ÉTAPE
g'engager dans le lacis des rues qui le conduisaient au Luxembourg et de là chez lui. Tout d un coup, tournant le dos à la direcliou de sa propre demeure, il se mit à marcher hâtivement du côté de la place Saint-Sulpice et de la rue de Tournon, et voici le monologue intérieur qui se prononçait en lui :
— « Jean aimer la fille de Ferrand? » se répétait-il. « Qu'en sait Julie? Elle peut se tromper. A moins que... Oui. S'il y avait là un complot?... Que Jean soit influencé par Ferrand, c'est certain. Je l'ai trop senti tout à l'heure. Cela ressemblerait pourtant bien aux procédés chers aux jésuites que cet endoctrinement au moyen d'une femme. (On ne s'intoxique pas impunément, des années durant, de pamphlets calomnieux. Le professeur radical avait tant lu d'articles dénonçant les sourdes menées de l'Église qu'il en était arrivé à croire sans hésiter aux pires machiavélismes quand il s'agissait d'un clérical, fût-ce d'un universitaire comme lui.) Ils recrutent leurs victimes comme ils peuvent. Ferrand aura vu un jeune homme de talent. Il l'aura attiré chez lui avec d'autant plus de plaisir qu il était le fils d'un libre-penseur déclaré. 11 aura remarqué que Jean s'intéressait à sa fille et il se sera servi de cet a})pât pour le gagner... Mais est-ce possible?... Et pourquoi non?... Quant à un mariage, c'est autre chose. Un mariage? Ferrand ne peut pas en vouloir. Il sait que Jean n'a aucune fortune. Ces gens-là sont trop intéressés. S'ils ne l'étaient pas,
ils seraient avec nous. Et puis, il faudrait que Jean se Fit catholique. Il est libre... Lui catholique! Lui! Cet amas de grossières superstitions admis par cette belle intelligence que j'ai vue grandir, que j'ai formée! Est-ce possible?... Ce qui est possible, ce qui est probable, c'est que cette petite aura été coquette avec lui, qu'il se sera laissé prendre à ce jeu et que l'autre en aura profité... Elle est donc bien séduisante? Gomment est-elle?... J'ai dû la rencontrer avec son père. Je ne me la rappelle pas... Pauvre Jean, si droit, si simple, si vrai, pourvu que cette fille et ce père ne se soient pas joué de sa candeur ! Pour la bonne cause tout leur est permis : A. M. D. G... Il lui a pourtant prêté ces cinq mille francs. Qu'est-ce que cela lui coûtait ? Il est riche, et il était bien sûr que cet argent lui serait rendu... Ah! que j'aurais voulu le rendre aujourd'hui ! J'aurais eu un prétexte po ir aller chez lui... Si j'y allais? Ne l'ai-je pas, ce prétexte? Mon fils lui a emprunté une grosse somme. Je l'ai appris. Je suis le père. Je viens l'en remercier. C'est une démarche plus que permise, obligatoire... L'en remercier? Ou le lui reprocher... Car une demande comme celle-là exige que l'on avertisse le chef de la famille, surtout entre collègues. C'est mon droit de parler à Ferrand très net làdessus et de me plaindre, courtoisement, mais fermement, d'autant plus que je peux lui annoncer que la dette sera réglée dans trois jours... Ce délai même, dont je lui dirai la raison, en lui
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rappelant, il la savait pourtant, ma pauvreté, lui fera sentir qu'il ne devait pas avancer une somme pareille à un jeune homme sans capital... Oui, j'irai, et tout de suite. »
Dans le tumulte de cette méditation passablement incohérente, comme on voit, le promeneur avait soudain exécuté cette volte-face qui, en un quart d'heure, le conduisit à la porte du père de Brigitte. Qu'il se rappelât l'adresse précise de Victor Ferrand, alors que les deux professeurs échangeaient simplement une carte au jour de l'an, c'était une preuve de plus de l'attention qu'il prêtait, presque malgré lui, aux moindres gestes de son ancien camarade d'École Normale. L'aspect de la vieille demeure parlementaire, dont son fils avait toujours tant aimé la sévérité surannée, acheva d irriter Joseph Monneron. Quel était le sens exact de la démarche qu'il accomplissait en ce moment? Lui-même n'aurait pas su le dire. Cette incertitude se résolvait dans un état d'hostilité presque violente contre l'hôte de ce silencieux logis, en même temps que le besoin d avoir avec lui une explication décisive au sujet de Jean grandissait à chaque marche gravie du monumental escalier de pierre. L'idée que son fils les avait montés et descendus, ces degrés, d'innombrables fois, à son insu, — avecquels sentiments? — l'agitait d une fièvre. 11 ne s était j)as arrêté à la loge du portier, de peur de se heurter à une consigne. Quand le domestique qui vint à son coup de sonnette lui eut répondu que M. Fer-
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rand n'était pas à la maison, il insista, en priant que l'on fît passer sa carte. Son désappointement devant une seconde dénégation fut si visible que cet homme lui offrit d'aller s'enquérir quand son maître rentrerait :
— <i Mademoiselle le saura probablement, » dit-il.
