‹ L'étape (volume 3)Chapitre 5 sur 5 · ÉTAPE · texte numérisé non relu

ÉTAPE

regard dont linlerrogation était si claire, de la maussaderie flegmatique dont sa très réelle joliesse était comme masquée. Ce fut encore la mère qui répondit, et son fils crut discerner dans sa voix une certaine précipitation, celle de quelqu'un qui, n'ayant pas la conscience absolument tranquille, devance un reproche possible :

— « Mais oui. Je m'étonne que tu ne l'aies pas rencontré, rue d'Ulm ou rue Gay-Lussac, si tu es rentré par là. Il est parti très tard. Il t'a attendu une longue demi-heure. J'étais occupée. Je l'ai laissé expliquer à Julie ce qu'il te voulait. »

— « Il s'agissait de l'U. T., " dit la jeune fille. Comme on voit, elle employait la sorte d'abréviation, empruntée aux habitudes anglosaxonnes et qui trahirait seule l'origine étrangère et artificielle de ces groupements périlleux, fantaisies de jeunes intellectuels qui jouent aux apôtres sans s'inquiéter des conséquences. « Il voulait te prier, » continua-t-elle, « d'être très exact au rendez-vous ce soir. Il parait que la discussion est importante. "

Elle s'arrêta, interloquée par un ricanement de l'aimable Gaspard, auquel Mme Monneron demanda cette fois avec un véritable mécontentement :

— n Je t'ai répété ce matin encore que c'était parfaitement mal élevé de rire tout haut sans que

l'on sache pourquoi. Qu'y a-t-il de drôle dans ce que dit ta sœur?... »

— n Mais rien, » fit le gamin, dont le sens déjà très avisé savait jusqu'où il pouvait aller avec sa mère, et quand il fallait filer doux. « C'est ce nom d'U. T. qui me fait rigoler, voilà tout. . . »

— « Il s'agit d'une affaire assez délicate, » dit Jean, qui s'adressa directement à son père. Lui aussi parlait un peu précipitamment, comme si les trois petits incidents simultanés qui venaient de se produire : le message de Rumesnil transmis par sa sœur, l'évidente gêne de sa mère, etle rire du plus jeune frère, l'avaient soudain énervé. a Un des prêtres de Paris qui se sont le plus occupés des problèmes sociaux, et que tu connais certainement de nom, M. l'abbé Chanut, a écrit à Crémieu-Dax pour lui demander de faire à l'U. T. une conférence sur le Christianisme et la Science... »

— « J'espère que vous n'avez pas accepté? » interrompit vivement Monneron.

— « Comment pourrons-nous refuser? »

répondit Jean. « Quel est le premier article de notre Union? — U?ie maison où. des hommes de toute situation se réunissent en vue de leur éducation mutuelle, morale et sociale; — et, le second : C Association est indépendante de tout caractère politique et religieux. Qui dit éducation mutuelle dit forcément libre discussion. Qui dit indépendance

88 L'FTAPE

politique et religieuse dit libre exposé de toutes les doctrines politiques et religieuses. Nous avons eu, dans le comité, une première séance très chaude. Quelques-uns d'entre nous, le cousin Riouffol notamment, sont opposés à cette idée. C'est Crémieux-Dax qui a fait remettre le vote à ce soir. Il est pour admettre M. l'abbé Chanut, et il a cité, dans le petit discours qu'il nous a fait, avec un commentaire très éloquent, je dois en convenir, quoique je n'aime pas cette autorité, le mot de Robespierre à Couthon, quand celui-ci, à rilôtel de Ville,luidemandad'écrireaux armées. Mais au nom de quoi?... »

— « Mais au nom de la raison, v ditMonneron plus vivement encore, « et de la liberté... Mais oui, » insista-t-il, devant l'étonnement que son [ils laissait voir malgré lui sur son visage. « Ce M. Chanut, puisqu'il est prêtre, croit à la révélation et au surnaturel. Il abdique doncsa raison. Par conséquent, nous n'avons pas à discuter avec lui. C'est lui qui a renoncé le premier à son droit de libre discus?'on. Il n'a pas à le réclamer. Ou bien qu'il dépouille sa soutanede prêtre, qu'il vienne vous dire : « Je ne crois pas, je cherche à 0 savoir. » Alors il rentre dans ce que j'appelle le droit commun de l'humanité. Sinon, non. Et de même pour la liberté. Nous n'avons pas à la donner, au nom de nos principes, à des gens qui nous la refuseraient au nom des leurs. Les libé-

LES MoNNEKON 89

raux l'ont eue, cette duperie. Où cela les a-t-il menés? A la loi de 1850 et à la rentrée des Jésuites. Voilà ce que j'aurais répondu à Crémieu- Dax. Sa faiblesse m'étonne. Je l'aurais cru plus énergique. Mais il est juif. Il aura craint d'être accusé de préjugés confessionnels. Ge sont ces générosités-là qui nous perdent. Nous avons peur du jugement de nos ennemis. Qu'est-ce que cela nous fait? Ge sont nos ennemis, et nous nous battons. Il faut être à droite ou à gauche. Moi, je suis à gauche... Conquérons la liberté d'abord, nous la pratiquerons ensuite... »

— (1 Je ne peux pas penser comme toi, mon père, M répondit Jean. Ge fanatisme d'incrédulité qui venait d'inspirer à l'universitaire, si cultivé d'autre part, si indulgent, si dépourvu d'égoïsme, cette dernière phrase, étonnante d'intolérance, avait touché dans l'amoureux delà pieuse Brigitte une fibre trop sensible. Si, par crainte de peiner son père, il s'abstenait de montrer ses préoccupations religieuses, elles étaient trop sincères déjà, et cet amour les lui rendait trop chères pour qu'il ne trouvât pas dans cette émotion la force de prolester contre ces maximes de tyrannie et d'inquisition, professées au nom d'une doctrine de libre examen et d'affranchissement : « Et toi-même, » continua-t-il, « j'en appelle à tes principes de respect pour la conscience individuelle. Tu ne nous as pas fait baptiser. Pourquoi? Tu mel'asditbien

90 LÉTAPE

souvent, parce que tu estimais, parce que tu estimes que la conviction de chacun est un domaine réservé où les autres ne doivent pas entrer. 1)

— « Aussi n'empécherai-je jamais les abbés Ghanut d'avoir les convictions qu'il leur convient d'avoir, » répondit Joseph Monneron. Il avait pris de nouveau, devant la contradiction de son second fils, la même voix irritée. « Mais qu'ils les g^ardent pour eux et qu'ils ne s'en servent pas pour établir dans le pays la guerre civile des âmes. Car c'est là leur œuvre. S'il y a deux Frances l'une contre l'autre, celle de l'Avenir, de la Justice, de la Vérité, en face de l'autre, celle du Passé, des Préjugés, de la Superstition, à qui la faute, sinon à eux?... Si tout le monde avait fait comme moi, il n'y aurait qu'une France, qu'une jeunesse, qu'un idéal commun de lumière et de bonheur, et la République serait si grande, si belle, que, par son seul rayonnement, elle conquerrait le monde, sans lutte, sans guerre... Rome le comprend, sois-en sur, et ce qu'elle désire, c'est empêcher cette unité morale à tout prix. Veux-tu que je te dise pourquoi ce monsieur Ghanut va chez vous ? Il sait très bien qu'il ne convertira pas Grémieu-Dax, ni Rumesnil, ni toi, — vous êtes à l'abri de ses sornettes. Mais il veut vous diviser et il y réussit, puisque vous êtes en discussion à cause de lui. Ah! la Gongrégation

est adroite, et elle est renseig^née! Il s'ajjit de briser ce mouvement des universités populaires qui leur fait peur. Pas de robe noire chez vous, si vous voulez vivre. C'est le simple instinct du cousin Riouffol qui a eu raison, pour cette fois, contre vous.. . »

Ce Riouffol était un parent des Monneron, au troisième deg^ré, venu, lui aussi, de Quintenas, mais sans avoir, en abandonnant la campagne pour la ville, quitté la blouse pour la reding^ote. Il était ouvrier relieur et fort habile. Il était aussi un grand lecteur de journaux et un de ces autodidactes passionnés des questions sociales dont la redoutable espèce pullule aujourd'hui. Il s'était fait reconnaître de ses cousins assez tard et seulementaprèsavoirrencontréJeanà V Union Tolstoï. Celui-ci l'avait amené chez son père. Cette relation n'avait guère été du goût de Mme Monneron, et c'était un des griefs qu'elle gardait à son fils. Aussi s'empressa-t-elle de saisir cette occasion de lui décocher quelques mots désagréables :

— •' Tu t'es disputé avec lui, Jean? Avoue-le. Je t'avais prévenu. Tu n'as déjà pas le caractère si facile, et, quant à lui, je ne m'y suis pas trompée, c'est un anarchiste. Je suis la fille d'un garibaldien, je ne suis donc pas suspecte, et la femme d'un bon républicain, je m'en vante. Mais je déteste les anarchistes, et je te répète que c'en est un... »

92 LÉTAPE

— «On le deviendrait à moins, » dit Antoine, avec son ironie accoutumée. « Rumesnil et Grémieu-Dax font bien tout ce qu'il faut pour cela, en venant lui tenir des conférences sur la fraternité et la justice avec des pelisses de loutre sur le dos, et dans des coupés de cinq mille francs! Si j'étais comme Kiouffol, moi, je leur dirais : Rendez l'argent d'abord. Plus de fourrures, plus de titres, plus d'équipages, plus de millions. Nous causerons ensuite. . . Il ne dit pas cela, mais il le pense, et, franchement, il n'a pas tort. .. »

