstintes, et on veut prouver qu'on n'est pas des malotrus, de ces gêneurs à principes qui ne transigent pas avec l'éternel ennemi. On est tolérant, on est large, on est libéral ! On ouvre à des abbés démocrates, — un abbé démocrate ! non! laisse-moi me tordre!... — un petit coin que de bons jobards de l'atelier comme moi avaient cru très sûr... Du jour où ce prêtre aura parlé chez nous, il n'y aura plus d'U. T., tu m'entends. Il y aura une Mole. Une Mole! » répéta-t-il. « Nous n'en voulons pas, de MoIé! L'U, T. n'est pas une parlotte, c'est une action. Nous ne sommes pas des tolérants, nous autres, ni des libéraux. Le calotin ne parlera pas, j'en fais mon affaire, et Crémieu-Dax, qui joue à l'ami du peuple pendant que son papa dévalise le gogo, ton Grémieu-Dax a son paquet ! Je le lui ai mis dans la main, à ma façon. Je ne suis pas un éduqué, moi, je ne suis pas un bourgeois, et tant mieux d'ailleurs, tant mieu.x, je vois de trop sales choses chez les bourgeois que je fréquente... • et, regardant son cousin avec un ricanement hargneux et rogue qui donnait à ces mots une signification affreusement personnelle, il insista : « de trop sales choses ! . . . •
— « Cette fois, tu vas t'expliquer! » répondit Jean. Il ne s'agissait plus de Créiuieu-Dux ni
Lur^ioy TOLSTOÏ m
de rinjuste outrage dont son cœur d'ami s'était révolté. Si c'était Julie et ses rapports avec Ramesnil que Riouffol voulait désigner dans ces termes atroces, il le dirait, il faudrait bien qu'il le dît, et Jean saurait enfin ce que tout le monde autour de lui semblait connaître, cette vérité quelle qu'elle fût, qu'il pressentait, qu'il redoutait, qu'il n'arrivait jamais à tenir. 11 avait saisi de nouveau l'ouvrier relieur par le bras, d'une étreinte si vigoureuse que celui-ci ne put plus se dégager, et il reprit : « Tu vas t' expliquer. Je n'ai pas la patience de Grémieu-Dax, moi, et nous ne sommes pas à la Tolstoï, ici... » Et, poussant l'autre avec une force décuplée par la colère dans l'ombre de la rue Cassini, à l'angle de laquelle avait lieu leur altercation : a Je ne te lâcherai pas avant que tu m'aies dit si c'est de moi ou de quelqu'un des miens que tu te permets de parler ainsi. J'en ai assez de tes insolences et je vais te le servir, moi aussi, ton paquet, et une bonne leçon avec. »
— « Tu es fou! » dit Riouffol, en empoignant son cousin, à son tour, de sa main restée libre. « Je n'ai aucune explication à te donner. Si tu en désires, tu n'as qu'à aller en demander à M. de Montboron... »
— « A M. de Montboron? « répéta Jean, dont l'étonnement fut tel qu'il laissa du coup aller Riouffol. a M. de Montboron? Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie?... »
— a Ah! tu ne connais pas M. de Montbo-
]-,o L'ÉTAPE
ron? » reprit le relieur. « C'est pourtant quelqu'un qui te touche de très près. Et Mme Angèîe d'Azay, tu ne la connais pas non plus? Elle est fort ag^réable à connaître, et fort utile : demande plutôt à M. de Monlboron... " Puis, quittant soudain l'accent gouailleur, sa voix redevint âpre et sourde pour continuer : « M. de Montboron, c'est ton frère Antoine. C'est sous ce nom que ce joli monsieur se prélasse aux courses, dans les caboulots de nuit, dans les tripots, et qu'il se fait entretenir par la fille d'Azay, sa maîtresse, et la tienne, et la mienne, quand nous aurons cinquante louis à lui donner. M. de Montboron, lui, ne les donne pas, il les touche... Prends des renseignements, mon garçon. Fais comme moi. Va aux courses. J'avais l'églantine rouge à la boutonnière, le jour où j'ai déniché le personnage, et un bon gourdin pour cogner sur les bandes aux Jésuites. Ils n'ont pas crié, les cafards, maisje n'ai tout de même pas perdu ma journée. J'ai vu arriver notre Antoine et sa belle amie, dans un locatis de première classe, et ça claquait, et ça fringuait! Je me suis payé la fête de passer devant lui et de le saluer. Il n'a pas tiqué, l'animal... J'avais un petit ami, là, qui gagne dessous à crier les résultats, pauvre gosse ! Il s'est chargé de savoir le nom de la dame, il m'a rapporté le nom du monsieur, parla même occasion. J'ai suivi la piste, depuis... » Et, gouaillant de nouveau : « Ça me flattait, tu comprendras cela, d'avoir un cousin dans la haute... w Puis, sérieux de nouveau et cruel : « Je voyais
venir à l'U. T, le coup de ce soir, et je te gardais ce paquet à toi... Tu communiqueras la bonne nouvelle à Grémieu-Dax pour qu'il la communique à son papa... M. de Montboron?... Ça sonne ! Ça ferait bien dans un conseil d'administration, à côté du gendre... Avais-je raison de te dire que cbez les bourgeois, il se passe de trop sales choses?... Ah! tu voulais donner une leçon à Auguste Riouffol. C'est toi qui l'as reçue, mon fiston. Tâche d'en profiter, monsieur le professeur. »
Sur cet ironique adieu, qui ramassait en lui lô plus fort motif de haine peut-être qu'il eût contre son cousin, il s'éloigna sans que celui-ci songeât à le suivre maintenant. Cette sauvage dénonciation, jetée ainsi, avec des regards si durs, sur ce coin de trottoir solitaire, par cet allié d'humble condition, au terme de cette journée chargée de tristesse, avait atteint le jeune homme en plein cœur. Ce n'était pas ce coup qu'il attendait, mais celui-ci empécherait-il qu'il ne reçût l'autre plus tard ? Et sur le moment, la surprise rendait l'actuel presque plus douloureux. De la sincérité de Riouffol, Jean ne doutait pas, ni de sa véracité, au moins sur un point : ce nom de Montboron, d'abo"d, pris par son frère pour figurer vaniteusement dans le monde interlope où l'espionnage haineux du parent pauvre l'avait surpris. On sait qu'un des quartiers de la banlieue de Nice s'appelle ainsi. C'étaitcelui où Joseph Monneron avait passé
les vacances de Pâques après son mariage, dans une bastide appartenant aux parents de sa femme. Dans l'ingénuité de ses attendrissements rétrospectifs, il lui arrivait sans cesse de le mentionner. « Comme on était bien à Montboron ! Tu te rappelles, la maman? » Qu'il avait prononcé cette phrase de fois, à la table familiale ! Évidemment ce souvenir s'était présenté à l'esprit d'Antoine quand il avait eu la grotesque idée de se titrer luimême. Il n'y avait là pourtant qu'un enfantillage plus vulgaire que méprisable. Il n'y avait non plus qu'une hypothèse dans l'accusation portée par l'ouvrier relieur sur les relations d'argent qui pouvaient unir le jeune homme à cette femme du demi-monde, dont il avait montré le portrait à son frère, — car c'était elle sans doute la personne de la photographie, à moins que le noceur n'eût déjà changé d'aventure depuis cette rencontre aux courses. — Mais cette hypothèse d'un ignoble entretien était malheureusement une de celles que Jean avait faites si souvent à voir la toilette et les bijoux d'Antoine, à constater aussi la facilité de ses dépenses. L'autre lui avait bien dit à plusieurs reprises: « J'ai joué aux courses et j'ai eu de la chance... >? ou bien : u J'ai fait ce mois-ci une petite spéculation de Bourse. Oh ! à coup sur!... » Et déjà l'étudiant en Sorbonne, si resserré dans son étroit budget, avait tremblé de telles pratiques! Qu'elles étaient innocentes à côté d'une infamie, contre laquelle tout se révolta dans le cœur de Jean, pas assez pour qu'il
n'admit pas au fond, tout au fond de lui, la possibilité que ce déshonneur ne fût vrai? Pourtant il restait une place pour le doute, et c'était de quoi résister au choc. En revanche, une chose était vraie, qui, elle, ne permettait pas le doute, et c'était l'évidence qui infligeait au jeune homme l'impression la plus pénible : 1^ jouissance cruelle que Riouffol avait éprouvée à imaginer et à dénoncer cette honte d'Antoine, peut-être supposée, et à insulter, à piétiner Jean dans son frère, comme il avait piétiné Grémieu-Dax dans son père. Quelles profondeurs de rancune dans cette sensibilité d'un ouvrier qui ne pouvait pas pardonner à ses cousins de s'être embourgeoisés ! La famille dont ils faisaient partie était donc aussi atteinte dans ceux qui n'avaient pas monté que dans ceux qui avaient monté, et pour le même motif? Elle ne s'était pas développée surplace et lentement, dans toutes ses branches à la fois. Revenu, comme il lui arrivait sans cesse par la tournure médiative de son esprit, aux pensées qui lui montraient, derrière les moindres accidents de sa destinée, une grande cause générale, Jean avait repris le chemin de la maison paternelle sur cette réflexion. Elle achevait de l'emplir d'une mélancolie d'autant plus forte qu'il s'y joignait le sentiment du mensonge sur lequel posait cette Union Tolstoï de laquelle il n'attendait guère de satisfaction depuis des mois déjà, — pas ce hideux résultat tout de même, pas cette hostilité féroce de ces illettrés auxquels ils avaient, ses amis et lui, demandé
presque pardon de leur propre culture, vers qui leurs cœurs étaient allés si généreusement, si sincèrement ! Et puis ils n'avaient fait, en les fréquentant, qu'exaspérer cette sensation de leurs inégalités réciproques. « Le plus sur moyen de rapprocher les hommes n'est pas de les réunir, m Cette phrase, que M. Ferrand avait prononcée un jour à propos des Universités Populaires, traversa la mémoire de son élève. Il entendit la voix du sage qui lui avait, sur ce point comme sur les autres, éclairé la vie sociale d'une telle lumière. Il le revit lui-même, et, auprès de lui, un autre visage. Là était la vérité, là était le bonheur... Au lieu de cela, quelle misère que sa vie présente et que de points noirs à son horizon ! Il se remit mentalement à les dénombrer tous avec un tel hypnotisme, devant de si cruelles possibilités, qu'il ne s'aperçut pas du chemin qu il avait fait, et il se trouva devant la maison de la rue Claude- Bernard, sans presque s'en être rendu compte. De cette même allure de somnambule il gravit les cinq étages. Il demeura étonné, sitôt qu'il eut glissé dans la senure la clef qu'il avait eu soin d'emporter pour le soir, d'entendre un pas qui s'approchait. Il crut reconnaître la démarcne de son père. Quand il eut ouvert en effet, il vit Joseph Monneron là, debout, une lampe à la main, comme quelqu'un qui a prêté l'oreille au moindre bruit de sa maison et qui est accouru, en proie à la fièvre d'une mortelle attente. La physionomie usée du professeur trahissait une telle anxiété, son trouble,
en voyant apparaître son second fils fut si extraordinaire, que celui-ci appréhenda un épouvantable malheur :
— "Que sepasse-t-il, mon père?" demanda-t-il. Joseph Monneron mit le doigt sur sa bouche,
en tournant ses prunelles dans la direction de la partie de l'appartement où se trouvaient les chambres à coucher, pour demander à Jean de ne pas parler à haute voix. Il ne voulait évidemment pas que sa femme et sa fille qui avaient dû se retirer, comme tous les soirs, vers dix heures et demie, — il en était onze, — pussent même soupçonner la conversation qu'ils allaient avoir. Il s'engagea par le couloir qui, longeant en arrière les autres pièces, conduisait à son cabinet de travail, et là, quand il se trouva seul avec Jean, il lui dit :
— " Ce qui se passe?... M. Berthier est venu me voir cet après-midi, •» — c'était le nom du chef de bureau du Grand Comptoir où le pseudo M. de Montboron, l'amant heureux d'Angèle d'Azay, était employé. — «Il accuse ilCntoine d'un faux ! Ah ! mon Jean, quel après-midi j'ai passé, et personne avec qui parler! Personne: Je n'ai rien voulu dire à la maman, avant d'avoir causé avec lui. Elle l'aime tant et elle est si sensible ! Il n'est pas rentré pour dîner. Toi non plus... J' ù cru que je deviendrais fou! Un vol et un faux!... Mais ce n'est pas possible. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai... »
Ainsi la catastrophe que Jean avait si souvent prévue, celle qu'il avait voulu éviter, pour ce qui le concernait, au prix même de son propre bonheur, cette rencontre de son père avec les réalités profondes de leur vie de famille, venait de se produire. Des cinq caractères parmi lesquels Joseph Monneron se mouvait quotidiennement: sa femme, ses trois fils et sa fille, pas un qu'il eût jamais vu dans sa vérité. De tous il souffrirait affreusement, quand l'illusion où il s'enfermait à leur endroit se dissiperait, et voici que, sur l'une de ces cinq personnes, cet optimiste, à demi inconscient, à demi volontaire, avait appris une de ces choses atroces qui, une fois démontrées, ouvrent les yeux aux plus aveugles. Certaines révélations sont, pour tout un milieu, la grille posée sur la page cryptographique. Avant que ce petit morceau de carton découpé eût été mis sur cette ligne, vous ne compreniez pas un des mots qui la composaient. Vous la lisez maintenant et les autres
avec Son fils Antoine faussaire et voleur! Gomment le professeur supporterait-il une pareille révélation sans se demander : «Pourquoi?» Dans les réponses à ce pourquoi, tant d'autres questions étaient enveloppées 1 Jean aperçut, du coup, cette perspective : ce total écroulement du château de chimères où s'abritait la sensibilité trop blessable du fonctionnaire mal marié, mal établi dans l'existence, mal renseigné sur les lois du monde moral et social, et résolu à ne pas reconnaître ses erreurs, pour ne pas désespérer. Une fois de plus, l'instinct du « consolateur » fut de se jeter entre son père et la réalité. Il fit écho à une protestation dont il savait qu'elle avait tort, même sans connaître le détail des charges portées contre Antoine. Tout, pour lui, n'était déjà que trop clair. L'amant d'Angèle d'Azay ne pouvait vivre, comme il vivait, avec ses ressources avouées. Il s'en procurait d'inavouées, autant dire d'inavouables. Les moyens pour avoir de l'argent sans en gagner sont limités : il fallait ou qu'Antoine en reçût de quelqu'un ou qu'il en volât. Le socialiste Riouffol l'avait accusé d'en recevoir, et de sa maîtresse, mais sans preuves. Le chef de son bureau l'accusait d'en avoir volé, et celui-là n'était pas, comme leur cousin l'ouvrier, un envieux et un fanatique. Un homme du caractère et de la position de M. Berthier n'avait certes point parlé au hasard. Cet irréfutable raisonnement s'imposait à l'esprit de Jean, avec une de ces évidences qui devancent la réflexion, ce qui ne l'empêchait pas de dire à son
père, en lui prenant les mains et le forçant de s'asseoir :
— « Mais non. Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas possible! Il y a un malentendu... Tout s'éclairera quand tu auras causé cinq minutes avec Antoine... Je connais mon frère. Il n'a pas commis une pareille action. Il en est incapable... »
— u N'est-ce pas?.. » s écria Joseph Monneron, et il regardait Jean avec une tendresse passionnée, comme s'il eût voulu boire dans les yeux de son fils préféré une suggestion que tout son effort n'arrivait pas à se procurer. « C'est ce que je me répète depuis cette horrible conversation avec M. Berthier. Élevé comme il a été élevé, dans notre intérieur, ou il n'a eu que de bons exemples, avec ta sœur et toi, qu'il voit tous deux tant travailler, près de sa mère, qui n'a de pensées que pour vous, près de moi, à qui tu rendras ce témoignage que je ne vous ai jamais parlé que de Justice, il ne peut pas être devenu un criminel, d'un jour à l'autre? Et pour quel motif? Il est un peu vaniteux, c'est vrai. Il aime la toilette. Mais il gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Sur ses cent cinquante francs par mois, il en donne cinquante à la maman. Il garde les cent autres pour son entretien et ses menues dépenses. C'est une somme! 11 m'a toujours dit qu'il en plaçait une partie, et je les lui ai laissés, tout en le logeant chez nous, à cause de cela, pour qu'il s'habituât à épargner... Tu as raison. Il y a un malentendu.. S'il rentrait seulement! C'est quelque ami qui
l'aura retenu. Il s'amuse sans doute à cette heure. Il est gai... Tu as vu comme il plaisantait ce matin ? Ils sont pourtant vrais, les vers immortels :
... Prima est haec ultio quod, «e Judice, nemo nocens absoivitur...
Aurait-il eu cette gaieté-là, je te le demande, avec le poids d'un faux et d'un vol sur la conscience? Vous avez causé ensemble avant sa sortie. Il ne t'a pas dit où il allait?. . . n
— « Pas le moins du monde, » répondit Jean. La rougeur de ce nouveau mensonge empourpra sa joue et il en eut honte. N'eût-ce pas été une faute pire que d'ajouter aux inquiétudes contre lesquelles son père se débattait avec une souffrance dans la voix, un tremblement dans les mains, et surtout une lueur au fond des prunelles, qui dénonçaient trop le doute intérieur? « Mais enfin, » demanda-t-il, « que t'a dit M. Berthier? Sur quoi fonde-t-il son accusation? Nous la discuterons ensemble. Peut-être, à nous deux, verronsnous tout de suite le point où il s est trompé?... »
— « Ah! » reprit douloureusement le père, « je ne fais que le chercher, ce point, et je ne le trouve pas... Tu venais de sortir, » continua-t-il de l'accent de quelqu'un qui croit revivre physiquement la scène qu'il raconte, tant elle lui est restée présente. Chez ce lettré abstrait qui n'habitait que ses idées, comme avait dit Jean à M. Ferrand, cette soudaine intensité de vision révélait un ébranlement prodigieux, presque un déplacement
momentané de tout le plan de son esprit. « Je continuais mon Orestie. La bonne m'apporte la carte de M. Berthier. Nous ne sommes pas en relations suivies. « Il vient me recommander quelque « élève, >' pensai-je. « Tant mieux si je peux lui « rendre service! Il a toujours été bon pour An- « toine. » Mais, dès son entrée, — il s'était assis là, où tu es, précisément, — je devinai une affaire grave : « J'ai tenu à causer avec vous, monsieur «Monneron, » me dit-il, «avant de faire à mon pré- « sident un rapport qui entraînerait pour votre f« fils les plus terribles conséquences... » Tu me vois, écoutant ces paroles? Je te passe les phrases flatteuses sur son respect pour moi, sur l'honorabilité de notre nom. . . Autant de coups de poignard, étant donné le reste; que voici, bien nettement, avec les termes mêmes dont s'est servi Berthier. Je les ai là, tous, dans l'oreille... Un M. Vincent La Croix, un peintre amateur, très riche, qui est un des clients du bureau G du Grand Comptoir, y arrive hier, mercredi, pour donner un ordre de Bourse. Il traversait Paris et il en profitait pour mettre son portefeuille en état. Il paraît, — M. Berthier parle, — qu'il voyage beaucoup et qu'il laisse les coupons de ses dépôts s'accumuler, sans presque jamais rien placer. Entre parenthèses, Berthier considère ce détail comme très important, tu comprendras pourquoi. Il était midi et demi. Plusieurs des employés, dont Antoine, étaient sortis. M. La Croix demande le chiffre exact de sou crédit disponible, avant de donner
son ordre. M. Berthier prend lui-même le livre du mouvement des comptes courants. Il relève le chiffre de vingt-trois mille francs. M. La Croix s'en étonne. Il croyait son dépôt de vin^<jt-huit mille. Il avait dans sa poche son carnet de chèques. M. Berthier et lui commencent à collationner les sommes inscrites sur les talons et celles inscrites sur le grand-livre. Celui-ci portait, entre autres, la trace d'un chèque de cinq mille francs dont le talon était en blanc dans le carnet. M. La Croix s'était bien aperçu, en se servant de ce carnet, que ce talon se trouvait ainsi sans le chèque attenant. Il n'y avait pas accordé d'importance. Il s'était dit : « J'aurai détaché le chèque avec celui ttde dessus par distraction. » Il avait, à deux ou trois reprises auparavant, constaté et expliqué de même des manques analogues. M. Berthier va rechercher, parmi les pièces comptables conservées au bureau, ce chèque de cinq mille francs. Il était au nom d'un M. de Montboron, qui l'avait versé à une autre banque, le Crédit dépariejnenial, et le Crédit départemental lui-même l'avait fait toucher au bureau C du Grand Comptoir. Or, M. La Croix a déclaré n'avoir jamais même entendu prononcer le nom de M. de Montboron. Il a dû reconnaître que sa signature a été fort habilement imitée, mais tout de même il a prouvé à Berthier, en lui faisant examiner les lettres de très près, que c'était un faux... »
Le malheureux homme s'arrêta dans sa cruelle confidence. Il arrivait à une partie du récit qui lui
IRi L'ETAPE
représeritaitune émotion trop pénible. Deux larmes lui jaillirent des veux. Elles roulèrentsur ses joues amaigries et vieillies par tant de labeur honnête. Ces pleurs de son père, le fils ne les avait jamais vus couler qu'à propos d'événements qui touchaient à de naïves convictions politiques, une fois d'abord, quand il avait onze ans à peine, et que, de Versailles, le professeur l'avait conduit aux funérailles de Victor Hugo; une autre fois, lors des scandales du Panama, quand Barantin avait été accusé d'avoir prévariqué de son mandat. Dans les deux cas, c'était l'idéologue qui avait pleuré, au lieu que ces larmes d'à présent, versées par le père de famille sur le déshonneur possible d un de ses fils, lui sortaient de la chair et du sang, et Jean disait, alors que ce nom de Montboron ne lui permettait plus un moment d hésitation :
— « Mais il n'y a rien là-dedans, mon père, qui accuse Antoine, absolument rien. Que M. La Croix ait oublié son carnet sur sa table et que le premier venu, un domestique, par exemple, ait volé ce chèque; il l'aura rempli ensuite et, pour ne pas le toucher lui-même, il se sera fait ouvrir un compte au Crédit départemental, sous le nom de Montboron. Tout s'explique ainsi... •
— « C'a été la première idée de M. Berthier, « reprit Joseph Monneron. « Il a même prié M. La Croix de faire au préalable une petite enquête parmi ses gens. C'est une mauvaise affaire pour lui, tu comprends, qu'une erreur pareille commise à sou bureau : cinq mille francs payés sur une
sî{jnaf.nre fausse. Il en était si tourmenté qu'une fois seul, il reprit le livre du mouvement des comptes pour examiner de plus près la pagfe consacrée à son client. Tout d'un coup, une singularité le frappe. Suis-moi bien. A deux reprises, un chiffre identique, de douze cents francs une première fois, de trois mille une seconde fois, se trouvait porté au débit et au crédit, à quelques jours de distance. Tu comprends. C'était comme si M. La Croix avait pris, ces deux fois là, une somme, puis l'avait reversée, exactement, à un centime près. Cette coïncidence de chiffres pouvait n'être qu'un hasard. En temps ordinaire, M. Berthier ne l'eût même pas remarquée. Dans la circonstance, elle l'étonné. Il a l'idée de rechercher le bénéficiaire des deux chèques payés ainsi, celui de douze cents et celui de trois mille. Juge de sa surprise. Ces deux chèques portaient le nom de ce M. de Montboron que M La Croix, encore un coup, ne connaît même pas. M. Berthier poursuit son travail. Il a la curiosité de regarder d où venaient les sommes versées au crédit, dont le chiffre l'avait étonné par une correspondance précise avec le chiffre des deux chèques. Il constate qu'elles ont été versées au compte de M. La Croix par les soins du Crédit départemental et sur l'ordre du même Montboron. Une conclusion s'imposait : si le chèque de cinq mille francs, au nom de M, de Montboron, était un faux, les autres étaient des faux aussi. Mais qui pouvait être le faussaire, sinon une personne très au courant des choses du bureau ? En effet, quel
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avait dû être ?on but en compensant ainsi, à si peu de jours de distance, les sommes prises, avec cette exactitude? Évidemment de maintenir le total du dépôt au même chiffre. En résumé, quelqu'un avait emprunté, par deux fois, pour moins d'une semaine, une assez grosse somme, et à qui? au client du bui'eau le plus souvent absent de Paris, le moins habitué à vérifier ses comptes, et quand il le faisait, toujours simplement par le total. Devant ce vol exécuté de la sorte et suivi presque aussitôt de restitution, Berthier se dit : « C'est « un de mes jeunes gens quia fait le coup, et pour « jouer. Il a essayé une seconde fois avec une fc somme plus forte, il a gagné de nouveau et de « nouveau remis l'argent. Il a essayé une troit sième fois avec une somme encore plus forte, et • il a perdu, ou bien le retour inopiné de M. La « Croix a devancé la restitution. » La voilà, l'hypothèse qui expliquait tout. Suis toujours. Ce sont les jeunes gens du bureau qui timbrent les carnets de chèques des clients. Ces carnets sont de vingtcinq et de cinquante chèques. Quoi de plus facile que de détacher un chèque en blanc avant de remettre le carnet au client, qui croira ensuite, comme M. La Croix, à sa propre distraction? D'autre part, ie détour imaginé pour faire entrer et sortir i'argent sans complices, mécaniquement, par une autre banque, sous un faux nom, révélait, je parle encore d'après M. Berthier, un professionnel. Une objection se présentait pourtant : un professionnel ne pouvait pas ignorer que les clients
LE CHEMIN DU CRIME î«1
du Grand Comptoir ont de par devers eux un livret qu'ils remettent, quand il leur plaît, à leur bureau de quartier. On y reporte en détail les opérations de leur débit et de leur crédit. La trace des chèques indûmenttirés et des sommes versées ensuite par compensation devait donc figurer sur le livret de M. La Croix. Un simple regard jeté par lui sur ce livret pouvait lui dénoncer l'irrégularité. Qu'il s'en étonnât et vînt communiquer cet étonnement au bureau, et tout se découvrait. Gomment le faussaire avait-il paré à ce danger? M. Berthier se dit : « Là « est le mot de l'énigme. » Il télégraphie à son client de 1 ui faire tenir son livret, à son domicile privé, pour ne pas donner l'éveil. Il relève soigneusement la page entière du livre des dépôts relative au compte La Croix depuis le premier chèque Montboron. Une fois rentré, et en possession du livret, il collationne soigneusement les deux documents : cette page et ce livret. Il constate que celui-ci ne porte la trace d'aucun des quatre chèques suspects où figurait le nom du soi-disant Montboron, tantôt comme bénéficiaire, tantôt comme verseur. Or, c'est Antoine qui est chargé, depuis six mois, du service de ces livrets. Celui de M. La Croix a été mis à jour par lui, il y a cinq semaines. C'est donc lui qui aurait dû y transcrire la date et le chiffre des quatre chèques. 11 ne l'a pas fait. Décela je ne peux pas douter. J'ai vu le livret de M. La Croix, — M. Berthier me l'a apporté. J'ai vu en regard la copie de la page du grand-livie... Ah! mon Jean, quelle minute j'ai vécue là!... »
— 1 Mon père!» réponditlejeune homme, d'une voix à laquelle le souffle manquait- « Mon pauvre père!... » Un inexprimable mélange de pitié et de vénération remplissait son cœur, et en même temps la terreur de la certitude absolue, irréfutable, l'avait pris à la gorge. Il n'y avait pas jour pour le plus petit doute. Les circonstances concordaient les unes avec les autres d'une façon si serrée que le jeune homme ne trouvait plus en lui de quoi s'associer à la révolte acharnée du père contre l'évidence, et il Técoutait qui, pensant tout haut, implorait une complicité dans son effort pour ne pas accepter un fait trop cruel, lui, l'illusionniste, ennemi des faits :
— " Sur le moment, ma douleur a été trop grande. .Te n'ai pu que remercier M. Berthier. il m'a promis de ne laisser déposer et de ne déposer lui-même aucune plainte avant vingt-quatre heures, et mol, je lui ai promis d'interroger Antoine. Ah! c'est un homme excellent. Tu vois que j'ai raison quand je dis qu'il y a des braves gens, beaucoup de braves gens partout, même dans la finance. Les coquins sont l'exception. Ce qui les rend tels, c'est l'éducation et c'est l'entourage. Voilà pourquoi Antoine ne peut pas être un coquin. Il ne le peut pas... Il y a là une fatalité que je ne comprends point. Mais d'abord, toi qui le connais, qui le vois tous les jours, si affectueux avec sa mère, avec son petit frère, avec nous tous, tu admettrais qu'il serait allé choisir, pour commettre un vol et un faux, ce nom de Montboron,
quand il sait les souvenirs qui s'attachent pour nous à ce charmant endroit?... Rien que cela, c'est la preuve qu'il est innocent. Voyons, tu le sens aussi bien que moi... Et puis, pourquoi l'aurait-il pris, cet argent, du moment qu'il l'a restitué ? Pour jouer ? C'est la supposition de M. Berthier. Je l'admets. Jouer ? Mais où ? Au cale? Quand j'étais à l'Ecole, j'ai connu aussi des camarades qui avaient la manie du jeu. Quand ils perdaient leurs trente ou quarante francs dans la soirée, c'était tout le bout du monde, et il s'agit ici de sommes énormes, de douze cents, de trois mille, de cinq mille francs, des traitements d'agrégés!... Et puis, jouer, dans ces conditions, c'est la perspective, si l'on perd, de ne pouvoir remettre l'argent du compte, et alors c'est l'escroquerie, avec l'arrestation certaine. Et Antoine aurait eu cette bêtise, lui qui est si intelligent, si pratique?... Voyons, on ne se conduit pas comme un fou, et ce serait d'un fou d'avoir employé ce procédé pour se procurer de l'argent dont, encore une fois, il n'a pas besoin... Toutes les apparences sont contre lui, j'en conviens, mais je n'y crois pas. Je ne veux pas y croire... J'étais si fier de ma nombreuse famille ! Pourtant s'il m'était démontré que mon fils, mon aîné, a commis une pareille action, je serais le premier à demander qu'on le juge, qu'on le condamne, d'après toute la rigueur des lois. Mais, au nom de ma longue vie de probité, j'ai bien le droit de réclamer d'autres preuves que des apparences, si acca-
blantes soient-elles. M. Berthier n'a pas voulu aller au Crédit départemental demander des renseignements sur ce Montboron. C'est une question de boutique. Il a peur de nuire à son Grand Comptoir. J'irai, moi, j'y conduirai Antoine. Ces gens verront bien que ce n'est pas lui. Car enfin, as-tu entendu parler d'un crime sans précédents et sans motifs? De précédents, il n'y en a pas, et de motifs, en conçois-tu, réponds, toi qui as été élevé avec lui, comme lui?... »
Combien de temps aurait duré ce monologue, par lequel ce père à l'agonie trompait la fièvre de cette mortelle veillée, à la lueur de la lampe qui, si souvent, l'avait vu se courber sur la table durant de longues soirées, et relever consciencieusement les solécismes ou les contresens dans les copies de ses élèves, — parmi ses livres, auxquels il avait tant de fois demandé l'oubli de la vie, de sa vie, — devant ce fils où il s'était complu à retrouver ses goûts et ses idées, et qui, maintenant, ne pouvait plus qu'incliner la tête en signe d'un assentiment dont sa bouche n'osait pas formuler l'expression?... Un bruit que l'un et l'autre perçut avec le même serrement angoissé du cœur les immobilisa soudain en lace l'un de l'autre, silencieux, et pâles d'émotion. Une porte venait de s'ouvrir, celle de l'entrée. Un pas s'avançait dans le couloir, celui d'Antoine, un peu hésitant, à cause de l'obscurité, et aussi parce qu'il n'avait pas dîné, lui, au restaurant de tempérance fondé par Grémieu- Dax. Il fredonnait à mi-voix, sur un air de
marche hongroise, ressouvenir de l'Exposition, les vers spirituels de Cyrano, alors voisins de leur nouveauté :
Ce sont les Cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux...
Il y avait un constraste tragique entre cette gaîté du jeune homme et la poignante anxiété où l'attendaient son père et son frère. Cette chanson, l'allure décidément trop incertaine du pied, le temps qu'il mit à trouver la porte de sa chambre, — l'équivoque n'était pas permise. Cette rentrée tardive succédait à un repas, prolongé fort joyeusement et terminé plus joyeusement encore chez Mme Angèle d'Azay, d'où il avait fallu déguerpir i^vant minuit, pour laisser la place au protecteur officiel. Jean fit un geste pour demander à son père s'il devait appeler Antoine. Le père inclina la tète en signe d'assentiment, et le frère cadet passa dans le couloir, où il put constater aussitôt avec quelle allégresse le faussaire portait ce « poids sur la conscience » dont avait parlé le professeur, en citant à l'appui, — le métier est une seconde nature, — le classique passage de Juvénal. La lumière échappée du cabinet de travail donnait juste sur la silhouette du jeune homme qui, le chapeau à haute forme un peu en arrière de la tète, le pardessus ouvert, sa somptueuse cravate du matin remise à la diable, mâchonnait un cigare à demi éteint. Il n'était pas assez ivre cependant pour que la venue de son frère au-devant de lui.
à cette heure, ne l'étonnât point, et plus encore l'expression de physionomie que Jean prit involontairement, pour lui dire, à voix basse, mais l'indignation frémissait sous chacun des mots :
— « Papa veut te parler, et tout de suite... » Puis, plus bas encore : « Ah! Faussaire! Il sait tout!... 11
Antoine demeura une seconde comme atterré de cette phrase chargée d'une telle menace. Ses traits se détendirent, puis se contractèrent en une seconde. Du coup, il tut réveillé de sa légère griserie. L'instinct de défense animale, qui se développe chez les criminels avec le crime lui-même, le fit tendre sa taille, redresser sa tête, assurer sa démarche, et il répondit à son frère, avec une insolence agressive :
— » C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Je ne la trouve pas bonne ! »
Tout en prononçant cette phrase d'un ton de défi, il se dirigea quand même vers le cabinet de son père. Il se dégageait de sa personne une atmosphère de mauvais lieu, mélangée d'une acre odeur de tabac et d'un relent de peau d'Espagne, le parfum favori d'Angèle d'Azay. A mesure qu'il entrait dans la lumière, les traces de sa débauche de l'après-midi et de la soirée devenaient plus visibles sur son masque si jeune, où les cernes des yeux creusaient deux taches bleuâtres. La pâleur exsangue des joues et du front dénonçait une lassitude presque accablée, que le sursaut du danger réveillait pourtant. L'éclat volontaire
du regard le disait assez, comme aussi l'acceut presque hautain avec lequel, une fois dans la chambre, et quand son frère eut refermé la porte sur eux trois, il s'adressa à son père :
— a Qu'est-ce que Jean vient de me dire? Que tu as à me parler? Me voici. «
— « Oui, j'ai à te parler, » commença le professeur. « J'ai reçu aujourd'hui la visite de M. Berthier. Ce nom ne te fait pas deviner ce dont il s'agit?... »
— « Absolument pas, » répondit Antoine. Son visage s'était figé dans une arrogance attentive qui eût crié la faute pour tout autre, mais pas pour l'homme, si naïf malgré ses cheveux gris, à qui l'effronté garçon parlait ainsi. Et puis, Joseph Monneron n'aurait pas été le dormeur éveillé qui, à cinquante ans passés, ignorait tout des dessous réels de la vie, il était père. Les énergies les plus intimes de sa sensibilité appelaient, imploraient une preuve de l'innocence de son enfant. Il voulut la trouver, cette preuve, dans cette dénégation si catégorique. Il regarda Jean, comme pour lui dire : «Tu vois bien... » Et, tout haut, se retournant vers Antoine et insistant encore :
— « Tu n'as vraiment rien à te reprocher dans ton service à ton bureau? »
— « Rien que je sache, » répliqua le jeune homme, avec la même désinvolture, et il eut l'impudence d'ajouter : « Je m'étonne beaucoup que M. Berthier, s'il avait quelque observation à me faire, ne me l'ait pas faite à moi-même, et qu'il
soit venu t'ennnver de pareilles misères. Le moindre tact le lui défendait... »
— « Tu ne lui en voudras plus, « reprit Joseph Monneron, « quand tu sauras combien la chose est grave. » Il plaidait déjà les circonstances atténuantes... pour l'accusateur! Combien Jean, témoin lucide et muet de cet aveuglement d'une part, de ce cynisme de l'autre, aurait voulu pouvoir dire à cet honnête homme : « Mais regarde donc ces yeux de bête chassée et qui guette l'attaque! Regarde ces traits dont la brutalité sensuelle est si évidente à cette minute! Écoute ce souffle qui manque au menteur, malgré son audace! Sa gorge est serrée, ses mains se crispent. Pardonne-lui, mais ose penser la vérité!... " Et lui-même se faisait le complice de cette illusion en se taisant. Il écoutait son père raconter maintenant au faussaire, qui les savait mieux que lui, les détails savants de sa propre escroquerie : la fabrication successive des trois chèques Montboron, et le procédé employé les deux premières fois pour réparer le vol : cette restitution au compte La Croix des sommes soutirées ainsi. Il lui apprenait le reste, qu'Antoine écoutait sans en perdre une svllalie. C'était une chance inouïe qu'il fût averti de la sorte! Le père disait l'arrivée inopinée de M. La Croix, la constatation d'un déficit de cinq mille francs à son crédit, l'enquête de M. Berthier, ses hypothèses, — la découverte enfin du terrible et indéniable indice, cette différence entre le livre des comptes
de chèques tenu au bureau et le livret de ]\T. La Croix que lui-même, Antoine, avait été chargé de mettre au courant. A mesure que le professeur parlait, la force de l'évidence s'imposait à lui, malgré tout. La fièvre du doute, suspendue un moment par Tattitude résolue du coupable, lui brûlait de nouveau le cœur. Le même accent douloureux, — plus douloureux encore, — qu'il avait eu pour raconter à Jean l'horrible révélation, frémissait dans sa voix, et ce fut sur un cri déchirant qu'il acheva cet acte d'accusation, dressé par un autre, dont il venait de se faire la rapporteur, sans vouloir y croire :
— « Tu sais l'affreux soupçon qui pèse sur toi, maintenant. Ah! prouve-moi que tu n'as pas fait cela, mon enfant, prouve-le-moi... »
— " Rien de plus facile, » répondit Antoine, qui s'était, durant ce discours, comme ramassé en lui-même. Pas un muscle de son visage n'avait tressailli. Pour la première fois, Jean, qui le regardait écouter son père, mesura le ravage déjà fait, dans cette ànie gâtée, par le venin de la luxure et celui de la vanité. La simple et touchante souffrance de ce père qui lui montrait une si aveugle tendresse n'éveillait pas un écho chez le faussaire. Il n'avait de pensée, — Jean lisait cela distinctement dans l'arrière-fond de ses prunelles si froidement réfléchies à cette seconde, — que pour le danger où il se trouvait pris. Il venait d'imaginer un moyen de gagner du temps, avec cette rapidité de conception propre au tempéra-
ment criminel. (Ainsi s'explique, par cette surprenante instantanéité dans le projet, comment le débauché se change si vite en voleur, pour peu que l'occasion l'y pousse, et le voleur en assassin.) Il n'y a pour un homme acculé devant des faits si implacablement positifs que deux attitudes : le prendre de très haut et s'indigner, — hausser les épaules et jouer l'indifférence. Le professeur parlait encore qu'Antoine s'était déjà rangé à ce second parti, qui s'accordait au nouveau mensonge, surgi soudain dans son esprit: « Oui, » répéta-t-il, a rien de plus facile... Et, quoi que tu en dises, je ne peux pas ne pas en vouloir à M. Berthier, quand je pense qu'avec deux mots j'aurais réduit cette accusation à néant... Il est parfaitement vrai que j'ai été chargé de mettre le livret de M. La Croix au courant. Mais nous ne racontons pas à M. Berthier notre petite cuisme, et, lorsqu'il est enfermé dans sa pièce à lui, au fond, il ne nous voit pas. Pour aller plus vite, quand un de nous fait une copie de ce genre, un des collègues la lui dicte, à charge de revanche. Quand j'ai reporté le compte de M. La Croix sur son livret, j'ai procédé ainsi. Mon voisin de bureau relevait les chiffres, il me les disait et je les écrivais. Voilà ce que j'aurais expliqué à M. Berthier, s'il m'avait parlé, à moi... Je le lui exphquerai demain... Sois tranquille, je serai poli. Mais tu ne m'empêcheras pas de lui dire qu'il a manqué de tact, je le répète. Cela ne m'étonne pas ti ailleurs de ce gros éléphant... Voilà la vérité, mon
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père, je t'en donne ma parole. Me crois-tu? » — « Oui, je te crois, » dit le père, « je te crois... 1) Et, interpellant son fils cadet, cette fois : (i Mon Jean, comment n'y avons-nous pas pensé? C'était si simple ! Mais quel poids de moins ici ! ... » Et il mit la main sur sa poitrine. . . « Un Monneron faussaire, un Monneron voleur, je te l'ai dit tout de suite, » il s'adressait toujours à Jean, « ce n'était pas possible... Tu vois, mon ami, « il parlait à Antoine maintenant, et l'universitaire habitué à régenter des écoliers du haut de la chaire reparaissait dans cette mercuriale si étrangement appliquée : « Tu vois qu'il faut toujours être correct dans les plus petits devoirs... Car enfin, au lieu de t'interroger, comme tu l'aurais voulu, ou de venir ici, comme il l'a préféré, M. Berthier pouvait aller porter le livret falsifié à la justice. Te vois-tu arrêté, notre nom mis dans les journaux peut-être? Tu te serais justifié aussitôt, mais il y aurait eu un scandale, surtout par le temps qui court, et avec cette presse infâme qui cherche à frapper la République dans tous ses fonctionnaires, et qui n'a pas reculé devant l'honneur d'un Barantin... Et puis, ta mère et ta sœur, quelles émotions affreuses elles auraient eues, elles SI sensibles! Enfin, tu n'es pas coupable. Je sais que tu n'es pas coupable. Que cela me fait du bien de le saveir! Mais le camarade qui. t'a dicté ce compte dans ces conditions-là, si ce n est pas une distraction, — et l'erreur répétée ne peut pas être une distraction, — quelle infamie !.. 'i^e
me dis pas son nom, j'aime mieux ne pas l'apprendre. Ne le dis à personne. Tu dois lui laisser la possibilité de réparer sa faute, s'il s'en repent. Celui qui doit l'apprendre, ce nom, et tout de suite, c'est M. Bertliier. 31 faut que dès demain matin, à la première heure, tu sois chez lui. Tu ne dois pas rester un jour de plus sous une pareille inculpation... Ah! Je suis trop heureux, trop heureux ! Mon fils, viens m'embrasser... »
— « Et tu l'as laissé te montrer cette affection!... w disait Jean à Antoine, un quart d'heure plus tard. Le père, épuisé des émotions de cette journée, s'était retiré. Les deux frères, demeurés seuls, étaient sortis de la bibliothèque, et le cadet avait, comme le matin, après le déjeuner, suivi l'aîné dans sa chambre. Ce n'était plus avec cet obscur et incertain pressentiment qui devinait derrière le luxe et les habitudes d'Antoine un redoutable inconnu. C'était avec la certitude révoltée d'un honnête homme. Cette accolade donnée par le père abusé à l'enfant indigne achevait de mettre le jeune homme hors de lui. Il s'était tû, toujours paralysé par cette piétié filiale à laquelle il ne se pardonnait pas de céder, — quand son père n'était pas là. Lui présent, il le sentait trop sentir. Cette fois encore, il n'avait pas pu lui porter un certain coup. Maintenant que son frère et lui se retrouvaient en tète à tète, il ne lui restait que l'horicur d'avoir as-
sistë, sans protester, comme un complice, à cette abominable dérision du plus tendre cœur et du plus généreux. La crédulité du professeur était celle du juste qui, n'ayant jamais trompé, se trouve désarmé contre certains mensonges. On n'en sourit pas quand cette crédulité s'appuie sur un demi-siècle d'honneur, quand cette conBance est le terme dernier d'une carrière qui, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse commençante, n'a jamais soupçonné le mal, parce qu'elle ne l'a jamais ni fait ni pensé. Que Joseph Monneron eût du premier coup accepté l'explication de son 61s, et avec ce frémissement passionné, c'était un signe, après tant d'autres, de cette absolue bonne foi qui lui .avait fait admettre comme vraies toutes les idées de son époque et de sa classe, très chimériquement, mais d'une manière très désintéressée. Et que son fils aîné, qui le savait si ingénu mais si noble, n'eût pas éprouvé un sursaut de honte; qu'à cet appel : «Viens m'embrasser, » il n'eût pas répondu par un aveu de sa faute, c'était, dans l'ordre du sentiment, un crime pire que le faux et que le vol. Aussi toute l'indignation d'un croyant contre un sacrilège perçait-elle dans la voix de Jean, tandis qu'il continuait : « C'est une infamie! tu m'entends, une infamie!... N'essaie pas de nier avec moi. C'est toi qui as fabriqué les trois chèques, toi qui as rendu l'argent, les deux fois, pour que l'éveil ne fût pas donné; toi, oui, toi tout seul qui as falsifié le livret ! Je te le répète, ne me pas... Veux-tu des preuves?
Ce nom de xMontboiou, qui figure sur ces chèques, c'est celui que tu prends dans le monde ignoble où tu vis. Cette femme, dont tu m'as montré le portrait, elle s'appelle Anjjèle d'Azay. Ah! un représentant de la noble famille des Montboron ne peut pas vivre comme un pleutre ! Il lui faut de l'argent pour tenir ce personnage, de l'argent pour ses nippes, de l'argent pour sa gueuse, et tu n'as rien trouvé de mieux que de fabriquer des faux et de voler. Je t'aurais confondu d'un mot, si j'avais voulu. Je n'ai pas parlé, à cause du père, et parce que j'ai vu sa souffrance; mais je veux t'avoir dit que, moi Jean, ton frère, je ne suis pas ta dupe. Ah! malheureux! malheureux !... »>
— « Eh bien! oui, c'est moi qui ai fabriqué les trois chèques, « répondit Antoine, en opposant à la violente sortie de son cadet ce calme outrageant qu'il avait toujours eu l'art de prendre, chaque fois que Jean s'était permis une critique de ses laçons d'être, depuis ces dernières années. Il jugeait inutile de nier en effet, du moment que l'autre connaissait son nom de guerre et celui de sa maîtresse. — Mais comment? — Il répéta : « Oui, c'est moi. Et après? J'ai déjà rendu l'argent des deux premiers. Demain je rendrai l'argent du troisième- Puisque tu as la jolie habitude d'espionner, tu pourras te renseigner auprès de tes mouchards. A qui aurai-je fait l'ombre d'un tort, je te le demande? J'ai eu l'oceasion d'entreprendre trois petites opérations de Bourse, absolu-
ment sûres. Pour cela, j'avais besoin d'une avance. J'étais certain de pouvoir, à bref délai, la res tituer. J'ai pu ne pas être correct dans ma manière de me procurer mes mises de fond. C'est une légèreté, voilà tout, et, si tu étais au courant de la psychologie des gens d'affaires, » — une ironie passa dans son accent pour se moquer du vocabulaire habituel à Jean, — « tu saurais que ces virements-là sont quotidiens, sous une forme ou sous une autre. Celui-là n'aura nui qu'à moi, et j'en serai assez puni, puisqu'il me faudra avoir demain, avec cette brute de Berthier, une scène très désobligeante. Quant à ce nom de Montboron, je te trouve étonnant rî * me le reprocher, dans la même phrase où tu qualifies d'ignobles les personnes parmi lesquelles il me plaît de vivre ! Tu devrais, ce me semble, me féliciter de ne pas compromettre en mauvaise société celui de Monneron. Je ne te trouve pas moins étonnant de blâmer mon attitude, tout à l'heure, vis-à-vis du père, quand j'ai simplement agi comme toi. Le pauvre homme se serait mis martel en tête pour une irrégularité d'écritures dont j'aurai effacé demain matin jusqu'à la dernière trace. Si Berthier, encore un coup, m'avait parlé, à moi, au lieu de faire tant d'embarras, il n'y aurait même rien eu à effacer : je remettais l'argent aussitôt. Je l'ai là. Le compte La Croix se trouvait parfaitement en règle. Financièrement, il l'a toujours été. Mais oui. D'après les règles du Grand Comptoir, un dépositaire n'a pas le droit
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de disposer à vue de plus de quinze mille francs. Pour un prélèvement .supérieur, il doit aviser le bureau deux jours à Tavance. Que M. La Croix eût lancé cet avis, je l'aurais su forcément, puisque ces affaires-là passent par mes mains. J'aurais rétabli le dépôt en état, tout de suite. II n'y a vraiment pas lieu de nous sortir des phrases du genre de celles dont tu viens de me gratifier, et dont je ne t'en veux pas, d'ailleurs. Elles prouvent que tu es un vrai Monneron; et puis, elles sont bonnes chez un socialiste, qui prétend ne pas croire à la propriété!... »
— « Et les faux?... » s'écria Jean, que l'outrageante inconscience de son frère finissait d exaspérer. « Oui, les faux? Car enfin, tu aurais rendu les derniers cinq mille francs comme tu as rendu le reste, tu n'en aurais pas moins matériellement commis trois faux. Que dis-je? Cinq, en comptant ceux que représentent les deux chèques de retour signés du nom de Montboron, qui n'est pas le tien. Et, dans ton aberration, tu ne semblés pas te douter que d'avoir contrefait la signature d'un autre sur des effets de commerce, cela mène au bagne... Et puis, si tu l'avais perdu, cet argent? Si tes opérations n'avaient pas réussi? N'allons pas si loin. Demain, quand lu iras verser la somme chez M. Berthier, s'il te dénonçait à la justice, rien que pour avoir falsifié les livres de comptes que tu étais chargé de tenir? Car c'est un faux encore, un faux en écritures commerciales, etcela mène au bagne aussi, entends-tu, au bagne!... ».
— a M. Berthier ne me dénoncera pas, » interrompit vivement Antoine. «Une peut pas le faire. Il perdrait sa place. Il est responsable de son bureau... Quant aux opérations, elles étaient sûres, faudra-t-il que je te le répète vingt fois? sûres, comme il est sûr que nous voilà. J'ai pris un moyen incorrect, je te l'ai dit aussi. Je n'en avais pas le choix... J'aurais à faire ce que j'ai fait, je le referais. Je ne suis pas comme lui, moi », et il désigna du doigt une photographie de Joseph Monneron sur le mur, « ni comme toi. Je ne suis pas une belle âme, et je ne me paye pas de mots. J'en ai assez d'être dans la société comme ces malheureux à la porte des grands restaurants, qui hument les odeurs de la cuisine que les autres mangent. Je veux être de ces autres, moi ; entrer dans la salle, moi; m'asseoir à la table, moi; avoir ma part, moi, des bons plats qui mijotent dans les sous-sols. Depuis que j'ai des oreilles pour entendre, on ne me parle que de démocratie, d'égalité, du droit de tous à tout. Puis, quand il s'agit de la pratique, cette égalité se ramène au sale petite morceau de papier déposé dans l'urne. Papa me l'a encore servie ce matin, cette calembredaine. Tu en es témoin. Moi, je me fiche du petit papier! Je suis un jouisseur et un arriviste tout simplement, et j'arriverai, comme je pourrai, mais j'arriverai... Notre éducation n'a eu que ça de bon : nos cervelles ne sont pas farcies d'un las de sornettes, notamment sur l'autre vie. ISo us savons qu'il n'y en a qu'une,
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celle-ci. Tl te plaît, à toi, de te la gâcher, cette unique vie, en fréquentant les raseurs de ta Tolstoï. Moi, je la veux courte et bonne, suivant une formule qui me convient absolument. Tu comprends donc bien que ce n'est pas ces sept petites lettres à écrire au bas d'un chiffon de papier : L. A. G. R. O. I. X, qui ont pu me faire hésiter beaucoup, quand il s'agissait de me tirer de la panade. Je t'ai vidé là le fond de mon sac. Conclus-en ce que tu voudras, mais ne m'embête plus de morale. Je mène mon auto à ma façon. J'ai accroché. Tant pis pour moi. Je me décrocherai, sois tranquille, et, sur ce, bonne nuit... y>
Il tendait la main à son frère. Celui-ci mit la sienne dans sa poche, en secouant la tête, et répondit brutalement :
— " Non. »
— « Non "? répliqua Antoine, «à ton aise, mais je te prie de me laisser me reposer, parce que je suis un peu fatigué... »
— « Tu sais que tout ce que tu viens de me dire est abominable, n reprit Jean, « et que, si tu penses vraiment de la sorte, tu n'es qu'un coquin, un abject coquin. »
— « Je t'ai prévenu que je n'aimais pas à être embêté de morale, n répondit l'autre que la colère gagnait, malgré son flegme. Ses yeux dardèrent un mauvais regard, et il ajouta : « Vois comme je suis plus généreux que toi. Je ne te reprocherai rien le jour où tu iras tendre ta langue au bon
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Dieu, f]nns quelque église, pour épouser une catholique qui ait un petit magot, Mlle Ferrand, par exemple. Tu seras peut-être trop heureux alors de me trouver entre le père et toi. Sois tranquille, je m'y mettrai. Je suis bon diable. J'arrangerai tes affaires. En attendant, encore bonsoir... »
Comment ce dangereux garçon, et qui semblait si absorbé par son plaisir, avait-il surpris le secret du cœur de son frère? Jean ne se le demanda même pas, tant il demeura confondu de cette brutale allusion à son délicat et tendre roman. Pareil à tous les amoureux, il avait suivi son rêve, depuis qu'il s'intéiessait à Brigitte, sans prendre garde qu'il était observé. Par qui? Par Crémieu- Dax d'abord. Le fondateur de l'/J/zî'on To/i/oi' avait rencontré Antoine un jour et lui avait tout naturellement demandé, avec l'esprit d'inquisition qui lui était habituel, quand il s'agissait de l'avenir de son œuvre : « Que devient ton frère? Tu n'as pas remarqué qu'il s'occupe beaucoup de questions religieuses? J'ai peur d'une influence cléricale. Tu n'as pas une idée là-dessus?... » Antoine avait lui-même interrogé leur sœur : « Crémieu- Dax m'a l'air de croire que Jean va se faire catholique. Est-ce possible?... » — « Je crois surtout qu il est amoureux, » avait répondu Julie. « Je l'ai rencontré au Luxembourg avec son ancien professeur, M. Ferrand, et sa fille. Il lui faisait des yeux! Et, comme Brigitte est une petite bigote... » Là-dessus encore, Antoine avait fureté
dans la chambre de Jean. — Il avait ose parler de " mouchards >• à son frère ! En réalité, c'était lui qui avait toujours eu cet instinct de l'espionnage, une des caractéristiques les plus indestructibles de la nature paysanne, quand elle reste brutale et sournoise. Il avait ainsi trouvé les initiales B. F. tracées des vingtaines de fois, distraitement, sur les pages du buvard dont se servait Jean. Il ne lui en avait pas fallu davantage pour conclure qu'en effet son frère aimait Mlle Ferrand. Dans les conversations de la table de famille, Joseph Monneron mentionnait souvent son ancien camarade d'École Normale, auquel il pensait sans cesse, avec un curieux mélange de respect et d'aversion, de défiance, et, il faut tout dire, de vague jalousie à cause de son indépendance d'argent. Presque toujours la femme du professeur formulait tout haut et grossièrement ce qui restait à demi inconscient dans son mari, et elle ajoutait une aigre narole : « Ah! ce Ferrand! Il n'a pas besoin de donner des leçons, lui, il est riche, pardi!,.. » ou encore : « Péchère! Si tu avais eu de la fortune comme ce Ferrand, pauvre cher homme!... » — « Tiens, i> s'était dit Antoine, « cette sainte nitouclie de Jean est en train défaire cette petite et sa dot... » Salissante interprétation, dont il venait de se servir contre les justes mépris de son frère, comme d'une arme trop sûre, car celui-ci ne répondit rien. Il esquissa un geste de pénible surprise, sa bouche s'ouvrit pour protester contre un injurieux soupçon, l'uis, secouant sa tête, comme
quelqu'un qui s'interdit à lui-même une discuiîsion dégradante, il sortit de la chambre, sans regarder l'insulteur.
Il avait à peine passé le seuil de la porte, que le visage d'Antoine, tout à l'heure tendu dans l'orgueil et le défi, s'altéra jusqu'à se décomposer. La terreur de l'homme qui se sent perdu était peinte sur ses traits hagards, dans ses prunelles fixes, dans l'affaissement de tout son corps, écroulé soudain sur une des chaises. La mince lueur de l'unique bougie sculptait par plans livides ce masque où se lisait maintenant la vérité qu'il avait cachée à son frère, comme à son père, quoique avec un autre mensonge. Il n'avait pas plus employé l'argent des trois chèques à des opérations de Bourse qu'il n'avait mis au courant le livret La Croix sous la dictée d'un camarade. Le chef de bureau, celui qu'il appelait, avec une désinvolture digne de sa gentiihommerie : « ce gros éléphant, » avait deviné juste. Antoine s'était fait ouvrir un compte au Crédit départemental, société peu scrupuleuse, sous un faux nom et avec une fausse adresse, puis il avait fabriqué le premier chèque, celui de douze cents francs, dans l'idée déjouer, soit aux courses, soit dans un tripot, où un des aigrefins rencontrés chez Angèle d'Azay l'avait introduit. Il avait joué, et aux courses, et dans le tripot. Il avait gagné, en bloc, une somme, énorme pour lui : neuf mille francs. Il avait reversé au compte La Croix les soixante
louis de sa mise. Les sept mille huit cents francs du gain avaient vite filé, entre des cadeaux à sa maîtresse, des soupers en sa compagnie, et d'autres séances de jeu, moins heureuses. Encouragé par son premier succès, il avait récidivé et fabriqué le chèque de trois mille francs. Derechef la chance lui avait été favorable. Il avait gagné, dans la semaine, près de quinze mille francs. Il avait de nouveau restitué la mise, et, averti par la précédente expérience, il avait eu la sagesse de ne plus jouer, une fois ce chiffre atteint. Mais voilà. Pour une fille du train de Mme d'Azay, douze billets de mille francs à brouter, c'était une poignée d'herbe pour un des chevaux de race sur lesquels le pseudo-fils de famille avait parié. Et l'employé du Grand Comptoir; qui se donnait à sa maîtresse comme un jeune homme riche, venu d'un castel du Péngord au pays Latin, pour y faire gaîment son droit, — il louait, vu la circonstance, et toujours sous le nom de Montboron, une chambre dans un hôtel du Quartier, — avait dû recommencer à décalquer à la vitre sur un troisième chèque les sept petites lettres dont il avait parlé cavalièrement à son frère. Il s'était, cette fois, pour avoir de quoi miser davantage, procuré cinq mille francs. A travers ses entraînements, il restait bien le petit-fils du patient cultivateur de Quintenas, car, la somme étant plus grosse, il l'avait divisée. Il avait eu la prudence de jouer une partie de cet argent, et aux courses seulement, ayant constaté qu'au tripot il perdait sans cesse.
et soupçonnant la tricherie. La chance avait été incertaine. Il avait gagné, puis perdu, perdu, puis gagné, jamais assez pour restituer intégralement la somme empruntée. Brer, au moment du retour imprévu de M. La Croix, il ne lui restait plus que sept cents francs environ sur les cinq mille. Il ne s'en était pas inquiété outre mesure. L'habitude au Grand Comptoir était d'arrêter les comptes courants tous les 31 décembre, sauf demande personnelle du client. Antoine Monneron avait donc calculé que M. La Croix, selon toute vraisemblance, ne s'inquiéterait pas du chiffre de son dépôt avant cette date. Le faussaire avait deux mois pour faire rendre à ces sept cents francs quelques mille autres. Sur quoi, il avait continué sa vie en partie double : petit employé de banque tout le jour, et jeune noble de province en fête à Paris le soir; — fils laborieux d'un modeste professeur, rue Claude-Bernard, et, rue de Longchamp, où habitait Angèle d'Azay, amant préféré d'une fille élégante. Il avait du, pour dissimulera cette créature l'emploi réel de ses journées, où il n'avait de libre qu une heure, de temps à autre, déployer des ruses d'Apache. Il avait été aidé par la commodité que l'indépendance des après-midi représente pour les femmes de la haute galanterie, toujours plus ou moins liées avec quelque entremetteuse. De ces coulisses du grand luxe de sa maîtresse, il ne se doutait pas. Mais il y a, dans le mystère et le danger, de si puissantes excitations pour la sensualité, que sa fantaisie pour cette maî-
tresse, faite d*abord de vanité, avait pris, dopitis ses vols et ses faux, une âcreté de passion. C'était au point qu'il avait déjà médité, toute la semaine, d'essayer, sur un autre dépôt, la même opération qui lui avait réussi jusqu'alors sur le dépôt La Croix, et voici que la découverte de M. Berthier le frappait dans cette sécurité si précaire, mais où il s'exaltait d'espérance, comme iin coup de foudre. Tout s'écroulait autour de lui. Quoique, à l'instant même, il eût affecté d'en sourire, la phrase menaçante qu'avait prononcée son frère sur les conséquences judiciaires de ses actes l'avait glacé jusque dans la moelle de ses os. Il s'en rendait bien con.pte : même s'il trouvait le moyen de rendre les cinq mille francs qui manquaient au crédit de M. La Croix, il restait à la merci du bon vouloir de M. Berthier. S'il ne les rendait pas, l'affaire était claire : c'était la cour d'assises et les travaux forcés.
