EUGÈNE-MELCHJOR DE VOGUÉ
Son admirateur et son ami.
L'allée du jardin du Luxembourg^ où Jean Monneron se tenait aux ag^uets était située dans la partie de ce vaste enclos qui a le plus chance depuis ces dernières année», ( 1 ) à Tang^le de la rue d'Assas et de la rue Aug^uste-Gomte. Le g^roupe des constructions récentes où sont installés le lycée Montaig^ne, l'École coloniale, celle de Pharmacie a banalement modifié le pittoresque aspect de ce coin de Paris, que la disparition de la Pépinière avait bien altéré dès la fin de l'Empire. Mais, tout rétréci et malgré la vulg^arité des bâtiments neufs dont nos architectes l'enserrent, le vieux jardin dessiné par De Brosse n'en garde pas moins, même dans ses morceaux les
(1) Écrit en 1902,
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plus défigurés, je ne sais quel charme italien. On dirait que la nostalgie de la Toscane, qui décida Marie de Médicis à sa création, flotte autour de ces bassins, de ces terrasses et de ces marbres. C'est l'endroit de Paris où vous aurez encore quelque chance, par cet âge de téléphones et d'automobiles, quand personne n'a plus le temps de rien, de rencontrer un amoureux en train de rêver indéfiniment, et cette occupation peu moderne semble naturelle sous ces larges platanes, à quelques pas de cette façade en bossages où l'exilée de Florence voulut retrouver un souvenir du palais Pitti. Les bustes blancs des poètes, qu'une gracieuse fantaisie édilitaire a placés de-ci de-là dans les massifs, protègent d'un sourire indulgent les paresses sentimentales des promeneurs, étudiants pour la plupart, qui perdent ainsi en folles songeries les heures promises à un pressant et trop aride travail. Que Jean Monneron remplit l'une et l'autre condition du légendaire jeune premier de cet antique Quartier Latin, c'est-à-dire qu'il fût un amoureux et un étudiant, tout dans son attitude et dans sa physionomie le dénonçait jusqu'à l'évidence. Quoiqu'il Ht une matinée très fraîche d'automne, — on était exactement au 1" novembre, qui, dans cette année 1900, tombait un jeudi, — Jean restait immobile sur le banc de bois où il s'était laissé choir plutôt qu'il ne s'y était assis, sans prendre
g^arde à Thumidité pénétrante de ^'atmosphère. La fièvre de l'attente qui mettait une flamme dans ses prunelles brunes suffisait à réchauffer ses membres, dont la structure se devinait un peu grêle sous le drap mince d'un de ces pardessus de demi-saison que l'argot faubourien appelle expressivement des « vinaigres » . Ce vêtement, très défraîchi, avait dû être acheté, comme les autres pièces du costume, au rabais et dans une maison de confection. Mais si le jeune homme était aussi mal habillé que peut l'être un garçon, pauvre déjà, prédisposé à l'oubli du monde extérieur par l'absorption cérébrale, un air de supériorité, comme répandu sur sa personne, enlevait à son apparence tout caractère commun. Ses grosses bottines n'arrivaient pas à dissimuler l'élégance de ses pieds fins. Ses mains maigres et nerveuses sortaient de manchettes presque élimées, mais elles montraient de beaux doigts déliés d'intellectuel. Ajoutons qu'il avait tous les droits à ce nom, qu'il faut continuer d'employer, malgré l'abus qui a pu en être fait. — Il est le seul qui convienne à une certaine espèce d'hommes tels que celui-là, qui sont les victimes, parfois admirables par leur noblesse, d'autres fois détestables parleur arrogance, d'un constant abus de la pensée. — Jean était le fils d'un professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand, et lui-même boursier d'agrégation de philosophie à
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la Sorbonne. Le feutre de son chapeau de forme ronde s'était flétri à courir, de la Faculté aux bibliothèques, sous le soleil et sous les averses, mais il coiffait un front large et comme éclairé de pensées. Le visage creusé trahissait de précoces souffrances, supportées par un tempérament énergique, à la veille pourtant d'être trop éprouvé. Le teint appauvri révélait une existence étroite, une table médiocrement servie, un excès d'effort mental sans une suffisante réparation physique, de grands soucis peut-être et des douleurs morales inavouées. Néanmoins l'humide radical des yeux bruns, la fraîcheur saine des lèvres, la rangée intacte des dents blanches, l'épaisseur bouclée des cheveux châtains disaient des réserves de vitalité profonde. Un peu de détente dans la joie et le bien-être, et ce jeune homme s'épanouirait.
Cette détente lui serait-elle jamais accordée? Le sort lui donnerait-il ce rayon de bonheur dont il avait le besoin presque animal? La mélancolie de ce doute sur sa destinée se lisait dans le pli de sa bouche, où il y avait de l'enthousiasme et de l'amertume, de la volonté et du découragement. Jean Monneron allait avoir vingt-cinq ans. C'est la période où ces états contradictoires coexistent tout naturellement. L'âme du jeune homme s'est déjà meurtrie à la réalité, assea pour comprendre que ce monde est, comme l'a
dit un sag^é, « une affaire brutale, » pas assez pour y flétrir la fleur de sa délicatesse native. La conscience de sa force frémit en lui, et il a peur devant l'irréparable des décisions à prendre. Il se sait, pour employer une métaphore toute contemporaine, à une tête de ligne, et que son avenir de bonheur ou de malheur dépend d'un aiguillag^e sur tels ou tels rails. Si des incertitudes de carrière ou même de convictions peuvent revêtir, à ce moment de la vie, un caractère de violence presque tragique, qu'est-ce alors qu'il s'agit à la fois pour le jeune homme d'un problème de conscience et d'un problème de cœur? Le simple énoncé de la situation où se trouvait Jean fera comprendre quelle tempête intérieure le remuait, tandis qu'il surveillait d'un regard follement anxieux la porte du jardin en face de lui. Il aimait une jeune fille. Il s'en croyait aimé. Son unique, son passionné désir, depuis des mois, était de l'épouser, et il se préparait à mettre entre elle et lui quelque chose d'irrémédiable. Il l'avait demandée en mariage. Le père avait apposé à son consentement une certaine condition, et ce 1" novembre avait été fixé, d'un commun accord, comme la date où Jean donnerait une réponse sur cette condition. Que ce fût « oui » , et les jeunes gens étaient fiancés. Au lieu de cela, l'étudiant s'était résolu à répondre un « non » qui lui déchirait à l'avance le cœur. S'étant
rangé à un parti dont la conséquence était le renoncement volontaire à sa plus douce espérance, que disait la raison? Qu'il était prudent d'avoir cet entretien de rupture avec M. Ferrand — c'était le nom du père de la jeune fille — sans revoir Brigitte, — c'était son nom à elle. — Par une inconséquence où tous ceux qui ont aimé reconnaîtront le goût, inné aux amants, de se faire du mal à la place la plus blessée du cœur, comme si souffrir, par ce qu'on aime, c'était encore du bonheur, Jean était venu se poster dans ce coin d'allée où il était à peu près sur de rencontrer cette enfant. Il avait calculé que le 1" novembre était la veille des Morts. Le père et la fille avaient dû, ce matin-là, comme chaque année, aller au cimetière du Montparnasse, sur le tombeau de la mère de Brigitte. M. Ferrand avait une autre fille, mariée à un officier et qui demeurait dans le haut de la rue Notre-Dame-des- Champs. Cette fille s'était, sans doute, rendue au cimetière avec son père et sa sœur. Il était bien probable que ceux-ci la reconduiraient. Pour rentrer à la rue de Tournon où ils habitaient, ils passeraient certainement par le Luxembourg, et leur chemin naturel seraitpar cette porte d'angle. Voilà pourquoi Jean Monneron était là depuis plus d'une heure, — à se torturer d'impatience et de désespoir, à se répéter qu'il était insensé d'épier ainsi l'apparition de celle qu'il lui était
interdit d'épouser, à se démontrer qu'il ne pouvait pas, qu'il ne devait pas l'épouser en effet sous la clause imposée par le père, à souhaiter que la jeune fille ne fût pas allée au cimetière, ou qu'elle rentrât par une autre route, et à se dire, devant chaque silhouette de femme apparue au détour de la rue Bara : « C'est elle, » ou « ce n'est pas elle, « avec un battement de cœur. Les choses autour de lui s'harmonisaient à la mélancolie passionnée dont il se sentait de plus en plus envahi, au fur et à mesure que les minutes avançaient. Le ciel était voilé, comme tendu de neige, avec de grands nuages plus noirs qui couraient sur ce fond grisâtre, chassés par une bise rude. Cette bise arrachait aux platanes de larges volées de feuilles jaunes qu'elle dispersait sur le gazon, brûlé par l'été d'abord, puis par la précoce gelée. Les géraniums qui bordaient les plates-bandes agitaient leurs dernières fleurs, encore rouges, mais recroquevillées et fanées. Des moineaux piailleurs, dont ce vent retroussait les plumes frileuses, se disputaient, à quelques pas du jeune homme, un morceau de pain, jeté par un enfant joueur. Jean ne voyait que des passants qui marchaient vite, à cause du froid, et dont la plupart étaient vêtus d'étoffes sombres. Ils allaient, eux aussi, au cimetière, ou bien ils en revenaient. Tout, dans ce décor funèbre de l'automne commençante, achevait d'accabler l'amoureux. Comment se fût-
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il retenu de comparer sa détresse présente à la félicité dont il eût débordé, même sous ces arbres aux feuilles jaunies et devant cet âpre ciel, — s'il l'eût voulu, — s'il le voulait, puisqu'il n'avait pas prononcé le «non» fatal? Et, à de certains moments, il appuyait son front sur sa main avec un geste de révolte, il secouait sa tête accablée et il lui arrivait de répéter à voix haute une simple phrase, toujours la même, celle d'un homme qui raidit l'énergie de sa volonté contre une obsédante tentation :
— « Non. Je ne peux pas. Je ne peux pas... ■
Pour éviter toute équivoque, et caractériser aussitôt le drame intime dont la réponse négative de Jean au père de Brigitte risquait d'être un épisode décisif, il faut expliquer dès maintenant la nature très particulière de cette clause édictée par M. Ferrand et contre laquelle le jeune homme se débattait. L'insistance de l'un et la rébellion de l'autre portaient sur un point qui n'eût pas fait question, voici quelques années, entre des personnes aussi voisines de conditions, et, par suite, appelées, semblerait-il, à penser de même sur les actes essentiels de la vie familiale. Victor Ferrand, en effet, appartenait, comme M. Monneron, au monde universitaire. Il avait été le camarade du père de Jean à l'École normale. Il était son collègue à Paris, occupant l'une des
deux chaires de philosophie du lycée Henri-IV. Mais pour des Français d'aujourd'hui, — une récente et lamentable crise l'a trop montré, — vivre côte à côte, exercer le même métier, participer aux mêmes devoirs, aux mêmes plaisirs, ce n'est plus avoir la même âme. Le mal d'anarchie dont notre pays souffre depuis 1789, et dont il menace de mourir, n'est plus seulement dans les institutions, il a pénétré jusqu'au tréfonds des sensibilités. Nous n'avons plus de mœurs, au sens civique de ce beau mot. Des mœurs n'impliquent pas seulement un système d'habitudes communes. Elles veulent une conformité des cœurs entre eux et des intelligences. Les deux professeurs étaient partis des deux points les plus opposés du monde social, pour aboutir, sous une étiquette officiellement identique, aux plus radicales oppositions de sentiments et de pensées. L'un, Joseph Monneron, fils d'un cultivateur de Quintenas, en Ardèche, avait fait ses études, comme boursier, d'abord au lycée de Tournon, puis à celui de Lyon. De là, il s'était fait recevoir à la rue d'Ulm. Arrivé, grâce aux concours, à se déclasser par en haut, sa carrière offrait le type accompli du développement que préconisent les doctrinaires de notre démocratie. L'ancien boursier, devenu, à la force du poignet, un fonctionnaire important, ne devait rien qu'à lui-même et à
l'État. Il avait d'ailleurs la fierté de son origine et une reconnaissance fanatique pour l'ordre de choses qui avait fait de lui un bourgeois, en quelques années d'obstiné labeur. C'était un exemplaire absolu du Jacobin, à la date de cette année 1900, — autant dire du Jacobin tout court. Pour quiconque, en effet, n'est pas la dupe de la différence desphraséologies, l'identité des formes d'esprit est surprenante entre le» sophistes sanglants de 93 et leurs successeurs plus bénins, et plus dangereux peut-être, d'aujourd'hui. La suite de ce récit montrera plus en détail la nature des théories révolutionnaires de Monneron, leur rapport avec l'histoire de sa vie et leur retentissement dans sa famille. Notons seulement, pour l'intelligence immédiate de la crise traversée par son fils, que l'universitaire radical et libre penseur avait élevé ses enfants hors de toute espèce de religion. « Je ne me reconnais pas le droit, » disait-il, « d'enseigner à des êtres, sans défense contre leurs premières impressions, deshypothèses invérifiées. ■ Le logicien avait poussé ce parti pris jusqu'au bout : aucun de ses enfants n'avait été baptisé. M. Victor Ferrand est trop connu par son remarquable livre : La Tradition et la Science, pour qu'il soit nécessaire d'exposer ici les principes de ce disciple de Bonald et de Le Play, qui reste, depuis la mort de ses aines, MM. Ollé-Laprune et Charpentier, un
des chefs les plus en vue de la philosophie catholique dans l'Université. Issu d'une famille de propriétaires angevins, et suffisamment riche pour ne pas dépendre de son traitement, ce chrétien avoué n'a jamais dissimulé l'intég^rité de ses convictions. Il n'est que juste de reconnaître que la République les a jusqu'ici respectées. Comment et pourquoi un pareil homme s'était-il trouvé admettre un Jean Monneron dans son intimité? Cette inconséquence apparente sera comprise par tous ceux qui ont approché un vrai professeur tel que celui-là, un de ces accoucheurs d'esprits, possédés par le goût, par la passion du lalentjeune. Les éducateurs de grande race éprouvent, à discerner dans un écolierde dix-septans les premiers linéaments de la supériorité future, des émotions d'inventeurs et d'artistes . Préciser, hâter l'achèvement de cette ébauche, conspirer à l'éclosion de cette noble fleur humaine, s'associer à ce miracle : la formation d'une belle intelligence, telles sont les délices de ces maîtres, qui demeurent le plus souvent anonymes. Que représentent aujourd'hui, sauf pour de bien rares piétés, les noms d'un Rinn et d'un abbé Noirot, et, plus près de nous, d'un Aubert-Hix, d'un Merlet, d un Charles? M. Victor Ferrand appartenait à cette élite, et de là son amitié pour Jean. Avant d'être nommé à Henri-lV, il avait été suppléant à Louisle-Grand, où le jeune homme achevait ses études.