— «Jamais AdhémaretSalomon ne sont venus à l'f/nîondans leur voiture, )> répondit Jean, d'un accent aussi irrité cette fois que celui de son père. Était-ce bien contre la boutade d'Antoine? «Non, jamais, » répéta-t-il, « Tous deux ont trop de cœur et trop de tact. . . «

— « Ils laissent les chevaux et la livrée au coin de la rue, » reprit le fils aîné, « c'est pire. D'ailleurs, qu'ils s'en servent ou non pour aller rue du Faubourg-Saint-Jacques, ils les ont, comme ils ont, l'un, son hôtel rue de Varennes et ses ancêtres, l'autre, son hôtel avenue Hoche elles cinq cent mille francs de rente que le papa Crémieu- Dax a ramassés dans les mines. Tout le monde le sait dans votre U. T., Riouffol le premier, et à quoi crois-tu donc qu'il pense, sinon à cela, ])endant qu'il est en train de confectionner chez son patron des cartonnages à la Bradel, métier

LES MOMNKRON 93

fort démocratique, mais peu divertissant, auquel il gagne huit francs par jour, pas même ce que mangent d'avoine les bêtes de ces messieurs?.,. A sa place, moi!... »

— " Je te demande bien pardon, «interrompit le père, en lui coupant la parole, avec une impatience qui allait cette fois jusqu'à la violence, u mais si Riouffol pensait comme tu dis, il serait très coupable. Le jour du vote, M. de Ruiiiesnil et M. Crémieu-Dax peuvent arriver avec des équipages de cinq mille francs, de vingt-cinq, de trente, s'il leur plaît. Leur bulletin a juste la valeur de celui d'Auguste Riouffol, colleur de bradels, et de M. Joseph Monneron, ancien élève de l'École normale, agrégé des lettres, professeur de rhétorique au lycée Louis-le-Grand. Nobles ou plébéiens, millionnaires ou pauvres, ouvriers ou lettrés, nous sommes tous égaux. Quand ils ont eu l'âge de servir, les citoyens Rumesnil et Créniieu-Dax ont dû se soumettre à l'impôt militaire tout comme le citoyen Auguste Riouffol. De quoi celui-ci se plaindrait-il? De ne pas avoir actuellement autant d'argent que ces messieurs? Mais, d'abord, est-ce que l'argent fait le bonheur? Estce que j'ai jamais eu une voiture, moi qui te parle, et m'en suis-je jamais plus mal porté? J'ai marché et je n'ai pas la goutte, au lieu que je l'aurais peutêtre et toutes les maladies qu'ont les gens riches, §i j'avais roulé carrosse. Et puis, si Riouffol enviç

l'arguent, qu'il en gag^ne! Tout est accessible à tous ici, comme en Amérique, où les plus grands potentats du pétrole et des mines ont commencé par crier les journaux dans les rues. Oui ou non, peut-il faire fortune? Oui ou non, toutes les carrières lui sont-elles ouvertes? Oui ou non, lui et ses enfants peuvent-ils aspirer à tout? Qu'était Gambetta? Le fils d'un épicier. Burdeau? Le fils d'un canut. N'ont-ils pas exercé les plus hautes chargées de l'État? N'ont-ils pas habité des palais, fravé, au nom de la France, avec les princes et les empereurs sur un pied d'égalité? N'ont-ils pas eu des funérailles nationales? Je ne suis pas grand'chose, mes enfants, » conclut-il, en roulant sa serviette pour la passer dans un anneau de bois déverni qui n'avait pas été renouvelé depuis des années, — car le déjeuner s'achevait, et il venait d'absorber sa tasse de café, sans sucre, par économie, — "j'ai beaucoup travaillé dans ma vie, mais il y a un sentiment qui m'a toujours soutenu et réjoui, au milieu de mes tracas, c'est celui de me sentir un libre citoyen d'une libre démocratie, et de n'avoir personne au-dessus de moi, que les maîtres que je me suis librement donnés par mon vote... »

— « Et si tu avais été dans la minorité? » demanda railleusement Antoine, comme on se levait de table.

e — (i Je n'aurais eu qu'à convertir mes conci-»

toyens à mes idées et à essayer de devenir la majorité... "

— « Et si tu n'y étais pas arrivé? » insista le jeune homme.

— « Je me serais soumis à la loi du nombre. »

— a Tu aurais donc obéi à des maîtres que tu ne te serais pas librement donnés? » reprit Antoine. « Que tu obéisses à un, comme dans les monarchies, ou à plusieurs millions, comme dans les républiques, c'est kif-kif, pour parler le style de notre intéressant Gaspard... » Il tira l'oreille de son jeune frère, en débitant cette profession de foi avec sa g^ouaillerie habituelle, puis, s'en allant, comme il faisait à l'ordinaire, aussitôt le repas fini : « D'ailleurs, tu connais mes opinions sur la politique. Je dirai comme un de nos plus illustres hommes d'État : Il n'existe pas de mot dans la langue française pour exprimer à quel point je m'en...! »

Il n'acheva pas sa grossière citation et sortit de la pièce, sans que Joseph Monneron, sur le visage duquel avait passé une véritable douleur, eût eu le temps de lui répondre. Cette expression de physionomie fut si pénible à Jean qu'il suivit son frère impulsivement jusque dans sa chambre :

— « Pourquoi as-tu parlé ainsi à notre père?» lui demanda-t-il. « Ne t'en va pas sans être revenu causer avec lui, autrement... »

— « Je n'ai pas le temps, u répondit Antoine,

96 LÉTAPE

qui avait ôté sa redingote pelucheuse à revers de soie, avec le soin qu'un chevalier du temps jadis pouvait avoir pour se dépouiller de son armure. Il avait versé de Teau dans une cuvette, et, dans cette eau, quelques gouttes d'un parfum de verveine assez fort. Il commença de se laver le visage et les mains, en disant à son frère : « Prends mon portefeuille dans la poche de ma redingote, à droite. Tu y trouveras un portrait. Tu l'as? Regarde-le, c'est la jeune personne avec qui j'ai rendez-vous, à une heure et demie, etje vais être en retard. Tu comprendras que j'aime mieux aller la retrouver que de discuter avec papa sur des blagues comme les Droits de l'Homme et le suffrage universel, qui m'indiffèrent. Ce qui m'agace, c'est quand j'entends ce brave homme qui aura travaillé comme un cheval pour ne pas nous laisser un fifrelin, se féliciter d'avoir été la dupe de boniments électoraux, quarante ans de sa vie. Regarde-moi Barantin! A la bonne heure. Que celui-là célèbre la République, le progrès, les classes ouvrières, toute la guitare! Ça lui profite au moins. Il était petit professeur, comme le père, avec la perspective d'une jolie retraite de deux mille francs après s'être éreinté le tempérament à des vingt-cinq heures de cours et de répétitions par semaine, plus la correction des copies. Il a un hôtel à Passy, une voiture au mois. Il a des maitresses. Il Y a bien l'histoire d'un certain chèque.

qui n'est pas reluisante. Mais il a bénéficié d'un non-lieu, et tu sais comme papa s'indigne quand on se permet une allusion à cette calomnie de la presse immoîide!... Je ne m'en plains pas d'ailleurs. Si Baranlin n'était pas bien avec la haute finance, je ne serais pas chez Nortier. Au moins faut-il savoir tout cela! Sois tranquille. Je ne recommencerai pas. Je ne dine pas ce soir. Mais demain, dès le premier déjeuner, je lui sers un abatag^e des Jésuites. Je manjje du prêtre comme si c'était des truffes... D'ailleurs, papa fume sa pi[)e et n'y pense déjà plus, s'il a trouvé dans les feuilles quelque bon article dans sa note, par un de nos vertueux fondsecrétiers , ou simplement s'il a ouvert un de ses bouquins grecs... Passe-moi ma redingote et donne-moi le portrait. Hein! Comment trouves-tu ma bonne amie?... » Jean rendit à son frère la photographie, qu'il avait prise et regardée pendant ce discours. Elle représentait, en effet, une très belle personne, toute jeune encore, assise sur le bras d'un canapé, de manière à bien faire ressortir la ligne opulente de la chute des reins et de la croupe. La robe, en mousseline de soie pailletée, se décolletait juste assez pour découvrir la naissance de l'épaule et la gorge, où se tordait un collier de grosses perles. La tète était charmante, quoique déjà marquée de vice. Les yeux se tournaient de côté avec un regard de ruse et dç coquetterie, et, autour du

front, floconnait un délicieux envolement de cheveux que l'on devinait d'un blond doux et pâle, presque cendré. Que la créature fût une femme entretenue, tout le révélait, le jeu des prunelles, le sourire impur, le luxe soulifjné de la toilette. Dans quelles conditions un amant, de ressources aussi maigres que celles dont jouissait le fils du professeur, pouvait-il être lié avec cette fille? Jean n'osa ni se le demander, ni le demander à son frère. Il eut seulement, une fois de plus, cette appréhension angoissée, un de ses supplices, sur l'avenir de ce beau garçon, lequel le regardait maintenant avec des yeux d'une impudence et d'une fatuité singulières.