— « Sept cents francs, » finit-il par dire à haute voix, et il répéta : «sept cents francs... Il faut en trouver quatre mille trois cents autres, et d'ici à demain matin. Mais où? Mais où?... »
Une première voie de salut s'offrit aussitôt à sa pensée. On l'a remarqué déjà, et c'est même le trait de sa nature qui lui avait, sans frein religieux et sans appui de milieu, rendu Paris très redoutable, Antoine avait une sensibilité profondément, violemment plébéienne, autant dire un animalisme vuljjaire, mais vigoureux, de ses facultés. Son imagination était toute positive
et toute concrète. Acculé dans une impasse, il se représenta d'abord physiquement, et dans leur décor familier, les personnes qui pouvaient l'aider, et, en première ligne, sa maîtresse. Dans l'éclair d'une demi-hallucination intérieure, il revit l'appartement de la rue de Longchamp et la chambre à coucher d'Angèle, tendue de mousseline plissée. Il se revit lui-même, tout à l'heure, se rhabillant pour rentrer chez son père, et elle, au dernier moment, sautant du lit aux draps de soie molle et le reconduisant jusqu'au seuil : son délicieux corps se dessinait dans un peignoir de souple surah mauve, comme ruisselant de dentelles et de flots de rubans ; ses pieds, veinés d'azur et nus, jouaient dans des mules de cuir blanc doublées de cygne ; ses cheveux blonds tout crêpelés flottaient sur ses épaules; ses yeux bleus, passés au khôl, se noyaient de la langueur de leur tendre folie d'amour. Il sentait encore sur sa bouche la brûlure de ces lèvres rouges et la fraîcheur mouillée de ces jolies dents. Il respirait l'arôme entêtant dont le grain si fin de cette chair de courtisane était comme pétri, et qu'il retrouvait épars sur ses mains et sur ses vêtements. A côté de cette chambre où les bruits des ébats les plus passionnés s'étouffaient entre le tapis havane et les épais rideaux bleus et roses, s'ouvrait le cabinet de toilette. Il se peignit aussi dans l'imagination d'Antoine, avec les bibelots d'argent ciselé, sur la table à coiffer, et, parmi eux, la coupe de cristal et d'or où Angèle rangeait ses bijoux.
quand elle se dévêtait hâtivement, comme ce soir, en rentrant du restaurant. Elle avait ôté de son cou, entre deux baisers, le fil de ses grosses perles dont elle lui avait dit, en les soupesant : « Si j'en avais seulement trois rangs comme cela ! « Ce fil de perles reposait là, à cette minute même... Antoine en aperçut l'orient, en pensée, aussi distinctement que s'il eût été dans la pièce... S'il y eût été?... Il ne dépendait que de lui d'y être. Machinalement il prit dans la poche de son gilet une petite clef suspendue à une des deux extrémités de sa chaîne de montre. Cette clef, Angèle d'Azay la lui avait donnée, quelques semaines auparavant, pour qu'il pût venir l'attendre chez elle, même quand la femme de chambre n'était pas là. Si pourtant, avec cette clef, il allait rue de Longchamp, à cette minute même? Angèle était certainement seule. L'amant riche qui l'entretenait, et à qui l'ami de cœur avait cédé la place, était un homme marié et qui arrivait chez elle, quand il y venait, le soir, vers les onze heures et demie, après le théâtre, pour en repartir vers une heure du matin. La pendule maïquait exactement minuit quarante-neuf. Le temps de gagner la rue de Longchamp, il serait une heure un quart. Antoine passerait en donnant un nom quelconque au concierge qui dormirait. Il entrerait dans l'appartement. Angèle dormirait aussi . Il prendrait le fil de perles. Il serait sauvé!... Et si elle se réveillait?... Une seconde, le jeune homme aux abois eut dans les prunelles cet éclaii' homicide qui a passé dans les
yeux de tant d'aventuriers en train d'exécuter ce qu'il était, lui, en train seulement de concevoir à un vol de bijoux chez une femme galante. Mais ii était trop jeune encore, trop vibrant aussi des voluptés goûtées avec elle pour que tout son être ne se rejetât pas en arrière, devant l'horrible hypothèse d'être surpris par elle et de... Non, non, il l'éveillerait lui-même. Il lui dirait son malheur. Pourquoi non? Elle l'aimait, elle aussi. Que de preuves elle lui en avait données, depuis le jour où, six mois auparavant, ils s'étaient rencontrés à Longchamp, elle seule dans sa victoria, lui à pied, et tout d'un coup il avait remarqué qu'elle le regardait. Dans son instinct de joli garçon, il avait bien deviné qu'il l'intéressait d'une manière extraordinaire, et il avait eu l'audace de 1 aborder. C'était là, sur place, qu'il s'était, par une vanité aussi puérile que naturelle, annexé la fantasmagorique vicomte de Montboron. Le reste avait suivi, à travers quels épisodes délicieux de sentimentalisme libertin, et qui démontraient que sa jeunesse et sa passion avaient parlé à tout le moins aux sens de la fille! Qui sait? Si elle apprenait la vérité, ne serait-elle pas touchée de le voir pris dans une crise aussi tragique, et cela, par amour pour elle? Cinq raille francs, qu'était cette misère pour une personne à qui l'amant en titre donnait soixante mille francs par an, — cinq mille francs par mois, juste le chiffre dont Antoine avait besoin? On était au 1*' novembre, Angèle avait dii recevoir cette somme, le matin
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même... L'amant de cœur se figura soudain cette scène de confession humiliante avec une netteté qui lui en fit trop sentir l'amertume, et son orgueil se révolta là contre.
— n Non, non,... » se dit-il de nouveau. Sa réaction intérieure fut si violente qu'il se leva, et il commença de marcher dans sa chambre de long en large, à la façon d'une béte encagée, qui cherche une issue. « Non. Pas cela. Du moins, pas avant d'avoir frappé ailleurs. Mais où?... »
Mais où?... Il avait beau la tourner et la retourner, la cruelle question, aucune réponse n'en sortait qui lui montrât l'issue possible. Vingt projets défilèrent successivement devant son esprit : aller chez M. La Croix, tout lui confesser et obteuir qu'il ne portât pas plainte? — Et si celui-ci le faisait arrêter sur le coup?... Supplier M. Berthier de lui accorder un crédit de vingt-quatre heures? — Et dans vingt-quatre heures, serait-il plus avancé?... Aller au tripot, dès cette nuit, avec ses sept cents francs? — On le dévaliserait... Porter, dès la première heure, ses petits bijoux de jeune homme au Mont-de-piété et ceux de sa mère avec? — Le tout ensemble ne vaudrait jamais cinq mille francs!... A travers ces allées et venues de ses idées, il n'était occupé que de lui-même. Nul remords ne se mélangeait à cette sèche et duie anxiété. Il avait oublié le spectacle de douleur que lui avait donné son père, et il ne pensait pas davantage au chagrin qu'éprouverait cette mère. Cet égoïsme féroce était, comme l'irréalisme de Joseph Mouneron, comme i'incej-
titude maladive de Jean, un résultat logique. Le déracinement et l'absence de maturation, vices d'origine de cette famille, l'avaient produit, ainsi que le reste. N'ayant pu s'attacher vraiment à aucun lieu, se façonner à aucune coutume, dans les provinces disparates que l'existence nomade du fonctionnaire avait traversées, le fils aux brutaux appétits ne s'était pas senti davantage partie intégrante d'un groupe compact, dans ses relations avec les siens. Son père lui était apparu trop vite comme un homme à côté. L'instinct positif qui était en lui, et qu'il tenait surtout du grand-père Granier, le rentier interlope de Nice, mi-courtier, mi-contrebandier, l'avait vite éclairé sur l'incapacité pratique de l'universitaire, surtout depuis l'arrivée à Paris. Le jeune homme avait découvert cette ville tout seul, sans y être initié par les siens. On sait déjà en quoi avait consisté cette découverte. Elle s'était accompagnée d'un détachement de plus en plus marqué, vis-à-vis de son père et de sa mère, qui lui donnaient l'impression de deux infirmes sociaux, tant il les voyait désorientés dans ce milieu, parmi des relations incohérentes, tandis que lui-même s'adaptait au Paris du plaisir, avec une effrayante facilité, par ses côtés les plus bas, et avec cette fougue presque ingouvernable, naturelle au sang paysan. Le paysan n'est pas habitué à se modérer. Il est dressé à se priver. Les deux termes ne sont pas synonymes. Il peut être avare, il est rarement économe. Sa sensibilité n'est pas dirigée et distribuée. EU'" est
comprimée. De là ces violences de déchaînement qui se manitestent cliez les simples, à la moindre occasion, par des brutalités de grosses débauches, et, chez les quarts de bourgeois, comme était celui-ci, par lintempérance déchaînée du désir. Ce ne sont pas des théories abstraites, du genre de celles où le professeur rationaliste faisait tenir la morale, qui refrènent un certain élan d'appétits. Antoine l'avait prouvé déjà en commettant, sitôt tenté, des fautes qui semblent, à première vue, comporter un long apprentissage du mal. Il allait le prouver davantage encore en osant, pour s'évader de son crime, une de ces scélératesses de la vie privée que les lois n'atteignent pas, pour lesquelles aucun gendarme ne vous met la main au collet, que le parquet ignore. Peutêtre tachent-elles la conscience d'une souillure plus inexpiable... Il y avait une heure environ qu'il prenait et rejetait tour à tour des hypothèses de moins en moins raisonnables, lorsqu'un très petit hasard, la rencontre de ses yeux, qui erraient partout, comme affolés, et d'un portrait posé sur la cheminée, arrêta du coup sa marche fiévreuse. Un projet apparaissait dans sa pensée, encore tout vague, tout obscur, dans cette pénombre où s'estompent les actes qui, traduits d'abord en formules concrètes, nous paraîtraient monstrueux. Et puis la conscience s'habitue à les regarder de plus près. Elle s'y apprivoise avec une rapidité dont les utopistes à la Joseph iMonneron devraient pourtant &e rendre compte
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avant de toucher à un seul des antiques outils de répression morale que Texpérience des siècles nous a légués. Entre un jeune homme vaniteux et léger, comme avait été Antoine à dix-huit ans, et le faussaire qu'il était devenu, qu'y avait-il eu? L'œillade d'une créature aperçue sur un champ de courses. Et maintenant, fou de terreur, que venait-il de concevoir?... Ce portrait sur sa cheminée, c'était celui de sa sœur Julie. Il le prit dans sa main et il commença de le regarder indéfiniment, comme si un dernier reste d'affection fraternelle luttait en lui contre la démarche abominable dont il sentait déjà qu'il ne pouvait pas ne pas la faire :
— « Ah ! » dit-il entre ses dents serrées, en remettant le portrait à sa place, « je serais trop béte de ne pas essayer... Rumesnil est riche 1 Allons-y! Les cinq mille francs sont là... ».
Deux minutes après s'être prononcé à lui-rnême cette phrase d'une signification atroce, car elle supposait le parti pris d'arracher l'argent de sa dette à quelqu'un qui avait un sentiment pour sa sœur, et en se servant de cette sœur pour cette extorsion, Antoine était devant la porte de la chambre de Julie. Il put constater qu'un rais de lumière filtrait par l'interstice du battant et du plancher. li ouvrit doucement et sans frapper. La jeune fille jeta un léger cri de saisissement. Quoiqu'il fût près de deux heures du matin, elle n'était pas encore couchée; ou plutôt, les couvertures défaites de son lit l'attestaient, elle s'était relevée et avait rallumé sa lampe pour écrire une lettre d'une certaine importance, cardes morceaux de papier déchirés fiévreusement jonchaient le foyer de la cheminée. Deux feuilles de quatre pages étaient devant elle, couvertes de sa haute écriture hâtive et irrégulière, au recto et au verso, et sa plume était en train de courir sur la neuvième page. A la vue de son frère, elle rangea vivement ces feuillets dans son buvard, qu'elle
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referma, et elle lui dit de sa voix, toujours un peu basse :
— « Qu'y a-t-il? Je t'ai entendu rentrer vers minuit, puis des portes s'ouvrir, se refermer, se rouvrir, puis des voix... Jean et toi, vous m'avez empêchée de dormir, et maintenant, que me veux-tu?... »'
Son joli visage, qui pouvait se faire si maussade, exprimait à cet instant une impatience plus douloureuse encore qu'irritée, comme celle d'un être qui souffre et qu'une contrariété vient harceler soudain dans sa peine. Ses traits délicats étaient durcis dans leur pâleur par le rouge intense de son peignoir de flanelle, lequel n'avait rien de commun avec les souples tuniques parfumées et lanfreluchées de la demoiselle de la rue de Longchamp. La lourde natte de ses cheveux noirs s'enroulait autour de son cou trop maigre, et elle mordait nerveusement, de la pointe de ses dents, petites et blanches, le bout de son porte-plume, sans même regarder son frère. Celui-ci s'était laissé tomber sur une chaise, dans une attitude accablée, savant prologue de la nouvelle comédie qu'il se préparait à jouer. Il se taisait, et ce silence était si extraordinaire, combiné avec le caractère non moins extraordinaire de cette visite à cette heure, que la jeune fille dut enfin s'en étonner. Elle tourna vers Antoine, avec une curiosité grandissante, ses yeux noirs où passait une inquiétude, et elle répéta sa question de tout à l'heure, d'une voix émue à présent, tant
l'expression de la physionomie du visiteur était significative :
— « Hé bien! qu'y a-t-il? Tu es tout étrange ! On dirait qu'il est arrivé un malheur? »
— "Oui, " répondit-il, « un horrible malheur. M. Berthier est venu cet après-midi chez mon père m'accuser d'avoir fait des faux à ma banque et de m'être ainsi procuré cinq mille francs. Il a ajouté que, si cet argent n'était pas rendu avant midi, il me dénoncerait à la justice. Voilà exactement ce qui est arrivé... >»
— " Des faux?... Tu es accusé d'avoir fait des faux?... " s'écria Julie. « Mais ce n'est pas possible ! Tu es victime d'une calomnie, d'un malentendu! Tu vas te justifier !... »
— .» Je ne me justifierai pas, » reprit Antoine, « parce que c'est vrai. Oui, c'est vrai, " insistat-il, sur un geste épouvanté de sa sœur, « j'ai fait des faux, et j'ai volé... Pas pour moi, pour une femme. J'ai une maîtresse que j'aime passionnément. Elle a eu besoin de cet argent. Elle avait des dettes. Elle allait être saisie, jetée sur le pavé. J'ai perdu la tête. J'ai volé pour elle. Je n'essaie pas de nier. C'est ainsi. »
— « Et notre père le sait?... » s'écria Julie.
— a II le sait. Mais, devant sa douleur, j'ai eu la force de lui mentir. J'ai inventé une explication qu'il a crue, pour quelques heures. Car, si je ne rends pas ces cinq mille francs avant midi, je te le répète, avant midi, c'est la prison, c'est les assises, c'est le bague... •
— «Et Jean le sait aussi? y demanda la jeune fille.
— a II le sait aussi, v répondit Antoine, « mais lui, il a été infâme. Va, je ne te souhaite pas d'avoir jamais besoin de sa pitié... C'est pour cela, parce que je n'ai rien trouvé dans son cœur, que je suis venu me jeter dans le tien. Julie, ma chère Julie, que je suis malheureux!... » Il avait pris sa tête dans ses mains, et il répétait : «Que je suis malheureux! La prison, les assises, le bagne!... Mais je n irai pas. J'ai de quoi m'en préserver. Je n'irai pas!... »
La funeste décision d'un désespéré, qui détient dans les cliambres de son revolver un sûr moyen de ne pas survivre au déshonneur, émanait de toute sa personne. Sa sœur, — elle le connaissait cependant, — n'en fut pas moins la dupe de cette mimique, qui n'était pas tout à fait menteuse. Elle s'élança vers le comédien, et, lui saisissant les mains, elle le suppliait :
— a Antoine, jure-moi que tu ne penses pas à te tuer? Jure-le!... Mais non, un homme ne se tue pas à ton âge, pour une heure d'égarement! Voilà donc pourquoi papa était dans cet état à diner... Tu aurais mieux fait de tout lui avouer. Il te les aurait trouvés, ces cinq mille francs... Il n'y a que lui qui puisse te les avoir. Que lui!... Ah! si je pouvais, moi! Si... » Elle s'interrompit de parler pendant un temps très court, mais qui parut interminable au jeune homme. Visiblement une idée lui traversait l'esprit. Quelle idée, sinon
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celle qu'il auraittant voulu lui suggérer, sans être obligé de la formuler avec des mots? Non moins visiblement, quelle que fût cette idée, elle infligeait à Julie un siusaut d'horreur, car la jeune fille avait frissonné de ses minces épaules, secoué sa tête à plusieurs reprises, et, comme malgré elle, répondu à ses propres pensées un : « Non, c'est impossible !... " soupiré plutôt que prononcé, et qu'Antoine devina lui aussi plutôt qu'il ne l'entendit. Était-ce bien l'image de Rumesnil qui était venue s'offrir soudain à elle? Était-ce à la possibilité de lui demander un secours d'argent pour son frère qu'elle disait ce non, avec ce frémissement de révolte? La circonstance était trop pressante, les instants trop strictement comptés, pour qu'Antome laissât dans le doute un point duquel dépendait sa meilleure chance de salut. Soit dit non pas pour l'excuser d'une demande qui enveloppait, en toute hypothèse, une affreuse grossièreté, mais pour enexpliquer la vraie portée à ses yeux : il n'avait jamais su exactement les rapports de sa sœur avec son ancien camarade de Louis-le-Grand. Que les deux jeunes gens fussent en coquetterie, vingt indices le lui avaient révélé. Jusqu'où Julie avait-elle poussé cette coquetterie? Il l'ignorait. Il croyait qu'elle voulait se faire épouser, et il l'approuvait de cette ambition. Il ne s'en était pas caché dans son entretien avec Jean après la scène du dr'jeuner, mais on se souvient qu'il avait ajouté : < Elle a de la défense, notre petite sœur! » Cette métaphore de maquignon
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signifiait, dans la bouche de Thabitué des champs de courses, que la jeune fille avait dû accorder à Rumesnil juste assez pour porter son désir à son comble, pas assez pour l'assouvir. Est-il besoin d'ajouter qu'il ne l'approuvait pas moins de cet honnête aguichage? Qu'elle pût être assez passionnée, assez sincère, assez faible simplement, — il eût dit dans son langage : assez gaffeuse, — pour être la maîtresse de celui dont elle voulait faire un mari, ce soupçon ne lui était pas encore venu sérieusement, quoique sa précoce expérience l'eût déjà fort déniaisé. La fréquentation intime d'une Mme d'Azay ouvre beaucoup de cases dans le cerveau d'un garçon de vingtcinq ans, surtout lorsqu'il est un demi-Méridional. Antoine se rendait déjà compte que les relations d'un homme avec une femme, quand celle-ci est jolie et celui-là entreprenant, ne sont jamais bien définies, que la volonté féminine demeure toujours à la merci d'une surprise, comme la volonté masculine est toujours à la veille d'une brutalité. Il y a un domaine obscur et profond des sens où les résolutions les plus fermes s amollissent et se fondent. La familiarité physique y aboutit si vite! C'était la simple et tragique histoire de Julie : elle avait été d'abord naïvement flattée d'être remarquée par Rumesnil. Ce premier petit sentiment de vanité l'avait conduite à être un peu coquette avec le jeune noble. La coquetterie l'avait amenée à un rien de légèreté. Où eût-elle trouvé un appui contre cet entraine-
ment que l'adroit séducteur avait eu l'instinct de rendre presque insensible? Pour elle non plus, les doctrines abstraites, par lesquelles son déraisonnable père prétendait remplacer l'efficace et vivante force de la foi religieuse, n'avaient pu être un élément suffisant de résistance moiale. Et puis, elle avait lu trop de livres et au hasard. Trop de vagues aspirations soulevaient son être vers une existence un peu large, un peu comblée, où elle pût épanouir ses facultés. A quoi bon avoir goûté les poètes, appris l'histoire de l'art, connu la finesse de la pensée libre, si toute cette culture doit se résumer dans des préparations d'examens pour entrera Sèvres, d'examens pour en sortir, et, avec cet horizon : l'aride et pauvre carrière d'un professeur femme dans un Ivcée de filles! Julie était avec cela très indépendante, allant et venant seule, de la maison à ses cours et de ses cours à la maison, d'après les grands princij)es : le progrès moderne, l'égalité entre les sexes, l'admiration des Anglo-Saxons ! Son petit roman s'était précisé. Aux conversations rue Claude- Bernard avec le camarade de ses frères, et devant témoins, avaient succédé les conversations dans la rue, quelques mots seulement d'abord, au hasard de rencontres que Rumesnil, coniiaissanf ses heures de sortie, avait rendues plus fréquentes. Ensuite était venu le tour des conversations plus longues, ensuite un échange de billets, presque insignifiants au début, et aussitôt plus tendres. Le machiavélique dessein qu'Antoine avait prêté si
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gratuitement à la jeune fille ne s'était formé que peu à peu. Voyant Rumesnil si empressé auprès d'elle, sachant l'amitié qui l'unissait à Jean, persuadée de la sincérité de ses opinions généreuses, comment n'eùt-elle pas laissé naître et grandir en elle l'espérance d'un mariage, qu'elle n'aurait pas cherché, s'il ne s'était, pour ainsi dire, offert à elle? Encore ici le vice d'origine de la famille avait fait son œuvre d'empoisonnement social : la fille du fonctionnaire, romanesque et tentée par l'émotion, pauvre et tentée par la fortune, plébéienne et tentée enfantinement par le prestige d'un amoureux aristocratique, avait, elle aussi, dans cette aventure, été la victime d'une sensibilité en désaccord avec son milieu. Son intrigue avec Rumesnil n'était qu'une forme de sa secrète révolte contre le sort. Les ordinaires épisodes s'étaient succédé, de la correspondance aux rendez-vous, des rendez-vous aux baisers, des promenades dans les coins déserts aux promenades en fiacre. Enfin, d'imprudence en imprudence, la malheureuse avait fini par se laisser entraîner, troublée, énervée, à moitié vaincue, dans le petit appartement meublé, banal et sinistre théâtre des chutes de cet ordre. Il y avait trois mois et demi que Rumesnil était son amant, sans qu'un seul des mots prononcés entre eux depuis lors put autoriser Julie à même supposer qu'il pensât à l'épouser, et, découverte qui la bouleversait d'une épouvante continue, il y avait six semaines qu'elle se savait enceinte. C'était à cette plaie, ouverte
dans ce cœur de jeune fille et si envenimée déjà, .ju'Antoine se préparait à toucher, avec une brutalité inconsciente qui allait la faire crier de douleur et lui apprendre, à lui, ce qu'il ignorait.
— « Tu aurais voulu que je dise la vérité à mon père? «reprit-il... « Jamais! Tu as vu toi-même dans quel état l'avait mis un simple soupçon. A tout prix, il faut qu'il ignore toujours tout. Il me chasserait. Il ne comprendrait pas. Tu sais comme il est intransigeant quand il s'agit des principes... Et puis, où les trouverait-il, ces cinq mille francs? II n'en a jamais eu deux cents devant lui. Et supposons qu'il trouve à les emprunter, à Barantin, par exemple. Pour ce que ça lui coûte, l'argent, à ce panamiste!... Papa voudrait les rendre. Je le verrais donner des répétitions, de nouvelles répétitions, lui qui s'en écrase déjà, et pour moi! Non. II ne doit rien savoir. J'aimerais mieux disparaître. . . » Il épiait du coin de l'oeil l'effet de sa magnanimité filiale. Voyant sa sœur émue, il jugea l'instant favorable et il osa continuer: « Non, Julie, ce n'est pas le père qui peut me sauver, c'est toi... »
— « Moi?.,. » demanda-t-elle, avec une surprise où ne se mêlait encore aucun soupçon.
— «Oui, toi... » répéta-t-il. « Remarque bien qu'il ne s'agit que d'un emprunt. Cet emprunt, il dépend de toi de me le faciliter. J'obtiendrai vingtquatre heures de M. Berthier, si je lui promets que les cinq mille francs seront payés certainement... Il y a trop d'intérêt... Un mot de toi à Rumesnil (le coup était porté), eu lui disant que c'est pour
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moî, bien entendu, que j ai perdu cet arçent k la Bourse, par exemple, ci que, si je ne l'ai pas versé demain, on me renvoie de mon bureau, cela suffira. Il ne te refusera pa?... Tu le sais bien.., » A mesure qu'il parlait, il pou^'ait voir les traits de la jeune fille se contracf.er e*. une expression passer dans ses yeux, qu'il ne lui connaissait pas. Les sentiments que le nom de son amant, prononce ainsi par ce frère implacable, soulevait en elle, étaient si forts que son cœur en battit jusque dans sa gorge, et, pour un instant, elle perdit la voix. Si habituée fût-elle à se dominer, depuis des mois qu'elle se cachait des siens à toute heure, elle ne put pas entièrement dissimuler ce signe d'un trouble trop extraordinaire pour n'être pas cruelleraeat significatif. Elle eut pourtant le courage de répondre, avec une indifférence jouée, — mais l'accent altéré démentait les mots :
— • Et pourquoi à Rumesnil? Pourquoi moi? Pourquoi ne me refuserait-il pas? Explique-toi, je te prie, autrement que par énigmes... »
— • Pourquoi?.. » dit Antoine du ton impatient d'un homme qui a prétendu traiter d'une affaire délicate à demi-mot, et qui, rencontrant chez son interlocuteur un parti pris de ne pas comprendre, s'irrite et lui fait sentir la pointe. « Parce qu'il est en flirt avec toi et qu'il t'a'.me, tout simplement. N'essaie pas d'ergoter, je te prie. Votre petit manège crève les yeux. Tu trouves cela naturel, toi, s'il ne t'aimait pas, qu'il vienne faire des visites comme celle d'aujourd'hui, sous le pré-
texte de causer avec Jean, alors qu'il sait parfaitement que Jean n'y est pas, et qu il reste une heure à bavarder, avec qui? Je te le demande. Et s'il ne t'aime pas, je te demande encore quelle raison il avait de t'attendre au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot, l'été dernier, quand tu allais encore à ton collège ? Et toi, tu avais bien soin de prendre toujours par là, comme par hasard, au lieu d'aller tout droit par la rue d'Ulm et la rue Gay-Lu9sac. Ne dis pas non. Je vous ai vus marcher ensemble, tout comme tu as vu Jean et MlleFerrand. Seulement, " et il ricana, «avec vous, il manquait le père... Enfin, vous vous êtes si peu cachés, que même ce benêt de Jean s'est aperçu de quelque chose. Il m'en a parlé, pas plus tard qu'aujourd'hui. Je lui ai répondu, ce que je pense, que tu es parfaitement dans ton droit de vouloir un jour mettre sur tes cartes. : Comtesse Adhémar de Rianesnil, et j'ai l'idée que la maman Monneron n'en serait pas fâchée non plus. Sans cela, elle n'aurait pas toujours à donner un ordre dans une autre partie de l'appartement, quand Adhémar est au salon... Peut-être serait-elle moins indulgente, pourtant, si elle savait que vous ne vous contentez pas de ces tête-à-tête familiaux. Car vous en avez d'autres, et, par-dessus le marché, une correspondance... Entre parenthèses, quand tu voudras charger quelqu'un de mettre tes lettres à la poste, qui ne bavarde pas, donne-les-moi plutôt qu au jeune Gaspard, et quand tu voudras en recevoir dont l'écriture soit déguisée, dis à ton correspondant
de ne pas employer du papier à son chiffre. Ça traîne chez les concierges, les lettres, et il peut y avoir des indiscrets pour regarder les enveloppes. , . Que cela ne t'empêche pas d'envoyer tout de même celle que tu étais en train d'écrire, quand je suis entré... Seulement, si elle est pour lui, » ajoutat-il, comme Julie avait fait le geste instinctif de placer sa main sur le buvard, « tu vas y ajouter un post-scriptum, où tu lui demandes devenir rue Claude-Bernard, ou bien à l'angle de larue Amyot, ou ailleurs, à ton choix, et aujourd'hui même. Tu lui expliqueras mon affaire comme il est convenu, et, avant ce soir, nous aurons les cinq mille francs.
— u Je ne lui expliquerai rien, » dit Julie, d'une voix décidée miaintenant... a Et tu n'auras pas les cinq mille francs, du moins par moi. Je ne demanderai pas à M. de Rumesnil de nous prêter de l'argent, entends-tu ? Je ne le demanderai pas. *
Elle avait croisé les bras pour répondre à son frère, et elle s'était assise de côté sur le bord de la table à écrire, penchant sa petite tête en arrière, dans une attitude de résolution. Si différente d'Antoine par tant de côtés de sa nature troublée et passionnée, mais sans bassesse, elle lui ressemblait par ces insolences froides dont elle était coutumière, comme lui, dans les minutes difficiles. Le ton du jeune homme se fit plus impatient encore pour insister :
— « Et tu crois qu'un procès fait à ton frère, avec des comptes rendus dans les journaux, avancera beaucoup ton mariage?... »
— « Je ne crois rien, » répliqua la jeune fille, « sinon que je ne demanderai pas d'argent à M. de Rumesnil... »
— « Même si j'avais dans la main la preuve de votre intrigue?... » dit Antoine, et, avant que Julie eût pu l'en empêcher, il s'était saisi du buvard, en ajoutant : « Et que je la montre au père?... »
— « Montre-lui cette lettre, si tu veux, » répondit-elle. «' Après le faux et le vol, le chantage ! C'est complet... »
Ses bras étaient toujours croisés sur sa maigre poitrine, sa tête toujours défiante. Un frémissement de dégoût avait seul relevé les coins de sa bouche. Devant cette immobilité méprisante, Antoine eut-il honte, ou bien pensa-t-il que la lettre commencée n'était pas pour Rumesnil ? Toujours est-il que, reposant le buvard sur la table, il dit :
— « J'ai voulu te faire peur, voilà tout. Tu n'as pas plus de cœur que Jean... >»
Puis, employant une nouvelle forme de menace, mais sans se douter lui-même de son degré d'action sur la malheureuse enfant :
— « D'ailleurs, puisque tu me refuses cette démarche, je me passerai de toi. J'irai chez Rumesnil moi-même. C'est une humiliation que tu aurais pu m'épargner. Je la supporterai. Je n'en suis plus là !... n
— «Tu ne feras pas cela,...» s'écria la jeune fille. Cette fois, il vit qu'il avait réussi à la toucher vraiment et à la place sensible. Devant cette soudaine
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résolution de son frère, elle avait eu peur en effet. Le san^j-froid qu'elle avait l'énergie de garder depuis le début de ce cruel entretien commençait de l'abandonner. Elle venait de voir en imagination son amant recevant cette visite, et son regard quand ils se retrouveraient en face l'un de l'autre, elle et lui, elle qui n'avait pu encore trouver le courage de lui annoncer sa grossesse, tant l'arrière-fond de ces yeux clairs de Rumesnil, qui savaient être si doux et si durs tour à tour, lui causait parfois d'invincibles malaises. Elle répéta : " Tu ne feras pas cela!..,» Puis, marchant sur lui et s'enfiévrant de ses propres pai'oles : « Après ce que tu m'as dit tout à l'heure, après ce que tu penses, c'est le dernier homme à qui tu puisses t'adresser, le dernier, le dernier!... » répéta-t-elle. « Mais tu le comprends bien, voyons ! Ce serait comme si je t'avais envoyé. Jamais il ne croirait que tu n'es pas d'accord, avec moi d'abord, avec Jean ensuite, amis comme ils sont. Moi, Jean, toi-même, tu nous déshonorerais tous! Ma mère aussi et mon père aussi ! Comment lui persuaderastu que tu ne leur as pas parlé avant d'aller chez lui? Tous, tous, tous déshonorés!... Ce qu'il y a déjà est pourtant assez!... » gémit-elle d'une voix profonde. Il y passait le frisson révolté de sa diair, cette chair où elle savait qu'elle portait un enfant de celui par qui son frère voulait se faire donner de l'argent. Une seconde, l'aveu fut sur le bord de sa bouche, qui ne le proféra pas. Elle en fut empêchée par l'éclair sans pitié qui brillait dans les
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prunelles du faussaire, et par l'accent qu'il eut pour répondre à cette imploration :
— <i Tu oublies que Rumesnil a été avec moi au collège et que ce titre suffit pour autoriser une démarche comme il s'en fait tous les jours entre anciens camarades? J'irai chez lui, je te le répèle, lui demander cet argent demain. J'irai... A moins que tu n'aies à me donner, pour m'en empêcher, une raison absolument grave... Y en a-t-il une? Réponds-moi par oui ou par non... »>
— « Et quelle autre raison veux-tu qu'il y ait?. . .» dit Julie. Son cœur s'était soudain refermé. Elle avait frémi d avoir été sur le point de livrer son plu.s poignant secret à ce garçon si brutal de nature, et à qui la transe du danger donnait à ce moment une physionomie et une âme de bandit. Elle pressa ses petites mains crispées sur son visage, convulsivement, pour ramasser toute l'énergie dont elle était capable. Puis, regardant son frère de nouveau avec son mépris de tout à l'heure et reprenant cette même attitude si douloureuse de ses bras croisés, elle lui dit, en saccadant ses mots : « Tu as obtenu ce que tu voulais. C'est moi qui parlerai à Rumesnil. Honte pour honte,j'aime mieux celle-là. Elle est moins ignoble. Je lui écrirai pour un rendez-vous, et je ferai la demande... Et maintenant, va-t'en !... »
— « Pas avant de t'avoir remerciée, >» répondit le jeune homme, qui s'avançait vers elle. « Ah! Julie, tu me sauves !...»
— « Va-t'en! » reprit-elle avec plus de force,
en se reculant loin de lui, et serrant ses bras plus étroitement contre son sein.
— « Et quand écriras-tu cette lettre? » dit-il après un silence. « Tu sais que le temps presse. Je tiens à la porter moi-même, pour être plus sûr, avant d'aller à mon bureau.. . »
— «Tu l'auras à huit heures, » fit-elle, et, avec un mouvement d'impérieuse colère qui le fit sortir delà chambre : « Ne me demande pas de l'écrire maintenant. Je ne peux pas... Mais va-t'en donc! Va-t'en!... »
Ce retournement subit de volonté, les alternatives de révolte et de passion, de fierté blessée et de violence que la jeune fille avait traversées devant lui, sa physionomie empreinte d'une telle souffrance, la voix qui par moments lui manquait, tous ces signes de la tragédie intérieure provoquée par le seul nom de Rumesnil avaient trop démontré à Antoine que les relations de Julie avec le jeune noble ne se bornaient pas à un enfantillage d'une clandestine, mais innocente coquetterie. Au train ordinaire de la vie, Antoine en eût été remué, en dépit de son féroce égoisme, au moins dans son amour-propre de frère et peut-être dans ce qui lui restait de cœur. Il y a dans les fautes d'une jeune fille, quand elle n'est pas simplement une vicieuse, une part de fatalité qui la rend si pitoyable de les avoir commises! Elle a beau avoir, comme une Julie Monneron, suivi tous les cours de morale et de psychologie, d'histoire philosophique et de
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sciences naturelles qui chargent l'inutile programme des lycées destinés à son sexe, — elle n'est qu'une enfant, et une ignorante enfant. Elle Test, même après la lecture des mauvais romans et des mauvaises comédies, des bas journaux et des prétentieuses revues qu elle a pu dévorer pour he mettre au courant de 1 actualité parisienne. !]lle l'est même dans l'affirmation des plus hardies théories, et quand elle se croit matérialiste, anarchiste et féministe! Ce quelle détruit dans son avenir en s'abandonnant à des légèretés dont la moindre surveillance intelligente la protégerait, elle l'ignore ; et elle se perd à jamais par des égarements dont le point de départ a été parfois, comme pour la pauvre Julie, une imprudence et une puérilité. Antoine éprouva bien, une fois revenu dans sa chambre, un serrement de cœur, à l'idée que l'attitude de sa sœur durant cette pénible scène ne s'expliquait guère si elle n'était pas la maîtresse de leur camarade. Mais plus cette liaison était intime, plus les chances de succès étaient grandes pour la démarche à laquelle il l'avait enhn déterminée, — pourvu cependant qu'elle ne revînt pas sur sa résolution...
— « Hé bien! " conclut-il en s'endormant vers les quatre heures du matin, « si elle a change d'idée, c'est moi qui la ferai, la démarche, mais sans l'avertir, Julie. Elle n'aurait qu'à prendre les devants et à prévenir Rumesnil qu'elle ne s'v intéresse pas. Elle en est caj)able. Bah ! J'ai le bon bout maintenant... *
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Quand il se réveilla du sommeil fiévreux qui répare pourtant dans les organismes de son âge l'usure d'émotions pareilles, son parti pris n'avait pas changé. Ou bien Julie tiendrait sa parole, ou bien il verrait lui-même Rumesnil. Dans l'un et dans l'autre cas, il se croyait sûr d'avoir l'argent. Cette certitude eut du moins cet avantage qu'il aborda son père, pour lui dire bonjour, quand ils se retrouvèrent à l'heure du tout premier déjeuner, avec une tranquillité relative, où celui-ci vit une nouvelle preuve d'une innocence de laquelle il n'aurait pas douté sans un remords. Son seul rappel de la terrible explication de la nuit fut cette phrase qu'il dit à l'imposteur, en l'attirant pour une minute hors de la salle à manger, dans son cabinet de travail :
— "Tu annonceras ma visite à M. Berthier pour les deux heures. Je tiens à le remercier et à lui demander son indulgence pour le malheureux que tu vas être obligé de dénoncer. Explique-lui que je suis retenu ce matin par deux répétitions. Mais toi, sois là dès l'ouverture du bureau. Chaque minute qui se passe sans que tu te sois justifié, c'est comme une tache de boue que je verrais tomber sur notre nom. Je n'en ai pas dormi de la nuit. Pas un mot à ta mère surtout! Elle en ferait une maladie... »
Les traces de cette cruelle insomnie ne se lisaient que trop sur le masque ravagé du brave homme quand il s'assit à table, pour y prendre, comme d'habitude, le demi-bol de café noir où il trempait
un croissant d'un sou, frugal repas qui le conduisait jusqu'à midi, avec deux heures déclasse quelquefois et une leçon particulière dans l'intervalle! Ce café n'était pas toujours du matin et il était rarement chaud. La cuisinière, avant d'aller au marché, dressait les couverts à la va-vite et posait à même la toile cirée, tout éraillée et marquée de ronds par les plats, le filtre en fer émaillé et le pot de faïence qui contenaient le café et le lait destinés à la famille. Elle avait réchauffé le tout sur le fourneau à gaz, en y ajoutant ce qui restait de la veille, et si le professeur, qui travaillait depuis les six heures, s'oubliait cinq minutes de trop sur ses copies, il risquait de ne se verser qu'une lavasse tiède et noire qu'il absorbait avec son mépris systématique pour le monde extérieur, et il disait ; — 1< Si Médor n'est pas content, ça le regarde. . , » Cette formule énigmatiqué signifiait qu'il reconnaissait en lui deux êtres : l'un, le vrai, le « moi» raisonnable et raisonnant, constitué par les idées pures, l'homme en soi de la Déclaration des Droits ; l'autre, l'animal inférieur, fait pour obéir au premier, comme le chien à son maître. C'était la bête qu'il qualifiait gaiement de ce prénom familier. Hélas ! le pauvre Médor éiB\i bien vieux, bien cassé, ce matin-là, et son maître intérieur ne valait pas beaucoup plus que lui, malgré qu'il ne se permît pas de s'abandonner au soupçon. Il avait été trop ébranlé la veille. Son évidente mélancolie aurait dû frapper sa femme, car il demeurait silencieux contre sa coutuiue, et grignotait son croissant, eu regardant
d'un œil distrait son journal favori, qu'il ne commentait pas de ses phrases habituelles, par exemple sur la nécessité d'arracher l'éducation de la jeunesse au clergé. — Elles eussent été en situation, entre Julie, Antoine et Gaspard ! — Mme Monneron avait ce trait commun à toutes les personnes foncièrement despotiques : elle n'étudiait les autres que dans les moments où elle avait besoin d'eux, et pour s'en servir. Elle ne prenait pas plus garde à son mari, en ce moment, qu'à sa fille, qui était venue s'asseoir à la table du déjeuner toute défaite aussi, et qu'à son fils Jean, dont les yeux, tour à tour fixés sur son père et sur son frère, trahissaient l'irritation profonde. Elle portait une « matinée » de cachemire vieux-rose, avec un jabot de dentelles noires et de volants assortis à la jupe de même étoffe. Ce costume trop chargé, acheté à une vente de « soldes » , donnait un air falot à son visage bouffi qu'encadraient des rangées serrées de papillotes, préparation de la coiffure compliquée de l'après-midi. La /?om/e traditionnelle des Provençales protégeait son chignon teint. Sa toilette avait consisté dans un débarbouillage hâtif, complété par une application de poudre de riz, faite si vite qu'un nuage était tombé de la houppette sur l'étoffe du corsage, couvert de traînées blanches. Elle mangeait, les coudes posés sur la table et tenant son bol d'une main à la portée de sa bouche, sa cuillère de l'autre. Elle n'était préoccupée que d'un catalogue illustré qu'elle avait devant ses yeux et qui donnait le détail de l'exposition de saison d'un
grand magasin. Elle lisait tout haut les chiffres :
— « Quinze francs quatre-vingt-quinze, un véritable renard noir!... C'est dans mes prix. Qu'en penses-tu, Julie?... Cette fois, je ne me laisserai pas attraper comme l'année dernière, tu te rappelles, ces voleurs, avec leur fausse zibeline?... "
— u Celle dont tous les poils s'en sont allés à la première pluie... • ricana Gaspard. Cette allusion à une des innombrables mésaventures où la manie d'acheter au rabais des choses d'apparat entraînait sans cesse la Méridionale ne fut pas précisément de son goût. Elle darda sur son fils favori un regard presque colère, en lui disant, sans se douter de l'ironie d'un pareil reproche, dans sa bouche, à elle :
— «Tu trouves ça drôle, toi, de voir s'en aller ainsi, pour rien, l'argent que ton pauvre père a tant de peine à gagner? Mange plutôt ton chocolat, tranquillement... »
Le potache en sortie était en effet le seul de la maisonnée à qui fût réservée cette gâterie. Il fit le geste d'obéir à sa mère en humant avec un claquement des lèvres une partie de son bol, et il répondit:
— « C'est vrai que c'est du nanan. Mais je le liiérite, avouc-Ie, petite mère. Je suis un type si chic... Il n'y a que moi d'un peu rigolo ici. îleluque-moi ces trombines... Tiens, ça t'oflense, mndemoiselle Julie Navet!... »
Julie s'était en effet levée de table, au moment ')u le collégien avait commencé ses gentillesses de
jeune singe mal éduqué. Elle sortit de la chambre, sans même avoir Tair de l'avoir enlenciii, et aussitôt Antoine la suivit...
— * Hé bien? » lui dit-il, quand ils furent seuls dans le couloir, « tu as la lettre pour Rumesnil?»
— « Non, » fit-elle, « et j'ai réflécbi, je ne récrirai pas... »
Elle avait rejjardë son frère en prononçant cette phrase, avec le même air de défi que cette nuit, préparée à rencontrer la même menace, et, cette fois, à y tenir tête. Elle demeura déconcertée d'entendre, au contraire, Antoine lui répondre :
— « Je m'y attendais. Tu as peut-être raison... J'ai réfléchi d'ailleurs, moi aussi, et j'ai trouvé un autre moyen. Je regrette de t'avoir parlé comme je t'ai parlé... Mais, tu sais, l'affolement... "Puis, regardant sa montre : «Nous recauserons de cela plus tard. Il faut que je sois à mou bureau à temj>^ pour voir Berthier seul... »
— » Que s'est-il passé? " se demanda la jeune fille, quand le dangereux personnage eut disparu du vestibule. Elle l'entendit qui ouvrait la porte d'entrée. Il descendait l'escalier. Se rendait-il vraiment à son bureau? Elle avait eu, en l'écoutant, la sensation physique du mensonge. Un instinct qu'elle ne raisonna pas la fit soudain courir dans le salon et ouvrir une des fenêtres qui donnaient sur la rue Claude-Bernard. Elle aperçut Antoine, debout sur le trottoir et qui, de sa canne, faisait signe à u.i fiacre de s'arrêter. Il s'y
installa et donna au cocher une adresse que Julie n'entendit pas, mais elle vit la voiture tourner, remonter et s'engager dans la rue Gay-Lussac. Or, le bureau G du Grand Comptoir était établi près de la Halle aux Vins, dans la portion du boulevard Saint-Germain qui touche à la rue de Poissy. G était la direction opposée. Où allait donc Antoine? « Il va rue de Varenne, » se répondit-elle. A la pensée qu'avant un quart d'heure, il sonnerait peut-être à la porte de l'hôtel où habitaient les Rumesnil, — cette grande porte cochère en niche qu'elle connaissait si bien pour avoir tant rêvé, enfantineinent, qu'un jour elle en franchirait le seuil dans son coupé de comtesse! — son sang se glaça dans ses veines. Elle dut s'asseoir, tant la secousse de cette émotion avait été forte. Puis, tout de suite, elle se dit : ««Gomment empêcher cela? Que faire?...» Gourir elle-même rue de Vareane, et arriver avant son frère? Quand le respect de sa propre dignité ne le lui eût pas interdit, elle n'avait pas le temps matériel. Elle n'était même pas habillée!... Envoyer un mot à Rumesnil, lui enjoignant de ne pas rendre à son frère le service que celui-ci lui demanderait? Par qui l'expédier?... En proie à cette fièvre d'angoisse imaginative, elle avait un besoin physique d'agir, et vite. . . Mais comment? comment?. . . G'est alors que cette autre série d'idées s'empara d'elle : «1 Je ne suis pas absolument certaine qu'Antoine est chez Rumesnil. Il peut tout de même avoir hésité et cherché par ailleurs... S'il y va, Rumesnil
ne sera peut-être pas là? S'il y est, peut-être ne recevra-t-il pas Antoine?... S'il le reçoit, peut-être n'aura-t-il pas la somme, et le remettra-t-il à plus tard?... Si les cinq mille francs étaient payés d'ici là!... Oui, il faut qu'ils soient payés... Il le faut. Mais comment encore?... » Un plan s'ébauchait dans son esprit, celui de le trouver, de son côté, cet argent, et tout de suite. Une fois trouvé, de deux choses, l'une : ou bien Rumesnil l'aurait prêté déjà et on le lui rendrait, ou bien il ne l'aurait pas encore prêté, soit faute de l'avoir à sa portée, soit parce que la démarche d'Antoine n'aurait pas eu lieu. La restitution faite au bureau, cette démarche n'aurait plus lieu... Mais à qui s'adresser? D'où les faire sortir, ces cinq billets bleus qui ne pouvaient pas, qui ne devaient pas venir de l'amant? Rien qu'à l'horreur que lui donnait la seule pensée de ce service d'argent rendu par Adhémar à quelqu'un des siens, Julie eût pu mesurer sa défiance maladive à l'égard du jeune homme à qui elle s'était pourtant abandonnée et dont dépendait tout son avenir de femme. Quel châtiment!... Elle eut de nouveau à cette minute un Je ces accès de détresse totale, comme elle en traversait sans cesse depuis qu'elle était la maîtresse de cet amant qui était libre et qui, pas une fois, ne lui avait, dans les causeries intimes de leurs rendez-vous, fait même la plus lointaine allusion à un mariage. Elle se prit à pleurer, pleurer indéfiniment, silencieusement. Puis, la sonnerie d'une église voisine lui étant
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arrivée à travers la fenêtre demeurée ouverte, elle écouta d'une attention toute machinale et regarda sa montre :
— " Neuf heures et demie, •» se dit-elle, « le temps passe, et je ne trouve rien. Si j'allais parler à mon père, cependant? Antoine avait raison. Son ami Barantin lui prêterait certainement cinc] mille francs. Il faudrait les rendre. Il aurait à travailler pour cela, encore davantage!... Ah! qu'il travaille et que nous ne devions pas cet argent à Rumesnil! C'est lui notre père, après tout, et il est responsable de ce qui arrive... » Elle ne se fut pas plutôt formulé mentalement cette phrase que sa conscience en perçut, avec une acuité affreuse, l'injuste cruauté. Était-ce vraiment la faute du fonctionnaire gêné s'il avait transmis à ses enfants une certaine sorte d'àme, sans leur donner en même temps les conditiofts où cette âme eût pu se développer, saine et heureuse ? Les avait-il eues lui-même, ces conditions? Dans leur première jeunesse, que de fois, elle et Jean, alors qu'ils étaient en intimité, avaient discuté ainsi sur le caractère de leurs parents et toujours pour aboutir à ce reproche et à cette absolution ; leur père avait mis toute sa famille dans des circonstances bien défavorables, et ce n'était pas sa faute. « Il a toujours fait ce qu'il a pu. // ne sait pas... » Cette parole de Jean revint à la mémoire de Julie et lui rendit présente l'image de ce frère, si différent de l'autre. Elle s'en était éloignée, à cause de cette différence même, parce
qu'elle avait, dans des heures de tentation mauvaise, appréhendé ce qu'elle appelait son pédantisme... Mais, si quelqu'un pouvait l'aider dans cet instant, c'était lui ! " Comment n'y ai-je pas songé plus tôt? n se dit-elle. Elle venait de voir en esprit, à côté de son frère, ses deux amis, Rumesnil et Crémieu-Dax. Cet argent, qu'Antoine avait conçu l'horrible idée de devoir au premier, pourquoi Jean ne l'emprunterait-il pas au second? Il le pouvait sans déshonneur, et avec la certitude d'avoir du temps pour acquitter cette dette. Elle même l'y aidei ait. Dès cet hiver, elle chercherait des leçons, elle trouverait des travaux de traduction. Et puis, si l'événement qu'elle continuait à espérer contre toute espérance s'accomplissait, si elle épousait le père de l'enfant qu'elle portait dans son sein, alors elle n'aurait plus à rougir de demander à sou mari ce qu'elle avait tant de honte à devoir à son amant...
La pauvre enfant n'eut pas plutôt conçu ce projet qu'elle l'exécuta, impulsivement, avec la rapidité que donne la sensation des moments comptés, de l'heure qui s'en va et qui emporte avec elle des occasions peut-être irremplaçables. Ce ne fut qu'en se trouvant en face de ce frère, son unique secours, qu'elle se rendit compte de l'impossibilité où elle était de lui parler de Rumesnil. Souvent, depuis ces dernières semaines, et la veille encore, elle avait lu dans les prunelles de Jean qu'il devinait son secret, avec une telle rébellion de son être intime qu'elle avait été sur
le point, vingt fois, de lui crier cet : « Hé bien! oui ! » où se soulagée la conscience du coupable, épuisé de lutter contre un soupçon trop juste. Cet aveu, elle ne pouvait pas le taire ainsi, dans la même phrase où elle allait dénoncer la hideuse vilenie de leur aîné. Et, si elle ne nommait pas Rumesnil, comment agir sur Jean qui avait dû refuser toute démarche à Antoine? C'était la traduction que Julie donnait à Tamère parole de celui-ci : " Je ne te souhaite point d'avoir jamais besoin de sa pitié. » Elle ne savait pas que le faussaire avait menti à l'autre et prétendu avoir par devers lui ces cinq mille francs dont le chiffre li^i tintait dans les oreilles, tandis qu'elle entrait dans la chambre de son frère cadet. Il était assis à sa table, le front sur sa main, un livre devant lui qu'il ne lisait pas. A la vue de sa sœur, il esquissa un geste d'étonnement. Elle, de son côté, elle demeurait interdite, incapable de parler, et ne pouvant pas supporter de se taire, la tête comme vidée par l'excès de l'émotion, avec ce «blanc» dans l'intelligence que connaissent bien tous ceux qui se sont trouvés, comme elle, engagés d'un coup, sans préparation, dans un entretien d'une tragique importance. Ils connaissent aussi cette soudaine poussée d'idées et de paroles, cette réaction spasniodique de la faculté agissante et pensante contre cette paralysie d'une minute, qui fit soudain que Julie imagina, là, sur place, ce qu'elle pouvait dire à Jean sans lui nommer Rumesnil.
— « Je viens te parler d'Antoine, » commençât-elle, « te supplier d'avoir pitié de lui, pitié de notre père. Tu sais tout. Il me l'a dit, et aussi que tu avais été bien sévère pour lui. . . Je ne t'en blâme pas. Moi-même, quand il m'a avoué ses faux, il m'a fait horreur... » Toute l'amertume que lui avait laissée au cœur la terrible scène de la nuit s'épanchait dans ces mots qu'elle répéta avec passion : « Oui, horreur. Mais c'est ton frère et c'est mon frère. C'est le fils de notre père. Il faut le sauver. Nous le devons... »
— « On ne sauve pas un être descendu à un certain degré de bassesse, » répondit Jean. Persuadé que le point de la restitution matérielle était réglé, il interprétait la phrase de sa sœur dans un sens uniquement moral. « Je comprends pourquoi il t'a parlé... » continua-t-il. « Il a senti qu'il était tout de même allé trop loin avec moi. lia pensé qtie je te dénoncerais son infamie. Il me connaît bien! Il a pris les devants, et il t'a joué la comédie du repentir pour que tu essaies de me faire revenir. Jamais! Je lui ai lu trop avant dans le cœur... Le malheureux! Sa seule excuse est qu'il ne réalise même pas ce qu'il a fait. Ces faux ne sont pas des faux pour lui, ce sont des légèretés, des virements, des emprunts d'argent un peu incorrects, et il se tient quitte vis-à-vis de sa conscience parce que sa malpropre opération de Bourse a réussi et qu'il a gagné de quoi restituer ce qu'il a volé... »
— « Il t'a dit cela?... » s'écria Julie, « mais ce
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n'est pas vrai! Il a peut-être joué à la Bourse, je l'ignore, naais ce dont je suis certaine, entends-tu, absolument certaine, c'est que la restitution dont tu parles, il ne peut pas la faire... Les cinq mille francs qu'il a détournés, il ne les a pas... »
— « Il ne les a pas? » répéta Jean. « Ce n'est pas possible!... »
— « C'est tellement possible, » reprit la jeune fille, « que cette nuit, après t avoir quitté, il est venu chez moi, me supplier de... » Elle s'arrêta. Elle ne pouvait pas, même pour décider Jean, lui nommer Rumesnil.
— « Te supplier, de quoi? » interroga le jeune homme. «Achève...»
— <i De l'aider à trouver cet argent. . . » répondit elle. « Ne me demande pas comment. Il était fou. Il ne faisait que me répéter : la prison, les assises, le bagne!... En ce moment, il est en train de battre Paris pour les chercher, ces cinq mille francs. J'apprendrais qu'il a tué pour se les procurer, je n'en serais pas étonnée. Il est acculé à une impasse. Il est capable de tout pour essayer d'en sortir. Mais rappelle-toi les crimes dont nous lisons le récit tous les jours. C'est comme cela qu'ils ont commencé. Il en est au crime, je te le jure, Jean. Crois-moi, mon frère. Ah ! si tu ne me crois pas, tu t'en repentiras peut-être toute ta vie... ■
— « Je te crois, » dit Jean, gagné par le trouble dont il voyait sa sœur possédée. « Mais, » ajouta-t-il avec désespoir, « pourquoi ne
iTi'a-t-il pas parlé à cœur ouvert? J'aurais réfléchi. J aurais cherché... »
— «Tu auras été trop dur pour lui, » réponditelle, d'une voix profonde, dont il devait se rappeler l'accent plus tard, « il ne faut jamais être trop dur, vois-tu, quand on veut que le cœur s'ouvre. C'est ton aîné, lia été humilié devant toi. Il a pensé qu'il se tirerait seul de ce mauvais pas et que tu n'en saurais rien... Mais il ne s'agit pas de ces discussions. Il s'agit que tu les trouves, toi, ces cinq mille francs, et ce matin même. Tu les porteras à son chef de bureau. M. Berthier ne déposera pas de plainte, et tout sera dit. Si le père était en danger, et s'il la lui fallait, cette somme, tu n'hésiterais pas à l'emprunter, n'est-ce pas? Le père est en danger, c'est moi, Julie, qui te le dis. Mais pense donc! Qu'Antoine commette une nouvelle infamie et qu'elle retombe sur lui, qu'elle le déshonore !... Et toi, c'est si facile! Il y a une personne qui peut te prêter cet argent, et tout de suite, c'est Grémieu-Dax!... C'est dur, je le comprends, détendre lamain, même à quelqu'un dont on est l'ami. Marche sur ton orgueil, Jean; si ce n'est pas pour lui, pour notre père, pour notre nom, pour nous!... Va chez Crémieu-Dax, pas demain, pas cet après-midi; maintenant... » Elle répéta : « Pour notre père!... »»
Elle n'ajouta pas « pour moi » , mais tout en elle le poussait, ce cri de détresse. Il n'y avait pas un de ses mots qui ne signifiât l'horrible chose qu'elle voyait distinctement et qu'elle ne voulait
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pas dire : Rumesnil donnant cet argent à Antoine, et la soupçonnant, soupçonnant tous les siens d'être les complices plus ou moins conscients du maître chanteur, et se jugeant quitte avec elle parce (ju'il l'aurait payée ainsi. En évoquant l'image de Joseph Monneron, elle avait trouvé l'argument irrésistible, celui qui aurait raison de tout chez Jean, puisqu'il avait déjà eu raison de son amour pour Brigitte Ferrand. Julie n'avait pas fini de parler qu'il était déjà debout, cherchant son pardessus et son chapeau.
— «Je vais chez Crémleu-Dax, » dit-il, « c'est toi qui est dans le vrai. Pourvu seulement qu'Antoine n'ait rien fait encore ! »
— « Il n'a pas eu le temps, <» répondit Julie. « Sois sûr qu'il aura eu l'idée d'aller chez M. Berthier d'abord demander un délai... Ah! mon Jean, " dit-elle avec emportement, « tu ne sauras jamais combien je t'estime, combien je t admire, combien je t'aime! i>
Elle pi^lt son frère dans ses bras et le serra contre elle, à lui faire mal. Puis elle l'accompagna à travers le couloir. Ils devaient passer devant le cabinet de travail où le professeur donnait la répétition dont il avait parlé à Antoine. Sa voix leur arriva à travers la porte. Il expliquait à son élève un célèbre passage du Catilina de Saîluste sur le luxe.
— n Maria constructa esse, » déclamait-il, et il v avait de l'enthousiasme dans sa voix : « Vous trnduisez : construire des villas dans la mer /Où voyez-
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VOUS ce mot de villas? Traduisez le texte, Salluste ! écrit : construù-e la mer, traduisez : construire la mer. Voilà le grand latin, celui qui se tient debout par la seule vertu du substantif et du verbe, a dit cet autre. Quelle langue!,.. »
— « Gomme il aime les Lettres ! « songeait Jean, quelques instants plus tard, sur la banquette du fiacre qui l'emportait vers Tavenue Hoche et Ihôtel de Grémieu-Dax. « Même aujourd'hui et dans les fastidieuses occupations de ce métier, elles le consolent. S'il savait la vérité, elles ne le consoleraient plus. Si on lui prend jamais cela, qu'est-ce qu'il aura? Ah! cachons-lui tout, tant que nous pourrons... Julie a raison. Comme je l'ai retrouvée tout à 1 heure ! Mais à qui ce misérable voulait-il qu'elle demandât de l'argent? A... Non. Il n'a pas pu. Ce serait trop infâme!... » Le soupçon qu'il nourrissait depuis tant de jours sur les relations de sa sœur et de Rumesnil venait de lui faire deviner l'abominable plan d'Antoine. La seule conception d'une aussi vile scélératesse infligea un frisson insupportable à cette noble sensibilité, pareille à celle de son père par son recul devant les réalités trop cruelles, quand elle n'était pas forcée de les voir. Il en appela contre cette idée à toutes les énergies dont il était capable. Elle suffit cependant pour que sa pensée déviât sur un nouveau versant. Il se prit à se figurer celui auquel il allait demander ce gros service d'argent, tel qu'il l'avait vu la veille, quand la conversation était tombée sur Adhémar.