— " Mademoiselle est là? " fit Joseph Monneron. " Voulez-vous lui demander si elle peut me recevoir une minute? »
11 avait parlé dans un mouvement d'impulsion irréfléchi, qui se changea en une véritable souffrance de timidité lorsqu'il fut introduit, quelques instants plus tard, dans le cabinet de travail du philosophe, où le portrait d'Arnaud d'Andilly suspendu au mur, entre deux corps de bibliothèque, ennoblissait toujours la ])ièce de sa méditative gravité, et les hautes fenêtres l'emplissaient toujours de leur belle lumière paisible. Dans ce décor de vieilles boiseries et de vieilles reliures, où le vaste bureau chargé de papiers attestait l'assiduité du philosophe, la grâce jeune de Brigitte Ferrand devait saisir le pauvre tâcheron d'enseignement, qui était aussi le père de Julie, d'une impression presque poignante. Le contraste était trop fort entre sa destinée de fonctionnaire improvisé, si précaire, si harcelé de soucis matériels, et le tranquille loisir intellectuel qu'avait assuré à son collègue le long passé bourgeois de son opulente famille ! Trop cruelle aussi l'antithèse entre la fille séduite parce qu'elle avait été mal élevée,
mal surveillée, mal entourée, que le professeur pauvre venait de quitter sur son lit de douleur, et la pure, la fine créature, si préservée, si comblée, qui le recevait, toute frémissante, ses prunelles bleues remplies d'une si touchante émotion, ses joues empourprées d'une rougeui qu'accentuait l'éclat de ses beaux cheveux blonds! Brigitte s'était levée d'une table mobile où une machine à écrire montrait ses touches de minuscule piano. Une feuille y était encore engagée. Un manuscrit, placé à côté, révélait l'occupation d'humble et dévouée collaboratrice à laquelle la charmante enfant s'assujétissait, avec la ferveur admirative que lui donnait la contemplation de la pensée du Bonald moderne dont elle portait le nom, dont elle avait hérité l'âme et les convictions bienfaisantes. La visite du père de Jean, du jeune homme qu'elle aimait et par qui elle se savait aimée, l'avait saisie à un tel point que la voix lui manquait presque pour répondre à la question du visiteur aussi ému qu'elle.
— « Je me suis permis d'insister, mademoiselle, n disait celui-ci, " parce que je tiens absolument à voir monsieur votre père aujourd'hui... J'ai pensé que vous sauriez peut-être à quelle heure j'aurais le plus de chances de le rencontrer... »
— « Mais tout de suite, » fit Brigitte. «Il est sorti après le déjeuner pour aller jusque chez ma sœur, rue Notre-Dame-des-Ghamps. Je m'étonne même qu'il ne soit pas encore rentré. •
BRIGITTE FERRAMD *0!V
Il V eut un silence entre eux. Ignorante des événements tragiques qui s'étaient passés dans la famille Monneron depuis ces huit jours, Brigitte avait tout de suite rapporté cette visite du père de Jean à l'entretien solennel que son père, à elle, avait eu avec le jeune homme, précisément l'autre jeudi : Jean avait parlé à M. Monneron. Celui-ci apportait la réponse définitive qui devait fixer à jamais son bonheur ou son malheur, et, pour son esprit si profondément, si passionnément religieux, quelque chose de plus encore. Elle était trop croyante pour ne pas espérer que cette réponse serait favorable, ayant tant prié. On se rappelle le naïf soupir où s'était épanchée sa foi : « C'est comme si j'avais reçu une promesse ! ... » Mais elle était aussi trop éprise pour ne pas craindre cette éternelle menace du sort que les amoureux de tous les temps ont toujours sentie peser sur leur tendresse. Et maintenant elle la voyait devant elle, cette menace, dans la physionomie de cet homme qui la regardait avec des yeux où elle discernait un trouble trop profond pour n'en pas rester déconcertée. Cette comparaison de sa propre destinée avec celle de Victor Ferrand, de son enfant et de Brigitte, était trop amère à Joseph Monneron. Le sentiment d'hostilité avec lequel il était venu en était encore accru. Et cependant, pouvait-il demeurer insensible au charme émané de cette délicate fleur, de cette vierge au front éclairé de pensées? Il y a chez les hommes dont la jeunesse fut très
chaste et qui ont beaucoup respecté les femmes, un sens exquis de la jeune fille, de sa grâce et de sa poésie. Comment celui-ci n'eùt-il pas été remué jusqu'à l'âme par l'idée que cet adorable visage était celui dont s'enchantait le premier amour de son fils? Ce mélange d'aversion et d'attendrissement frémissait dans l'accent qu'il eut pour dire une phrase bien banale. Mais dans les situations comme celle où se trouvaient ces deux êtres visà-vis l'un de l'autre, même les formules convenues de politesse se chargent, par la seule situation, de sympathie ou d'antipathie :
— « Si vous le permettez alors, mademoiselle, j'attendrai... Je vous ai interrompue et je vous prie de ne pas tenir compte de ma présence... »
— « Mon travail n'est pas bien pressé, » dit Brigitte; « j'étais en train de transcrire quelques pages pour mon père... »
— a Vous lui servez de secrétaire?... • demanda Joseph Monneron.
— « De copiste, simplement, >» rectifia-t-elle.
— « Est-ce que Ferrand prépare un nouveau livre? » interrogea-t-il.