— « Elle est extrêmement jolie, « dit-il seulement. « Qui est-ce?... »

— « Ça, c'est mon secret, « répondit Antoine, qui remit le portrait dans le portefeuille. Il rit d'un rire audacieux qui montra ses claires dents blanches sous sa moustache noire, etil commença de lisser son chapeau de haute forme, avec une brosse légère, en soufflant doucement sur la soie. Son profil félin s'éclairait à cette seconde d'une telle lueur de contentement, cette demi-confidence, chez un être aussi fermé, aussi boutonné qu'il l'était d'ordinaire, annonçait une telle ivresse intérieure, qu'instinctivement Jean profita de cette trop rare occasion pour l'interroger sur le soupçon cjui lui tenaitau cœur, non plus commç

LES MOMNERON 99

une menace de demain, mais d'aujourd'hui, et, au moment où l'autre passait son pardessus, il lui dit :

— « Je regrette bien que tu t'en ailles. J'aurais tant besoin de causer avec toi très à fond de quelque chose. . . "

— « Et de quoi? » demanda Antoine, dont les yeux, tout à l'heure si ouverts, se voilèrent soudain d'une ombre.

— « De Julie, ... » répondit Jean, et il ajouta, en fixant son frère : « Tu n'as pas remarqué que Rumesnil lui fait la cour? »

— a Ça, c'est son secret à elle, mon cher garçon, » répondit l'autre. Un sourire imperceptible effleura sa bouche, et l'ombre s'en alla de ses prunelles, comme s'il eût redouté une autre question, sur ses dépenses sans doute et sur les moyens qu'il employait pour y suffire. « Mais oui, » insista-t-il, «je n'aime pas que l'on se mêle de mes affaires, et, par conséquent, je ne me mêle pas des affaires des autres. Chacun pour soi, c'est mon principe. Où verrais-tu le mal, d'ailleurs, si Julie arrivait à se faire épouser par ton ami? Gela vaudrait mieux pour elle que d'aller enseigner la grammaire historique et commenter la Chanson de Roland, d'après les derniers travaux allemands, aux jeunes vierges de Garpentras ou de Brive-la-Gaillarde. Elle a de la défense, notre petite sœur, plus que loi, et autant que moi,

Nous en avons appris tous deux assez pour savoir qu'il n'y a qu'une loi d'un bout à l'autre du monde : la lutte pour la vie. Elle strugg'eforlifise à sa façon, cette petite. Veux-tu prendre mon conseil? Ne t'occupe pas de cette histoire. Tu g^àtorais tout. . . »

— « J'avais deviné juste, » se dit Jean, qui n'insista point. « Il se passe quelque chose, et Antoine y prête la main. Il a souri, quand je lui ai nommé Rumesnil. Mais, si vraiment Adhémar voulait épouser Julie, il ne se cacherait pas de moi, comme il fait. . . Et ce luxe d'Antoine, et ces bijoux, d'où cela lui vient-il? Où a-t-il rencontré cette maîtresse? Ah ! il faut que je prévienne mon père. A l'heure où je lui sacriHe ce que je lui sacrifie, j'ai le droit d'empêcher qu'ils ne lui portent, eux, des coups trop durs. Il n'y a que lui qui puisse avoir assez d'autorité pour les interro^jer tous deux, et pour savoir... »

Ce fut sur cette résolution de provoquer, sur ces deux points du moins, une explication directe, que Jean se dirigea vers le cabinet de travail, où il savait devoir trouverl'homme trop sensible auquel il ressemblait plus encore qu'il ne le soupçonnait lui-même, par cet arrêt soudain de la parole devant les mots qui font mal. Il lui fallait traverser le salon, où Julie, assise au salon, et se croyant seule, jouait un morceau de son choix. Jean reconnut, à travers la porte, une des polonaises

de Chopin. La jeune fille, qui avait beaucoup de don musical, n'avait jamais voulu travailler ré{}ulièrement. Elle était, avec cela, très farouche, quand il s'agissait d'exécuter devant quelqu'un, fût-ce l'un de ses frères. Jean, qui ne l'avait pas entendue depuis lonjjtemps, demeura étonné de ses progrès, et surtout de l'énergie passionnée qu'elle mettait dans le mouvement de cette mélodie, une des plus fiévreuses du plus fiévreux des maîtres. Au bruit qu'il fit en ouvrant la porte, la musicienne s'arrêta net, puis, ses doigts coururent sur les touches avec un visible énervement, et elle plaqua quelques notes d'un air quelconque de café-concert, canaille et dégingandé :

— (I Pourquoi ne continues-tu pas ce magnifique morceau? » demanda Jean, a C'est moi qui te gêne?... »

— « Toi? " répondit-elle, en fermant le piano et en se levant. « Pas le moins du monde. Je dois sortir avec maman, » ajouta-t-elle, en regardant la pendule. « J'y cours. Je n'ai que cinq minutes pour mettre mon chapeau... »

— «Julie,... 1) fit le jeune homme. Ses relations avec sa sœur, après avoir été très affectueuses pendant de longues années, étaient devenues peu à peu extrêmement froides et tendues. Il s'était permis de lui faire quelques observations sur ses lectures, à une époque, avec la maladroite

sévérité des moralistes de vingt ans, et il s'était heurté à une bouderie qui n'avait jamais cessé tout à fait depuis lors. Ces derniers mois l'avaient encore augmentée. Il était visible que la jeune fille fuyait chaque occasion d'un tête à tête avec lui. Cette fois encore, quand il l'eut interpellée ainsi, elle tourna vers lui des yeux si altiers tout ensemble et si impénétrables, qu'il n'acheva pas sa phrase :

— « Qu'y a-t-il? » interrogea-t-elle.

— » Rien.,. » fit-il, et la regardant sortir delà chambre : « Elle ne répondrait pas non plus, » se dit-il, en se parlant tout bas à lui-même. « Je l'éloignerais de moi davantage encore. C'est mon père qu'il faut avertir... » Et, comme si le hasard se fût complu à multiplier autour de lui les petits incidents qui faisaient commentaire à son entretien avec M. Ferrand, il avisa sur un fauteuil du salon, près de la porte du cabinet de Joseph Monneron, un livre à couverture mauve, laissé là par ce drôle de Gaspard, que sa mère avait sans doute appelé quelques minutes plus tôt. C'était un roman à titre équivoque et qui obtenait en ce moment un de ces succès de scandale qui seraient la honte du Paris actuel, si toutes les époques n'en avaient connu de pareils, engloutis aujourd'hui dans l'oubli. Seulement ces malpropretés se vendaient autrefois sous le manteau, et des collégiens de quinze ans ne les emportaient pas dans

LES MONNRRON 103

la poche de leur tunique, pour les oublier sur un des fauteuils du salon de leurs parents.

— « Voilà un prétexte pour commencer la conversation,... » pensa Jean. Il prit le volume, qu'il tenait à la main en entrant chez son père. Le professeur était en train de fumer, ainsi que l'avait annoncé son fils aîné, dans l'étroite chambre qui lui servait de bibliothèque. Les murs disparaissaient, comme chez Victor Ferrand, sous les livres. Il y avait cette différence que, sauf une file de tomes dorés sur tranche et habillés de chagrin, — prix de lycée et de concours, — les rayonnages de bois blanc ne supportaient guère que des ouvrages brochés. Joseph Monneron n'avait jamais eu devant lui, avec ses charges de famille, de quoi suffire à la dépense de leur reliure. Son budget annuel comportait, depuis qu'il était à Paris, avec les leçons et les cours supplémentaires, de douze à treize mille francs. La prime de sa grosse assurance en distrayait huit cents. La bourse d'agrégation de Jean à la Sorbonne et la position d'Antoine au Grand Comptoir étaient un soulagement, ou l'auraient été, si la mère eût tenu la main à ce que l'aîné payât sa pension aussi régulièrement que le cadet. Il restait dans la maison sous ce prétexte. On sait ce qu'il en était, on sait aussi que Gaspard avait une bourse à Louis-le-Grand. Malgré cela, c'est à peine si l'on arrivait, avec toutes les dépenses inévi-

tables, à joindre les deux bouts, suivant la formule vulgaire, mais expressive, de Mme Monneron. Elle était très médioci*e ménag^ère et elle avait des goûts de toilette, il est vrai. Il est vrai aussi que la vie est chère à Paris, surtout pour les fonctionnaires d'un certain rang, et qui doivent représenter, ne fût-ce qu'un peu. Et puis, il y avait l'arriéré et quelques lourdes dettes contractées au temps si voisin où les quatre enfants étaient à la charge entière des parents. Jean Monneron savait tout cela, et que les deux seules prodigalités que se permît son père était l'achat de trop nombreux journaux, et, de temps à autre, un paquet de tabac. Il était plongé dans l'unique fauteuil de ce bureau, au moment où sou fils entra dans cet asile, qu'il appelait volontiers To cfpovTiaryipiov, le « pensoir » , par ressouvenir d'Aristophane :

...Wu^fliv aocfwv TOUT é{jTt' cfpovTiatxpiov.