Le mouvement d'affection que Crémieu-Dax avait eu pour lui sur le seuil de Y Union Tolstoï lui revint à la mémoire, et la pitié qu'il avait cru lire dans ses yeux. Évidemment Salomon savait ou soupçonnait, au sujet de leur sœur et de leur commun camarade, quelque chose que lui-même ignorait, La dure perspicacité de cet ami, avec lequel il entretenait ces rapports singuliers, tantôt étroits jusqu'au plus intime compagnonnage, tantôt presque hostiles et chargés de sous-entendus, lui donna soudain un frémissement de peur. Il ne pouvait cependant pas lui livrer l'honneur de son frère! Il était bien sûr que Crémieu-Dax n'hésiterait pas une seconde à lui prêter les cinq mille francs, bien sûr qu'il ne lui poserait aucune question, mais bien sûr aussi qu'il irait jusqu'à la cause. Jean était arrivé au rond-point des Champs- Elysées quand cette certitude lui rendit trop pénible cette démarche. Il resta quelques minutes encore à réfléchir, puis, penché à la fenêtre, il cria au cocher :
— o Nous n'allons pas avenue Hoche, nous allons rue de Tournon. Je vous arrêterai devant la maison... »
Ainsi, dans cette heure d'affreuse détresse, l'image de M. Ferrand, du maître dont il avait tant fui tour à tour et tant aimé l'influence, se substituait, presque instinctivement, à celle du condisciple qu'il estimait le plus. Il allait, poussé parla force secrète qui nous dessine notre avenir moral en nous le présageant, vers celui dont les
LES FRÈRES ET LA SOEUR iâl
doctrines, il le sentait, seraient un jour complètement, absolument les siennes, et loin de l'autre, comme s'il y eût eu une déloyauté de sa part à devoir au fondateur de rU.T.tant de reconnaissance, quand il se préparait à se séparer de lui pour toujours, dans le domaine des idées. Ce travail de pensée s'était accompli en lui d'une façon si indépendante de sa volonté qu'il demeura étonné de se retrouver sous le porche de la maison du père de Brigitte. H se souvint alors qu'il avait promis, moins de vingt-quatre heures auparavant, de ne plus revenir dans cet appartement où vivait la jeune fille, et vers lequel l'avait peut-être attiré aussi un invisible attrait émané d'elle. Il était bien sincère cependant en souhaitant de ne pas voir apparaître sa svelte silhouette au cours d'une visite, mêlée à de si tristes secrets de son existence de famille! Cette rencontre lui fut épargnée. Le philosophe était seul, assis à son bureau et en train d'écrire, sous le portrait d'Arnaud d'Andilly. Rien n'avait changé, depuis la veille, dans la vaste pièce, que Jean avait toujours connue la même. Jamais elle ne lui avait donné plus profondément cette impression de l'asile intellectuel, du havre moral enfin possédé. M. Ferrand avait eu sur son méditatif visage, en le voyant, le rayonnement d'une joie aussitôt changée en anxiété. 11 venait de lire distinctement sur la physionomie de son élève le drame intime que celui-ci traversait, et il eut , pour aller au-devant des chagrins du jeune homme, ce délicat geste d'amitié que
le pocto a si bien rendu dans la célèbre fable :
Il vous épargne la pudeur
De les lui flécouvrir vous-même...
— « INÎon cher maître, " avait balbutié Jean, « pardonnez-moi... J'avais pris envers vous un
engagement... »»
— « Celui de ne pas reparaître ici avant de m'apporter une autre réponse, » dit Ferrand. « Si vous y manquez, c'est que vous avez une raison profonde, je le sais. Je sais aussi, je n'ai eu qu'à vous regarder pour cela, que vou3 souffrez. Vous venez à moi parce que vous avez une peine. Je n'ai pas à vous pardonner. J'ai à vous remercier... »
— « Ah! monsieur Ferrnnd!... " fit le jeune homme, en joignant les main.s. La tendre intelligence de cet accueil versait comme un baume sur son cœur malade. Il retrouvait cette impression de paternité spirituelle qu'il s'était tant reproché de chercher auprès de cet homme, l'adversaire de toutes les croyances de son père véritable. Qu'elle lui était douce à cette minute!
— « Appuyez-vous sur moi, je suis là, » reprit le maître. « Le malheur que vous prévoyiez et auquel vous faisiez allusion hier est donc arrivé?... »
— « Pas celui-là, » dit le jeune homme, « un antre... monsieur Ferrand, " continua-t-ilavec un effort qui lui faisait comme hacher ses mois, n je vous supplie de ne pas m'interroger. Je vouchais
pouvoir VOUS supplier aussi de ne pas interpréter ce que je vais vous dire, de ne pas chercher, même en esprit, les motifs de la démarche extraordinaire que je fais auprès de vous... Je suis venu, » et sa voix s'étouffait de honte, u vous emprunter de l'argent... "
— « Que vous êtes ému, mon pauvre enfant, » dit le père de Brigitte, « et pour si peu de chose!... Ne me parlez pas. Les mots vous font mal... Ecrivez sur ce papier ce que vous désirez. » Il avait tendu une feuille et un crayon à Jean qui, d'une main tremblante d'émotion, traça les quatre chiffres que son frère avait jetés d'une plume si ferme sur le chèque Montboron. L'autre prit le papier et dit simplement : « C'est bien. "Il sortit de la bibliothèque pour y revenir un instant après, tenant à la main une enveloppe. « Voilà ce qu'il vous faut, » ajouta-t-il aussi simplement. « Vous calculerez vous-même les intérêts à 5 pour 100, et vous les donnerez aux pauvres. Vous me rendrez cela quand vous pourrez. Je vous demande seulement de vous redire tous les jours, jusqu'à ce que vous ayiez acquitté cette dette, la phrase que je mets là, » et il écrivit lui-même quelques mots sur l'enveloppe. « Ne me remerciez pas. Et allez vite porter cet argent où vous devez le porter... "
Le jeune homme prit l'enveloppe que lui tendait cet admirable manieur d'âmes, dont la phrase d'adieu attestait qu'il déchiffrait la conscience de son élève aussi clairement qu un livre ouvert devant lui. Quelque chose d'inexprimable passa entre eux,
2i* LÊlAPE
comme la veille Puis, le maître fit signe qu'ils devaient se séparer, d'un geste qui demandait à Jean de ne pas essayer de traduire avec des paroles ce qu'ils sentaient l'un et l'autre. Celui-ci . obéit à son bienfaiteur en s'en allant, sans rien lui dire qu'un merci dont toute son attitude faisait l'éloquence. Quand il fut sur l'escalier, il regarda l'inscription que M. Ferrand avait tracée sur l'enveloppe. C'était la phrase de saint Augustin, par laquelle Bossuet a terminé son sermon sur la nécessité des souffrances : Perdidistis utilitatern calamitatis et miserrimi facti estis.
— « Vous perdez l'utilité de votre lyiisère... » Ces mots que Jean se répétait en gagnant, à pied maintenant, le boulevard Saint-Germain, allaient frapper dans son être cette touche secrète que ses discussions avec le philosophe catholique avaient toujours ébranlée, mais jamais plus profondément. Il marchait vite, ayant jugé inutile de reprendie une voiture, à présent qu'il n'avait plus peur que le temps lui manquât pour se procurer de quoi payer la dette du Faussaire. — Ce tout petit trait d'une sévère économie, devenue presque machinale, tenait encore à cette passion de piété filiale toujours vivante et présente en lui, même quand sa pensée en faisait, comme à cette minute, un ennemi des idées de son père. Il répugnait d'instinct à se donner une seule de ces commodités qu'il avait vu le professeur se refuser constamment. — « L'utilité de votre misère?... » reprenait-il, et, le cœur fondu par la bonté si vraie,
si délicate, avec laquelle M. Ferrand venait de le traiter, il laissait s'insinuer en lui l'enseignement contenu dans cette phrase. Une fois de plus, il éprouvait quelle puissance d'interprétation tota'e de la vie humaine possède le Christianisme. Hors de lui, qu'avait-il trouvé, hier, et ce matin encore, dans les heures de chajjrin qu'il avait traversées? Rien que le désespoir et le brisement sous le poids aveu^jle de la nécessité. A quoi l'invitait l'appel que le père de Brigitte avait voulu joindre à son bienfait? A croire que ses souffrances, toutes ses souffrances, les petites et les grandes, avaient un sens, et celles qui lui venaient de son père et de leurs étranges rapports, — et celles que lui causait depuis tant de jours l'énigme du caractère de sa sœur, — et celles que lui infligeait en ce monaent le crime commis par son frère, — et tout le reste, depuis la crise de son amitié avec Grémieu-Dax jusqu'à l'écœurement qu'il subissait à la seule idée de YUnton Tolstoï, après les scènes pénibles de la veille, terminées par les grossiers outrages de Riouffol. Derrière cette suite d'émotions ou déchirantes ou froissantes, ne sentait-il pas l'imperceptible et continu travail d'un Esprit qui poursuivait son esprit? A chacun des coups qu'il avait reçus avait correspondu l'évidence de plus en plus claire des lois méconnues par les siens et par lui-même. Quelles lois? Celles-là mêmes que le traditionnaliste Ferrand lui avait montrées, comme constitutives de la famille et de la société. — Elle était là, « l'utilité de sa misère, » dans
cette éducation de sa pensée, dans son adhésion contrainte aux vérités comme inscrites dans ces cruelles expériences, et il sentait cela encore ; que, s'il devait un jour avoir la foi complète, celle dont la liauière éclairait les yeux de M. Ferrand et de liii^itle, il ne pourrait que bénir cet inconcevable Esprit dont la Providence régit nos destinées, de l'avoir conduit à travers le chemin ou son cœur s'ensanglantait. Que c'était chèrement payer pourtant la certitude et la force intérieure, et même un autre bonheur, si celle qu il aimait l'attendait au teiine de cette voie douloureuse !
Un nouvel incident, que l'entretien avec Julie lui aurait fait appréhender, s'il ne s'était pas, comme on a vu, révolté contre une certaine hypothèse, le réveilla de cette exaltation mystique, en le remettant en face d'un autre mvstère et plus chargé de conséquences que tous ceux auxquels il s'était tant meurtri. Il était arrivé à l'extrémité du boulevard Saint-Germain, devant le bureau G du Grand Comptoir. Il connaissait, pour y avoir pris son frère plusieurs fois, la disposition des lieux qui permettait d'accéder au cabinet du chef par une porte latérale, laquelle ouvrait sur la rue de Poissy. On évitait ainsi de traverser la grande salle où les employés travaillaient et communiquaient avec le public. Jean s'était glissé par là, avec l'espérance 'de ne pas être vu par son hère et de ne pas le voir.
Lorsqu'il eut frappé à la porte de M. Berthier et et que celui-ci lui eut dit : « Entrez, » ce lui fut donc une très pénible surprise de trouver là Antoine, qui se tenait assis sur une chaise, à côté de celui qu'il définissait cette nuit « ce gros élé phant sans tact » . Le chef de bureau était un homme de cinquante ans, que son existence sédentaire avait rendu en effet très corpulent. Son visage sanguin , où se lisait une forte bonté de tempérament, si l'on peut dire, exprimait une émotion extraordinaire. Les paupières rouges d'Antoine attestaient qu'il avait beaucoup pleuré. Une scène s'achevait entre les deux hommes, à laquelle la présence de Jean allait servir de conclusion. M. Berthier avait v\i trop souvent le frère cadet rendre visite au frère aîné pour ne pas les croire très intimes. D'ailleurs, dans la comédie de confession que le faussaire lui avait jouée, le nc«m de Jean avait été prononcé. Le chef de bureau, que sa générosité naturelle et aussi son ancienne sympathie pour son infidèle subordonné abusaient complètement, dit au nouveau venu :
— « Vous arrivez juste à temps, cher monsieur, pour être le témoin du repentir d'Antoine et de ses promesses. Il m'a tout avoué. Il n'y a pas d'affaires absolument certaines à la Bourse, je le lui ai démontré. Ce M. de Montboron avec lequel il s'était lié (l'amant d'Angèle d'Azay avait imaginé cet étonnant mensonge!) et qui lui parlait d'opérations sûres, ne peut être qu'un abominable
aventurier. Antoine comprend maintenant où cet homme l'a entraîné. Il m'a donné sa parole de ne plus le voir, et moi, je me suis engagée à ne pas démentir ce qu'il a raconté à M. Monneron. En mettant de côté, comme il l'a fait, sur ses bénéfices, la somme soustraite ici, il a prouvé qu'il n'était pas absolument perdu. M. La Croix, indemnisé, ne se plaindra pas. J'en fais mon affaire... Je vais plus loin. Je consens, non pas à lui pardonner, c'est trop grave, mais à le garder au bureau, trois mois, pour que M. Monneron n'ait pas de soupçons. A cette date, il démissionnera, sous un prétexte quelconque. Mais je le suivrai de loin, dans sa nouvelle position, et, à la première faute, je remets à qui de droit cet aveu qu'il vient de me signer. S'il se conduit bien, dans cinq ans, je le lui rendrai... Maintenant, monsieur, allez à votre travail... J'ai eu trop d'affection pour lui, » ajouta l'excellent homme, quand l'imposteur fut sorti de la pièce, sans avoir, tout de même, osé regarder son frère, « je respecte trop M. Monneron père, pour n'avoir pas tenu à donner à ce malheureux une occasion de se racheter. Antoine n'est pas mauvais, je vous assure, et, si vous l'aviez vu sangloter, vous auriez foi dans son relèvement, comme moi. Il m'avait demandé de vous écrire et de vous voir pour obtenir que vous ne démentiez pas auprès de monsieur votre père une explication à laquelle j'accepte de me prêter. Il réparera, il me Ta juré, je le crois. J'ai vu tant de nos jeunes gens qui se
laissent tenter par le maniement des fonds qui leur passent entre les mains! Une influence sulBt à les entraîner. J'en ai sauvé deux, tjui n'ont jamais recommencé. Il sera le troisième. J'en ai la certitude... Allons, cher monsieur, du courage!... »
Et, tandis que le cheF de bureau lui serrait la main de toute sa force pour le réconforter sur l'avenir du prétendu ami de M. de Montboron, — quelle audace! — Jean, qui retrouvait de nouveau son père entre lui et ce frère indigne, se sentait incapable de répondre. Un frisson courait en lui qui le secouait jusqu'à la racine de son être à se demander tout bas :
— « Antoine a rendu les cinq mille francs. Où les a-t-il pris?... »
Ce terrible problème et d'où dépendait l'honneur de leur nom ne se fut pas plutôt posé à Jean que les phrases énigmatiques de sa sœur lui revinrent à la pensée. Antoine était entré chez elle, cette nuit, dans une heure de détresse et de sincérité. Il ne lui avait pas seulement avoué sa faute. Il lui avait parlé des moyens de la réparer. Il lui avait demandé qu'elle s'associât à sa recherche de l'argent nécessaire. De quelle nature avait donc été cette offre pour que Julie en demeurât ainsi bouleversée? Et derechef l'idée qu'il avait repoussée d'abord comme trop infâme s'emparait du jeune homme. Ces cinq mille francs, Antoine les avait empruntés à Rumesnil, en spéculant, pour les obtenir, sur les relations que celui-ci avait avec leur sœur. La révolte de la jeune fille provenait de ce qu'il avait voulu lui faire faire, à elle, la honteuse démarche.
— <i Est-ce possible?. . . » se disait-il en s'en allant du bureau où venait de se nouer un nouvel épisode du drame obscur dans lequel il se trouvait
enfjagé. Déjà le doute, comme on voit, avait remplacé la révolte, et il continuait : « Il a cependant bien fallu qu il les trouvât quelque part, ces cinq mille francs. Il ne les avait pas. S il les avait eus, il n'aurait pas parlé à Julie, comme il lui a parlé. Était-elle assez troublée! De quels mots elle s'est servie : // en est au crime, je te jure!.. Si quelqu'un peut me mettre sur la voie de la vérité, c'est elle... »
Cette pensée enveloppait des hypothèses trop cruelles, elle se raccordait trop étroitement aussi à ses préoccupations de ces dernières semaines pour que l'infortuné pût la concevoir et ne pas rentrer au plus vite auprès de sa sœur. Il n'avait pas quitté M. Berthier depuis un quart d'heure, qu'il se retrouvait sur le palier du quatrième étage de la rue Claude-Bernard où vivaient les Monneron. Il n'eut pas le temps de sonner. Julie avait épié sa venue. Elle l'attendait, l'ayant vu, par la fenêtre, qui débouchait de la rue Vauquelin. Il était remonté tout droit du boulevard Saint-Germain par les raidillons qui sillonnent les deux versants de la montagne Sainte-Geneviève : la rue d'Arras, la rue du Gardinal-Lemoine, la rue Thouin, la rue de la Vieille-Estrapade, la rue Amyot, les endroits mêmes qui avaient servi de cadre aux enfantins débuts du dangereux roman de sa sœur avec Rumesnil. Il avait marché si vite que le souffle lui manqua pour répondre à la question de la jeune fille. Elle l'avait attiré aussitôt dans sa chambre, et là,
inquiète, les yeux brûlants, le sein palpitant, les mains fiévreuses :
— Il Hé bien! »> lui avait-elle demandé, « tu as trouvé Gréniieu-Dax?... » Et, comme il secouait la tête en signe de dénégation : « Mon Dieu! » gémit-elle, « tu es arrivé trop tard!... »
— " Non, i> put- il enfin dire à voix basse. « .l'ai eu l'argent de quelqu'un d'autre; mais, quand je me suis présenté chez M. Berthier, les cinq mille francs avaient déjà été payés. »
— « Par Antoine?» interrogea-t-elle, haletante.
— « Par Antoine, » répondit-il.
— <i Par Antoine!... » répéta-t-ellesans avoir la force d'ajouter un mot. Elle s'était laissée tomber sur une chaise, les mains croisées sur ses genoux, les yeux fixes. Une hallucination plus forte que sa raison lui montrait la scène hideuse : le faussaire entrant chez le séducteur, et exerçant sur lui, sous des formes ou brutales ou courtoises, — qu'importait! — ce détestable chantage. Elleavait cependant un motif de croire que cette démarche n'avait pas pu être faite. Tout à l'heure, Jean à peme parti, pour aller, croyait-elle, chez Crémieu- Dax, elle s'était dit qu'elle pouvait encore essayer d'agir, elle aussi, de son côté, et empêcher, si le hasard permettait qu'il en fût encore temps, qu Antoine ne se servît de son nom. Elle avait écrit un billet de quelques lignes à Rumesnii, ou elle le suppliait, s'il recevait la visite de son frère aine, de ne pas faire ce que celui-ci lui demanderait Elle était descendue chez le concierge, qu'elle
UN COEUR DE JEUNE FILLE 2ti3
avait chargé de porter immédiatement le billet, avec l'ordre de ne pas le laisser, si le destinataire n'était pas chez lui, et, s'il y était, d'avoir une réponse. Elle n'avait pas donné ces instructions sans un frisson de honte, sous le regard insolent des époux Maradan, lesquels nourrissaient une estime aussi maigre que leurs étrennes pour ceux de leurs locataires qui n'étaient pas très généreux au jour de Tan, les « pannes de la boîte " , disaient-ils. On pense si les Monneron étaient du nombre. Une pièce de dix francs, tendue par la jeune fille en même temps que son billet, pour que l'homme prît une voiture et revînt au plus vite, avait changé cette insolence en une obséquiosité immédiate, avec cette imperceptible nuance de gouaillerie silencieuse, par laquelle les inférieurs nous font payer leurs complicités. Julie s'était rappelé la phrase ironique d'Antoine sur le danger des lettres déposées dans les loges, et elle s était sentie rougir a la pensée des commentaires que les fréquentes visites de son amant avaient du provoquer dans cette loge, entre le cordon et le fourneau, où se mijotait un éternel miroton! Ah! qu'on les commentât ces visites, et aussi son insistance à ce que Maradan partît tout de suite! Mais que son message fût remis à temps, si vraiment Antoine avait osé cette infâme démarche! Maradan était revenu de la rue de Varenne, en rapportant le billet. M. le comte était en déplacement de chasse. Adhémar avait bien dit à Julie, la veille, qu'il irait peut-être
26à L'étape
passer deux ou trois jours chez un cousin, aux environs de Paris. En temps ordinaire, elle eût été peinée que son amant ne lui eût pas écrit pour lui confirmer cette absence et s'en excuser. Dans les circonstances actuelles, ce départ était une chance inespérée, pourvu qu'Antoine ne fût pas arrivé avant que Rumesnil n'eût quitté sa maison. La jeune fille avait envoyé Maradan lui aclieter un indicateur des chemins de fer. Elle savait le nom du château du cousin et qu'il était dans le voisinage de Malesherbes. Adhémar avait pu prendre, pour cette station, l'un ou l'autre des deux express du matin qui partent de la gare de Lyon, le premier à neuf heures, le second à dix. Selon qu'il se serait décidé pour celui-ci ou pour celui-là, il serait sorti de son hôtel à huit heures et demie ou à neuf heures et demie. Antoine n'était allé rue de Varenne, s'il y était allé, qu'à neuf heures moins le quart. Tout, dans ce cas, dépendait donc du choix du train auquel s'était rangé Rumesnil. Julie avait voulu considérer comme certaine la préférence donnée au premier express, parce qu il était plus rapide que l'autre et ne s'arrêtait ni à Villeneuve, ni à Juvisy, ni à Corbeil. C'est avec cet espoir qu'elle avait attendu le retour de Jean, et voici qu'à la seule annonce du payement des cinq mille francs par Antoine, tous les indices qui avaient fait {)Our elle probabilité d'un côté faisaient probabilité de l'antre. Rumesnil était rentré tard de VUmouTolsioï, la veille. Pourquoi se serait-il levé
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une heure plus tôt? Où avait-elle eu l'esprit? Sans aucun doute, il avait pris le second train. S'il ne lui avait envoyé aucun mot pour l'avertir définitivement de ce petit voyage, c'est que la visite d Antoine avait eu lieu pendant ses derniers préparatifs. Peut-être, au moment de lui écrire, le dégoût l'avait-il paralysé. Gomment savoir si le scélérat n'avait pas raconté qu'il venait de sa part à elle?... Toutes ces suppositions s'étaient levées à la fois dans son esprit et la remplissaient d'une émotion telle qu'elle en oubliait la présence de son autre frère, debout devant elle. Sa consternation était trop éloquente : évidemment, elle avait sur les agissements d'Antoine une idée positive. La pauvre enfant ne revint à elle que pour constater son imprudence, à cette interrogation de Jean :
— « Si tu sais chez qui il est allé emprunter ces cinq mille francs, il faut me le dire, Julie. Je les ai là. Je peux les rendre, et tout de suite... -n
— « Moi? » répondit-elle, " comment le saurais-je?... » Dans la phrase qu'avait prononcée son frère, elle venait de sentir, une fois de plus, ce soupçon sur ses rapports avec Ruraesnil, deviné si souvent dans ses yeux. Le lui nommer à cette minute, c'était avouer. Si elle n'eût pas eu cette coupable intrigue, en quoi un prêt d'argent du jeune noble à Antoine eùt-il été plus extraordinaire que de Crémieu-Dax à Jean, par exemple ? Et elle-même l'avait conseillé tout à l'heure. Ce conseil, rapproché de son trouble présent, lacondam-
nait seul, si elle déclarait la vraie raison de ce saisissement. Pourtant, si elle avait été absolument sûre que c'était bien de Rumesnil que le faussaire avait obtenu cet argent, peut-être eùtelle trouvé le courage surhumain de cette confession, pour effacer aussitôt jusqu'au souvenir de cette ignoble dette? Elle n'en était pas certaine, et l'instinct de suprême pudeur qui fait d'un aveu de cette sorte, pour toute femme, une mortelle épreuve, — que dire quand cette femme est une jeune fille! — scella soudain son secret dans son cœur. Elle ajouta : « Qu'il ait trouvé cet argent si vite, voilà ce qui m'épouvante. .. >»
— « Mais enfin, » reprit Jean, a dans oet entretien que vous avez eu ensemble cette nuit, tu m'as dit toi-même qu'il t'avait demandé de l'aider : Gomment?... »
— « N'insiste pas, » répondit-elle en se levant et s'écartant comme un animal blessé. « Ce qu il m'a dit m'a été trop pénible à entendre pour que je le répète... Ne m'en parle jamais! N'y fais jamais allusion! Jamais! Jamais!... D'ailleurs, il ne s'agit pas de cela, puisque j'ai refusé de l'écouter et que je l'ai chassé. . . »
— il Je ne te questionnerai plus, » repartit Jean après un passage d'hésitation, " J'y mets pourtant une condition. J'en ai le droit, » continua-t-il, comme elle redressait la tête en le regardant "avec la fierté défiante qu'elle avait eue si souvent pour lui depuis des mois. « J'ai fait une démarche qui ui'a été infiniment dure, poussé par toi, à cause de
cette conversation que tu avais eue avec Antoine. Encore un coup, je ne te demande pas de me la répéter. Jure-moi seulement que tu n'as aucune idée sur une personne particulière à laquelle il ait pu s'adresser... »
— « Je n'ai rien à te jurer, n répondit-elle, le regard plus sombre encore et plus défiant; «mais, de ces personnes, il y en a vingt, depuis sa maitresse, puisqu'il parait qu'il avait volé pour une femme, jusqu'à n'importe quel camarade de cabarets et de tripots, sans compter les usuriers... Ce dont je ne doute pas, c'est qu'il a commis une malpropreté pour avoir cet argent. Laquelle? Je l'ignore et je souhaite de l'ignorer toujours. Ce sera la preuve qu'il n'a pas réparé un faux par un autre, et une escroquerie par un vol... Maintenant, » ajouta-t-elle en portant la main à son cœur et se rasseyant, « laisse-moi, veux-tu ? Les émotions de cette nuit et celles de ce matin m'ont trop épuisée. Je dois me reposer, avant le déjeuner, si tu veux que nous paraissions à table sans que le père s'aperçoive de notre agitation. Elle n'aurait qu'à réveiller son inquiétude... Pauvre père! Sa tranquillité avant tout, tant que nous pourrons ! »
Celte supplication qui s'adressait de nouveau au sentiment qu'elle savait le plus puissant sur le cœur de son frère s'accompagnait d'une expression si anxieuse de sa physionomie consumée que le jeune homme obéit à cette trop évidente souffrance, mais, malgré lui, il se retira dans sa
chambre en frémissant. Pour la première fois, l'image de son père, ainsi évoquée, n'avait pas dompté la tempête intérieure. Il avait besoin de la vérité, comme on a faim de pain et soif d'eau. Ce commencement d'une révolte contre ce père luimême, toujours dressé au travers de ses énergies, s'accrut encore à voirie professeur arriver en personne, le visage délivré de ses soucis de la nuit et du matin, et tenant à la main une feuille de papier. C'était une lettre de Berthier, demandant à M. Monneron de ne pas se déranger cet aprèsmidi comme il en avait eu I intention. Il lui annonçait que tout était expliqué, et qu'il ne s'occupât plus d'une aflaire désormais élucidée. Le chef de bureau avait reculé devant le mensonge direct, si dur à soutenir en face et d'homme à homme. Il avait cependant tenu sa promesse à Antome, en écrivant ce billet, qu'il avait fait porter par un garçon du Grand Comploir.
— «Tu vois comme Antoine avait tort, " conclut Joseph Monneron après avoir montré ce message à son fils, « de reprocher à cet excellent homme un manque de tact? Quelle délicatesse, au contraire! Je suis content, d'ailleurs, de n'être pas obligé de passer boulevard Saint-Germain. Je pourrai aller chez Barantin. C'est son jour, et je suis si rarement libre le vendredi ! ... il doit parler à la Chambre, la semaine prochaine, contre l'enseignement congréganiste. J ai quelques bonnes notes teciiniquesà luicommuniquer. Tant que nous n'aurons pas fait fermer leurs collèges, la bataille
n'est pas gagnée. Il faut que nous arrivions partout à l'instruction exclusivement et obligatoirement laïque. Remarque bien : je ne dis pas neutre, car je ne suis pas pour la neutralité. Avant tout, une morale indépe'ndante des dogmes, c'est le premier article de notre programme et le plus essentiel. Je vivrai assez, je l'espère maintenant, pour le voir appliqué... »
Ainsi, l'alerte de la veille : — la vision de son fils aîné debout devant lui avec le masque de la terreur sur son visage, — ses soupçons fortifiés par les allures du jeune homme, — la concomitance de tant de signes certains de culpabilité, — tout était oublié, effacé, aboli, tant la réalité avait peu de prises surcette intelligence d'idéologue incurable ! L'affirmation de Berthieravait suffi pour le rejeter à son train habituel de chimères politiques. Lui qui n'était pas capable de voir la vérité dans le cercle étroit de sa famille, il se complaisait de nouveau dans des conceptions qui n'allaient à rien moins qu'à remanier toutes les mentalités françaises, dans le présent et l'avenir ! Quoi d'étonnant si le même esprit de chimère, qui faisait de lui dans sa vie privée un illusionné de chaque minute, se retrouvait dans ses théories sur la vie publique? Ce père, qui n'avait pas su élever vraiment un seul de ses quatre enfants, rêvait tranquillement d'une refonte totale de l'éducation nationale, et, avec cette infaillible logique dans le faux qui caractérise les hommes de son parti, il la voulait constituée au rebours de toutes les ori-
ginesdu pays etde toute son histoire! ^Tais, oommo il aimait à le répéter avec une conviction qui *^ùf été comique, si les honnêtes gens de ce t.vpe ne s«» trouvaient pas associés aux pires ennemis de la France, dans leur besogne d'abaissement de notre patrie par la destruction de toutes sesforces vives : « La raison ne peut pas ne pas avoir raison' » Ce n'était pas seulement le chrétien latent qui fut froissé chez Jean par un tel discours, après une nuit et une matinée pareilles. C'était le fils, confondu de chagrin devant l'infériorité morale, malgré sa bonne foi et ses vertus, de cet étrange chef de famille, incapable de saisir un fait dans sa vérité brutale, mais concrète. Le fonctionnaire scrupuleux et probe avait été remué jusqu'aux fibres les plus intimes par la suspicionjetée sur un de ses enfants. Cette suspicion paraissait dissipée. lien était si heureux qu'il ne pensait pas à vérifier à fond une histoire pourtant bien obscure. Ce manque de virilité dans le caractère de son père fut si pénible au « consolateur » qu il n'eut pas la force de se taire, comme d'habitude, devant les aberrations du Jacobin. Il éprouva le besoin de parler avec une sincérité, non pas complète, mais cependant moins atténuée que de coutume. Ce ne fut pas sur le billet de Berthier — ce billet dont il savait trop la signification exacte — que celte franchise encore timide s'exerça. Ce fut sur des idées, qui si souvent avaient chorué son sens de l'équité, sans qu'il s'en indignât. 11 les excusait par les préjugés de première, jeunesse, parle mi-
UN COEUP DR JEUNE PIT.LF ?71
lieu, par des influences personnelles, comme celle du camarade Baranlin. A ce moment, il en voyait trop Je lien avec toute une construction mentale, si funeste à celui qu'elle dominait et aux autres, victimes, par contre-coup, de cet incorrigible irréalisme.
— « Je ne peux pas m'associer à ton espérance, » dit-il simplement. « Je vois bien l'élément d'énergie que les éducations laïques enlèvent à l'entant. Je ne vois pas celui qu'elles lui substituent. Car, enfin, il laut vivre, et, pour vivre, agir. Où prendre le principe d'obligation dans ce que vous appelez la morale indépendante, tu dis de tout dogme, mais cela signifie qu'elle dépend de l'examen individuel. »
— tt Où le prendre, ce principe? Mais dans la Justice simplement, » répondit Joseph Monneron, qui avait regardé son fils avec une surprise attristée,
« et dans la Solidarité, dans cette dette que chacun se trouve avoir contractée vis-à-vis de l'humanité, par le seul fait qu'il existe. Nous naissons tous obligés. ■
— ■ Je te dirai, comme Crémieu-Dax, l'autre jour, citant Robespierre, » répliqua le jeune homme : « Au nom de quoi?... C'est un cercle vicieux. Outre qu'une dette, pour être valable, suppose qu'elle a été acceptée en connaissance de cause par le débiteur, où est-il écrit qu'il y a obligation de s'acquitter d'une dette? Dans le Décalogue et dans l'Evangile... Puisque vous n'en voulez pas?... 9
— « lit la conscience, qu'en fais-tu?... » reprit le père, avec un étonnement plus marqué encore. « Il y a des moments où tu m'inquiètes, Jean ! »
continua-t-il avec une gravité douce. « On dirait que tu te laisses gagner par le scepticisme et le pessimisme. Prends garde... Tu en as pourtant la preuve chaque jour, que la conscience suffit pour guider l'homme. Voilà M. Berthier. Tu sais qu'il est un libre penseur. A-t-il eu besoin d'un autre conseil que de celui de sa conscience, pour agir vis-à-vis de moi, avec les procédés les plus scrupuleux, hier et ce matin encore? Ai-je eu besoin de faire appel chez ton frère à autre chose qu'à la conscience, pour lui demander de garder secret le nom du malheureux camarade qui a essayé de le compromettre et de couvrir ainsi sa propre faute?... Il faut croire à l'homme, mon fils. G est la véritable religion et le véritable Évangile. Oui, croire à l'homme, et, par conséquent, aux individus, jusqu'à ce que le contraire soit bien démontré. Tu m'as vu très malheureux hier, après la conversation (jue j'avais eue avec Berthier. Qu'est-ce qui m'a soutenu? L'opinion que j'ai de la nature humaine, tout bonnement. Avec l'éducation et les exemples qu'il a reçus, je savais que ton frère ne pouvait pas avoir commis cette ignominie... Et tu vois aujourd'hui comme j'avais raison. »
— « Sa tranquillité avant tout ! » se dit Jean demeuré seul, en se répétant avec une mélancolie infinie les termes mêmes dont s'était servi sa
sœur. « Oui, qu'il la garde ! Mais nous la payons bien cher!... » Cette sécurité de Joseph Monneron, au milieu des mystères horribles que cachait l'apparente bonhomie de leur existence de famille, était sinistre comme le passage d'un somnambule sur le rebord d'un toit, à quelques centimètres du gouffre. Elle ne datait pas d'aujourd'hui, et pas d'aujourd'hui non plus l'impuissance du fils à montrer ce gouffre au dormeur enfin réveillé. Jamais il n'avait senti plus amèrement quelles redoutables conséquences comportent ces partis pris de généreuse illusion, tels que celui où s'enveloppait ce père, inapte à la vie par raisonnement autant que par tempérament. Par contraste, le jeune homme ne put s'empêcher de songer au maître chez lequel il était allé, ce matin, trouver tout ensemble l'appui matériel et l'appui moral, à ce Victor Ferrand, dont le coup d'œil lucide était descendu si vite au fond de ses plaies! Certes, Joseph Monneron n'avait pas moins une haute nature que son condisciple de l'École Normale. Il n'était ni moins intelligent, ni moins tendre. Il n'avait pas eu un autre métier, il n'appartenait pas à un autre corps. La différence entre eux résidait dans la discipline intérieure : l'un s'était conformé à l'expérience séculaire de ses morts, dans son interprétation de l'existence, et l'autre non. Comme pour appeler à lui le secours de cette personnalité si complète et si solide, l'amoureux de Brigitte tira de sa poche l'enveloppe encore gonflée de billets bleus que la main du Juste lui
avait remise d'un geste si simple. Il relut Tinscription qu'il avait promis de méditer : Peididisds utiLitatem calamiiatis , et il tomba dans une profonde rêverie. Oui, ce nouveau malheur : le versement par Antoine de cette grosse somme, prise on ne savait ni où ni comment, devait lui être, àlui, Jean, l'occasion d'une énergie nouvelle, — comme aussi l'attitude de plus en plus révélatrice de Julie, — comme l'aveuglement de plus en plus pénible de son père. S'il voulait être digne de l'estime que lui avait montrée son maître, il fallait qu'il assumât les devoirs dont ce père ne pouvait se charger, puisqu'il ne les voyait pas. Il n'était pas admissible, si Antoine s'était procuré de l'argent par quelque emprunt honteux, que le frère eût à sa disposition de quoi régler celte dette et ne la réglât pas aussitôt. Il n'était pas davantageadmissibleque,soupçonnantsasœur d'une intrigue avec un de ses amis, il ne tirât pas cette aventure au clair, pour y couper court. Mais comment? Il était vain d'essaver d'arraclier son secret à Julie. L'impudence d'Antoine déjouait par avance toute tentative. Une action restait possible, et immédiatement. Jean n'avait pas aménager Rumesnil. Pourquoi donc ne pas avoir avec lu' une conversation définitive, à la suite de laquelle, sur ce point du moins, il en aurait fini avec les équivoques et les compromis de conscience ? Il soupçonnait Antoine d'avoir emprunté à ce camarade les cinq mille francs. Il avait f)ris ombrage des visites trop fréquentes de ce même camarade
UN CœUR DE JEUN F. FILLE 275
rue Claude-Bernard et de son intimité avec Julie. Il le forcerait à s'en expliquer. Il verrait bien ce que l'autre répondrait à ces deux questions posées !)raveraent, fermement, nettement. Les yeux dans les yeux et avec une certaine qualité de résolution, un ami force un ami, sinon à dire la vérité, du moins à la laisser deviner. En tout cas, parler à Rumesnil, ce serait agir en représentant de la famille, et, quel que dût être le résultat de cet entretien, Jean comprenait qu'il s'estimerait de l'avoir engagé. Il se dit : « J'irai chez Adhémar aujourd'hui, et je lui poserai ces deux questions. Je m'en donne ma parole d'honneur. «
Il se produit dans les tempéraments nerveux et instables, comme était celui-ci, quand ils se fixent sur une décision très arrêtée, une tension de tout l'être, qui se manifeste par une physionomie contractée, des gestes saccad(;s, un regard dur et fiévreux, fixe et absent. Ces incertains, devenus des résolus, dégagent alors, par une contagion presque électrique, une atmosphère de malaise, soit que, réellement, le cerveau doive être assimilé à une pile et que le leur projette, dans ces instants-là, des courants trop forts; soit, plus simplement, qu'ils déconcertent ceux qui les entourent par des allures inattendues, autant dire irritantes. Ils dérangent la représentation que leurs familiers se font d'eux, et c'est une cause presque animale de désharmonie. L'idée de cette toute prochaine entievue avec Rumesnil donnait à Jean
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une telle fièvre qu'il lui arriva, pendant le déjeuner, à plusieurs reprises, de ne pas même entendre les phrases que lui disaient son père et sa mère, involontaire distraction qui lui valut de Mme Monneron, quand on se leva de table, une de ces apostrophes désagréables par lesquelles elle avait si souvent froissé le cœur de ce fils dont la nature lui déplaisait tant! Elle y rencontrait sans cesse des nuances d'humeur indéfinissables pour son esprit simpliste de Méridionale :
— « Quand tu te marieras, je te souhaite de tomber sur une femme qui ait bon caractère, mon pauvre garçon \ Tu deviens un peu plus rustre tous les jours... On te parle, tu ne réponds pas. On te sert, tu ne dis pas merci. Pourquoi ne prends-tu pas exemple sur Antoine, qui se rend agréable à tout le monde ?. . . Tu t'en crois trop, et tu ne veux pas te donner de peine ! Je ne sais vraiment pas de qui tu tiens. Ton père est aussi instruit que toi, et pourtant il cause! C'est plaisir de l'entendre... Ton grand-père Granier, ah ! qu'il était gaillard ! . . . Toi, tu ressembles aux oursins de chez nous, pointus par tous les bouts. Ce n'est que piquants. On ne sait comment les prendie... «
— «1 C'est ainsi qu'elle voit les choses!... » se disait Jean quelques minutes plus tard en descendant l'escalier. Le professeur était plongé dans ses journaux, que ses soucis d'abord, avant la lettre de M. Berthier, puis sa répétition, l'avaient eriqjéchéde finir le matin. Il y buvait à longs traits le poison quotidien des sophismes révolution-
naires et il n'avait pas pris plus garde aux phrases agressives de sa femme que s'il eût été stupéfié de hachich. Le jeune Gaspard avait ricané, à voir son frère aîné « attrapé par la patronne » . — C'était son vocabulaire. — Julie n'étaitpas dans le salon, ayant passé dans sa chambre aussitôt le déjeuner fini. Chose étrange, l'injustice de sa mère, au lieu de peiner le jeune homme, ainsi qu'à l'ordinaire, lui procurait un certain apaisement. Les profondes inintelligences de Mme Monneron justifiaient, en l'expliquant, l'aveuglement de son mari à l'égard de leurs enfants. Elle ne l'avait jamais aidé à comprendre leur famille, et, en le faisant souffrir par sa vulgarité, sans qu'il se l'avouât, elle avait encore développé son aversion naturelle pour les réalités humbles de la vie, pour ce qu'il appelait « le monde extérieur » , avec le mépris d'un lettré qui s'enivre de théories. Raison de plus pour le fils de ne pas récriminer et de se substituer au père dans les circonstances critiques. Que celle-ci en fût une, et décisive, Jean s'en était convaincu davantage encore à constater, durant le déjeuner, l'attitude, de nouveau si hostile, de Julie à son endroit. Les questions dont il l'avait pressée, à son retour du bureau d'Antoine, l'avaient trop visiblement énervée. Pourquoi, sinon parce qu'il avait deviné juste sur un point qu'il ne pouvait pjus laisser obscur? Aussi n'eut-il pas une seule reprise d'hésitation, lui, l'homme de tous les scrupules et de toutes les susceptibilités, et il ne s'était pas levé de table depuis une demi-
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heure, qu'il avait déjà {^agné la rue de Varenne et cet hôtel dont sa pauvre sœur avait tant rêvé. Adhémar de Runiesnil y habitait seul avec sa mère. Il avait perdu son père tout enfant. La porte cochère en niche, dont il a déjà été pailé, annonçait la date de la construction. Elle remontait à la première partie du dix-huitième siècle, époque où ces entrées furent mises à la mode par les architectes qui bâtirent les hôtels, célèbres alors, de Soubise, de Roquelaure et de Lude. L'aspect de la vieille demeure aristocratique, son isolement fastueux entre sa cour et son jardin, l'importance des communs et leur tenue, la livrée du concierge, en drap vert foncé avec des brandebourgs et des boutons armoriés, tout attestait que le membre de V Union Tolstoï, domicilié derrière cette façade à hautes fenêtres cintrées, continuait, malgré ses convictions socialistes, à vivre noblement, pour parler comme les Mémoires de l'Ancien Régime. Quand le fils du professeur eut sonné à l'entrée latérale, qui s'ouvrait, pour les piétons, à côté de la grande, il put voir qu'un garçon d'écurie était occupé à laver, devant la remise, un phaéton à roues caoutchoutées. Il reconnut la voiture favorite d'Adhémar, celle qu'il aimait à mener luimcme, au trot rapide de ses deux cobs rouans a 11 est sorti ce matin, il sera à la maison, » pensa Jean, qui demeura tout désorienté devant ia réponse du concierge lui apprenant le dépa^rt de Kumesnil pour la campagne.
— "Monsieur le comte rentrera mardi, peut-être
le matin, peut-être le soir, je ne sais pas... » Cet homme était un vieux domestique, depuis des années au service de la douairière. Il connaissait le camarade de son maître pour l'avoir vu venir à l'hôtel, tout jeunet, en tunique de collégien. Aussi ajouta-t-il naturellement quelques détails à ce renseignement sommaire : « Il est parti à neuf heures et demie... »
— « Mon frère n'est donc pas venu ce matin? Il ne l'a pas vu? » osa demander Jean.
— « Mais si, il l'a vu, » répondit le concierge. Monsieur le comte était déjà sur son phaéton quand M. Monneron est arrivé. Il est remonté chez lui pour le recevoir. C'est même à cause de cela qu'il a du changer son train... »
Le doute n'était plus permis. C'était bien à Rumesnil qu'Antoine était venu demander les cinq raille francs. Cette visite à cette heure ne s'expliquait pas autrement. Il les avait demandés et il les avait obtenus. Entre cette présence rue de Varenne, à neuf heures, et la rentrée à son bureau vers les dix heures, où il avait versé la somme, aucune autre démarche n'avait pu matériellement se placer. Voilà donc l'action dont la menace avait jeté Julie dans l'état où Jean l'avait vue et qu'elle avait qualifiée d'infamie, de crime? Pourquoi?... Le jeune homme n était plus dans une disposition d'esprit a retourner ce problème et à se ronger de doutes, en silence, comme il faisait depuis tant de semaines. Il héla une voiture, et, moins d'un quart d'heure après avoir recueilli ce
renseignement, cbar^^é pour lui d'une si dure signification, il se retrouvait rue Claude-Bernard, juste à temps pour croiser, sur le trottoir et devant la maison, Mme Monneron et Gaspard, lesquels ne perdirent ni Tun ni l'autre cette occasion de manifester leur sentiment devant un procédé de locomotion considéré dans la famille du fonctionnaire, à son exemple, comme essentiellement abusif :
— « Plus que ça de chic! » s'exclama le jeune potache en esquissant une révérence comique. Et, parodiant une réclame de chemisier qui s'étalait sur tous les murs : « Tu as donc fait un héritage, mon cher, pour te payer des roulantes pareilles?... »
— « Dépèchons-nous.. . " fit Mme Monneron, « je ne veux pas manquer romnibus. Nous ne sommes pas assez riches, nous autres, pour nous offrir des heures de voiture! Nous sommes comme ton père, qui sait se passer de luxe... «
Cette épigramme et le regard ironiquement désa[)probateur dont elle l'accompagna empêchèrent que Jean ne posât au couple si bien appareillé la seule question qui l'intéressât à cette minute : « Ma sœur est-elle à la maison? » Il monta l'escalier quatre à quatre, laissant sa mère et son jeune frère interloqués de la manière dont il avait passe sous le feu de leurs commentaires sans leur adresser un mot. Quand la bonne, rencontrée dans l'anticliambre, lui eut répondu que Julie était chez elle, son cœur battit dans sa poi-
trine avec une force telle qu'il lui fallut s'appuyer un instant au mur du corridor, avant de frapper à la porte derrière laquelle allait se jouer une autre scène de leur tragédie familiale, la plus décisive, croyait-il, et la plus poignante, il en était sûr. L'honneur perdu d'un frère, c'est une grande épreuve. Elle ne touche pourtant pas l'âme au miême point blessable que le fait l'honneur perdu d'une sœur. Une indélicatesse d'argent se répare. Un manque de probité s'expie. Ce sont des fautes abstraites, si ron peut dire, et dont on souffre dans sa pensée, dans son être social, presque par raisonnement. Les déchéances de la femme sont mêlées d'une souillure physique. C'est la tache la plus intime, la plus désespérément ineffaçable, quand elle tombe sur une mère, sur une sœur, sur une fille. Elle atteint l'homme dans sa chair même, dans ce que la personne a de plus secret et déplus saignant . L'appréhension du coup au-devant duquel il courait sans doute était déjà une douleur pour le jeune homme, qui, cependant, n'hésita pas davantage à entrer chez sa sœur qu'il n'avait hésité, tout à l'heure, à interroger le concierge de la rue de Varenne. Le sens de la responsabilité s'était élevé en lui et le s.outenait. Toute famille, si diminuée, si désunie soit-elle par les circonstances, comporte un élément indestructible, qui fait qu'elle est quand même une famille. Elle reste, malgré tout, une âme collective, un moment d'une race. Quand un de ses membres a la conscience d'en être le défenseur, le déposi-
taire de l'honneur commun, une force mystérieuse le soutient, qui lui donne le courage d'aller jusqu'au bout de certains devoirs.
— « Julie, » commença-t-il, la porte à peine Fermée, «je viens de chez Rumesnil. »
La jeune fille eut un saisissement, aussitôt réprime. Pour dompter le trouble où l'avaient jetée les émotions de la nuit et de la matinée, elle avait voulu reprendre un des devoirs par lesquels elle continuait sa préparation à Sèvres. Elle avait échoué au dernier examen, beaucoup à cause de ce roman avec Adhémar, qui avait absorbé toutes ses pensées, et, depuis, pour rester plus libre, elle avait obtenu de son père de suivre des cours à la Sorbonne et au Collège de France, au lieu de son lycée. Mais elle continuait à traiter les sujets donnés à ce lycée, afin de se tenir au courant. Expliquer ce veis de liutilius : De races opposées, Rome, tu as fait une seule nation, — tel était le thème sur lequel elle besognait, cet après-midi, avec quel intérêt, on le devine! Ce retour si rapide de Jean, l'expression de son visage, le son de sa voix, sa présence même, lui qui n'était pas venu causer avec elle de tant de jours... Plus de doute... La scène d'inquisition à laquelle elle avait échappé quelques heures auparavant allait recommencer! Si elle n'avait pas su le voyage de son amant, la phrase de son frère lui aurait infligé une secousse plus vive encore. Mais elle savait cette absence et que, par conséquent, les deux camarades n'avaient pu avoir
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entre eux aucune explication. Elle opposa donc au regard aigu de l'interrogateur ce masque maussade dont elle s'était si souvent armée contre sa soupçonneuse et maladroite curiosité, et elle répondit :
— « Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse?. . . »
— « J'ai appris là, » continua Jean, « qu'Antoine était allé rue de Varenne, ce matin, avant neuf heures, en sortant d'ici. Il a vu Rumesnil. Celui-ci est parti pour la campagne ensuite. Je n'ai donc pas pu causer avec lui. Mais mon opinion est faite : c'est Rumesnil qui a prêté les cinq mille francs... «
— « Il faut les lui rendre, voilà tout... » répliqua la jeune fille. Quoiqu'elle redoutât, depuis le matin, cette odieuse démarche d'Antoine, avec cette seconde vue de la passion, dont nous sentons bien, même sans nous permettre d'y croire, qu'elle a son infaillibilité divinatrice, elle n'était arrivée qu'à une demi-certitude. Jean lui apportait la certitude entière. Ce fut comme un coup qui paralysa, pour un instant, tous ses membres. La plume lui glissa de la main. Le serrement de sa poitrine étouffait son souffle. Mais son orgueil lui rendit, même dans cette défaillance physique, cette énergie de négation où se crispent et se butent les sensibilités ulcérées. Le ton de son frère dans leur entretien d'avant le déjeuner l'avait brutalisée et comme nouée. On l'aurait tuée plutôt que de lui arracher un aveu (]ii'un peu de douceur, à cette minute
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précise, aurait obtenu de ce cœur si malade. Elle ajouta : « Ne m'as-tu pas dit que tu avais trouvé à emprunter cet argent?... » Et, redevenant maîtresse de sa voix et de ses gestes : « Nous la paierons à nous deux, cette dette. Je travaillerai, je gagnerai de Targent... »
— « En effet, " reprit Jean, « j'ai la somme. Les cinq mille francs seront restitués à Rumesnil dès son retour, mardi... La personne qui me l«s a prêtés m'a donné le temps nécessaire pour m'acquitter. t> Puis, détachant ses mots, et d'une voix impérieuse : « Laissons donc cela. Mais je veux savoir si, oui ou non, il avait été question de Rumesnil entre Antoine et toi, dans votre conversation de cette nuit? »
— 11 Je t'ai déjà dit qu'il était inutile de me questionner sur ce qu'Antoine m'a dit ou ne m'a pas dit, » répliqua la jeune fille, « je ne te répondrai pas. «
— Il Ne pas répondre, c'est répondre... » continua Jean plus vivement encore. « Tu recoiniais donc que vous avez parlé de Rumesnil. C'est a cause de cela que tu étais dans cette fièvre ce matin, parce que tu savais qu'Antoine voulait aller emprunter cet argent rue de Varenne, parce qu'il t'avait demandé à toi-même de remprunter pour lui à cet homme qui te fait la cour... Le reconnais-tu, qu'il te fait la cour?... n
— «Je ne reconnais rien, » répondit Julie. « Je t'avais prié de ne plus faire allusion à ce tjui a pu se passer entre Antoine et moi. Maintenant, » elle s'était levée et marchait sur son Irere, « je
te le défends. Oui, » insista-t-elle, «jeté le défends! De quel droit m'interroges-tu?... »
— « De quel droit? » répéta Jean. « Ne suis-je pas ton frère? »
— tt Oui, tu es mon frère, » répliqua-t-elle, « et après?... »>
— « Gomment? après? » reprit le jeune homme avec une colère portée à son comble par la résistance de cette volonté refermée maintenant et qu'il sentait irréductible. « Je crois rêver en t'entendant! Tu ne te rappelles donc plus que, ce matin même, tu me suppliais de faire la démarche la plus humiliante pour un amour-propre d'homme, d'aller tendre la main? Faut-il que je te répète tes propres paroles? Tu me disais : marche sur ton orgueil pour notre père, pour notre nom, pour nous!... Tu l'admettais donc il y a quelques heures, la solidarité de la famille, quand il ne s'agissait pas de toi? Oui ou non, je te somme de me répondre : Antoine et toi, avez-vous parlé de Rumesnil? »
— " Trêve de grandes phrases et de menaces ! » dit-elle d'une voix sèche et dure. « Les unes ne me font aucun effet et je méprise les autres. Il y a quelques heures, j'étais folle. Je ne la suis plus, parce que nous n'en sommes plus où nous étions. J'avais vu Antoine hors de lui. J'avais peur de tout, même d'un crime. A présent, ce qui pouvait être fait est fait. Je sais où il a trouvé l'argent. Je sais aussi que cet argent sera rendu et que la faute de ce malheureux n'aura pas, pour aujour-
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dliui, d'autres conséquences que de nous faire travailler un peu plus, pendant deux ou trois ans, toi et moi... L'incident est clos. Encore un coup, je te défends d'y revenir... »
— « C'est ton dernier mot? » dit Jean après un silence.
— «1 C'est mon dernier mot, » répliqua Julie.
— « Alors, 1» reprit-il, « c'est à Rumesnil luimême que j'irai demander une explication sur vos rapports. Ses assiduités auprès de toi ont été remarquées. On en parle. Je le sais. Elles ne continueront pas. Et d'abord, je le prierai de cesser «es visites. »
— !i Et s'il me plaît à moi de les recevoir? » répondit la jeune fille. « Je te trouve étonnant! Est-ce que tu es le maître ici? Est-ce que j'habite chez toi, par hasard? Il n'y a qu'une personne qui ait le droit d'interdire la porte à quelqu'un dans la maison : c'est mon père. Ou bien préviens-le, ou bien ne te mêle pas de ce qui ne regarde que ^oi et mes convenances!... »
— « Le prévenir? " s'écria Jean . « Tu sais trop bien toi-même que c'est impossible, toi qui m'adjurais, tout à l'heure encore, de respecter son repos!... »
— i< Attends alors que je sois sur le point de le troubler, » répliqua-t-elle, et, amèrement : « De nous deux, ce n'est peut-être pas moi qui lui prépare le plus grand chagrin. »
— « Qui donc alors?... » demanda Jean. Quand Antoine lui avait fait la veille une nlhision à ses sentiments secrets pour Brigitte Ferrand, dans des
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fermes presque analogues, il en était demeuré décontenancé. Il n'avait ni voulu ni pu laisser parler davantage le frère indigne. Dans cet entretien avec Julie, il en était arrivé à ce degré d'irritation qui sent à peine les pires blessures. Et il Insista, préférant tout aux équivoques où l'étrange et obscure fille continuait de s'envelopper : «< Explique-toi? Que veux-tu dire?... »
— « Ce que je dis, » répondit-elle, «et, tu m'as compris parfaitement... Mais finissons-en. Rien que le ton dont tu me parles prouve que tu trouverais fort mauvais que je m'occupe de tes affaires. Ne t'occupe donc pas des miennes... Je ne suis pas une petite fille élevée dans un couvent. Ce ne serait vraiment pas la peine d'avoir reçu l'instruction que j'ai reçue, si, à vingt et un ans, je n'avais pas mes idées sur la vie. Je les ai, et la première de toutes, c'est que je n'ai à compter que sur moi pour me faire l'avenir qui me convient. . . Et je me le ferai... Oui, sur qui d'autre compterais-je? » continiia-t-elle en pensant tout haut, et parlant pour elle-même, plus encore que pour son frère: " Ce n'est pas sur un secours d'en haut, j'imagine. Dieu ne se donnera pas la peine d'exister pour s'occuper du bonheur de Julie Monneron, n'est-ce pas?. . . Ce n'est pas sur mon père. Sa seule conception, c'est de m'établir pionne quelque part... Ce n'est pas sur maman. Tu le sais trop bien toi-même. » Elle souligna avec ironie ces termes qui étaient précisément ceux dont Jean s'était servi. « Nous ne nommerons pas les deux autres... Ce n'est pas
sur toi. Nous avons beau ne pas causer souvent ensemble, si tu ne me connais pas, moi je te connais. Veux-tu que je te dise vers quoi tu marches? Tu finiras catholique, si tu ne l'es déjà. Moi, j'ai l'horreur de cette reHgion comme des autres, l'horreur, en toi, de cette lâcheté avec laquelle tu te précipites dans ce que tu sais être le mensonge, parce que tu trouves le vrai trop dur à supporter. Au fond, de nous tous, le bourgeois, c'est toi. Antoine est un bandit, c'est plus courageux! Il y a en moi plus de sympathie pour son audace que pour ta faiblesse. Il est un révolté, à sa façon, qui n'est pas la mienne, mais je l'estime plus que ta soumission, entends-tu? Je suis une anarchiste, moi, sache-le bien. Je ne serai pas écrasée par cette société infâme sans avoir lutté. Qu'on me laisse m'y faire ma place comme je l'entends ! Si j'échoue, je serai seule responsable...»