11 l'avait eu comme élève. Il s'était intéressé à cette nature disting^uée et que certaines circonstances de désaccord intime avec son milieu rendaient pathétique. C'était l'époque où la femme du professeur de philosophie venait de mourir. Vivant seul avec sa fille cadette, il n'avait peutêtre pas eu, sur les rapports possibles entre ce disciple favori et cette fille, les prudentes appréhensions qu'aurait eues une mère. Peut-être aussi son affection pour Jean l'avait-elle induità fermer les yeux sur un sentiment naissant qu'il avait vu Brigitte partager, avec la joie profonde d'un père qui, dans ses rêves, s'est souhaité pour gendre celui même que sa fille a choisi. Un autre motif, et justement celui qui semblait devoir faire obstacle à cette union, la lui rendait, au contraire, plus désirable. On a compris qu'il s'agit de la religion. Quoique le strict respect du devoir professionnel eût toujours empêché M. Ferrand de transformer son cours de philosophie en un instrument de propagande, ses convictions catholiques étaient trop connues, elles tenaient par des liens trop serrés à l'ensemble de ses idées pour que certains de ses élèves ne fussent pas tentés de l'interroger. Même aujourd'hui, le préjugé, perfidement mis à la mode au dix-huitième siècle, demeure si vivace, l'antinomie entre la croyance et la raison est si généralement admise, que la coexistence, dans un grand esprit, de la
haute culture et de la foi, déconcerte comme une anomalie paradoxale. Jean Monneron, en particulier, avait dû être plus étonné qu'un autre d'une attitude intellectuelle qui contredisait si violemment les théories acceptées, respirées plutôt dans l'atmosphère paternelle. Notez que M. Ferrand n'est pas seulement traditionaliste en reli[;ion. Il l'est aussi en politique et ne parle de la Révolution qu'en employant la formule de Le Play sur les « faux dog^mes de 89 « . La curiosité passionnée, excitée chez Jean par la rencontre d'idées si différentes des siennes, ses hardies questions, son ardeur à forcer la réponse, toute cette fièvre communicative d'une jeune conscience qui se cherche, avaient entraîné Ferrand à des discussions dont il s'était d'abord fait scrupule. Puis, cesdébatsl'avaientintéresséautant et plus que son élève. Il s'était créé entre ces deux pensées une de ces relations presque impossibles à définir, car elles n'ont guère d'analogue. L'intelligence de chacun était devenue pour l'autre un champ d'action presque nécessaire. Les allées et venues du souple esprit du jeune homme, ses abandons et ses reprises, ses concessions et ses dérobements avaient fini par donner à leurs entretiens, en apparence si abstraits, — ils ne parlaient jamais que d'idées, — une chaleur et presque une âpreté de combat. La funeste guerre civile à laquelle une retentissante affaire judi-
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claire servit de prétexte plus que de cause, les avait, un moment, séparés jusqu'à la brouille. Il n'est pas besoin de dire dans quel camp le lucide et sage génie de M. Ferrand l'avait rangé. Après une année entière d'absence et de silence, Jean était, un beau jour, revenu chez son maître, qui l'avait accueilli les bras ouverts. Mais, d'un commun accord, les deux hommes s'étaient, depuis cette époque, interdit précisément les sujets qui les enflammaient le plus jadis Ferrand, toutefois, n'avait pas cessé d'observer son ancien élève de son perspicace regard. Des signes de tous ordres lui avaient montré que cette conscience continuait d'être très inquiète, très troublée. Il se faisait en elle un travail. C'est durant cette période qu'il avait constaté un romanesque éveil d'amour dans le cœur de Jean et dans celui de sa fille. Il n'eût pas été le croyant qu'il était, tout pénétré d'une foi à la Joseph de Maistre dans la constante action de la Providence sur nos destinées privées, s'il n'avait pas vu, dans ce réciproque attrait, une grâce d'en haut, un moyen dont Dieu se servait pour ramener une âme. Aussi, lorsque Jean s'était décidé à se déclarer enfin et à lui parler de son sentiment pour Brigitte, le père avait été persuadé que cette démarche supposait chez le jeune homme une évolution définitive. Demander la main de Mlle Ferrand, c'était s'obliger à un mariage religieux, et un tel mariage supposait
que Jean Monneron se fît catholique. Puis, en pressant le jeune homme, M. Ferrand avait reconnu avec stupeur que celui-ci, trompé sans doute parle profond respect que son maître montraittoujours pour la sincérité des convictions contraires aux siennes, avait nourri l'illusion d'une union célébrée à l'église, mais, comme il arrive dans les mariages mixtes, sans qu'il fût obligé luimême d'adopter la religion de sa fiancée. Le philosophe n'était pas homme à se contenter d'un semblable compromis, d'ailleurs plus difficile qu'aucun autre à faire accepter par Rome, sans des motifs impérieux qu'il n'avait pas assez nettement aperçus dans le cas présent. Il n'avait vu là qu'une preuve d'un défaut qu'il avait le plus souvent observé dans son élève, et essayé de corriger : l'incertitude. Il avait donc répondu à l'amoureux de Brigitte qu'il ne donnerait sa fille qu'à un catholique déclaré et pratiquant. Sa surprise avait été plus grande encore à constater, chez Jean Monneron, un réel saisissement d'épouvante à la seule pensée d'un acte aussi grave, aussi mêlé aux profondeurs de la conscience. Il l'avait cru si préparé, si voisin d'une adhésion définitive à ce qu'il croyait, lui, être la vérité, et il le trouvait si vacillant, si hésitant encore ! Le jeune homme avait demandé huit jours pour réfléchir. Le père les avait accordés. Ce I" novembre marquait la fin du délai. On connaît maintenant le secret de la profonde
détresse dont Jean était atterré par cette froide matinée, surce banc solitaire du jardin du Luxembourg. Quoi qu'il fût, depuis quelque temps, bien attiré vers les idées de son ancien maître, par suite de toute une évolution intérieure, plus attiré peut-être que celui-ci ne le supposait, le pas lui semblait si définitif, si solennel! Ce baptême à vingt-quatre ans, c'était une telle rupture avec tout son passé, avec tout son milieu! Il entrevoyait de tels conflits, et un surtout de telle nature ! D'autre part, les raisons qui le rapprochaient des convictions de M. Ferrand laissaient en lui une telle place au doute !. .. Bref, il lui avait été impossible de se décider dans le sens où le poussait son cœur. Son amour même avait été un obstacle déplus. Il s'était demandé si l'attraction qu'exerçaient sur lui les doctrines du père de Brigitte ne dérivait pas, sans qu'il s'en rendit compte, du sentiment qu'il portait à la jeune fille. La probité intellectuelle a ses maladies de scrupule comme l'autre. Bien résolu à retirer sa demande, pour ne pas accepter une clause à laquelle il ne pouvait se soumettre en toute conscience, sa violente douleur augmentait encore l'énergie de cette résolution. L'idée de l'effort s'associe trop aisément danslesâmes délicates à l'idée de mérite : elles sont toujours tentées de se mésestimer de ce qui leur plaît et de s'estimer de ce qui leur coûte. Et qu'il en coûtait à Jean
de renoncer pour toujours à l'amie dont la grâce blonde allait rayonner tout à l'heure dans ce décor d'automne et de tristesse, si ses calculs s'étaient trouvés justes !
Ils l'étaient. Les amoureux ont à leur service un don de divination presque infaillible, qui ressemble aux visions du génie. Le principe n'en est-il pas identique : des facultés de logique portées à un degré supérieur sous l'influence de l'observation aiguë et de l'idée fixe? Brigitte Ferrand s'approchait, en effet, à ce moment même, de ce coin du jardin où Jean Monneron l'attendait. Si la magie d'intuition qui avait décidé le jeune homme à se poster près de cette porte d'angle se fût exaltée jusqu'à la double vue, et s'il avait pu, des yeux de sa chair, percer le massif des maisons dressées devant lui, il eût aperçu celle qu'il aimait en train de suivre le trottoir de la rue Notre-Dame-des-Ghamps auprès de son père. Ils venaient, l'un et l'autre, de reconduire chez elle Mme Portier, la sœur mariée de Brigitte, et ils se préparaientàtournerparla rue Bara, qui débouche précisément en face de cette entrée du vieux jardin choisie par Jean. Et peut-être son énergie n'eùt-elle pas tenu bon une minute, s'il eût pu non seulement la voir, mais l'entendre qui causait en tête à tète avec son père et parlait de lui. Il savait bien, quoique ne s'étant jamais per-
mis de lui dire ses sentiments, qu'elle les avait devinés. Il croyait savoiraussi, malgré sa réserve, qu'il ne lui déplaisait pas. Il n'avait pas osé imaginer la vérité : qu'elle l'aimait autant qu'il l'aimait. Surtout, il ignorait que M. Ferrand fût le confident de cet amour et qu'il n'eût caché à Brigitte ni la demande de Jean, ni sa propre réponse. Cette entière sincérité du père vis-à-vis de sa fille avait ses dangers trop évidents. Elle tenait à la nature un peu exceptionnelle des rapports qui les unissait. Brigitte Ferrand était de la lignée d'Antigone, de cette « enfant du vieillard aveugle » , la plus pure création du génie antique, qui joint à la féminité du dévouement le plus attentif une vigueur d'intelligence presque masculine, — si tendre, pour asseoir sous les oliviers de Golone l'infortuné qu'elle guide, — si hardie, pour affirmer, devant un juge inique, l'existence de « ces lois non écrites, immuables, dont nul ne
^ sait quand elles ont pris naissance » . Chargée, à
^ quinze ans, de remplacer sa mère morte au foyer d'un père qu'elleadmiraitautant qu'elle l'aimait, Brigitte avait voulu devenir, pour cet homme supérieur, mieux qu'une ménagère, une compagne
V de pensée, bien humble, bien modeste, et qui l'aidât cependant à supporter la solitude du veuvage. Cela avait commencé par de tout petits
, services, comme de recopier les manuscrits du philosophe, comme de transcrire pour lui de»
UN AMOURETX 19
extraits, comme de lui lire, le soir, à haute voix/ et dans des revues spéciales, des articles dont le' titre seul prenait, sur ces lèvres de jeune fille,' de touchantes allures de paradoxe. L'hérédité aidant l'affection, elle était arrivée à comprendre, à partager les idées du professeur. C'était aussi ce goût profond et cette entente des choses de l'intelligence qui l'avaient intéressée à Jean. Quoique son instinct de femme lui fît éviter soigneusement tout air de savante, et qu'elle eût même, par réaction, un rien de coquetterie dans sa toilette, sa physionomie trahissait cet excès, /cette anomalie plutôt, de culture. L'expression du visage était plus âgée que les traits. Avec des lignes d'une régularité presque classique, elle était moins jolie que belle. Un je ne sais quoi de trop grave flottait autour de sa bouche, pourtant si jeune, et dans le regard de ses prunelles pourtant si bleues. Elle était assez grande, avec une tète plutôt petite, de forme ovale, que couronnaient d'admirables cheveux blonds. Son teint très clair, presque transparent, pâlissait et rougissait à la moindre émotion, d'une manière qui révélait, chez cette enfant, précocement initiée aux plus abstruses théories de la psychologie et de la métaphysique, la plus vive, la plus spontanée sensibilité. Ces deux côtés de sa nature, trop réfléchie et trop émotive tout ensemble, se retrouvaient dans l'entretien qu'elle avait avec
son père, ce matin-là, et qui avait commencé dès le seuil de la maison de sa sœur aînée. A peine avaient-ils pris congé de celle-ci, laissée jusqu'ici absolument en dehors de leurs projets, Brigittfe avait demandé :
— « Vous devez être content de moi, mon père?... » Comme on le voit, le traditionaliste partageait, sur le chapitre du tutoiement, l'opinion de son maître Bonald, lequel a écrit avec son austère ironie : « On ne tutoie plus que son père et sa mère. Cet usage met toute la maison à l'aise. Il dispense les parents d'autorité et les enfants de respect... » Ce petit détail donnera la nuance du caractère et des manières de M. Ferrand, chez qui la bonhomie se relève d'une courtoise, mais souveraine dignité : « Oui, » avait insisté la jeune fille, «je vous avais promis, il y a huit jours, de ne plus vous parler de M. Monneron, et d'être calme. C'est la première fois de cette semaine que je vous aurai prononcé son nom, et j'ai été calme, très calme. Je la suis plus encore ce matin. Je viens de demander à ma mère d'intercéder là-haut pour que les choses soient telles que je les désire... C'est comme si j'avais reçu une promesse... Ah! mon père, que je plains ceux qui n'ont pas la foi! Comment vivent-ils avec leurs morts? Et ne pas vivre avec ses morts, c'est ne pas avoir de famille. Quand je pense qu'i7 n'a pas connu, jusqu'ici, ces joies profondes que
donnent les pratiques religieuses, que je suis tentée de le plaindre!... v
A mesure qu'elle parlait, montrant à nu, dans leur ingénuité, ses espérances et son amour, elle pouvait voir un pli soucieux contracter le front et la bouche de son père. M. Ferrand était un homme de cinquante-trois ans, taillé en force, avec un visage dont la pâleur naturelle s'était accrue par une existence trop sédentaire. Ce teint mat était d'autant plus saisissant qu'il contrastait fortement avec la noirceur des cheveux et de la barbe, où des fils d'argent commençaient à peine de courir. Il y avait, dans ce masque un peu lourd, aux traits fins, presque ténus, de la puissance et de la subtilité. L'ensemble rappelait vaguement le célèbre portrait des Offices qui passe pour représenter Léonard. L'expression était si noble qu'elle faisait oublier une infirmité qui eût défiguré un autre visage : une convulsion enfantine avait fortement dévié l'œil droit. Ce regard bigle s'accordait avec cette physionomie, comme abstraite du monde extérieur et tournée en dedans, qu'éclairait la sérénité ardente des certitudes profondes. L'accent de sa fille, plus encore que ses mots, venait de lui prouver, une fois de plus, qu'il n'avait pas été assez prudent, et qu'il eût mieux valu ne pas lui annoncer la démarche de Jean Monneron, avant d'avoir la réponse du jeune homme sur le point encore en
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suspens. Pour Brigitte, évidemment, cette réponse ne faisait pas doute. M. Ferrand, lui, en revanche, se rendait trop compte que, si l'amoureux n'avait pas raccourci de lui-même ce délai des huit jours, la raison en était dans une hésitation de plus en plus grande. Il pressentait maintenant la résolution déKnitive de Jean, dont lui non plus d'abord n'avait pas douté, et il en redoutait le contre-coup sur sa fille :