Il fallait l'entendre citer ce vers, sans se douter qu'en effet il était bien lui-même un de ces assembleurs de Nuées, fustigés par le poète athénien. Assis à contre-jour dans un vieux fauteuil à la Voltaire et les pieds sur une chaise, il avait à la bouche une pipe en terre, dont il tirait de lentes et gourmandes bouffées, — il ne se permettait qu'une de ces pipes après chaque repas, — et il lisait dans un minuscule volume qui était

LES MONNF.RON 105

VEschyle de l'édition Boissonade. Il avait à la portée de la main, sur sa table bien rangfée,

— Tordre personnel était une des vertus de cette nature ascétique, — les quelques ouvrages qu'il feuilletait le plus volontiers. Leur énumération achèvera de définir cet esprit disparate de visionnaire déraisonnable et de délicat lettré. C'était ledit Eschyle et le Sophocle de la même collection, un Virgile, et, à côté, le Contrat social de Rousseau, la Justice dans la Révolution et dans l'Église de Proudhon, les Châtiments d'Hugo, et,

— contraste suprême à ces trois monuments de la folie révolutionnaire, — parmi les auteurs du dix-septième siècle, les Caractères de la Bruyère!

— « C'est toi, Jean? » dit-il à son fils, en relevant la tête, et il montra un visage comme transfiguré où n'apparaissait plus ni le fanatisme de la discussion du déjeuner, ni la tristesse accablée d'après, quand Antoine lui avait si brutalement répondu. C'était l'artiste littéraire, — car goûter certaines beautés d'art avec une certaine qualité d'enthousiasme, c'est s'égaler à un créateur; — oui, c'était l'artiste, mutilé, écrasé par la vie, empêché d'écrire, de se révéler, de se réaliser, mais indestructible, mais toujours capable du sublime alibi du rêve, qui souriait dans ces yeux nettoyés de leurs soucis et sur ces lèvres heureuses. « Tu vois. J'ai profité de ce jour de congé pour reprendre ÏOrestie.

Je viens de la commencer et je compte y passer tout mon après-midi. J'ai fini ce matin mes corrections de copies. Quelle poésie que celle de ces Grecs, et comme ils ont des touches qui rendent tout vulg^aire à côté! Écoute ceci, c'est dans la strophe B du second chœur, sur Ménélas abandonné : Dévoré du regret de celle qui est au delà des mers, il erre comme un fantôme dans son palais. De belles statues l'entourent et redoublent sa douleur. Car une statue n'a pas d'yeux, et, sans regard, plus d'enchanietnent d'amour !.. . Est-ce rendu, est-ce humain, ce besoin d'aimer ce qui peut répondre, ce qui peut sentir, ce qui peut vous voir l'aimer?. . . Et, sur Hélène encore, un peu plus loin, te rappelles-tu? Il vient de la comparer à un lionceau, élevé dans une maison, et qui d'abord flatte parce quil a faim. Quel trait! Puis la férocité se réveille, et la bête cruelle tue et dévore. Et le chœur continue : Telle, si j'ose le dire, Hélène entra dans la cité d'Ilion, âme sereine comme le calme des mers, beauté qui ornait la plus riche parure, doux yeux qui perçaient à V égal d\in trait, fleur d'amour, fatale au cœur... Mais quel poète! Quel poète! » Et il répétait : « Ame sereine comme le calme des mers! . . . C'est toute la grâce et tout le danger de la femme ! Et c'est toute la grâce et tout le danger de la Méditerranée!... Il faut l'avoir connue, cette mer lumineuse, pour comprendre ces poètes grecs. Elle entre partout dans les moindres replis

fie leurs vers, comme elle entrait dans les moindres criques de leurs côtes. Et cette Méditerranée est encore dans ce magnifique début du discours de Glytemnestre : Il y a la mer, et ijui jouri-aii l'épuiser?. . . Quand je rencontre de pareils vers, je me vois par avance là-bas, près de Nice, dans le pays de la maman, quand j'aurai pris ma retraite. Vous serez tous casés. Toi, tu seras professeur de Faculté, à Aix peut-être. Je te l'ai déjà dit, ce serait plus sûr encore si tu avais passé j)ar l'École normale. Tu as préféré la Sorbonne. C'est une question d'un léguer retard. Tu seras donc dans une Faculté. Ta sœur sera sortie de Sèvres. Elle sera professeur dans un lycée de filles, et indépendante. Tout est là pour une femme. Gaspard sera professeur de sciences. Il a des dispositions étonnantes pour les mathématiques. Ta mère mêle disait encore ce matin. Il calcule de tête comme faisait son grand-père Granier, qui n'a jamais tenu un livre de dépenses. Il l'avait là, sous son front. Antoine sera chef d'un des bureaux du Grand Comptoir Vous serez tous fonctionnaires, car un employé dans une grande administration, comme lui, c'est encore un fonctionnaire, et, souviens-toi de cela, personne n'est heureux comme un fonctionnaire. Il passe régulièrement à la caisse à la fin du mois. Sa besogne est tracée. Tant d'heures par jour. Jamais de hasards. Jamais d'à-coups. Il n'a pas à penser à la

lOR L'ÉTAPE

vie matérielle. Vous serez tous heureux, et moi, n'ayant plus de classe à faire, je relirai, tous les ans, tous les poètes grecs d'un bout à l'autre. Je commencerai par Homère, puis les tragiques, Eschyle, Sophocle, Euripide, — il est excellent quand il est bon, — Aristophane... Il n'est pas assez démocrate pour mon goût, celui-là, mais c'est bien de lui qu on peut dire ce mot de notre vieux maitre de l'École normale : « Ah ! que ces « Grecs étaient canailles, messieurs, mais qu'ils «avaient donc de l'esprit!... « C'est égal. Pour moi, aucun ne vaut le vieil Eschyle, et cela me fait plaisir de penser qu'il était, comme Victor Hugo, aussi bon citoyen que grand poète. Ame sereùie comme le calme des mei's!... Tiens, lis-moi ce passage tout haut, dans le texte... »

Il tendait à Jean le petit volume qui avait tant traîné dans sa poche depuis le jour où, élève de première année dans sa chère École, il l'avait acheté d'occasion dans une boite des quais. Le jeune homme commença de déclamer les vers grecs dont son père redisait les mots qu'il savait par cœur. Où trouver le courage de réveiller le visionnaire de son rêve, si ce rêve était tout à fait inconscient? Et si ce rêve était volontaire, si Joseph Monneron se réfugiait dans un monde idéal, pour ne pas se déchirer trop douloureusement à l'autre, pour ne pas le voir, comment avoir le courage de le rejeter au réel? Tout en

prononçant des lèvres les paroles du texte grec, Jean écoutait la voix intérieure lui redire un autre vers bien humble, bien indi.fjne de VAgnrnemnonei du génie antique, celui qu'il avait cité à M. Ferrand :

Mon 61s sera mon consolateur...

Et voilà pourquoi , lorsqu'il sortit du cabinet de son père, une demi-heure plus tard, il n'avait parlé ni de l'intrigue soupçonnée de Julie, ni des dangereuxdessous de l'existence d'Antoine, ni du livre obscène oublié par Gaspard sur un fauteuil du salon, ni de lui-même surtout et du tragique débat de conscience et de cœur dont il était la victime. « A quoi bon?... » se disait-il, comme il se l'était déjà dit tant de fois. Il avait quitté la maison pour marcher, marcher indéfiment et tromper, par le mouvement, le désespoir dont il se sentait saisi, plus définitif encore, plus irrémédiable que celui du matin... Il allait, déchirant d'un geste maciiinal les pages du mauvais roman corrupteur pris à son jeune frère, et il les jetait au ruisseau. C'était la seule action dont il fût capable, et l'image de Brigitte était là, qui l'accompagnait, si présente et si lointaine, si vivante et si morte pour lui! Il arriva ainsi à l'extrémité de la rue Claude-Bernard et il se trouva devant la vieille église Saint-Médard, toute paisible avec la marge de son petit jardin. l'ar ce

jour de fête, des fidèles entraient et sortaient. Le jeune homme s'arrêta un moment, les yeux fixés sur le porche, puis tournant le dos, il s'enfonça hâtivement dans l'avenue des Gobelins, et il pensait : « Non, je n'avais pas le droit d'accepter l'oftre de M. Ferrand et de faire ce chagrin à mon père, du moment que je ne crois pas, et la preuve que je ne crois pas, c'est que je ne pense pas aller demander au Dieu de Brip/itte de m "aider, de me consoler. Et pourtant, que je souffre!... »