— « Un livre?... Non, c'est la seconde partie de son étude sur le cardinal Newman qui a commencé le mois dernier dans... » Et elle nomma un des périodiques les plus connus parmi ceux qui ont eu, durant ces dernières crises, le courage de défendre la cause sacrée de la conservation sociale en face de la sauvagerie des révolution-
naires d'en bas, et de la mauvaise toi ou de I illuminisme de ceux d'en haut.
— « Je n'ai pas lu ce premier article, » fit Joseph Monneron ; « d'ailleurs, mademoiselle, je ne suis pas dans les idées de cette Revue. Je ne la vois jamais... »
— « N'y aurait-il pas grand intérêt cependant, » hasarda la jeune fille, « à ce que les adversaires de bonne foi se connussent mieux? Si vous la lisiez, vous constateriez, monsieur, comme on s'etforce d'y être impartial... »
— « On ne peut pas être impartial dans les temps de combat, » répondit le jacobin. « Je dirais même qu'on ne doit pas l'être. Que chacun choisisse son camp, et qu'il s'y tienne... Je ne demande l'impartialité ni pour lesmieiis, ni pour moi. Et je ne l'accorde pas... »
Il avait dit ces quelques mots du ton âpre et dur qu'il avait dans ses minutes sectaires. Brigitte Ferrand était si peu habituée à rencontrer des ennemis de ses intimes croyances, et les moindres paroles de cet ennemi-là étaient pour elle, en ce moment, d'une si grande importance! Elle sentit ses joues plus brûlantes encore, son cœur battre à coups si pressés qu'elle en étoutfait. Elle fit le geste de prendre sa machine à écrire, comme pour la transporter dans une autre pièce ; en réalité pour se donner une contenance. Ses bras tremblaient tellement qu'elle put à peine la soulever. Elle dut la reposer sur la table et s'asseoir ellemême, afin de ne pas tomber. Ces signes d un
profond saisissement donnèrent à Joseph Monneron un remords de la phrase tranchante par laquelle il venait de brutaliser cet être fragile, dont cette émotion en sa présence révélait trop le sentiment. Il fit un pas vers elle, et d'une voix maintenant toute changée :
— « Pardonnez-moi, mademoiselle, » balbutia-t-il, « si je vous ai froissée... »
— « Vous ne m'avez pas froissée, monsieur... • essaya-t-elle de répondre. Ce soudain changement de manières chez son interlocuteur achevait de la déconcerter. Pour une seconde, elle ne fut plus maîtresse de ses nerfs trop ébranlés, et elle eut des larmes au bord des yeux. Joseph Monneron les vit se former dans l'azur de ces douces prunelles, puis mouiller ces beaux cils dorés et rouler sur ces joues brûlantes. Son émotion, à lui aussi, était au comble. Une fois de plus, le père l'emporta sur rhoinme aigri et fanatique. Il vit distinctement le bonheur de son fils dans la tendresse passionnée de ce cœur si pur, et, tout bas, comme s'il eût eu peur lui-même de la question qu'il osait
poser :
— « Vous aimez donc Jean?... » lui demandat-il. « Vous l'aimez?... »
Elle le regarda avec des yeux où passait une terreur, et aussi une joie intense, subite, inespérée, presque folle FIIp devint, pour un instant, d'une pâleur de morte; puis subitement, la pudeur de ce plus intime secret de son âme ainsi dévoilé lui mit de nouveau tout son sang au
visage, ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux, et, se levant de sa chaise, elle s'échappa de la pièce avant que Joseph Monneron eût pu même songer à la retenir. Il était encore là immobile, comme stupéfié, bouleversé lui aussi jusqu'à la racine de son être par cette scène muette et si éloquente, lorsque le maitre de ce paisible asile de travail, le manieur d'âmes auquel il était venu disputer son fils, Victor Ferrand en personne entra dans la bibliothèque. Le « Bonjour Monneron... Bonjour Ferrand... » que les deux camarades d'école échangèrent fut prononcé de la même voix qu'ils avaient jadis pour s'aborder dans la cour de la rue <rUlm, avant 1870 — et l'on était en 1900! Le timbre et l'intonation sont, avec le regard et le geste, ce qui change le moins à travers les années, et ce fut aussi de cette même voix, évocatrice des lointaines discussions d'idées par lesquelles ils avaient préludé à leur départ pour la vie, que le père de Jean dit au père de Brigitte :
— « Ferrand, j'ai su que tu avais prêté de l'argent à mon fils, une somme importante... Je voulais t'annoncer qu'elle te sera rendue dans trois jours, je ne peux pas plus tôt; te remercier et te faire des reproches de ne pas m'avoir averti... Mais il ne s'agit plus de cela, » continua-t-il, sur un geste de l'autre, « il s'agit de ce que je viens d'apprendre, et qui est trop grave pour que je ne t'en parle pas... Ferrand, je fais appel à tous nos souvenirs de jeunesse. Je te demande de me répondre avec une franchise absolue, comme je t'interroge.
Tu reçois mon fils Jean. Il est sans cesse chez toi... As-tu remarqué qu'il s'intéresse à ta fille?... »
— Il II l'aime, » répondit Ferrand, après une seconde d'hésitation causée par la surprise. « Je le sais. »
— « Et tu sais qu'elle l'aime? » demanda Joseph Monneron.