— « Ma pauvre Brigitte, » reprit-il donc, «tu me dis que tu es calme et tu viens de me parler avec une exaltation dont j'aurais peur, si je ne te savais pas si courageuse, quand il le faut. A t'entendre, la répons* que nous attendons aujourd'hui sera certainement ce que nous souhaitons qu'elle soit. Si elle était le contraire cependant? Si, au dernier moment, les idées qui ont empêché Jean d'accepter aussitôt la condition que nous avons mise, toi et moi, à notre consentement, étaient les plus fortes?... Moi aussi, » continua-t-il, «je crois à une mystérieuse influence des morts sur les vivants, et qu'ils peuvent obtenir pour nous, comme nous pouvons obtenir pour eux. C'est tout le sens de la fête d'aujourd'hui et de la communion des saints. Mais je crois aussi que la décision suprême d'une volonté dépend d'elle seule. Je ne t'ai pas caché que, dans les circonstances qui ont amené les choses où elles en sont, j'ai cru voir un dessein caché, une invite de Dieu à cette
âme. Cette âme s'y rendra-t-elle ? C'est ce que ni toi ni moi nous ne pouvoir savoir, mon enfant. »
— « Vous craig^nez mon chagrin, si j'étais déçue, mon bon père, » dit Bri^jitte, en secouant la tête, avec un sourire ému et confiant. « Je ne peux pas l'être. Vous m'avez raconté vous-même que l'incrédulité de M. Monneron n'était que de l'ignorance. Vous lui avez si souvent appliqué devant moi cette belle phrase du cardinal Newman : Je nai jamais péché contre la lumière. Il sait, maintenant que vous avez tant discuté avec lui. Toutes ses objections, vous les avez dissipées. Toutes vos réflexions, vous les lui avez communiquées. Vous lui avez prouvé la religion. Comment ne croirait-il pas? »
— (i On ne prouve pas la religion, » repartit le philosophe. « Je t'ai dit cela aussi, bien souvent. On donne des raisons de croire, ce qui n'est pas la même chose. Une conversion n'est pas une œuvre purement intellectuelle. Sans cela, tout le monde croirait, ou bien personne. On croit avec tout son être, avec son intelligence, certes, mais aussi avec son cœur et avec sa volonté. Il y a des gens qui n'aiment pas à croire, qui ne veulent pas croire, et ils en arrivent à obscurcir pour eux jusqu'aux ténèbres, ce qui, pour toi, pour moi, fait évidence et lumière. Quand Jean Monneron était mon élève, plus d'une fois j'ai vu son intelligence s'ouvrir, se donner, venir à la foi, et sa
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volonté l'arrêter net dans cet élan. Qui sait s'il n'en est pas de même aujourd hui?... »
— « Mais, >i dit Brig^itte, " sa démarche auprès de vous était sincère, et, s'il veut m'épouser, » — elle souligna le mot en le prononçant, — « il doit vouloir tout ce qui peut l'y aider, excepté une démarche contre la conscience... "
— « Et s'il pense que c'est le cas? » reprit M. Ferrand. Puis, sur un geste étonné de sa fille :
J « Tu oublies qu'entre lui et nous, il y a son père..." Et, comme Brigitte esquissait de nouveau son geste : « Comprends-moi bien, « continua-t-il, «je sais parfaitement que le père ne refusera pas son consentement. S'il avait dû le refuser, je n'aurais même pas laissé Jean formuler sa demande. Je connais mon ancien camarade. Il met son point d'honneur à laisser ses enfants absolument libres. C'est la raison pour laquelle il ne les a pas fait baptiser. Il a voulu qu'ils choisissent, une fois majeurs, en pleine indépendance. Il est sincère dans cette persuasion qu'il ne les a jamais
. influencés. Cela n'empêche pas que, le jour où Jean viendra lui dire : « Je me marie à l'église et «je suis catholique, » ce sera pour lui un déchirement, une faillite, la banqueroute de l'éducation morale qu'il a donnée à son fils. Il n'y a pas de neutralité vraie sur certains points. Monneron se croit tolérant II est un fanatique à rebours. La religion, pour lui, c'est le poids mort du
UN AMOUMKUX 25
passé, le legs de superstition d'une humanité inférieure. Il la hait de tout l'amour qu'il porte à ce qu'il croit le projjrès et la raison. De voir Jean retourner à cette erreur, il en souffrira cruellement, et Jean le sait. Tu parles de conscience. Voilà le scrupule qui peut troubler la sienne. »
— « Vous m'aviez bien dit, » reprit la jeune fille après un silence, « que M. Monneron le père n'était pas relijfjieux. Mais il ne s'agit donc pas d'une indifférence? Il s'agirait d'une haine? Vous venez de prononcer ce mot... Est-ce possible?... Lui, un si honnête homme !... »
— a II est un très honnête homme, en effet, » répondit M. Ferrand, « par tant de côtés. Et pourtant, tu as raison, ce n'est point par les portions hautes de son être qu'il sent ainsi. Son excuse, c'est qu'il ne se rend pas compte des mobiles auxquels il obéit dans cette haine. C'est un des points où sa famille est malade en lui, — hélas! où la France est malade dans sa famille. Suis la filière, et, toi qui connais si bien mes idées sur le principe de continuité, ce que l'Église appelle la réversibilité, tu en trouveras ici une confirmation bien significative. Cette famille Monneron a commis une première faute, dans le grand-père, qui était un simple cultivateur. Il avait un fils très intelligent. Il a voulu en faire un bourgeois. Pourquoi? Par orgueil. Il a méprisé sa
caste, ce jour-là, et il a trouvé un complice dans l'État, tel que la Révolution nous l'a fait. Toutes ces lois sur lesquelles nousvivons depuis centans, et dont l'esprit est de niveler les classes, d'ég^aliser pour tous le point de départ, de faciliter à l'individu les ascensions immédiates, en dehors de la famille, ce ne sont pas davantage des lois saines et généreuses. Ce sont des lois d'orgueil. A quel sentiment s'est-on adressé chez Monneron, au collège? A l'orgueil. Dans ses examens? A l'orgueil. Quand je l'ai rencontré à l'École normale, tout son développement n'était qu'un développement d'orgueil. Voilà pourquoi il n'a pas cru. Il ^ a pensé à l'encontre de notre tradition religieuse. Ce faisant, il a estimé qu'il obéissait à sa raison. En réalité, il s'est fourni des prétextes pour justifier une attitude qui n'était que l'instinct déposé en lui par toutes ces données. Il est un vrai représentant d'une époque dont l'aberration consiste à vouloir que chaque génération recommence la société ! Son irréligion est comme son radicalisme, la preuve qu'il ne vit pas avec ses morts, lui, pour prendre ton mot de tout à l'heure. On l'en a séparé et il s'en est séparé. Sa pensée et sa volonté vont contre sa race, au lieu d'en être la continuation, le prolongement. Mais il est écrit qu'il ne sera demandé à chacun de nous que ce qu'il aura reçu. Voilà pourquoi, je te le répète, Monneron est un honnête homme avec les idées d'un
sectaire, et voilà pourquoi la conversion de son fils, si elle a lieu, le bouleversera comme un reniement.. . »
— « Vous admettez pourtant, » intenog^ea Brigitte, « que cette conversion est un besoin de cette àme? Comment expliquez-vous alors que l'enfant d'un tel père ait, au contraire, cette nostalgie de Dieu? C'est votre mot, vous l'avez employé, il y a huit jours encore, dans notre grande conversation... »
— il Tu touches là, mon amie, à un grand mystère, » dit le philosophe. « Qu'il y ait un atavisme moral, comme il y a un atavisme physique, une hérédité en retour des idées et des sentiments de nos aïeux, c'est un fait indiscutable. Pourquoi cette hérédité se manifeste-t-elle dans un individu plutôt que dans un autre? Le problème n'est pas plus soluble que celui de l'inégalité des talents ou tout simplement des santés, entre frères et sœurs, nés des mêmes parents, dans des conditions identiques. Ce qu'il y a de certain, c'est que Jean Monneron est travaillé, depuis des années, par cet atavisme qui n'ajamais tourmenté son père. La bonne race des cultivateurs vi varais, dont il est issu, se révolte en lui, malgré lui, contre l'erreur paternelle. Ce fils d'un Jacobin a de continuels retours vers la vieille France. Il voudrait aimer la France nouvelle, et tout l'en écarte. Cet enfant d'un incrédule étouffe dans la
néfjation. Il est né d'un fonctionnaire et d'un déraciné; et il ne rêve, quand il s'abandonne à ses goûts, que d'une famille établie, de mœurs locales et traditionnelles, d'un milieu terrien. Cette lutte secrète dure depuis que je le connais. C'est la cause qui m'a tant intéressé à lui, durant son année de philosophie. Je n'ai jamais connu un jeune homme dont le malaise démontrât plus complètement combien les sophismes du monde révolutionnaire sont meurtriers à un esprit juste et à un cœur droit. . . Et puis, il t'a aimée. J'ai vu grandir ce sentiment. J'ai vu que tu le voyais aussi, qu'il t'attendrissait. Il m'a semblé que le bonheur pouvait être là, pour vous deux. Aujourd'hui, je me demande si je ne me suis pas trompé, puisque la lutte intérieure dont il était déjà victime, à dix-huit ans, continue à vingtcinq, à travers et malgré cet amour. . . »
— « Non, mon père, » reprit Brigitte, en touchant de sa main le bras de M. Ferrand, «la lul'e ne continue pas et le bonheur est là... » Et, en indiquant à son compagnon d'un gracieux hochement de sa tête fine, elle ajouta: « /mi aussi, i7 estlà... » Elle venait d'apercevoir Jean Monneron, qui, de son côté, l'avait reconnue. Il s'était levé de son banc, avec la gêne, toujours si touchante pour une femme qui aime, de quelqu'un qui attend depuis des heures et qui veut avoir l'air de s'être trouvé là par hasard. Quoique les préoc-
cupations de M. Ferrand fussent bien grandes et qu'il considérât comme très important l'entretien dont cette présence de son ancien élève annonçait l'imminence, il ne put, lui non plus, s'empêcher d'être attendri et amusé par cette g^aucherie de l'amoureux. Dans l'atmosphère de tension intellectuelle où il vivait, et ou il faisait, par contagion, vivre sa fille, c'était une bouffée de jeunesse, un souffle de nature et de spontanéité que cet enfantillage de Jean, surpris dans son aguet, confus et s'excusant d'être là par des phrases maladroites. Ses explications balbutiées, en abordant M. et Mlle Ferrand, trahissaient un si naïf embarras que le père en sourit, et ce fut avec la plus indulgente moquerie qu'il y coupa court :
— « Vous n'alliez nulle part? » lui dit-il. «Hé bien ! tant mieux ! Vous nous accompagnerez jusqu'à la maison. »
l'obstacle
Les trois promeneurs commencèrent donc à marcher ensemble dans la direction du Palais, le père séparant les deux jeunes gens. La première impression d'amusement et d'attendrissement avait cessé tout de suite, et ils n'échangeaient les uns avec les autres que des phrases indifférentes qui tombaient, presque sans réponse, dans un silence chargé de trop de pensées. Tous les trois étaient en effet dominés par des idées qui leur tenaient de trop près au cœur pour qu'ils pussent les dire, et elles leur enlevaient la force de soutenir une autre conversation. M. Ferrand avait aussitôt compris, devant le visage sombre et fermé de Jean Monneron, que sa venue au-devant d'eux ne signifiait pas le facile acquiescement dont s'était flattée Brigitte. Le tendre optimisme de celle-ci n'avait pas tenu non plus contre cette physionomie tourmentée, ni surtout contre le regard d'angoisse dont le jeune homme l'envelop-
pait de temps à autre. C'est qu'à la voir marcher ainsi, près de lui, avec sa taille svelte, avec la liffne si douce et si réfléchie de son profil, avec ses beaux yeux bleus, remplis d'âme, elle lui apparaissait comme plus charmante encore, comme plus digne d'être aimée pour toujours et uniquement. L'homme supérieur dont elle était la fille ne s'était jamais révélé plus affable, plus attirant, rien que par sa manière de respecter les émotions devinées chez les deux amoureux. Il était vraiment le père d'élection que Jean se serait choisi, le grand aîné auquel pouvoir dire tout ce qu'il devait taire à son vrai père, tant d'incertitudes et de troubles ensevelis au fond de son cœur ! . . . Le vent continuait à chasser les feuilles des platanes le long des allées, la lourde pesée du ciel d'automne à envelopper de mélancolie les statues lavées de pluie, les massifs glacés, le bassin frissonnant, le palais décoloré. L'étudiant pouvait reconnaître une image de son sort actuel dans cette vision de félicité qui passait, passait, et, quand elle ne serait plus là, il ne resterait qu'un sinistre et solitaire décor d'hiver. Et de nouveau la tentation le ressaisissait de ne pas la laisser passer, cette félicité, de ne pas l'accepter, cette solitude. Un mot suffisait... Il ne devait pas le prononcer. Il ne le pouvait pas. Tous les motifs qu'il s'était donnés pour renoncer à son rêve, durant ces huit jours d'un si passionné, d'un
si scrupuleux examen de conscience, se levaient du fond de son âme à chaque g^este de la jeune fille. Plus elle l'enchantait par sa grâce intelligente et délicate, plus il apercevait le bonheur assuré devant lui, s'il le voulait, et plus la voix intérieure lui commandait de résister, de ne pas sacrifier des raisonnements à une émotion, un principe obli^jatoire à une joie, si ravissante fùtelle. Et cet orage intime se déchaînait en lui, tandis qu'il prononçait, comme M. Ferrand luimême, et comme Brigitte, d'insignifiantes paroles sur les menus incidents de cette interminable traversée du jardin : un nom inscrit à la base d'une statue, l'aspect d'un des monuments par ce jour voilé, la rencontre, au passage, d'une figure de connaissance. Cette contrainte, douloureuse pour tous les trois, quoique à des degrés inégaux, — car, chez le jeune homme, elle était du désespoir, et, chez ses interlocuteurs, seulement de l'anxiété, — ne cessa qu'à l'arrivée dans la maison de la rue de Tournon, et lorsque, Brigitte les ayant laissés, les deux hommes se retrouvèrent face à face dans le cabinet de travail de M. Ferrand. Cette vasteet haute chambre attestait, comme la cour et comme Tescalier, que l'hôtel, aujourd'hui distribué en quelques appartements, avaitété, au dix-huitième siècle, une de ces larges demeures parlementaires faites à souhaitpour une famille bourgeoise, opulente et simple. La noble décoration de cette
pièce : les couronnements des fenêtres et des portes, la forme de la cheminée avec son chambranle en anse de panier et la coquille de son cartel, dataient du milieu du dix-huitième siècle. Quatre grands corps de bibliothèque accentuaient, par les reliures sévères des gros livres qui les remplissaient, cet air d'autrefois. La chambre était éclairée par deux hautes fenêtres qui ouvraient sur un balcon, suspendu lui-même sur les débris d'unjardin. Une copie ancienne, peut-être une réplique, du portrait si intelligent, si humain, si français, d'Arnaud d'Andilly, par Philippe de Champaigne, était le seul objet d'art qui parât cette salle de travail, aménagée pour la méditation, et qui semblait juste à la mesure de la puissante physionomie du philosophe. Aussitôt entré, il avait fait signe à son élève de s'asseoir. Il avait pris place lui-même à son bureau et il lui avait demandé :