INQUIÉTUDE d'esprit ET DE CŒUR

L'horlog^e de la vénérable église janséniste, où reposent Patru et Nicole, marquait deux heures, au moment où Jean Monneron s'en allait ainsi, loin de ce portail tentateur, loin de Brigitte Ferrand, — loin de lui-même. Ah! qu'il l'aurait voulu! — Le soir était tombé depuis longtemps qu'il errait encore dans les rues de ce quartier, qui fut autrefois le faubourg Saint-Marcel, et qui déborde aujourd'hui jusqu'aux forts d'Ivry et de Bicêtre. Cette marche interminable, sur les trottoirs, le long des cabarets que le retour du cimetière voisin emplissait, par cet après-midi du 1" novembre, de consommateurs fort consolés, était bien faite pour redoubler en lui cette sensation de r « à quoi bon?» la plus insupportable, peut-être, àunjeunehommede cette chaleurde cœur et d'esprit. L'évidencequ'impose aussitôt le spectacle des quartiers populaires de Paris, à ceux qui les parcourent, comme il faisait, sans parti pris, est en

effet plus décourageante qu'elle n'est poijfjnante. On comprend, à reg^arder ces individus attablés dans ces débits ou ces restaurants, que l'ouvrier français ne constitue pas, comme le racontent les boniments des politiciens, une classe à part. Si c'est un jour de chômag^e, tel que celui-là, cet ouvrier est vêtu comme un bour^'jeois. Les cigarettes qu'il fume sont celles que le bourgeois achète pour les mêmes trente centimes, dans les mêmes bureaux de tabac. Les portions qu'il mange chez le j)etit traiteur sont pareilles aux mets que le bourgeois commande à sa cuisinière. Il les arrose du vin que boit le bourgeois, il se procure les mêmes dyspepsies avec le même café et le même petit verre. Les journaux qu'il lit sont les mêmes, les mêmes les embryons d'idées qu'il échange avec ses commensaux. La seule différence est dans le décor. La table du marchand de vins n'a pas de nappe et quelquefois pas de serviettes. Il ne suffit pas de telles misères pour établir entre la blouse et la jaquette cette ligne de démarcation que les socialistes se sont solennellement donné mission d'effacer. Et cette première évidence se double vite d'une autre. L'ouvrier français n'est pas non plus ce que ses flatteurs prétendent : l'être vierge et intact, le primitif en qui dorment des réserves de force, de quoi rajeunir notre société vieillie et en réparer la décadence. Cet ouvrier n'est pas un barbare. C'est un civilisé de médiocre

espèce, arrivé, sauf exception, au plein développement qu'il peut supporter. Il n'y a lieu ni de le plaindre, car sa destinée est douce, par raj)port à celle de tant de petits commerçants; ni de le mépriser, car il est intelligent, et son niveau moral n'est pas plus bas que celui du reste de l'époque; ni de le magnifier, car ce niveau n'est pas haut, et il ne peut guère monter, vu l'âge de la race. Il y a lieu, en revanche, de le redouter, car trop de gens pratiquent, à son égard, Tabominable programme de l'agitateur allemand qui disait : « Il faut apprendre au peuple qu'il est malheureux, » et, en lui donnant le droit de conduire seul les affaires de l'État, puisqu'il constitue les majorités, — prodigieuse erreur qui fera de la France, dans les siècles à venir, l'ilotedelhistoire, — on lui a mis en main de quoi porter à la civilisation dans notre pays des coups irréparables. Il y a lieu surtout de s'attrister devant ce chétif échantillon d'espèce humaine, quand on pense que l'effort séculaire de notre histoire aboutit aujourd'hui avec la complicité de tous les charlatans électoraux, à la souveraineté de pareilles incompétences. Une telle constatation est toujours amère. Elle l'est davantage encore, quand cette preuve de l'avortement national dans les couches profondes de la vie populaire s'ajoute à la constatation d'un avortement pareil dans les couches plus élevées. C'était le cas pour le fils de Joseph

Monneron. Ilallait,allaitindéfiniment, cherchant, parmi les innombrables visages qu'il croisait dans ces avenues et ces ruelles, des physionomies vraiment heureuses, saines et fortes. Il n'en trouvait guère que de nerveuses et de surmenées ; d'autres fois et si souvent, de vulgaires; et, plus souvent encore, de dégradées. C'étaient surtout les pères et les mères qu'il regardait avec une émotion intense, ceux et celles qui passaient, traînant un enfant par la main, portant l'autre au bras. Les admirables vertus de bonne volonté que représente l'acceptation des charges familiales dans les classes laborieuses, l'attendrissaient d'une pitié voisine des larmes. « A quoi bon?» se répétait-il, en assimilant par la pensée ces braves gens à son père, et tout près de les traiter, comme ce père, de dupes sociales, tant son impression d'une radicale insuffisance de la vie française contemporaine lui faisait sentir l'inutilité de tout effort vers la durée, pour qui naissait dans cette médiocre et sénile démocratie. Au contraire, devant les cabarets où les alcooliques crapulaient avec de l'absinthe au rabais et d'ignobles gueuses, il était tenté, lui qui s'était associé aux fondateurs de V Union Tolstoï pour ouvrir un restaurant de tempérance, de se dire : « Ceux-là sont dans le vrai, » et les bas paradoxes de son frère Antoine lui revenaient à la mémoire. Une perception presque physique d'un universel désarroi l'envahissait,

l'accablait. Même dans cet â[;e de forces {jàchées de tentatives incertaines, il y avait pourtant des existences pleines et complètes, nobles et équilibrées, riches de passé tout ensemble et d'avenir. Celle de M. Ferrand en était une. A quoi bon toujours, puisque lui, Jean Monneron, ne pouvait pas s'y associer? Et le délicieux fantôme de Brigitte s'évoquait pour l'amoureux, dans un mirag^e d'une douceur inaccessible et désespérante. Que n'avait-il été élevé comme elle, parmi les mêmes croyances! Alors ce projet de fonder un foyer avec la pure enfant, ce songe idéal, auquel il s'était tant réchauffé le cœur à l'avance, n'aurait pas été une chimère. Il n'aurait pas eu à rompre avec toute l'éducation de sa jeunesse pour établir les conditions heureuses de son â{;e mùr, — à renier son père et les amis de cette jeunesse dans la création de sa nouvelle famille... Cependant, avec le crépuscule de ce triste jour, un brouillard acre s'abattait sur la ville. Les becs de gaz enfin allumés plaquaient dans l'atmosphère jaunâtre des taches brutales de lumières. Les façades des maisons s'éclairaient, les unes après les autres, par places inégales. Au rez-de-chaussée, les boutiques des marchands de vins, des charcutiers et des rôtisseurs commençaient de ronfler et de flamboyer. La vitalité du faubourg devenait plus grossière et, par contraste , plus douloureuse encore la détresse du jeune homme, —

si douloureuse qu'à un moment, il ne put réellement plus supporter ce tête-à-téte avec sa mélancolie. C'est alors que, cherchant instinctivement dans sa pensée où aller pour n'être plus seul, el ne voulant pas rentrer à la maison, il se rappela tout d'un coup le rendez-vous du soir à V Union Tolstoï.

— « C'est pour huit heures et demie, » se ditil en consultant sa montre, « il en est sept. Si Grémieu-Dax pouvait diner à son restaurant?... De causer avec lui me ferait du bien... «

Le souvenir de cet ami, avec lequel il avait pourtant des relations difficiles, ne se fut pas plutôt présenté à lui, qu'il cessa d'errer de ce pas incertain et vague qui avait été le sien tout cet après-midi, et il s'achemina d'une démarche vive et directe, par l'avenue de Choisy, où il se trouvait alors, puis le boulevard d'Italie, vers le tronçon de la rue du Faubourg-Saint- Jacques, pris entre la rue de la Tombe-Issoire et la rue Humboldt. C'était là qu'il avait quelque chance de rencontrer l'autre. L'héritier futur des millions gagnés dans les mines de l'Afrique du Sud par le vieux Grémieu-Dax désertait sans cesse l'hôtel somptueux et la table princière de l'avenue Hoche, que lui reprochait et lui enviait Antoine, pour venir dîner à vingt sous, dans le local que ,lean ap})elait très justement « son restaurant » , et qui

n'était autre que la fondation de tempérance dont j'ai parlé. C'était Crémieu-Dax, en effet, qui avait installé ce « bouillon » populaire, en constituant, pour l'exploiter, une société de mille actions à vingt-cinq francs. Il en avait souscrit huit cents à lui tout seul, cent avaient été prises par Kumesnil, et les autres par les membres les plus fortunés de V Union Tolstoï. Jean avait détourné cent francs de son maigre budget pour en prendre quatre. C'était d'ailleurs Crémieu-Dax qui avait aussi fondé la Tolstoï, et avec le même sens profond des conditions positives. Le restaurant, grâce à ce capital modeste, et dont l'intérêt, d'aj)rès les statuts, ne devait jamais dépasser 2 pour 100, pouvait donner aux ouvriers des repas à 80 centimes et à 1 franc, dont les matières étaient saines et la préparation hygiénique. La consommation des boissons alcooliques y était interdite. uAu notn de l'humanité future et consciente, tu ne boiras pas. » Cette devise, peinte en énormes caractères sur chacun des murs de l'établissement, en formulait le véritable esprit, de même que les quatre mots qui servaient d'épigraphe aux prospectus de V Union Tolstoï: «Nature, Science, Progrès, Justice, "en ramassaient la pensée inspiratrice. Crémieu-Dax, qui avait présidé à l'élaboration des statuts, avait fait accepter comme premier article — et cela seul démontrera la lucidité pratique de son esprit — que le nombre des membres de V Union serait

limité. Il l'avait voulue petite pour qu'elle fût plus vivante. Elle comprenait un comité de sept, fondateurs, qui devaient amener chacun vingtquatre adhérents, par moitié travailleurs intellectuels et par moitié travailleurs manuels, dont ils répondaient. Des 175 personnes ainsi recrutées, pas une avec laquelle il ne maintînt un contact personnel. Dans ce but, il prenait la plupart de ses dîners au Restaurarit de tempérance. L'alfiche portait simplement cette annonce, et, en dessous, le prix des portions, dont la plus chère coûtait sept sous. L'image de ce garçon si riche, mangeant, par dévotion à ses idées, un repas d'ascète, dans un décor de pauvreté, avait soudain fait point fixe dans la pensée tourmentée de Jean Monneron. . . 8e hâter vers ce coin de salle où le fondateur de V Union Tolstoï donnait, par sa seule présence, cette humble, mais forte leçon de sincérité socialiste, c'était, pour l'amoureux de la pieuse Brigitte Ferrand, fuir tout ce qu'il avait fui durant toute cette dure journée, et s'en aller loin, plus loin encore de celle qu'il se défendait d'épouser. C'était essayer d'échapper au prestige du maître de la rue de Tournon et courir vers une autre in- Ouence. Il l'avait presque entièrement secouée depuis ces six mois, cette autre influence, après l'avoir acce[)tée jadis, d'abord avec enthousiasme, puis avec résistance. Dès le collège, — ils avaient fratornisé sur les bancs de la seconde et dans leur