G était la première fois, depuis des années, que cette âme de silence s'ouvrait un peu, bouleversée par la secousse qu'elle venait de recevoir, et elle montrait des profondeurs de ténèbres dont, même à cette minute de crise où il s'agissait d'un fait positif à élucider, Jean s'épouvt^nta. Cette solidarité de la famille qu'il avait invoquée, tout à l'heure, comme il la sentit vivante devant la détresse que les paroles de la jeune fille révélaient presque malgré elle! Et, la pitié se mélangeant soudain à cette espèce de colère nerveuse que le commencement de la discussion lui avait donnée, il demanda :
— « Tu as donc été bien malheureuse, ici? »
— «Bien malheureuse!... » répondit-elle, attendrie une seconde par le changement d'accent de son frère. Mais c'était trop tard, et elle se reprit soudain, raidie dans cette attitude de sauvagerie qui lui était coutumière, comme si son cœur d'enfant précocement désenchantée se rebellait contre la sensation d'être plamt. Elle obligea son frère de clore cet entretien en ouvrant la porte de sa chambre, et, appelant la bonne :
— « Maman m'a chargée, avant de sortir, de donner quelques ordres à Pauline, " dit-elle à Jean, « laisse-moi m'en occuper. Cela vaudra mieux que de perdre notre après-midi à nous faire mal . . •
UN CŒUR DEJECNE FILLE (suite)
II est bien vrai que cette conversation avait fait trop mal à Jean, si mal qu'il ne se sentit ni la force de la prolonger sur le moment, ni celle de la renouveler, durant l'après-midi, qu'il passa tout entier à se promener seul de la Sorhonne à la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour tuer le temps, comme étonné que rien n'eût changé autour de lui dans le décor de ce quartier du Panthéon et du Val-de-Grâce, qui venait d'être pour lui le théâtre de scènes si tragiques. Les événements produits par des causes profondes ont de ces alternatives d'explosion et d'apaisement. Ils ressemblent à ces tremblements de terre qui manifestent le secret travail du feu sous un sol miné. Un brusque sursaut de formidables secousses a lieu... Puis, c'est le silence, c'est l'immobilité, c'est la reprise, anxieuse au fond, timide et pourtant active, des habitudes d'au])aravant, jusqu'à ce qu'un nouvel éclat, plus terrible, achève soudain le cataclysme. Entre la rencontre avec M. Ferrand et sa fille dans l'allée solitaire du Luxembourg et cet entretien
UN COEUR DE JEUNE FILLE (suitt) 2^ 1
avec Julie, ce n'avait été pour le jeune homme qu'une suite d'accidents plus effrayants et plus subits les uns que les autres... Et rien! Les heures avaient passé, et, quand il se retrouva rue Claude- Bernard, au terme de cet après-midi, à la table du dîner, puis à celle de la veillée, il aurait pu croire que ces scènes n'avaient été qu'un rêve : — un rêve, sa rupture avec celle qu'il aimait; — un rêve, les frénétiques et sottes discussions de la déplorable Union Tolstoï et la rage dénonciatrice du cousin pauvre ; — un rêve, le retour à la maison paternelle et la sinistre explication avec Antoine; — un rêve, l'impudent aveu de celui-ci; — un rêve, la supplication de Julie ce matin, et sa propre démarche auprès du père de Brigitte ; — un rêve enfin, ses deux visites finales au bureau du boulevard Saint-Germain et à l'hôtel de la rue de Varenne, si grosses de dangers prochains
La famille était réunie, tout entière, comme il arrivait bien rarement. Mais c'était jour de vacances, et on se tenait dans le salon, après le repas pris provincialement à six heures et demie. L'aspect paisible de cette pièce s'accordait si peu avec les violentes péripéties de ces deux jours qu'il en était invraisemblable. Rien de plus logique, cependant. Les Monneron, en passant, comme ils avaient fait, d'une classe dans une autre, sans initiation ménagée, sans station intermédiaire, avaient gardé de leur origine paysanne cette caractéristique : ils étaient profondément, absolument naturels. C'est cette simplicité de manières qui donne
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une physionomie patriarcale, pour l'observateur superficiel, àtant d'intérieurs de fonctionnaires, dévorés, comme celui-ci, et pour la même raison profonde : une formation trop hâtive, par des misères secrètes. A les voir, on n'en perçoit qu'une atmosphère de bonhomie... Il était neuf heures. La haute lampe à pétrole posée sur la table, — une table à jeu, ouverte et tendue d'un drap vert taché, — éclairait de sa forte lumièi'e, à peine adoucie par un abat-jour prétentieux à fausses gravures du dix> huitième siècle, le professeur en train d'annotef des copies d'élèves. Après trente années de professorat, il apportait à cette besogne la même conscience. Il n'en avait pas' eu davantage durant le premier mois de suppléance qu'il avait dû, cube à l'École Normale, faire, suivant la coutume, dans un lycée de Paris. L'intransigeance de ses convictions se manifestait par des remarques demeurées célèbres parmi ses élèves. Par exemple, à propos d'une phrase où l'un de ses rhétoriciens s'était cru hardi en vantant la « splendide corruption de la Renaissance... » , il lui était arrivé, un jour, d'écrire en marge : « Guérissez-vous du virus aristocratique. » Ou encore, en tête d'un devoir dans lequel Alfred de Musset était placé au-dessus de Victor Hugo, il avait gravé ces mots sévères : « Esthétique de coup d'État. » Ou encore, en regard d'une citation de Joseph de Maistre, cet aphorisme : u Le grand talent crimineln'a droit qu'au silence. » Il yadu Prudhomme dans tout jacobin, et les plus lettrés, dès que la manie révolutionnaire s'empare d'eux, déploient
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ingénument cette grotesque solennité de « penseurs vertueux 15 qui donne aux séances doctrinales de la Convention l'air d'une charge à froid aménagée, à souhait, pourréjouir l'humoriste de Bouvard et Pécuchet. Parfois le professeur, quand il corrigeait ses copies en famille, s'interrompait de son travail pour communiquer à ses fils, s'ils étaient là, et, à leur défaut, à sa femme ou à sa fille, une phrase qui lui paraissait remarquable. C'est ainsi que, ce soir, il interpella Jean tout d'un coup :
— "Décidément il adu talent, cepetitRavenel... Je lui avais donne un travail sur Rousseau. Écoute ceci, Jean. Je te passe le détail d'une comparaison, qui est assez banale, entre une nation et un arbre. Mais comme il l'a relevé par le trait de la fin!... Écoute : // arrive un moment où le peuple réveille' se lasse d'être la racine dont le travail souterrain fournit des alitnents aux branches d'en haut, qui seules jouissent du ciel et du soleil ; où le troiic se fatigue de n'être que le couloir nu de la sève qui va s épanouir à la cime en bouquets parfumés ; où l arbre tout entier veut devenir fleur. . . Ça, c'est excellent. . .» Il répéta :» Où C arbre tout entier veut devenir fleur... Quelle heureuse formule pour notre démocratie! C'est ce que nous rêvons tous pour le peuple... Ah! que c'est bien dit! » (Il n'apercevait pas l'extravagance de cette image caricaturale qui, à elle seule, condamnaittout le système, puisqu'elle supposait des résultats sans leurs conditions.) Et il continuait : «J'ai du plaisir, — mieux que cela, — du bonheur à penser qu'aujourd'hui ces idées sont courantes et
que voilà le point de départ de nos rhétoriciens. Au lieu que nous, on nous donnait à traiter VÉLoge du prince Jérôme, Hieronymi principis laus! Mais oui! J'étais en quatrième, quand les valets de l'Homme de Décembre ont osé insulter à la jeunesse en dictant au Concours général cette matière de vers latins. Ils n'en ont pas été les bons marchands... Les stances vengeresses de Richard sont venues jusqu'à Tournon :
Vou» ne comprenez pas que nos veilles muettes Ont de chacun de nous fait un républicain; Que nous supportons mal nos fers; que nos poètea^ Ce sont les Juvénal, les Hugo, les Lucain...
Quel malheur que celui-là soit mort à vingt ans! Quel malheur! Tu te rappelles, la maman, " il s'adressait à sa femme maintenant, « ce sont les vers que j'ai récités chez vous à la première soirée où vous m'avez invité... n
Et il se remit à corriger le devoir de Ravencl, qui lui avait remémoré une des idoles de sa liturgie intime, ce Jacques Richard, lequel eut son heure de célébrité pour avoir bafoué en une pièce satirique, assez médiocrement imitée des Châtiments, «l'Oncle du tyran! » au lieudupanégvrique proposé comme thème aux jeunes lycéens de 1860. Ce n'était pas une fois; c'était trente, que l'universitaire avait récité à ses fils ce plat morceau, toujours avec la même incorrigible admiration. Son goût, et il l'avait exquis, n'arrivait pas à dissiper le prestige dont cette rimaillerie res-
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tait parée pour lui. Jamais l'antithèse entre les dessous de sa vie et ce qu'il en voyait n'avait donné un caractère d'ironie plus cruelle à ce II Quel malheur! » commentaire habituel au prétendu chef-d'œuvre du poète mort jeune. Mme Monneron l'avait écouté, bouche bée, ses yeux noirs grands ouverts, comme si elle comprenait qu'en effet le rhétoricien de l'Empire n'avait pas pu « supporter ses fers » . Et elle avait posé sur ses genoux l'interminable bande de tapisserie qu'elle faisait et défaisait, depuis combien de soirs semblables? Cet ouvrage était destiné à garnir le canapé du salon, qui montrait la corde, comme le reste du meuble, en velours rouge frappé, acheté d'occasion lors de l'arrivée à Paris. Encore une de ces opérations où excellait la femme du fonction' naire, toujours désireuse de paraître et incapable d'une acquisition étudiée et consciencieuse. Les bois de mauvaise qualité avaient joué. La dorure au rabais avait pris des tons ocrés et inégaux, de l'effet le plus déplorable. L'étoffe n'offrait plus qu'un dessin brouillé. Et, pour bien démontrer que ce n'était pas là un simple accident, la pièce de tapisserie, avant même d'être achevée, étalait des raccords de laines mal rassorties, que la Niçarde, habituée à l'à-peu-près du logis natal, justifiait en disant :
— u Quand toutes les couleurs seront passées, on n'y verra que du feu. Peclière! "
Ce fut encore ce logis natal, toujours regretté, qui se dessiua devant ses yeux, au lointain sou-
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venir d'avant leurs fiançailles évoqué par son mari, et elle répondit :
— «Si je me les rappelle! LepèreGranier lesn tant aimés, qu'il les a copiés pour les envoyer au général... »
— » Il gobait donc les galonnards. grand-pa])a Granier?... » dit Gaspard, chez qui les propos de î'universitaire, toujours en train de dénoncer le péril prétorien quand il se reposait du péril clérical, avait développé un précoce antimilitarisme plein de généreuses promesses pour l'avenir, et il ajouta, avec sa mimique de gavroche : « Blague dans le coin, vous m'en voyez baba! "
— (i Oh ! » reprit Joseph Monneron, « ce générallà n'était pas comme les autres... » Et pieusement :
Il C'était Garibaldi!... »
— u C'est encore de Richard, et dans la même pièce, n'est-ce pas, père, ce beau vers, » demand;i Antome : « Y faire au moins vibrer ion nom, Garibaldi...? » Cette adroite réminiscence, qui lui attira un sourire affectueux du correcteur de copies, était destiné, comme sa présence au logis ce soir, à dissiper les derniers vestiges de soupçon qu'aurait pu garder Joseph Monneron. Le fourbe n'avait d'ailleurs jamais été plus câlin, plus familial, tenant les écheveaux de laine de sa mère, faisant des tours de cartes pour son jeune *^rère, avec une dextérité inquiétante, mais oas pour le père abusé, au regard de qui cette Rimple citation d'un alexandrin révolutionnaire équivalait à un brevet de pureté morale. L'histoire
UN COEUR DE JEUNE FILLE (suite) 29T
de la décadence où s'abîme depuis cent ans notre pays serait inintelligible, si l'on ne se rendait pas compte d'un trait trop peu étudié de la psychologie du jacobin. On a beau vouloir « recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement humain >' (c'est la formule d'un d'entre eux, du triste Chamfort, de ce courtisan de tant d^esprit que la Révolution a hébété et déshonoré avant de le tuer), on n'échappe pas à ses hérédités. On les subit, quoi qu'on en ait, par toutes les fibres dont on est tissé : on peut seulement les fausser. Le sentiment religieux est du nombre. Le Monneron — s'il est permis de faire de ce nom propre le nom générique de toute une classe — est un chrétien dévoyé qui a reporté sur des idées abstraites et inexactes les dévotions de ses atavismes. 'Ces idées, il ne les a pas comme on a des opinions. Il les a comme on a un culte. De là dérive la sévérité indignée de son jugement à l'égard des dissidents. Le Monneron, — il s'est montré le même au coup d'État, au Seize-Mai, lors du mouvement plébiscitaire suscité par Boulanger, et plus récemment dans les circonstances que l'on sait, — le Monneron, donc, ne se contente pas de combattre ses adversaires. Il les considère comme des êtres de conscience inférieure. Il ne lui suffit pas de les écraser, par n'importe quel moyen et avec une absence de scrupules stupéfiante chez lui, car le Monneron complet est d'autre part délicat. Il les méprise, ces adversaires, et le plus sincèrement du monde, comme de
simples malfaiteurs et les traite comme tels sans hésitation ni remords. Le monopole de 1 honnêteté j)olitique est à lui. Cette disposition d'esprit explique l'impossibilité d'acquérir la moindre expérience, qui caractérise cette secte d'aberrants sincères! Aussi ne sont-ils jamais arrivés et n'arriveront-ils pas à établir un gouvernement. Ils sont condamnés à tyranniser. Ils sont punis, d autre part, de leur fanatisme parla facilité avec laquelle les dupent les sycophantes qui affectent de partager leurs principes. Ils ne peuvent plus juger quelqu'un qui pense ou semble penser comme eux. Antoine connaissait bien ce point faible du caractère de son père, qu'il s'amusait d'ordinaire — parlons le style de Gaspard — à « faire grimper » , mais pas ce soir. Ce soir, il fallait être le fils vertueux, donc républicain, et le naïf jjrofesseur s'y laissait prendre. Mais n'était-il pas dupé depuis des années par des politiciens de dernière catégorie, comme l'ancien camarade d'école, véreux et doctrinaire, disciple de Kant et pot-de-jnniste effronté, chez lequel il avait passé rajDrés-midi, et dont il mentionna le nom en répondant à sou fils :
— « Oui, c'est de Richard. ïu n'a pas oublié ce vers! C'est bien, cela, c'est très bien!... Je le disais aujourd'hui, chez Barantin, à des députés de son groupe qui reculent devant les criailleries des cléricaux, pour la loi d'enseignement : je m'y connais, j'ai élevé deux garçons, j'en élève un troisième. Je les défie de cesser d'être des républicains. Pourquoi? Parce que je les ai soustraits, dès le
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berceau, à toute influence reactionnaire ; parce que j ai associé tous leur souvenirs d'enfance à des impressions républicaines. . . Toi-même, tu vois, tu as pu être tenté quelquefois, comme tous les Parisiens de ton âge, par le scepticisme... Je sais. Je sais. Tu nous a entendus traiter d'utopistes. Utopistes? Soit. Mais c'est par les utopistes que la Justice a progressé dans le monde. Vivons dans l'absolu d'abord. Voilà ce que je vous ai appris depuis que vous existez, et je vois que ce fond reste. Le poète latin a de bien jolis vers là-dessus .
..Nuiic adbibe pui-o Pectore verba, puer. Nunc te melioribus offer, Quo seinel est imbuta recens, servabit odorem Testa diù...
Ces anciens ont tout dit. Quels génies!... Justifiez toujours ces vers d^ Horace, mes enfants! "
L'amant d'Angèle d'Azay, le Montboron des cabarets du boulevard, le faussaire du bureau du Grand Comptoir, le maître chanteur de la rue de Varenne, opina de la tête en signe d'assentiment. Le drôle n'avait pas cessé d'avoir, pour son frère et sa sœur, depuis qu'ils s'étaient retrouvés face à face, ce regard du boxeur en garde qui, guetté par deux antagonistes, surveille leurs moindres gestes, prêt à parer et à riposter. Ceux-ci avaient, au contraire, affecté l'un et l'autre de ne pas le voir.* Ils s'étaient assis dans le salon, à une petite distance de la table, chacun de son côté, et chacun penché sur un livre. Ils avaient tous de«* choisi un des ouvrages du programme de l'examen qu'ils
préparaient : elle, un précis de littérature française; lui, le Timée de Platon, le tout à la plus grande approbation de leur père, qui leur avait dit, après avoir regardé les titres des volumes :
— " Vous avez raison : Singulas horas, singulas vitasputa... Considérons toutes les heures comme autant d'existences, c'est le moyen d'apprendre beaucoup. C'est un mot du vieux Sénèque. J'en avais fait ma devise au collège. Elle m'a valu mon rang à l'École. »
— « Moi, » avait répliqué la mère, « je voudrais bien leur faire lire un Manuel de la civilité puérile ei honnête. Ils n'en seraient pas de plus mauvais professeurs pour être plus gracieux et plus polis... »
Jean n'avait pas plus fait attention à cette nouvelle sortie de sa mère qu'aux attitudes insolentes d'Antoine, à la phraséologie argotique de Gas^ pard, ou même aux propos de son père, si poignants d'illusion persistante. Après de tels avertissements et devant de telles évidences, l'optimiste était revenu à ses utopies — il relevait ce mot comme un titre d honneur! — avec un parti pris de sérénité absolue, où il entrait bien, cependant, de la volonté. Dans l'arrière-fond de son regard, ne restait-il pas la trace de la blessure reçue, quoiqu'il semblât, quoiqu'il voulût affirmer qu'il ne l'avait pas reçue? Mais Jean n'avait plus la force de s'attendrir sur ces complications ni celle de tenir son rôle de a consolateur >' . L'énigme des rapports de sa sœur avec Rumesnil
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occupait seule sa pensée. Qu'Antoine fut un misérable, voué d'avance aux pires hasards d'une existence aventureuse, il le savait maintenant, de même qu'il savait depuis longtemps l'inguérissable irréalisme du professeur. Il ne pouvait rien en ce moment ni pour l'un ni pour l'autre que de se taire, au lieu que Julie traversait une crise où son devoir était d intervenir, et il en apercevait nettement le moyen. Il n'avait plus besoin de l'interroger. Ce qu'elle lui avait dit était trop clair, même dans ses réticences. Elle s'attendait que Rumesnil l'épouserait. Qu'avait fait celui-ci pour entretenir cette espérance? Qu'avait-elle fait, de son côté, pour s'attacher le camarade de ses frères? L'avait-il trompée par de fausses promesses? S'étaient-ils trompés l'un l'autre? La jeune fille avait-elle voulu seulement un beau mariage, comme elle avait paru le dire, ou bien, sou» couleur d'ambition, avait-elle imprudemment laissé prendre son cœur? Le mystère était là, toujours aussi impénétrable, aussi douloureux. Jean tenait une occasion sûre d'en avoir le mot. Cette explication avec Rumesnil, dont il avait menacé sa sœur pour lui arracher un aveu, il fallait la provoquer, dès ce mardi où l'autre reviendrait, en même temps qu'il lui rendrait l'argent emprunté par Antoine. Il le mettrait au pied du mur, en lui interdisant, comme il l'avait annoncé, les visites rue Claude-Bernard. Rumesnil devrait bien répondre. Ou il n'avait avec Julie qu'une petite affaire de coquetterie, et il cesserait ces
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visites. Ou son sentiment était sérieux, et il demanderait la main de la jeune fille. Ce raisonnement simpliste, et, à ce point de vue, bien a Monneron n , n'excluait qu'une hypothèse, la seule vraie : que la jeune fille fût la maîtresse du jevme homme. L'imagination de Jean était encore trop tendre et trop pure pour s'arrêter à une idée qui enveloppait des visions trop cruellement salissantes. Durant cette soirée, où leur chimérique père zébrait d'annotations les copies de ses élèves en énonçant ses axiomes optimistes, — où leur mjuste et incapable mère tirait indolemment l'aiguille de sa tapisserie, — où le cynique Antoine et le regrettable Gaspard maniaient à tour de rôle les deux jeux de cartes graisseuses, Jean re^jardait sa sœur à la dérobée, et il se livrait à son égard à ce travail d'analyse qu'il avait essayé si souvent, jamais avec cette lucidité. Elle lui était transparente, jusqu'à ce dernier repli obscur et trouble de son âme, qui lui réservait une si tragique surprise, pour plus tard. En ce moment, il déchilTrait d'abord, sur ce mince visage fermé, la misère morale que ce pauvre être lui avait criée cet aprèsmidi, avec un tel accent de rancune ! Contre quoi ? Mais contre cela, contre cette famille ici présente ; contre les éléments de maladie épars dans l'atmosphère de ce foyer, dont les pierres avaient été systématiquement posées à faux. Visiblement, et d'après les lignes mêmes de ce visage, la jeune fille était une nature mixte, avec des tendances intellectuelles héritées de son père, et d'autres, toutes bru-
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taies, héritées de sa mère. Ce double atavisme la faisait ressembler à Antoine et à Jean à la fois. Du premier, — la construction forte de son menton et l'ourlet sensuel de ses lèvres détachées en rouge sur son teint pâle le révélaient trop, — elle avait ces appétits plébéiens qui vont si sauvagement à la réalisation de leurs désirs. Paris l'avait désorientée par le mirage de la vie de luxe et de plaisir, enfantinement convoitée aussitôt qu'aperçue. D'autre part, l'inquiétude sentimentale qu'elle avait en commun avec son frère cadet, et qui mettait une noblesse autour de son front et de ses yeux, lui avait rendu cet éveil d'ambition bien funeste. L'intelligence, chez elle, n'avait pas été assez forte pour lui permettre, comme à Jean, d'interpréter son milieu. Elle n'en avait saisi que les insuffisances. Elle avait compris sa famille, assez pour en constater le déséquilibre secret, pas assez pour apercevoir les grandes lois sociales, dont l'incohérente tribu des Monneron était, par cette incohérence même, l'illustration éclatante. Elle avait, chez tous ses parents, méprisé quelque chose : chez son père, cet utopisme niais; chez sa mère, le désordre et la sottise; chez son frère Antoine, l'hypocrisie et la vulgarité; chez Gaspard, l'ignoble tenue et la flétrissure précoce; chez .lean, l'incertitude et la morbidité. Elle avait donc i^erdu tout point d'appui dans ce milieu, et, avec cela, aucun frein moral n'avait eu d'action sur cette sensibilité déréglée. Des âmes critiques et ardentes ne se gouvernent point par des for-
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mules aussi vaines, aussi vides que cette morale de la « solidarité humaine » , dont le professeur anticlérical avait plein la bouche. Il croyait remplacer par ces deux mots la tradition vivante d'ordre et d'amour incarnée dans l'Église ! Il ne s'apercevait pas que cette expression de la dépendance relative des êtres à l'endroit les uns des autres a deux significations : l'une bienfaisante, c'était la seule qu'il voulût voir. Mais toutes les férocités de la lutte pour la vie ne sont-elles pas aussi justifiées par cette formule? Le lion est solidaire de sa proie, puisqu'il ne peut pas vivre sans elle. Seulement sa solidarité consiste à la tuer et à la dévorer. Antoine, que son expérience personnelle rendait perspicace, avait cru lire très avant dans ce cœur de jeune fille, quand il avait dit d'elle : « Elle a de la défense! » Elle en avait, en effet, en théorie, pour avoir traduit dans leur brutalité dure les principes de la morale indépendante. Réellement, elle n'en avait guère, elle n'en avait pas, parce qu'elle était une faible enfant de vingt et un ans, sans expérience, sans énergie vraie, une simple amoureuse, au fond, avec des idées d'arriviste. Jean n'allait pas jusqu'à ce dernier fond, et il se répétait la formule d'Antoine. Ces définitions ramassées et familières, décidées et presque chirurgicales, suggestionnent aisément les esprits trop méditatifs, comme le sien, trop disposés à se perdre dans des nuances indéternunées. Il se satisfaisait de celle-ci et s'en servait pour résumer ses réflexions sur Julie et sur le roman
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secret où avait pu l'entraîner son caractère d'enfant passionnée et délaissée, exaltée et désenchantée, ambitieuse et démoralisée, amoralisée plutôt; et, lui aussi, pour d'autres motifs, concluait, comme Antoine avait conclu longtemps :
— « Non. Il ne s'est rien passé d irréparable entre elle et Rumesnil. Elle est trop fière. Il n y a que des imprudences. Dès mardi, j'y aurai mis lin. w
Ce fut sur cette résolution qu'il se coucha au terme de ce jour, commencé dans un tel orage intime et achevé dans un calme plus menaçant encore. Ce fut sur elle qu'il se releva le lendemain matin. Que d'heures cependant jusqu'à ce mardi, et qu'elles lui parurent longues, à les calculer ainsi par avance, d'autant plus longues qu'il appréhendait toute nouvelle explication avec sa sœur, maintenant! Il redoutait qu'elle ne l'interrogeât sur son projet et qu'elle n'essayât de l'empêcher de l'exécuter. Il eut cette surprise, pendant ces quatre jours, que Julie l'évita, au contraire, autant qu'il l'évitait lui-même. Cette réserve de la jeune fille aurait dû lui donner beaucoup à penser. Il ne sut pas y démêler sa résolution à elle, qui ne pouvait qu'être précisément le contraire de la sienne. Il était retourné rue de Varenne dès le lendemain, c'est-à-dire le samedi, pour redemander si l'on n'avait pas de nouvelles sur l'heure du retour de Rumesnil. S'étant heurté à la même réponse, que " Monsieur le comte rentrerait mardi » , — sans plus, — il prit le parti d'écrire
so
un billet à son camarade pour lui demander d'être chez lui, le mercredi matin, à dix heures, « ayant à lui parler d'une affaire importante. » Le vague de la rédaction convenait également à l'emprunt d'argent qu'avait fait Antoine et aux assiduités du jeune noble auprès de Julie Monneron. Il comptait que Rumesnil ne reculerait pas sa rentrée à Paris, déviant assister le mercredi soir à la conférence de l'abbé Ghanut à \ Union Tolstoï. Intrigué par ce billet, il ne manquerait de se trouver à la maison. Cette précaution prise, Jean commença d'employer, pour user ces quatre interminables journées, le procédé que son père, le citateur de Sénèque : SinguLas horas... lui eût conseillé. Il se mit, enfermé dans sa chambre, à étudier, à raison de trois grandes séances par jour, ce Timée de Platon qui Bgurait sur le programme de son agrégation et dont il s'était servi, pour se donner une contenance, durant cette pénible soirée du vendredi. Et les heures commencèrent de s'écouler, lentes et, malgré tout, tolérables. Le jeune homme était pris peu à peu, même dans ses préoccupations, par le charme de cette subtile et forte pensée. Parfois il était troublé jusqu'à la racine de son être, quand certaines phrases lui rendaient M. Ferrand présent, et, avec M. Ferrand, la douce Brigitte. Ainsi le célèbre morceau, où se trouvent symbolisés toute la grandeur, tout le bienfait des croyances traditiormeiles : a Alors, dans ce temple de Sais, entouré par le Nil, un des plus avancés en âge parmi les prêtres dit au voyageur : « O
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« Soîon, vous autres Grecs, vous serez toujours <i des enfants, et il n'y a pas un Grec digne du u- beau nom de vieillard. » — Et Solon demanda : il Que veux-tu dire? » — o Que vous êtes très " jeunes quant à vos âmes, » répondit le prêtre. « Vous n'y possédez aucune vieille doctrine, trans- « mise par les aïeux, aucun enseignement donné u de siècle en siècle par des tètes blanchies... » De telles lignes faisaient que Jean laissait le gros volume. Il appuyait sa tête sur sa main, et il sentait à nouveau la féconde portée des idées du conservateur de la rue de Tournon, d'une part conformes aux immuables affirmations des sages de tous les temps par leur conformité même aux lois fondamentales de la nature humaine, — et de l'autre la destructive erreur des idées du novateur de la rue Claude- Bernard. Et puis, c'est l'illusion d'optique où retombent toujours les hommes de pensée, les faits actuels où il était engagé comme acteur perdaient leur réalité présente. Il négligeait de vérifier s'ils demeuraient bien en l'état où il les avait constatés. Dans l'intervalle de ses séances d'étude, il ne regardait plus Julie, par exemple, avec cette énergie d'observation qu'il lui avait appliquée ces derniers temps. Il ne se rendait pas compte qu'elle aussi attendait ce mardi où Rumesnil devait rentrer, avec une fièvre qui lui mettait une flamme aux yeux, une lueur rose aux joues, une brûlure au front et aux mains. Elle était la maîtresse qui va savoir si son amant l'aime d'un
amour véritable, la fille-mère à la veille d'éprouver le cœur du père de son enfant. Plus simplement, elle aimait, de cet amour que ce même Platon a dépeint, dans ce même Timée, comme pétri de volupté et de douleur : x3ov^ xai 'kùnn peujypévov ï^oi-a. « Ces anciens ont tout dit, » eût répété Joseph Monneron, mais le propre du « Monneron » est de savoir cela, de comprendre et de sentir les vérités éternelles que nos maîtres de la Grèce et de Rome ont si puissamment rendues, et de ne jamais les appliquer à la vie!
A peine échappée au cruel interrogatoire de son frère cadet, Julie avait eu une crise affreuse de désespoir. Sur un trait de sa nature, Jean ne s'était pas mépris : elle avait de la fierté. A plusieurs reprises, dans les commencements de sa cour, Rumesnil avait essayé de lui faire agréer de ces menus cadeaux qui sont la grande tentation des filles comme elle, presque absolument privées des gentils colifichets dont les femmes raffolent. Elle n'avait jamais rien accepté. « Donnez-moi des bouquets d'un sou, " disaitelle à son ami, quand il se plaignait de son obstination à refuser les bijoux qu'il lui apportait. C'était cette susceptibilité de maîtresse pauvre qui l'avait toujours empêchée d'articuler tout haut ce mot de mariage, qu'elle se prononçait sans cesse dans sa pensée. L'inconséquence entre ce désintéressement presque farouche et ce désir d'être épousée par Adhémar n'était qu'apparente.
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Si anarchiste qu'elle se crût et qu'elle fût par certai us côtés, Julie restait bien une « demoiselle » de la petite bourgeoisie française dans son sentiment du "tien» et du «mien" . Tout devoir à un mari, c'est du bonheur. Devoir quoi que ce soit à un amant, c'est de la honte. Aussi la certitude que son frère aîné s'était adressé à Rumesnil, dans un instant de détresse, et, sans doute, en son nom, lui avait-elle été intolérable. Au sursaut de son orgueil révolté une autre sensation s'était jointe aussitôt : celle de la terreur que son second frère n'exécutât sa menace et n'allât s'expliquer avec ce même Rumesnil. Elle s'était représenté les deux jeunes gens en face l'un de l'autre : la colère de l'un, l'irritation de l'autre, des mots durs échangés, peut-être une issue pire à cette querelle... Et puis, elle était enceinte, et elle n'avait pas encore osé parler à son amant de cette situation nouvelle et qu'elle n'avait d'abord pas voulu admettre. Des recherches faites dans des livres de médecine ne lui permettaient plus de douter. Elle était obligée de reconnaître eu elle les premiers signes d'une grossesse commençante. Le profond ébranlement des nerfs dont s'accompagnent ces débuts du grand travail maternel devait lui rendre plus angoissante la pression des circonstances difficiles où elle se débattait. Qu'allait-elle faire? Jean restituerait à Rumesnil les cinq mille francs. Ce règlement fait par le frère cadet prouverait-il qu'elle n'avait pas été la complice du frère aîné? Car c'était cela
qu'elle redoutait, avec sa conuaissance trop complète du caractère d'Antoine, qu'il n'eût poussé l'audace jusqu'à se prétendre envoyé par elle! Et si Adhém;ir l'avait crue capable de cette vilenie, si elle lisait dans ces yeux bleus, parfois bien durs, cet injurieux soupçon, si elle acquérait la preuve qu il n'avait pas foi en elle, qu'il ne l'estimait pas, alors que tout son avenir maintenant dépendait de cette foi et de cette estime?... La jeune fille avait beau professer les théories les plus hardies, se moquer des préjugés et même de la morale courante, ce nihilisme de surface n'empêchait pas qu'elle n'eût honte, — honte à en mourir, — quand elle réalisait la faute où elle s'était laissé entraîner. Elle ne comprenait pas encore comment. Elle aussi, elle avait voulu badiner avec l'amour, et elle avait été prise à ce jeu redoutable, et de toutes manières, dans son cœur aussi bien que dans sa chair. La preuve qu'elle aimait vraiment Rumesnil, c'est qu'elle avait, dès la première heure qui avait suivi le don total de sa personne, senti, sans vouloir se l'avouer, qu'elle n'était pas aimée. L'instinct de la femme éprise n'a pas besoin de plusieurs expériences pour savoir cette vérité de la vie du cœur : que le seul signe, le plus indiscutable, de l'amour sincère est l'instant qui suit la satisfaction du désir. La différence est si grande entre l'homme assouvi et l'homme enivré ! Jusqu'au moment où elle était devenue la maîtresse d'Adhémar, Julie s'était crue bien certaine de
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la passion qu'elle inspirait. Elle en cloutait, depuis qu'elle avait donné sur elle au séducteur ce droit complet qui devient si aisénaent un prétexte à mépris, quand il n'est pas un motif d'adoration reconnaissante. Cette alternative, horrible dans l'ordre du sentiment pour une enfant, comme celle-là, restée pure jusqu'alors et dont l'innocence physique n'a même pas été effleurée par le vice avant la première et irrémédiable chute, se doublait d'une alternative non moins horrible à subir, dans l'ordre des faits : si Rumesnil l'aimait, l'ayant eue vierge et l'ayant rendue mère, il lui donnerait son nom. Et alors, c'était le bonheur absolu, toute sa vie changée, un épanouissement de ses rêves de cœur et d'esprit, une atmosphère de lumière et de liberté autour des aspirations si durement comprimées de sa jeunesse!... Sinon, et avec cette maternité clandestine, c'était l'effondrement de tout, une descente noire dans un abîme de misères, plus de possibilité de famille, sinon que l'abjection ou la déloyauté, une existence à jamais manquée!... Et voilà qu'il ne lui était plus permis de reculer l'épreuve à la suite de laquelle son avenir serait décidé dans l'un ou dans l'autre sens. Elle ne pouvait pas demeurer sous le coup d'un soupçon de complicité avec son frère Antoine. Elle ne pouvait pas accepter que son frère Jean eût un entretien à son sujet avec Rumesnil sans avoir averti celui-ci, aSn que, du moins, toute surprise fût évitée. Elle ne pouvait pas remettre indéfiniment l'aveu
3ia L'ÉTAPE
de son état. Sa taille allait s'alourdir, les symptômes se multiplier. Ils n'échapperaient pas à l'œil de sa mère. Dans sa naïveté pour tout ce qui touchait aux réalités sociales, elle apercevait, comme une issue possible à cette situation, un mariage immédiat, un voyage et un accouchement loin de Paris qui permît la légère confusion de dates nécessaire à son honneur. Dans ces conditions, chaque jour perdu risquait d'être un danger. Tout se réunissait donc pour la pousser à une explication avec son amant, mais entière, sans réticences et qui fût définitive, — tout, et son cœur aussi. Julie en avait assez et trop, d'une incertitude où son être intérieur s'usait fibre à fibre, — assez et trop, de tendre sur des livres de classe une intelligence affolée d'obsédants soucis, — assez et trop, de mentir!... Avec cette espèce de fatalisme, naturel aux volontés les plus fermes, à plus forte raison aux sensibilités troublées, quand elles sont assaillies par une marée de conjonctures ingouvernables, elle avait vu dans les soupçons grandissants de son frère Jean une indication du sort. Les événements qui s'étaient produits coup sur coup le jeudi et le vendredi avaient achevé de lui donner cette sensation de Sa Destinée l'appelant, lui commandant d'agir, — etçlle avait agi. Durant cette soirée dxi vendredi, au moment même où Antoine se réhabilitait auprès de son père en lui citant du Jacques Richard, où M. et Mme Monneron s'attendrissaient au souvenir de leur idylle de Nice,
UN COEUR DE JEUNE FILLE (suite) 3! 3
ébauchée sous les auspices de ce Juvénal de concours, où le jeune Gaspard s'interloquait à la seule idée de « grand-papa Granier militariste » , où Jean hésitait encore sur la ligne à suivre, Julie avait déjà commencé d'exécuter son projet. . . Dans le salon du château près de Malesherbes, où Rumesnil, lui, était en train d'étonner deux duchesses authentiques par l'étalage de ses audaces et de ses générosités révolutionnaires, un domestique entrait, portant à l'adresse du gentilhomme humanitaire une dépêche ainsi rédigée : Nouvelles extrêmement graves à vous comm.uniquer. Vous demande ne voir personne avant moi. Attendrai mardi 3 heures où. savez. d'EstrÉes.
Cette énigmatique signature était très claire pour celui vers qui allait cet appel de la malheureuse fille. Dieu! Si elle l'avait vu recevoir ce télégramme, l'ouvrir en demandant la permission aux deux jeunes femmes entre lesquelles il paradait, froisser le papier d'une main impatientée, et le glisser dans sa poche avec un froncement imperceptible de ses sourcils, puis reprendre la conversation sur son même ton de paradoxe froid, sans que son cœur eût été secoué d'un battement plus vif sous la batiste de sa chemise de soirée, toute souple, avec un jabot savamment plissé, — élégance un peu prétentieuse, mais qui seyait à sa jolie physionomie de pastel du dix-neuvième siècle! — Les deux amants avaient leurs rendezvous dau& une des maisons de la rue qui porte ce
nom de d'Estrées, à cause du dernier maréchal de cette illustre lignée. Toutes les artères de ce quartier qui avoisine les Invalides ont été baptisée* d'après des hommes de guerre. Celle-ci va de l'École Militaire à la place Saint-François-Xavier, en coupant de biais les larges avenues de Ségur, Duquesne et de Breteuil. Ses trois tronçons la rendent ainsi accessible de côtés très divers. C'était la raison pour laquelle Rumesnil y avait placé sa garçonnière secrète, au rez-de-chaussée d'une maison d'angle, de façon qu'il fût facile à une femme qui arrivait là de se rendre compte si elle était suivie. On pense bien que ce discret asile de plaisir n'avait été ni installé, ni utilisé pour la seule Julie Monneron. Elle-même, et si peu renseignée fût-elle, les protestations de son amant sur ce point ne l'avaient pas assez convaincue, et dans ses heures de réflexion, elle devinait la sinistre vérité : croyant se donner à un amoureux, elle s'était livrée à un libertin, déjà blasé, mais pour (]ui cette aventure, si en dehors de ce qu'il avait rencontré jusqu'ici, avait eu un piment de nouveauté. Cette petite intellectuelle, fine et maigriotte comme une statuette du moyen âge, instruite comme un agré^<;é et naïve comme une nonne, athée et crédule, raisonneuse et passionnée, déflorée d'esprit et si intacte de cœur et de corps, révoltée contre l'ordre social jusqu à l'anarchie et attirée par tout ce qui chatoie et brille, jusqu'à l'enfantillage, avait mordu sur les sens du jeune homme. Héla:> !
UN CŒUR DE JEUNE FILLE (suite) 815
L'appartement de la rue d'Estrées, avec ses légères traces d'usure sur l'andrinople rouge de ses tentures et de ses rideaux., avec la minutie de son détail et l'air un peu défraîchi des meubles, disoit trop l'installation déjà ancienne! Par suite il racontait aussi que bien d'autres s'étaient glissées, frémissantes, sous la voûte dont la porte à gauche donnait auï?sitôt entrée dans la petite antichambre, assourdie de tapis, et à peine éclairée... Quelles autres? Si souvent Julie s'était posé cette question en s'acheminant vers la mystérieuse maison! Jamais avec une aussi fiévreuse anxiété que ce mardi, fixé par elle-même, quatre jours après le.^ terribles scènes avec ses deux frères, dont le résultat était sa visite de maintenant. Qui l'eût vue marcher le long des trottoirs, par cet aprèsmidi, n'eût jamais imaginé qu'elle allait à un rendez-vous d'amour, tant son délicat visage, altéré par l'anxiété, éloignait l'idée de la galanterie. Cette attente de deux fois vingt-quatre heures avait endolori et comme exaspéré ses nerfs irrités. Il ne s'était produit po^irtant aucun incident nouveau. Elle n'avait pas échangé vingt mots avec Jean et pas un seul avec Antoine. G était de Rumesnil que lui était venu ce surcroit d'anxiété. Quoique, dans sa dépêche, on l'a vu, elle ne lui eût pas demandé d abréger sa villégiature, elle avait tant espéré qu il rentrerait aussitôt! Au lieu de cela, elle avait reçu un seul billet très court, lui disant « qu'il serait rue d'E... mardi; que, pour se conformer à son désir, il irait
là tout droit, de la gare, afin de ne voir personne ; qu'il croyait deviner la cause de son inquiétude, mais quelle ne se tourmentât point, que s'il y avait quelque démarche à faire qui fût en son pouvoir , il la ferait... v
— "Il croit qu'il s'a^jit toujours d'Antoine... » s'était-elle dit, et elle avait eu le cœur serré. Était-ce pour ce motif (ju'il n'était pas revenu, malgré le caractère suppliant de la dépêche? Appréhendait-il un second emprunt? Cette hypothèse était cruelle, moins pourtant que la terreur de ce qu'elle rencontrerait dans ces yeux clairs, quand elle aurait énoncé la phrase après laquelle son avenir serait décidé : « Je suis enceinte. » Elle s'efforçait, tout en cheminant, de se représenter le visage de son amant, tandis qu'il écouterait ces mots. Elle n'arrivait pas à se figurer ses traits. Son imagination, tournée depuis son enfance, et par la culture qu'elle avait reçue, vers le monde des idées abstraites, n'avait pas ce pouvoir d'évocation visuelle qui dessine des contours aussi précis que la réalité dans la chambre obscure du cerveau. C'étaient toujours ces prunelles, si froides par instants, à d'autres si douces, qui brillaient devant sa pensée, tandis qu'elle allait, allait, par le Luxembourg d'abord, puis par le lacis des rues qui mènent au boulevard du Montparnasse, par ce boulevard ensuite, et par celui des invalides... Il faisait un de ces temps clairs et tièdes qui donnent une grâce d'avril à certains jours de l'automne parisien, et qui contrastent
W GCffiUR DE JEUNE FILLK (suite) Sn
avec d'autres jours prématurément glacés, comme celui où Jean avait attendu Brigitte Ferrand. Jl flotte alors dans l'air transparent un peu de « cette gloire incertaine du printemps « , dont parle un vers délicieux de Shakespeare. Ce charme est surtout perceptible dans les quartiers comme ces abords du faubourg Saint-Germain, où se rencontrent encore des hôtels entourés de jardins. Les yeux de Julie regardaient, sans presque voir, les verdurestouchées d'or , qui frémissaient doucement dans la lumière, entre les barreaux des grilles, ou par-dessus les murs. La douceur de l'heure lui arrivait malgré elle et augmentait sa mélancolie. Les anciennes questions sur le passé de son amant lui revenaient à la pensée, plus torturantes. Oui, quelles avaient été « ces autres «qui, comme elle, s'était dirigées, en se cachant, vers cette maison, dont la face, pour elle plus inoubliable que celle d'une personne, lui apparaîtrait bientôt? Malgré sa faute, le monde des amours coupables lui demeurait quelque chose de si indéterminé, de si confus! Elle se croyait, dans sa naïveté persistante et aussi dans sa vanité enfantine, l'héroïne d'une histoire romanesquement exceptionnelle ! Si, comme elle ne pouvait s'empêcher de le croire, Adhémar avait eu dans sa vie une ou plusieurs liaisons, avant elle, certes ces caprices n'avaient rien eu d'analogue avec son sentiment. C'étaient ou des femmes mariées ou des aventurières, et qui ne lui avaient pas apporté, comme elle, la fleur sacrée de leur premier amour. Pourtant,
parmi ces femmes, quelqu'une avait pu aimer réellement le jeune homme. Quelqu'une avait pu être mère par lui... Tout ce passé était aboli maintenant. En serait-il jamais ainsi de leur bonheur? Viendrait-il un jour où une autre suivrait ces mêmes pavés pour aller à ce même endroit, — après elle?... Quand elle fut au coin de la rue, devant la maison, elle s'arrêta une minute à regarder ces fenêtres du rez-de-chaussée dont les volets fermés auraient fait croire qu'il était abandonne. C'était une mesure de précaution que prenait toujours Adhémar. L'incertitude sur ce qui allait se passer derrière ces fenêtres closes fut si pénible à Julie qu'elle se précipita sous la voûte, presque en courant, pour ne plus attendre et savoir son sort. Le bruit du timbre, qu'elle pressa d'une main frémissante, lui retentit jusqu'au fond du cœur. La porte s ouvrit... Adhémar était devant elle, qui se jeta dans les bras de son amant, et le serrant éperdument contre sa poitrine, elle poussa ce cri où se soulaj^eait son agonie :
— «Ah! Je te vois! Jeté tiens! Je t'ai ! Enfin! Enfin !... »»
Et elle lui caressait le visage de ses doigts brûlants, comme pour se convaincre qu'elle ne rêvait pas; que c'était bien lui. Elle l'étreignait pour appuyer sa bouche sur sa bouche; elle se dégageait pour dévorer des yeux ce visage qui lui était si cher, et soudain, tandis qu'il lui disait, presque effrayé de son exaltation, en l'entraînant dans le petit salon : « Mais qu'y a-t-il, mon amour? Et
UN COEUR DE JEUNE FILLE (suite) 319
pourquoi es-tu si troublée?... » elle se détacha de lui tout à fait, et, se laissant tomber sur un Fauteuil, elle éclata en sanglots. Le jeune homme s'était mis à genoux devant elle. Il lui prodiguait les mots de tendresse, pour essayer d apaiser une crise nerveuse qui déconcertait ses prévisions. Les craintes de Jean et de Julie ne les avaient pas trompés. C'était bien à Rumesnil qu'Antoine était allé demander les cinq mille francs nécessaires, au règlement de sa criminelle dette. C'était lui qui les avait donnés au faussaire, un peu par chevalerie, un peu par intimidation. Si contradictoire que doive paraître un pareil sentiment associé à sa conduite, Adhémar éprouvait pour Jean une amitié véritable, et, si cette amitié n'avait pu l'arrêter dans son entreprise de séduction, elle était assez forte pour lui rendre sincèrement insupportable que son camarade sût sa perfidie. Le cœur hun2din a de ces illogismes. Il avait suffi qu'Antoine dît avec un certain accent qu'il venait sur le conseil de Julie pour que le suborneur sentit la menace et y cédât. En recevant la dépêche de sa maîtresse, Rumesnil avait pensé que la restitution de la somme n'avait pas suffi, — car Antoine, pour lui arracher l'argent aussitôt, avait avoué un détournement à son bureau. — Sans doute le chiffre du vol était plus élevé, et la jeune fille voulait obtenir de lui quelque autre secours, ou bien une démarche, si l'escroc était sous le coup d'une arrestation. Le jeune homme s'était préparé à se défendre de son mieux contre un nouvel
appel, soit à sa bourse, soit à son influence; — non pas qu'il se défiât de sa maîtresse ; il la connaissait trop; — seulement il appréhendait que ce dangereux frère, dont il avait toujours eu médiocre opinion, qu'il savait maintenant capable d'un crime, n'entreprît, encouragé par son premier succès, d'exercer un chantage continu sur sa sœur, et sur lui, à travers sa sœur. Il avait donc décidé de recevoir Julie un peu froidement. Mais le trouble passionné de la jeune fille, sa sauvage ardeur à le prendre contre elle, ses phrases incohérentes, ses baisers, ses larmes, tout prouvait que cette « nouvelle extrêmement grave » , dont parlait la dépêche, avait trait à un autre objet qu'une affaire d'argent... Que se passait-il? La conscience d'Adhémar n'était pas tout a fait tranquille sur un point : depuis ces dernières semaines il commençait d'être lassé de Julie, et cette visite près de Malesherbes avait eu beaucoup moins pour but de fusiller des faisans que de pousser sa cour auprès d'une femme de son monde qui semblait toute prête à le « distinguer » , comme eût dit un de ces Rumesnil d'il y a cent cinquante ans, auxquels leur descendant ressemblait tant et de toutes manières. Était-il possible que Julie eût eu vent de ce petit début d'infidélité? La raison du débauché lui répondait non; mais son expérience des complications infinies de la vie amoureuse lui donnait de vagues craintes que la franchise de la jeune fille détruisit aussitôt, car, à peine eut-elle repris son empire sur les mouvements désordonnés
ON COEUR DE JEUNE FILLE (suite) S2I
qui l'avaient agitée qu'elle lui demanda simplement, avec une voix encore étouffée d'émotion :
— « Mon ami, je sais que mon frère Antoine est venu chez toi le matin de ton départ. Je sais qu'il avait besoin d'une grosse somme d'argent, et tout de subite, de cinq mille francs. Tu vois que je suis renseignée. Tu les lui as prêtés. Est-ce vrai? w
— « Puisque tu le sais, pourquoi me le demandes-tu?... » répondit Rumesnil. Cette entrée en matière venait, en le déconcertant à nouveau, de lui rendre un peu de sa méfiance.
— « Parce que je veux t'avoir juré que je n'ai été pour rien dans cette démarche et que j'ai peur que ce malheureux n'ait abusé de mon nom auprès de toi. Gomment a-t-il deviné notre intimité? Je l'ignore. Mais il la connaît. Il prétend nous avoir rencontrés rue Amyot, qui nous promenions en tête à tête, avoir reconnu ton écriture déguisée sur des enveloppes de lettres... Qu'importe d'ailleurs? Ce qui m'importe, c'est la façon dont il s'est adressé à toi. Réponds-moi. T'a-t-il dit que c'était moi qui l'envoyais?... »
— « Laissons cela, « fit Rumesnil.
— « Oui ou non, te l'a-t-il dit ? » répéta-t-elle.
— « Oui, il me l'a dit. •
— « Et tu l'as cru ? »
— « J'ai cru qu'il était ton frère... » répondit le jeune homme, en mettant un baiser sur la main de sa maîtresse, a et je lui ai rendu service. » Cette insistance de Julie lui donnait l'idée qu'elle avait été imprudente avec Antoine. Ce n'était pas
Si
Tjne nouvelle demande qu'elle venait lui adresser. C'étaient des excuses qu'elle lui apportait, par un de ces scrupules de sentimentalisme dont elle était coutumière et qui plaisaient à sa fatuité en inquiétant sa prudence. H fallait donc prendre cela légèrement. Ainsi fit-il en ajoutant à la grâce de son geste un rien de moquerie douce : « C'était trop naturel, et il faut être la sotte Julie pour attacher de l'importance à de pareilles misères ! »
Cette allusion à un petit sobriquet railleur qu'il lui donnait quelquefois par une de ces innocentes taquineries où se complaît la mignardise habituelle aux amants n'attira pas le sourire sur la bouche amère de la pauvre fille, qui dit gravement :
— « Ne plaisante pas. Tout est trop sérieux. J'ai tant besoin que tu m'estimes !... Il faut que tu sois bien persuadé d'abord qu'il t'a menti, abominablement menti. J'ai tout fait pour l'empécher d'aller chez toi. 11 voulait m'y envoyer moimême ?... Tu sens bien que je ne te mens pas, moi? Dis que tu le sens! »>
— « Mais oui, je le sens, » répondit-il, avec la condescendance que l'on a pour une enfant malade, et, comme il continuait à ne rien comprendre à l'état de fièvre où il la voyait, il lui donna un long baiser à son tour, qu'elle lui rendit avec passion, sans que son inexplicable inquiétude parût se calmer :
— " Ah! merci, « dit-elle, « tu m'aimes!... Je crois que tu m'aimes ! . . . Cela me donne la force de continuer... Ma dépêche t'a annoncé que j'avais à
UN CCffiUR DE JEWNE FILLE (sutte) 323
t'apprendre des nouvelles très graves. La première, c'est que Jean a deviné, lui aussi, nos relations...
— tt C'est à cause de cela qu'il m'a demandé un rendez-vous pour demain, » fit Rumesnil. Au nom de son ami d'enfance, sa physionomie avait changé. « Mais comment est-ce possible ? » inslsta-t-il . . . « Qui l'a averti ? Réponds, Julie. Ah ! si c'est toi qui... »
— « Et quand ce serait moi?" interrompit la jeune fille. « Est-ce que ce secret n'est pas le mien plus encore que le tien? Si tu as pour Jean tant d'alFection, il fallait y penser plus tôt... " continua-t-elle avec une ironie singulière. Elle venait d'être blessée, malgré son angoisse, de lire distinctement dans le cœur de son amant que cette découverte possible de leur intrigue par son frère 1 inquiétait, non pas pour elle, mais pour lui-même.
« Tranquillise-toi, d'ailleurs. Jean a des soupçons, de grands soupçons. Il n'a pas de certitudes. C'est pour en avoir une qu il veut te voir demain. Il te rendra d'abord les cinq mille francs II les avait trouvés, avant qu'il ne sût la visite d'Antoine chez toi . . . Il faut que tu les acceptes de lui . Je le veux . . Et il faut qu'il parte de chez toi rassuré. Il te dira que l'on a parlé de tes visites rue Claude-Bernard. Il te priera de les cesser... t^
— « Je les cesserai... 11 répondit le jeune homme. « Si je t'ai froissée tout à l'heure, pardonne-moi. H est tout naturel cependant que mon amitié pour ton frère subsiste à côté de mon amour pour toi. . . »
— « Tu les cesseras .'... » dit Julie, qui répéta :
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«Tu les cesseras?... Mais je ne veux pas, moi, que tu les cesses. Trouve un autre moyen, je t'en conjure, pour qu'il te rende sa confiance. Mais pas celui-là. Je te vois déjà si peu! Perdre encore ces occasions-la de te parler, de t'entendre, de te sentir vivant et à moi?... Non, je ne 1 accepterai pas! Et, toi non plus, tu n'accepteras pas de ne plus venir quand tu auras entendu l'autre nouvelle... n Et, d'une voix profonde, les mains dans les mains de son amant, les yeux dans ses yeux, elle ajouta : « Je suis enceinte. »
La pai'ole terrible était proférée, et ses prunelles sombres cherchaient toujours dans les prunelles claires de Rumesnil cette expression qui devait donner à son pauvre cœur, si remué, si saignant, l'évidence de l'amour. Un éclair aigu y avait passé qui la perça jusqu'au plus intime de sa chair, tant il était pénétrant et froid. C'était la mise en défense de 1 homme qui s'est soudain senti en danger devant la ruse de la femme et qui se reprend. Il y eut une minute d'horrible silence, à la suite de laquelle l'amant demanda :
— u Tu te crois vraiment enceinte? »»
— « Oui, » répondit-elle simplement et tristement. Que sa détresse était grande à cet instant, de ne rencontrer que cette dure et sèche interrogation, et pas un élan, pas une pitié! Il l'avait de nouveau enveloppée de ce pénétrant regard. Il vit qu'elle était sincère, aussi distinctementqu'il voyait tout près de lui, dans le demi-jour de cette pièce aux volets clos, ses traits amaigris, sa joue un peu
UN CœUR DE JEUNE FILLE (suite) 3io
creusée, le réseau bleuâtre de ses veines sur sa tempe pâlie. Ce cœur tari de libertin jeune, qui ne vibrait plus depuis si longtemps que par le désir et la curiosité, subit pourtant un passage de cette pitié dont Julie avait tant besoin. Il l'attira près de lui. Combien elle était vague et machinale, cette pitié, combien mélangée déjà d'abominables idées, la malheureuse devait le comprendre plus tard, en repassant par la pensée les détails de cette douloureuse scène! Sur le moment, où eût-elle trouvé le courage d'analyser et d'observer? Où la force de résister au besoin qu'elle avait, dans sa misère, de s'appuyer sur celui qui était son unique espérance, et qui lui disait :
— « Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu as cette idée?...» Et, comme elle répondait tout bas : «Il y a plusieurs semaines déjà... » — « Pourquoi ne m'as-tu pas parlé plus tôt? » reprit-il. . . « Mais nous ne pourrons rien décider avant d'êtve tout à fait sûrs que tu ne te trompes pas... Nous le saurons, pourvu que tu te fies à moi. C'est la grande chose Tu me le promets, que tu te fieras à moi?... «
— * Si je ne me fiais pas à toi, serais-je ici? » soupira-t-elle en posant sa tête sur l'épaule du tentateur, dans les paroles duquel son âme égarée, mais encore si simple, ne distinguait pas le commencement du sinistre conseil. Et, abusée par cette feinte douceur, le croyant si voisin d'elle par l'émotion, elle ajouta : « Ah! si j'osais!... » Puis, suppliante : <« Si nous devons avoir un enfant, est-ce que nous le laisserons naître ainsi, sans qu'ii porte
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le nom de son père, sans que je sois ta femme, ta vraie femme?... »
— « Si j'étais seul au monde et libre de mes actions, tu la serais déjà. . . » dit le jeune homme. Il y avait bien des jours qu'il attendait cette demande et qu'il avait calculé la réponse. Cette frémissante imploration de la jeune fille était si humble, elle révélait une si poignante nostalgie du bonheur avoué, elle revendiquait un droit si légitime, qu'elle alla pourtant ébranler une corde secrète dans cette nature deux fois égoïste de vaniteux et de débauché, et ce ne fut pas sans un remords qu'il continua : " Tu sais que ma mère n'a que moi. Je ne veux pas me marier contre sa volonté... J'ai déjà tant essayé de la préparer!... Mais elle a ses préjugés. Laisse-moi le temps. Je te le répète : fie-loi à moi... »
II parlait, et elle l'écoutait en le contemplant presque avec extase, tant sa présence l'hypnotisait de nouveau, à ce point qu'elle lui était reconnaissante de ces efforts qu'il prétendait avoir faits auprès de sa mère, comme elle l'eût été d'une promesse positive! Jamais Rumesnil n'avait senti davantage la déloyauté de ses rapports d'âme à àme avec cette fille qu'il avait séduite, un peu par fantaisie, un peu par désœuvrement, un peu par perversion, un peu par amour-propre, et beaucoup par légèreté... Fut-ce pour endormir cette révolte de sa conscience, ou bien pour empêcher cet entretien de s'avancer plus avant sur un chemin trop dangereux'/ Y avait-il dans la grâce meurtrie de
UN CŒUR DE JEUNE FILLE (tuite) 327
Julie, à cette seconde, une espèce d'attrait morbide qui enfiévrait ses sens? Méditant déjà de l'amener à une action contre laquelle il pressentait sa révolte, tenait-il à se prouver son pouvoir absolu sur cette volonté dominée? Cette légèreté encore et sa jeunesse ne furent-elles pas plutôt les causes de ce nouveau caprice?... Toujours est-il que ce mensonger discours, sur les difficultés que ses devoirs de famille opposaient à un mariage auquel il n'avait jamais songé sérieusement, s'acheva par des caresses dont l'ardeur, une fois de plus, troubla la raisondeJuîie. Il voulut l'entraîner dans la chambre attenante au petit salon. Elle l'avait déjà suivi jusqu'à la porte, à demi affolée, quand soudain elle s'échappa de ses bras et le repoussa. Elle s'appuyait au mur, la main sur sa poitrine, comme si une douleur la déchirait. L'idée de sa maternité commençante s'emparait d'elle et lui donnait un frisson d'horreur devant ce délire physique , comme devant une prostitution. Elle lui dit, en montrant son cœur :
— a Je viens d'avoir trop mal... Laissemoi... J'ai été trop brisée aujourd'hui... Il faut que je rentre ! ... » Elle avait le visage si altéré que Rumesnil la crut en effet souffrante.
— « Veux-tu que je t'accompagne? » interrogea-t-il.
— n Non, » dit-elle. «Nous n'aurions qu'à rencontrer Jean!... J'ai besoin d'être seule pour me reprendre, » ajouta-t-elle, portant cette fois la main à sa tête. Puis, quand elle fut prête à sortir et sur
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ie seuil : « Tu ne m'en veux pas? » deraandat-elleà Rumesnil, et, le serrant de nouveau contre elle comme à l'arrivée : « Gomme je suis à toi! Tellement à toi que j'en ai peur! »
— tt J e le verrai bien , si tu es vraiment à moi ... » répondit-il avec une expression assez particulière pour que sa maîtresse, inquiétée soudain, le questionnât :
— " Que veux-tu dire? »
— « Je pense à ce dont nous avons parlé tout à l'heure, à tes craintes de devenir mère. »
— tt Ce ne sont pas des craintes, n répondit-elle.
— "Il faut que ce soientdes craintes, >• reprit-il, «ou plutôt c'est vrai, » et une mauvaise lueur passa dans ses yeux, tandis qu'il prononçait, qu'il chuchotait presque ces mots équivoques : « Tu dis bien, il faut que ce ne soient pas des craintes. . . Tu ne dois pas être mère. Tu m'as promis de te fiera moi. Je vais m'enquérir de quelqu'un de très sûr, chez qui je puisse te conduire le plus tôt possible. Ne t'inquiète de rien! Ne t'occupe de rien! C'est moi qui suis responsable de toutes les difficultés où tu pourrais être, comme aussi de ce qu'il faudra faire pour n'y pas rester. Je t'en tirerai, si tu veux agir seulement comme je te dirai. Mais adieu... »
Julie n'avait rien répondu, tant l'affreuse insinuation, qu'elle ne pouvait pas ne pas comprendre, maintenant, la glaçait jusqu'au fond du cœur. Quand elle se retrouva dans la rue, elle regarda autour d'elle, comme si elle reprenait la conscience du monde extérieur, au sortir d'un sommeil de
tJN CŒUR DE JEUNE FILLE (suite) 329
cauchemar. Elle commença de marcher devant elle, dans la direction de Saint-François-Xavier, automatiquement, en se redisant mentalement ces phrases d une signification si claire dans leur ambipuité : « Il faut nue ce ne soient pas des craintes. .. Tu ne dois pas être mère. . . Te fier à moi. . . Quelqu'un de très sûr... Je t'en tirerai, si seulement .. . » La fille séduite écoutait en pensée cet appel aux criminelles pratiques par lesquelles tant de ses pareilles ont supprimé la preuve vivante de leur taute. Elle l'avait écouté réellement et elle n'avait pas crié de révolte et d'indignation! Quelle puissance cet homme avait-il donc sur son âme et sur sa chair pour qu'elle fût venue à lui, moins de deux heures auparavant, décidée à un suprême effort et à lui demander qu'il lui rendît l'honneur?... Et elle s'en allait, ayant failli lui appartenir, s'étant laissée rouler jusqu'au bord de cet abîme des sensations physiques où la volonté se dissout comme une cire au feu, ayant écouté cet infâme conseil!... Il lui semblait que son silence l'en avait rendue la complice. Elle était comme souillée par ces hideuses paroles, maintenant que la magie de la présence du corrupteur n'agissait plus sur elle, qu'elle n'entendait plus sa voix, qu'elle ne voyait plus ses traits, ses mouvements, qu'elle ne respirait plus la même atmosphère. A mesure qu'elle s'éloignait de la rue d'Estrées, son épouvante de se sentir sous l'influence de cet amant, capable d'avoir conçu aussitôt cet horrible projet, grandissait telle ^lent que ses jambes trera-
blantes pouvaient à peine la soutenir Elle dut se laisser tomber sur un des bancs du boulevard des Invalides, et tout ce qu'il y avait en elle de pur et de fier, malgré sa faute, frémissait dans ces mots de rébellion contre la monstrueuse chose, qu'elle se répétait tout bas, indéfiniment :
— « Non ! je ne ferai pas cela! Je ne le ferai pas ! . . . Mais qui me sauvera de lui ? »
ET yE NOS INDU CAS.