— « M'apportez-vous votre réponse, ou bien désirez-vous avoir devant vous quelques jours encore? »
— « Je vous apporte ma réponse, » fit Jean Monneron. » Huit jours, quinzejours de plus n'y changeraient rien, puisque je me retrouverais dans les mêmes conditions et devant le même obstacle. »
— « Alors, si je comprends bien, c'est non, » reprit M. Ferrand, après un silence,
— « C'est non, » répéta le jeune homme, d'une voix basse, ferme et triste, o J'ai bien réfléchi, mon cher maître, bien lutté aussi, depuis
y ces huit jours. J'aurais tant voulu venir à vous
■/aujourd'hui, en vous disant : Je suis prêt à me
faire baptiser. Conduisez-moi chez le prêtre que
vous avez choisi... Hé bien! je ne peux pas. .. »
— « Je m'y attendais, n répondit M. Ferrand. Il avait, tandis que le jeune homme prononçait cette déclaration, appuyé son coude sur la tablette du bureau chargé de papiers, et, son front sur sa main, avec un air d'accablement où son interlocuteur pouvait voir à quelle profondeur ses paroles atteignaient le père et le croyant : a Si vous aviez dû répondre : oui, vous n'auriez pas hésité huit jours, pas une minute. Je ne suis pas aveugle. Je sais combien vous aimez Brigitte, et depuis longtemps. »
— « Si je l'aime!... » s'écria Jean, et, l'espèce de pitié attendrie avec laquelle son maître venait de lui parler lui ayant soudain ouvert le cœur, toutes ses émotions de cette matinée lui jaillirent soudain à la bouche en paroles passionnées : « Si je l'aime... ! 1) répéta-t-il. «Dumoins, vous, vous ne me méconnaissez pas. Vous me plaignez... Mais lui donner mon nom, mon cher maître, vivre avec elle, toujours, fonder avec elle un foyer, travailler pour elle, auprès d'elle, par elle, essayer d'avoir un peu de talent, un peu de
réputation peut-être, à cause d'elle, ah! c'était ma vie fixée. C'était tout ce que j'ai pu souffrir déjà, réparé!... Et vous si près de moi, votre esprit si grand, si généreux, me soutenant, m'appuyant, c'était le bonheur!.. . Pour que j'y renonce, vous le devinez, ilfautqu'ily ait un obstacle par-dessus lequel je ne peux pas passer. Monsieur Ferrand, je ne vous fait aucun reproche, remarquez, de la condition que vous m'avez imposée. Vous ne seriez pas là, que Mlle Brigitte me l'imposerait aussi, j'en suis sûr, et elle aurait raison, comme vous avez raison. Vous agissez tous deux suivant votre conscience. Je ne peux pas ne pas agir suivant la mienne, et elle ne me permet pas de me faire catholique. .. »
— « Donnez-moi la main, mon enfant, » dit M. Ferrand. L'accent de son ancien élève lui avait infligé une fois de plus l'émotion très particulière qui naît chez les vrais apôtres au contact de certaines âmes d'incrédules. Ils les sentent si belles, si chaudes, et, les trouvant étrangères à leurs idées, ils en souffrent. Ils voudraient communier avec ces nobles sensibilités dans une foi pareille, et, tout en se défendant d'exercer sur elles aucune pression, il faut qu'ils s'essaient à se les attirer. La tentation était trop forte et si instinctive ! Persuadé qu'il agissait uniquement pour le bonheur de sa fille, le père de Brigitte ne se doutait pas que c'était aussi le besoin de con-
quérir cette généreuse intelligence qui lui faisait, en ce moment même, insister, avec cette douceur prenante qui est le don des maîtres. « J'ai bien désiré,» continua-t-il, «que votre résolution fût autre... Si j'ai accueilli votre demande comme je l'ai fait, vous l'avez compris, c'est que j'ai vu dans ce mariage toutes les chances de bonheur pour Brigitte, et c'est aussi que je vous aime beaucoup, mon enfant. Je vous l'ai prouvé à trop de reprises pour que vous en doutiez. A. cause de cette amitié, et pour que vous pussiez toujours revenir chez moi sans arrière-pensée, j'ai évité avec vous, ces dernières années, les divers points où mes convictions auraient pu paraître violenter les vôtres. Cette amitié me permet aujourd'hui de vous dire : Vous faites, de votre refus à l'unique condition que j'ai posée à votre mariage, une question de conscience. Mais une question de conscience comporte un pour et un contre. Elle se discute. Vous l'avez discutée avec vous-même. Vous pouvez vous tromper, vous être créé des scrupules imaginaires, n'y avoir pas vu clair dans votre pensée. Supposez que je ne sois pas le père de Brigitte, que je sois votre vieuxprofesseur de philosophie simplement; que vous vous trouviez, vis-à-vis d'une famille de moi inconnue, précisément dans la situation où vous êtes vis-à-vis de la mienne, et que vous vçnie? me consulter. Voulez-vous me laisser vous
parler comme je vous parlerais?... Oui?... Hé bien! Pouvez-vous me détinir, me marquer le point exact de votre scrupule ?. . . »
— « Le point exact ? » répondit le jeune homme. « C'est que je ne crois pas, tout simplement, et qu'accepter, que demander le baptême dans ces conditions-là, ce serait mentir, et non pas mentir par silence, comme font tant de gens, catholiques de naissance, qui, ayant perdu la foi, se marient à l'église. Ils n'ont qu'à se taire de leurs doutes, comme je comptais me taire des miens, quand je m'imaginais que la cérémonie religieuse serait pour moi ce qu'elle est pour un protestant ou pour un juif qui épouse une catholique. Elle ne le serait pas, et je me trouve dans la nécessité non plus de me taire, mais de parler. Il faut que je déclare qu'un certain système d'idées, où j'ai été élevé, est faux — et je n'en suis pas assez sûr; — qu'un autre, tout contraire, est vrai, et je n'en suis pas sûr davantage. Me faire catholique , c'est une profession de foi . C'est un acte positif. C'estune affirmation. Vous, mon cher maître, m'estimeriez-vous d'avoiraffirmé, publiquement, solennellement, ce à quoi je ne croirais pas? »
— « Non, 1) répondit M. Ferrand, « mais est-il vrai que vous ne croyez pas?... Vous le dites. C'est peut-être que vous confondez deux choses bien différentes, et qui doivent rester différentes, ce qu'un grand médecin de notre temps, qui est
aussi un g^rand chrétien, le professeur Grasset, de Montpellier, et, depuis, un autre grand savant, qui n'est pas encore chrétien, lui, mais qui comprend la croyance, Jules Soury, ont si bien résumé, quand ils ontdistingué les certitudes du laboratoire et celle de l'oratoire. Cette distinction, la faitesvous vraiment? Vous pensez que vous ne croyez pas, parce que vous ne vous trouvez pas, vis-à-vis des vérités religieuses, dans une attitude mentale pareille à celle que vous avez vis-à-vis des vérités physiques et chimiques, par exemple. Mais, moi non plus, je ne l'ai pas. Les dogmes de l'Église dont je suis le plus persuadé : le Péché Originel, l'Incarnation, la Résurrection, la Présence Réelle, n'ont pas pour moi la même clarté d'évidence que la loi de composition de l'eau. Qu'est-ce que cela prouve? Que l'objet de la vérité religieuse n'est pas l'objet de la vérité scientifique, simplement, et que les facultés employées ne sont pas les mêmes... L'erreur des rationalistes, je vous l'ai dit souvent autrefois, consiste à vouloir réduire un des types de certitude à l'autre. Prenez garde que ce ne soit votre erreur aussi, dans le cas présent. Voulez- vous une preuve que vous avez beaucoup plus de foi que vous ne le savez vous-même? C'est que vous avez hésité, quand je vous ai répondu : « Je ne don- « nerai ma fille qu'à un catholique pratiquant. « Cette hésitation m'a effrayé, je vous l'ai dit. J'ai
prévu que le nouvel homme en vous ne terrasserait pas l'ancien. Mais le nouveau existe. Il n'y aurait pas eu lutte sans cela, et, cet homme nouveau, c'est un croyant... »
— « C'est quelqu'un qui a espéré croire, » répliqua Jean Monneron. « La distance est grande de l'un à l'autre... Oui,» continua-t-il, «si j'ai hésité, mon cher maître, c'est que tout mon cœur était le complice de cette espérance, et que ma raison, au lieu de s'y opposer, m'y inchne. J'ai repassé en esprit, cette semaine, par tous les chemins où vous m'avez conduit, quand nous discutions ensemble ces problèmes. J'avoue que je n'ai rien à répondre à vos arguments, rationnellement. C'est la preuve que c'est bien la Foi qui me manque, telle que vous l'entendez, l'adhésion vivante du fond de l'être. J'admets avec vous que la Science est incapable de dépasser l'ordre des phénomènes et qu'elle se heurte, aussitôt qu'elle veut chercher le pourquoi des choses, au lieu du comment, à l'inconnaissable. J'admets que cet inconnaissable est réel, puisqu'il est à la racine de toute réalité. J'admets que, le conséquent étant enveloppé dans l'antécédent, cet inconnaissable doit posséder, virtuellement au moins, tout ce qui constitue le réel, donc, puisque nos facultés font partie du réel : l'intelligence, l'amour et la volonté. J'admets encore que ce principe d'intelligence, d'amour et de volonté, caché
dans l'inconnaissable, c'est ce que le lann^axje des simples a[)pelleDieu. J'admets que ce Dieu, ainsi conçu, doit s'être manifesté dans l'histoire humaine. Gomme cette histoire n'est pas une attente, qu'elle est actuelle, qu'elle est présente, j'admets que cette action de l'inconnaissable y est mêlée, actuellement. De tous les faits qui tombent sous l'observation, le christianisme, je l'admets, est celui qui remplit le plus exactement les conditions que notre raisonnement nous montre, a priori, comme ayant dû être celles d'une action divine. Je vais plus loin. Je reconnais que, des formes diverses du christianisme, la plus complète est celle qui remonte par la tradition au fondateur et à ses apôtres, c'est-à-dire le catholicisme. J'admets tout cela, mais comme une construction intellectuelle qui me reste totalement extérieure, et dont je ne me sens pas faire partie. C'est une hypothèse plus ingénieuse, plus probable, si vous voulez, que beaucoup d'autres, mais cette probabilité est pour moi — comment m'exprimer? — une probabilité morte. Elle m'estétrangère, je vous le répète. Elle ne touche pas à ce point dernier de la personne où s'élabore la conviction. Où voyezvous la Foi là dedans?... »
— « Où je la vois? » répondit M. Ferrand, avec une gravité frémissante : « Dans le fait, d'abord, que vous avez dû, pour admettre seulement cette probabilité dont vous me parlez, dé-
truire en vous tant de préjugés ! Ne dites pas que je vous ai guidé dans ce chemin. Vous m'y avez suivi. Vous m'y avez cherché. Les arguments que vous m'avez résumés vous viennent de moi, et ils me paraissent, en effet, irréfutables . Vous n'auriez pas pris la peine de même les examiner, pas plus que n'ont fait tant d'autres, — car ce n'est rien de bien nouveau, et Pascal les avait donnés, — si vous ne vous étiez senti étouffer dans les doctrines de négation où vous avez grandi. Et pourquoi y étouffiez-vous, sinon parce que des portions inconnues de vous-même avaient le besoin d'une vie religieuse? Pourquoi vous êtes-vous tant attaché à moi, quand vous êtes entré dans ma classe? Parce que les idées que je vous représentais, si contraires aux vôtres, réveillaient en vous des traces secrètes. Vous êtes un Français, c'est-à-dire l'héritier d'une longue lignée d'hommes et de femmes qui, pendant des siècles, ont été des catholiques. Vous vous mouvez, vous respirez dans une société imprégnée de mœurs catholiques. La langue que vous parlez, dans laquelle vous pensez, est catholique, puisqu'elle est romaine. Le catholicisme est en vous, malgré vous, dans ce que les psychologues d'aujourd'hui appelleraient votre inconscient. Vous ne pouvez pas être en accord avec le plus intime de vousmême, si vous n'êtes pas catholique. Cet accord, vous l'avez passionnément désiré depuis que
vous pensez, à votre insu, comme un liquide désire son niveau et oscille jusqu'à ce qu'il l'ait trouvé. Quand vous avez souhaité de fonder un foyer, sur quelle jeune fille s'est fixé votre choix? Sur une catholique. Ce charme par lequel ma Brig^itte vous a enchanté, c'est son âme, cette àme que lui a faite cette Égalise, dont vous dites qu'elle vous est étrangère, qu'elle vous est extérieure. Étrangère? Oui, au «moi» factice dont vous a revêtu un enseignement qui prétend libérer la personne en la séparant de ses traditions. C'est la folie d'un jardinier qui s'imaginerait affranchir les arbres en les séparant de leurs racines... Extérieure?... Mais entrez-y donc, dans l'Église, et vous serez étonné de ce que vous découvrirez en vous, que vous n'y voyez pas... Vous éprouverez, ce jour-là, que se connaître soimême, comme le conseillait la sagesse antique, c'est simplement se reconnaître... Ce qui vous est extérieur, en ce moment, c'est votre vraie personne. Mais Dieu la veut, et il l'aura. Vous avez les deux vertus dont il marque les âmes qu'il s'est choisies : riiumilité et la bonne volonté. Il vous poursuivra, jusqu'à ce qu'il vous ait conquis. . . »
Le philosophe s'était levé pour prononcer ces dernières paroles, où le mysticisme de sa pensée avait éclaté malgré lui. Il allait et venait dans le vaste cabinet de travail, son large visage tout
éclairé par une flamme de passion religieuse aussi intense que, si au lieu d'être un simple professeur de lycée à la fin du dix-neuvième siècle, il eût été un des docteurs de la réforme catholique du dix-septième siècle, un contemporain de cet Arnauld, dont l'immobile effigie présidait à cet entretien, lequel risquera de paraître bien étrange à cette date de 1900 et à Paris. Mais l'était-il réellement? Lorsque l'on appartient, comme les deux hommes qui causaient ainsi, à la race de ceux dont Platon disait déjà qu'ils vont à la vérité « avec toute leur âme » , n'est-il pas naturel que, dans un acte aussi solennel qu'un mariage et que la création d'une famille, on ne voie pas seulement une question d'intérêts, de convenances, ni même d'attrait sentimental? Ces idées si théoriques, semble-t-il, les avaient portés, l'un et l'autre, à un point d'émotion extrême. La voix du maître, en particulier, s'était faite presque sourde, dans son excès d'ardeur intime, pour prédire la conquête par Dieu de l'âme de son ancien élève. Son exaltation continuant, il s'arrêta devant Jean Monneron, toujours assis, et, lui posant les mains sur les épaules, le regard plongé dans son regard :
— « Comprenez-vous maintenant, » conclut-il, « pourquoi je n'accepte pas votre réponse comme définitive? C'est moi qui veux que vous le preniez, ce nouveau délai que vous m'avez refusé.