quinzièmeannée, — Salomon Crémieu-Dax avait commencé d'exercer sur son camarade Thypiiotisme d'un caractère ferme et logique sur une volonté mouvante et incertaine. Cet ascendant avait été absolu jusqu'à leur entrée dans la classe de philosophie, où l'enseignement de M. Ferrand avait révélé à Jean des besoins de sa propre âme qu'il ne connaissait pas. Les deux tendances contradictoires qui rendaient sa nature si incohérente : le sentiment traditionnel, hérité de ses aïeux paysans, et la passion révolutionnaire, communiquée par son père, s'étaient trouvées incarnées ainsi dans ces deux personnalités qui l'avaient tour à tour attiré, sans qu'il pût s'identifier complètement ni à l'une ni à l'autre. Il l'avait dit lui-même à M. Ferrand, avec cette lucidité inefficace qui faisait de lui, autant que ses hésitations intérieures, un exemplaire trop complet d'un jeune homme de notre époque : l'instinct avait beau s'unir chez lui au raisonnement, et l'expérience publique à l'expérience privée pour lui démontrer que, depuis 1789, la France ressemble à un homme qui recommencerait indéfiniment une addition par deux et deux font cinq, et rencontrerait toujours un total faux, il continuait à subir un invincible attrait pour ce qu'il faut bien appeler, si contradictoires que paraissent ces termes quand on a une fois compris la pauvreté des théories politiques propagées sous

l-'O L'KTAPE

cette mafrique étiquette, la poésie de la Révolution. Cette poésie existe pourtant, elle s'explique seule comment tant de frémissantes sensibilités, et si généreuses, s'y sont laissé, s'y laissent encore séduire. Elle réside dans un état lyrique de la pensée, qui n'admet pas que des idées puissent avoir tort devant des faits, et dans un état héroïque de la volonté, qui s'élance hors du pacte social, pour essayer de réaliser, à tout prix, cet accord de l'idée et du fait. Jean savait depuis longtemps déjà, pour en avoir constaté autour de lui les funestes contre-coups , combien est meurtrier, à l'ensemble d'un pays et à chacun des petits groupes qui le composent, ce Ivrisme invérifié de l'esprit, et cet héroïme déréglé de la volonté. Le sachant, il ne pouvait se déprendre du mirage. Il éprouvait, malgré lui, ce besoin d'exaltation autour des problèmes sociaux, dont il rencontrait dans Crémieu-Dax un représentant bien remarquable. L'initiateur de V Union Tolstoï appartenait à la lignée des Juifs passionnément idéalistes, — notre époque en a vu surgir quelques-uns, Joseph Salvador et l'éloquent James Darmesteter entre autres, pour n'en citer que deux, mais si caractéristiques, — en qui revit l'ardeur des prophèles dont s'enorgueillit Israël. Ainsi que la finale de son nom l'indique, Salomou Crémieu-Dax descendaitd'une famille établie dans le Midi de la France. Comme la plupart de ses

corelifjioiinaires de la même région, il remontait à ces Marranes chassés d'Espag^ne, à la fin du quinzième siècle, par Ferdinand le Catholique. Il avait, des Juifs de la Péninsule ibérique, le masque aigu, les membres déliés, les os minces et ces profonds yeux noirs où brûle encore la flamme du soleil oriental. II en avait aussi, portées à un haut degré, les qualités maîtresses, celles qui ont assuré à cette race d'exception une invincible persistance parmi tant de désastres : une intelligence souple et agile, une rare facilité d'assimilation, une incroyable puissance de travail, et cette combinaison singulière d'enthousiasme et de patience, de frénésie et de calcul, qui se reconnaît déjà dans certaines figures typiques de la Bible. Après avoir été au collège un des plus brillants élèves de sa génération, Salomon Crémieu-Dax était entré à l'École normale, et il en était sorti premier agrégé de philosophie. Il était en train de préparer une thèse, dont le titre seul sonnait comme un paradoxe, accolé au nom du fils d'un spéculateur fameux : Du fondement psychologique de Vidée de propriété. Ce livre, qu'il voulait conclure par une justification scientifique de l'hypothèse collectiviste, correspondait de la manière la plus étroite à des convictions dont ceux qui le connaissaient depuis l'enfance, comme Jean Monneron, ne pouvaient douter. Tout jeune, Crémieu-Dax avait adopté et fait sienne la thèse

que Salvador, précisément, et Darmesteter ont développée avec un tel accent d'enthousiasme : l'identité entre les deux conceptions qui circulent d'un bout à l'autre de l'histoire d'Israël et les deux conceptions dans lesquelles se résume la société issue de la Révolution : « Deux grands dogmes, » a écrit l'auteur des Prophètes d Israël, « font le Judaïsme tout entier : unité divine et messianisme, c'est-à-dire unité de loi dans le monde et triomphe terrestre de la justice dans l'humanité. Ce sont les deux dogmes qui, à l'heure présente, éclairent C humanité en marche, dans l'ordre de la science et dans l'ordre social, et qui s'appellent, dans la langue moderne, l'un unité des forces, l'autre croyance au progrès. " Bien souvent, Jean avait entendu son ami lui citer cette phrase et ajouter à ce « credo » des commentaires où il retrouvait les idées de son père, mais amplifiées, mais magnifiées dans une synthèse qui n'hésitait pas à relier Moïse à Danton et le Deutéronome à la Déclaration des Droits. Ce même Darmesteter n'at-il pas écrit, à propos d'une instruction pastorale de l'évéque de Chartres sur le premier livre de Salvador : » La révélation a tenu le même langage sur la crête du Sinaï et dans les salons du dix-huitième siècle, et Moïse est bien un conventionnel parlant du haut de la montagne? » Si profonde qu'elle fût cependant, la foi révolutionnaire de Crémieu-Dax était demeurée dans le

domaine de la théorie, jusqu'à cette funeste crise nationale de 1898, qui marque dès aujourd'hui une date dans l'histoire déjà séculaire de nos discordes civiles. Elle en a comme exaspéré et porté à l'état d'ébullition tous les éléments. C'était depuis lors que le jeune agrégé millionnaire s'était jeté dans l'action avec une frénésie froide, bien dilférente du vague humanitarisme qui, vers la même époque, sévissait dans les milieu.v universitnires. A cette mode d'attendrissement, Jean Monneron, lui, avait cédé pour les motifs complexes qu'il avait dits à M. Ferrand, etAdhémar de Rumesnil par snobisme intellectuel. Le socialisme de Crémieu-Dax dérivait de raisons plus fortes. Son coup d'oeil perspicace avait découvert, dans les derniers événements, un indicé du travail de désillusion qui ramène les classes moyennes françaises du côté de leurs traditions originelles et les détache lentement, mais sûrement, des principes de 89. Dans son culte fanatique de ces erreurs, Salomon avait courageusement adopté la tactique qui paraît bien devoir être celle de tous ceux qui, comme lui, pratiquent d'instinct la formule : « Pereat mundus, fiât Jus liiia. .. » Il s'était fait socialiste, et socialiste-collectiviste, pour mettre, il le disait ouvertement, « la force du peuple au service des idées que la bourgeoisie a défendues, il y a cent ans, et qu'elle abandonne. » Quand on lui rappelait

combien le sauvajje est proche du civilisé aux époques d'insurrection, les massacres de Septembre, les journées de Juin, et, tout près de nous, la Commune, il lui arrivait de répondre par une citation virgilienne qui trahissait, dans le disciple de Karl Marx, l'élève de 1 École normale. « 0 passi graviora!... « Et un sourire d'une ironie singulière flottait nerveusement autour de ses lèvres. On y lisait le ressouvenir des persécutions et l'audace intellectuelle d'une race qui, ayant trop souffert, ayant trop connu les pires extrémités du sort, ne tremble pas devant la perspective de bouleversements, moins terribles que ses anciennes misères.

Tel était le personnag^e supérieur et déconcertant, si voisin de lui par certains côtés, si éloigné par d'autres dont Jean Monneron désirait passionnément la présence au terme de cette journée d'agonie, aussi passionnément qu'il l'avait évité pendant plusieurs semaines. Quand il fut arrivé devant la maison du faubourg Saint-Jacques qui portait, à son rez-de-chaussée, la modeste enseigne : « Restaurant de tempérance, » il éprouva pour son ami un de ces élans d'affection admirative, comme il n'en avait plus eu pour lui depuis bien longtemps. Il eût ressenti, même dans sa détresse, un vrai chagrin, si, poussant la porte qui donnait accès dans la petite salle basse, il ne l'avait pas aperçu assis à sa table accoutumée,

près de l'entrée, de manière à ne manquer aucun de ceux qui venaient. Quoique le restaurant fût public, la rigueur de son règ^lement sur le chapitre de l'alcool en éloignait les passants. Il n'était guère fréquenté que par des habitués, qui étaient aussi des membres assidus de VUnion. Crémieu- Dax les connaissait tous, et avec tous il échangeait un mot, qui portait uniquement sur leurs lectures. Il s'interdisait, par principe, dans son apostolat, toute charité qui ne fût pas intellectuelle. « Il n'y a dans l'U. T. ni riches ni pauvres, >» répétait-il souvent, « il n'y a que des consciences." Jean Monneron, à la minute même où il pénétrait dans le restaurant, put le voir qui déchirait d'un bloc-notes portatif une feuille sur laquelle il venait d'écrire. Il la remettait à un homme en cheveux gris, pauvrement mais proprement vêtu.