— " Oui, w reprit Ferrand, « et ton fils le sait aussi. C'est moi-même qui ai cru devoir le lui apprendre quand il est venu la demander en mariage... »
— « Il te l'a demandée en mariage, » s'écria] Monneron, « et tu l'as laissé faire une pareille démarche?... Et tu ne lui as pas dit qu'il aurait dû m'en parler d'abord ?... Et il n'a pas eu de luimême ce besoin de se confier à moi, " gémit-il douloureusement, " de me traiter comme son ami, son meilleur ami ?. . . Ah ! il ne m'aime donc pas ! . . . »
— » Ne dis pas cela, >» interrompit l'autre vivement; « ne le pense pas, Monneron... Jamais il ne t'a donné une preuve d'affection plus grande... Il a reculé devant la cruauté de mettre ton cœur à une certaine épreuve... Je ne t'en aurais jamais parlé... Mais tu as raison, je te dois d'être entièrement, complètement sincère avec toi... Tu connais mes idées, » continua-t-il, après une nouvelle hésitation. " Elles sont celles de Brigitte. Le mariage, pour nous, n'est pas seulement un contrat social ; c'est un sacrement. J'ai répondu à Jean que je ne donnerais ma fille qu'à un catholique pratiquant... Il connaissait tes principes. Il
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a eu peur du chagrin qu'il te causerait, et il a sacrifié son amour à son culte pour toi... Dis encore qu'il ne t'aime pas !... »
— <i Mais je ne l'accepte pas, ce sacrifice,» répondit Joseph Monneron. La subite intrusion du problème religieux dans cet entretien avait soudain réveillé en lui l'idéologue et le partisan. « Non, » répéta-t-il, d'un accent âpre maintenant, « je ne l'accepte pas. Mon fils est libre, il le sait. Je le lui ai toujours dit, et encore ce matin. Le jour où il viendra me déclarer: «Je suis catholique, "je ne lui adresserai pas un reproche, pas une objection. C'est la différence entre nous, Ferrand. Je respecte trop les droits de la conscience pour me permettre de faire une question de sentiment de ce qui doit rester une question de raison. . , Je n'ai pas à juger ton opinion sur le mariage, mais tu me permettras de te le dire, parce que je le pense : tu n'avais pas le droit d'exercer cette pression sur l'esprit de cet enfant, au nom de son cœur. Tu n'en avais pas le droit... »
— «Aussi ne l'ai-je pas fait, >» répliqua Ferrand sur un ton aussi âpre. Quoiqu'il se dominât plus que Monneron, lui aussi était atteint au vif de ses plus profondes certitudes. Ce n'était pas contre sa personne, c'était contre sa foi que son ancien camarade venait de porter cette accusation. Une ombre de fierté indignée passa sur son puissant visage, auquel la disparité de ses yeux donnait, lorsqu il était ému, une physionomie si frappante :
« Quand j'ai parlé à ton fils comme je lui ai
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parlé, » continua-t-il, " je le croyais catholique d'intelligence et de cœur, et qu'il n'hésitait que devant une dernière démarche. Je me suis cru le droit de presser cette dernière démarche, et dans ce cas-là, je l'avais. Ne m'interromps pas... Je m'étais trompé, et si je persiste à penser que la crainte de le {)einer a été pour beaucoup dans ses liésitations, je les ai trop vues pour ne pas reconnaître qu'elles tiennent aussi aux derniers doutes de son intelligence... Alors je me suis fait un scrupule de la condition que je lui avais imposée. J'ai senti ma fille malheureuse. Lui-même, quand il est venu pour cet argent, il m'a lait une telle pitié... J'ai écrit à Rome, le jour même de sa visite, pour savoir s'il me serait permis de marier ma fille religieusement à quelqu'un qui n'appartiendrait à aucune religion. J'ai reçu la réponse ce matin... Je ne t'attendais pas. Lis... >•
Il prit dans un des tiroirs de son bureau une enveloppe qu'il tendit à l'ennemi de toutes ses croyances. Elle portait un large cachet de cire rouge sur lequel étaient empreintes des armes surmontées d'un chapeau de cardinal. La lettre que contenait cette enveloppe commençait ainsi ; «» Citer Motisieui', j'ai puisé mes renseig netnents aux meiileures sources sur la question cjue vous me posez, et voici la réponse que vous pouvez considérer comme certaine. J^a dispense dont vous me parlez est tout à fait extraordinaire et n'est point accoi'dée par la Daterie ni par la Sacrée Péniiencerie. Il est possible de l'obtenir de la Congrégation du Saint~Office, pour
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les raisons que fait valoir votre Lettre. J'ai coinmencé des démarches dont vous pouvez considérer, dès aujourd'hui, l'heureux aboutissement comme certain. Le mariage devra être fait à la sacristie et sans solennité, avec prom.esse, bien entendu, nue la partie chrétienne exercera librement son culte et que les enfants seront baptisés... » Et des détails suivaient, que Joseph Monneron parcourut seulement du regard. Il en avait assez lu pour comprendre à quel degré il venait d'être injuste. Cette générosité d'un homme dont il détestait l'intelligence au point d'avoir toujours suspecté son caractère, le confondait. La nouvelle preuve qu'il découvrait à la fois du dévouement filial de Jean, et, en même temps, du travail religieux accompli en lui, l'attendrissait à la fois et le désespérait. Et par-dessus tout, il apercevait distinctement cette affreuse évidence : ce fils si bon, si intelligent, dont il n'avait jamais reçu que des joies, aimait. Il était aimé. Le père de la jeune fille consentait à ce mariage, il le désirait, il l'offrait, et ce mariage allait être rendu impossible !... Il fallait que lui, Joseph Monneron, répondît à ce que venait de lui dire Ferrand et qui signifiait nettement : « Nos enfants seront heureux l'un par l'autre, unissons» les, et tout de suite... » L'honneur voulait que cette réponse fût donnée en toute vérité. Ferrand avait décidé d'accorder sa fille à Jean, mais quand il ignorait le double drame qui venait d'atteindre les Monneron dans Antoine et dans Julie. Au moment de lier pour toujours leurs deux familles.