Dans les familles grandies, comme celle des Monueion, au rebours des lois fondamentales des sociétés saines, il se rencontre sans cesse un phénomène plus tragique peut-être, bien qu'uniquement moral, que les catastrophes terribles, ou sinistres : ainsi l'escroquerie d'Antoine, ainsi la faute de Julie. Ce phénomène est la solitude absolue où se trouvent les membres de ces groupements mal unifiés, dans des heures de crise, alors même qu'ils traversent des épreuves analogues, smon identiques. Un père et son fils, une mère et sa fille, des frères et des sœurs sont soumis à des douleurs pareilles, dans des circonstances pareilles, et ils ne soupçonnent pas ces similitudes de leurs destinées intimes. Ils ne savent ni se comprendre, ni s'aider réciproquement. Ils sont à côté les uns des autres, et ils s'ignorent. Il leur manque cette cohésion secrète, cette pénétration si totale qu'elle en est inconsciente, privilège inné des demeures traditionnelles, où chaque génération n'est réellement qu'une
minute d'une même race, l épisode d'une même histoire. Alors les parents peuvent soutenir de leur expérience un enfant qui n'est qu'euxmêmes prolongés, un aîné devenir l'éducateur de cadets qui ne sont que lui-même commençant. La continuité est la naturelle condition de ces familles fortes et lentes, au lieu que dans les autres, — c'est la marque indélébile de leur anomalie, — les efforts personnels se juxtaposent, ils ne s'additionnent pas. Les erreurs de celui-ci ne servent pas à celui-là. Un constant travail de désagrégation s'accomplit sur ces milieux improvisés, auxquels manquent les éléments nécessaires à toute durée humaine : un sol dont l'influence héréditaire ait passé dans le sang; des coutumes qui aient façonné les sensibilités à la ressemblance les unes des autres; une religion qui assure la communauté des espérances par delà les sépara tions suprêmes. Si les Monneron eussent été constitués en vraie tribu, autour d'un vrai foyer, les souffrances de Julie lui eussent été sans doute épargnées, et, se produisant (car l'égarement de l'amour est toujours possible), elles eussent trouvé dans l'entourage familial un cœur au moms capable de les plaindre et de les soulager. Jean était si bien préparé à ce rôle ! Il en aurait recueilli lui-même un tel bienfait! Sa pensée, plus d'à moitié catholique et qui allait cherchant partout des concordances entre l'Église et la vie, en eût saisi une ici et des plus évidentes. M. Ferrand lui avait dorme autrefois un vieil exemplaire du grand
catéchisme du concile de Trente en lui disant : a Interprétez votre sort avec les formules de ce livre, et vous conclurez... » Ce vénérable volume, feuilleté avant lui par tant de mains pieuses, détendues aujourd'hui dans la mort, il l'eût ouvert, après avoir reçu les confidences de sa sœur. Julie lui eût raconté sa misère et le conseil horrible de Rumesnil. Elle lui eût avoué qu'après s'être révoltée là contre, elle demeurait bouleversée de se sentir tentée. Il eût cherché alors, d'un doigt frémissant, les pages où les Pères de ces solennelles assises ont commenté les mots de la prière : Et ne nos inducas in tentationem. . . Et il eût reconnu, avec quelle émotion! combien étroitement elles s'appliquaient à la situation particulière de cette sœur. Que disent-elles, ces pages? Que toute tentation porte une double empreinte : celle de Dieu, qui la permet pour nous donner une occasion de nous racheter, en méritant ; celle de l'Éternel Ennemi, qui la suggère pour nous perdre. C'est le beau verset du livre de Tobie : Quia acceptus eras Deo, necesse fuit ut tentatio probaret te... Cette offre, chuchotée à la fille enceinte, par celui qui l'avait séduite, de la conduire secrètement dans une maison sûre où des manœuvres scélérates la délivreraient, presque à son insu, n'avait-elle pas ces deux caractères? La repousser, préférer à une délivrance criminelle la honte expiatrice de celte maternité coufjable, c'était pour Julie remonter de plusieurs degrés l'escalier descendu, c'était reconquérir le droit de s'estimer encore. S'aban-
donner à la siijj^^estion du corrupteur, c'était se sauver peut-être aux regards du monde, et se perdre davantage pour un autre regard. Que l'appel d'en haut et celui d'en bas étaient perceptibles autour de cette âme! Quelle plus forte preuve qu'il y a un Esprit du bien et un Esprit du mal, un choix entre eux, un péché et un rachat? Cette impression qui confine à la Foi complète, — toute la religion ne tient-elle pas dnns le problème du salut? — Jean l'aurait ressentie de nouveau. II l'eût communiquée à sa sœur malheureuse, et elle eût envisagé sa détresse sous un jour différent. Hélas ! cette soeur et ce frère n'étaient pas pour rien les enfants d'un père égaré, qui, sous prétexte de rationalise}^ sa vie, avait systématiquement détruit autour des siens tout ce qui fait atmosphère et lumière. Ils s'étaient également habitués à se replier sur eux-mêmes, à ne chercher de point d'appui que dans leurs propres idées et leur propre expérience. Jean n'avait jamais parlé à Julie de son christianisme grandissant. Il avait été seul dans ses efforts pour atteindre ou repousser la vérité religieuse. Julie ne devait rien lui communiquer de ses efforts pour écouter ou chasser les pensées soulevées en elle par ce : « Fie-toi à moi, » murmuré par Rumesnil. Ses instincts d'honneur s'étaient aussitôt révoltés là contre; puis, ce premier sursaut de sa conscience une fois passé, les funestes paroles allaient poursuivre dans sa volonté leur secret travail. Elle allait entrer en tentation, cl seule I
L'épreuve commença dès ce banc du boulevard des Invalides sur lequel la jeune fille s'était laissée tomber en jetant ce cri : « Qui me sauvera de lui? " où tremblait déjà l'hésitation d'un cœur incertain de sa force. Dans cette véritable fièvre de la conscience qu'est une grande tentation, le doute sur soi-même est le premier stade de l'envahissement. Avoir peur de commettre une faute, c'est déjà reconnaître qu'elle n'est pas impossible. L'homme absolument probe ne craint pas d'être entraîné à voler. Entre lui et l'acte, il y a l'infranchissable. La terreur de Julie Monneron à la seule idée de ce que venait de lui proposer Rumesnil était déjà une défaillance de sa moralité. Se sentir faible, c'estl'être. Elle resta là un bien long temps, presque une heure entière, à subir, en se débattant, cet hypnotisme que l'amant exerce, même à distance, sur une maîtresse de la chair de laquelle il s'est emparé par l'énergie de son désir. Quoiqu'elle eût eu, durant la scène de la rue d'Estrées, cet après-midi, le courage de se dérober aux caresses du jeune homme, elle n'en portait pas moins dans les veines ce poison de la volupté partagée, qui faisait d'elle, à travers et malgré toutes les résistances, la chose du séducteur. Quand il reprendrait cet entretien, car elle ne pouvait pas douter qu'il ne le reprît, se sentirait-elle aussi désarmée qu'à présent où l'idée de cette visite chez l'opérateur clandestin lui faisait pourtant horreur? n Je refuserai, >• se disait-elle, « je veux refuser. . . » Mais, si elle avait été vraiment sûre de sa fermeté.
aurait-elle eu dès ce moment cette angoisse de ne pas pouvoir vouloir qu'elle connaissait trop bien? Elle l'avait éprouvée si souvent, à l'époque de leurs premiers rendez-vous, quand elle se jurait à elle-même de ne pas permettre qu'Adliémar lui serrât la main, qu'il l'embrassât, qu'il lui parlât d'une certaine manière. Chaque fois, sa volonté avait cédé. Céderait-elle maintenant encore? tt Non, » se répétait-elle, et, comme si la seule pensée de Rumesnil atteignait en elle et paralysait ce centre vital où l'organisme s'appuie pour réagir, ses bras et ses jambes se brisaient, le cœur lui manquait par avance à la simple hypothèse de cette lutte... Cette étrange sensation, presque animale, d'un joug appesanti sur sa personnalité lui fut à une minute si insupportable, physiquement, qu'elle se leva d'un bond, comme mue par un ressort, pour la secouer, et elle se mit à marcher, vite, vite, dans la direction de la maison paternelle, par cet interminable boulevard du Montparnasse, et par le non moins interminable boulevard du Port-Royal. Elle s'efforçait de chasser, avec cette rapidité de mouvement, l'obsession dont elle était déjà la victime, et voici que les phrases si obscures, si vagues, du corrupteur se précisaient, malgré elle, en images plus définies contre lesquelles son être se rebellait toujours. Elle n'arrivait cependant pas à les chasser. C'est le second stade de la tentation, celui où l'ànie s'apprivoise à l'acte qu'elle a toujours le ferme propos de ne pas couHiieltre, en se le repré-
sentant avec une netteté de plus en plus détaillée. On participe à ce que l'on imagine trop fortement. C'est cette loi de notre nature que marquait le plus impératif des apôtres quand il disait : « Que ces abominations ne soient même pas nommées parmi vous ! » Dans l'instant où elle disait non à cette image, Julie la voyait d'une façon presque concrète, et, en la voyant, elle s'y adaptait mentalement comme à une réalité véritable... Oui, elle se voyait avec Rumesnil, dans une voiture, roulant vers une maison dont il aurait donné l'adresse au cocher; ce serait peut-être une de celles devant lesquelles elle passait à cet instant. Elle serait enveloppée d'une mante, les traits cachés par une double voilette. Il lui parlerait dans le fiacre, afin de la réconforter. Il lui tiendrait la main... Ils descendraient sans doute avant la maison, pour que jamais le cocher ne pût servir de témoin contre eux. De telles pratiques sont défendues par la loi. Elles relèvent des tribunaux. Elles sont un crime... Ils entreraient dans une allée. Ils monteraient un escalier. Julie se le figurait, étroit et sombre... A un des étages, une porte s'ouvrirait. Qui trouveraient-ils pour exécuter l'abominable besogne? Un homme ou une femme? Julie apercevait le regard du « faiseur » ou de la « faiseusa d'anges » . Elle respirait une odeur d'hôpital. Une table lui apparaissait, brillante d'objets de métal dont l'éclat froid la glaçait, à seulement les voir en esprit. Que serait-ce dans la réalité? En quoi consisterait l'œuvre de mort? Elle l'igno-
rait... Ah! elle l'ignorerait toujours! Elle n'irait jamais dans l'immonde endroit! Elle ne s'abandonnerait jamais à ces mains agiles et scélérates qu'elle voyait prenant ces outils de métal ! Jamais! Jamais!... L hallucination était si forte qu'elle se surprit prononçant ces mots à haute voix : "Jamais! Jamais!... » avec des gestes qui firent se retourner plusieurs passants. Un d'eux, un de ces promeneurs du Quartier Latin qui, vers l'heure du dîner, guettent les jolies filles sur les trottoirs des rues, autour du Luxembourg, fut tellement étonné de ses allures qu'il la suivit et l'aborda... Le saisissement que cette approche d'un inconnu infligea à Julie la rendit à la vérité de sa situation actuelle, et elle était du moins entièrement lucide quand elle entra dans l'appartement de la rue Claude-Bernard. Par bonheur elle ne s'y rencontra pas, comme elle l'avait appréhendé, en face de Jean. La seule personne présente au logis était Mme Monneron, qui la reçut par ces aimables paroles :
— tt D'où arrives-tu encore, avec cet air de tomber de la lune? Tu trouves cela convenable de revenir si tard? Il est six heures, et Pauline m'p, dit que tu étais sortie à deux... »
— Il J'ai été occupée... » répondit Julie, avec le visage bougon qu'elle savait opposer aux questions qui la froissaient, et elle passa dans sa chambre, sans daigner ajouter un mensonge en paroles au mensonge en action que représentait le petit rouleau dont elle s'était munie à son
départ, comme les jours où elle devait prendre des notes dans une bibliothèque. Le ton agressif de Mme Monneron, joint à l'indifférence avec laquelle elle la laissait aller, sans insister davantage sur l'emploi de son après-midi, n'était pas pour adoucir la mélancolie de la jeune fille. Quel appui pouvait-elle attendre de ce côté? Aucun. Antoine avait dit juste dans leur explication fratricide de l'autre nuit : cette mère avait favorisé de son mieux l'intimité entre sa fille et Rumesnil, accueillant celui-ci avec toutes les chatteries dont elle était capable, disparaissant pendant ses visites, ne soupçonnant pas le danger, le provoquant même, avec l'espoir intéressé que cette cour du jeune noble finirait par une demande en mariage. Elle n'avait pas su prévoir l'aventure où elle engageait sa fille. Elle ne savait pas voir la crise morale dont cette fille restait victime. Julie eut quelques intants d'une amertmne bien mauvaise conseillère, dans cette petite chambre où elle avait trop rêvé. Elle était là, sa tête dans ses mains, les coudes sur sa table encombrée des inutiles livres et des programmes de son examen. Et voici qu'au « Jamais! Jamais!... » de tout à l'heure allait se substituer le « Pourquoi pas?... » qui marque le progrès de la tentation. Qu'il est fugitif à sa première apparition, ce « Pourquoi pas? I» et qu'il effleure légèrement la pensée!... Puis comme il. revient, plus décidé, plus insistant! C'est vraiment, autour de l'àme, la furtive et savante embûche du chasseur guettant sa proie.
Il s'en va encore, mais pour oser plus. Aux questions posées nettement devant la conscience, celleci consent enfin à répondre pour les discuter. Ce n'est pas sans une raison secrète que les théologiens ont donné au prince des ténèbres un nom tiré d'un verbe grec dans lequel il entre une idée de plaidoirie. Avoir engagé avec le diabolique tentateur cette controverse coupable où ce qui faisait d'abord horreur fait problème, c'est être plus d'à moitié tombé.
— « Qu'elle aurait mieux fait de ne pas me mettre au monde, si c'était pour en arriver où j'en suis!... » se disait Julie, proférant contre la vie une accusation dans laquelle était enveloppée une excuse pour l'œuvre de mort qu'elle ne rejetait déjà plus avec la même violence. Elle regardait ces papiers, cette bibliothèque, l'odieux décor de cette cellule, étroite comme avait été sa destinée, jusqu'au moment où elle y avait mis des émotions défendues qu'elle ne pouvait pas regretter. C'était encore ce qu'elle avait eu de meilleur. L'aversion qu'elle venait d'éprouver pour Mme Monneron s'étendait à toutes les autres personnes qui respiraient à quelques pas d'elle i derrière ces murs, et qui avaient été mêlées à son triste sort. La perspective de s'asseoir àtable, une fois de plus, en face de cette mère inique et inintelligente, de ce père aveuglé, d'un frère abominable, et d'un autre, inhumain de sévérité, — elle jugeait Jean de la sorte, — lui était si pé-
nible, qu'elle employa, pour s'y soustraire, son procédé habituel de ces derniers mois, quand elle éprouvait, comme ce soir, un besoin animal de silence autour de sa misère. Elle prit sur elle de s'arracher à cette torpeur douloureuse pour clore ses volets, préparer son lit et se coucher, après avoir, à travers la porte fermée au verrou, prévenu la servante qu'une forte migraine l'empêcherait de dîner. Toute lumière éteinte, n entendant d autres bruits que celui des allées et venues du côté de la salle à manger, combien de fois elle s'était abîmée dans le noir et le froid, pour s'abandonner à des pensées très funestes, moins pourtant que celle dont l'attirance s'emparait d'elle, petit à petit!... La tentation se déchaînait maintenant avec toute son ampleur. Les paroles de Rumesnil lui revenaient dans leur insinuante équivoque, et elle se les répétait comme sur le banc du boulevard des Invalides : « // faut que ce ne soient pas des craintes... Tu ne dois pas être mère... Quelqu'un de très sûr le t'en tirerai. . . n A présent elle
ne s'en indignait plus. Elle en dégageait le sens chirurgical, avec une joie méchante à se prononcer le terme hideux dont elles étaient le synonyme ambigu : l'avortement. C'était un avortement qu'il avait osé lui proposer!... Et que venait-elle donc de souhaiter elle-même? De n'être jamais née. Par quelle lâcheté, pensant cela, le sentant par toutes ses fibres, que la vie est un mal, un horrible mal, s'était-elle révoltée tout à l'heure contre l'idée d'épargner cette vie détestable, à qui? A un être
inconscient, à peine réel, simplement possible. De cjuels inguérissables préjugés était-elle possédée pour condamner cet acte, qui ne ferait un tort, s'il en faisait, qu à elle, Julie, et à elle seule? Elle savait assez de médecine pour se rendre compte du risque physique à courir, peut-être mortel, et assez du code pour connaître le risque légal. De laquelle de ces deux conséquences avaitelle peur? Le risque de la chair, elle avait le droit de le braver, puisqu'il n'intéressait qu'elle. L'autre risque, le légal, pourquoi ne le braverait-elle pas aussi? Qu'est-ce que cela représente, une loi? Une pénalité? Mais c'est une souffrance comme une autre. 11 s'agit de la peser et de mesurer sa force de résistance, voilà tout. Une obligation? Pour s'y soumettre, il s'agit dy croire. Au nom de quoi Julie aurait-elle cru à celle-ci, à ce devoir d une Femme, qui va être mère, depréserverà tout prix la vie de son enfant?
— Mais c'est une idée universellement reçue...
— « Et après, si elle ne l'est pas par moi?... » Elle avait trop entendu son père exalter l'esprit critique, le libre examen, ce que le malheureux homme appelait pompeusement la Raison, et qui n'est que le sens personnel, autant dire le caprice et l'anarchie. Étrange discipline qui fait de chaque individu nouveau un juge absolu de toute la société et de toute la morale ! La fille du Jacobin y avait contracté cette habitude de se prouver l'indépendance de sa pensée par un mépris systématique des conventions. Dans ces instants d'une
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crise tragique de conscience, c était cette fatale manie de révolte contre les préjugés qu'elle retrouvait à son service, et tout n'est-il pas préjugé, quand on veut tout réduire au critère de sa propre logique? Comme éléments de résistance, en dehors de l'indestructible instinct qui veut que l'amour maternel s'éveille au cœur de la femme avant même qu'elle ait conçu, que rencontrait-elle? Rien que ces vides et inefficaces principes sans justification supérieure, par lesquels les laïcisateurs insensés d'aujourd'hui prétendent remplacer le Dieu vivant et aimant, le Père céleste, auteur de tout ordre et de toute loi, dont les commandements révélés n'admettent pas la discussion, qui récompense et qui punit, que l'on prie et qui soutient, envers qui l'on se repent et qui pardonne. Pour Julie, qu'était ce Dieu, dont son père ne lui avait jamais prononcé le nom durant son enfance, par scrupule? Et, quand il lui en avait parlé, c'avait été dans le style de Kant, traduit et commenté par l'intègre Barantin. Le Dieu qu'il avait offert aux besoins religieux de sa fille et de ses fils, ç'avaient été le « postulat de la Raison pratique » , le « substratum mental de la Justice immanente », la " Catégorie de l'Idéal » , toutes conceptions éminemment philosophiques, admirablement dégagées de la souillure des superstitions. Que valent ces quintessences et ces fumées, quand il faut agir et se décider; quand le cœur en détresse a besoin d'un secours qui vienne d'en haut, d une certitude à laquelle s'attacher pour
n'en plus bouger? Ah! si Joseph Monneron avait pu entendre le discours intérieur que se prononçait sa fille durant ces heures d'agonie, quelle épouvante eût été la sienne, et quel remords !
— «Gomme on manque de courage !...« se disait elle. « Il n'y a que trois partis : ou que Rumesnil m'épouse tout de suite, il ne peut pas; ou que je me fie à lui, comme il me l'a demandé; ou, si je n'ai pas assez d'énergie, que j'en finisse une fois pour toutes... » A plusieurs reprises, la pensée du suicide avait traversé cette âme sans croyance, restée haute par tant d'aspirations et emprisonnée dans un sort qu'elle n'acceptait pas... Elle l'avait rejetée chaque fois, de toute la force de sa jeunesse, et elle la rejeta encore. « On est toujours à temps de mourir, »> conclut-elle à un instant de cette sinistre méditation. « Je l'aime. Je veux vivre, tant qu'il m'aimera. . . Je mettrai ma volonté entre ses mains. Il fera de moi ce qu'il voudra. Il n'y a ni bien ni mal. Il n'y a que lui . . . »
Julie n'eût pas été une femme, et une femme amoureuse, si les raisonnements abstraits sur son droit à commettre telle ou telle action n'avaient pas fini par se résoudre dans un retour passionné vers le souvenir de l'homme dont elle était éprise, trop aveuglément, à de certaines minutes, et, à d'autres, trop lucidement. H se peignit devant sa mémoire, avec les expressions de physionomie qu'il avait eues tour à tour durant ce rendez-vous de l'après-midi : réservé quand elle lui avait parlé
de son frère Antoine; refermé soudain au nom de Jean; défiant d'abord, puis attendri lorsqu'elle lui avait appris sa grossesse; doux et triste, pour répondre à son allusion au mariage ; transfiguré ensuite et si beau dans l'ardeur du désir, si câlin enfin, si prenant, si insinuant au baiser de ladieu, et lui chuchotant le terrible conseil. C'était contre le charme émané de ce mobile visage, de ces yeux bleus, de ce sourire voluptueux et spirituel, de cette voix caressante, qu'elle avait protesté, à peine sortie de l'appartement, avec la révolte du premier sursaut. Cette révolte était finie, et elle se repaissait de cette image, maintenant. Elle s'enivrait des sensations que ce souvenir seul soulevait en elle. Comme c'était sa coutume après chacun des téte-à-téte de la rue d'Estrées, elle s'efforçait de revivre leur entrevue en pensée, détail à détail, phrase à phrase. L'expérience aurait dû lui prouver le péril de ces analyses rétrospectives. Les douloureuses incertitudes qui avaient tant assombri son amour depuis ces dernières semaines lui étaient toujours venues de ces regards jetés en arrière et qui lui découvraient des énigmes là où elle avait trouvé des raisons d'espérer. Ce fut le cas, cette fois encore... A mesure qu elle se représentait, avec une minutie d'évocation qui n'omettait pas une nuance, les petits épisodes de cette conversation, voici que ces changements de la physionomie de son amant, qu'elle venait de revoir en imagination avec une telle fièvre d amour, s'interprétaient d une autre
manière, et de nouveau le doute, dont elle avait tant souffert, sur la sincérité de ses sentiments, l'envahissait, profond, spontané, irrésistible... De quel ton léger Rumesnil avait accueilli ses questions sur Antoine! Comme il était visible que cette démarche du voleur ne lui avait pas produit le même effet qu'à elle! Eùt-il eu cette indifférence pour l'honneur intime de quelqu'un qui touchait de si près Julie, si son caprice pour elle eût ressemblé à l'intérêt passionné qu'elle prétait aux moindres choses qui le concernaient?... Comme il avait aisément parlé de cesser ses visites rue Claude- Bernard, dès l'instant qu'elles portaient ombrage à Jean! En revanche, comme, à la simple idée que cet ami nourrissait des soupçons à son endroit, il s'était montré irritable et sensible! Ce contraste, qui avait déjà froissé la jeune fille, au moment même, lui était cruel à se rappeler dans cette nuit d'insomnie... Car, à travers les allées et venues de ses pensées, le temps s'écoulait, et, successivement, elle avait entendu s'apaiser les bruits de de l'appartement, chacun se retirer, les portes se refermer. Un pas, qu'el'e avait reconnu pour celui de son père, s'était arrêté devant sa chauibre. L'excellent homme, chez qui les pires aberrations de l'esprit s'accouipagnaient d'une si vraie tendresse, avait appelé son enfant, tout bas, pour lui demander de ses nouvelles, si elle ne dormait point, et ne pas la réveiller, si elle dormait. Julie était demeurée immobile et comme sourde. le pas s'était éloigné... Le silence s'était établi, de
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plus en plus profond, et les pensées de la jeune fille avaient continué de la dévorer... C'était surtout l'accHeil fait par son amant à l'aveu de son état qui la navrait à présent. Par une contradiction où se révélait la dualité de sa nature, faussée, elle aussi, dans son intelligence, restée très droite dans sa sensibilité, elle souffrait, après s'être démontré, brutalement, qu'elle pouvait sans remords obéir aux criminelles suggestions de son amant, oui, elle souffrait jusqu'aux larmes, maintenant, qu'il lui eût donné un tel conseil. Elle souffrait qu'il n'eût pas eu un mouvement de joie à l'idée d'avoir un enfant d'elle. Il lui semblait que, s'il l'eût aimée, — l'éternel refrain de sa plainte solitaire, — il eût aimé cet espoir d'une chair issue de leur chair, d'une existence greffée sur leur existence. Elle se demandait si le motif qu'il avait allégué, pour ne pas lui donner son nom, dès aujourd'hui, n'était pas un mensonge. Il avait parlé de l'avenir, prié qu'elle lui laissât du temps, affirmé qu'il pensait à cette union, seul moyen de lui rendre l'honneur? Insensée, elle l'avait cru! Mais, conduit-on une maîtresse, dont on veut faire sa femme, dans une maison d'avortement? L'expose-t-on au scandale d'une ignoble enquête judiciaire, si quelque hasard fait découvrir le crime? Avilit-on, — elle donnait raison de nouveau à l'instinct de sa première révolte, — avilit-on celle à qui l'on reserve une place respectée à son foyer, que l'on rêve d'introduire dans sa famille? Insensée! Insensée! qui
n'avait pas démêlé tout de suite la preuve du mépris dans cette offre sinistre! Et, mépriser, non, ce n'est pas aimer...
Des émotions aussi violentes et aussi cahotées que celles où la malheureuse fille était roulée ont pour résultat d'épuiser la réserve entière de la force nerveuse. Ce sont de véritables attaques de spasmes moraux, si l'on peut dire, et qui laissent leur victime dans un état d impuissance volontaire, tout voisin de la maladie mentale. Le détraquement du mécanisme intérieur fait que l'âme n'est plus nulle part. Elle ne sait plus où elle va. L'intelligence et la sensibilité n'ont plus de perspective, plus de plan, plus de norme. Nous deviendrions fous, si cette instabilité psychique durait un peu de temps. Il se produit alors, dans les arrière-fonds obscurs de notre être, un appel à ce génie de conservation, de nos pouvoirs vitaux le plus inconscient, le plus infaillible aussi et le plus ingouvernable. Notre intelligence, comme désaccordée, lutte contre la confusion qui va la noyer, et elle se crée un ordre momentané par l'idée fixe. Notre sensibilité de même, déséquilibrée par trop de secousses, essaie de se ramasser, dans les appétits primitifs et fondamentaux qui lui rendent une espèce de logique. Quand Julie, arrivée au terme de cette nuit de fiévreuses et incohérentes méditations, eut enfin goûté quelques heures de repos, ce travail de la nature qui veut guérir, s'était accompli en elle,
à son insu. Elle se retrouva, à son réveil, suspendue à une seule pensée : celle de savoir si Rumesnil ne l'aimait absolument pas, — dominée par un seul instinct : celui de sa maternité déjà commençante. Elle était donc revenue, — par quel circuit et combien douloureux ! — juste au point où elle était la veille, quand elle s'acheminait vers le rez-de-chaussée de la maison de la rue d'Estrées. Il y avait pourtant deux différences : d'abord elle avait été tentée, c'est-à-dire qu'elle avait pu mesurer l'abîme de sa propre faiblesse, comprendre de quelles aberrations elle était capable, et de même que, malgré ses paradoxes anarchistes, elle s'était retrouvée petite bourgeoise françajfe pour détester tout service d'argent reçu de son amant, ses hérédités honnêtes la faisaient frémir de terreur au souvenir des idées qu'elle avait, par instants, admises comme possibles,cetle nuit. L'autre différence c'est qu'elle avait parlé à Rumesnil de l'enfant qu'elle portait dans son sein. Le jeune homme avait dû réfléchir, lui aussi, depuis ces vingt-quatre heures, sur cette confidence. Maintenant que Julie s'était reprise, il lui paraissait impossible qu'elle eût saisi exactement la portée des paroles qu'il lui avait dites, dans leur adieu de la veille. Si pourtant elle s'était trompée sur leur signification? S'il avait voulu exprimer seulement un doute sur son état et la nécessité de consulter un spécialiste? Si ce : « Fie-toi à moi! " qu'elle avait aussitôt interpre'té dans un sens terrible, avait eu
pour unique but de la rassurer, de la décider à cette visite au médecin, trop pénible dans des conditions pareilles?... C'était nier l'évidence que de traduire de la sorte des phrases effroyablement claires. Julie était si épuisée de s'être heurtée à des réalités si dures qu'elle se retrouva la fille de l'illusionniste Joseph Monneron dans cette soudaine complaisance à se bercer d'un doute qui lui donnait une chance de ne pas désespérer. Elle en avait si peu, de ce? chances- là, — et elle savait si bien qu'elle en avait si peu!...
Quel moyen imaginer cependant pour la découvrir d'une façon indiscutable, cette vérité sur les sentiments de Rumesnil, quand la présence de ce redoutable amant, elle l'avait éprouvé une fois de plus la veille, suffisait à défaire ses résolutions les plus arrêtées? La jeune fille se posait cette question, au sortir des longues angoisses de cette pénible nuit, assise à la table du premier déjeuner. Elle y avait apporté un volume, qu'elle feuilletait pour se donner une contenance, tout en prenant son café. C'était l'observation de son frère carlet qu'elle appréhendait, pour le cas où sa mère, dans la conversation de la veille au soir, aurait mentionné son absence de l'après-midi cl sa rentrée tardive. Mais Jean, absorbé lui-même par la perspective du rendez- vous fixé à Rumesnil, ne prenait pas garde à elle, et cette attitude de Julie n'eut pour résultat que de lui attirer une remarque désobligeante de cotte uièie ;
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— « Tu ne t'es donc pas regardée dans la v<^îace, ce matin, et ta mine de papier mâché?... Il n'y a rien d'étonnant si tu te donnes des migraines comme celle d'hier soir, avec cette façon de te nourrir! Tu tords et tu avales, les trois quarts du temps, sans prendre le temps de goûter à rien, et, le quatrième quart, mademoiselle lit en mangeant, comme si elle n'avait pas assez de la journée pour préparer des examens qu'elle n'est même pas capable de passer!... Heureusement Gaspard est rentré au collège. Sans cela, quel exemple ! Et comment lui apprendre à manger convenablement?... Bon, voilà le courrier... Tu es trop gentil, mon pauvre Antoine. Il n'y a que toi de complaisant dans la maison. Quant aux Maradan, ils verront la couleur de leurs étrennes, cette année-ci... ■
C'étaient en effet les lettres de la première distribution, que le fils criminel, en train de continuer la comédie de ses vertus domestiques, apportaitau milieu de cette mercuriale. Il étaitallé les chercher en bas, à l'arrivée du facteur. Il agissait ainsi depuis ces derniersjours, tous les matins, soi-disant pour suppléer à la mauvaise volonté des concierges et afin que son père eût son journal plus tôt. En réalité, il espérait Intercepter quelque billet de Rumesnil à sa sœur, grâce auquel il renouvellerait le coup qui lui avait si bien réussi. La facilité avec laquelle le jeune noble lui avait prêté les cinq mille francs avait achevé d'en convaincre le dangereux personnage : Julie et Adhémar étaient liés par un mystère coupable, qu'il se
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proposait d'exploiter. Il n'avait plus la ressource de se procurer par son bureau de qLioi suffire à une vie dont il ne pouvait déjà plus se passer. Comment faire face aux caprices d'une Mme d' Azay, pour qui le louis était l'unité de dépense, avec les sept cents et quelques francs qui lui restaient de ses désastres aux courses? Antoine projetait bien de rejouer ce reliquat, mais à coup sur. D'ici là, il s'était, avec sa prodigieuse fécondité en fourberies, assuré un répit, en racontant à Angèle une chimérique histoire de parents de province, venus à Paris, qui lui prenaient ses journées et ses soirées. Cet intermède familial dans l'insipide atmosphère de la maison Monneron commençait à lui peser furieusement. Il n'eût pas été fâché de l'interrompre le plus tôt possible, en extorquant au séducteur plusieurs nouveaux billets de mille francs : <» Ce n'est que justice, » lùcauait à part lui, non sans ironie, cet étrange redresseur de torts, et il songeait déjà à forcer la serrure du petit secrétaire de sa sœur, s'il ne mettait pas la main sur quelque preuve. Le courrier de ce mercredi matin ne contenait pas de lettre pour Julie. Il s'y trouvait pourtant une enveloppe dontlasuscription était de l'écriture guettée. Elle portait le nom de Jean, auquel Antoine la tendit, en disant :
— u Tiens. Une lettre de Rumesnil pour toi. Comment va-t-il, ce brave Adhémar?... »
Depuis leur rencontre en présence de M. Berthier, le cadet n'avait pas adressé une seule fois la parole à l'aîné, qui affectait de ne pas tenir
compte de ce silence. La précipitation avec laquelle Jean saisit la lettre et déchira l'enveloppe sans répondre provoqua un commentaire de Mme Monneron, qui interpella Antoine :
— « Il ne prend pas seulement le temps de te dire merci. Tu es bien bon garçon de te charger de sa correspondance... Mais voilà le père... Pauvre cher homme, tu auras le temps de lire ton journal avant de partir pour ton lycée, Antoine est allé te le chercher à la loge... »
— « Le voilà donc devenu notre Hermès, » dit le professeur, qui était de bonne humeur, ce matinlà. Sans doute il avait trouvé dans une copie d'élève quelque profession de foi suffisamment révolutionnaire et il se livra, tout en dépliant son journal, à sa manie des citations, qui trahissait toujours son contentement : « Qu'il y a une jolie épigramme dans YAnihoLogie, sur ce dieu des messagers :
«tàpffoi; (TOI fepapoù tôôe pÔTpuo;, eïvôSt 'Ep[iS. a A toi cette grappe d'un généreux raisin. Mercure des routes... >i
L'Hermès officiel, le sieur Maradan, se repose pendant ce temps-là. Tu as raison, mon fils, de lui donner cette leçon, sans rien lui reprocher, en faisant la besogne qu'il devrait faire. C'est la manière vraiment démocratique de corriger les inférieurs. . . Vous n'accomplissez pas la tâche pour laquelle vous êtes payé? A votre aise. Je l'accomplirai moi-même... S'ils ont quelque chose en eux, la honte les prend. Une autre fois, il ne
commettent plus la même faute, et ils ont tous quelque chose en eux. Il y a bien peu d hommes mauvais, rappelle-toi cela. C'est la gloire de la Révolution d'avoir refondu la société avec cette grande idée que le peuple est bon, juste, raisonnable, par nature... Bonjour, Jean; bonjour Julie, « continua-t-il, en s'adressant directement à son autre fils et à sa fille. « Tu es mieux ce matin? Oui... Et tu travailles déjà? Tu as raison : Atnat l'ictoria curant... C'est du Tibulle, et comme c'est élégant!... Tu seras récompensée. Tu entreras à Sèvres cacique, j'en suis sur, si tu le veux. Ton Rutitius aurait pu cependant être meilleur. Mais je t'en reparlerai plus à loisir... Et maintenant, » — il regardait la l'euille, ouverte devant lui à même la toile cirée, — « qu'y a-t-il de nouveau? Quelle est l'infamie qu'auront trouvée nos bons cléricaux pour mordre sur la République? Vous y perdrez votre venin, dom Basile. C'est le Serpent et la Lime...
Groyez-vou8 que vos «ients impriment vos outrages
Sur tant de beaux ouvrages?
Ils sont pour vous d'airain, d'acier, de diamant..
Nos ouvrages, à nous. Messieurs de Loyola, ce sont nos lois de justice : le suffrage universel, l'égalité partout, à la caserne et à l'école. .. Ils sont pour vous d'airain... Tout de même, " conclut-il, « je ne serais pas fâché qu'on arrachât ses crocs à la béte. On y travaille... Je vois justement là un article sur le projet de Barantin... Parfait,
cela! Excellent... Excellent... Voilà au moins un journaliste courageux!... y>
Tandis que le Jacobin commentait de se^ exclamations admiratives l'article de sa f;azetto: favorite, rédigé sans doute entre deux séances au tripot, comme tant de ces « courageux « factums, Jean avait quitté la pièce. Impulsi vement Julie s'élança derrière lui, sous le regard ironique d'Antoine qui resta seul à tenir compagnie à M. et Mme Monneron, pour la plus grande satisfaction de cette dernière, laquelle ne manqua pas de faire remarquer à son mari le procédé de son favori :
— <i.Tu vois, bon ami, ce qu'ils appellent vivre en famille?... Ils ne peuvent même pas rester à table jusqu'à ce que nous ayons fini... Ah! si nous n'avions pas Antoine et Gaspard!,.. »
— « Ils ont tous quatre leurs qualités, » répondit le père, en s'interrompant de sa lecture une seconde, avec l'aménité qu'il opposait aux acariâtres insinuations de sa partiale épouse. Le persécuteur par idéologie se retrouvait tendre, généreux et timide, pour défendre ses deux enfants, qu'il aimait, contre une femme qu'il aimait aussi . . . n Julie veut arriver à son examen. Elle ne pense qu'à cela. Elle est si courageuse, la chère petite ! Elle veut se suffire. C'est par esprit de famille, sois-en sûre. Quant à Jean, il est comme moi. Quand il suit une idée, il ne voit qu'elle. C'est aujourd'hui que cet abbé Cbanut parle à YUnion Jolstoï. Il s'en préoccupe. Il regrette déjà de
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n'avoir pas suivi mon conseil, j'en suis sûr, et de ne pas s'être défié de ce prêtre. Homme noir, d'où soriez-vous?... Déranger avait raison. Mais sois tranquille, la maman, Julie et Jean ont le cœur à sa place, et ils ont de qui tenir... »
Le père ne croyait pas dire si juste. Certes, ils avaient de qui tenir, les pauvres enfants, mais dans un tout autre sens que ne l'entendait son inguérissable optimisme... Julie s'était précipitée à la suite de son frère jusque dans sa chambre, et là, brusquement, impérieusement, elle lui avait dit :
— a Que se passe-t-il avec Rumesnil? J-e veux le savoir. J'en ai le droit. Oui! Je t'avais supplié de ne pas te mêler de mes affaires. Tu t'en es mêlé. Je 1 ai vu dans tes yeux quand tu as reçu ce billet. J'ai le droit de savoir ce que tu as fait, puisqu'il s'agit de moi... »
— « Tu as donc la conscience bien troublée, Julie?... " répondit le frère. « Voilà cinq jours que tu ne me connais plus, parce que je me suis permis une observation sur un certain sujet, et maintenant, c'est toi qui provoque cet entretien, toi-même, remarque-le... D'ailleurs, je n'ai rien à te cacher... Ce que j'ai fait, tu le sauras par ce billet. Lis-le... «
Il lui tendit la lettre de Rumesnil. EUle était ainsi conçue : uMon cher Jean, je Lrouve ton mot en revenant de La campagne. Je déjeune dehors demain mercredi, et j'ai queLcjues courses à faire, dont une à
/'U. T. pour la conférence Chanut. Il me sera plus commode de passer chez toi, puisque tu as besoin de me voir. Sauf contre-ordre, c'est moi qui serai rue Claude-Bernard à dix heures. Ce fanatique de Riouffol a-l-il encore fait des siennes? Je ne sais rien, n'ayant vu personne. A toi de cœur. A. R. »
— « Es-tu renseignée maintenant? " demanda Jean, quand la jeune fille eut prit connaissance de ce laconique message.
— 'c C'est pour lui remettre les cinq mille francs d'Antoine que tu lui avais demandé ce rendezvous? » interrogea-t-elle. «Tu les as toujours?... »
— « Naturellement, » répondit-il.
— « Et ensuite, » insista-t-elle, « vas-tu lui parler de moi?... »
— « Oui, » répondit-il, fermement, sérieusement, du ton d'un homme qui est descendu jusqu'au fond de sa conscience et qui, décidé à faire ce qu'il considère, après mûre réflexion, comme son devoir, ne reculera plus. II s'attendait que Julie se révoltât. Elle parut au contraire éprouver un soulagement à cette affirmation si nette. Ebranlée comme elle était jusqu'au plus intime de son être, la rencontre de cette décision tranquille, qui contrastait étonnamment avec l'habituelle incertitude du jeune homme, lui donnait ce sentiment du point d'appui qui lui avait toujours tant manqué dans son milieu. Elle regarda Jean, avec une surprise presque mêlée de reconnaissance, comme s'il lui faisait du bien par cette résolution :
— « Que lui diras-tu? » continua-t-elle.
— n Que ses assiduités ici te compromettent, et qu'il les cesse. »
— « Soit... " répliqua-t-elle, après un silence. « Mais, si tu veux que je croie que tu agis vraiment par affection pour moi, il faut que tu me fasses une promesse, celle de me rapporter ce qu'il t'aura répondu, franchement, brutalement,
' complètement. Tout mon avenir tient peut-être
j dans cette réponse... Oui, » insista-t-elle, » tout
mon avenir... >» Elle eut une seconde d hésitation,
puis, avec une fermeté semblable à celle de son
frère, elle ajouta : " parce que je l'aime... "
— " Tu l'aimes? « répéta Jean, comme accablé de cette confidence, qui corroborait pourtant la moins douloureuse des hypothèses qui le hantaient sur l'intimité des deux jeunes gens. Pas une seconde, il n'eut l'idée de traduire ces deux mots dans un sens de liaison coupable. Il n'y vit que l'aveu d'un sentiment caché et que la jeune fille n'avait jamais déclaré à celui qui l'in.^jpirait. " Ma pauvre Julie, à quoi cela te mènera-t-il? Tu n as pas la folie de croire que le comte de Rumesnil va épouser mademoiselle Monneron?... »
— « Et pourquoi pas? » fit-elle vivement. « Je ne dis pas tout de suite! Sa mère peut avoir des préjugés. S'il en avait, lui, il ne serait pas de VUnion Tolstoï. Tout dépend de ce qu'il sent pour moi. C'est ce que je saurai parla conversation que vous allez avoir ensemble. C'est ton devoir de me la rapporter complètement, je te le répète. Me le
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promets-tu? Je me sui-s livrée à toi. Ce serait trop mal de ne pas reconnaître ma confiance. Et tu n'as qu'un moyen pour cela, je te le répète : c'est d'être franc avec moi, brutal même, j'y insiste, pour tout ce qui se passera dans cette entrevue. »
— « Je serai franc, je te le promets, » répondit Jean. «Seulement...»
— « Cela me suffit, » interrompit-elle, « il n'y a pas de seulement... Ou bien Adhémar m'aime aussi, et tu le verras, ou bien... Mais donne-moi ta parole d'honneur, si tu vois qu'il m'aime, de me le dire, je ne te demande rien de plus. Un sentiment vrai a droit à la vérité profonde... Si tu pressentais mon secret, Jean, moi, j'avais deviné le tien. Tu aimes Brigitte Ferrand. Ne me dis pas non, je le sais. Si j'étais son amie et que je me permisse de causer de toi avec elle, trouverais-tu juste que je te cache ce que j'aurais cru lire dans son cœur? Non, n'est-ce pas? Ne fais donc pas à mon sentiment le tort que tu ne voudrais pas que je fisse au tien. Il mérite qu'on ne lui mente pas, je te le jure, ce sentiment... Ai-je ta parole? »
— tt Tu l'as, » dit le jeune homme d'une voix grave. Il avait été touché jusqu'au plus vif de son cœur par cet appel inattendu au souvenir de celle dont il savait qu'elle l'aimait, elle aussi, qu'elle souffrait peut-être d'une incertitude analogue à celle de Julie. Le drame familial qu'il traversait depuis sa conversation avec M. Ferrand ne l'avait pas empêché de penser d'une façon continue au problème de conscience posé par le
père de son amie. Il lui avait semblé par instants qu'un dessein du Dieu auquel croyait Brigitte, auquel il était si près de croire lui-même, se mêlait à des péripéties dont chacune le forçait de préciser des idées encore vagues et flottantes dans son esprit. Dominé par cette disposition très voisine du mysticisme, une demande laite au nom de la jeune fille devait le trouver sans résistance, étant donné •^u^tout que M. Ferrand s'était servi presque des mêmes termes pour exercer à son égard la charité que Julie implorait de lui : «Nous ne sommes pas dans la convention, vous et moi, " avait dit le père de Brigitte, « nous sommes dans la vérité profonde... » Et puis, Jean avait senti sa soeur souffrir. Sans soupçonner encore l'étendue de la plaie ouverte dans ce cœur, il avait vu Julie saigner. C'en était assez pour qu'il considérât comme de son devoir de tenir la promesse qu elle lui avait arrachée. La malheureuse, elle, n'avait pas tant calculé. Lors(]u'elle se retrouva dans sa chambre, après avoir quitté son frère, elle demeura tout étoimée du tour qu'avait pris cet entretien où l'avait jetée un élan irrésistible, irraisonné. C'était son amour qui avait agi en elle, presque malgré elle, ce besoin ,de savoir à tout prix si, oui ou non, son amant l'aimait. Un moyen dangereux s'était offert. Elle l'avait saisi instinctivement. Cette énergie calme, dont elle voyait Jean soutenu, lui avait soudain donné cette idée : l'employer à lire la vérité dans ce cœur de Bumesnil qu'elle n'arrivait pas à déchif-
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frer elle-même. Elle avait constaté, une fois de plus, dans son rendez-vous de la veille, rue d'Estrées, que le jeune noble était, malgré tout, profondément attaché à son ami. Cette liaison permettait, entre eux, un de ces entretiens poussés à fond où l'inquisition de l'un arrache à l'émotion de l'autre des paroles définitives. Que Jean fût bien persuadé qu'il s'agissait, non plus de propos malveillants à empêcher, mais du repos de sa sœur à préserver, de son bonheur à assurer peut-être, et il interrogerait son camarade avec tout le courage et toute l'ardeur de cette responsabilité. Que répondrait l'autre? S'il était vrai que sa mère fût le seul obstacle à son marige avec Julie, il le déclarerait. La jeune fille se rendait bien compte de la différence qui sépare une pareille phrase, dite d'homme à homme, et la même phrase, jetée en pâture à la passion d'une maîtresse. Et puis, Jean aimait, il saurait bien reconnaître si le sentiment de son ami ressemblait au sien. Que risquait Julie? Si Kumesnil ne l'aimait pas, il prendrait ce prétexte de la défiance éveillée du Frère pour ne plus revenir rue Claude-Bernard... Ah! tant mieux! Elle saurait enfin à quoi s'en tenir!... Mais était-ce possible qu'il ne l'aimât pas?... Après avoir si souvent douté de cet amour et s'en être désespérée, elle ne voulait plus, elle ne pouvait plus admettre une si douloureuse hypothèse. Elle ne se demandait même plus ce qui arriverait d'elle au cas où elle se réaliserait... S'illaimait, au contraire, — et maintenant elle attendait l'épreuve avec un espoir
du succès qui la soulevait tout entière, — les difficultés présentes se résoudraient. En admettant qu'il eût eu, vraiment, à la première révélation de sa grossesse, le sinistre projet, contre lequel elle s'était débattue en pensée tout raprès-inidi de la veille et toute la nuit, c'avait été par terreur des dangers qui la menaçaient. S'il n'y avait pas déjà renoncé, il y renoncerait aussitôt qu'elle lui aurait parlé. Un plan se dessinait devant l'esprit exalté de la jeune fille, auquel elle s'étonnait de n'avoir pas pensé plus tôt : partir pour l'étranger sous prétexte de préparer, au lieu de l'École de Sèvres, un professorat de langues vivantes; entrer dans une pension au pair, comme avaient fait tant de ses amies; en sortir après quelques mois, soidisant pour donner des leçons; et accoucher au loin, avec le père de son enfant auprès d'elle... Ce voyage lui serait si facile, à lui!... Telle était la démence des imaginations auxquelles se livrait maintenant la fille séduite. Après les sursauts trop intenses de ces derniers jours, et en particulier de ces vingt-quatre heures, ses nerfs épuisés subissaient une usure momentanée qui annulait sa force de résistance. L'approche de l'épreuve que représentait pour elle cette rencontre décisive entre son frère et son amant lui donnait une excitation de fièvre, semblable à une griserie. Pour quelques instants, qui devaient être bien courts, tous les raisonnements, toutes les observations qu'elle avait pu faire étaient oubliés. C'est le phénomène étrange dont sont si souvent vie-
times les personnes qui soignent un être très cher et atteint d'une maladie qui ne guérira pas. Elles le savent. Elles ont consulté vingt médecins, qui se sont trouvés impuissants devant le mal. D'en consulter un nouveau, dont ont leur a parlé, les enivre soudain d'expectative. On paie bien cher ces accès d'espérance morbide, véritables intoxications produites par le surmenage émotif et qui trahissent un déséquilibre total, une incapacité pour l'esprit de se mettre soi-même à un cran d'arrêt. Aussi cette intempérance de l'attente estelle un très inquiétant pronostic. Elle sert de prodrome le plus souvent à des crises inverses, à cette frénésie du découragement désespéré, dont la subite invasion a déterminé tant d'actes impulsifs et irréparables. Julie Monneron allait en être la preuve et la victime.
Elle devait, ce matin-là, — pathétique contraste entre son existence intime et son existence officielle, entre sa condition encore enfantine et son cœur déjà si meurtri ! — se rendre à la Sorbonne, à neuf heures et demie, pour y suivre une conférence qui faisait partie de sa préparation à Sèvres. Son père, pris lui-même à Louis-le-Grand vers les dix heures, chaque mercredi, par une répétition, avait l'habitude de l'accompagner. C'était une des rares circonstances où le professeur, très occupé, pût causer avec sa fille, ce qui signifiait, pour ce chimérique, monologuer auprès d'elle sans rien soupçonner du drame qui se jouait sous ce front
Sr>4 LÊTAPE
abaissé par ses épais bandeaux, et derrière ces yeux obscurs. Quand il vint l'appeler à travers la porte, comme à l'ordinaire, une autre espérance, issue de la première, était en train de préparer une autre déception à cette àme, en ce moment rendue presque folle par l'excès du désir. Elle s'était suintement avisée que Rumesnil avait eu sans doute une raison pour déplacer le lieu du rendez-vous demandé par Jean. Pourquoi avait-il préféré la rue Claude-Bernard à la rue de Varenne? Elle se dit, et sur ce point elle ne se trompait pas, qu'il comptait sans doute la rencontrer et échanger avec elle quelques mots auxquels il attachait de l'importance. Quels mots?... Mais, s'il l'aimait, et s'il avait maintenant l'idée que peut-être il pourrait décider sa mère à uu consentement?... Si, plus simplement, l'evenu sur sa première impression à l'annonce de la grossesse, il voulait lui demander, au contraire, de soigner en elle le fruit de leurs amours?... Si?... La voix de son père la surprit qui s'abandonnait à cette nouvelle illusion :
— « Es-tu prête? » lui demanda-l-il. « Il est neuf heures et quart. Les césariens disent : heure militaire. Je veux qu'on puisse dire, moi : heure universitaire... »
— « Je suis encore un peu souffrante, » répondit Julie. Elle allait ajouter : « Je ne vais pas à mon cours, " quand la possibilité, en sortant sous ce prétexte, de voir Rumesnil bien plus sûrement que si elle restait dans le cercle de surveillance
de Jean, lui apparut tout d'un coup. Elle acheva, au contraire, sa phrase sur une demande à son père de l'attendre cinq minutes encore :
— « Cela me secouera de prendre l'air, » ditelle; «je n'ai qu'à mettre mes gants et mon chapeau. »
En réalité, elle était toujours en peignoir et seulement coiffée. Dans la fièvre dont elle était consumée, à peine s'il lui fallut les cinq minutes demandées pour se chausser et pour passer sa robe. Elle avait calculé qu'elle entrerait à la Sorbonne pour en repartir aussitôt et retourner rue Claude-Bernard, guetter l'arrivée de son amant. Elle exécuta ce plan comme elle l'avait conçu, et, quand la voiture de Rumesnil déboucha, un peu avant di.x heures, à Tangle de la rue Gay-Lussac, .lulie était là, debout sur le trottoir, placée de façon à ne pouvoir être aperçue des fenêtres de l'appartement des Monneron, au cas où Jean s'y accouderait. Le jeune noble avait pris, pour cette expédition matinale, son phaéton attelé de ses cobs rouans. Il les arrêta netdevant sa maîtresse, qui ne put s'empêcher, même dans les circonstances tragiques où elle se trouvait, d'admirer la grâce virile avec laquelle il conduisait les deux fines bêtes, si élégantes, avec les roses pimpantes de leur frontail et sous le cuir fauve de leur harnachement. Rien que cette manière, pourtant, de se rendre à cette explication si grave avec un ami, dénonçait l'homme d'une autre classe, le grand seigneur qui prend légèrement ses rapports, quels qu'ils soient
avec des boui'^eois. L'antithèse était trop forte entre la pauvre petite candidate à Sèvres, chétive et pâle dans sa robe de quatre sous, et ce beau garçon de haute mine, qui avait bien pu s'amuser, par dépravation, à séduire cette enfant, mais dans la vie de qui elle ne pouvait être qu'un épisode. Il avait sauté à bas de son phaéton, cependant, et, tandis que son cocher faisait marcher au pas les fringants chevaux, il échangeait avec Julie quel^ques phrases dont il ne paraissait pas soupçonner le tragique, car il les disait d'une bouche à demi souriante, sous l'or affilé de sa moustache. Son œil bleu luisait d'un regard aigu et caressant entre ses paupières finement plissées :
— « Que la sotte Julie a e« de l'esprit, » commença-t-il, « de m'attendre ici!... Elle a deviné que j'avais besoin de la voir. C'est pour cela que j'ai voulu aller chez Jean, au lieu de l'attendre chez moi. J'espérais avoir l'occasion de te remettre un billet. Ce n'est pas la peine de te le donner maintenant. Je t'y demandais simplement de venir rue d'Estrées le plus tôt possible, parce que j'ai trouvé... »
— « Quoi? » demanda-t-elle haletante.
— « Mais ce dont je t'ai parlé, » dit-il. « La personne sûre. Elle habite an Gros-Caillou. J'ai pu avoir des renseignements <lès hier au soir. Il faut que nous nous entendions pour nous y rendre dès cette semaine. Si les choses sont comme tu crois, il est important de ne pas tarder... »
La pauvre fille ne pouvait pas savoir quels des-
ET r^E NOS INDUCAS... S6T
SOUS, plus abominables peut-être que l'opération elle-même, cachait cette recherche de l'opératrice. Rumesnil s'était, en effet, mis en campagne, aussitôt Julie partie. Il avait pensé à une ancienne maîtresse de sa toute première jeunesse, connue dans le Quartier Latin, au sortir du collège, et âgée de trente ans à cette date, qui faisait ses études de sage-femme. Dans ce monde interlope qui hante les cafés de la rue des Écoles et du boulevard Saint-Michel, il se rencontre toujours une demi-douzaine de créatures qui rêvent d'une carrière un peu moins aventureuse, et que la fréquentation des carabins conduit à suivre une clinique d'accouchement. Il arrive qu'une ou deux persévèrent. Est-il besoin d ajouter que la moralité de leur premier métier les suit d'ordinaire dans le second, et qu'elles deviendront presque toutes des professionnelles de 1 affreuse industrie à laquelle Rumesnil se préparait à faire appel? Il avait cherché dans un Bottin, tout simplement, le nom de cette vieille amie. Il l'avait trouvé, et il s'était transporté immédiatement à son prétendu cabinet de consultation, ignoble officine dont la titulairelui avait, non moins immédiatement, promis son aide. Il ne restait plus qu'à décider Julie. Il continuait à prévoir une résistance qui ne tiendrait pas, croyait-il, contre l'ensorcellement de ses caresses et de ses promesses. Il ne fut donc pas très étonné de voir un éclair de rébellion passer dans le regard de la jeune fille, qui lui répondit :
— « J'ai cru que je t'avais mal compris hier. C'est donc vrai que tu veux que cet enfant ne naisse pas? »
— « Je veux d'abord savoir si tu ne t'es pas trompée dans tes craintes, » rëpiiqua-t-il.
— Il Et si je ne me suis pas trompée?... »
— « Tu te seras trompée, » dit-il avec le même singulier regard et la même intonation de voix, impérative et câline, qu'il avait eu sur le seuil de la rued'Estrées. L'infortunée frémit jusqu'au plus intime de sa chair, et, lui saisissant le bras tout à coup, comme s'ils eussent été en tète à tête et non pas dans la rue, à cinquante mètres de la maison paternelle, sous les yeux du cocher qui promenait au pas l'attelage, elle l'interrogea :
— « Tu veux que je me fasse avorter?... Mais aie donc le courage de me le dire en face. Et ose ensuite ajouter que tu m'aimes, que tu feras de moi ta femme un jour, que tu me donneras ton nom !... »
— " Tu ne m'as pas bien compris, » répondit Rumesnil. L'éclat des yeux de Julie, ses pommettes détachées en rouge sur ses joues pâles, l'âprcté de son accent, la brutalité des termes dont elle s'était servie, l'énergie de son étreinte, tout attestait une colère qui inquiéta le jeune homme. Il avait appréhendé un débat. Il n avait pas cru à cette violence d'indignation. Il essaya de s'y dérober, en affectant ce ton mi-railleur, mi-sentimental qui seyait si bien à son profil, digne du dix-huitième siècle et des patriciens
d'alors, lesquels professaient en arnour les doctrines de l'amant de Mme Michelin : « Les gens qui s'affectent souvent durent peu, la lame use le fourreau... L'humanité peut nous porter à réparer le malheur d'autrui, mais on a tort de s'en affliger. Ayons la prudence de le voir comme un songe désagréable et de chercher un réveil riant... » Ces phrases de la célèbre Vie privée de Richelieu durent être prononcées, par l'aimable duc, du ton que Uuinesnil avait pour dire à Julie : « Je te répète que tu ne m'as pas bien compris. Mais nous ne pouvons pas nous expliquer ici, sur ce coin de trottoir... Si nous étions rue d'Estrées, je te mènerais devant la glace, notre glace, et je te demanderais s'il est possible de ne pas aimer une amie qui trouve le moyen d'être encore plus jolie quand elle est en colère?... Veux-tu y venir demain, jeudi, rue d'Estrées, à deux heures?... Tu pourras me dire toutes les injures que tu voudras. Je saurai me les faire pardonner... »
Il avait dégagé son bras de la main de sa maîtresse, en débitant ce discours plein d'allusions aux petits secrets de leur intimité. Elle le regardait maintenant, sans parler, avec une expression qu'il ne lui connaissait pas, dans ses prunelles noires. S'il eût eu moins de cette fatuité légère qui assure le triomphe au jeu de l'amour-goùt, mais qui ne permet même pas de comprendre les meurtrières folies de l'amour-passion, ce regard lui aurait fait peur. Il y aurait démêlé un paroxysme de douleur, la déraison d'une sensibilité à qui une terrible cer-
:nO L'ÉTAPE
titude fait trop de peine, la menaçante approche d'une catastrophe. Au lieu de cela, Taudacieux libertin n'aperçut, dans cette évidente crise^ qu'un avertissement de hâter une rupture dont il avait déjà imaginé le moyen. Par une de ces anomalies de conscience que le moraliste renonce à expliquer, il se faisait un point d'honneur, décidé à quitter Julie, de la mettre à l'abri des dangers que cette grossesse représentait. Il calculait que s'il avait tout l'après-midi du lendemain pour agir sur elle, il la déciderait bien à la visite dont la première idée lui causait une telle horreur. La complaisante matrone du Gros-Caillou lui avait affirmé que cette unique consultation suffirait. Il ne doutait pas d ailleurs que Julie ne vînt à l'appartement de la rue d'Estrées, d'autant plus volontiers qu'elle aurait été empêchée de soulager sa colère en ce moment par une explosion de révolte. Aussi, comme ils étaient arrivés jusqu'à la hauteur de la maison des Monneron, la quitta-t-il brusquement sur un prétexte trop naturel :
— « Je ne peux pas faire attendre Jean, » lui tlit-il. « A demain donc, rue d'Estrées... Tu viendras quand tu pourras... Moi, j'y serai dès les deux heures. Et, d'ici là, ne te raconte pas trop de mal de moi... »
Il avait disparu depuis plusieurs minutes que la jeune filleétait encore sur le trottoir, immobile et comme stupéfiée par les pensées que cette scène si courte, mais cruellement significative, avait soulevées en elle. Le biuit que firent en repassant
auprès d'elle, avec le grelot de leur collier, les deux cobs rouans que le cocher promenait toujours, la rendit au sentiment de la situation. Elle se mit à marcher dans la rue machinalement, en s arrêtant aux devantures des boutiques pour regarder du côté de l'équipage, jusqu'à ce qu'elle vît, à un moment, Rumesnil reparaître devant la porte de la maison, remonter sur son siège, assurer ses guides, et les deux chevaux repartir au grand trot de leurs courtes jambes plus sombres que leur robe. Adhémar la salua, en passant, d'un geste de son fouet presque imperceptible, sans arréterses bêtes. Elle regarda la coquette voiture tourner l'angle de la rue Gay-Lussac, la silhouette du jeune homme disparaître. Puis, aussi impulsivement qu'elle s'était échappée de la salle à manger, le matin, elle s'élança d'un pas rapide, presque en courant, vers sa maison. Elle passa devant la loge du concierge, sans remarquer, cette fois, l'expression gouailleuse des Maradan, qui venaient de la voir causer sur le trottoir avec le jeune seigneur dont ils avaient trop souvent commenté les visites. Elle gravit l'escalier deux marches par deux marches. Elle sonna d'une main si frémissante, si appuyée, que son frère, du fond de l'appartement, fut averti de son retour par ce seul appel du timbre :
— « J'avais deviné que c'était toi... » comme, iça-t-il, quand elle fut entrée dans sa chambre. Et, tout de suite : « Rumesnil sort d'ici. Nous ne nous étions pas trompés. C'est à lui qu'Antoine avait emprunté les cinq mille francs... Ils sont
rendus. Cette première affaire est réglée. Es-tu toujours dans les mêmes dispositions?» continuat-il. 0 Te sens-tu le courage d'entendre la vérité, quelle qu'elle soit?...»