— " Ah ! te voilà, » dit-il à Jean avec une visible froideur.

Puis, tandis que l'ouvrier s'éloignait :

— « C'est un métreur-plombier qui m'a demandé une liste de livres à lire. Je voulais lui indiquer des romans pour commencer, les Misérables, Résurrection. « Non, » m'a-t-il répondu,

« donnez-moi de la science. On m'a trop menti.

«Je veux du vrai...» Quand tout le peuple pensera

comme cet homme, il y aura un grand pas de fait, et observe que ce n'est pas un jeune homme ; il a près de cinquante ans... »

Cette énergie d'une personnalité, résolument, systématiquement logique avecelle-même, c'était bien cela que Jean Monneron était venu chercher. Pourtant son cœur se referma aussitôt, et à son élan de tout à l'heure succéda un malaise presque gêné, avec cette soudaineté que comportent les actions réflexes dans les sensibilités des jeunes gens. Il lui avait suffi d'échanger ce premier regard et cette première poignée de main avec son camarade et d'entendre le son de sa voix. Cette réserve de Crémieu-Dax à son endroit contrastait trop avec son propre élan. Elle était très justifiée. Mais il ne pouvait pas en comprendre la cause. Le fils du professeuravait, dans son caractère, un trait qui dénonce chez tant de parvenus l'origine plébéienne : il manquait de suite dans la teneur de ses relations. Il obéissait, dans ses rapports avec ses amis, à ses impressions, et il ne s'en rendait pas compte. De toutes les fautes contre le savoir-vivre, — beau mot bourgeois si bien fait, — c'est la plus inoffensive aux autres, mais, pour celui qui la commet, la plus dangereuse. « Il y a quelqu'un qui n'oublie pas, c'est l'oublié, » a dit le fin moraliste Louis Dépret. Depuis des mois, Jean n'était pas venu dîner une seule fois rue du Faubourg-Saint-Jacques, après y avoir pris un repas sur deux pendant longtemps. Il ne s'était plus rappelé cette inégalité de ses procédés vis-à-vis de son camarade; mais, quecelui-p

ci en eût été froissé, cette nuance de son accueil le révélait assez. En temps ordinaire, cette susceptibilité eût touché Monneron. Il y eût reconnu, outre une profonde amitié, cette ombrageuse et instinctive méfiance, si justifiée chez les descendants d'une race objetde tant de haines. Il avait les nerfs trop tendus pour que le moindre désappointement ne le crispât point, et il répondit, en s'étonnant lui-même de la phrase agressive que sa voix prononçait (il était venu rue du Faubourg- Saint-Jacques dans des intentions si autres !) :

— « Tu appelles cela un grand pas? Nous nous plaignons déjà de la demi-science des bacheliers, qui ne fait que les rendre plus sots et plus malheureux. Que seront donc ces prolétaires instruits? Des quarts de bacheliers, et pas même... Cela promet !... »

Après avoir lancé cette boutade, extraordinaire dans cet endroit, et dans sa bouche, à lui, un des fondateurs de l'U. T., il se dirigea vers le guichet où l'on vendait les bons de portions. Afin d'éviter l'embarras et la dépense du service, Crémieu-Dax avait imaginé ce petit bureau central. Le consommateur y payait d'avance les plats qu'il s'était choisis sur le menu. On lui remettait des fiches qu'il allait changer, lui-même encore, à un autre guichet, celui de la cuisine, installée au fond, contre des portions toutes préparées dans des assiettes, Il revenait à sa table, son plat

à la main, et, s'étaut ainsi servi tout seul, il reportait à un troisième petit comptoir, celui de la vaisselle, cette assiette une fois vide. Le temps de vaquer à cette opération, et laccès d impatience de Jean avait cessé. Il en ressentit même un petit remords, lorsque, assis en face de son camarade, il vit que la physionomie de celuici, de froide qu'elle avait pu lui paraître d'abord, était maintenant contractée. Un pli de mécontentement se creusait sur son front, entre ses sourcils noirs qui se rejoignaient presque au-dessus du nez busqué. La manière dont ses doigts maigres, un peu noués aux phalanges, pétrissaient la mie arrachée à son pain témoignait que sa nervosité était au moins égale à celle de l'autre. Il y eut entre eux un silence, puis, tout d'un coup, Grémieu-Dax regarda Jean Monneron bien en face, avec la fixité impérative de quelqu'un qui veut terminer une équivoque, et, à mi-voix, pour que personne parmi les quelque vingt clients qui mangeaient dans le restaurant ne put entendre leur conversation :

— « Je sais pourquoi tu es venu ce soir, Monneron... » commença-t-il. « Voilà longtemps que je prévoyais la chose... »

— « Quelle chose?..." répondit Jean. Un flot de sang empourpra son visage. Il lui eût été insupportable que son ami eût deviné le secret de sou amour pour Brigitte Ferrand! Cette seule

impression lui prouvait trop combien lui et Salomon étaient séparés. Autrefois, et pour les moindres ébauches de sentiments romanesques qui traversaient son imogfination déjeune homme, il n'avait pas d'autre confident. Il reprit son calme en l'entendant continuer :

— «Tu m'apportes ta démission de la Tolstoï. v

— « Moi? » s'écria Jean. « Qui te fait croire?.. . »

— « Bien des signes, » reprit Crémieu-Dax, « quand ce ne seraient que des phrases comme celles que tu viens de prononcer. Si tu les penses vraiment, tu n'es plus avec nous. Tu n'as plus paru ici, depuis le 6 août. Je ne te le reproche pas. Je trouve cela très naturel. Mais j'en conclus que, si tu viens ce soir, tu as une raison. Et puis, je sais combien tes préoccupations sont ailleurs. On m'a dit à la Bibliothèque de la Sorbonne que tu n'y prenais plus que des livres d'apolofjétique catholique. Tu as encore demandé un Saint Irénée, mardi, les Hérésies. Suis-je bien renseig^né ? Tu es retourné chez Ferrand, où aucun de nous n'est plus allé depuis 98. Ne dis pas non. Je vous ai rencontrés ensemble dans le Luxembourg, l'autre semaine. Tu nous quittes? Avoue-le. »

— "Quand je voudrai vous quitter, » répondit Jean, avec une vivacité qui révélait sa révolte contre l'inquisition dont ce passionné Crémieu- Dax l'avait enveloppé, « tu n'auras pas à min-»

terro^er là-dessus. Je prendrai les devants. Je lis ce qui me plaît. Je vois qui me convient. Et si je suis ici ce soir, c'est parce que Rumesnil est venu à la maison, ce matin, me rappeler la discussion sur la conférence Chanut, et m'avertir qu'elle serait chaude . Sachant combien tu prends à cœui cette affaire, j'ai voulu m'entendre avec toi d'avance. J'en suis bien payé... «

Il y eut un autre silence entre les deux jeunes gens, que Grémieu-Dax rompit de nouveau le premier, en enveloppant son ami, cette fois, d'un reg^ard où tout n'était plus qu'affection, et il lui dit :

— « Pardonne-moi, Monneron, sije t'ai froissé. J'ai eu tort. Je le reconnais. Tu es si loyal que je le saurais, le premier, j'en suis sur, si tu changeais de camp. Je l'ai cru, et tu sais que je ne peux pas être indifférent, quand il s'agit de la Cause. L'instant est solennel. Si l'alliance se fait aujourd'hui entre les travailleurs manuels et les travailleurs spirituels, l'avenir est fondé. Nous gagnons des siècles en quelques années. Notre pauvre U. T., ce n'est qu'un tout petit groupe parmi ceux qui se forment à cette heure. Mais du succès des vingt, des trente, des quarante petits groupes, dépend le gain de la bataille. Qu'un de ces groupes se débande, puis un second, puis un troisième, c'est l'histoire d'un régiment qui lâche pied. Il suffit pour déterminer une

panique. Voilà pourquoi j'étais désespéré à l'idée de te perdre. Toi parti, c'était l'U. T. entamée, la porte ouverte à d'autres désertions, peut-être. Mais j'ai rêvé. Tu restes. N'en parlons donc plus, et, encore une fois, pardonne-moi... Nous allons préparer la discussion de ce soir. . . Je reviens. . . " Il s'était levé à la fin de ce discours, sous le prétexte d'aller à son tour porter son assiette vide au gfuichet de la cuisine, en réalité, pour cou[)er leur entretien. A toutes sortes de menus indices il avait deviné que son ami se déplaisait dans la société qu'il avait fondée et qui était toute sa vie. Il avait craint sa démission. Il l'avait obligé à se prononcer. Jean restait membre de V Union Tolstoï et un membre actif, puisqu'il s'intéressait à la conférence Chanut. C'était une donnée positive et à laquelle Crémieu-Dax se tenait, avec ce sens ai^ju du fait, hérité de l'homme d'affaires, son père, et mis au service, par un saisissant contraste, du millénarisme le y)lus insensé. Jean connaissait ce tour particulier de cet esprit, et il était sûr que, fidèle à ce grand principe du génie pratique admirablement formulé par l'adage latin : quieta non movere, son camarade n'aborderait plus, dans le reste de leur conversation, les points inutiles à traiter immédiatement. Mais il avait eu aussi la preuve que le travail de sa pensée n'échappait pas à la surveillance jalouse que l'autre exerçait sur ses col-