le chef de l'une pouvait-il cacher au chef de l'autre des faits de cette gravité ? L'homme intègie et probe qu'était Joseph Monneron n'eut pas plus tôt aperçu ce devoir qu'il en sentit en même temps l'affreuse humiliation, mais aussi qu'il ne se pardonnerait pas de s'y être dérobé. Peut-être, — car s'il avait les défauts d'un sectaire, le révolutionnaire avait l'ardeur et la sincérité d'un croyant désintéressé, — peut-être ëprouva-t-il le besoin, trouvant l'autre si délicat, si noble de sentiments, de lui prouver que sa doctrine le rendait, lui aussi, capable des plus délicats scrupules et des plus énergiques intégrités de la conscience? Toujours est-il qu'il rendit au père de Brigitte la lettre au timbre de Rome, et il lui dit :
— « J'ai eu tort dans mon reproche de tout à l'heure, Ferrand. Je le reconnais et je m'en excuse... Tu t'es conduit admirablement avec mon fils ; mais ce mariage ne se fera pas. »
— " Tu t'y opposes encore?" reprit Ferrand, avec une véritable détresse dans sa voix. « Je ne peux pas aller plus loin... »
— « Ce n'est pas moi qui m'y oppose, » répondit JosepJi Monneron. « C'est toi-même qui vas me demander d'empêcher que Jean ne renouvelle sa démarche... Le secret que je te confie est horrible à dire," poursuivit-il. «Je le livre à ton honneur... Je te le dois, puisque tu consentais au mariage de ta fille avec mon fils, en faisant un tel sacrifice à ta conscience. Écoute... » — Il y eut un silence entre eux, puis, saisissant le bras de son ancien
camarade, fébrilement : — « Cet argent que cet enfant est venu te demander, son frère Tavait pris dans la caisse de la banque où il est employé. C'est pour le rendre que Jean te Ta empruntéen me le cachant, de peur de me désespérer. Je ne l'ai su qu'hier, et qu'aujourd hui sa démarche ici... Il y a pire...» ajouta-t-il, après un silence et d'une voix rauque... « Ma fille... »
— a Arrête-toi, « supplia Ferrand avec une émotion aussi profonde que s'il se fût agi de ses propres enfants, et non de ceux d'un condisciple séparé de lui depuis tant d'années, et par tant d'hostilités, o Je ne veux rien entendre de plus...» Et gravement, solennellement, tendrement aussi : « J'ai toujours su que tu étais un grand honnête homme, Monneron, » continua-t-il. « Tu m'en donnes une preuve devant laquelle je ne peux que te répéter sans sous-entendus ce que je t'ai laissé comprendre tout à l'heure, ce que je te dis nettement : Parle avec Jean. Rapporte-lui notre conversation. Montre-lui cette lettre de Rome Explique-lui que je n'exige rien de plus que les conditions qui s'y trouvent mentionnées, et, s'il est dans les mêmes idées, nous serons deux à lui donner le nom de fils... »
Tandis que ces irréconciliables ennemis d'idées, tous deux au bord de la vieillesse, trouvaient ainsi dans leur commune tendresse pour leurs enfants et dans leur loyauté réciproque, le terrain de rapprochement qui leur avait toujours manqué, une
autre scène du vaste drame de guerre civile, dont la malheureuse France est le théâtre depuis un siècle, se jouait rue Claude-Bernard entre deux autres camarades, tout jeunes ceux-là, et au début de la vie, Jean Monneron et Salomon Crémieu- Dax. Et tous deux trouvaient aussi, non pas le remède à l'inexpiable discorde, — il n'en existe pas,
— mais son adoucissement, son humanisation , s» l'on peut dire, tout comme leurs aînés, dans la tendresse et dans la loyauté, ces profondes vertus qui maintiennent chaudes et bienfaisantes les sources vives de l'âme, même à travers les plus funestes erreurs. Le fondateur de VUnion Tolstoï était accouru, de très grand matin, voir son ami, dont la disparition, la veille, et dans de telles circonstances, l'avait prodigieusement étonné. Il avait su qu'un domestique était venu chercher Jean Monneron, mais sans aucun détail. 11 avait trouvé singulière la façon dont l'insolente Pauline lui avait dit que Jean n'était pas rentré. Il était allé chez Rumesnil, 1 autre déserteur de VUnion danj cette terrible séance, achevée sans voies de fait,
— tout juste, car l'abbé Chanut n'avait pas pu placer un mot, et, pour qu'il sortît sans que les compagnons de Riouffol lui fissent un mauvais parti, il avait fallu appeler les sergents de ville! — Ce lamentable effondrement de son Université populaire n'avait pas découragé l'idéaliste. Il se mettait déjà en campagne pour reconstituer son Comité. Il avait trouvé Rumesnil au lit, la main bandée, qui lui avait expliqué sa blessure par une