— « Je te la demande, » répondit-elle. « Tu lui as parlé de moi, comme tu me l'avais annoncé?... Oui... Que t'a-t-il dit?... »
— o Ce que je prévoyais, n reprit Jean. «Quand il a su que ses assiduités avaient été remarquées, et par moi, ce qui n'est rien, et par d'autres, ce qui est beaucoup, il a été consterné. Ah! il m'a montré beaucoup de cœur, et c'est un ami, un véritable ami, malgré tout!... lia reconnu qu'il avait été imprudent. H m'en a demandé pardon. Il ne m a pas caché qu'il s'était intéressé à toi, très particulièrement. Toutes les raisons qu'il m'a données de cet intérêt m'ont prouvé que tu n'es coupable en rien. Tu n'as pas été coquette avec lui, je 1 ai bien compris. Tu m'as livré le secret de vos relations, l'autre jour, quand je t'ai demandé : «Tuas u donc été bien malheureuse, ici? » et que tu m'as
répondu- "Bien malheureuse ! » Ce que ]e n'ai vraiment su qu'alors, Adhémar l'a senti tout de suite, voilà tout. Ta solitude morale l'a touché. Ton intelligence l'a attiré. Il ne s'est pas rendu compte que tu n'avais pas pour lui les yeux qu'il avait pour toi. Je t'ai donné ma parole d'être franc jusqu'à la brutalité, je le serai : s'il ne m'a pas dit qu'il t'aimait, au point où nous en étions, ému comme je l'ai vu, c est qu'il a pour toi de l'estime, de la sympathie, de l'attrait, de l'amitié... »» U hésita une se-
El iV£ r^OS INDUCAS.
conde; et, comme quelqu un qui, après avoir reculé devant un coupa porter, se décide à énoncer sans ménagement une affirmation qu'il juge nécessaire : « Il ne t'aime pas d'amour... Je te fais du mal, je le sens, je le vois. Mais je te devais la vérité. Tu la sais maintenant... »
— « Je t'en remercie... w répondit Julie. Tandis que son frère parlait, elle avait à demi baissé ses paupières sur ses yeux, pour les fermer tout à fait quand l'autre avait fait l'éloge de Rumesnil. Ses mains s'étaient croisées sur sa poitrine, du même geste de douleur qu elle avait eu dans sa pénible explication avec Antoine. Cette comédie que son amant avait jouée à son frère n'était-elle pas convenue entre eux? Ne lui avait-elle pas deniandé elle-même de détruire tous les soupçons?... Sans doute il aurait pu prendre cette occasion et parler de projets d'avenir, dire l'obstacle que représentait sa mère; laisser deviner de sa part, à lui, un sentiment plus tendre. Il ne l'avait pas fait. Avaitelle le droit d'en conclure qu'elle avait été trompée par le jeune homme?... Pourquoi tout son être frémissait-il de ce frisson qui remue une femme quand elle se heurte à la preuve soudaine d'une trahison? Pourquoi l'apologie de son amant par ce frère, aussi aveugle à cette minute qu'aurait pu être leur père, la bouleversait-elle, en la révoltant?... C'est que, mis ainsi, coup sui coup, à côté les uns des autres, les indices révélateurs du caractère réel de Rumesnil lui infligeaient une évidence trop affreuse de son égoïsmeet de sa
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duplicité. Une terreur la saisissait devant cet homme, entre les mains de qui elle s'était mise, — pour se laisser conduire, où? Les quelques paroles échangées avec lui dans la rue, si peu d'instants auparavant, lui revenaient, et son regard, dont le magnétisme avait si souvent dissous toutes ses énergies et tous ses scrupules, quand elle se débattait contre la séduction, — en vain! Cette terreur s'accrut encore, mais cette fois mélangée d'une souffrance matériellement presque intolérable, quand elle eut ajouté : « Voilà tout ce que vous vous êtes dit? • et que son frère eut répondu :
— « Nous avons touché un autre point très délicat, celui de vos rapports dans l'avenir... Je t'avais avertie que je voulais lui demander de ne pas continuer ses visites ici. Il m'a prévenu. Il quitte Paris la semaine prochaine... »
— « Il quitte Paris?... >» répéta Julie.
— u Oui, » reprit Jean. « Il y a longtemps qu'il avait l'intention d'aller à Berlin, passer sept ou huit mois, ety étudier l'organisation du socialisme allemand. Il avancera son voyage de quelques semaines. Voilà tout... »
— tt Et il t'a chargé de m'annoncer son départ?» interrogea-t-elle.
— a Comme tu me demandes cela! » fit il étonné, u pourquoi?... »
— «i Pourquoi? >< répliqua-t-elle d'une voix que Jean ne devait jamais oublier. « Pourquoi?... Mais parce qu'il est mon amant! Tu as bien
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entendu : mon amant!... Parce qu'il va me quitter, ignoblement, lâchement, après m avoir déshonorée!... Réponds! Est-ce que je n'avais pas le droit qu'il m'avertît?... Ah! il t'a montré beaucoup de cœur! C'est un véritable ami!... Écoute : je suis enceinte, et il veut que je me fasse avorter! Il m'en a parlé hier. Je l'ai vu, l'après-midi. J'avais un rendez-vous avec lui... Il m'en a reparlé, ce matin. Car je l'ai revu, tout à l'heure, dans la rue, où je l'attendais avant qu il ne monte ici... Oui, voilà ce qu'il veut de moi, ce véritable ami, et puis me laisser, me rejeter dans ma boue!... Quand il est là, quand il me regarde, son empire est tel, qu'il y a cinq minutes je n'étais pas sûre encore que je ne lui obéirais pas, que je n'irais pas, dans l'affreux endroit, commettre l'affreuse chose... Maintenant qu'il y a quelqu'un qui sait, je n'irai pas, cela ne sera pas. Piétine-moi, Jean, insulte-moi, chasse-moi... Tout m'est égal. Je suis sauvée de ce crime, et toi, je ne t'entendrai plus vanter ses louanges. Il ne te trompera plus, comme il m'a trompée... Tu le connais à présent, comme je le connais. Tu le méprises. Tu le hais... Ah! le misérable! le misérable! le misérable!. . »
Elle avait parlé sans mesurer ses mots, sans se demander ce qui suivrait cette confession, arrachée par la douleur à son remords et à sa colère. Elle avait cédé, d'une part, au besoin de mettre quelque chose d'irrémédiable entre elle et la tentation , comme elle venait de le dire, et, d'autre part, à un sursaut d'horreur pour la four-
berie de celui qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait encore tant! Ce fut seulement après avoir proféré ces phrases, impossibles à effacer jamais, qu'elle commença d'en réaliser la portée. Jean s'était laissé tomber sur une chaise en l'écoutant. L'atroce révélation de la faute de Julie et de la perfidie de son ami le frappait d'un coup si douloureux que toute sa pensée en était comme confondue. La sœur et le frère restèrent ainsi, deux minutes peut-être, sans pouvoir ni l'un ni l'autre articuler une parole. Puis, tout d'un coup, les larmes jaillirent des veux du jeune homme. Un flot de pitié lui débordait du cœur, devant toutes les misères de sa vie de famille, comme incarnées, comme ramassées dans cette misère suprême de la fille séduite et délaissée, et, attirant à lui l'infortunée, il la pressa sur sa poitrine en gémissant :
— <• Ah ! ma pauvre, pauvre Julie ! Et je n'ai rien prévu, rien deviné, rien empêché! Et je ne t'ai pas défendue ! Et je n'ai pas su te comprendre, te faire parler !... T'insulter ?... Moi, t'insulter?... Moi, te chasser?... Mais j'étais ton frère, ton aîné! C'était à moi dete protéjifer, de te garder !... Et il a osé cette infamie, lui, mon compagnon de jeunesse, et cela ne l'a pas arrêté de te sentir si seule au monde, un si pauvre être, etsi charmant, si délicat, si désarmé!... »
— « C'est donc vrai? » répondait-elle en se serrant, en se tapissant contre son frère. " Tu ne m'abandonnes pas? Tu ne me maudis pas? Tu ne
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me méprises pas?... Ah! ne te reproche rien, mon Jean, ne dis pas que tu aurais pu être m'eilleur pour moi! C'est moi qui n'ai pas su me montrer, moi qui ai été une orgueilleuse, moi qui ai cru que je pourrais être plus forte que la vie!... Mais, si tu es avec moi, | aurai de la force. Je quitterai Paris... J'irai à létranger, le temps qu'il faudra. J'aurai mon enfant là-bas. Il sera ma force, mon rachat, ma raison de vivre. Je travaillerai pour lui... J'accepterai tout... »
— «Ah! brave cœur!... » dit le jeune homme. Puis, se détachant d'elle, il demeura quelques instants sans parler, tout en allant et venant dans la chambre, et s'arrétant devant elle : « Mais non, les cho.^es ne se passeront pas ainsi! C'est trop injuste. Je ne le permettrai pas. »
— o Que veux-tu dire? » interrogea-t-elle, toute tremblante.
— « Que je ne serai pas seul à te soutenir, quoi qu'il arrive, que tu ne t'en iras pas d'ici comme une coupable, qu'il y aura quelqu'un encore pour prendre sa part de ta faute. >•
— « Et qui donc? » interrogea-t-elle.
— « Notre père. »
— « Notre père?... » s'écria-t-elle. « Jamais! Non. Pas cette épreuve, Jean, je t'en supplie. Si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour lui ! ... Ne lui fais pas cela !... »
— « Il est trop tard ..." répondit le fils avec cet accent de fermeté qui, ce même matin, avait tant surpris Julie, « nous n'avons plus le droit de lui
cacher un pareil secret, même pour l'épargner. Il est le chef de la famille. Il doit savoir... J'en ai assez, " continua-t-il en secouant la tête, «de toujours me taire, de toujours mentir. Rien ne serait arrivé si j'avais eu le courage de lui parler avec vérité. Cette fois, je lui parlerai, à moins que tu ne préfères lui parler toi-même... »
— «Moi?'» gémit-elle, » moi?... " Et elle mit ses deux mains contre son visage, comme si l'impression de sa honte, à la seule idée d'un pareil aveu, était trop forte... "Non, c'est impossible!...»
— « Hé bien! » reprit Jean. Il avait, pendant cette exclamation de sa sœur, pris son pardessus et son chapeau, comme un homme qui se prépare à sortir. « Ce sera donc moi qui lui dirai tout. Réfléchis. Vois le bien que tu t'es fait à toi-même et que tu m'as fait, là, maintenant, en étant vraie avec moi... Pense à l'abîme de nouvelles tromperies ou tu t'engagerais, et pour combien d'années, en te taisant... Je ne t'y suivrai pas... Il y a pourtant quelqu'un qui peut nous épargner cette confession et à notre père cette douleur. »
— « Lui? • demanda-t-elle plus épouvantée encore, «tu veux... »»
— «Aller chez Rumesnil, » répondit-il, en prononçant le nom qu'il avait lu distinctement sur ses lèvres, et dont elle avait eu peur. « Oui, j'y vais, et de ce pas... Il dépend encore de lui de tout réparer. C'est mon devoir de frère d'exiger cette réparation, et je l'exigerai... Adieu, » cou-
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tinna-t-il, en embrassant sa sœur. « Ce n'est pas toi seule que tu as sauvée en sortant du mensonge. Tu m'en as tiré avec toi. Je n'y rentrerai pas, je te le jure, et je ne t'y laisserai pas rentrer... ■
Il quitta la chamDre sans que Julie trouvât une parole à lui répondre. L'excitation nerveuse qui lui avait, dans une minute de frénésie, fait crier sa faute pour pouvoir crier aussi sa souffrance et sa colère, était tombée entièrement, et elle demeurait consternée devant les conséquences immédiates et inévitables de son aveu. Le ton de Jean et l'expression de sa physionomie ne lui permettaient pas d'en douter : leur père allait savoir sa honte!... Et l'autre?... L'épouvante grandissait, grandissait dans la jeune fille, à la pensée que, maintenant, le vengeur était en route et que la rencontre aurait lieu, ou à cette heure ou plus tard. Mais elle aurait lieu... Et si Rumesnil était insolent avec Jean? S'il interprétait cette confession à ce frère et la démarche de celui-ci comme une tentative de chantage machinée par elle? S'il le disait? S'il y avait entre les deux jeunes gens une altercation, des voies de fait, un duel?... Si l'un d'eux était tué?... Cette image fut si précise que Julie jeta un cri dont le sursaut la réveilla elle-même de cette espèce d'hypnose. « Je deviens folle ! » se dit-elle. « En tout cas, la rencontre n'aura pas Heu ce matin. Adhémar a écrit qu'il ne déjeunait pas rue de Varenne... Mon Dieu!
Pourvu qu'il n'ait pas menti et que vraiment il ne soit pas rentré!.. . Mais il faut agir comme si c'était vrai... " Et, le geste suivant la pensée, automatiquement, la jeune fille s'assit à la table de son trère, et, d une main si fiévreuse que les caractères en étaient à peine lisibles, elle traça les quatre lignes d'avertissement qui pouvaient, sinon empêcher, du moins reculer la catastrophe : « Jean sait tout. Il te cherche. Evite-Le à tout prix, jusqu'à ce que je t'aie par Lé. Je serai rue d'E... aujourd' hui au lieu de demain, à cinq heures. Par pitié, sois Là. » Quand elle eut mis ce billet sous enveloppe et libellé l'adresse, elle demeura plusieurs minutes encore, — ces minutes pourtant comptées, — la tête dans ses mains à se figurer par avance l'accueil de Rumesnil dans ce rendez-vous qu'elle lui demandait pour le jour même et qu'elle avait placé à une heure un peu tardive, afin d'être plus sûre qu il y viendrait. Toute la folie de son amour l'avait ressaisie. C'était de lui seul maintenant qu'elle avait peur, à lui seul qu'elle pensait, avec une intensité de passion décuplée par le regret de ce qu'elle avait fait. Par quelle aberration avaitelle bien pu dénoncer ainsi celui qu'elle chérissait plus que la vie? Pourquoi n'avait-elle pas tout accepté, pour le garder? Pourquoi ne lui avait-elle pas donné cette preuve suprême d'amour qui l'aurait touché peut-être, l'obéissance, — jusqu'au crime? Qu'allait-cUe lui dire pour expliquer son aveu? Et à qui? A un ami auquel elle savait qu'il tenait par une affection si sincère!... Ah! jamais
il ne lui pardonnerait! Jamais elle ne le reverrait, comme elle l'avait vu hier, si tendre, si caressant, si beau! Et elle l'avait repoussé, et elle l'avait trahi!... La grande vague du désespoir noyait de nouveau cette àme désemparée, et le sinistre projet dont elle avait été déjà si souvent assiégée recommençait de la hanier... Brusquement, elle sortit de la chambre de Jean pour entrer, à l'autre extrémité du couloir, dans celle d'Antoine. Là, elle se mit à ouvrir les tiroirs qui n'étaient pas fermés à clef, à tâter les rayons des armoires, les étoffes des vêtements, jusqu'à ce que sa main rencontrât un objet dont le contact froid la fit tressaillir. Elle s'était souvenue que son frère aîné possédait un petit revolver qu'il emportait dans ses expéditions nocturnes. U y avait fait une lointaine allusion dans leur grande conversation... Elle tenait l'arme. Elle la prit et vérifia si les chambres étaient chargées. Puis, serrant cet outil de suicide dans la poche de sa robe, elle descendit les marches de l'escalier en courant, pour remettre la lettre de rendez-vous au sieur Maradan et demander qu'il la portât tout de suite. Quoi qu'il arrivât à présent, si l'épreuve était trop forte, elle avait avec elle le sûr remède.
Qu'allait faire cependant Jean Monneron? Il ne le savait pas bien lui-même. Ce qu'il savait, c est que Ruraesnil avait infligé aux siens et à lui, dans la personne de Julie, un affront insupportable, et qu'il ne le supporterait pas en effet. II avait parlé de réparation. Dans le cas présent, ce mot avait seulement deux sens : ou bien que Rumesnil épousât la jeune fille qu'il avait séduite, ou bien que le frère outragé outrageât lui-même le séducteur, et d'une manière atroce. Celui-ci, avec ses idées et son caractère, ne le supporterait pas non plus. C'était donc vers un duel que cour.iil le jeune homme, à moins qu'il ne se décidât à se faire à soi-même justice, de cette façon sommaire, qui est comme une irruption de la vie sauvage dans la vie civilisée ; mais certains forfaits — la séduction d'une jeune fille est du nombre — comportent un tel mépris de ce qui ] constitue l'essence du pacte social, que les avoir commis, c'est vraiment ne plus relever que de ces
La catastrophe 388
exécutions personnelles, définies si expressivement, par l'Allemagne du moyen âge, le Faustrecht, — le droit du poing. Hélas ! Le fils du professeur, avec ses membres appauvris par Texistence sédentaire, ses épaules aiguës, sa physiologie toute en nerfs, son absence de muscles, semblait bien chétif pour appliquer, au vigoureux et souple Rumesnil, cette justice expéditive. Il n'avait jamais touché un pistolet ni une épée, au lieu que le jeune comte avait été mis sur la planche, le fleuret en main, dès ses dix ans, et conduit chez Gastinne, à seize, par des camarades de son monde. Dans la voiture qui l'emportait vers l'hôtel seigneurial de la rue de Varenne, Jean se rendait compte, même à cette minute, de cette infériorité vis-à-vis de l'ami félon qu'il se préparait à affronter. Il avait trop réfléchi aux conditions profondes de son origine, pour ne pas comprendre qu'encore ici, et dans cette circonstance où l'honneur de la famille reposait sur lui, les erreurs des fondateurs de cette famille le poursuivaient. Cette chétiveté physique en était une conséquence. Chez ces ruraux, mal alimentés depuis des générations, l'effort cérébral avait été tout de suite trop intense, lénergie animale trop abandonnée, les lois de l'action méconnues dans l'ordre physique autant que dans l'ordre moral. N'importe. Ramassé tout entier sur lui-même dans ce coin de fiacre, le petit plébéien u avait pas peur. Il se sentait l'égal du noble par le mépris (ju'il avait de sa propre vie, et tellement son supé-
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rieur du fait de la vilenie dont l'autre s'était souillé! Il entendait sommer son camarade de remplir son devoir, et, s'il refusait, le souffleter. Il se souvenait bien, comme Julie, du billet reçu le matin même, et où Rumesnil disait qu'il déjeunait dehors. Était-ce vrai? Jean n'y croyait pas. Ce fut une véritable déception, quand, arrivé rue de Varenne, et sur sa demande : « Monsieur le comte est-il chez lui? « il se heurta contre une réponse négative. Le concierge ne sut pas davantage lui dire à quelle heure son maître rentrerait. — «Je vais l'attendre dans la rue, tout simplement... n pensa Jean. Il commença de faire les cent pas sur ce trottoir. Il y avait une demi-heure peut-être qu'il allait et venait ainsi, lorsqu'il lui sembla reconnaître, dans un mdividu qui débouchait de la rue du Bac, son propre concierge, le père Maradan. Le bonhomme l'avait vu, certainement, lui aussi, mais il s'arrêta du coup et fit semblant de regarder les illustrations à l'échoppe d'un marchand de journaux. Cette attitude du messager de Julie ne permettait guère le doute. <» Pourquoi a-t-il l'air de m'éviter? Est-il possible qu'il apporte une lettre d'elle à Rumesnil? » se demanda le frère. « Mais oui. Elle se repent déjà de m'avoir parlé. Elle a eu peur pour lui. Elle a voulu le prévenir... Je vais bien le savoir... » Il marcha dans la direction de Maradan, puis le dégoût pour l'ignoble besogne de basse police que représentait un pareil interrogatoire, d'un pareil personnage et dans un pareil
endroit l'arrêta net. Il vit, en se retournant, que le concierge de Rumesnil se tenait sur le pas de la porte et le regardait. La pensée du funeste secret dont il était le dépositaire tombant dans la conversation de ces deux domestiques lui fut trop odieuse.
— <i Je repasserai jusqu'à ce que je trouve Adhémar, »se dit-il, «mais pas d'espionnage! C'est trop dégradant. D ailleurs, si Julie ne l'a pas averti, il viendra ce soir à VUnion Tolstoï; et si elle l'a averti, il y viendra plus certainement encore, il ne voudra pas avoir reculé devant moi... »
Ce raisonnement, fondé sur une connaissance déjà ancienne du jeune noble et de son terrible amour-propre, soutint le justicier, durant les longues heures vides et torturantes de cet aprèsmidi où il se présenta quatre fois à l'hôtel de la rue de Varenne, et, les quatre fois, pour s'entendre dire que M. le comte n'était pas rentré, ou qu'étant rentré, il regrettait beaucoup de n'avoir pu rester et qu'il avait dû sortir de nouveau. Dans l'intervalle de ces infructueuses visites, dont chacune l'avait exaspéré davantage, Jean s'était promené indéfiniment, allant droit devant lui, au hasard, comme il avait fait durant cette interminable journée de la Toussaint, la semaine précédente, ou il croyait avoir touché le fond dernier de la misère morale. Qu'était-ce auprès de cette journée-ci? Ces premiers mots qu'avait prononcés Julie... « Parce qu'il est mon amant... » avaient
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atteint et déchiré en lui une fibre tellement intime qu'il ne se rappelait pas avoir éprouvé un martyre semblable. Il s'était fait en lui comme un arrêt douloureux de la vitalité. II avait au cœur la sensation d'un étouflement, sur le cerveau l'impression d'une étreinte, d'un poids qui ne s'en irait plus jamais. La vision de sa sœur livrée aux caresses de son ami était devant ses yeux, si présente, que, par instants, il en était comme paralysé d'horreur, et il devait rester sans bouger, pour attendre qu'elle s'effaçât un peu. A d'autres, elle le soulevait de cette fureur froide qui ne connaît plus rien que la vengeance. A toutes ces tentatives nouvelles pour joindre l'homme dont l'image s'associait pour lui à ce hideux cauchemar, cette fureur avait augmenté. Elle lui avait rendu impossible de rentrer rue Claude-Bernard, pour déjeuner d'abord, puis pour dîner. Il avait tremblé de ne pas se dominer assez, et, s'il était bien résolu à prévenir leur père, ainsi qu'il l'avait annoncé à Julie, il ne voulait, il ne devait parler au chef de famille qu'une fois toute espérance détruite d'obtenir de Rumesnil la réparation légitime. Il avait donc mangé à midi dans un restaurant quelconque des environs de l'École-Militaire, sur une des avenues qui coupent la rue d'Estrées, — ô ironie des coïncidences ! — Puis il était retourné rue de Varenne. De là, pour user le temps, il avait eiré du côté des Invalides. Il était monté dans les salles du Musée, n'entendant rien, ne voyant rien, sentant grandir en lui l'im-
patience de cette rencontre si passionnément désirée. A sept heures seulement et devant la réponse du concierge que Rumesnil dînait dehors, l'évidence s était imposée que, malgré cet orguerl sur lequel il avait compté, son perfide camarade l'évitait de parti pris. Il avait deviné juste : Maradan avait apporté rue de Varenne une lettre de Julie, avertissant son amant, et celui-ci cherchait à tout le moins à gagner du temps. « C'est ma faute, » se disait le frère irrité, après ce dernier échec : «j'aurais dû suivre mon idée et attendre sur le trottoir. C'était de l'espionnage. Pourquoi pas? Contre un homme ignoble, tout est permis... Demain, je serai là, devant sa porte, et je n'en bougerai qu'après l'avoir vu... A moins que, par bravade, il ne vienne rue du Faubourg-Saint- Jacques, ce soir. C'est possible qu'il ait voulu éviter un téte-à-tête, avec l'idée qu'en public, je reculerai, que je n'oserai pas l'outrager. Il verra bien... »
Tel était le ton d'énergie sauvage auquel cette vaine poursuite de celui qu'il considérait maintenant comme son plus mortel ennemi avait monté le jeune homme. Les conférences de Y Union Tolstoï avaient lieu vers les neuf heures, il avait encore deux fois soixante minutes à tuer, avant de savoir si vraiment la journée passerait sans qu'il eût jeté à la face du suborneur les paroles vengeresses dont la colère grondait en lui. Il recommença de miarcher à travers les rues fébri-
lement, se les prononçant tout bas en lui-même, ces paroles, en mesurant à l'avance la gradation, tendant sa volonté pour être calme d'abord, implacable ensuite, si le traître — et c'était trop probable — le contrnifjiiait à la violence. L'idée lui vint soudainement, qu'après tout, on ne lui avait peut-être pas menti : Rumesnil pouvait avoir \oulu dîner avant la conférence avec Grémieu- Dax, précisément pour éviter toute occasion de se trouver seul avec lui, Jean, même à la porte de VUnion... QueSalomon, l'ami si réfléchi qui avait déjà tant deviné de ses secrets, tût le témoin lucide de cette première rencontre, c'était bien dur. Il y avait quelque chose de plus dur encore, c'était d'attendre. A peine cette possibilité d'abréger cette intolérable attente eut-elle apparu à l'esprit du jeune homme, qu'il se dirigea, d'un pas qui ne connaissait plus l'hésitation, vers le Restaurant de Jeniperance.
11 lui fallait, pour arriver au faubourg Saint- Jacques, du laubourg Saint-Germain où il se trouvait, traverser deux endroits qui achevèrent de l'écraser de tristesse : ce fut le quartier du Luxembourg d'abord, hanté par le fantôme de Brigitte Ferrand, de cette Brigitte à laquelle il n'osait plus penser maintenant. Les imaginations parmi lesquelles il avait été contraint de vivre toute la journée étaient si impures, si souillées! Il lui semblait que le irère de la maîtresse de Kumesnil, de la fille enceinte à qui un amant iuiàme proposait des pratiques d'avortement,
n'avait pas le droit de même aimer en pensée l'être idéal, rimmaculée et tendre créature qu'était l'Antigone intellectuelle du philosophe catholique. L'autre coin de Paris, fécond en évocations tristes, fut cette rue Cassini, où il avait eu avec son cousin Riouffol, il y avait exactement six jours, cette dispute odieuse, presque ce colletage. Toute l'amertume dont il avait été saturé jusqu'à la nausée durant la dernière séance de \ Union Tolstoï lui reflua dans le cœur. Qu'elles lui semblaient vaines et inutiles, les passions dont il avait vu ses camarades agités, depuis Grémieu- Dax et Bobetlère jusqu'à ce sauvage Riouffol, sans parler du prétentieux Pons et ducacophraste Boisselot, en regard d'un drame réel, comme celui dont il était en ce moment le lamentable héros! Il devait éprouver, dans ce nouveau contact avec les utopistes de l'U. T., que cette stérile ardeur de discours, dépensée pour ou contre certaines idées sert bien souvent de substitut à la souffrance intérieure. C'était l'écœurement continu d'une existence opprimée par un labeur trop servile qui se soulageait dans les féroces sophismes de Riouffol, pour ne citer qu'un exemple. Lui-même, Jean, allait se mêler, avec l'àcreté de son ressentiment pour Rumesnil, aux scènes provoquées flans ce milieu de révolutionnaires par la présence (lu prêtre conférencier. Qu'il s'attendait peu, pourtant, à s'engager dans des discussions sociales et philosophiques, quand, arrivé devant la porte du petit restaurant, il se hasarda à regarder à Tinté-
rieur, le cœur battant! Un coup d'oeil lui suffit pour constater que celui qu'il cherchait n'était pas dans la longue salle étroite. En revanche, Salomon Grémieu-Dax se trouvait à sa table habituelle. Il achevait de dîner en face d un prêtre, qui n'était autre que l'abbé Chanut. Ce dernier était un homme de quarante ans, de mine chétive, et sur le masque duquel était empreinte, en ce moment, la naïveté un peu gauche de l'ecclésiastique dépaysé. Ses joues creusées et ses yeux profonds disaient l'ascétisme et les secrètes vertus d'une belle âme sacerdotale, à laquelle manquait pourtant la sérénité dans la foi, cet admirable trait de la physionomie de M. Ferrand. Mais chez M. Ferrand, chez le disciple du sage et lumineux Le Play, les certitudes religieuses se doublaient des fortes certitudes traditionnalistes. L'abbé Chanut, lui, était — et il reste, hélas! — la victime de la dangereuse erreur où tombent aujourd'hui tant de prêtres excellents, qui parlent couramment de réconcilier le Catholicisme, la Science et la Démocratie, comme si les deux derniers termes étaient d'un côté, le premier de l'autre. Tout au contraire, ce sont les deux premiers termes qui sont d'un côté, et c'est le dernier qui est de l'autre. Le Catholicisme n'a pas à être réconcilié avec la Science, à laquelle il n'a jamais été opposé, pour la simple raison que, n ayant pas le même objet, il n'évolue pas sur le même plan. Maisl'irréconciliabilité semble absolue entre la Science et la Démocratie, telle que la Fiance la
conçoit, — car dans tous les pays qui passent pour démocratiques et qui prospèrent, l'Amérique, par exemple, démocratie est synonyme d'oligarchie, presque de féodalité. — La Science démontre que les deux lois de la vie, d'un bout à l'autre de l'univers, sont la continuité et la sélection, à quoi les démocrates français répliquent par le dogme absurde de l'égalité et ils donnent au présent, sous sa forme la plus brutale, par la souveraineté du nombre, tous les droits sur le passé. Les prêtres de l'espèce de l'abbé Ghanut et qui ne reconnaissent pas cette contradiction sont les dupes, il fautavoir le courage de le leur dire, des boniments effrontés de leurs adversaires. Ils ne veulent pas voir la saisissante coïncidence entre les doctrines politiques issues de l'observation positive et l'enseignement traditionnel que la sagesse de nos pères avait fixé dans les fortes coutumes d'autrefois. La rencontre d'un Auguste Comte et d'un Bonald, d'un Taine et d'un Joseph de Maistre, dans des théories de gouvernement identiques en leur fond, ne les a pas éclairés sur la banqueroute que l'avenir réserve aux faux dogmes de 1789 et à leurs partisans. La crainte de voir l'Église perdre la direction des masses est le généreux motif qui domine ces apôtres sans esprit critique. C'est de quoi excuser un véritable saint, tel que l'abbé Chanut, d'apporter, comme il faisait ce soir, l'autorité de son caractère et de sa vertu à une œuvre aussi criminellement antisociale qu'une Union Tolstoï. Lorsque Jean Monneron entra dans le restaurant, le digne prêtre était en
train de discuter avec Grémieu-Dax, qu'il ne désespéraitévidemmentpasdeconvaincre. Les prunelles du jeune Juif traduisaient par leur éclat la passion profonde qu'émouvaient en lui les problèmes de philosophie religieuse. Un autre signe prouvait cette passion plus certainement encore : en toute autre circonstance, ce fanatique, mais si tendre ami, eût remarqué l'altération du visage de Jean, que les émotions de cette affreuse journée avaient contracté et comme serré. Il vit seulement dans sa venue l'occasion de discuter en sa présence des idées dont il le savait préoccupé, sans les aborder jamais avec lui, et, la présentation faite :
— <i Tu as dîné? " demanda-t-il. Puis, sur la réponse affirmative de Monneron, qui, en réalité, avait acheté le long de la route un croissant d'un sou et ne l'avait même pas fini, tant il avait la gorge serrée : « Nous ne te ferons pas attendre longtemps, nous finissons... » continua-t-il, et, revenant à la thèse qu'il était en train de soutenir : « Je résumais pour M. l'abbé, qui ne les connaît pas, les magnifiques pages de Darmesteter sur le rôle que l'Église catholique pourrait encore jouer, elle, la seule force organisée d'Occident, si elle voulait, comme il l'a dit, reprendre les fo-rmules des Prophètes qu'elle a volatilisées en métaphores et les accoin[)lir, en se faisant l'ouvrière suprême de la Justice et de la Démocratie... »
— «J'accepterais la formule, >■ répondit 1 abbé
Chanut, « avec une variante : je substituerais l'Évangile aux Prophètes. »
— « Tout ce qu il y a de valable dans l'Évangile est déjà dans les Prophètes, » reprit vivement Crémieu-Dax. «' Le reste n'est qu'une adaptation aux idées du monde gréco-romain. La compilation gnostique attribuée à Jean nous donne un modèle typique de cette déformation. S'il y a un point acquis à la Science, c'est bien celui-là : le christianisme n'est qu'un judaïsme polythéisé. »
— " Je crois en Notre-Seigneur, monsieur, je ne puis donc pas vous suivre sur ce terrain, » répondit le prêtre.
— " Et vous avez d'autant plus raison, » ajouta Jean, qui, dans son état d'irritation nerveuse, avait mal supporté la phrase si brutalement affirmative de son ami, " que la Science n'a rien à voir avec cette hypothèse sur le quatrième Évangile. La Science, c'est, dans l'espèce, la critique. Que nous dit-elle? Que saint Irénée, dès le second siècle, admettait cet évangile comme authentique. Elle nous dit encore qu Irénée avait connu saint Polycarpe et Polycarpe l'apôtre Jean. Les relations de ce saint et de 1 apôtre sont établies par ce lait que Polycarpe vint à Rome vers 154 discuter la fête de Pâques avec le pape Anicet et apporter le témoignage de Jean. De quel droit nous prétendons-nous mieux renseignés que des contemporains et substituons-nous une interprétation toute personnelle à une donnée aussi nettement établie? «
— n En tout cas, que vous admettiez ou non le quatrième évangile comme authentique, » reprit Tabbé Ghanut, qui avait regardé avec étonnement cet auxiliaire inattendu, et en s'adressant à Grémieu-Dax : « vous conviendrez que Tesprit de ce livre comme des trois autres aboutit aux trois superbes termes dont la République a lait sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité. »
— " Ici, permettez-moi de me séparer de vous, monsieur l'abbé... « interrompit de nouveau Jean. Sa nervosité le retournait maintenant contre le démocratisme du prêtre : « Je ne suis j)as un grand théologien, mais j'ai beaucoup lu les Évangiles, et, si j'en traduisais l'enseignement, je le résumerais dans trois autres mots qui sont précisément le contraire de cette devise que vous admirez, vous, monsieur l'abbé, et qui me paraît, à moi, parfaitement déraisonnable. Ces trois mots, les voici : Discipline, Hiérarchie, Gharité. »
— «' Il n'y a pas de contradiction entre les deux programmes, » fit le prêtre.
— « Pour vous, non, monsieur l'abbé, » répondit Jean, ■ parce que vous admettez l'Église, et par conséquent l'ordre Romain qu'elle a trans posé dans le domaine spirituel; mais, pour ceux qui ne l'admettent pas, la première de ces deux devises, c'est l'anarcbie, avec toutes ses abominables conséquences. Nous les voyons de reste aujourd'hui. »
— « IN'e prenez pas garde à ce que vous dit
Monneron, monsieur l'abbé, il cultive volontiers le paradoxe... » interrompit à son tour Grémieu- Dax. Il avait été lui même si étonné des propos de son camarade qu'il l'avait regardé, et, cette fois, il avait distingue en lui les traces d'une agitation inusitée. Il était trop attaché à Jean pour ne pas être inquiet de le voir ainsi, surtout soupçonnant ce qu il soupçonnait. Mais il était d'abord le soldat d'une idée. Il avait attiré l'abbé Chanut, comme il l'avait dit, dans cette atmosphère de socialisme, avec l'espérance de le conquérir à ses théories, et il estimait fort justement que le plus sûr moyen d'empêcher cette conquête était de donner au nouveau venu la sensation de profonds désaccords entre les membres de VUnion Tolstoï (la bien nommée !). Il appréhendait déjà quelque manœuvre de Riouflol contre la conférence, tout en espérant que l'esprit de groupe paralyserait le relieur. Il ajouta, pour atténuer ce que sa remarque avait de désobligeant pour son ami : « Vous avez là, d'ailleurs, une preuve de ce que je vous ai affirmé, que nous acceptons, à l'U. T., les formes les plus diverses de la pensée... »
— Il Et cette tolérance, » dit l'abbé Chanut, « n'est-elle pas une preuve de plus que la Révolution est d'accord avec le Christianisme quand elle est d'accord avec son principe?... »
— « Je vous répondrai comme vous m'avez répondu tout à l'heure, " fit Créraieu-Dax. « J'accepte la formule avec cette variante : le Christia-
nisme est toujours d'accord avec la Révolution quand il est d accord avec son principe, et ce principe, j'y reviens, est l'accomplissement des prophéties... »
— Il Et moi, j'en reviendrai à la critique historique, " dit Jean à son tour, « dont vous parlez tou|Ours, >' — il s'était tourné vers Grémieu-Dax, — « et puis, quand il s'agit d en tenir compte, vous vous comportez de manière à justifier le mot de Gœthe, que je voudrais voir mis en exergue à tous les livres pseudo-scientifiques des Kuenen, des Strauss, des Reuss et de tant d'exégètes : l'esprit de l'histoire, c'est l'esprit de ces messieurs... Oui ou non, est-ce un fait que le Christianisme a maintenu, dix-huit siècles durant, les sociétés dans un état de vitalité profonde? Est-ce un lait que, toutes les Fois qu'il a diminué, en Italie à la Renaissance, il y a cent ans en France, le lien moral s'est relâché, et que l'homme s'est dégradé? Pour prendre la France encore en exemple, est-ce un fait que les grandes périodes de son histoire, le treizième et le dix-septième siècle, ont été celles où, sous un saint Louis, sous un Louis XIII, elle était le plus profondément, le plus absolument catholique? Est-ce un fait, au contraire, que, depuis 89, nous nous débattons dans l'impuissance à rien fonder qui dure avec les idées antiphysiques de la Révolution? Non, le Christianisme n'a pas le même principe que cette Révolution. Il en a un contraire, et l'expérience nous autorise à conclure que, de ces deux principes, celui dont l'applica-
LA CATASTROPriE 39T
tion s'est toujours accompagnée de santé est vrai, c'est-à-dire conforme à la nature des choses, el l'autre, non. »
— « Vous parlez de faits, monsieur : me permettrez-vous de vous en citer un, " objecta l'abbé Chanut, « en m'excusant d'une question si personnelle : sans la Révolution, vous, monsieur Monneron, que seriez-vous ?...
— « Pour moi, » dit Crémieu-Dax en riani, « la réponse est toute faite. . »
— « Ce que je serais ? » reprit Jean, —et toutes les tristesses de sa vie de famille frémissaient dans son accent, — « un homme encadré et racine, tout simplement. Les Monneron étaient des paysans du Vivarais. J'en serais un, soutenu par des mœurs, par des traditions, par des coutumes, tenant au sol où reposeraient mes morts, les prolongeant, ayant reçu d'eux un dépôt du passé, et prêt à le transmettre intact et vivant... Ce que je serais? Un membre d'une famille en train de durer. Patiemment, sûrement, elles grandissaient, ces familles terriennes, si elles en étaient dignes, par leurs vertus. La vertu, quel beau mot latin : la force à l'état d'habitude, la force fixée vis,.. vzWm5.../ Elles arrivaient à la petite bourgeoisie par en bas, avec le temps; puis, de la petite bourgeoisie, si elles continuaient à se fortifier, elles montaient à la moyenne, à la haute, à la noblesse. C'était un axiome alors que la famille, dans l'état privé, devait d'abord s'enrichir par le travail, puis que, haussée d'un degré, c'est-à-dire
devenue noble, elle ne devait plus que servir l'État. Bonald a vu cela merveilleusement. C'était de cette circulation lente qu'était faite la vie profonde de la vieille France. Elle s'était faussée sous le despotisme de Louis XIV et l'incurie de Louis XV. Il y avait lieu, en 1789, de la régulariser. On Ta détruite. Telle qu'elle était, cette vieille France, avec ses abus et ses misères, j'aurais mieux aimé en faire partie, comme un pauvre paysan, comme un ouvrier de la glèbe, que de celle-ci, comme un demi-bourgeois sans milieu, sans passé, sans certitudes. J'y aurais moins souffert.. . Et toi, Salomon, ce que tu aurais été? Mais rappelle-toi que sous l'ancien régime, en 1787, Malesherbes, sur l'ordre du Roi, provoqua une commission de notables Israélites chargés d'aviser à l'amélioration du sort de leurs coreligionnaires. Huit Israélites de marque obtinrent des lettres patentes de naturalisation. Donc l'ancien régime était prêt à faire leur place aux Juils, et il la leur faisait. Sans 89, les choses auraient continué dans ce sens, c'est-à-dire que, peu à peu, toutes les familles juives où il y aurait eu de la supériorité fixée se seraient introduites dans la vie française en s'y adaptant et en l'enrichissant d'un appoint mesuré. Elles eussent fait partie, comme les plébéiens de haute espèce, de celte aristocratie recrutée qui renouvelait la noblesse en y participant. 11 en eût été chez nous comme il en est en Angleterre, où un lord Beaconsfield et un lord Rothschild ont naturellement siégé à
la Chambre des pairs. Ose dire que tu aimes mieux la guerre de races, telle que nous l'avons dans la France issue du gâchis de 89 ! »
— " Oui, j'ose le dire, » répondit Crémieu- Dax avec une énergie sombre. « J'aime mieux la lutte française que la sérénité anglaise. La plus belle des destinées, c'est, en combattant pour soimême, de combattre pour la justice violée en sa personne... »
— « Et périsse le pays plutôt qu'un principe! » dit Jean amèrement.
— « Vous êtes plus près de vous entendre que vous ne croyez," reprit l'abbé Ghanut. Le prêtre le plus chimérique est un homme très fin, parce qu'il a confessé. Celui-ci, qui ne savait rien de l'existence de Jean Monneron, avait, comme Crémieu-Dax, senti gronder dans la voix du frère de Julie une douleur qui se soulageait par la violence de la contradiction. Il ne savait rien non plus du jeune Juif, sinon sa rare culture et ses convictions collectivistes ; il devina que cet entretien lui causait, à lui aussi, une souffrance tout autre qu'intellectuelle, et il continua : « Vous rêvez tous deux du royaume de Dieu, puisque vous voulez l'ordre social... Seulement vous voyez le moyen de cet ordre, vous, monsieur Monneron, dans la famille; vous, monsieur Crémieu-Dax, dans l'individu... Mon métier, à moi, est de faire le service des âmes. On le fait partout, ce métier, même dans un restaurant socialiste, quand on apporte des paroles de paix et de conciliation... »
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il s'était levé, car le repas était fini, et il se signa pour dire ses grâces. Les deux jeunes gens se levèrent aussi, sans rien répondre. Il y a dans l'Église un tel trésor de séculaire expérience que ses représentants arrivent toujours à la vérité morale, lùt-ce à travers d'extravagantes erreurs politiques. L'abbc Chanut venait d'exprimer en quelques mots le point de divergence qui séparait à jamais les deux anciens amis : l'un avait compris — à travers quelles épreuves ! — que le problème de la vie humaine est uniquement le problème de la famille. Lorsqu'on pense ainsi, on est tout près des antiques doctrines : la famille a pour tendance de supprimer le viager. Elle veut durer à travers le temps. 11 lui faut donc les majorats, ou la liberté de tester, et alors l'autorité du père de famille la conserve. Elle exige un droit reconnu des morts sur une part de l'activité des vivants. Ce droit du passé doit avoir un représentant héréditaire, d'où la nécessité d'une famille royale et de la monarchie. L'autre, Grémieu-Dax, ne voyait dans le monde qu'un drame mystique, évoluant à travers ces accidents, tous insignifiants, qui sont les familles, les nations, les races. Une telle philosophie amène l'homme à reconnaître un droit absolu à la conscience individuelle, et le terme fatal en est l'anarchie. Il y avait pourtant un terrain où ces deux adversaires (ils l'avaient toujours été, même quand ils fraternisaient dans des utopies communes) se devaiet)t de s'entendre. Oui, ils se devaient une réciproque estime pour leur bonne foi, ce que le
]irétre avait appelé, dans son langage évangélique : la recherche du royaume de Dieu. Lui-même, en parlant du service des âmes, il avait pris son ranof, dans le déplorable milieu où il aventurait sa soutane. Tous les trois sortirent du restaurant en silence. Jean avait déjà oublié cette discussion, qu'il s'était étonné lui-même de soutenir, à la minute où il l'engageait. Tout entier repris par l'idée qu'il allait peut-être rencontrer enfin Rumesnil, la fièvre le brûlait. L'abbé Ghanut, dont le visage consumé ne mentait pas, et qui avait ce tempérament du missionnaire, si voisin par certains côtés de celui de l'homme d'action, méditait le discours qu'il prononcerait dans un quart d'heure devant un public aussi hostile à sa foi que s'il eût été composé de Chinois et de Japonais. Quant à Crémieu-Dax, l'ami, en lui, était trop tourmenté, pour qu'il n'essayât pas de se rapprocher de Jean. Il saisit le moment où ils allaient monter quelques marches qui accédaient au trottoir devant V Union même. Dans ces vieilles rues de l'ancien Paris, il reste de ces irrégularités pittoresques où se dessine la forme du terrain primitif. Le prêtre arrivait déjà en haut de ce petit escalier que les deux autres étaient encore au bas, à échanger ces quelques répliques :
— « Tu as quelque chose, Jean ?... » avait dit Crémieu-Dax. « Que se passe-t-il ? Je ne t'ai pas vu depuis ces derniers jours, et je te retrouve si étrange... »
— « Il se passe que j'en ai assez du mensonge
♦0« L'ÊTAPB
vis-à-vis de moi-même et des autres. J'ai trop vu où cela mène. Je veux vivre dans la vérité, » répliqua Jean.
— « Alors, tu penses vraiment ce que tu as dit? " insista Crémieu-Dax.
— « Absolument... » répondit le frère de Julie. Puis, voyant sur la physionomie de ce camarade de sa jeunesse une expression d'un si sincère chagrin, une comparaison le fit ressouvenir d'un autre camarade, du Judas qu'il allait peut-être rencontrer dans cinq minutes; et il eut, pour le fidèle ami dont il était si loin par l'esprit, si près par le cœur, le même mouvement que cet ami avait eu pour lui à la même place, ce jeudi dernier. Il lui prit la main et la lui serra sans rien lui dire. Des larmes roulaient dans ses yeux. Ce silence et cette émotion en disaient trop pour que l'autre ne comprît pas qu'il ne devait plus insister, sous peine de faire saigner un coeur trop malade. De quelle plaie? Il croyait le savoir. Qu'il est juste, le mélancolique proverbe : « Mal d'autrui n'est que songe! » Réalise-t-on jamais toute la souffrance de ceux à qui l'on est le plus dévoué? Même avec le fanatisme de ses convictions, et quoiqu'il attachât à la séance de ce soir une importance extraordinaire, si Crémieu-Dax eût deviné de quel dernier coup son compagnon avait été frappé dans la journée, il n'aurait sans doute pas eu la force de vaquer, comme il fit aussitôt, à la surveillance de son Union. Un nombre déjà considérable de personnes se pressaient sous le porche et dans
l'escalier. Deux sergents de ville étaient sous la voûte, qui dévisageaient les arrivants :
— « C'est moi qui les ai fait mettre là... » dit Crémieu-Dax tout basa ses compagnons, et, comme pour répondre d'avance à la vivante objection que représentaient ces deux agents de la force publique préposés par ses [propres soins à la garde d'une œuvre d'individualisme effréné : « c'est le procédé que la nature emploie dans ses évolutions, » ajouta-t-il ; « les anciens organes protègent les nouveaux, pendant que ceux-ci sont en train de se former... C'est le tissu graisseux de la chenille qui nourrit la chrysalide, c'est-à-dire le papillon en voie de devenir. . . n
L'abbé Chanut approuva de la tète, impressionné, comme le sont si aisément les prêtres de son école, par cette phraséologie de type scientifique où excellent certains démagogues d'aujourd'hui, et qui révèle la moins exacte des dispositions de l'esprit, la plus contraire à la méthode d'observation directe : l'habitude du raisonnement par analogie. Les trois hommes s'étaient engagés dans l'escalier. Ils commençaient de fendre le flot d étudiants et d'ouvriers qui emplissaient les marches, attendant leur tour. Crémieu-Dax, pour s'ouvrir le passage, montrait trois cartes bleues, qu'il tenait en 1 air. Un des articles de son minutieux règlement portait que, dans les jours de grandes assemblées, ces cartes attribuées aux personnes qui devaient prendre place sur l'estrade leur assureraient le droit d'entrer avant les assis-
tants ordinaires, membres ou invités, munis, eux, de cartes blanches. D'ordinaire, l'exercice de ce petit privilège ne souffrait pas difficulté. Ce soir-ci, le fondateur de l'U. T. put se rendre compte du secret travail auquel s'était livré, pendant cette semaine, son adversaire Riouffol. Des murmures avaient accueilli, dès les premières marches, les trois nouveaux venus. On s'écartait devant eux, mais avec des réflexions qui annonçaient une séance tourmentée. Des phrases s'échanjjeaient, encore à mi-voix, dont quelques-unes étaient simplement grossières, d'autres pires : uLe ratichon, voilà le ratichon. . . » « C'est nib de blair qui va jaspiner» {blair, en argot, signifie nez, — nib de blair, pas de nez). Cette ironique allusion au nez de l'abbé Chanut, qui était en effet un peu long et le paraissait davantage à cause de la maigreur du visage, avait le mérite de lui être inintelligible, mais pas à Crémieu-Dax, le jeune juif ayant cru devoir à son apostolat socialiste d'apprendre l'argot, comme il avait appris le grec, — philologiquement! « Il a déjà la frousse, le juponné ! » « Les deux Sorbonnards et lui, quelle pochetée d'otages, hein ! les camaraux?... " « Youpin et jésuite, ça fait la paire!... » Ces bas sarcasmes et vingt autres |)areils partaient de droite, de gauche, d'en haut, à en bas. Ni le prêtre, ni Crémieu-Dax ne paiaissaient les entendre. Jean, lui, était défendu contre eux par sa nouvelle crise d'attente. Il fouillait du regard les cinquante visages peut-être qui s'étagieaient sous la lumière d'un gaz économicjuement
LA CATASTROPHE 4Ci
allume. Celui du traître ne s'y trouvait pas. A peine, d'ailleurs, s'il en reconnaissait un de-ci delà appartenant à un des habitués de V Union. Dans les titDnférences de la Tolstoï, vingt-cinq lettres d'invitation étaient mises à la disposition de chacun des membres du Comité. Riouffol s'était char^jé dedistribuer, avec les siennes, celles de Pons et de Boisselot. Il avait recruté ainsi, dans les petits centres anarchistes où il fréquentait, soixante-quinze «compagnons» , bien décidés à exécuter son mot d'ordre et à ne pas permettre que « le dénommé Chanut tînt le crachoir à la Tolstoï » , pour parler comme l'électricien. En outre, Riouffol, Pons et Boisselot pouvaient compter dans VUnion même, en vertu du principe de recrutement, sur autant d'acolytes environ. On se rappelle que chacun des membres du Comité primitif, dont ils étaient, aval t eu le droit d'in troduire dans la Société vingt-quatre adhérents. Bref, ils avaient à leur disposition près de cent cinquante braillards, au lieu que Jean etRumesnil, pour les raisons que l'on sait, s'étaient à peine occupés de placer leurs lettres. Le groupe des paitisans de l'abbé Chanut et de sa conférence se trouvait donc presque réduit aux amis et aux invités de Crémieu-Dax et du huguenot Bobetière. C'était une minorité capable seulement d'ajouter encore par sa résistance au tumulte que la bande à Riouffol se préparait à provoquer, et, avant même que Crémieu-Dax et ses suivants eussent achevé de monter l'escalier, un Incident annonça cette lutte imminente entre les
libéraux du groupe, ceux que Boisselot appelait élégamment « les cléricaleux » et les autres. Car, un de ces derniers ayant crié, du milieu de la foule qui g^ouaillait l'abbé Chanut, Grémieu-Dax et Jean Monneron,à leur passage : « Bravo, l'adversaire ! Ceux qui l'insultent sont des lâches !... » des cris de : « A la rue !... " s'élevèrent de toutes parts, auxquels un des fauteurs de ce vacarme organisé mit fin en réclamant : « La Carmagnole! La Carmagnole! » et l'immonde chanson, mise à la mode du jour, commença :
...Que demande un républicain l La liberté du genre humain,
Le pic dans les cachots,
La torche dans les châteaux.
Et la Daix aux chaumières !...
Impassibles, les deux sergents de ville qui ^étaient l'approchés du bas de Tescalier écoutaient ce couplet de début : il jette une saisissante lueur sur 1 àme révolutionnaire, toujours en train d osciller entre l'humanitarisme et le massacre. Ce sont les deux pôles de l'excitabilité nerveuse. Ils écoutaient encore, ces honnêtes et simples serviteurs du pays qui avaient, comme anciens soldats, porté peut-être le drapeau de la France en Afrique, au Tonkin, parmi les fièvres et sous le soleil brûlant, cet autre couplet :
...Qui rend esclaves le» citoyens?
Les députés et les chauvins...
Jetons bas la caserne.
La Chambre oîi l'on nom ocrno,
Et rusons Im /■roiUieret t
Ce dernier vers, lequel est du moins de la plus réjouissante stupidité, — car il faut pourtant être deux pour raser une frontière, — résonnait encore quand Crémieu-Dax et Jean Monneron purent introduire l'hôte ainsi salué dans l'antichambre du premier étage. Quatre individus étrangers à V Union recueillaient les cannes des arrivants. C'était encore une des précautions que le collectiviste millionnaire avait prises, à ses frais, et fort utilement, il put s'en convaincre tout de suite, en entendant une autre rumeur s'échapper de la grande salle, déjà plus d'aux trois quarts pleine. Cette rumeur était faite de l'ignoble mot : «Calotin!... Calotin!... » scandé sur l'air des Lamjjions. Des protestations furieuses le coupaient : tt C'est honteux!... Vous nous déshonorez!... Taisez-vous!.,. A la porte, les gueulards!... » La bataille commençait à l'intérieur, avant même que toutes les places fussent occupées. Des commissaires, reconnaissables à une petite médaille de bronze, fixée par un ruban rouge et sur laquelle les lettres UT. se voyaient d'un côté, et, de l'autre, la sublime devise : Nature, Science, etc., allaient et venaient, littéralement affolés, se concertant, se séparant, faisant taire celui-ci, menaçant celui-là de l'expulser, et la porte ouverte à deux battants laissait voir, entre les quatre murs, décorés des photographies de Rembrandt, de Velasquez, de Léonard, de Botticelli, de Mantegna, une houle de tètes et d'épaules sans cesse accrue, avec l'estrade au fond, vide et toute mince. Les ton-
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dateurs de ï Union, pour démocratiser encore leurs séances, avaient décidé que les orateurs et les membres du Comité siégeraient seuls sur cette Btroite tribune, à peine exhaussée de quatre mar- :;hes. La table, chargée d'une carafe d'eau, d'un verre et d'une sonnette, attendait le conférencier et le président. Ces commissaires n'eurent pas plus tôt aperçu Crémieu-Dax qu'ils se précipitèrent au-devant de lui, comme vers leur chef naturel, et une phrase revenait dans toutes leurs plaintes :
— « C'est un coup monté! »
— « Nous le démonterons... Voilà tout, " répondit le jeune homme. « Pourvu que M. l'abbé ne se laisse pas décourager par ces sauvages... »
— « C'est parce qu'ils sont des sauvages que je suis ici, " dit le prêtre...
— « Je viens d'employer un mot qui n'est pas juste, " rectifia aussitôt Crémieu-Dax. « Il m'a échappé, parce que j'ai des nerfs, comme tout le monde. Je voulais dire : ces égarés. Car on les égare, et je sais qui. Mais que ferait-on sans le peuple? Il porte en lui tous les extrêmes. C'est son danger, et c'est sa grandeur... » Puis, s'adressant à un des commissaires : « Tous les membres du bureau sont là?... » Et, sur cette réponse : — « Il ne manque plus que Rumesnil... » — " C'est dommage, » fit-il, en tirant sa montre. « Nous n'avons plus que cin(| minutes, ei, avec un public difficile, il importe de commencer exactement... Enfin, s'il n'est pas là, tant pis !... »
i.A. CATASTROPHE 109
— n Le lâche ne viendra pas... » se dit Jean. « Je ne le joindrai que demain. Mais je le
joindrai... S'il ne vient pas, qu'est-ce que je fais ici? Attendons pourtant ces cinq minutes encore... w Et il suivit son ami. Crémieu-Dax s'étail engagé avec l'abbé Chanut dans un petit couloir circulaire qui contournait la grande salle et aboutissait, par la bibliothèque, à la chambre emphatiquement dite du Conseil. Quatre personnes s'ytrouvaient en ce moment, qui écoutaient, sans se parler, le tumulte grandissant de la salle voisine. C'étaient le roux et germanique Bobetière, le ruskinien et chevelu Marins Pons, le cacographe Boisselot et Riouffol, dont la figure paraissait plus jaune, les traits plus hagards, la mâchoire plus brutale, les yeux plus brillants, le rude torse plus tassé encore que d'habitude. Cette rumeur, avant-courrière de la bacchanale dont il était l'imprésario, lui donnait une expression de joie barbare, qui s'exalta encore, quand il vit arriver l'abbé Chanut et ses guides. Cependant il fut décontenancé, même dans cette attitude de méchanceté triomphante, par la tranquillité de Crémieu-Dax, qui, ayant salué les trois autres, s'avança vers lui, la main tendue. Ils ne s'étaient plus abordés depuis la phrase sanglante que le relieur avait prononcée à cette place même, en allusion aux mines de Modderfontein.