Je sais. Ce n'est pas le rôle d'un père à qui l'on vient demander sa fille, de parler ainsi. Mais nous ne sommes pas dans la convention, vous et moi. Nous sommes dans la vérité profonde. Nous avons à prendre une décision qui pèsera, vous, sur toute votre vie, moi, sur toute la vie de ma fille. Pour que cette décision soit ce qu'elle doit être, il est nécessaire que nous ne laissions rien dans l'équivoque et que la plus absolue franchise ait présidé à cet entretien... v II s'interrompit une minute, comme s'il hésitait devant une parole bien grave. Puis, fermement : « Il faut que vous sachiez ce que vous avez pu deviner à mon attitude, à d'autres indices peut-être, oui, que vous le sachiez d'une façon positive, qui ne vous permette pas le doute : Brigitte vous aime, mon enfant. C'est au nom de ce sentiment que je vous demande de réfléchir encore avant de vous sacrifier tous deux, elle et vous, à une illusion sur vous-même dont vous resterez étonné plus tard, quand le jour se sera fait en vous complètement. Je connais ma fille et je vous connais. Elle ne changera pas plus vis-à-vis de vous que vous ne changerez vis-à-vis d'elle. Mettons donc que nous ne nous sommes rien dit aujourd'hui et que j'attends votre réponse relativement à la condition que je vous ai imposée. Vous me la donnerez, cette réponse, dans deux mois, dans trois mois, dans un an. C'est moi qui ai eu tort de fixer avec
votis une époque trop rapprochée. Acceptez-vous maintenant?»
— « Ah! mon cher maître, » s'écria Jean, « que vous êtes bon! Et pourtant que vous me faites mal! .. . Ah ! que vous me faites mal !...» répéta-t-il, et, les coudes sur ses genoux, le visage dans ses mains, comme quelqu'un qu'une crise de souffrance insupportable plie en deux, il éclata en sanglots. C'était un gémissement de tout son être, aigu et violent, qui le secouait d'un spasmepresque convulsif. Et, comme le philosophe, épouvanté de cet inexplicable accès, ne trouvait à dire au jeune homme, pour le calmer, que les phrases que l'on tient à un enfant malade :
— «Voyons, Jean, soyez raisonnable... Mais revenez à vous, mon ami... Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il? Qu'avez-vous compris?...» — l'amoureux releva la tête. Il montra ses joues couvertes de larmes, sa bouche tremblante d'émotion, ses yeux suppliants, et il répondit :
— « Je ne serai pas moins franc avec vous que vous ne l'avez été avec moi, monsieur Ferrand. Oui, vous venez de me faire bien mal. Ce n'est pas votre faute. Je ne vous ai montré qu'un seul des scrupules qui se dressent entre mon bonheur et moi : le scrupule d'idées. Il serait déjà bien puissant, quoi que vous en disiez. Il y en a un autre, et celui-là est invincible. Quand vous le saurez, vous-même, mon cher maître, vous vous
inclinerez... Mais n'avez-vous pas deviné qu'il s'agit de mon père ?. . . »
— a Je l'avais deviné,» fit M. Ferrand, «et je l'avais dit à Brigitte. Vous lui avez parlé de votre démarche et de notre conversation?.. »
— «Non, » répondit Jean, « pas plus que du reste, pas plus que de nos longues discussions, autrefois, sur les problèmes religieux, pas plus que de mes doutes et de mes recherches. Tout ce travail de ma pensée, mon père ne le connaît pas. 11 ne l'a jamais connu... Ah! monsieur Ferrand. . . » Et l'agitation du jeune homme grandissait au fur et à mesure d'une trop pénible confidence qu'il ne s'était jamais permise, etqui portait sur le drame le plus secret, le plus amer de sa vie de coeur. « Votre sincérité me fait un devoir de tout vous dire, moi aussi. . . Mais que c'est dur ! Laissez-moi me reprendre, » continua-t-il. «Je vais toucher en moi-même à des plaies si cachées... «
— a N'y touchez pas! » interrompit Ferrand avec une vivacité singulière. Il avait toujours mis tout son soin à ne jamais s'entretenir du père avec le fils, et, soudain, il appréhendait un réquisitoire contre son ancien camarade, que, même dans ce moment, il ne voulait pas entendre : «Fût-ce à moi,» ajouta-t-il, «vous ne devez pas vous plaindre de votre père... >•
— a Moi ? m'en plaindre ? » répondit Jean,
LOBSTACLE 47
douloureusement. « Non, monsieur Ferrand, je jen'ai jamais eu, je n'aurai jamais, j'en suissùr, un reproche à faire à mon père. Si mes rapports avec lui sont parfois bien cruels pour moi, ce n'est pas sa faute, c'est la mienne. Je me suis habitué, depuis des années, à ne jamais me montrer à lui dans ma vérité, et j'expie ce mensonge de silence par une impuissance absolue à nous expliquer aujourd'hui, sans déchirements. Vous le connaissez, vous savez comme il est entier dans ses idées, et, en même temps, comme il est sensible, je dirai presque, farouche, et pour tant de raisons. Tout distingué qu'il est, le paysan est trop près. Il n'a pas été apprivoisé à la vie bourgeoise dès son enfance, et cela lui donne une violence intérieure que je n'ai jamais pu braver, par excès de sensibilité, moi aussi. Vous savez qu'il est, avec cela, le plus idéaliste des hommes, idéaliste jusqu'à la chimère. Où aurait-il appris à connaître la vie, à la manier? Avec quoi a-t-il jamais été en contact? Tout jeune, il était au collège, séparé de sa famille par ses mœurs, par son instruction, par tout. A l'École, il vivait parmi des livres et des idées. Fonctionnaire, son traitement lui est arrivé tous les mois, comme une rente. Il a ignoré l'âpreté des luttes d'intérêt. Professeur, il a fait des classes et donné des leçons, ayant toujours et toujours, avec ses collègues comme avec ses élèves, des relations réglées, officielles. Il n'a
pas acquis ce don de lire dans les âmes que vous avez, vous, mon cher maître, et qui vous vient de tant de choses ! Vous aviez une famille, vous, et un milieu. Vous aviez un pays, cet Anjou dont vous m'avez dit souvent ce que vous lui deviez, tant de points de contact avec des réalités vivantes. Mais lui, ses parents étaient de Quintenas, il a fait ses études à Tournon, il a préparé ses examens à Lyon, il s'est marié à Nice, mon frère est né à Besançon, moi à Nantes, ma sœur à Lille, mon frère le plus jeune à Versailles, nous vivons à Paris. Sommes-nous du Centre, du Midi, de l'Est, de l'Ouest? Nous n'en savons rien, ni mon père. Son pays, ce sont ses idées. Son milieu, ses idées encore. Sa réalité, ses idées toujours. Que j'ai senti cela vivement, tout jeune, qu'il ne me voyait pas, qu'il ne voyait pas mes frères et sœurs, qu'il ne voyait que ses pensées! Mais ce que je ne sentais pas alors et ce que je sens aujourd'hui, c'est qu'il y a, dans cet aveuglement, du parti pris et de la volonté. Non seulement il ne voit pas la vie, mais il ne veut pas la voir, parce que la réalité lui serait trop cruelle. En politique, il a toujours été républicain, avec quelle foi, une foi religieuse, dans les principes de 89, vous le savez! Les faits ont beau lui démontrer que, plus la France s'enfonce dans le parlementarisme jacobin, plus elle est malade : il veut l'ignorer. Son métier de fonctionnaire chargé de famille l'a con-
duit, à quoi? à devoir se surcharg^er de répétitions pour payer la petite assurance qui permettrait à sa veuve de vivre décemment, s'il venait à mourir. Il n'a pas eu, depuis sa sortie de l'École, une année pleine pour faire un livre, et vous savez s'il aimait, s'il aime les Lettres. C'est une existence de manœuvre qu'il a menée, pour nous. Il veut l'ifjnorer, comme il veut ig^norer que sa famille n'est pas une famille, que nous sommes en l'air, sans appui, sans vraie atmosphère, sans certitudes, et pour tant de causes ! Sommesnous des bourgeois, sommes-nous des plébéiens? Moi, il y a des jours où je me sens peuple par toutes mes fibres, où je retournerais à la terre, si je pouvais. Mais mon frère Antoine a déjà été grisé par Paris, il ne rêve que luxe et que plaisir. Notre simple intérieur de la rue Claude- Bernard lui est inhabitable. Notre père ne veut pas plus voir cela qu'il ne veut voir que ma sœur Julie a l'horreur de l'existence qu'il lui destine, de ce Sèvres où elle va entrer et du professorat dans les lycées de filles ensuite... Quand les signes de leur désaccord avec lui sont trop multiples, comme aussi quand les politiciens de son parti commettent de trop malpropres actions, moi, qui le connais si bien, je le sens qui se retire en lui, qui s'en va du monde réel dans ses idées. Il ferme les yeux intellectuellement, comme on les ferme physiquement, devant un
spectacle Insupportable... Tout le secret de mes silences à Téfrard de mon père est là, dans cette sensation que j'ai eue, presque enfant, qu'il ne voulait pas voir certaines choses, parce qu'il en souffrait, d'une souffrance qui vous étonnera, même vous, car vous n'avez jamais rencontré que son optimisme, si voulu, lui aussi. Mais moi, qui diffère tant de lui, par mon amour passionné de la vérité, quelle qu'elle soit, je lui ressemble trop par cette sensibilité maladive pour m'y être jamais trompé. Mon père a manqué sa vie, et il ne consent pas à se l'avouer, parce que, toute cette vie ayant été la mise en œuvre de certains principes, cet avortement est la condamnation de ces principes... C'est un homme très malheureux et qui n'en convient pas vis-à-vis de lui-même. J'avais quinze ans, que je comprenais déjà cela d'instinct, sans me l'expliquer. J'avais trouvé, à cet âge-là, dans les Souvenirs de Michelet, une anecdote sur son père à lui, pauvre imprimeur ruiné qui le prenait sur ses genoux en chantant une romance de l'époque :
Mon fils sera mon consolateur...