imprudence commise en maniant une arme à feu. Crémieu-Dax en savait assez sur les mystères de ]a vie de ce douteux camarade pour avoir aussitôt établi en pensée un lien entre ce prétendu accident et le départ inexplicable du frère de Julie. Il avait donc retourné rue Claude-Bernard l'aprèsmidi, poussé par un double motif : l'inquiétude sur un ami pour lequel il éprouvait une affection si vraie, le désir d acquérir Monneron à ses projets de réorganisation de l'U. T. Rien que de voir la pâleur de Jean, ses yeux brûlés par l'insomnie, sa bouche amère, lui avait prouvé que ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. Mais à ses premières et affectueuses questions sur sa santé et sur sa disparition de la veille, Jean avait répondu comme un homme si évidemment décidé à un absolu silence que l'interrogateurs'était arrêté. Puis, quand le visiteuravait abordé le pointcapital pour lui, et parlé de V Union Tolstoï :
— « J'allais t'en écrire, » lui avait dit Jean, « et t'envoyer ma démission, si toutefois il y a encore une Union, après les ignominies d'hier au soir et leur issue, telle que tu me la racontes. Toimême, tu vas y renoncer... »
— « Moins que jamais, »» s'était écrié Crémieu- Dax, " et toi non plus. Les officiers ne démis sionnent pas sur le champ de bataille... »
— « A moins qu'ils ne reconnaissent qu'ils se sont trompés de drapeau, » répondit Jean.
— « Que veux-tu dire? » interrogea l'autre.
— " Que je me suis cru socialiste, » reprit Jean
avec fermeté, «et que je ne le suis plus; que j'ai été un partisan de 89 et de la Révolution, que je ne le suis plus; que toutes les idées dans lesquelles j'ai été élevé, et que j'ai acceptées comme indiscutables si longtemps, m'apparaissent aujourd'hui comme radicalement fausses. J'ai cru qu'il y avait une antinomie irréductible entre la Science et la Religion; je vois entre elles un accord absolu. J'ai cru que la Démocratie s'accordait avec la Science; i'y vois une dégénérescence et une régression mentale... Nous ne savons pas ce que c'est que la Société, nous ne pouvons donc pas scientifiquement entreprendre de la réformer... »
— <i Raisonnement de lâche, » interrompit Crémieu-Dax, « nous devons arriver à plus de justice et tout de suite, puisque nous le pouvons. »
— a Raisonnement d'orgueilleux qui conduit droit à l'anarchie, » répondit Jean. « Qu'est-ce que la justice? Ce que tu crois juste... Voilà cent ans que chacun dans ce pays se fait juge de toute la société au nom de ce qu'il appelle sa conscience et qui n'e.st que sa passion dominante. Et c'est le secret de l'agonie de la France... »
— « Alors tu veux conserver la société comme elle est, avec toutes ses infamies ? >»
— « Je veux la traiter comme la physiologie nous apprend à traiter un corps vivant, par l'expérience. Nous avons une expérience instituée par la nature, c'est la tradition, sous toutes ses formes: nous avons une patrie, acceptons-la ; une famille, acceptons-la; une religion... •
— u Va jusqu'au bout, » dit Grémieu-Dax avec une violence extraordinaire, « et ose prétendre que tu dois être catholique scientifiquement. "
— <■<■ Scientifiquement, oui ! » répondit Jean. « Entendons-nous : la foi n'est pas une géométrie ni une chimie. Elle ne se démontre pas Mais non seulement la Science ne s'y oppose pas, et au contraire elle indique cette solution comme la plus raisonnable. Et c'est aussi celle où j'ai résolu de me ranger. Oui, » insista-t-il avec plus de fermeté encore, « je me suis décidé à me faire catholique, comme tous les miens l'ont été pendant des siècles et des siècles. Je veux me replonger dans la plus profonde France. Je ne peux pas vivre sans mes morts... J'ai retrouvé leur foi et je ne la laisserai plus périr... »
— " Leur foi? » s'écria Grémieu-Dax. « Te faire catholique? Toi? Ne me dis pas cela. Voyons, ce n'est pas possible. On ne se fait pas catholique avec ton cerveau. »
— « C'est avec lui pourtant que je le suis devenu, » dit Jean Monneron, et il ajouta : « et que je le resterai. "
— « Et tu as appris cette résolution à ton père ? » demanda Grémieu-Dax après un silence.
— « Je lui en ai dit assez pour qu'il la devine, » répondit Jean.
— « S'il en est ainsi, » reprit le fondateur de VUnion Tolstoï en se levant, * je n'ai plus rien à faire chez toi. Tu es de l'autre côté de la barricade. Nous ne nous connaissons plus... »
— « Tu te brouilles avec moi? » demanda Jean, vivement.