— «Bonjour, Riouffol... » disait le fondateur de ru. T. Jamais il n'avait fait un plus grand sacrifice à son œuvre. Et, comme l'autre laissait prendre sa main, machinalement, presque avec
stupeur, il continua : « Je te présente, ainsi qu'a nos camarades, M. l'abbé Chanut qui vient ici comme notre invité... Vous entendez ce bruit? Il se prépare une manifestation. Dois-jevous rappeler les statuts, que nous avons tous signés, et l'article par lequel nous nous sommes reconnus solidaires les uns des autres, dans le Comité, sauf à démissionner? Y en a-t-il un devons qui veuille démissionner maintenant?... Il pourra prendre part à la manifestation hostile. Sinon, il est engagé, sur sa signature, à s'associer à nous pour la réprimer... n
Il y a dans toute affirmation d'une personnalité forte, lorsqu'elle est très nette et qu'elle pose les problèmes sans aucune équivoque, une suggestion impérative qui s'impose aux pires hostilités. De; trois menbres du Comité de YUnion Tolstoï qui avaient voté contre la conférence de l'abbé Chanut, un seul, il est vrai, avait machiné le tumulte de ce soir, Riouffol. Les deux autres, Marius Pons et Boisselot, ne s'y étaient associés qu'indirectement, par l'abandon de leurs cinquante lettres d'invitation entre les mains de l'ouvrier relieur. Mais, sachant l'usage qu'il en avait fait, ils devaient se considérer comme ses complices. Ni eux, ni Riouffol ne s'étaient attendus à trouver devant eux cet article du règlement, auquel ils n'avaient pas songé, et qui les obligeait à se désavouer publiquement par leur attitude, devant des manifestants qu'ils avaient invités eux-mêmes, — ou bien à jouer un rôle honteux de traîtres et dhvpo-
crites, — ou bien enfin à se démettre du Comité, ce qui signifiait pour eux quitter la Tolstoï. Dans l'élaboration de ses statuts, le fondateur, avec son génie d'organisation, avait prévu aussi des luttes intimes. Pour assurer l'unité de son œuvre, il avait fait accepter cette clause que tout membre du Comité qui démissionnerait cesserait en même temps d'être membre de YUm'on. Comme un autre article portait que le Comité se recrutait luimême, Riouffol, Pons et Boisselot démissionnaires, c'était leur remplacement assuré par trois personnes du choix de Crémieu-Dax, qui ferait certainement voter, comme il voudrait, les trois membres restants : Rumesnil, Bobetière et Jean Monneron. Riouffol et ses deux partisans restèrent donc décontenancés devant une mise en demeure qui constituait un véritable coup d'État dans l'intérieur de l'U. T. Ils sentirent le maître. Comme ils se taisaient, Crémieu-Dax reprit :
— " iNons sommes bien d'accord tous les six?... Oui. Maintenant, puisque Rumesnil, qui devait nous présider, n'est pas là, je vous propose de tirer au sort celui qui le remplacera, et tout de suite, ou de voter. Nous avons le choix. Le bruit augmente. Dans dix minutes, il sera plus malaisé encore de le réprimer. Écoutez... »
La chanson, commencée dans l'escalier, avait maintenant gagné la salle, et le plus hideux de ses couplets arriva distinctement à travers la cloison, celui qu'il faut toujours citer, pour la honte éternelle des politiciens qui ont poussé l'amour
de la basse popularité jusqu'à laisser chanter devant eux et quelquefois chanter eux-mêmes ces ignominies :
... Que désire un républirnin?
Vivre et mourir sans calotin.
La Vierge h l'écurie.
Le Christ ïi la voirie.
Et le Saint-Père au diable!...
'— /i Votons, messieurs, » dit Bobetière, « il faut que ce scandale finisse... »
— « Votons... » répéta Jean, qui ne pouvait s'empêcher, même dans sa misère, de plaindre l'abbé Chanut, lequel, debout dans un coin de la salle, affectait de rejj^arder attentivement une magnifique photographie représentant le portrait d'un homme lanré, par Antonello de Messine. Ce chef-d'œuvre de peinture qui se voit au Castelio Sforzesco, à Milan, évoquait, sur ce pauvre mur nu, toute la vigueur de l'Italie aristocratique du quinzième siècle. Le faire solide et impassible de l'artiste y proclamait une civilisation dure, mais ordonnée, aussi bien que la forte expression du modèle. Cette image contemporaine du Prince n'était pas plus à sa place dans ce repaire de socialistes quece prêtre lui-même, qui, d'ailleurs, ne la voyait même pas. Comprenait-il, en constatant quelles haines soulevait sa magnanime venuechczsesennemis, la vanité de son effort et le mensonge de sa doctrine politique ? Offrait-il au contraire dans son coeur cette épreuve à Celui au sacrifice duquel son âme fervente s'associait tous les jours dans la
prière de la consécration : Qui , pridiè quant pateretur, panent accepit in sanctas ac venerabiles nianus suas... La Messe, c'est le Calvaire continué. Pour un vrai prêtre, l'avoir célébrée, le matin, c'est garder toute la journée une force surnatureUe au service de l'épreuve. Un reflet de cette flaïuaie intérieure transfigurait eu ce moment le visage de l'inutile, mais sincère apôtre. Inutile? Non. La loi qui veut que pas un atome de force physique ne soit perdu a sa correspondance exacte dans le monde moral, et, dans ce moment même, ce martyre du prêtre démocrate exerçait son action mystique tout auprès de lui. Il était venu pour faire connaître l'Église à des faubouriens déchristianisés par l'affreux travail de ces vingt-cinq dernières années. Ces égarés ne devaient même pas le laisser prononcer une phrase entière, mais sa dignité triste et douce, sa réserve indulgente et grave, toute sa piété enfin, ne demeuraient pas inefficaces. Le frère de Julie Monneron, qui traversait des heures trop dures, et à la minute même où une épreuve plus tragique encore que les autres allait l'atteindre, recevait de ce pauvre prêtre, si naïf dans ses idées sur l'organisation des sociétés, si admirable dans son courage, un nouveau et saisissant enseignement sur le pouvoir de la foi profonde. Une force était là, qu'il voyait distinctetement, des yeux de sa chair : force de consolation et de bienfaisance, force de lumière et de certitude invincible. Crémieu-Dax aussi avait une foi, mais si évidemment fausse et stérile, si manifestement
condamnée par l'épreuve de la réalité : les cris émanés de la salle Tattestaient assez, et son agitation autour de résultats aussi luisérabies que celui auquel tendait maintenant sa diplomatie. Quand Bobetière et Jean avaient prononcé leur «Votons ! » presque simultané, Rioulfol avait regardé la pendule et fait observer que, les neuf heures n'étant pas sonnées, Rumesnil pouvait venir encore. Crémieu-Dax avait profité de ce répit pour prendre à part ses deux amis et pour leur demander d'inscrire sur leurs bulletins le nom de l'ouvrier relieur. La pendule ayant sonné ses neuf coups, on procéda au vote. Il se trouva que Riouffol, préoccupé de l'arrivée du retardataire, n'avait pas donné de mot d'ordre à ses deux partisans. Ceux-ci votèrent donc, l'un pour Bobetière, l'autre pour Monneron, l'ouvrier relieur lui-même pour Crémieu-Dax.
— tt Riouffol a trois voix.., » dit ce dernier, qui s'était chargé de dépouiller le scrutin, u C'est lui qui est président... Monsieur l'abbé, si vous le voulez bien, nous allons entrer. Riouffol... »
Le relieurs'était levé. Une lutte violente se lisait sur sa longue figure, et une souffrance passionnée dans ses petits yeux noirs, qui fixèrent soudain Crémieu-Dax, Monneron et Bobetière, avec une colère voisine de la rage. Il frappa de son poing la table, d'un coup si terrible qu'elle en fut ébranlée et que les papiers volèrent :
— «Vous l'avez voulu, les bourgeois! C'est la guerre... Ah! c'est bien joué, Crémieu-Dax, tu es
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arrivé à tes Gns!... Tu me forces de choisir entre la Tolstoï et ma conscience de socialiste. J'ai choisi. . . Je ne conduirai pas cet imposteur » — il montra Tabbé Chanut de son poing toujours fermé, — « à ces brave? gens... » et il désigna la porte qui don.nail sur la salle où grondait maintenantune tempête indistinctede hurlements contradictoires. « Je démissionne. Là, es-tu content?... Mais la Tolstoï en crèvera. J'aime mieux ça, d'ailleurs. Nous nous retrouverons... Au revoir, Bobetière, tes aïeux que les ensoutanés dragonnaient seraientcontents, s'ils te voyaient ! Les nôtres aussi, Monneron, qui peinaient sous la corvée pour nos seigneurs les calotins!...Quantàtoi... n II s'avança vers Crémieu-Dax, et le regardant avec une haine si intense qu'elle était inexprimable, il esquissa un geste, qu'il n'acheva pas, et il sortit de la pièce dans la direction de la grande salle, où son entrée fut saluée par une clameur de sa bande, suivie aussitôt d'un silence plus menaçant. Il prouvait que les « compagnons » amenés par lui étaient bien réellement enrégimentés. Qu'allait leur ordonner maintenant leur conducteur exaspéré?
— <i II faut voter de nouveau, camarades... » dit Crémieu-Dax, qui avait, à cette furieuse apostrophe de l'ouvrier, opposé un masque impassible. Il était vraiment, dans cette tempête où son invivable Union risquait de sombrer, le capitaine debout sur le pont et dont chaque mouvement, chaque parole est une action précise, calme et calculée. Quand Riouffol s'était approché de lui.
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les muscles de sa bouche avaient seul» trahi, par leur tressaillement, une colère égale à celle de son ennemi, mais qui se domptait. C'était le magnétisme de cette énergie morale qui avait empêché que le forcené ne le frappât, o Oui, » continual-il, « votons, et vite... »
— « Moi, je ne voterai pas, " dit Marius Pons, «je pense comme Riouffol, et je démissionne. Le geste est trop laid... » Et, en prononçant cette formule d'esthéticisme dégoûté, il désignait du regard le prêtre toujours immobile, tandis que Boisselot opinait, dans un style, devenu, à force de travail appliqué, la forme naturelle de sa pensée : « Je démissionne aussi, comme Riouffol et comme Pons. Si l'i/njon n'est pas une entreprise de prophylaxie sociale, elle n'est pas. Libre à vous d'offrir, avec des mentalités de negritos, vos crânes bourgeois à l'engraissement des parasites de sacristie! Les poux ne viennent que sur les têtes sales. Mon chef est net... »
— «Veux-tu présider, Monneroiî?...» demanda Grémieu-Daxà Jean. « Ou toi, Bobetière?... » Pour la première fois peut-être depuis que son ardeur révolutionnaire l'avait jeté dans des fréquentations intellectuellement dégradantes, il ne put contenir l'expression du mépris que lui inspiraient la prétention grotesque du prophète de « la beauté pour tous " , et l'insondable bêtise du cacographe :
« Ils sont partis... Quels cerveaux! Mais quels cerveaux!... " Puis, devant l'hésitation de ses amis : « Vous préférez que ce soit moi qui pré-
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side? Soit. Monsieur l'abbé, je vous demande pardon, en notre nom à tous. Voulez-vous me suivre?... »
— « Nous vivants, » dit Bobetière, « nous vous garantissons qu'ils ne vous toucheront point... »
— « Ils n'y pensent pas... w dit Grémieu-Dax u Leur calme à présent vous prouve qu'ils sont menés, voilà tout. Allons à eux, franchement, bravement, et nous les retournerons. On peut tromper le peuple, mais pas longtemp^^... »
— i' Je vous suis, messieurs, » dit simplement l'abbé Chanut.
Il y avait une grandeur réelle dans l'arrivée, sur cette petite estrade, de ce prêtre chétif, accompagné de ces trois étudiants, en face de ces deux cent cinquante auditeurs peut-être, dont les deux tiers venaient de manifester une si haineuse hostilité par un chant digne des cannibales. Quand ils parurent, leurs partisans éclatèrent en applaudissements, auxquels répondit aussitôt, de l'autre côté, une clameur de protestation. Jean, qui était entré le dernier, n'apercevait, sous la clarté crue du gaz, que des visages convulsés, des bouches qui s'ouvraient pour crier, des yeux que la fureur égarait. Et c'était ce pandemonium qui s'appelait {Union Tolstoï! Le châtiment du grand écrivain russe, devenu, par l'égarement de son orgueil, un criminel professeur d'anarchie pour son pays et au dehors, était dans ce simple fait que son nom, rendu illustre par des pages
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dignes de Balzac, pût servir d'enseigfne à des assemblées de cette sorte! Crémieu-Dax cependant, debout devant la table de la présidence, essayait de dominer ce bruit assourdissant, tantôt avec sa sonnette qu'il agitait désespérëmeni, tantôt en criant, d'une voix qui se perdait dans ce fracas : « Mes camarades !... Mes camarades !... ■ Dans l'atmosphère, irrespirable déjà, flottait un relent animal, presque de fauves. Les interpellations se croisaient, furieuses et toujours les mêmes : « Lâches!... Misérables!... Bandits!... Jésuites!... Silence aux poivrots!... A la porte!... Vive l'anarchie!... A bas la calotte!,.. Vive ru. T.!... Bravo, Crémieu-Dax!... Conspuez!... Curés rouges!... Bourgeois!... » et, brochant sur le tout, un nouveau couplet de l'hymne de mort, dont le dernier vers prenait une espèce de poésie sinistre à tomber ici, dans ce laboratoire des Communes futures :
...Pour s'affranchir le seul moyen C'est la guerre au Prétorien.
Dynamite et pétro'e Pour le vautour qui vole.
Et aux puissants, la bombe !...
Il se dégageait de cette scène une contagion de guerre civile si intense que Jean lui-même s'y laissait prendre. Ayant aperçu son cousin qui, adossé au mur du fond, réglait du geste, de la parole et du regard cet infernal sabbat, il commençait décrier : «A la porte, Kioiilfol!... Il n'est
plus de VUnion ! Il n'a pas le droit d'être ici ! A la porte!... y> quand il se sentit touché au bras et tiré par la manche avec une insistance qui lui fit craindre une invasion de l'estrade. Il se retourna et reconnut le vieux concierge de Rumesnil :
— « J'ai une lettre pour vous, monsieur Monneron, » lui dit cet homme à voix basse, « venez. Il y aune voiture en bas. C'est très grave. «
La physionomie du domestique faisait à ces paroles un commentaire si éloquent que le jeune homme en oublia du coup la mêlée des fanatiques hurlant autour de lui, et, debout auprès du prêtre, ses deux amis qu'il semblait abandonner dans le danger. Il sauta de la petite estrade plutôt qu'il n'en descendit, sans que sa disparition fût même remarquée dans l'universelle bagarre. Lorsqu'il fut dans la chambre du Comité, vide maintenant, il piit la lettre et en déchira l'enveloppe d'une main qui tremblait. Elle ne contenait que quelques lignes, tracées de l'écriture de Rumesnil, mais tout altérée : « Julie est blessée. Il faut venu' ta prendre loul de suite, pour la transporter rue Claude-Bernard . Je ne puis la ramener moimême, étant blessé aussi. Le médecin donnera les détails. Mais il faut venir vite. R.., •
Les hymnes révolutionnaires pouvaient retentir, plus féroces encore et plus menaçantes que la hideuse Carmagnole ; RioufFol et ses sicaires injurier le prêtre inolfensif, dont la seule faute était dr croire à la bonne foi de ses ennemis ^ toute VUnion Tolstoï révéler enfin l'insanité de son principe et présenter le sauvage aspect réservé à notre malheureux pays, si jamais les enfantines doctrinesdu socialisme y triomphent, celui d'un asile d'aliénés, débarrassé de ses gardiens; Jean n'entendait plus les vociférations. Il ne voyait plus l'endroit où il était, incapable de penser à rien, qu'aux mots de ce terrible billet. Il les relut une seconde fois ; puis, réalisant enfin leur sinistre signification et l'urgence de cet appel :
— « Le médecin est dans la voiture? " d >manda-t-il au domestique.
— o Oui, » répondit celui-ci. »■ Le docteur Graux, -n
Ce M. Graux était un praticien de quartier, qui suivait la santé de la mère de Rumesnil d une sur-
veillance quasi quotidienne. Il se rencontre encore à Paris, à côté des professeurs justement illustres auxquels le temps manque, et des charlatans sans conscience que l'on doit supplier pour en obtenir des consultations de cent francs, de modestes docteurs qui tiennent le rôle, autrefois si fréquent, aujourd'hui si rare, du médecin de famille, toujours à portée et cependant discret, et qui, connaissant ses clients depuis des années, devenait naturellement leur ami et leur conseiller. « Graux de Lourdes, » comme Rumesnil appelait cet excellent homme à cause de sa dévotion, faisait l'objet habituel des moqueries du jeune noble, qui avait dit à Jean, — combien de fois ! — « Il n'y avait dans tout Paris qu'un médecin qui fût un catholique pratiquant, ma mère a mis la main dessus. . .» Cette plaisanterie de libre penseur (Adhémar ne se fût pas estimé de ne pas se distinguer des siens par ce trait d'intellectualité) n'empêchait pas qu'ayant eu besoin, dans une crise, d un homme sur qui compter absolument, il avait choisi ce bon chrétien, de préférence aux camarades complaisants qu il connaissait parmi les internes d'hôpitaux, voire dans les groupes socialistes, ainsi Bobetière. Par un hasard auquel il n'avait certes pas songé, ce choix se trouvait être dans la circonstance une charité pour Monneron. Préoccupé comme il l'était de questions religieuses, Jean avait eu, 1 hiver précédent, avec M. Graux, et précisément chez Rumesnil, une de ces conversations d idées qui créent entre deux
hommes un secret lien spirituel. Au lendemain de cet entretien, le médecin lui avait fait tenir, en confirmation de la thèse par lui soutenue, une petite brochure parue à cette date sur la vie d'un de ses confrères, le docteur Glermont. Ce nom d'un des élèves inconnus du grand Potain mérite d'être sauvé de l'oubli, non seulement parce que ce fut celui d'un Juste dans toute la force de ce beau mot, mais aussi parce que cet humble savant J a composé sur son lit de mort une méditation, imprimée dans cette brochure et qui contient une des lignes les plus fières qu'ait tracées jamais une main humaine : Où descendrions-nous sans la noble douleur?... Admirable phrase et que Jean s'était répétée bien souvent, depuis qu'elle lui était tombée sous les yeux, avec une émotion de lettré d'abord et uniquement, sans se douter que l'intime ami de celui qui l'avait écrite serait mêlé à l'heure la plus cruelle de sa jeunesse. Il ne se rappela pas distinctement ce détail quand le vieux concierge de Rumesnil lui eut mentionné la présence de M. Graux dans la voiture; mais le souvenir de ce médecin était associé pour lui à des pensées si élevées qu'il ressentit un soulagement à savoir qu'il aurait affaire à lui et non à un autre, dans une aventure dont il ne connaissait encore que le tragique résultat, et peut-être pas tout entier!... Mais, il eût été attendu en bas par un inconnu, par un ennemi, qu'il n'eût pas mis moins de précipitation à s'élancer par le petit couloir, tête nue, fendant le flot des brail-
lards qui continuaient à encombrer de leur tumulte létroit escalier, u'écoutant pas les outrages que provoquait sa bousculade parmi des gens dont quelques-uns le reconnaissaient pour être arrivé une derni-heure plus tôt avec l'abbé Cbanut... En6n il était sous le porche et dans la rue. Il entendit le domestique de Rumesnil crier par trois fois bàtivenient un numéro de fiacre. Il vit la voiture s'avancer, la portière s'ouvrir, et il se trouva assis à côté du docteur Graux, tandis que le concierge grimpait sur le siège et donnait une adresse au cocher, dont le cheval partit à grandes allures.
— « Ma sœur n'est queblessée?... » demandat-il en regardant fixement son compagnon, de ce regard que tous les médecins consultants ont dû affronter, et qui va, épiant la vérité dans les plis les plus imperceptibles de leur visage.
— « Elle n'est que blessée... « répondit le docteur, et devinant l'atroce appréhension du frère : « je vous en donne ma parole d'honneur... Elle a voulu se tuer, » continua-t-il, comme s'il eût désiré devancer toutes les questions. " Adhémar (il donnait ce prénom au fils de sa vieille cliente, l'ayant connu enfant) a essayé de la désarmer. Cne balle est partie, qui lui a fracassé la main gauche et le poignet. Il n'a plus eu la force d'empêcher la malheureuse d'exécuter son projet. Elle s'est tiré un coup de pistolet, là... (Il montra sa poitrine à gauche...) J'ai la conviction que la blessure n'aura pas de conséquences graves. J'ai
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senti la balle dans la région de l'omoplate, où elle s'est logée. Le projectile a dûfrapperobliquement, sur la cinquième ou la sixième côte, et glisser le long de la paroi thoracique. Il n'y a eu jusqu'ici qu'une abondante hémorragie, sans crachements ni vomissements de sang. Il s'agit donc, selon toute vraisemblance, d'une plaie non pénétrante... Du moins, c'est ma conviction, je vous le répète... La blessée a eu une violente crise nerveuse quand elle a repris connaissance, et elle est très affaiblie. Je suis presque plus inquiet d Adhémar, qui s est refusé à tous les soins, sauf à un léger pansement, et même à rentrer chez lui avant que l'on ne vous eîit trouvé et amené... Il vaut mieux que sa vie, monsieur Monneron, je vous laffirme... » Jean ne répondit pas. A travers tant d'émotions et de si poignantes, cette défense discrète de l'infâme ami, auteur de la perte de sa sœur, l'indignait, sans qu'il pût protester, dans cette voiture el devant le médecin que l'autre lui avait envoyés ! Il n'osait pas non plu? demander un renseignement sur un point, énigmatique à la fois et trop clair. Le drame n'avait pas eu lieu à l'hôtel de la rue de Varenne. Où donc s'était-il passé ? Où allait ce fiacre lancé à toute vitesse, qui suivait maintenant un large boulevard? Lequel?... Jean avait troj) erré, depuis des années, dans le quartier qui s'étend des Invalides au Pays-Latin, pour ne pas reconnaître au passage l'angle de la rue Campagne-Première à gauche, à droite celui de la rue Vavin, la frare ensuite et la rue de Rennes. Le
coupé descendait le boulevard Montparnasse. I! prenait le boulevard des Invalides, le chemin même que la pauvre Julie avait suivi, quand elle rentrait rue Claude-Bernard, il n'y avait pas beaucoup plus devingt-quatre heures. Jean ignorait ce détail qui eût encore ajouté à sa mélancolie; mais il devinait trop où le conduisait le docteur Graux, et que le suicide de sa sœur avait eu pour théâtre un appartement de rendez-vous. La physionomie du médecin, gaie et vaillante d'ordinaire, était toute sombre à cette minute. Son visage, où des yeux bruns brillaient sur un teint pâle de Méridional, encadré de cheveux jadis très noirs, aujourd'hui tout blancs, avait dû se pencher sur bien des misères, depuis plus de trente ans qu'il était entré pour la première fois dans un hôpital. Son dévouement professionnel l'avait fait le con- 6dcnt de bien des fautes. Cette misère-ci était trop exceptionnelle, et cette faute, commise par quelqu'un qu'il avait vu grandir et soigné tout petit garçon, trop révoltante. En vain cherchait-il des mots pour soulager la souffrance dont devait être déchiré le jeune homme assis à son côté. H l'avait à peine entrevu depuis leur dernière conversation, celle qu'arait suivie l'envoi de la biographie d'Abel Glermont ; mais à l'époque, ii avait interrogé Rumesnil. Celui-ci avait fait un éloge enthousiaste de son ami, en ajoutant, avec sa raillerie habituelle : « J'espère que vous ne le verrez pas trop souvent, vous essaieriez de le rendre dévoL. Il ne penche que trop de ce côté-
là... » Cette parole revint à la pensée de M. Graux comme la voiture passait devant l'église Saint- François-Xavier. Il eut donc l'idée de s'adresser, dans ces instants de trouble affreux, à ces tendances religieuses, en sorte que ce fut un appel après tant d'autres, un signe ajouté à tous ceux qui se multipliaient autour du jeune homme pour hâter son arrivée au point mystérieux vers lequel il était aiguillé. Ce véritable miracle moral qui s'appelle une conversion est l'œuvre le plus souvent de toute une série de petits événements, produits euxmêmes par notre disposition intérieure. Si M. Ferrand, par exemple, n'eût pas su les nostalgies chrétiennes de l'amoureux de sa fille, il n'eût jauiais songé h écrire sur l'enveloppe où il enfermait un prêt d'argent, la phrase de saint Augustin, ce « Perdidistis... » gros pour son élève de tant de réflexions. Si Jean ne les eût pas promenées, ces nostalgies, dans toutes les compagnies, il n'eût pas interprété, comme il avait fait tout à 1 heure, le méditatif héroïsme de l'abbé Chanut. S'il ne les eût pas laissé deviner, même à Rumesnil, ces tourments de sa pensée, le docteur Graux ne les aurait jamais connus, et il ne se serait pas avisé de lui parler, sur le seuil de la funeste maison de la rued'Estrées, exactementdutonqu'auraitemployé M. Ferrand. Ces additions d'impressions successives achèvent de déterminer le grand travail intérieur, mais elles en résultent d'abord. Pascal disait : «Tu ne me chercherais pas, si tu ne me possédais, ■ et Goethe : • Ce que l'on ne porte pas
en soi, on ne saurait le recevoir. » C'est en ce sens que la loi est une vertu, la construction personnelle et secrète de notre volonté, même quand les circonstances extérieures semblent seules nous conduire où nous n'irions pas nous-méme. Elles n'auraient pas eu lieu, si nous ne les avions pas préparées en nous préparant. Nous ne nous rendons pas compte de la part effective que nous y avons, et nous en demeurons saisis comme d un avertissement. C'est ainsi qu'au moment où il descendait du fiacre enfin arrêté, le jeune homme tressaillit tout entier à entendre le médecin lui dire, en lui prenant la main :
— «Monsieur Monneron, vous allez vous trouver bien près d'un ancien ami, de qui vous avez cruellement à vous plaindre. Je sais que vous n'êtes pas tout à fait un incroyant... Je vous demande de vous souvenir du mot de l'Écriture : « C'est moi a qui rétribuerai. » Laissez la vengeance à Dieu. Dès maintenant vous pouvez constater qu'il ne s'en charge que trop... »
Ce texte sacré, si étrangement rappelé à cette minute et à cette place, avait son commentaire éloquent dans l'aspect du petit appartement, jadis arrangé pour la débauche clandestine, où les deux visiteurs entraient, précédés par le domestique. Disons tout de suite que Rumesnil n'avait pas avoué la vérité au médecin. Il n'avait pas été blessé par hasard et en essayant d'empêcher le suicide de Julie Monneron. C'était elle qui, dans
le délire du désespoir et au cours d'une explication violente, avait voulu le tuer et se tuer ensuite. Comme elle dirigeait Tarme contre lui, il avait, d'un mouvement instinctif de défense, jeté sa main gauche en avant pour la désarmer. Le coup était parti, et la balle lui avait déchiré la paume en lui cassant le poignet. La douleur avait été si aiguë qu'il s'était affaissé, pour se relever dans l'épouvante, au bruit du second coup que Julie, croyant l'avoir tué, s'était tiré à elle-même en pleine poitrine. Devant la jeune fille étendue à terre, sans connaissance et couverte de sang, le suborneur s'était retrouvé l'homme de bonne race et qui se comporte fermement dans le danger. Il avait eu l'énergie de bander lui-même avec son mouchoir sa main brisée, de sortir, de héler un fiacre, de se faire ramener chez lui, où il avait pris le seul de ses gens dont il fût sûr. Il l'avait envoyé tout droit chez le docteur Graux, avec un premier billet. Il était retourné aussitôt rue d Estrées, où, un quart d'heure après, le médecin, rencontré par bonheur à sa maison, était venu le rejoindre llumesnil s'était retrouvé gentilhomme encore en se taisant absolument sur la tentative d'assassinat dontilavaitété la victime, et en expliquant, comme il avait fait, sa blessure à la main. Il l'était resté en ayant le courage, — c'en était un, — d envoyer chercher son camarade si indignement trahi, afin que la malheureuse Julie eût auprès d'elle son seul protecteur naturel, dès ces premières heures. Maintenant, il se tenait dans nne petite pièce qui
LE PEKE ET LE FFLS
servait de salle de bains et de cabinet de toilette, derrière la chambre à coucher, pour que sa vue n'ajoutât pas à la dureté de l'épreuve, et aussi par impossibilité d'affronter le regard du frère de sa maîtresse. Il était là, assis sur une chaise, dans l'ombre, supplicié par sa blessure mal bandée, l'oreille aux aguets, et vraiment un exemple vi\sant de la vérité du mot de l'apôtre cité par le médecin. Dans la chambre à coucher, Julie était étendue sur le lit. Le docteur avait coupé son corsage par pièces, pour l'examiner sans la dévêtir, à cause de la souffrance qu'occasionnait le moindre mouvement. Les morceaux déchirés avaient été jetés deci de-là, dans la hâte du pansement. Des instrumens d acier luisaient sur la table, à côté d'une trousse ouverte, avec toutes sortes d'objets nécessaires à ces premiers soins : des bandes à demi déroulées de gaze, du taffetas gommé, de l'ouate, de la charpie, des flacons à étiquette rouge. L'odeur de l'acide phénique se mélangeait à celle de i'éther, que l'on avait dû employer pour combattre la crise nerveuse dont le docteur avait parlé. Les meubles avaient été repoussés au hasard, quelques-uns mis par-dessus les autres. La balle tirée sur Rumesnil avait ricoché dans l'armoire à trois panneaux, destinée à servir de psyché, et dont une des glaces avait volé en éclats. On l'avait ouverte pour y prendre des serviettes. Mal refermée, elle laissait voir, suspendue à des crochets, une robe de chambre de soie chinoise, brochée de Heurs ^ un peignoir souple, des che-
mises de soie, de fines mules, La lumière maigre et crue de plusieurs bougies, mariée à la clarté d'une lampe à globe rose, donnait un caractère fantastique à ce mauvais lieu, transformé sinistrementen chambre d'hôpital. C'était là, parmi ces tentures rouges, ces meubles capitonnés, ces rideaux lourds, que s'était perdue la jeune fille, qui maintenant reposait, pâle, les yeux fermés, comme si elle était en train de dormir. A l'approche de son frère, bien qu'il n'eût échangé que quelques mots, et à voix basse, avec le docteur, un mouvement convulsif de ses mains témoigna qu'elle était éveillée. Jean vint à elle et il vit qu'elle avait les yeux ouverts. Elle le contemplait avec une profondeur passionnée dans son regard. Elle fit le geste de lui prendre la main et poussa un léger gémissement. Il se pencha pour mettre un baiser sur ses pauvres yeux. La douceur de cette caresse, sous laquelle elle dit un « merci » tellement faible qu'il fut seul à l'entendre, mit un frémissement sur ses lèvres, qui s'ouvrirent de nouveau pour implorer, d'une voix étouffée, à peine distincte :
— « Fais-les s'en aller... Je veux te parler seul... » Puis, lorsque Jean eut transmis ce désir au docteur qui se retira avec le domestique dans l'autre pièce : « Il est mort, n'est-ce pas ?... » demanda-t-elle. « Ne mens pas...»
— « Non, » répondit le frère, « il n'est que blessé...» Et comme elle semblait douter encore : «Il a eu la main déchirée et le poignet brisé...
LE PÈRE ET LE FILS 4î^
C'est très douloureux, m'a dit le docteur, mais ce n'est rien... »
— • Ah !,..!> gémit-elle, « me pardonnera-t-il jamais? »
— « Calme-toi, » reprit-il, « tu nas rien à te reprocher. Ce n'est oas ta faute. »
— « Tu ne sais donc pas que j'ai voulu le tuer? r» dit-elle.
— « Tu as voulu le tuer?... » répéta-t-il.
— « Oui, » reprit-elle. • J'ai été folle... Je t'avais parlé. Pourquoi? Je ne comprends pas encore. Tu savais tout. Tu étais parti pour aller le rejoindre, le provoquer peut-être... Il était perdu pour moi, s'il ne me prenait pas avec lui pour toujours, comme sa femme ou comme sa maîtresse, que m'importait?... Je lui ai écrit pour le prévenir et avoir un rendez-vous ici. Je voulais lui demander de m'emmener, et, s'il me refusait, mourir devant lui. Je ne pensais pas à me venger, ni à le menacer, je te le jure... Et puis, il m'a traitée trop durement!... C'était si naturel. Je l'avais livré à toi, et il y avait cette nouvelle lettre d'Antoine... Tu la liras. Elle est dans la poche de ma robe. Ils ne me l'ont pas prise. Je 1 ai tàtée, à travers l'étoffe, encore tout à l'heure... Alors, j'ai perdu la tête... Mais il n'est pas mort! Il n'est pas mort! Ah! c'est moi qui peux mourir!... »
— « Tu ne mourras pas, » répondit Jean qui l'embrassa de nouveau. L'amour que la blessée témoignait pour celui qu'elle avait voulu assassiner lui faisait moins de mal encore que la gêné-
i3-i LÉTAPE
rosité dont le misérable avait fait preuve en taisant la vérité du drame, même à son médecin. Cette générosité se doublait-elle d'une autre? Leur indigne frère avait-il eu de nouveau recours à la bourse de l'amant de sa sœur? Avait-il essayé d'un chantage? Jean n'eut pas longtemps à se poser ces questions, car ayant ajouté : « Tu dis qu'il y a une seconde lettre d'Antoine?... » la jeune fille eut la force de se retourner un peu, et elle lui fit signe de chercher où elle avait dit. Il prit la lettre qu'elle avait froissée, évidemment dans la violence de la scène d'explication. Ce billet allait lui rappeler d'une dure manière ce qu'il oubliait depuis le moment où, sur l'estrade de VUnion Tolstoï, le messager de Rumesnil était venu l'avertir, qu'il avait un père, — ce père au repos duquel il avait tout sacrifié si longtemps, — et que la période des mensonges de pitié était vraiment, irrévocablement close. Le heurt du chef de famille optimiste et illusionné contre les réalités cruelles de son milieu était définitif, maintenant, et le billet d'Antoine à Rumesnil disait que, sur un point, ce lieurt avait déjà produit son terrible effet. Il était ainsi conçu : « Mon cher ami, je me vois obligé d'avoir recours une seconde Jois à ton obligeance. Je t'avais jjarlé d'une petite irrégularité dans les comptes de mon bureau. Mon chef, gui avait paru comprendre que cette misère ne valait pas la peine d'être même mentionnée, du m,oment gue tout était de nouveau en ordre, est revenu, je ne sais pourquoi, sur celte décision. Il a cru devoir parler à mon
père, qui a eu avec moi La scène ta plus pénible. Bref, j'ai quitté la maison, et je suis à i hôtel Gallia, boulevard Saint-Germain, sous le nom de Monsieur de Monlboron. J'ai déjà une affaire assez importante en perspective qui m'assurera de très yros bénéfices, à très court délai. Il me faudrait un petit capital pour l' entreprendre . J'ai compte que tu ne me refuserais pas de rn' avancer cinq autres mille francs , ce qui fera, avec les précédents, une somme ronde. Le tout te sera restitué au premier argent que je toucherai dans cette affaire. Aussitôt que tu m'auras envoyé la chose, tu recevras quelques lettres, assez intéressantes pour toi, que le hasard a mises en ma possession. 'lout à toi et merci d'avance. . . Antoine Monneron. . . »
— « Ce sont des lettres qu'il a volées dans mon secrétaire, sans doute, » dit Julie, comme Jean demeurait atterré, ce papier entre les mains...
« J avais l'air d'être sa complice. Adhémar Ta cru. . . Je n'ai pas su me justifier... J'étais à bout... >»
— tt Mais cette histoire, que M. Berthier est revenu sur sa première décision et a parlé à notre père, elle n'est pas vraie, n'est-ce pas?... »
— " Je crois que si, » répondit la jeune fille. a Antoine a déjeuné ce matin, par exception, et il avait l'air très affecté... Quand je suis sortie de la maison, M. Berthier était bien là. Je l'ai croisé, comme je quittais ma chambre... Sans cette lettre, je n'aurais même pas mis ces deux faits ensemble. . . J'étais si troublée... »
— tt Alors, c'est vrai ! . . . » dit le jeune homme, puis avec un accent d'épouvante, il a;oula,
confondant, pour une seconde, son père et sa mère dans une même pitië : » Et maintenant, il faut qu'ils apprennent le reste, quand je vais te ramener tout à rheure... Comment expliquer ta blessure?... Et plus tard?... »
— « Me ramener? » s'écria Julie, dont la voix retrouva sa force pour protester contre ce projet. . .
(i Tu vas me ramener chez eux?... Je ne veux pas, entends-tu, je ne veuxpas !... Ne me fais pas cela, Jean. Je t'en conjure. Je ne le supporterais pas! Non! non! non!... »
Elle s'était relevée de son lit de douleur, en parlant ainsi, d'un geste violent qui déplaça le pansement et lui arracha un cri, assez aigu pour que le médecin se crût autorisé à revenir auprès du lit. II avait suivi cette scène d'explication, du fond de l'autre chambre, par l'entre-bàillement de la porte, avec l'inquiétude que lui donnaient les phénomènes observés précédemment chez la jeune fille. Aidé par le frère, il la recoucha sur les oreillers. Il put constater à son pouls qu'elle était de nouveau dans une crise d'extraordinaire nervosisme, et lorsque Jean lui eut, sur sa demande, rapporté l'incident de conversation qui avait provoqué cet accès :
— « Nous devons lui obéir... » dit-il. » La transporter si loin dans cet état serait trop imprudent... Demain, dès la première heure, je viendrai la prendre, et je la conduirai tout à côte, dans la maison des Dames Augustines, rue Oudinot, ou nous procéderons à l'extraction de la
balle... Voyez, elle est déjà plus calme, " continua-t-il, et, entraînant le jeune homme dans la première pièce : « Il est nécessaire que quelqu'un passe la nuit auprès d'elle. C'est votre place. Je me charge d'aller jusqu'à la rue Claude-Bernard prévenir vos parents... Je leur annoncerai qu'elle a été blessée. J'ai déjà mon histoire. Un fait divers de la semaine dernière me la fournit, et vraisemblable. Un fou échappé de Sainte-Anne aura tiré sur les passants et l'aura atteinte... Je dirai que je me suis trouvé là, et que je l'ai fait transporter dans cette maison de santé où j'exerce. C'est assez naturel, et pour que cela le soit plus encore, je mettrai la scène du drame tout près, sur le boulevard du Montparnasse. J'expliquerai par un autre hasard que je vous ai rencontré et que vous êtes auprès d'elle. La mère voudra y courir tout de suite. Je dirai que la maison a une règle stricte et que personne n'y peut entrer après neuf heures. C'est vrai d'ailleurs. En sortant, je passerai rue Oudinot, pour qu'au cas où Mme Monneron y viendrait malgré moi, on ne me démente pas. Nous gagnerons toujours cette nuit. C'est nécessaire. Demain vous déciderez vous-même ce que vous voulez et pouvez dire... Ce soir, un mot d'introduction sur votre carte suffira... Et maintenant, » conclut-il, « j'ai l\ vous demander d'être vraiment un homme. Adhémar est ici... » Et, sur un tressaillement de Jean : « Il faut que vous me permettiez de l'emmener, sans que vous le regardiez, sans que vous lui parliez. Vous
VOUS tiendrez au chevet de votre sœur... On mettra ce paravent auprès. Il est important qu'elle surtout ne s'aperçoive pas de son passage dans la chambre. Je ne répondrais plus de sa raison, si, dans l'état ou elle se trouve, elle avait de nouvelles secousses. Tout dépend donc de votre calme, monsieur Monneron. J'aurais peut-être le droit de l'exiger de vous. Je me borne à vous rappeler qu'outre le danger d'ordre physique, un scandale ici risquerait de donner, à une épreuve déjà bien cruelle, un épilogue judiciaire. >
— « Il n'était pas besoin de ce dernier argument, » répondit le frère offensé. " Les autres suffisaient. Faites sortir cet homme. Je ne le regarderai ni ne lui parlerai. Il est mort pour moi... »
C'était bien vrai qu'en dehors même du souci d'éviter à sa sœur une émotion peut-être fatale, l'honneur voulait que Jean épargnât son ancien ami dans des instants où celui-ci venait d'être blessé par Julie et s'en taisait. Pourtant, de tous les moments si durs traversés depuis ces derniers jours, aucun n'avait été plus pénible au fils d'» Joseph Monneron, que celui qu'il passa, accoudé près de sa sœur, dont il tenait la main, à la regarder qui, littéralement anéantie par l'effort de leur conversation, fermait de nouveau les yeux, et il écoutait, par derrière le paravent, une porte s'ouvrir, si doucement que la malade, elle, ne l'entendit pas. Il l'entendait, lui, et aussi le pas du traitre, étouffé par le tapis, et son souffle retenu, et sa présence!... La sauvage révolte, anituale et
r" craie à la fois, d'un homme outragé au plus vif de sa personne morale, le soulevait, et il ne lui était même pas permis de serrer avec plus de force les frêles doigts fiévreux qu'il pressait dans ses doigts ! Si sa rancune contre Rumesnil n eut été faite que d'orgueil froissé, il eût goûté une joie féroce à penser que ce garçon, si fier, si hautain, s'en allait de son propre appartement comme un voleur, comme un fuyard. Qu'importait à Jean une satisfaction d amour-propre, quand il avait devant lui un tel spectacle de détresse humaine, et, dans sa pensée, la perspective d'un contre-coup si affreux, là-bas, dans cet intérieur de sa famille, — bien désordonné, certes, bien incohérent! — Tout de même, ni son père ni sa mère n'avaientmérité qu'un hôte, reçu chez eux avec tant de confiance, les trahît ainsi. Ce matin encore, comme le fourbe avait su trouver des paroles émues pour désarmer ses soupçons ! Et lui, l'ami indignement abusé, ne cracheraitjamais sa honte à la lace du misérable ! Il le laissait partir sans vengeance, et l'autre se croirait quitte envers sa victime pour avoir essuyé ce coup de feu et l'avoir pardonné!... C'était fini. La porte de l'appartement se refermait, puis celle de la maison. Le bruit d'un fiacre qui roulait annonça au frère que son ennemi lui échappait, pour maintenant et pour toujours. Ce fiacre était celui dans lequel il était venu de V Union Tolstoï à la rue d'Estrées. Son imagination se peignit Rumesnil, assis dans le même coin à côté du docteur Graux, qui aurait la même expression sévère et triste... Et il
se retourna vers sa sœur, dont il caressa la joue creusée avec unetendresse navrée, trouvant dans le sentiment du devoir accompli envers ce pauvre être la force de ne pas éclater en une rage aveugle contre Rumesnil, contre lui-même, contre la vie...
Cruel commencement d'une veillée déjà si pénible, dans cet endroit, parmi ces meubles, et qui devait se consumer tout entière dans des méditations encore enfiévrées par l'angoisse de ce qui se passait maintenant rue Claude-Bernard, par la terreur de ce qui s'y passerait demain!... Les heures s'en allaient, et leur fuite était comme rendue palpable par le battement de Thorloge placée sur la cheminée où le feu se mourait. Le souffle léger de Julie, enfin endormie d'un sommeil véritable, se mêlait à ce bruit monotone, et aussi, — détail trivial qui augmentait la mélancolie de Jean Monneron en lui rappelant, d'une manière brutale et presque grotesque, à quelles discrétions mercenaires l'honneur des siens était confié, — le ronflement du domestique de Rumesnil, installé dans l'autre chambre, par une précaution du médecin. Au dehors, les voitures se succédaient, filant vers le dépôt de Grenelle, et menées rondement sur les i)avés par des cochers pressés de rentrer au gîte. Elles ébranlaient les vitres de ce rez-de-chaussée, situé presque à même la rue. Puis elles s'espacèrent. Ce fut le tour des promeneurs tardifs, dont les voix résonnaient claires, dans le silence de plus en plus vaste. Une seule bougie brûlait.
Jean l'avait placée derrière le rideau du lit, de façon à ne pas incommoder le repos de la malade. Cette lueur modelait le visage pâle et amaigri de la pauvre fille en méplats où le frère pouvait lire tant de tristesses qui leur avaient été communes sans être partagées! C'était le silence vis-à-vis l'un de l'autre qui les avait conduits tous deux à cette nuit douloureuse où il la veillait ainsi. Allait-il le continuer, ce lâche silence, à Tégard de leur père, quand il le reverrait, à un moment bien proche et que rapprochait encore chacun de ces battements de la pendule, chacun de ces soupirs de Julie, chacun de ces ronflements du concierge de Rumesnir?Ou bien inaugurerait-il ce parti pris de vérité dont il avait proclamé la bienfaisance, en face de sa sœur, le matin de la journée précédente, et dans son court entretien avec Crémieu- Dax, le soir? S'il se posait ces questions, c'est que le caractère ne se trempe pas d'un coup, chez un homme habitué depuis tant d'années à reculer devant la sensibilité d'un autre. La réponse ne variait pas. Goûte que coûte, Jean parlerait, il se mettrait, et il mettrait son père avec lui, devant la réalité vraie. Elle s'impose toujours, à un moment, cette réalité. On ne s'y dérobe, et on n'y dérobe ceux qu'on aime, que pour la subir et pour la leur faire subir, plus brutale, plus dure. L'histoire d'Antoine en était une preuve. N'eùt-il pas mieux valu qu'elle fût connue aussitôt du père, au lieu de lui être apprise ainsi? M. Berthier, tout comme Jean, avait voulu se taire, pour ménager
an I/ftTAPR
le professeur, et sans doute quelque incident avec lequel il n'avait pas calculé l'avait obligé à tout révéler. A quoi bon reculer des déclarations tôt ou tard inévitables? Oui. Jean parlerait. Il demanderait à leur père d'exécuter le projet formé déjà par Julie, mais avec le consentement du professeur. Il partirait à l'étranger avec elle, et présiderait à sa délivrance. Quel autre but avait-il à présent, dans la vie, que cette sœur malheureuse ? Le pacte que lui avait offert M. Ferrand et auquel il avait secrètement suspendu tant d'espérances aussitôt comprimées, depuis ces sept jours, n'existait plus. Jamais ce grand bourgeois français n aurait promis Brigitte, sa Brigitte, sous la seule condition d une profession de foi religieuse, au frère d une fille séduite, coupable d'une tentative d'assassinat sur son amant et de suicide sur elle-même. Quand l'autre frère était un employé de banque voleur et faussaire! Jean ne pouvait plus, sans déloyauté, se réclamer delà promesse de jeudi dernier, aller à cet homme si bon, à ce maître vénéré, et lui dire : « J'accepte d'être catholique, appelez-moi votre fils, » en se taisant du reste. C'était là que le devoir de la vérité absolue s'imposait. Mais un autre devoir, non moins absolu, exigeait le silence sur les I hontes secrètes de sa famille. C'en était donc fait de ce rêve d amour et de mariage, caressé dans la . pénombre de sa pensée, comme une consolation 1 possible, certaine, de tant d'amertumes!... La nuit avançait, avançait toujours, parmi ces déchirantes réHexions, rendues plus aiguë.<i par Téner-
LE PÈRE ET LE FILS Ai\
vement de l'insomnie, et, au milieu de cette infinie détresse, le travail de la conversion achevait de s'accomplir dans cette âme, cet indicible et inexplicable retournement de l'être dont le Docteur de la g^râce a donné la plus complète définition lorsque, après avoir rapporté le verset de l'Évangile : « Jésus et la femme adultère demeurèrent seuls, î' il ajoute : « seuls l'un en face de l'autre, — miseria et misericordia... ■> Oui, quand nous ne sentons plus en nous que la misère, il est bien vrai qu'alors la miséricorde apparaît, si vraiment nous l'avons appelée par le seul mérite qui la suscite : le tourment de son absence ! Cet état de sécheresse, qui faisait de la foi, pour Jean Monneron, suivant son mot expressif, « une probabilité morte, » s'attendrissait, se fondait durant cette veillée fraternelle. Pour la première fois peut-être, il ne résistait pas à cette action de Dieu, si souvent ébauchée en lui, et elle s'achevait en un appel vers une consolation qui ne pouvait lui venir ni des autres ni de lui-même. Il ne se heurtait plus à aucun raisonnement critique, à aucun morbide scrupule, comme il en avait tant eu, quand, par exemple, derrière son besoin de croire, il devinait un désir caché d'épouser celle qu'il aimait. Sa volonté, brisée et vaincue, s'abandonnait à l'inconcevable puissance, principe de tout l'univers et de notre cœur aussi, puisque ce cœur est un fait au même titre qu'un autre. Jean la sentait vivante, cette puissance, puisque notre vie y plongée, — intelligente, puisque la pensée en
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sort, — pitoyable, puisque la pitié en émane... Et à un moment de cette longue nuit, sa sœur, réveillée de son sommeil, put le voir qui s'étnit mis à genoux au pied de ce lit, théâtre des irrémissibles fautes qu'elle n'était pas seule à expier. Jean avait le Iront appuyé contre les draps où se voyaient les traces du sang de la blessée, et il priait... Bien vague et bien obscure prière! Inarticulée et informulée, elle ressemblait au balbutiement d'un enfanta peine né à la conscience. Ce civilisé n'avait-il pas été élevé comme un barbare par un père que l'idolâtrie du sens propre ramenait, etaveciuitous les siens, à une mentalité de sauvages, pour ce qui touche à la vie intime de l'âme? Cet appel à un secours d'ailleurs était pourtant une prière, la première qu'un Monneron eût prononcée depuis que le fonctionnaire, déraciné d'idées autant que de mœurs, avait fondé cette famille sans milieu et sans passé. La sœur, qui conservait, même dans la tragédie où sa folie, de révolte l'avait précipitée, l'orgueilleux nihilisme de l'éducation paternelle, resta saisie d'un étonnement voisin de la stupeur, devant ce signe d'un état de l'esprit, nouveau pour les siens jusqu'à en être miraculeux. Par un involontaire respect où il entrait bien de la tendresse pour ce frère qui, seul, avait su un peu comprendre son cœur, elle se retint de bouger, et elle referma ses veux, pour qu'il ne sut pas qu'elle l'avait surpris, pour ne pas toucher à la pudeur de sentiments naissants dont cet agenouillement était le premier et encore timide symbole!...
Qu'il y ait dans la prière un emprunt de force réelle à la source infinie de tout amour et de toute volonté, comme l'enseigne la foi, ou que Ton explique ses résultats, avec les psychologues contemporains, par un simple phénomène d'autosuggestion, il est certain qu'elle raffermit, qu'elle tend les fibres de notre énergie intime d'une façon singulière. Elle nous donne un pouvoir d'endurance que nous ne nous soupçonnions pas. Ce fut le cas pour Jean Monneron, quand, au lendemain de cette nuit ainsi passée, il se retrouva, vers les dix heures et demie du matin, dans l'appartement de la rue Claude-Bernard, en face de son père. Voici dans quelles conditions : — Le docteur Graux était arrivé rue d'Estrées dès la première heure, comme il avait été convenu, pour présider au transport de Julie et à son installation dans la maison religieuse de la rue Oudinot. Là il avait procédé, en présence du frère, à un nouvel examen et conclu de nouveau à un pronostic rassurant. La balle avait bien suivi le tracé diagnostiqué la veille. Aucun organe essentiel n'étant atteint, il avait aussitôt tenté et réussi l'extraction. Dans l'intervalle, et sur le conseil du médecin, le jeune homme avait envoyé un mot à ses parents par un commissionnaire, donnant de la jeune fille les nouvelles les plus satisfaisantes, et disant qu'elle ne pourrait cependant recevoir qu'une personne à la fois, après dix heures. Il avait attendu auprès d'elle jusqu'à ce moment-là, et, un peu auparavant, il s'était retiré au parloir. Il espérait que la
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première personne à profiter de cette permission serait son père. Il avait vu arriver sa mère. Mme iMonneron s'était aussitôt répandue, avec sa fougue méridionale, en exclamations sur leurs inquiétudes de la veille, à elle et à son mari, puis en questions interrompues heureusement par l'arrivée du docteur Graux. Le médecin l'avait introduite auprès de sa fille en lui interdisant de faire causer la malade, et Jean s'était échappé, décidé à saisir cette occasion de parlera fond avec son père. Il avait trop senti que totite ouverture de cœur lui était impossible avec sa mère. Il avait trouvé Joseph Monneron au logis, rentrant du lycée. Il y a du soldat dans tout vrai professeur, fût-il un ennemi aussi déclaré des prétoriens que celui-ci, et un partisan aussi convaincu du vieux programme étonnamment résumé à la tribune par un célèbre universitaire républicain : « une armée de citoyens qui n'aient à aucun degré l'esprit militaire!... » Dans son exactitude à exécuter sa consigne avec une ponctualité qui n'admettait pas de compiomis, le père de Julie était monté, ce matin-là, dans sa chaire de Louisle-Grand, comme d'habitude. Il devait y faire une conférence, et il l'avait faite. Il avait interrogé ses élèves, dirigé une explication de textes, comme s'il n'eût pas eu le désespoir au cœur, à cause de cette double catastrophe : son fils aîné chassé de son administration pour un faux et pour un vol, sn fille blessée dans des circonstances qu'il croyait dues au hasard, sur la foi du docteur Graux. Mais
comment n'eût-il pas été mortellement inquiet sur la gravité de cette blessure?. . . Pour ce qui concernait son fils, hélas! il n'en était plus à l'inquiétude. La révélation avait eu lieu très simplement : M. Berthier, après avoir, comme on se rappelle, pardonné à Antoine, en était resté préoccupé. Il avait interrogé sur lui ses autres employés. Un d entre eux lui avait appris qu'Antoine fréquentait une demi- mondaine très élégante du nom d'Angèle d' Azay, — le drôle n'eut pas été complet s'il n'avait pas joint à ses autres vices la vantardise et la fatuité. — M. Berthier avait su aussi que le jeune homme jouait aux courses et de grosses sommes. Des doutes lui étaient venus sur la véracité d'un garçon déjà coupable d'une grande indélicatesse. Cette histoire Montboron était -elle exacte? Le chef du bureau C du Grand Coni[)ioir s'était avisé d une ruse : il s'était muni d'une photographie d'Antoine que celui-ci lui avait donnée au temps de sa faveur. Il était allé au bureau du Crédit départemental, où le pseudo-Montboron était accrédité, et là, sous le prétexte de prémunir le directeur contre un dangereux aventurier, il lui avait montré ce portrait, que celui-ci avait reconnu. Antoine et M. de Montboron ne faisaient qu'un! Dans son indignation d'avoir été bafoué avec cette audace, M. Berthier avait mis le faussaire en demeure de démissionner. Cette exécution avait eu lieu le mercredi à onze heures, et, à deux, M. Berthier était chez Joseph Monneron. Le reste avait été rapporté exactement dans le billet que le
maître chanteur avait aussitôt expédié h Rumesiiil. L'irréprochable probité de l'universitaire s'était révoltée contre l'infamie de son fils. Une explosion de fureur avait suivi, durant laquelle il l'avait maudit et chassé, sans vouloir entendre aucune explication. Ces hommes abstraits et que l'on croit débonnaires, ont de ces rigueurs implacables, quand ils se décident à frapper un coupable. Le justicier familial n'avait pas voulu davantage écouter les plaintes de sa femme, à laquelle il avait parlé en maître qui n'admet pas la discussion. Pour Jean, qui connaissait chaque nuance de cette physionomie, le premier regard révéla combien le pauvre homme avait souffert. L'agonie morale était visible dans la contraction de ce maigre visage ravagé, dans cette bouche frémissante, dans ces yeux surtout, dont le bleu, si tendre d'ordinaire, si noyé de rêve, avait un éclat de fièvre, fixe et dur. Les gestes aussi, saccadés, à peine dominés, dénonçaient l'excès de la douleur. Le professeur était dans son cabinet quand son fils cadet arriva, marchant de long en large, d'un pas impatient et qui, tout à l'heure, si sa femme ne rentrait pas, se préci[)iterait vers la maison de santé où était Julie. D'après le billet reçu ce matin, les deux époux étaient convenus que la mère partirait pour cette première visite et reviendrait aussitôt en rendre compte. Comme elle tardait!... Durant cette crise où son esprit de chimère et d'optimisme était bien contraint de subir l'acre morsure des faits, Joseph
Monneron trouvait le moyen cependant de rester pareil à lui-même : son déplorable irréalisme et son admirable pureté de conscience se manifestaient à la fois, par la prédominance qu'il laissait prendre en lui, dans ce moment, au souci que lui donnait Antoine. L'accident de sa fille, cette blessure extraordinaire qui aurait dû commencer d'éveiller ses soupçons, c'était un malbeur de l'ordre simplement physique. Qu'un fou, lâché dans une rue, tire des coups de revolver sur des passants, cela arrive tous les jours. Le père admettait cette possibilité sans la critiquer. 11 ne critiquait pas davantage un hasard autrement étrange, à savoir que Jean se fût rencontré là, juste à point pour soigner sa sœur. Sa femme et Ini avaient accepté le récit du docteur Graux, la veille, avec une docilité presque ahurie, tant ils étaient, l'un et l'autre, affolés à l'idée de leur fils aîné, — Mme Monneron, parce qu'elle l'aimait de cette passion maternelle, instinctive, animale, prête à toutes les indulgences comme à toutes les complicités; — le professeur, parce qu'il eût, sincèrement, dans la farouche délicatesse de sa nature si intacte, si peu touchée par le vice, préféré, pour un de ses enfants, la mort au déshonneur. Ce fut ce sentiment qu'il montra aussitôt à Jean, lorsque celui-ci entra dans la pièce où ils avaient lu ensemble, si peu de jours auparavant, le morceau d'Eschyle sur Hélène : Ame sereine comme le calme des mers!... et la strophe sur Ménélas abandonné parmi les belles statues ijui n'ont pas d'yeux pour
regarder et consoler. Les plus beaux livres des plus grands écrivains resseuibleul à ces statues, quand on souffre trop. Eux non plus n'ont pas de voix pour parler, pas de mots que le cœur puisse recevoir. Le malheureux humaniste était à une de ces minutes ou Tenchantement littéraire est aboli. Le retrouverait-il jamais maintenant? Serait-il de nouveau quelque jour Thomme que son fils préféré avait vu tant de fois, interposant, entre sa destinée et lui, le magnifique rideau de la poésie grecque et latine? Retrouverait-il le pouvoir de « fermer les yeux intellectuellement» , dont avait parlé Jean lors de sa conversation avec M. Ferrand? Le «consolateur» allait-il essayer de prolonger du moins celle de ses illusions qui n'avait pu encore être dissipée, sur l'aventure de Julie? Il n'en fut même pas tenté un seul instant. Certes il souffrait cruellement de voir son père dans cet état de désespoir. Il lui était horrible de penser qu'il allait lui porter un coup plus meurtrier encore, en lui apprenant la vérité sur sa sœur. Mais il sentait que c'était son obligation absolue, comme fils, de ne pas mentir au chef de famille, dans des heures si tragiques qu'elles en étaient solennelles. C'était le père qui devait décider de l'avenir de sa tille, et le fils n'avait pas le droit d'empêcher qu'il exerçât cette magistrature paternelle gravée sur la pierre même du foyer :
— " Hé bien? » avait demandé le professeur, «tu as vu ta mère? Gomment est Julie? »
— tt Aussi bien que possible, » répondit Jean.
LE PÈRE ET LE FILS '. iî>
« J'ai laissé maman auprès d'elle. On a extrait la balle ce matin... » En quelques mots, il expliqua la nature superficielle de la blessure, et les raisons que le docteur Graux avait de croire à une guénson prochaine.
— " Ah ! quel poids tu m'enlèves de dessus k cœur! " s'écria Joseph Monneron. « La savoir en danjjer et en ce moment, c'était trop dur! Tu ignores encore le malheur qui nous frappe, mon brave Jean. Ton frère Antoine... »
— « Tu l'as chassé, » interrompit le fils dévoué, qui, sur le point de faire tant de mal à son père, voulait ne pas prolonger l'attente, et aussi lui épargner cet inutile et pénible récit. « Je le sais, et je sais pourquoi... »
— « Tu l'as vu? » interrogea le professeur, et, malgré lui, anxieusement.