Si vous saviez, mon cher maître, ce que je me le suis redit de fois, ce mauvais vers, depuis ce jour!. . . Et c'est vrai que j'ai été pour lui, à cette époque, ce consolateur. Pensez donc. Mon frère
avait toujours été un médiocre élève. Moi, j'étais dans les premiers de ma classe. J'avais un certain (joùt et un certain sens du latin et du français. J'avais aussi toutes les idées de mon père. Vous me les avez connues... Mais déjà je ne les avais plus toutes. Mon évolution datait d'une lecture, celle du livre de Taine sur les Origines de la France contemporaine . Mon père me l'avait vu entre les mains et il m'avait dit : « Tu lis ce « pamphlet? C'est un monsieur qui a eu bien peur « pour ses rentes en 71 . « Je ne vous cite ce mot, si injuste, que pour vous faire comprendre combien cet homme excellent devient irritable, aussitôt qu'il s'ag^it des points qui font dogme en lui. La foi dans la Révolution en est un. Je ne lui en ai jamais parlé. La haine contre l'Égalise en est un autre. Je ne lui en ai jamais parlé non plus. J'ai eu trop peur d'atteindre en lui des plaies trop saignantes. Il se plaît à me croire toujours pareil à lui dans ses enthousiasmes et dans ses aversions. Je n'ai pas eu le courage de le détromper. Ce n'est pas brave, je le sais. Ce n'est pas loyal, quoique je puisse alléguer à mon excuse que j'ai bien souvent été repris par les idées de mon père, ou de très voisines. Je serai véridique jusqu'au bout, mon cher maître. Quand vous me prêtez de la sympathie pour le catholicisme, vous vous trompez. Il m'attire, je ne le nie pas. Mais par réaction uniquement, porce qu'il
est l'ordre, parce qu'il me représente le seul correctif efficace de l'anarchie intellectuelle et sentimentale où je me débats, où je vois se débattre les miens. C'est ma pensée qui va vers lui, c'est mon cerveau, mais ma sympathie est ailleurs. Elle est pour les utopies révolutionnaires. Je les sais, je les constate des erreurs, à chaque effort nouveau que je m'impose pour les servir. J'ai vu, dans une récente expérience, ce qu'il faut penser des politiciens qui parlent de justice. Dans une autre expérience, plus récente encore, dans cette Union de la rue du Faubourg^-Saint-Jacques, où nous avions rêvé, quelques camarades et moi, de fonder quelque chose comme les settlements anglais et américains, j'ai vu ce que rencontrent, hors d'eux-mêmes et en eux-mêmes, des lettrés qui veulent aller au peuple. Je prévoyais ces déceptions dès le début, et pourtant j'ai pris parti passionnément dans ces deux circonstances. J'ai voulu, moi aussi, comme mon père, me faire illusion, pour rester avec lui, pour qu'il sentît son activité prolongée par la mienne, pour être son consolateur. Quand j'ai commencé d'aimer Mlle Brigitte, combien de fois me suis-je dit que je ne devais pas me laisser aller à ce sentiment, que mon père souffrirait de voir son fils marié à une femme pieuse! Ah! je dirai tout! pardonnez-moi, je savais si bien qu'il souffrirait de me voir votre beau-fils, à vous dont il déteste l'esprit,
à ce point qu'il a eu un momentl'idée, quand j'ai dû entrer dans votre classe, de me changer de lycée ! ... Je n'en ai pas moins aimé Mlle Brigitte. On ne commande pas à ses émotions, mais on commande à ses actes. Vous-même, mon cher maître, maintenant que vous connaissez toute la vérité, je vous mets au défi de me conseiller cet acte-là, cette conversion à une religion dont je doute, pour satisfaire le plus personnel des sentiments, le désir du bonheur, alors que je suis certain, bien certain que cette conversion désespérera mon père, et dans un moment où il est peut-être à la veille d'une affreuse épreuve?... Mais je n'en dirai pas plus... Ce que j'avais le droit de vous révéler, pour supprimer entre nous, comme vous l'avez désiré, toute équivoque, je vous l'ai révélé. N'ai-je pas raison, je vous le demande maintenant, de me refuser à ce nouveau délai que vous m'offrez si généreusement, raison de renoncer pour toujours à un rêve dont je n'avais pas bien vu les conditions? Je les vois aujourd'hui, nettement, complètement, vous aussi, mon cher maître, et vous pensez comme moi, que j'ai été fou de concevoir ce rêve, que je serais coupable d'essayer
de le réaliser à ce prix Vous vous taisez à
présent. Mais votre silence me répond assez, et votre visage, depuis que je vous ai tout confessé.. . u
Tandis que son ancien élève lui racontait longuement, amèrement, avec des passages de révolte tour à tour et de désespoir dans la voix, la misère de la tragédie morale dont les stigmates se lisaient sur sa physionomie si jeune et déjà si tourmentée, M. Ferrand n'avait, en effet, ni proféré une remarque, ni posé une question. Son front plissé avait seulement exprimé une concentration d'esprit de plus en plus intense. Les grands cliniciens, consultés sur un cas où la moindre erreur de diagnostic serait fatale, n'ont pas un masque plus immobile, plus dépouillé de toute impression étrangère aux symptômes qu'ils sont en train d'observer. Ils n'ont pas, non plus, pour énoncer la décision sans appel où ils se sont fixés, plus de gravité impérative que le père de Brigitte n'en eut pour donner à cet entretien l'unique conclusion qu'il comportât :
— « Vous vous trompez, Jean, sur la signification de mon silence, » commença-t-il. «Croyezvous que vous m'ayez rien appris, sinon des détails qui précisent seulement ce que j'avais pressenti? Savez-vous ce que je me disais, en vous écoutant? Je me souvenais de votre père, à votre âge, quand nous étions à l'École, et qu'il me développait, avec l'ardeur de son jeune enthousiasme, les théories qu'il a voulu vivre. Il les a vécues, et voilà le résultat. La vie est l'épreuve
L'OBSTACLE hi
de la pensée. Le malheur démontre l'idée fausse, comme la maladie la mauvaise hygiène. Pauvre Monneron! Je le plaignais en vous, comme je plains la P>ance en lui. Tout le malaise que vous me décrivez ne vient ni de lui, ni de vous. Il vient de ce que votre famille ne s'est pas développée d'après les règles naturelles. Vousétesdes victimes, lui et vous, de la poussée démocratique telle que le comprend et la subit notre pays où l'on a pris pour unité sociale l'individu. C'est détruire à la fois la société et l'individu. La grande culture a été donnée trop vite à votre père et à vous aussi. La durée vous manque, cette maturation antérieure de la race, sans laquelle le transfert de classe est trop dangereux. Vous avez C^'mC' brûlé une étape et vous payez la rançon de ce que j'appelle l'Erreur française et qui n'est au fond, tout au fond, que cela : une méconnaissance des lois essentielles de la famille. Mais il ne s'agit pas de philosopher. Nous devons terminer cette conversation sur un arrangement positif. Je maintiens ce que je vous ai dit tout à l'heure, mon ami. Je n'accepte de votre part, aujourd'hui, aucune réponse définitive. Mais j'ai le droit, comme père, et l'obligation, de veiller sur le cœur de mon enfant. J'exige simplement de vous la promesse que vous tiendrez compte, vous aussi, de ce cœur de jeune fille. Vous avez manqué à votre devoir, permettez-moi de vous le
dire, en vous occupant d'elle et en le lui laissant deviner quand vous n'étiez pas plus sur de vous. Vous y avez manqué, ce matin, en venant audevant de nous, comme vous l'avez fait, quand vous m'apportiez une telle réponse. Vous avez cédé à votre sensibilité, comme vous y avez cédé avec votre père. Car il faut avoir le courag^e de vous l'avouer plus complètement : ce n'est pas à cause de lui que vous lui avez caché votre vie intérieure de ces dernières années, c'est surtout, c'est beaucoup à cause de vous-même, pour ne pas souffrir, pour ne pas lutter. J'avais mis à votre mariage avec ma fille une condition. Je l'y mets toujours, et j'y joins cette autre, que, 8i jamais vous devez revenir ici me redemander la main de Brigitte, vous aurez parlé d'abord à votre père, avec une absolue vérité. On la doit, cette vérité absolue sur soi-même, à ceux dont on sort. Si j'ai bien entendu une de vos phrases, vous entrevoyez dans votre milieu la probabilité d'un grand chagrin pour vos parents. Je respecte votre réticence et je ne vous interroge pas. Pensez-vous que, ce jour-là, vous pourrez être à votre père d'un secours moral aussi efficace que si vous vous étiez toujours montré à lui tel que vous êtes? Ne me répondez pas... » ajouta-t-il, en arrêtant de la main Jean, qui allait lui parler, a C'est inutile. Ai-je votre promesse pour vos relations avec nous? »
— (I Elles seront ce que vous voulez, monsieur P'errand, » dit le jeune homme, « et, si j'ai été imprudent... »
— u Le plus sage est que vous suspendiez vos visites chez moi, » interrompit le père, « et que vous évitiez de nous rencontrer, autant qu'il vous sera possible. . . »
— «J'obéirai, » fit Jean.
— « Bien, » reprit le maître. Il eut, lui aussi, sur les lèvres une phrase qu'il ne prononça pas. Les deux hommes étaient debout, qui se regardaient. Une inexprimable tristesse les étreignait l'un et l'autre. M. Ferrand brisa le premier ce silence. Il tendit la main à celui qu'il souhaitait si passionnément de pouvoir appeler son fils, et il le congédia d'un mot, où tremblait, malgré lui, la crainte de le perdre pour toujours :
— « Nous nous sommes tout dit. Au revoir, j'espère, et bientôt, mon enfant... »
— « Adieu, mon cher maître, » répondit Jean Monneron. Il répéta : « Adieu, » et il sortit du cabinet de travail du philosophe sans tourner la tête.
Celui-ci demeura quelques minutes immobile, absorbé dans une réflexion si profonde qu'il s'en réveilla comme d'un songe et avec un sursaut, en entendant la porte s'ouvrir. C'était Brigitte qui, sachant son père seul, n'avait pu contenir son impatience. Son beau visage avait aux joues la
rougeur d'une émotion qu'elle essayait pourtant de dominer :
— « Il est parti, mon père, et vous ne m'avez pas appelée? Vous avez de mauvaises nouvelles à me donner. Ne me ménagez pas. Je suis prête. Il n'accepte pas. »
— « Non, Brigitte, « répondit M. Ferrand, « il n'accepte pas. »
— « Et c'est pour le motif que vous aviez prévu?. .. »
Et, comme son père inclinait la tête, en signe d'assentiment, elle demanda encore :
— « Il a parlé à M. Monneron, et celui-ci ne consent pas?.. . »
— « Il ne lui a pas parlé, » dit M. Ferrand. " II a craint que même son hésitation ne fit trop de peine à son père. Ah! ce sont d'étranges rapports, et, si tu les connaissais comme je les connais à présent, tu ne pourrais pas lui en vouloir de sa faiblesse. Tu l'en plaindrais... »
— « Je ne lui en veux pas, » répondit la jeune fille. Elle avait pâli et s'était, de la main, appuyée à une chaise en entendant ces mots : « Il ne lui a pas parlé. » Ses paupières battirent sur ses prunelles profondes, et, d'une voix où passait une angoisse :
— (i Je voudrais vous poser une question, mon père, une seule, et que vous me répondiez, quelque mal que votre réponse puisse me faire, fran-
chement, complètement... Vous venez de causer avec lui, bien à fond, n'est-ce pas, de lui lire dans le cœur? Oui ou non, croyez-vous toujours qu'il m'aime? »
Le père hésita une seconde, puis, avec la décision d'un homme qui a pris, une fois pour toutes, son unique point d'appui dans la vérité, si périlleuse qu'en puissent être les conséquences :
— « Oui, Brigitte, je crois qu'il t'aime. »
— « Ah! merci, mon père, » dit la jeune iille. « Vous venez de me donner la force d'attendre tant qu'il faudra. » Elle embrassa M. Ferrand dans un élan de reconnaissance où il la sentit frémir tout entière, puis, essuyant de sa main deux larmes qui lui avaient jailli des yeux : « Et maintenant je vous promets que je ne vous en parlerai plus... Vous serez content de moi. Je saurai porter ma croix.,. »
Le père connaissait trop sa fille pour ne pas savoir qu'elle tiendrait cet engagement de silence qu'elle venait de prendre si simplement, comme elle l'avait déjà tenu ces huit derniers jours. Il savait aussi qu'à travers et malgré ce silence , cette âme de son enfant lui resterait aussi transparente qu'elle l'était à cette seconde. Une comparaison involontaire le fit se ressouvenir de ce que Jean lui avait dit de ses silences à lui, vis-à-vis de son père, si fermés, si impénétrables. La même
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exclamation de pitié pour son ancien camarade, qu'il avait jetée tout haut à un moment, lui revint au cœur, et il répéta tout bas, en pensée, en attirant de nouveau sa fille contre lui, pour lui donner une autre caresse : « Pauvre Monneron!... o
De la rue de Tournon où habitait M. Ferrand à la rue Claude-Bernard où demeuraient les Monneron, la distance n'est pas grande, par le Luxembourg et la rue Gay-Lussac. Que Jean l'avait franchie souvent d'un pas rapide, — et elle lui semblait bien longue alors, — quand il allait rendre visite à son ancien maître, avec l'espérance d'apercevoir au passage la taille souple, les cheveux blonds, les yeux bleus et le sourire de Brigitte ! Au sortir de cet entretien qui, dans sa pensée, équivalait à une rupture définitive, cette distance lui parut bien courte. Il aurait voulu que des lieues et des lieues séparassent les deux maisons, pour ne pas retrouver si vite, encore ébranlé jusqu'au fond de l'être par les paroles qu'il avait prononcées et par celles qu'il avait entendues, les tristesses du logis paternel. Toutes les souffrances de la passion contrariée le déchiraient. Le sacrifice auquel il
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s'était résolu si péniblement comportait un effort contre nature On ne dompte pas l'élan spontané de l'amour avec des idées abstraites, comme il venait de l'essayer, sans une révolte de toutes les énergies instinctives, si puissantes dans un cœur de vingt-cinq ans. Il voulut entrer dans le vieux jardin par la même grille, à droite du palais, qu'il avait franchie si peu de temps auparavant avec M. Ferrand et la jeune fille. Il revit Brigitte en souvenir, taciturne et si belle, si délicate et si intelligente, si pareille au rêve qu'il avait pu se faire d'une fiancée, d'une compagne d'âme avec qui traverser les épreuves de la vie, appuyé sur elle et la soutenant, consolé par elle et la consolant, compris tout entier et la comprenant! Les pieds fragiles de la jeune fille marchaient tout à l'heure sur le sable dur de ces allées. Elle était là auprès de lui. Elle n'y était plus, elle n'y serait plusjamais. . . Elle l'aimait cependant. Lepère luimême le lui avait dit. Elle l'aimait!... Cette certitude, indiscutable maintenant, d'un sentiment auquel il avait toujours cru, sans en être vraiment sûr, achevait de désespérerle jeune homme. Qu'allait-elle penser, quand elle saurait qu'après avoir demandé sa main, il s'était retiré, et pour quel motif? Pieuse comme elle était, s'expliquerait-elle le scrupule auquel il avait immolé leur commun bonheur? Elle apercevrait en lui un ennemi de tout ce qu'elle respectait, de tout ce
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qu'elle croyait, et, à cause de cela, elle cesserait de raimer^Tlle cesseraildeTaimer aussi, simplement parce qu'elle ne le verrait plus. Jean était bien décidé à tenir sa parole et à s'effacer absolument de l'entourage de son ancien maître. Brigitte l'oublierait. Elle en rencontrerait un autre, qui aurait la même foi religieuse, et à qui elle s'attacherait, qu'elle épouserait. Une image précise jusqu'à l'hallucination se dessina devant les yeux de l'amoureux, celle de Mlle Ferrand marchant à l'autel, rose d'émotion sous ses voiles blancs de mariée, et, auprès d'elle, quelqu'un qui ne serait pas lui. Et il se surprit à être tenté par le raisonnement qu'il se tenait depuis ces huit jours :