— « Je ne fais que te devancer, " répondit l'autre, avec une espèce d'amertume où frémissait autrechoseencorequela passion révolutionnaire; et ce sentimentle plus secret, le plus pathétique aussi, de l'àme juive, l'horreur du <7Ae//o moral, passa dans sa voix pour ajouter : « Tu rougiras d'avoir été mon ami. Par respect pour notre jeunesse, j'aime mieux mètre épargné ce spectacle. Adieu... »
— u Puisque tu le prends ainsi, » dit Jean révolté, « adieu. »
Cette violente ruptureavec un ami si cher, et dont il avait subitement senti l'intolérance farouche, lut, pour le frère d'Antoine et de Julie, la dernière et insupportable misère. Le calice d'amertume était vidé. La première consolation lui vint du retour absolument inattendu de ce même Ciréraieu-Dax, qui l'avait quitté sans lui tendre la main et qu'il vit rentrer dans sa chambre un quart d'heure après :
— « Je ne peux pas m'étre séparé de toi ainsi, « dit cet étrange garçon, a II faut que nous nous soyons donné la main. Ne m'en veuille pas d'avoir été si vif tout à l'heure. J'ai eu trop de peine... »
— « Mais pourquoi?... » insista Jean. «Ne pouvons-nous pas rester amis dans des idées différentes? »
— « Non, » répliqua Grémieu-Dax, avec une mélancolie que son ami ne lui connaissait guère
" On peut avoir l'un pour l'autre des procédés amicaux; mais notre vieux Conciones avait raison :
BBIGITTE FERRAND 5H
Idem velle, idem nolle, ea demùm amicitia est. Il n'y a d'amitié, comme il n'y a de famille, que dans la communion de la foi profonde. Nous l'avons eue, cette communion. Nous ne l'avons plus. Nous ne vivrons plus ensemble, cœur à cœur, esprit à esprit. On ne peut pas empêcher les idées de nous mener où elles vont elles-mêmes. La guerre entre Rome et Jérusalem n'a pas commencé d'aujourd'hui. Elle date de Titus et de la bataille autour du Temple. C'est la lutte entre l'organisation conservatrice que représentaient les légions et l'Idéal que représentait Israël, entre la politique réaliste, mais toute en compromis, et l'absolu, entre l'ordre pacificateur, mais inique, et la Justice révolutionnaire, mais sublime. Regarde bien au fond, et vois si nous ne venons pas de nous redire dans le langage d'aujourd'hui les mots de ce dialogue tragique qui a commencé par un duel autour de la montagne du Moriah... Nous ne pouvons pas plus être deux amis que si nous étions dans les deux armées qui se sont heurtées là, toi d'un côté, moi de l'autre... Mais tout de même,» ajouta-t-il d'un accent profond, «au nom de notre commun passé, promets-moi de ne jamais m'oublier tout à fait... »
— •< Je te promets que je serai toujours ton ami, même malgré toi !... >» dit Monneron. L'autre secoua la tête. Une inexprimable tristesse passa dans ses yeux, celle de l'éternel exilé dont la seule existence est la miraculeuse preuve que les prophéties sont accomplies et qui refuse de reconnaître
cette évidence. Il sortit de nouveau, sur ce regard déchirant, sans avoir répondu à son camarade. Jean était encore î?ous l'impression poignante de ces deux scènes. Quelle brusque lueur jetée sur la solitude que ses idées actuelles lui préparaient! Tout d'un coup il vit reparaître son père, dont l'aspect lui révéla aussitôt qu'il se passait de nouveau quelque chose d'extraordinaire. Le professeur tenait à la main une enveloppe qu'il tendit à son fils, en lui disant :
— " Veux-tu prendre connaissance de ceci?. . . » Jean regarda l'adresse. Il vit le nom de M. Fer-
rand, le timbre de Rome, le cachet aux armes cardinalices. Il tira la lettre de l'enveloppe et commença de la lire, tandis que Joseph Monneron le regardait avec un attendrissement infini :
— «Ah! mon père, >' finit-il par dire, «tu sais...»
— M Je sais tout, » repartit le père, <» et c'est bien heureux, car, sans cela, tu n aurais jamais épousé Brigitte Ferrand. »
— Il Mais je ne l'épouserai pas, » gémit le jeune homme. « Tu dois bien comprendre que maintenant ce mariage est impossible... »
— « Crois-tu que j'aurais supporté de tromper quelqu'un?" reprit Joseph Monneron. «Ferrand coiHiait nos malheurs... ■
— tt Tu lui as dit. . . »
— " Ce que je devais lui dire, » répondit l'autre.