— « Non, mais j'ai lu une lettre où il racontait cette scène que vous avez eue et demandait qu'on lui prêtât de l'argent... »
— « Une lettre où il racontait cette scène?...» "épéta le père. « Ou il demandait de l'argent ? Ah ! Quelle impudence ! Mais à qui ?. . . ■
— « A Rumesnil. »
— « Rumesnil ne lui en a pas prêté, j'espère? Tu l'en as empêché? Il faut que tu le revoies, mon Jean, et que tu insistes en mon nom pour que ton ami ne lui donne jamais d'argent, jamais, quand il saurait que l'autre meurt de faim. Je veux qu'Antoine mange de la vache enragée. C'est la nourriture qui lui a manqué jusqu'ici. Elle est excellente
pour la jeunesse. (L'universitaire se croyait énergique en employant cette métaphore et cette formule de l'argot pédagogique de sa jeunesse!) Promets-moi que tu verras Rumesnil aujourd'hui... '»
— « Je ne reverrai Rumesnil ni aujourd'hui, ni jamais, » répondit Jean. Il avait trouvé le joint pour dire aussitôt ce qu'il avait à dire, et devant l'ëtonnement peint sur le visage de son père, il continua : « Non, jamais. Antoine a commis des faux. Il a volé. C'est horrible. Ce n'est rien auprès de ce qu'a fait Rumesnil... Le docteur Graux t'a menti, mon père. Il a dû te mentir, parce qu'il fallait vous ménager, toi et maman, ménager surtout Julie, qui n'aurait pas supporté, dans l'état où elle était hier, d'être amenée ici, ni de vous voir. Moi, je ne te mentirai pas... Julie n'a pas été la victime d'un accident. Elle a voulu se tuer après avoir essayé de tuer Rumesnil. l>lle n'a fait que le blesser à la main. Quant à sa blessure à elle, je t'ai dit ce qu'il en était. Le coupable, le criminel c'est lui. Il est son amant. Il l'a séduite. Elle est enceinte, et non seulement il lui a refusé de l'épouser, mais il voulait qu'elle se fît avorter... L'indignation et le désespoir l'ont rendue folle. Elle a voulu se venger etmouiir... Tu sais la vérité, maintenant... »
— « Ma fille! " s'écria Joseph Montieron, « ma fille a fait cela! Ma fille, un amant! Ma fille, en» ceinte! Ma fille!... Ma... Une tentative d'assas sinat?... Un suicide?... Voyons, j'ai mal entendu, ce n est pas possible... » Il passa ses mains our son
front avec égarement... «Jean, mon Jean, dis-moi que ce n'est pas vrai!... »
— a C'est vrai comme je suis ici, » dit le jeune homme. « Le drame s'est passé hier, vers les six heures du soir, rue d'Estrées, dans un appartement où ils avaient leurs rendez-vous. Rumesnila eu un dernier reste d'honneur : il a raconté au médecin qu'il avait été blessé par hasard, en essayant de la désarmer. Il m'a envoyé cherchera VUnion Tolstoï, où j'étais. C'est par Julie que j'ai appris la scène. Le reste, je le soupçonnais depuis longtemps. Mais j'étais comme tu es en ce moment, je ne voulais pas y croire... »
— « Ainsi, » gémit le père, — et à mesure qu'il parlait, sa voix accusait le grandissement d'une colère qui, peu à peu, s'exaltait jusqu'au paroxysme, — « ainsi, voilà ce qui se passait dans ma maison, tandis que leur mère et moi nous avions en eux cette confiance qui aurait dû pourtant les toucher, elle surtout ! . . . Elle, c est pire que lui. Un faux et un vol, ce sont des actions. Elles sont abominables Elles durent un instant. Ce n'est pas ce mensonge continu, cette hypocrisie quotidienne qu'elle a dû avoir. Oui, il a fallu qu'elle nous mentît tous les jours, toutes les heures, pendant des semaines! Et elle venait m'embrasser embrasser sa mère, après ces rendez-vous avec... Non. C'est trop horrible!... Encore hier, quand je la conduisais à son cours, je lui parlais de ce dernier devoir que je lui ai corrigé. Elle m'écoutait, attentive... Elle avait l'air de ne penser qu'à son exa-
men. Je le croyais. Je 1 en estimais tant ! Je le disais à ta mère, l'autre jour : «Elle veut se suffire !» Je lui vantais son esprit de famille!... Et, pendant ce temps-là, elle nous déshonorait! Ni le chagrin qu'elle me causerait, si j'apprenais sa faute, ni celui de ta mère, ni l'affection que nous lui avons montrée, ni le respect de notre nom, rien n'a tenu, et devant quoi ?. . . Qu'a-t-il donc pour lui, ce voleur d honneur? D'être titré et d'avoir des chevaux? Si c'est cela qui l'a séduite, ah! c'est abominable!... Je ne veux plus la voir, elle, non plus. Je ne veux plus. Je ne veux plus... Qu'elle ne revienne pas ici, quand elle sera guérie ! Je la chasserai, comme j'ai chassé Antoine!... Je défendrai à ta mère de la voir. Je te le défendrai, entends-tu. Puisqu'elle a le goût de la boue, qu'elle y reste!... Ai-je mérité, mon Jean, je te le demande, que des enfants pour qui j'ai tant travaillé, à qui je n'ai jamais donné un mauvais exemple, soient devenus, lui, un faussaire, et elle, une coquine? M'as-tu jamais vu manquer à des obligations de mon métier? Prendre un plaisir? Quand je me privais de tout, d'une voiture pour me rendre au lycée et pour en revenir par les mauvais temps d'hiver, d'aller me coucher quand j'avais mes copies à corriger, du Théâtre-Français que j'aime tant, d'un bouquin rare sur les quais, d'une pipe de tabac quelquefois, — car c'était ainsi, du petit au grand, — je me disais : Mes enfants me voient. Tls me paieront au centuple en apprenant à tout exiger d'eux, à se passer de luxe, à vivre de tra-
vail comme leur père... Et ils sortaient d'ici pour aller, lui, manger l'argent du vol, sous un faux nom! — et quel faux nom, avec une drôlesse, et elle, dans un bouge, auprès d'un amant que nous recevions comme un de tes amis, à qui je serrais la main devant elle, que ta mère accueillait. Je n'avais rien dans la vie, rien que ma femme et que mes enfants. J'en ai perdudeux, et comment ! J'aimerais mieux les savoir sous terre... Ah! mon fils, mon cher fils, je suis trop, trop malheureux!...» Il torditses bras une minute, enjoignant ses vieilles mains d'honnête homme, désespérément; puis, le stoïcien qu'il y avait en lui eut honte de cette faiblesse. Son visage creusé se tendit tout d'un coup dans une expression de farouche énergie, et il dit : «Je les ai perdus. Soit. Vous me restez, toi et Gaspard, je vivrai pour vous deux, » puis, sans se douter des souvenirs que ce mot éveillait chez celui auquel il l'adressait : « Vous serez mes consolateurs... » Et le pli professoral est si fort, qu'à cette seconde d'une tension presque surhumaine pour se reprendre et ne pas donner à son fils le spectacle de sa faiblesse, le vieux lettré ramassa sa résolution de ne pas se plaindre dans deux mots empruntés à un auteur ancien, qu'il cita sans plus gémir et presque à voix basse : " AouXeta oreyôvTCriv. . . >»
Cet « esclavage de ceux qui gémisseni v , que l'universitaire condamnait en lui-même avec cette formule prise à un disciple de Zenon, Jean non plus ne s'y était pas al)aii îonné, en écoutant
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fji onder, dans cette voix si chère, une douleur que sa tendresse filiale n'eût jamais supportéeautrefois. C'est que les événements de ces derniers jours l'avaient virilisé en le contraignant d'agir, d'interrompre l'éternel soliloque intérieur où s'affinait et se paralysait sa sensibilité. C'est aussi qu'il venait d'entrer avec son père sur un chemin de vérité et que l'on ne s'arrête pas sur cette route. On ne fait pas plus sa part à la franchise qu'au scepticisme. Elle vous prend tout entier. C'est un invincible besoin pourl'àme, quand elle s'est mise vis-à-vis d'une autre àme dans une relation réelle, de ne plus admettre les équivoques, de secouer l'incertitude etl'à-peu-près. Et puis, si Jean chérissait son père d'une affection passionnée, il avait une affection bien profonde pour sa sœur Julie. Il venait, durant toute cette semaine et cette nuit surtout, de tellement reconnaître les qualités de cette nature, déraisonnable mais si sincère, égarée mais si généreuse, impulsive mais si délaissée, si privée des appuis qui l'eussent préservée. Comment aurait-il pu ne pas protester contre cet arrêt sans recours par lequel leur père la condamnait, dans le premier sursaut de l'affreuse révélation, alors surtotit que le pauvre homme, trop injuste à force d'aveuglement comme il avait été trop faible, avait lui-même sa part de responsabilité dans les défaillances de son fils aîné et surtout de sa fille? Et, sans mesurer la portée de sa réponse, aussi mstinctivement qu'il se fût précipité pour détourner l'arme fatale, s'il se fût
trouvé là lors du suicide de sa sœur, Jean s'écria :
— « Ne parle pas ainsi, mon père. Ne dis pas que tu as perdu deux de tes enfants, elle surtout. Ne dis pas que tu la chasseras, que tu ne veux plus la voir, que tu l'abandonneras... Ni même lui... Tu n'en as pas le droit. Tu es leur père. Ils seraient plus coupables encore que tu leur devrais de les soutenir, de ne pas les jeter, lui à tous les hasards de Paris, à d'autres vols, à pire peut-être, et elle, au désespoir, et à quoi ! , . . Non, tu ne peux pas vouloir cela sincèrement, j'en a[)pelle à ton grand cœur, mon père. Je te le jure, » ajouta-t-il, d'un accent profond et ferme, mais en baissant [es yeux, tant les mots qu'il osait proférer étaient graves : « ce n'est pas juste. »
— « Pas juste?... " répéta le professeur, avec plus de violence encore. « En eflet, je ne suis pas juste!... Si je l'étais, j'aurais demandé à M. Berthier de ne pas ménager Antoine, de le dénoncer au parquet. On condamne chaque jour de pauvres hères qui n'ont pas reçu d'instruction, qui n'ont été entourés que de mauvais exemples, et ils n'ont pas fait ce qu'il a fait, lui à qui toutes les tentations ont été épargnées ! C'est Brutus l'ancien qui a créé Rome. Nous répétons cela couramment dans nos classes. Puis, lorsqu'il s'agit de donner à notre démocratie de ces exemples, et en tout petit, nous reculons. . . Pas juste ?. . . Quand nous étions à Versailles, nous avons renvoyé, là, sur place, une bonne qui était devenue grosse. Elle est partie, avec sa malle, en pleurant, pour aller accoucher
à l'hôpital. Nous avons trouvé cela juste alors, parce qu'elle recevait son amant chez nous, à notre insu. . . Et c'était une malheureuse orpheline, qui n'avait rien dans la vie, à qui cet amant avait peut-être dit les seules paroles d'affection qu'elle eût entendues. Au lieu que Julie, de quelle tendresse n'a-t-elle pas été entourée! De quelle sollicitude ! De quelle protection ! . . . «
— « En es-tu bien sûr? » interrompit Jean, et comme son père, stupéfié par cette interruption, même dans sa colère, lui demandait : «Que veuxtu dire ? ->? — « Je veux dire, " continua le jeune homme, « que tu as cru la protéger, comme tu as cru protéger Antoine... Ce n'est pas ta faute, mon père, mais tu reconnais bien maintenant que tu n'avais pas vu clair dans leurs caractères, puisque tu no. les croyais, ni l'un ni l'autre, capables de ce qu'ih ont fait?... C'est là leur seule excuse, mais c'en est une, qu'ils ont été exposés à des dangers contre lesquels personne ne les a garantis, pas même toi, parce que tu ne les voyais pas, parce que tu ne pouvais pas les voir... C'est notre faniîlle qui Ta voulu... Nous sommes tous, toi le premier, des déplantés, des déracinés, nous n'avons pas d(i milieu... Tu ne peux pas empêcher cela. Antoine a été élevé au lycée, lui, pauvre, avec des garçons riches. Il a frôlé le luxe, tout jeune, et les plaisirs. Ils ont d'autant plus agi sur lui qu'ils contrastaient davantage avec notre intérieur, avec la médiocrité de notre existence. Il a pris la débauche pour de la haute vie et le luxe ignoble d'une fille pour
de l'aristocratie. Julie, elle, a lu, trop tôt, trop de livres. Us ont éveillé en elle des appétits d'émotion qui lui ont fait paraître insupportable la carrière d'institutrice à laquelle tu la destinais. Ils étaient entre deux mondes, celui d'en bas où l'on peine, où 1 on est à la tâche, où l'on est privé, où l'on supporte, — celui d'en haut, où l'on est libre, où l'on s'épanouit, où l'on jouit. Ils ont été trop tentés. Je t'en conjure, monpère, avant de les condamner absolument, retais en pensée l'histoire de leur caractère, et ne les juj^e qu'après...»
— « Hé bien ! Et toi? Et moi? » dit le père, • N'avons-nous pas été dans la même situation, exactement? Toutes les familles démocratiques et qui arrivent, comme on doit arriver, par le mérite individuel d'un de leurs membres, ne sont-elles pas aussi entre ces deux mondes dont tu parles ? Précisément parce qu ils sortent d'en bas, parce qu'ils étaient tout voisins de la glèbe, ils auraient dû avoir, pour leur père qui en a fait des bourgeois, de paysans qu'ils auraient dû être, une telle reconnaissance ! Au lieu de cela, ils déshonorent mes cheveux gris. Si leur infamie était connue, elle rejaillirait plus haut encore. Le fils d'un universitaire etd'un universitaire républicain, faussaire et voleur ! Sa fille séduite et assassinant son séducteur ! Quelle aubaine pour nos ennemis ! A cette conséquence non plus, ils n'ont pas pensé, eux qui savent comme j'aime cet admirable corps auquel j'appartiens! Et tu veux que j'aie de l'indulgence pour eux, que je les comprenne ?
Si je n'ai pas vu ces dangers dont tu parles, c'est que je n'ai pas conçu que mes enfants fussent capables d'une pareille bassesse, c'est vrai... Qu est-ce que cela prouve, sinon que leur forfait est abominable? Et quant à ces théories nouvelles sur les gens déplantés, déracinés, déclassés, elles nesignifient rien, absolument rien. Un être humain est une raison, une conscience et une volonté. La raison dit à tous également quel est leur devoir, la conscience les avertit tous également s'ils le font ou s'ils ne le font pas, la volonté sert également à le faire ou à ne pas le faire. Le reste, ce sont des mots, inventés par des philosophes de décadence, pour obscurcir ce qui est très simple. C'est bon pour des casuistes et des jésuites, ces idées-là. Tu cherches des excuses à ton frère et à ta sœur, parce que tu es bon. Ils n'en ont aucune, et je ne leur en accorde aucune, aucune, aucune!... »
— «i II ne s'agit ni de l'Université, ni de la République, mon père, » reprit Jean, « ni des Jésuites... Il s'agit d'une grande loi sociale, qui serait vraie quand nous serions en 1860, sous l'Empire, au lieu d'être en 1900, et quand tu serais ingénieur des ponts et chaussées, ou receveur de l'enregistrement, au lieu d'être professeur, et la Compagnie de Jésus n'aurai't jamais existé que cette loi ne serait pas moins vraie : on ne change pas de milieu et de classe sans (|ue des troubles profonds se manifestent dans tout l'être, et nous avons changé de milieu et de classe, c'est un fait, puisque le grand-père Monneron
est mort un paysan et que tu en as été un jusqu'à ta dixième année... Tu me réponds : « Et toi, et «moi?... » Toi et moi, nous sommes deux êtres qui aimons passionnément les idées, et nous n'avons connu ni les tentations du luxe, comme Antoine, ni cellesdesémotions, comme Julie. C'est lin bonheur. Ce n'est pas un mérite... Mais si nous ne les avions pas aimées, ces idées, si notre nature avait été tournée vers la jouissance physique, comme celle d'Antoine, ou vers les impressions sentimentales, comme Julie, ne sens-tu pas que cette même fièvre plébéienne que nous avons eue, que nous avons pour nos idées, nous l'aurions dans nos désirs? Oui. Nous sommes trop voisins du peuple. Nous n'avons pas été assez préparés à ce que nous sommes devenus !... Tu dis qu'ils ont eu la raison pour se diriger, et la conscience. Crois-tu vraiment que ce soient des freins bien efficaces? La raison ? Mais la raison n'est pas une doctrine. C'est le développement du sens critique, et ce n'est que cela. Le sens critique une fois déchaîné, où s'arrête-t-il ? J'ai causé avec Antoine, ces temps derniers, et avec Julie. J'ai trouvé chez tous deux le même état d'esprit, le doute absolu, fondamental, sur tous les principes, sur le bien et sur le mal, sur le devoir et sur le crime, et je n'ai rien eu à leur répondre. Par la seule raison, tout se justifie et tout se détruit, puisque tout se discute, depuis que le monde est monde, avec des arguments de force pareille... »
— « Où veux-tu en venir, en énonçant ces
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sophismes? » interrogea le père, avec une sévérité singulière, « Voici quelque temps déjà que j'ai cru saisir dtins tes paroles la trace de sentiments dont j'ai le droit de m étonner. On dirait que tu as des reproches à m'adresser sur l'éducation que je vous ai donnée. .. »
— " Mon père !... " supplia le jeune homme.
— " L'autre jour, " continua Joseph Monneron âprement, " quand je te parlais de la solidarité comme de la grande règle de la morale, tu me répondais : « Au nom de quoi? » Aujourd'hui, quand tu me vois désespéré de ce que je viens d'apprendre sur ton frère et ta sœur, tu es là qui les défends, non pas en faisant appel à ma pitié, ce que j'admettrais, mais en insinuant que je ne leur ai pas donné de quoi se gouverner dans la vie, que la raison ne suffit pas... Rxplique-toi clairement. Est-ce de vous avoir élevés librement que tu me reproches, sans vous mentir, en vous évitant les luttes morales que j'ai dû traverser pour affranchir ma pensée ? Entends-tu me rendre responsable, en quoi que ce soit, des aberrations de conscience de ces deux malheureux, parce que je n'ai pas fait d'eux des catholiques, par exemple, quand je ne l'étais pas moi-même, quand je considère toutes les religions, et celle-là surtout, comme des illusions ou des impostures ?. . . Si c'est cela que tu sous-entends, parle net. . . Sinon , n'essaie plus de te mettre entre eux et mon indignation. Ou c'est eux les coupables et ils ont tout mérité, ou bien c'est moi... Mais alors, ose le dire en face, à ton père... •»
LE Pt.nH ET LE FILS 461
— « Ah! mon père! » reprit Jean, « où prendrais-je le droit de te juger, de te rendre responsables de pareilles hontes, toi que je respecte, que je vénère?... Non, tu n'es pas coupable de ne pas leur avoir donné des croyances que tu n'avais pas. Tuas cru bien agir en ne les leur donnant pas... Tu n'avais pas eu besoin de la vie religieuse pour être un si honnête homme. Tu as cru qu'une foi n'était pas nécessaire, ou plutôt, tu en avais, tu en as une, puisque tu crois à la Justice, comme on croit à une révélation. Tu as pensé qu'elle nous suffirait... Tout ce que je me permets de te demander, c'est que tu te dises que, ne l'ayant pas, cette foi qui te soutenait, ils ont été bien dépourvus. Une autre peut-être, plus humble, leseûtaidés, Julie surtout qui avait le cœur faible et tendre, qui était si peu faite pour cette atmosphère de négation où elle a étouffé ! ... La Justice, c'est une idée, c'est une abstraction... 11 leur fallait... » Il hésita une seconde, puis, comme Joseph Monneron le regardait avec un impérieux défi dans ses yeux, comme pour lui enjoindre d'achever, il eut le courage d'ajouter : « Oui. Il leur fallait Dieu !... »
Il y eut un silence entre le père et le fils. Celui-ci demeurait épouvanté des phrases qu'il avait prononcées. Il appréhendait d'avoir, en parlant ainsi, produit un effet entièrement opposé à celui qu'il avait désiré. Le visage du professeur s'était contracté davantage encore. Ses yeux avaient jeté un éclair plus aigu. Mais, contrairement à l'attente de «on interlocuteur, sa voix,
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quand il se décida à répondre, était redevenue presque calme, ou du moins contenue. Cet entretien lui était souverainement pénible, et il voulait le clore par des détails précis, qui ne permissent plus la discussion :
— « Je t'ai dit souvent, » reprit-il, « que si je ne vous ai pas fait baptiser, c'était par respect pour votre conscience, afin que vous fussiez maîtres, une fois en âge, de choisir votre credo en pleine indépendance. La façon dont tu me parles me prouve que tu es tenté d'en choisir un qui n'est pas le mien. Peut-être Tas-tu déjà choisi? J'en conclus que rien n'empêchait Antoine et Julie de choisir le même. Leur nihilisme, puisque tu prétends qu'ils avaient tiré le nihilisme d'idées dont j'ai tiré, moi, tout le contraire, leur nihilisme donc, n'est pas une excuse à leurs fautes. Ces fautes n'ont pas d'excuse, je te le répète, et j'entends que nous en ayions causé aujourd'hui pour la dernière fois. Je ferai pour eux ce que ma conscience m'ordonne, Julie est une femme, et incapable, d'ici à quelque temps, de gagner sa vie. Je lui servirai une pension, un an durant. Après quoi, elle se suffira, comme elle l'entendra. Quant à lui, il n'aura rien. Il est grand et vigoureux. Qu'il travaille de ses mains ou qu'il s'engage. Le métier de soldat est grossier et stupide. Il lui convient. Il obéira comme une brute, puisqu'il n'a pas su se commander comme un homme... Tout cela est arrêté dans mon esprit, dès mamtenant. Il reste un point
à régler, celui de la somme qu'il avait volée et qu'il a restituée à M. Berthier : cinq mille francs. Il a prétendu qu'il avait mis ces cinq mille francs à part, sur ses gains aux courses. Je voudrais en être bien sûr et ne pas penser qu'il a abusé de mon nom pour les emprunter. Je te demande de tout essayer pour le savoir. »
— « Je n'ai besoin de rien essayer, >» dit le jeune homme. « Je le sais. Il les a empruntés. »
— H Et à qui?... »
— «A Rumesnil. «
— « A... » Le nom du séducteur de la fille s'arrêta dans la bouche du père qui se domina de nouveau, avec un effort plus visible encore. « C'est bien... Ils seront remboursés avant ce soir... C'est trop que nous les ayons dus un jour à ce scélérat. »
— " Ils sont remboursés, » répondit Jean, « depuis hier. »
— « Par qui? » demanda Joseph Monneron. »
— " Par moi, » dit Jean. « Ce que tu penses, je l ai pensé, ce que tu sens, je l'ai senti, avant même de savoir toute la vérité. »
— iiAh! noble enfant!... » ne put s'empêcher de soupirer le père. « Mais comment les as-tu eus? Cinq mille francs! Plus de la moitié de mon traitement!... »
— « J'ai trouvé à les emprunter moi-même, » répondit le fils, à qui la pourpre vint aux joues. Le nom qu'il allait articuler lui brûlait d'avance
les lèvres, mais il ne pouvait pas mentir, et il ajouta : » à M. Ferrand. »
— « A Victor Ferrand? » s'écria Joseph Monneron, et l'attendrissement qui avait passé dans ses prunelles, pour remercier son fils de n'avoir pas supporté qu'ils eussent une dette envers Rumesnil, se changea en une inexprimable douleur, u A Victor Ferrand? » répéta-t-il. « Tu m'as fait cela, toi, mon Jean, d'aller livrer nos secrets de famille à cet ennemi de tout ce que je crois, de tout ce que j'aime?... »
— « Mais je ne lui ai rien dit du motif de ma démarche, » interjeta le jeune homme. « Et il ne ma pas questionné... Il a été si généreux, si bon !... »
— « Il n'a pas eu besoin de t'interroger, » répondit le père, « il a tout deviné. Il sait bien que ce n'était pas pour moi que tu lui demandais de l'argent, il me connaît, — ni pour toi, il te connaît. Ce ne pouvait être que pour ton frère, et une somme pareille, sur laquelle on ne s'explique pas, à quoi peut-on la destiner, quand on l'emprunte de la sorte, sinon à une restitution? Ferrand a compris qu'un de mes fils a volé!... Ah! comme il doit triompher dans son cœur! Comme il doit plaindre son ancien camarade, et en tirer une preuve que sas idées sont vraies ! . . . Ses idées ?. . . Je comprends pourquoi tu m'as parlé comme tu as fait tout à l'heure. C'est son influence qui t'a conquis. C'est pour cela que tu as pensé à t'adresser à lui dans un moment de crise, au iieu
LE PÈRE ET LE FILS 4Sri
de venir à ton père... Il t'a pris à moi... C'est le dernier coup. Je t'ai perdu aussi... Il ne me reste que le petit. Mais je le défendrai, celui-là. Que j'y voyais juste, quand je ne voulais pas que tu entrasses en philosophie chez cet homme!... Et puis, je t'ai laissé y entrer, parce que c'était mon lycée, et que nous faisions route ensemble pour y aller tous les matins. Oui, voilà mon motif. Je t'ai tant aimé, mon Jean ! Je me suis tant plu en toi ! J'ai eu tant de joie à former ton esprit ! . . . Et il t'a pris à moi... Mais je le lui dirai. Il saura ce que je pense de ce travail de subornement qu'il a exercé sur toi... Il faut que je lui rende cet argent d'abord. Cela me fait autant d'horreur de le lui devoir qu'à l'autre. Il l'aura aujourd'hui... » Et, se tournant vers son fils : • Mais comment as-tu pu? Comment n'as-tu pas compris que c'était la dernière porte à laquelle frapper?. . . » Jean écoutait cette plainte avec une consternation qui ne lui permettait pas de se défendre. Il s'était aperçu, — on l'a noté déjà, — et depuis longtemps, que le professeur jacobin nourrissait une antipathie pour le professeur catholique, il n'en avait jamais mesuré la profondeur, ni compris qu'entre les deux camarades d'École Normale il existait un de ces étranges sentiments qui sont la survivance douloureuse et passionnée de certains compagnonnages de jeunesse. On a cessé de se voir, après ne s'être pas quittés pendant des années. On a marché chacun dans son chemin, et Ion est si loin l'un de l'autre qu'il semble que
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l'inlimité d'autrefois n'ait jamais eu lieu. L'on ?e suit pourtant l'un l'autre, à travers l'existence, avec une ardeur d'intérêt qui, chez le moins heureux des deux anciens amis, s'empoisonne s» aisément d'une souffrance secrète. Le fond même de la personne est engagé dans cette espèce de concurrence que l'on établit entre soi et le compagnon des débuts. On se mesure et ses propres défaites, à ses succès à lui. Cette nuance de la triste passion d'envie n'a jamais été bien étudiée. Ceux qui l'inspirent mettent leur orgueil à l'ignorer, et ceux qui l'éprouvent ne se l'avouent guère. Si l'on eût dit à Joseph Monneron qu'il haïssait l'ami de jadis, avec lequel il avait tant discuté dans le préau d'Ulm, oui, qu'il le haïssait, lui, qui n'avait même pas eu le loisir d'une thèse, pour sa large aisance, pour le temps que Ferrand avait pu donner à un travail libre, pour son bel ouvrage sur la Tradition et la Science, dont il avait admiré, malgré la doctrine, l'ordonnance et le style, certes il se serait révolté là contre. Cependant une telle violence d'aversion, c'était bien de la haine. Heureusement pour le jeune homme, à qui cette constatation était très douloureuse, l'arrivéede Mme Momu ton vint couper court à cet entretien. Aurait-il pu supporter d'entendre son père donner cours à des sentiments trop nnturels, trop explicables par l'infirmité dti cœur humain, trop justifiables même par une opposition radicale de principes et de formes d'esprit? Cette épreuve fut épargnée à Tamoureux
de Brigitte, et il était habitué à l'autre épreuve, celle que lui représentait depuis tant d'années la vulgarité maternelle :
— '< Je rentre de la rue Oudinot, " commença la femme du professeur, o Julie l'a échappé belle... Cane sera rieo... Si elle n'avait pas la manie de courir les rues comme un chat maigre, elle n'auraitpas été là, — sur le boulevard Montparnasse, je te demande un peu! — quand cet évadé de Sainte-Anne a tiré... C'est ce pauvre chéri de Gaspard qui va être impressionné quand je lui raconterai cela. Il a trop de cœur, lui!.,. » Et elle regardait le fils qu'elle n'aimait pas, en prononçant cet éloge de l'affreux potache dont elle faisait son idole. « C'est son jour de promenade, aujourd'hui... Je ne pourrai le voir au parloir que tard... ' Elle eut un autre regard, vers son mari, cette fois, puis de nouveau du côté de Jean. Il lui fut trop pénible de parler devant celui-ci de son Antoine, de cet aîné qui se partageait sa tendresse avec Gaspard, et dont elle eût dû avouer des choses si honteuses! Elle jeta seulement un : u Ah! pauvre de moi!... » où tout le Midi de sr> jeunesse se retrouvait dans la mimique et dans 1 accent, et elle s'en alla de la chambre, tandis que le professeur disait à son fils :
— « Elle ne soupçonne pas la vérité sur cette malheureuse. Plus elle l'apprendra tard, mieux cela vaudra. Elle est déjà si désespérée d'Antoine... C'est elle qui a trop de cœur... Ah! si nous avions pu tout lui cacher, toujours! »
XlJl
BRIGITTE FERPAND
K Que j'ai eu raison dans mes pressentiments, » se répétait Jean une fois seul, « oui, que j'ai eu raison, quand j'appréhendais de lui montrer mes espérances, mes luttes, mon amour!... Que cette haine pour cet admirable M. Ferrand est profonde en lui! S'il savait que tout mon rêve de bonheur a été d'épouser Brigitte?. . . Il ne le saura jamais. De cela du moins, j'ai le droit de me taire. Pour le reste, je devais parler... A quoi bon d'ailleurs? Même ces deux horribles drames ne l'ont pas éclairé. Il ne les a vus qu'à travers ses idées. C'est elles qui lui ont dicté des mots si durs, lui, un cœur si généreux! Reviendra-t-il jamais sur cet implacable arrêt?... Peut-être. Une fois rendu vraiment à lui-même, la chair et le sang parleront. Mais, dans son esprit, rien ne bougera^ parce que rien ne lui arrive... Quand ma mère est rentrée, il n'a même pas senti son injustice, et comme le malheur de Julie comptait peu pour elle à côté de celui d'Antoine! Qu'elle n'ait pas su faire parler sa fille, c'est une preuve pourtant
qu'elle n'a pas su s'en faire aimer, qu'elle ne l'a pas aimée, ^ue cette pauvre enfant, dans des heures pareilles, reste renfermée, ne s'ouvre pas, ne se plaigne pas, quelle condamnation pour une mère ! Et il ne voit pas plus cela qu'il ne voit M. Ferrand... Que m'importe d'ailleurs, puisque tout est fini et à jamais ! . . . »
Le fils de Joseph Monneron était bien sincère dans son renoncement absolu à celle qu'il aimait. Après les sentiments que lui avait montrés son père, il se fût jugé criminel de penser à un pareil mariage. Il n'était pas moins sincère dans sa persuasion que, dorénavant, rien n'éclairerait jamais l'incorrigible sectaire sur les causes profondes des événements dont le contre-coup terrible l'avait enfin frappé. Malgré la vigueur précoce de sa pensée, et quoique la soulfrance l'eût beaucoup mûri, Jean était trop jeune encore pour se rendre compte de certaines complications intimes qui résultent du retentissement inconscient de la sensibilité sur l'intelligence. Il l'avait deviné presque dès sou enfance, et il l'avait dit à M. Victor Ferrand au cours de leur solennel entretien : l'optimisme de son père était en partie voulu. Il ne savait pas que cet aveuglement systématique du professeur n'était que sa destinée seniie, et que l'énergie des affirmations du Jacobin se mesurait à l'amertume de ses déceptions de toutes sortes. Plus les faits autour de lui avaient multiplié leurs démentis à ses doctrines, plus il s'y était enfoncé. Mais cette ardeur même de
défense contre les leçons émanées de la réalité démontrait que ces leçons, contrairement à ce que pensait son fils, lui arrivaient bien. Seulement, — c'est la loi générale quand un esprit se reFuse à modeler ses idées sur les faits, — au lieu de recevoir ces leçons sous forme d'enseignement, il les recevait sous forme de douleur. Ce matin encore, si le jeune homme eût déchiffré entièrement ce cœur du chel d'une famille si atteinte, il fût demeuré effrayé de constater que les mots j)ur lesquels ce père au désespoir avait fait l'éloge de sa lemme étaient un sublime mensonge, pour la défendre contre les sévérités de son fils. Joseph Monneron, qui n'avait jamais jugé son Anna, quand il s'agissait de lui, venait de la juger à propos de sa fille, et de comprendre, aussi clairement que Jean, combien ce silence de Julie accusait sa mère. Cette impression, qu'il ne devait jamais dire, ni même s'avouer, était le symbole exact du travail qui allait s'accomplir en lui. Tant qu'il avait été seul en question, les démentis infligés par la vie à ses idées n'avaient pas compté. C'était la vie qui avait tort, et il l'avait bravée, en homme de Plutarque, à l'antique, au lieu de redresser sa pensée d'après elle. H avait pu, par exemple, lui, le passionné d'égalité, vérifier par sa propre expérience le mensonge de cette formule, la plus séduisante de son programme idéal : tt Toutes les carrières ouvertes à tous. » A cinquante ans passés, le professeur de lycée sans fortune, et qui n'avait pas même pu devenir docteur,
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gagnait juste de quoi joindre les deux bouts avec ses charges et il pliait sous le poids des répétitions supplémentaires sans avoir jamais eu un contre pour respirer et se laisser vivre. Qu'est-ce que cela prouvait? Qu'il devait tendre son âme et peiner jusqu'à la fin, en bon citoyen, voilà tout. Il n'en concluait pas que la formule était fausse. — 11 voyait autour de lui des collègues, qu'il avait connus bonapartistes fougueux avant 70, conservateurs décidés sous le Maréchal, opportunistes ardents sous Gambetta, socialistes magnanimes aujourd'hui, et patrons d'universités populaires, obtenir de hautes sinécures grassement rétribuées, se prélasser dans des rectorats, passer à leur cou des cravates de commandeurs, figurer dans le haut monde officiel, tandis qu'il continuait, lui, l'ouvrier delà première heure, à s'échiner sur des copies d'élèves, avec un bout de ruban rouge à sa boutonnière, octroyé par la charité de Barantin ! Cette expérience le laissait parfaitement convaincu que le régime démocratique a cet incontestable avantage que l'on arrive par son seul mérite. — Des politiciens brouillons bouleversaient les programmes de l'enseignement secondaire. D'année en année, lui, le fervent des lettres latines et grecques, il voyait le niveau des études baisser et s'avilir la jeune intelligence française. Il n'en concluait pas que le nombre ne crée ni ne reconnaît la compétence, et que faire gouverner un pays par les élus du sufl^ragc universel, autant dire par une majorité de charlatans issue d'une majorité d'ignorants, c'est
le dégrader !... Et ainsi du reste. Et voici que le crime d'Antoine et la faute de Julie venaient soudain de lui montrer, à côté de son propre malheur, celui de ses enfants. La phrase naïve qu'il avait prononcée, en apprenant à son fils Jean la première dénonciation de M. Berthier contre Antoine : « J'étais si fier de ma nombreuse famille!... » correspondait à des choses bien profondes dans son pauvre cœur. Obligé, par l'évidence, déconsidérer son propre sort comme trop peu conforme aux attentes de sa jeunesse, il avait reporté tout son espoir de bonheur sur sa fille et sur ses fils. Il les avait vus, par avance, établis dans des positions sûres, participante l'activité d'une France déplus en plus façonnée d après les » immortels principes » . Par une de ces étonnantes illusions d'optique comme en produitle fanatisme idéologique, après avoir éprouvé par lui-même combien une carrière emprisonnée dans les cadres administratifs comporte de déboires, il construisait, pour celte fille et ces fils, des romans de fonctionnaires heureux. Le réveil avait été terrible. L'éclat de cette colère ne devait pas, ne pouvait pas durer. Ce père insensé, mais si magnanime, aimait trop véritablement les siens pour que, le premier moment d'indignation une fois passé, un plaidoyer en faveur des deux enfants coupables ne sortît pas de cette tendresse. Quel plaidoyer, sinon celui que Jean avait essayé? Devant des actions que le sens iMotal ne saurait justifier sans se nier lui-même, à quels motifs d'indulgence faire appel? Aux cir-
constances, au milieu, aux erreurs de l'éducation... Mais ces circonstances, c'étaient celles mêmes où Joseph Monneron avait fondé sa famille, ce milieu, c'était l'atmosphère des croyances où il respirait, cette éducation, c'était la mise en œuvre des postulats sur lesquels toute sa foi reposait. . . Si modéré que Jean eût été dans l'expression de sa pensée, il en avait trop dit pour que le professeur atliée et révolutionnaire n'eût pas démêlé nettement dans l'esprit du jeune homme une condamnation, non pas de son caractère, mais de ses plus intimes certitudes. La seule atténuation des hontes de son fils et de sa fille était dans l'erreur des doctrines où il avait toujours voulu voir la révélation d'une humanité nouvelle... Tout de suite, à peine Jean sorti de la chambre, ce dilemme s'était imposé à 1 esprit du père; et tout de suite aussi, il s'était rebellé contre des hypothèses au fond desquelles il discernait vaguement cette affirmation qu'il avait manqué sa vie, non seulement pour lui-même, mais pour les siens, qu'il n'avait pas créé une famille, et plus au fond encore, qu'ayant toujours agi dans les données de la France moderne, cette France s'était trompée en lui. Déjà il s'acharnait à se démontrer qu il n y avait pas une nécessité de conséquence entre les faux et les vols commis par son fils aîné, ou la déchéance de sa fille, d'une part, et, d'autre part, les théories d'après lesquelles il les avait élevés :
— « Ah ! " se disait-il, « que ce sont bien là les idées de ce Ferrand! Je les ai reconnues. 11 les a
données à mon pauvre Jean, et le malheur veut que les faits semblent les justifier... Des déplantés? Des déracinés? Qu'est-ce que ces mots signifient? C'est la contre-révolution et son éternel travail, sous une nouvelle forme. Y a-t-il moins de crimes à la campagne, parmi les paysans qui ji'out jamais quitté leur sol?... Un garçon de vingtcinq ans devient amoureux d'une gueuse, et il vole. Une fille naïve écoute un scélérat. Elle se laisse tromper. Et après?... Mais il s'agit de nier le Progrès, de célébrer la Coutume. Tout leur est prétexte... L'absence de milieu? Qu'est-ce que cela signifie encore? Que l'on voudrait rétablir les préjugés, reconstituer des castes, arrêter la grande poussée d'en bas... L'absence de religion? Il a eu de la religion, ce brigand de Rumesnil. Son milieu à lui est bien établi. Il n'est pas un produit de notre démocratie. Et c'est de la boue... Non. Ils ont eu, tous deux, ce qu'ils pouvaient avoir pour devenir, elle, une bonne et brave femme, lui, un bon et brave homme, elle comme sa mère, lui comme moi... Ils n'en sont que plus criminels et ils le sont sans excuses, et seuls... »
Tel était le raisonnement que le père malheureux se faisait, accoudé sur sa table de travail, entre ses livres délaissés et les devoirs de ses élèves, vierges d'antiotalion. Ainsi rédigé et avec cette rigueur, il le considéiait, et il n'avait pas tort, comme logiquement irréfutable. En même temps la secrète pitié qu'il commençait d'éprouver pour ses enfants lui en faisait sentir le so-
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phisme. Il est bien exact qu'il n'y a pas de nécessité de conséquence entre certaM.es doctrines et certains actes. La preuve en était Uumesnil, — quoique le jeune noble fût bien, lui aussi, un produit de l'Erreur Française, d'un état social où les privilèges de la naissance, n'étant plus doublés de droits et de devoirs correspondants, deviennent des instruments de corruption. — Il n'est pas moins exact que certaines doctrines augmentent et que d'autres diminuent la probabilité de certains actes. Il en est d'elles comme de ces mesures d'hygiène qui ne préservent pas nécessairement de la maladie ; elles représentent pourtant une défense que l'on ne saurait négliger. La Science des mœurs, cet ensemble d observations et d'inductions qui constituent la Physique Sociale, ne semble pas, jusqu'ici, capable de conclusions absolues. Elle se résume en des indications empiriques et très modestes, mais qui acquièrent une valeur singulière quand on se trouve devant un cas précis. Pour continuer une comparaison de l'ordre le plus humble, quel père, durant une épidémie de fièvre typhoïde, se pardonnerait, n'ayant pas surveillé l'eau bue par ses enfants, d'en voir un mourir de la contagion? L'enfant eût bien pu être frappé avec la surveillance. Du moins, le père eût fait ce qu'il pouvait et devait. Il en va de même dans l'ordre des choses morales, quand nous nous heurtons à des uiallieuis qui avaient la chance d'être évités par quekjucs précautions. Nous nous démontrons bien que
même ces précautions n'eussent pas été un remède d'une efficacité indiscutable. Il nous suffit de concevoir cette efficacité comme possible, pour que notre conscience nous reproche de n'y avoir pas eu recours. C'était cet obscur remords que la parole de son fils Jean avait éveillé dans l'âme de Joseph Monneron. Les démonstrations les mieux établies pouvaient d'autant moms en avoir raison que le cœur du brave homme conspirait avec ce remords : à reporter sur lui-même une part de responsabilité, il diminuait celle de ces deux misérables êtres, né^ de son sang, et si tôt, si lamentablement abîmés dans l'irréparable. Il ne pouvait se permettre de les plaindre qu'en se condamnant. Ce malaise de conscience demeurait certes bien vague, et l'orgueil de la logique devait continuer à s'y opposer jusqu'au bout. Il était né cependant et il devait nécessairement aboutir à un retour passionné d indulgence pour le fils voleur et la fille-mère.
Ce retour, que Jean n'avaitpas espérésiprompt, avait déjà commencé quand, à midi, le professeur se fut assis à la table du déjeuner, autour de laquelle, au lieu des quatre enfants qui s'y pressaient la semaine [)récédente, il n'y avait plus que lui, sa femme et un fils dont il craignait d'être séparé sur des points si intimes! Quel repas, pris en vingt minutes, presque sans une parole, sous le regard effronté d'une bonne engagée deux mois auparavant dans un bureau de placement et qui avait trop écouté aux portes depuis la veille pour ne pas
soupçonner la Térité ! Chez Mme Monneron, les domestfques ne duraient guère. D'habitude, le maître du logis, fidèle au principe optimiste de « prendre les choses par le bon côté » , s'accommodait des nouveaux visages qui se succédaient dans son service avec une philosophie qui lui manqua ce matin-ci. Il trouva à cette Pauline, grande et forte créature édentée, une mine de maison centrale, et il frissonna d horreur à l'idée que cette gourgandine avait pu être la complice du roman criminel de Julie. En même temps, l'irritation dont il sentait sa femme possédée à son endroit, redoublait sa tristesse. Il y voyait une preuve trop indiscutable de cette partialité envers Antoine qui avait été un des éléments de la perte du frère et de la sœur. L'un avait été trop et mal aimé par cette mère impulsive, l'autre trop peu. Enfin la seule présence de Jean évoquait trop vivement, après leur entretien, le souvenir de Ferrand, de l'ancien camarade, toujours détesté depuis tant d'années, jamais comme aujourd'hui. Cette vision du philosophe catholique endoctrinant son fils, essayant de le lui voler, — il traduisait ainsi cette œuvre de propagande par l'exemple, inintelligible à ses préjugés, — fut si odieuse à cet homme aux abois qu'il en aurait crié de douleur.
— » Il faut que je lui rende ces cinq mille francs cet après-midi même, » se disait-il en se levant de table. « Je ne veux pas lui devoir cet argent... Et j entends aussi lui faire sentir ce que je pense de
soFi abus de confiance, lui qui a toujours prétendu ne pas se servir de sa chaire pour faire de prosélvtisrae... »
Ce désir, ce besoin plutôt d'être quitte envers cet antagoniste spirituel le dominait si fortenaent qu'il fit une action, pour lui extraordinaire. — Il eût compté les fois où il se l'était permise depuis trente années de service universitaire. — Il sortit, en laissant chez le concierge un mot d'excuse pour un élève qui devait venir àdeuxheures, prendre une répétition. Il voulait exécuter sans retard un projet, ébauché dans sa tête, aussitôt qu'ayant su par M. Berthier le vol des cinq mille francs et leur restitution par Antoine, il avait soupçonné celui-ci d'un emprunt ou d'une autre indélicatesse. Toutes ses économies se réduisaient, on ne l'a pas oublié, à une assez grosse assurance sur la vie, destinée à sa veuve, en cas de décès. 11 avait décidé de contracter un prêt sur sa police. Il n'y avait pas une demi-heure qu'il s'était levé de table et il était dans les bureaux de la Compagnie, situés place du Théâtre-Français. Il en sortit pour remonter en voiture et se faire conduire en grande hâte jusqu'à Passy, rue Gortambert. Il se rendait chez Barantin. Voici pourquoi : remployé préposé à ces sortes de transactions venait de lui déclarer que les formalités dun pareil emprunt exigeaient deux jours. Joseph Monneron avait donné les ordres en conséquence. Et puis il lui était si pénible d'attendre ces quarante-huit heures qu il allait prier son coreli-
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gionnaire politique de lui avancer les cinq mille francs. Mais, détail qui prouvait combien il avait fait du chemin, rien que dans ces deux heures, sur la voie du pardon, il avait Gxé à quinze mille francs et non à cinq, dans sa demande à sa Compagnie, le chiffre de l'emprunt qu'il voulait faire sur sa police. L'emploi de ce surplus ne s'accordait guère au sévère programme de « vache enragée " , si rudement énoncé quelques instants auparavant. Il pensait déjà à aider son fils aîné à se relever. Dans cette visite à l'ancien membre du cabinet. Bouteiller, il ne voulait pas seulement demander que le député influent lui prêtât de quoi s'acquitter envers Ferrand, le jour même. Il entendait le prier de faire une démarche pour obtenir à Antoine une concession dans quelque colonie. Les dix mille francs devaient servir, dans sa pensée, aux premiers frais d'établissement de lamant d'Angèled'Azay, réhabilité, — ille voyaitainsi! — par l'acceptation de l'exil et du travail.
L'intègre Barantin n'était pas chez lui. Il était parti la veille pour aller prononcer en province un de ces discours à fortes métaphores, où son copain de l'École Normale avait coutume d'admirer l'énergie de a convictions si hautes, défendues avec tant de désintéressement » ! L'élégancft du vestibule du petit hôtel, tendu de tapisseries et garni de tableaux, avec sa cage d'escalier en bois, montant parmi les verdures, était là pour l'attester. Joseph Monneron avait visité souvent cette coquette retraite du politicien doctrinaire et vé-
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reux, depuis que le Liaducteur de Kant, le prophète de la Solidarité, l'ami des déshérités, s'y était installé entre deux ministères. Avant celte visite-ci, jamais il n'clait venu à la pensée de l'utopiste de vraiment regarder le décor que le député de la Seine devait à « sa magnanime sollicitude pour toutes les causes généreuses » , disaient les journaux de son parti. — Le mot généreux n'a-t-il pas deux sens? — Fallait-il que les révélations de ces derniers jours et les réflexions qui les avaient suivies eussent ébranlé Joseph Monneron, malgré tout, dans ses naïvetés profondes! Pour la première fois, ce luxe impudent du démagogue arriviste, qu'il avait connu pauvre petit professeur comme lui-même, froissa en lui une corde cachée. Ce fut au point qu'il repoussa le papier à lettres et l'enveloppe qu'un valetde chambre au mufleimpudent lui avait apportés sur sa demande. Il se contenta de déposer une carte sans y rien écrire, et il se retrouva dans son fiacre. Il consulta sa montre et vit qu'il était à peine une heure et demie. Il avait le temps de rentrer pour sa répétition. Il donna donc son adresse au cocher, qui se mit en route pour gagner ce lointain quartier des Feuillantines à travers des rues auxquelles Monneron ne prit pas garde d'abord, absorbé dans son ennui de ne pouvoir s'acquitter avec Ferrand avant deux ou trois jours... Pourquoi, à un certain moment, cette distraction se transforma-t-elle en un examen attentif du chemin suivi par la voiture qui, après avoir descendu l'avenue du Trocadéro et
franchi la Seine au pont de l'Aima, se préparait maintenant à traverser la place des Invalides?... Pourquoi le cœur du père, tout à l'heure si implacable, commença-il de battre plus fort à chaque tour de roue?... Pourquoi ses traits exprimaientils l'émotion poignante d'un homme déchiré entre deux volontés contradictoires?... Alors que le temps lui était mesuré, s'il voulait être rue Claude- Bernard assez tôt pour recevoir encore son élève, pourquoi arrêta-t-il soudain le fiacre à l'angle de 1 Esplanade et de la rue Saint-Dominique et se mit-il à suivre à pied une direction qui n'était pas celle de sa maison, ralentissant et hâtant le pas tour à tour, s'arrêtant sur un banc et se reprenant à marcher?... Ah! noble et large cœur, d'une humanité si simple, si vraie, si sensible, aussitôt que loi gueil de l'esprit ne 1 égarait pas! La pensée que son enfant était étendue sur un lit de douleur, blessée, misérable, dans une des maisons du pâté que domme le dôme doré des Invalides, s'était emparée du [)ôre en détresse, lorsque l'antique hôtel construit par Mansart avait profilé ses lignes dans le cadre formé par la vitre de la voiture, et du coup cette image avait tout emporté : l'indignation de l'honnête honmie contre un si coupable mensonge, la révolte du bourgeois régulier contre la honte d'une séduc lion, la rancune du sectaire contre le démenti "lonne à ses principes d'éducation, tout enbn, tout, excepté la tendresse [)assionnée pour celle dont il avait salué la venue au monde avec tant
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d'amour, son unique fille. Et il courait vers elle maintenant... C'était l'excès de son émotion qui par instants l'immobilisait, tant il redoutait et désirait cette entrevue, la première depuis qu'il connaissait la faute de sa Julie. Enfin il avait traversé la rue de Babylone... Encore un effort... Il arrivait au coin de la rue Oudinot... Une question à un passant, et il sonnait à la porte de la maison religieuse où le docteur Graux avait fait transporter la blessée... Le temps de décliner sa qualité, et une des sœurs l'introduisait dans la chambre où la jeune fille le regarda entrer, plus paie que les rideaux blancs qui faisaient un fond clair à sa blanche figure vidée de sang, toute dévorée par ses yeux qui semblaient si grands. Il avait à peine passé la porte qu'elle savait qu'il savait tout et qu'il lui pardonnait :
— « Ma fille!... » lui disait-il, en gémissant, a ma fille!... " Et, la forçant de remettre ses bras sous les couvertures, comme à l'époque où, toute petite, il lui arrivait de venir la border, le soir : « Ne parle pas, ne sois pas émue... Ne te trouble pas... Je suis venu parce que je ne pouvais pas rester sans te voir, parce que je voulais te dire que tu dois vivre, que je l'exige, que tu dois t'appuyer sur moi, être bien sûre que je ne te manquerai jamais, jamais... Ne me raconte rien. Tu n'as plus rien à m'apprendre... Tu as tout expié.. Je lis ta misère sur ton pauvre visage. Aie confiance en ton père. Pourquoi ne l'as-tu pas eue toujours?... Mais je ne suis pas
v^enu te faire des reproches. Je suis venu pour que tu voies toi-même que tout est effacé, que j ^ t'aime comme auparavant... » Et il continuait, prodiguant à son enfant déchue, dans cette chambre de douleur, toutes les phrases qu'il n'avait pas su lui dire, malgré tant d'affection, quand il eût encore pu la sauver. C'est qu'alors, et durant de si longues années, les conceptions systématiques du théoricien avait dominé sans cesse ses rapports avec ses enfants, au lieu qu'au chevet de ce lit d'hôpital, il se retrouvait l'homme du peuple qu'il était resté dans le meilleur de luimême, avec une sensibilité franche et primitive, jaillissante et pleiiie. Il n'eût jamais quitté Quintenas, le village natal, la blouse bleue et les gros sabots, qu'il n'eût pas couru avec d'autres sentiments auprès de sa fille, malade à l'hospice d'Annonay, la ville la plus voisine. Tandis qu'il parlait, des larmes coulaient sur les joues minces de Julie, lentes et longues, — larmes de suprême détente et de gratitude, d'adoucissement et de consolation, jusqu'à un instant où il lui dit : « Ta mère ne sait rien encore, ne t'en tourmente pas. Je me charge de tout lui apprendre. Sois sûre qu'elle pensera, qu'elle sentira comme moi... Elle t'emmènera, quand il sera temps... Tu n'iras plus à Sèvres, voilà tout. Tu resteras chez rous. toujours, en donnant quelques leçons. Nous prer drons l'enfant à la maison quand il commencern de grandir, en le présentant comme celui d'un de nos parents de province. Personne ne saura la
vérité que ta mère, ton frère Jean et moi... Et nous ne nous quitterons plus jamais... »
A mesure qu'il parlait, il la vit, avec stupeur, éclater en un sanglot presque convulsil, comme si le tableau de paix familiale qu'il évoquait devant elle lui faisait trop de mal, et elle répondait :
— " Non, c'est impossible, papa, c'est impossible. Je ne peux pas rester avec toi, dans ton intérieur. Je dois te quitter, vivre seule, m'en aller de France, n'y plus rentrer, disparaître... »
— u Tu vois que tu manques de nouveau de confiance en moi, » dit le père. « Pourquoi dois-tu me quitter et vivre seule?... »
— « Parce qu'une fille-mère est une honte pour une famille, » reprit-elle sombrement, « et que je ne veux pas imposer cette honte à quelqu'un qui a été si bon, si dévoué pour moi... Oui, » insistat-elle. « Je pense à Jean, en ce moment, et à ce qui arriverait, si j'étais là, quand il se mariera... Ou il tairait ma faute à sa femme, ou il la lui dirait. Je le connais, il ne supporterait pas ce mensonge, et moi je ne supporterais pas qu'elle me regardât d'un certain regard. Non, mon père, je dois disparaître, aussitôt guérie... •
— Il Mais Jean n'est pas marié!... » répondit le père.
— " Il le sera bientôt, » repartit-elle.
— « Qui te fait dire cela? » demanda-t-il, surpris par le ton affirmatif avec lequel elle s'exprimait, «» est-ce que tu as reçu ses contidences?.-- «
— «Je sais qu'il aime quelqu'un, » reprit-elle.
— a Et qui ? » interrogea le père.
— « Hri;;itte Ferrand, » répondit Julie, après une hésitation.
— <i Brigitte Ferrand?... » répéta Joseph Monneron. L'accent dont il avait prononcé le nom de la fille de son ancien camarade trahissait un saisissement si fort que Julie n'ajouta pas un mot. Le père se taisait aussi. De toutes les déchirures qui venaient de lacérer le voile d'illusions où il s'enveloppait depuis des années, celui-ci était peut-être le plus inattendu, et, par certains points, le plus douloureux. Et il contemplait mentalement ce dernier lambeau avec cette espèce d épouvante qu'un de ses chers anciens, le passionné et tendre Virgile, a ramassée dans un de ces rejets dont il aimait à souligner la beauté devant ses rhétoriciens émerveillés. C'est le vers des Géorgiques , où Orphée se retourne pour voir Eurydice :
Immemor, heu ! victusque anitni reapexit. Ibî omn!s Effusus labor...
Qu'elle eût été à sa place à cette minute, cette citation, si le chef de famille qui voyait, lui aussi, « le cœur vaincu... tout son effort perdu, répandu, jonchant le sol, » avait eu encore la force d'emprunter, comme d'habitude, au génie antique la formule de ses sentiments ! Il avait pu, tout à l'heure, et lorsque Jean lui avait énoncé des idées visiblement prises à l'auteur de la Science et
la Tradition, espérer que ce n'était là qu'une influence passagère. Un mariage avec la fille de cet homme, c'était toute l'intelligence de son fils aliénée de la sienne pour toujours, son fils passé au camp ennemi, définitivement, irréparablement! En même temps, il se rappela leur conversation de ce matin, la soulfrance empreinte sur le visage du jeune homme, quand lui-même s'était livré à cette violente sortie contre son ancien camarade d'école. Et Jean ne l'avait pas arrêté? Il n'avait pas saisi cette occasion de dire son secret? Il n'avait pas eu plus d'ouverture de cœur pour son père que n'en avaient eu Antoine et Julie, — moins encore? Ceux-ci avaient eu, pour se taire, ce motif qu'ils étaient dans le mal. Devant cette méfiance de l'entant de son esprit, de celui qu'il préférait dans le plus intime de lui-même, cet homme, si sensible sous son masque d'idéologue, eut le cœur de nouveau percé, et, se laissant aller à penser tout haut, il demanda : « Mais pourquoi ne m'en a-t-il jamais parlé ? Ce matin encore, le nom de Ferrand a été prononcé entre nous, à propos d'une dette contractée pour ton frère... Gomment ne m'a-t-il rien dit? Es-tu vraiment sûre qu'il aime cette jeune fille, ou le crois-tu seulement ?,.. »
— • J'en suis sûre, » ré|)ondit Julie, qui ajouta, suppliante : « Ne lui dis jamais que je t'ai appris ce qu'il te cachait. . . Tâclie qu'il te le dise. Et moi, tu vois bien, s'il fait ce mariage, que je ne peux pus cire là... SilesEerrand soupçonnaient la vérité,
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eux, des gens si sévères, jamais ils ne consentiraient. Il faut que je disparaisse... // y en aura au moins un d'heureux ! »
Elle n'eut pas plus tôt jeté ce cri qu'elle en sentit la cruauté, et elle prit la main de Joseph Monneron avec un regard qui l'excusait de la phrase qu'elle avait osé dire. Elle ne l'avait pas moins dite, et quand la garde-malade, qui s'était éloignée pour laisser toute liberté à leur entretien, revint les avertir que le temps accordé à chaque visite, d'après l'indication du médecin, était écoulé, ce fut ce mot que le père emporta, comme une pointe fichée et brisée dans son cœur : (i 11 y en aura au moins un d'heureux ! >» Avoir travaillé, comme il l'avait fait, plus de quarante ans de sa vie, depuis sa lointaine entrée au collège de Tournon jusqu'à maintenant; s'être refusé, comme il l'avait si naïvement proclamé, tous les plaisirs, jusqu'aux plus modestes, jeune, par ferveur d'étude, plus avancé dans la vie, par dévouement pour les siens; avoir toujours suivi l'inspiration de sa raison dans les actions importantes ou petites de sa vie; s'être associé, sans calcul, au mouvement de son pays et de son époque qui vous a semblé le plus juste ; avoir établi ainsi sa famille dans des conditions d'absolue sincérité, — et entendre un des membres de cette famille dénoncer la baïKjueroute de cette longue carrière, d une seule petite phrase, dont ont sent soi-même la vérité au point de ne pas même la relever, — quelle misère ! En se retrou-
A9>i L'ÉTAPE
vaut sur le trottoir de la rue Oudinot, seul avec sa pensée, Joseph Monneron tomba dans une mélancolie plus profonde encore que celle où l'entretien avec Jean Tavait plongé. « Au moins un d'heureux !... " il se redisait cette parole contre laquelle il ne pouvait protester qu'en essayant de réparer ce qu'il pouvait réparer. S'il en était ainsi, — et il en était ainsi, — qu'avait-il à faire pour que les dé-iastres intimes résumés dans ce soupir, échappé à Julie, fussent compensés dans la mesure où il dépendait de lui, en admettant qu'il en fût responsable àquelque degré?... Au sujetd'Antoine, sa résolution était prise : dès le lendemain, il retournerait rue Gortambert. C'était bien le moins que Barantin, auquel il n'avait jamais rien demandé durant tant d'années d'une fidélité si constante, lui obtînt pour son fils aîné la concession, soit au Tonkin, soit à Madagascar, dont le projet était devenu définitif maintenant. Les dix mille francs de capital qu'il mettrait à la disposition du jeune homme achèveraient de l'acquitter vis-;\-vis de ce fils. Antoine pouvait encore être heureux, s'il le voulait... — Au sujet de sa fille, le père n'était pas moins ferme dans sa décision de la garder auprès de lui, toujours. Elle ne devait |)lus penser à se marier, mais seulement à racheter sa faute par le dévouement de sa maternité. Elle le comprendrait à la réflexion, et que le seul endroit de protection digne où elle put élever son enfant, était le foyer paternel. Elle ne serait jamais heureuse, mais elle ne
serait plus si malheureuse!... — Il restait Jean, car la révolution eu train de s'accomplir dans les sentiments du père irrité n'allait pas jusqu'à lui faire concevoir l'idée d'un total changement d'éducation pour le petit Gaspard. Il restait. Jean... « H y en aurait au moins un d'heureux !... » C'était à propos de lui que Julie s'était exprimée de la sorte. Si elle avait eu raison, il ne s'agissait plus pour lui, comme pour les deux autres, de réparer une vie déjà ruinée. Il s'agissait d'instaurer un vrai, un jeune bonheur... A quel prix ? i^e père de famille qui venait de découvrir dans son cœur des sources si chaudes, si riches de tendresse et d'indulgence pour Antoine, même après ses escroqueries, pour Julie, même après sa séduction, s'étonnait de se sentir soudain tendu de nouveau jusqu'à la sécheresse, à l'endroit de l'avenir de son fils le plus aimé. La révélation de Julie sur l'amour supposé de son frère se traduisait par une évocation, — la seconde depuis quelques heures — de ce Victor Ferrand qui lui représentait tout ce qu'il combattait avec passion depuis que son intelligence s'était éveillée à la liberté. Le souvenir de cet adversaire de ses plub ardentes convictions lui était si douloureux, qu'il s'efforça de le chasser : « Julie se prétend sûre que Jean aime cette jeune fille, " se disait-il, « qu'en sait-elle vraiment? » Il se trouvait, au moment où il se formulait celte question, à l'extrémité de la rue de Babylone et au square du Bon-Marché. Il traversa cet étroit jardin, et commençait de