— « Mais je suis un fou, » se disait-il, « de briser ma vie pour une chimère ! Un acte religieux auquel on ne croit pas, ce n'est rien. Pourquoi ne pas me soumettre à une formalité, ou légitime si le catholicisme est vrai, ou absolument vaine, s'il est faux, alors que cette soumission c'est le bonheur assuré?... Que me répondrait mon père, si j'allais lui poser ce dilemme? Il s'est pourtant marié à l'église, lui... »
Jean Monneron sortait du jardin, comme il se prononçait mentalement cette phrase. Elle lui rendit soudain la conscience aiguë de l'existence des siens et de leurs personnalités. Ce mariage religieux restait, dans le souvenir de Joseph
Monneron, comme la preuve de la tyrannie que le régime impérial exerçait sur les fonctionnaires. Il avait eu lieu en 1869, à Nice, Tannée même où le professeur sortait de l'École normale. Il n'avait pas de fortune. Il épousait une fille qui n'en avait pas non plus. La pression de sa future belle-mère, le respect de sa fiancée pour les convenances bourgeoises, les conseils d'un proviseur paternel et qui s'intéressait à l'avenir d'un sujet brillant, la crainte des sévérités administratives, tout s'était réuni pour déterminer le jacobin à une concession qu'il n'avait d'ailleurs pas renouvelée lors de la naissance de ses enfants. Il ne pardonnait pas plus cette première et dernière faiblesse à l'Empire que ses aînés, les professeurs républicains de 1852, ne pardonnaient au débonnaire Napoléon III le serment prêté pour conserver leur cbaire. Les innombrables discours que Jean avait entendu son père tenir sur ce point douloureux lui revinrent à la mémoire. Il crut entendre aussi les réponses qu'avaient faites sa mère, son frère aîné, sa sœur, son plus jeune frère. A l'image torturante, mais délicieuse, de Brigitte, d'autres images se substituèrent, aussi torturantes, mais sans cette extase de martyre qui mêle une ivresse aux pires désespoirs de l'amour. En quelques minutes, et tout en continuant de marcher sur ces trottoirs que son père, à son âge, çt comme élève du séminaire laïque de la rue
d'Ulm, avait tant suivis, il revécut les années d'un malaise moral, d'abord obscur et inexplicable, puis réfléchi et interprété par ses raisons profondes, que représentait pour lui ce mot si doux, si bienfaisant à tant d'autres : la famille. Dans cette conversation, poussée pourtant bien à fond, il n'avait fait à M. Ferrand que des demi-aveux. Il n'avait pas caché les troubles de sa pensée relig^ieuse, et il n'avait pas protesté quand son ancien maître lui en avait indiqué la véritable cause dans cette famille même : ce conflit entre son atavisme catholique et l'incrédulité d'un père qu'une hâtive culture avait trop brusquement détaché de son milieu pour qu'il ne raisonnât pas avec une révolte irritée à l'inverse de ses traditions. II avait avoué avec la même lucidité les troubles de sa pensée politique, qui tenaient encore à cette famille. Ne dérivaient-ils pas d'un heurt entre son expérience, si courte fùt-elle, et les utopies sociales que lui avait inoculées ce père? Il avait confessé des soucis plus intimes encore, et qui procédaient, pareillement, des conditions dangereuses où ce père avait constitué le foyer commun. Il avait raconté leur réciproque impuissance à se communiquer le fond de leur âme, dans une existence menée côte à côte, que faussait l'irréalisme du professeur chimérique, volontairement aveugle sur des vérités trop pénibles. Jean avait encore de'claré ses inquiétudes sur son
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frère aîné, qu'il voyait soumis, avec «ne sensibilité brutale, plébéienne et avide, aux tentations du plaisir et du luxe, très redoutables aux demi-bourgeois, lorsqu'ils n'ont ni un milieu de coutumes où se retremper, ni des principes solides où s'appuyer. Il était allé jusqu'à parler de sa sœur, avec une réticence immédiate. C'était de ce côté qu'il voyait venir cette menace pour le bonheur de ses parents, à laquelle il avait fait une allusion aussitôt retirée. En revanche, il n'avait pas même prononcé le nom de sa mère. Et cependant, parmi les visages de lui si connus, qu'il appréhendait de retrouver dans quelques minutes, réunis autour de la table familiale, aucun ne lui représentait plus de tristesses que celui de cette mère. Son expansion méridionale faisait passer Mme Monneron pour bonne. Jean, lui, savait qu'elle ne l'aimait pas. Il se rendait compte aussi qu'aux éléments désorganisateurs de la vie de son père, cette mère en avait ajouté un, et le plus funeste : l'influence d'une épouse instinctive et inintelligente, vaniteuse et sans talent de ménage. Seulement il ne comprenait pas que cette déplorable union n'était pas plus un hasard que le reste. Quand on étudie un homme de très près, on reconnaît que son mariage lui ressemble toujours. Celui de Joseph Monneron avait tenu, comme tout son caractère, à la logique de son origine. Le fils de paysan,
devenu un « monsieur » , seul des siens et par la chance d'une instruction toute livresque, n'avait eu, pour le guider dans son établissement, aucun parent. N'ayant comme revenu que son traitement, le cercle des choix possibles était bien resserré. D'autre part, idéaliste et inexpérimenté, il avait dû manquer de prévoyance et ne pas rechercher d'autres conditions dans ce choix que les sentimentales. Il était resté absolument chaste durant ses années de Paris, pour des raisons multiples : travail acharné, timidité physique, scrupule moral. Il avait donc dû, non moins immanquablement, se laisser séduire au charme de la première jeune personne dans l'intimité de laquelle les circonstances le feraient vivre. C'est ainsi qu'ayant pris pension à Nice, son poste de début, chez de soi-disant petits rentiers qui louaient en garni deux chambres de leur appartement, il avait épousé la fille de ses logeurs. Elle s'appelait Anna Granier. Elle était vraiment jolie, à vingt ans, et surtout frappante, avec ces yeux noirs et ce teint pâle du Midi, qui jouent d'autant mieux la passion qu'il s'y joint une vivacité de manières qui joue la franchise. En réalité, Anna était une nature honnête, mais très vulgaire, d'esprit court, de cœur étroit, élevée dans l'a peu près, par une mère indolente et par un père équivoque, qui avait fait vingt métiers, depuis celui de chef d'institution, jusqu'à celui de gari-
baldien, en passant par le courta^je en huiles, l'épicerie, la commission, pour finir par la spéculation sur les terrains et la chambre meublée. Est-il besoin d'ajouter qu'elle n'avait pas eu de dot et que son mari pouvait compter parmi les rares chances heureuses de sa destinée la mort presque immédiate de ses beaux-parents, dont l'actif avait tout juste rég^lé le passif? Il eût été obligé de les soutenir, — avec quelles ressources? Ces détails sur le mariag^e de son père, Jean ne les savait qu'à demi. Ce qu'il connaissait trop bien, c'était les manières d'être actuelles de sa mère. C'était son incurie dans la tenue de la maison, son manque de respect pour l'argent si péniblement gagné par son mari, et qu'elle gaspillait, qu'elle gâchait, tantôt par vanité, tantôt par manque de soin, toujours endettée dans le quartier, toujours en retard avec les domestiques et les fournisseurs, et, comme dit cocassement, mais énergiquement, le peuple, bouchant sans cesse un trou par un autre. S'agissait-il de recevoir à « son jour » ? Elle trouvait le moyen de figurer en toilette dans le salon auquel elle savait donner un air de décorum, par ce génie du trompe-l'œil que les gens du Midi conserveitt dans leur pire débraillé. Pendant ce temps-là, une cuisinière de hasard se préparait à servir pour le dîner du soir, où le professeur, épuisé de cours, avait besoin de réparation, un ragoût
brnlé ! Ce que Jean connaissait trop bien aussi, c'était le fond d'ég^oïsme animal qu il y avait pardessous ces défauts, et qui se trahissait, tantôt par des colères furieuses à la moindre contrariété, tantôt par des paresses poussées jusqu'au plus néçligfent abandon, d'autres fois par des partialités et des injustices, cyniques d'inconscience. Autant elle avait été dure pour Jean, par exemple, et pour sa fille Julie, qui, tous deux, reproduisaient visiblement le type cévenol, hérité du père, autant elle avait g^àté son fils aîné, Antoine, beau g^arçon qui tenait d'elle, et son plus jeune fils, Gaspard, vrai « moco » du Midi, qui savait la prendre par ses drôleries, et dont elle était en train de faire, sans s'en douter, un franc garnement. Jean Monneron n'eût pas été le sensitif et le tourmenté qu'il était, s'il n'eût pas perçu ces vices de l'âme de sa mère, et, en même temps, éprouvé une secrète honte de les percevoir. Car c'était sa mère, et, malg^ré tout, il l'aimait. Chaque fois qu'il constatait en lui cette impossibilité de se rencontrer avec elle sans en souffrir, il lui semblait que cette impression, si involontaire et qu'il cachait avec tant de soin, constituait un véritable parricide moral. Encore ce matin, à mesure qu'il approchait de la rue Claude-Bernard, un remords le peignait à sentir que, de toute cette famille qu'il appréhendait tant d'affronter, avec son cœur mis à vif, la pré-
sence la plus douloureuse allait lui être celle de cette femme, de la chair de laquelle il était issu pourtant, et que son père avait aimée à son âge.
— « Comme j'aime Brigitte... « se disait-il. « Est-ce possible? Mais oui, je n'ai qu'à regarder son portrait de fiancée. Elle était charmante. Elle a trop peiné dans de mauvaises circonstances, voilà tout. Il n'a pas eu le temps de l'élever, de la cultiver, le temps, ni la force, ni l'argent surtout. Il avait trop à travailler au dehors. Ce sont de pauvres diables Nous sommes tous de pauvres diables. Nous aurions dû rester à Quintenas, mon père paysan comme son père, et moi de même, labourer, peiner, jusqu'au jour où nous eussions amassé de quoi former un petit capital. Alors nous aurions pu faire souche. Ah ! ne pas habiter cette ville, pas cette maison!... »
Ce soupir accablé, où ses impressions amères de la matinée se résumaient dans la condamnation de toute sa famille, lui-même y compris, lui était suggéré par un dernier contraste. Il venait de comparer mentalement la vieille demeure parlementaire, si simplement bourgeoise, — au digne et vieux sens de cette épithète, — où habitait M. Ferrand, et la grande caserne de rapport modem style, toute neuve, avec les enjolivements de ses sculptures à la douzaine, ses baies à vitraux coloriés, son faux air de demi-luxe, où la vanité
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de Mme Monneron faisait camper son mari et ses enfants. Les loyers de deux mille quatre cents francs abondent à Paris, et il n'y avait certes aucun lien nécessaire entre l'orig^ine des Monneron et le choix de leur appartement. Jean sentit pourtant, avec une force extrême, en gravissant l'escalier de bois, à tapis, mais étroit et mal éclairé, qu'il en était de ce log^is comme des autres événements de leur existence. C'était le décor inévitable de leur condition sociale. Il était fait pour eux, comme ils étaient faits pour lui. Les énormes bâtisses de cette espèce, avec leur apparat à bon marché, le pseudo-confort de leurs logements tous identiques, tous étriqués, sans une armoire, sans un coin perdu où garder les objets, où durer enfin, se multiplieraient-elles partout, si elles n'étaient l'image même d'une société qui multiplie, elle aussi, les petites rentes, les petites positions, les bien-être éphémères et les parodies d'élégance? Ce ne sont là que des nuances, mais, dans les instants comme celui que traversait ce jeune homme, les plus chétifs incidents de notre sort nous apparaissent sous un angle symbolique. Ces riens nous révèlent, par derrière eux, la pression de causes si profondes, et ils achèvent de nous écraser de mélancolie. Nous comprenons, nous saisissons cette unité totale de la vie que le génie des législations issues de la coutume rendait perceptible
par la minutie des rites. Il n'y a rien d'absolument insig^nifiant dans le monde humain. Par une loi aussi mystérieuse qu'universelle, notre destinée n'est, du petit au grand, que notre caractère projeté au dehors, et ce caractère lui-même n'est, en dernière analyse, qu'une résultante des vastes faits généraux qui ont gouverné le développement de notre individualité : notre patrie, le moment de son histoire, ses mœurs, les idées qui flottent dans son air. L'installation d'une famille dans un endroit plutôt que dans un autre, voilà, semble-t-il, un détail d'existence privée bien négligeable, et Jean Monneron comprenait que même cet établissement de ses parents ici et non ailleurs n'avait pas été arbitraire. Dans une crise d'intuition imaginative, il apercevait, déterminant cet incident minuscule comme ils avaient déterminé le reste, deux des grands phénomènes nationaux que M. Ferrand appelait l'Erreur française : la manie égalitaire et le fonctionnarisme. — Que son ancien maitre eût raison de condamner l'une et l'autre de ces deux tendances, comment le jeune homme en eût-il douté, alors qu'il s'en trouvait la victime? Sa détresse était telle à cette minute, qu'arrivé sur le palier de ses parents, immobile dans le lugubre jour glauque de ce triste midi rendu plus triste par le morne éclairage de cet escalier sans air, il fut tenté de ne pas sonner et de s'en aller, de fuir
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indéfiniment, dans la rue plus hospitalière que le foyer familial, puisqu'il n'y souffrirait pas, au lieu qu'il allait offrir son cœur blessé à des piqûres... Puis, secouant la tête, et tendant tout son être dans un sursaut d'énergie, il pressa sur le timbre, et — ce trait achèvera de montrer la jeunesse de cette sensibilité, encore si naïve, si pénétrée, même dans son réalisme naissant, de réminiscences scolaires — il se répétait mentalement un vers d'un poète grec inconnu, cité par Marc- Aurèle, et où son stoïcisme d'étudiant se retrempait dans les mauvaises heures, tant il y trouvait une forte expression du fatalisme universel : « Tu Il es qu'un esclave, tu n'as pas la parole... »
Une ironie du hasard, qu'il ne pouvait pas, dans sa présente humeur, percevoir en gaieté, voulut qu'au moment même où il se faisait à lui-même cette héroïque citation, une voix répondit de l'intérieur de l'appartement un : » Boum! voilà, voilà!... M où il reconnut l'accent faubourien qu'affectait son frère cadet. La porte s'ouvrit pour laisser apparaître le visage chafouin, aux yeux vicieux, du jeune Gaspard. Le collégien en congé — il avait une bourse d'interne au lycée Louis-le-Grand — était accouru de table sans quitter sa serviette, dont le coin était passé dan» son cou et qui tire-bouchonnait par-dessus sa tunique. Il tenait sa fourchette à la main et man-
geait encore, lajoue enflée par l'énorme morceau qu'il s'était introduit dans la bouche avant d'aller ouvrir, et il criait de l'antichambre :
— « Tu vois bien, maman, que j'avais raison? C'est le père Jean qui rapplique à la turne. . . Tu aurais mieux fait de boulotter dehors," continuat-il, en s'adressant à son trère : « les côtelettes sont en bois et les patates pas cuites. Le déjeuner est infect ce matin. On se croirait au bahut!... »
L'élève du bonaldiste Ferrand, l'amoureux de la fine et pure Brigitte, l'admirateur du sage empereur Marc-Aurèle, ne répondit rien à cet accueil du potache, déjà fané et fripé à quinze ans, qui le saluait de ces propos argotiques, sans que ni la mère, dans l'iniquité de ses indulgences pour le jeune drôle, le relevât sévèrement, ni le père, qui présidait le déjeuner avec sa bonhomie habituelle. La salle à manger était une pièce de guingois, chauffée par un poêle en faïence brune engagé dans le mur, et qui prenait tout son jour d'un bow-window, parfaitement incommode, avec des carreaux de couleur, où un monstre soi-disant héraldique rayonnait en rouge sur un fond jaunâtre. Deux maigres plantes vertes y dépérissaient, faute d'être arrosées régulièrement. Sur les murs tendus d'un faux papier cuir à ramages, se voyaient des gravures mises sous verre et qui configuraient assez bien les goûts disparates de l'universitaire jacobin, idyllique et lettré. Une