— « Mon cher père ! Tu as fait cela ! . . . Mon cher père!... » répéta Jean. Puis, avec cette virilité qui était sa conquête de ces derniers jours : « Tu
BRIOITTEFKRRAND BIS
vas me trouver bien ingrat, toi qui viens d'être si bon pour moi. Mais je ne peux pas profiter de la permission de cette lettre. Si j'épouse MlIeFerrand, ce sera en adoptant sa religion, absolument, en me déclarant catholique, et je ne le ferai qu'avec ton autorisation. »
— " Tu as toujours été libre, » répondit Joseph Monneron avec un visible effort. « Tu n'as donc pas besoin d autorisation; mais, puisque tu la veux, je te la donne... Et maintenant, » ajoutat-il, tt cours chez ta fiancée... »
Quand le professeur se retrouva seul dans sa bibliothèque, après avoir ainsi envoyé Jean rue de Tournon, il se laissa tomber sur le fauteuil de son bureau, en proie à des sentiments si contradictoires qu'il ne les démêlait pas lui-même De ses quatre enfants, il y en avait au moins un d'heureux, comme avait dit la pauvre Julie. Il avait le moyen de réparer dans une mesure tolérable les misères des deux autres, et le quatrième avait pour lui tout l'avenir. Mais lui-même, il était brisé. La conversion de Jean h l'Idée qu'il avait le plus passionnément et continuellement haïe, depuis qu'il pensait, lui causait une souffrance qu'd n'arrivait pas à dissiper, et cette souffrance, il fallait qu'il la supportât seul. Une autre des impressions qu'il rapportait de sa visite chez Ferrand, c'était la vision, dans la douce et fine Brigitte, de la vraie ccfmpagne d'esprit, et, à cet instant, la présence de sa femme, de sa compagne à lui, si mal appariée,
eût été une tristesse de plus. Sa détresse était SI grande que, pour essayer d'en sortir, il prit machinalement, comme d'habitude dans ses heures lourdes, un des tomes de la collection Boissonade qui l'avaient tant consolé. Son choix s'adressa, par ressouvenir du jeudi de la semaine précédente, à cet Eschyle dans le(|uel il avait lu avec son fils. 11 ouvrit le volume et tomba sur le morceau des Choéphores, où Electre et Oreste implorent les mânes d'Agamemnon, avec ce refrain de litanie : « O mon père... — Souviens-toi du bain où tu fus immoLé, mon père. . . — Au souvenir de tels outraqes, le réveilles-tu, mon père?... — Entends ce dernier cri que je t'adresse, mon pi-re... » Jusqu'à cette triviale et ma(]iiifique comparaison : « Oui, les enfants, monuments glorieux, sauvent de l'oubli un père qui n'est pins, pareils à ces morceaux de liège qui font surnager le rets et qui l'empêchent de se perdre dans l'abime... n
— « Et moi, " songeait Joseph Monneron, «je m'y perdrai toutentier, dans l'abime. Personne ne sera mon monument glorieux. Personne ne me continuera. Je suis sé|)aré de mon fds... » Et, pour la première fois peut-être, sentant le doute l'envahir sur les convictions d'après lesquelles il avait moaeie sa vie, il dit tout haut : « Me seraisje trompé?... » Puis, sa conscience lui rendant ce témoignage qu'il avait toujours été de si bonne foi, il se redressa et il retrouva une espèce de réconfort à penser : « Non, je ne suis pas séparé de lui. :5i je me suis irom^é^ j'aurai été son expérience.. . •
BRIGITTE FEItKAND 516
Il ne se doutait pas qu'à ce moment même, — tant la vérité est une! — Ferrand, l'ennemi de toutes ses doctrines, parlait de lui à Jean dans des termes presque identiques à ceux par lesquels il revendiquait sa part indestructible el bienfaisante dans l'être intime du fils de son esprit, devenu pourtant, lui aussi, un ennemi spirituel.
— ... «Vous entrerez en ménage avec cette dure épreuve," disaitle traditioiinaliste au jeune homme après les premières eflusions. « Il faut toujours payer une rançon pour le bonheur. Mais vous la paiereztous deux bravement... Vous pouvez réussir maintenant où votre père a échoué, et fonder une famille bourgeoise. Vous le pouvez parce que vous n'êtes pas de la première génération. Il en faut plusieurs pour cette œuvre, car c en est une, et qui ne s'improvise pas. Vous êtes mùr pour elle et pour ce qui est nolr(î grand devoir à tous : vous pouvez guérir la France en vous. Vous vous rappelez ce que je disais encore jeudi dernier : il n'y a pas de transfert subit de classes, et il y a des classes, du moment qu'il y a des familles, et il y a des familles, du moment qu'il y a société... Pour que les Familles grandissent, la durée est nécessaire. Elles n'arrivent que par étapes. Votre grand-pèreet votre père ont cru, avec tout notre pays depuis cent ans, que l'on peut brûler l'étape. On ne le peut pas. Ils ont cru à la toute-puissance du mérite personnel. Ce mérite n'est fécond, il n'est bienfaisant, que lorsqu'il devient le mérite faini-
liai. Ln nntiirc, plus forte que l'utopie, et qui n'admet pas que ! on aille cmitie ses lois, conlr.iiiit toutes les familles qui prétendent la violenter' à faire dans la douleur, si elles doivent s'établir, cette étape qu elles n'ont pas faite dans la santé. Votre [)èrea été votre expéiieiice. Les souffrances qii'd a subies en lui et dons les siens ont fini de vous éclairer... Vous londercz un loyer parce (jue vous avez acquis par ses épreuves, en les com|)renant et les interprétant, les certitudes qui lui ont manqué. Vous le fonderez d'autant plus solide que vous exercerez le même métier qu'il a exercé. C'est encore une des lois profondes de la Nature Sociale. Il est bien probable que vous aurez des heures difficiles, quand son esprit entrera de nouveau, vis-à-vis de Brigitte et de vous, en lutte avec son cœur. Mais c'est votre père et il a fait l'Etape pour vous si douloureusement. Ne l'oubliez jamais... »
Octobre 1901. — Mai 1902.
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