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des planches représentait Rouget de Lisle chantant/a Marseillaise chez M. de Dietrich, — une autre, les bergers de Nicolas Poussin : Et ego in Arcadia! ... — une troisième, la séance de l'Assemblée nationale où M. Thiers fut proclamé le libérateurdu territoire, — deux autres, desarcsde triompheromains, parPiranèse, envoid'un ancien élève, en mission à Rome. Quatre portraits, celui de Victor Hugo, celui de Michelet, celui de Jules Ferry et celui de Gambetta, achevaient celte décoration passablement incohérente, moins pourtant que le groupe des physionomies rangées autour de table. Joseph Monneron était un homme de petite taille. Les épaules étroites et le dos un peu voûté disaient assez qu'il n'avait fait, depuis plus de quarante ans, aucun exercice. Les os trop gros de ses poignets et le caractère presque massif des traits de son visage révélaient pourtant l'hérédité d'une race rude. C'était un vrai tempérament de plébéien, pour qui se raffiner, c'est s'user. Il y avait pourtant, chez cet homme d'aspect chétif, au teint plombé, des signes d'une nature tout à fait supérieure : les yeux, par exemple, très profonds et très doux, des yeux bleus de rêveur tendre qui éclairaient de leur poésie une face flétrie et creusée, encadrée par des cheveux tout blancs à cinquante ans et une barbe jadis blonde, aujourd'hui grisonnante. Le sourire aussi, candideetpresque enfantin, aiinon-
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çait une âme restée jeune, l'àme de ces prunelles, une âme enthousiaste, et capable d'illusions magnifiques. Ce sourire illuminait, en la transiormant, une bouche aisément diserte, à cause de riiabitude des cours. Le pli au repos, tout serré, tout tendu, décelait les ardeurs secrètes du fanatisme. Vis-à-vis de ce chef de famille, victime de ses idées et de la vie, vaincu par l'excès du travail mercenaire, mais si intelligent encore, si vibrant par toutes les fibres de ses nerfs fatigués, siégeait Mme Monneron. Son masque de Provençale paresseuse, engraissé avec l'âge, d'une graisse pâle, que faisait ressortir la nuance de la chevelure restée noire grâce à une absurde teinture, gardait quelques traces de son ancienne beauté. Elle avait des dents magnifiques et des traits fins, dans cette bouffissure qui lui aurait donné une physionomie poupine, n'eût été le regard, impatient et mobile, irritable et défiant. Ses yeux, comme charbonnés sur ce teint mat, trahissaient une nature impulsive, inégale et qui ne dominait pas ses sentiments. Avec cela, le front étroit et bas disait l'inintelligence, et la bouche, d'un dessin amolli, l'indolence. Négligente et entêtée, égoïste et passionnée, elle était bien la femme que dénonçait ce masque, si déplaisant lorsqu'on y avait discerné ces caractères, qui semblent contradictoires. Ils se tiennent par cette même logique qui relie la sensualité à la dureté,
et la vanité à la bassesse. Debout, MmeMonneron était exactement de la même taille que son mari. Assise et plus haute de buste, elle donnait l'impression d'être vraiment la maitresse du logfls. C'était l'arbre d'essence plus vigoureuse qui a grandi à côté et aux dépens du voisin étiolé. La différence de tenue entre les deuxépouxsoulig^nait encore cette antithèse. Étéconimehiver, le professeur croyait devoir à la di{jnité de son métier de porter une reding^ote noire, d'un drap lisse, dont l'épaisseur variait seule suivant la saison, et qui, boutonnée soigneusement, étriquait encore son maigre torse creusé. Mme Monneron, elle, demeurée fidèle à la tradition niçoise, ne se commandait, chez les diverses petites couturières où ses notes s'accumulaient, que des toilettes chargées et fanfreluchées. C'est ainsi que, devant laire des visites durant cet après-midi d'un jour de vacances, elle s'était harnachée, dès le matin, d'une robe neuve en drap chaudron, fortement soutachée et bordée de bandes de faux astrakan. C'était encore une des formes de son gaspillage, que cette impossibilité de recevoir un costume sans le passer aussitôt. Elle avait transmis ce goût de la toilette à Antoine, son fils favori, qui lui ressemblait tant, avec son beau visage régulier et la chaude pâleur d'un teint où brillaient deux grands yeux noirs, et il arborait lui aussi, à cette table du déjeuner familial, une redingote neuve, en drap
pelucheux, qui n'avait rien de commun avec l'étui râpé où s'engonçait son père. La faille des revers, comme aussi la soie fraîche de la cravate, piquée d'une épingle d'or, comme les boutons d'or des manchettes de la chemise, dénonçaient un budget de dépenses personnelles hors de toute proportion avec les ressources avouées du jeune homme. Grâce à la protection d'un député radical, camarade de Monneron à l'École normale, Barantin, l'ancien universitaire, ex-ministre des Finances dans le cabinet Bouteiller, — un autre de leurs copains, — Antoine était entré comme employé dans un des bureaux de quartier du Grand Comptoir, la banque du célèbre financier Firmin No»*tier, aux appointements annuels de dix-huit cents francs. Bien qu'il continuât à demeurer chez son père en payant une pension très minime, dont la secrète complicité de sa mère l'exemptait le plus souvent, ce mince revenu ne justifiait pas cette tenue et encore moins le reste des habitudes de ce joli et dangereux garçon, qui ne se cachait pas assez de fréquenter les champs de courses, les théâtres à la mode et les restaurants de nuit. A côté de lui, et le séparant de leur père, était Julie, cette silencieuse sœur dont les allures inquiétaient son frère Jean. Elle tenait, elle, physiquement, beaucoup plus de son père que de sa mère. Maigre et serrée dans un corsage tailleur, qui exagérait encore sa minceur, elle montrait un
visag^eextrêmementdélicat et régulier, auquel une expression bougonne et comme fermée enlevait toute grâce jeune. Ses opulents cheveux noirs — c'était, avec la couleur de ses yeux très foncés, les seuls traits hérités de sa mère — retombaient des deux côtés de son front en deux épais bandeaux qui cachaient ses oreilles. L'esthéticisme de cette coiffure et le caractère volontiers masculin de ses costumes disaient l'indépendance d'une Klle que ses parents laissent aller et venir toute seule, — à l'anglaise et à l'américaine; — qui a suivi toutes sortes de cours et lu toutes sortes de livres, — à la russe et à la norvégienne ;
— et qui, n'étant que la pauvre enfant d'un pauvre fonctionnaire français, se débat entre les dures nécessités de son existence et ses prétentions. Que Jean le connaissait bien, ce profil maussade de sa sœur, et cet aspect d'étudiante féministe, et ces yeux impénétrables et mécontents ! Oui, qu'il connaissait cette expression mauvaise, et qu'il en était tourmenté, comme des élégances dispendieuses de son frère Antoine, comme des façons si aisément dures de sa mère, comme de l'usure inscrite autour des tempes et dans le creux des joues de son père, comme du ton précocement canaille de son plus jeune frère,
— comme de tout, même de la table autour de laquelle ces diverses personnes étaient assises et de l'incurie maternelle qu'accusaient la toile cirée
mal nettoyée, les verres dépareillés, les assiettes pour la plupart écornées, les couverts désar^frentés, les couteaux, les uns ébréchés, les autres mal assurés dans leur virole! Ce boliémianisme sans pittoresque attristait le jeune homme, qui aurait habité avec délices une cellule blanchie à la chaux, et mangé avec de l'étain dans du bois. C'était un signe, entre mille autres, de l'avortement auquel tout l'effort des siens semblait condamné. Cependant il s'asseyait sur la chaise laissée libre entre celle de son père et celle de Gaspard, luimême assis auprès de Mme Monneron, et il s'excusait de son inexactitude, en assurant sa contenance, afin de ne pas laisser soupçonner la crise intérieure dont il était la victime :
— « Ma montre m'a trompé, " disait-il, « et comme je suis allé au delà du Luxembourg.. . »
— « Tant pis pour toi, " interrompit aigrement la mère, « tu mangeras ce qui reste. Nous ne sommes pas assez riches pour faire un autre déjeuner à chaque personne qui se met en retard.. . »
— o Je n'ai pas grand'faim, « répondit le jeune homme, « et ce qu'il y aura me suffira. . . »
La bonne arrivait au moment où Jean prononçait cette phrase, apportant un grand plat de macaroni qui devait faire le second service du déjeuner. Le premier avait été constitué par les côtelettes et les pommes de terre, objet du mécon-
lentement du verveux Gaspard, qnl, voyant appalaitre les pâtes, les salua de cette exclamation :
— « Du macaroni, chouette! Si tu n'as pas faim, Jean, cède-moi ton fade... » Puis, rejf}ardant le plat et faisant sa lippe : « Flûte alors ! Ils sont au {jratin, et Bibi ne les aime qu'aux tomates... »
— « Je n'ai pas su que tu sortais, » dit le père Monneron, en s'adressant à son second fils, et faisant signe au plus jeune de se taire, mais très doucement. Cet excellent homme avait bien remarqué le disgracieux accueil de sa femme au retardataire. Il en avait un peu souffert, et aussi, comme toujours, de l'exécrable ton du petit voyou en tunique. Comme toujours aussi, au lieu d'agir, ce qui, dans l'espèce, signifiait tancer celui-ci et faire sentir à celle-là qu'elle était injuste, le rêveur se réfugiait dans les idées abstraites, et il essayaltd'yporterla conversation : «Si je l'avais su, 1) continua-t-il, «je t'aurais demandé de m'accompagner. Je suis allé au Panthéon, seul, en pèlerinage laïque. C'est ma conviction de plus en plus arrêtée : nous ne détruirons l'Église qu'en la remplaçant. Il faut que nous nous habituions à prendre leurs fêles aux catholiques, et à les célébrer aux mêmes dates, avec un sens rationnel. Déjà le Jour des Morts n'a quasi plus rien de liturgique à Paris. C'est parfait. Mai» il y a une idée très belle dans la fête d'aujourd hui,
qui est celle de tous les saints. Je voudrais que la ilépublique célébrât ses saints, elle aussi, et justement le V novembre, ceux précisément qui sont au Panthéon, les Garnot, les Baudin, les Victor Hugo, les Michelet... Ah! que ce dernier a une belle page, dans son Banquet, sur cette nécessité de donner au peuple de vraies fêtes qui se substituent aux anciennes, et lui fassent aimer davantage encore la Révolution ! ... »
— « Tu trouves que les ouvriers n'ont pas assez d'occasions de ne rien faire et de se griser? Moi pas... n répondit Antoine. C'était une de «es habitudes d'opposer aux enthousiasmes de son père des axiomes de misanthropie gouailleuse qu'il croyait « bien parisiens » et qu'il débitait du haut de sa somptueuse cravate, en assurant dans son oeil droit un monocle qu'aucune faiblesse de vue ne justifiait etqu'il attachait, par imitation du portrait d'un des derniers rois de la mode, vu à la devanture d'un photographe, avec un large ruban noir. Rien n'atteignait le professeur au vif de sa sensibilité autant qu'un certain pessimisme, où il discernait l'absence de foi dans la bonté originelle de la nature humaine. «Soyez ce que vous voudrez, mais ne soyez pas sceptiques, » cette étrange formule, dont il était coutumier, caractérisait l'attitude, toujours passionnément affirmative, de cet esprit d'idéologue. Il était incapable de supporter même la pensée de la
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désillusion. Il n'avait d'éner^rie, à l'ég^ard de ses enfants, qu'à l'occasion de phrases comme celle que venait de prononcer son fils aîné. Il la releva, d'une voix presque irritée, en répliquant :
— « S'il y a des paresseux et des ivrog^nes dans le peuple, c'est qu'il est trop ignorant et trop malheureux. Donnez-lui de l'instruction et du bien-être, et ces vices disparaîtront. Voilà pourquoi j'ai approuvé ton frère, quand il a fondé, avec ses amis Rumesnil et Crémieu-Dax, ï Union Tolstoï... » (C'était le nom que Jean et ses camarades avaient donné à leur ébauche d'université populaire, moins par fétichisme pour le néfaste utopiste russe, que pour éviter les objections d'un de leurs premiers adhérents, anticlérical de la pure tradition, que le mot « saint » avait choqué dans Union Saint-Jacques.) « Oui, » continuait Monneron, « je ne suis pas collectiviste. Je n'ai jamais varié sur ce point. Ma charte, c'est la Déclaration des Droits de l'Homme, et je m'en tiens à l'article 17 : « La propriété est un « droit inviolable et sacré. » Mais il y a un socialisme que j'approuverai toujours, c'est celui qui va au peuple pour l'éclairer. . . »
Il avait regardé son fils préféré, en insistant sur ces dernières [)aroles, d'un regard que Jean connaissait trop bien aussi, et qui prouvait que le jeune homme avait réalisé — à quel prix! — le programme de la vieille chanson : « Mon fils
sera mon consolateur... » C'était cette tendresse complaisante, si souvent surprise dans les yeux du professeur vieillissant, qui avait toujours arrêté sur les lèvres du jeune homme l'aveu qu'il aurait tant voulu et tant dû faire de leurs divergences intimes. Encore cette fois, ce ref^ard fut le plus fort. Jean savait aujourd'hui la vanité de cette formule si magnifique à prononcer, si misérable à pratiquer : aller au peuple. Il savait, pour l'avoir éprouvé amèrement, — et il l'avait dit à M. Ferrand, — l'entière inutilité de ces j rapports factices entre travailleurs de l'esprit et travailleurs manuels, où ceux-là ne font que s'abaisser, sans élever ceux-ci. Il était à la veille , (le rompre avec cette Union Tolstoï, dont il se demandait si elle n'avait pas été déjà une école de basse envie, de niais orgueil et de destructive anarchie pour les ouvriers qui s'y inscrivaient. Des deux amis que son père avait nommés et qui étaient ses camarades de collège, l'un, Salomon Crémieu-Dax, lui était déjà douloureux à fréquenter, par moments à cause de son despotisme d esprit, et parce que le chrétien qu'il était en voie de devenir allait se heurter, il le sentait, dans ce compagnon de sa jeunesse, à toute la frénésie juive. Quant à l'autre, Adhémar de Rumesnil, il appartenait à cette classe de nobles qui se piquent d'intellectualisme, et qui croient se l'bérer des préjugés en professant de parti pris
les idées les plus contraires à leur naissance et à leur caste. Jean avait eu pour lui un véritable culte. Il lui était apparu, sur les bancs du lycée, à l'époque où la Révolution était sa foi, comme un vrai descendant des gentilshommes de la nuit du 4 août. Il ne croyait plus maintenant à cette funeste nuit, dans laquelle il commençait de voir la plus honteuse des démissions, celle des privilégiés, dépositaires d'un héritage national, et qui l'abandonnent pour ne pas en remplirles devoirs. Surtout il ne croyait plus à son ami. Rumesnil se trouvait mêlé dans son imagination, et d'une manière atroce, à la sinistre chose qu'il redoutait et à laquelle il avait risqué cette obscure allusion dans son entretien avec M. Ferrand. C'était de quoi ne pas acquiescer, sans une réserve, aux éloges que faisait son père de cette entreprise, pour lui manquée si totalement. Au lieu de cela, il se contenta de ne pas répondre et de pencher la tête sur son assiette, pour la relever brusquement, sur cette interpellation que le nom de cet ami, soupçonné de la plus honteuse félonie, suggérait à sa mère :
— Il II ne faut pas oublier, Julie, » disait Mme Monneron, « de faire la commission de Rumesnil. »
— « Adhémar est venu? » demanda Jean.
Malgré lui, en posant cette question, il dévisageait sa sœur. Celle-ci ne se départit pas, sous ce