132 L'F.TAPR

laborateurs, en particulier sur celui auquel il tenait le plus. Jean ne lui en avait-il pas d'ailleurs donné le droit en s'associant à cette œuvre dont l'initiateur parlait avec une conviction si entière, au lieu que le fils de Joseph Monneron s'y était prêté, on le sait déjà, sans y donner le fond de son cœur, comme à une expérience (le philanthropie qui prolongeait l'accord apparent avec son père ? Il avait été incertain et faible, de cette faiblesse qu'il souffrait tant de constater en lui, parce qu'elle n'était pas un accident; c'était une façon d'être, et qui tenait à des causes si profondes, si mêlées à la formation même de sa nature. Une fois de plus il se sentit la victime de cette incapacité de s'affirmer nettement, virilement, dans une personnalité simple et tranchée. Il était l'arbre qui se courbe aux vents parce qu'il a trop peu de terre autour de ses racines. Dans ses rapports avec l'U. T. comme dans toutes les autres circonstances, c'était le manque d'un vrai milieu de mœurs qui lui interdisait la fixité de caractère, et il regardait Crémieu-Dax, assis de nouveau en face de lui, lui donner le spectacle d'uu homme, conséquent avec ses idées parce qu'il l'est avec son orig^ine, énergique parce qu'il est un, et qu'il saitvraiment ce qu'il veut. Ses yeux de flamme, gais maintenant, riaient dans sa face d'Arabe, pour un bien humble motif, certes, mais rien n'est humble,

au regard d'un vrai partisan, de ce qui sert à son parti :

— « J'avais demandé du chou-fleur en salade. C'était marqué sur le menu. Il n'y en a plus. On fait toujours quarante portions de chaque plat. Il est huit heures seulement. C'est doncla preuve que, depuis six heures, où nous ouvrons, nous avons servi au moins quarante dîners. En août, tu te rappelles, nous en avions quinze. Vingt-cinq de gagnés en trois mois, comme ça monte ! Et puis, j'aime qu'un plat ait du succès. Le cuisinier les choisit, autant qu'il peut, pour que les camarades trouvent ici ce qu'ils n'auraient pas ailleurs. Dire qu'avec un restaurant comme le nôtre foutes les cinq ou six rues, nous aurions guéri cette grande plaie de l'alcoolisme ! Tu ne nieras pas pour le coup que ce ne soit un progrès?... »

Ce fut sa dernière allusion à la phrase de scepticisme qu'il avait reprochée à Jean si vivement. Celui-ci ne put s'empêcher de comparercette joie optimiste à l'accès de misanthropie que lui-même avait éprouvé cet après-midi devant les assommoirs du faubourg Saint-Marcel. Il regarda autour de lui, comme pour chercher des motifs de s'associer aux impressions de son ami. Hélas ! Les physionomies des ouvriers qui mangeaient, en l'arrosant de boissons hygiéniques, la cuisine saine dont Grémieu-Dax était si heureux, ravivèrent en lui ce sentiment accablé de l' <> à quoi bon >• ?

Oui. Comment aurait-il pu s'unir à l'allég^resse de l'utopiste, quand il constatait que tous ces ouvriers, si évidemment honnêtes, — comme le prouvait leur effort de sobriété, — si désireux de se perfectionner, — comme le prouvait leur effort de culture, — avaient des yeux plus inquiets et plus sombres encore que les autres, des traits plus tendus et plus durs, un mécontentementplus âpre et plus amer sur leur front et autour de leur bouche. Pas un de ces visages, tout pétris de réflexion et de volonté, n'était ni apaisé, ni heureux. Jean Monneron en connaissait la cause. Ses long^ues conversations avec ce M. Ferrand, dont le nom avait brûlé tout à l'heure les lèvres de Crémieu-Dax, la lui avaient apprise. Il savait qu'une intoxication mentale, plus redoutable que l'autre, était prodig^uée àces cerveauxde quarts de bacheliers, comme il l'avait dit, par les mêmes mains qui s'efforçaient de les guérir de l'alcool. Il savait que toutes ces obscures pensées étaient empoisonnées par les deux idées les plus fausses, quand on prétend y trouver la règle de la vie : la Justice absolue et le Bonheur universel. Tout le bien qu'un Crémieu-Dax et ses pareils prétendaient laire à ces hommes, en moralisant l'emploi de leurs soirées et leur régime, n'était rien à côté du mal que répandait une doctrine construite au rebours des lois véritables de Tordre social... Et voici qu'une soudaine hallucination de sa mémoire

emporta Jean très loin de cette petite salle peuj>lée tic figures tourmentées, et, au fond, si haineuses. Il se revit dans le cabinet de travail delà rue de Tournon. Le traditionaliste était devant lui, son noble visage rayonnant de sérénité, qui lui disait : « En morale, toute doctrine qui n'est pas aussi ancienne que la société est une erreur. Car la société n'est pas une création conventionnelle de l'homme, c'est un phénomène de nature et qui existe d'après des lois intérieures que nous devons constater, pour nous y soumettre. Deux de ces lois, vérifiées depuis l'origine des âges, sont l'inégalité et la douleur. L'homme a en même temps deux aspirations, vérifiées elles aussi à travers les siècles : la justice et le bonheur. La Révolution a méconnu ces deux lois, et, à cause de cela, elle avorte piteusement. Le paganisme méconnaissait ces deux aspirations, à cause de cela, il n'a pu durer. Le christianisme seul interprète l'inégalité et la douleur. Il leur donne un sens de justice et d'espérance. Il hiérarchise et il console. Toute œuvre sociale faite en dehors de lui croit semer l'amour, et elle moissonne la révolte; l'apaisement, et elle moissonne la haine... Il n'y a qu'un chrétien qui puisse aider le pauvre sans l'humilier et l'encourager sans lui mentir, tout simplement parce qu'il ne lui dit pas : Vous êtes ou serez mon é(jal, mais je suis votre semblable... « Sages paroles, qui avaient si souvent

poursuivi Jean lors de ses visites au faubourg Saint-Jacques, qui le poursuivaient encore à cette minute! Il épelait sur la muraille l'inscription : Au nom de l'humanùé future et consciente. . . Et il sentait l'absurde grandiloquence de cette déclamatoire formule. L'humanité? Quelle vaine abstraction!... Future? Quelle autre abstraction!... Consciente? Et de quoi, quand la meilleure partie de notre être, la plus riche, la plus féconde, est précisément cet obscur génie, hérité de notre race, et qui ne se connaît jamais tout entier? Et le jeune homme imaginait en pensée le crucifix qui se trouvait sur le bureau de M. Ferrand posé là, sur le mur, à la place de ces mots dépourvus de sens. Quelle clarté eût rempH toutes ces âmes! Quel apaisement fût descendu sur tous ces fronts! Alors il n'eût pas eu le droit de dire « à quoi bon » ? au généreux effort de son ami. Mais le crucifix n'était pas sur le mur, les âmes que Jean pouvait déchiffrer sur ces visages étaient pleines d'ombre, ces fronts chargés de la rancune d'un sort mal accepté. Lui-même n'était pas auprès de M. Ferrand, à se laisser envahir par l'effluve de cette forte pensée, à entendre ses morts, qui avaient tous cru, lui parler par cette bouche de croyant. Il était assis à la même table qu'un irréconciliable ennemi de la pensée de M. Ferrand et de la foi de ses ancêtres, participant, par sa seule présence, à une tentative faite par un étranger

contre le génie de sa patrie, et cet étranger était le plus cher compagnon de sa jeunesse, celui qu'il estimait et admirait le plus, pour tant de hautes choses de sa nature!... Et il l'écoutait lui résumer, par anticipation, la séance du comité de VUnion Tolstoï à laquelle ils allaient assister :

— Il J'attache la plus grande importance, » disait Crémieu-Dax, « à ce que l'abbé Chanut parle chez nous. Rien qu'en venant discuter avec nous, il fait adhésion au criticisme, et là nous sommes ses maîtres. Et puis, je tiens à ce qu'il nous connaisse. Quand j'ai eu l'idée de l'U. T., tu te le rappelles, je t'ai dit que je pensais à notre éducation autant qu'à celle de nos camarades ouvriers. C'est là mon principe : une coopération de mentalités. Aller au peuple pour échanger des leçons, pour lui en donner et en recevoir. J'ai l'idée qu'à notre contact, ce prêtre sera très étonné, et, ces étonnements-là, c'est le commencement du doute et de la liberté... Chanut rêve de convertir ru. T. Et si c'était elle qui le convertissait?. . . Car enfin, si quelque chose ressemble à ce qu'étaient à Rome les premiers chrétiens, c'est nous... D'où est-elle sortie, sa religion? De pauvres petites sociétés d'affranchis et d'esclaves, comme ceux-ci, et de philosophes, comme nous... ■

— « Tu oublies la personne du Christ, " interrompit Jean.

Grémleu-Dax regarda son compag^non presque du même reg^ard qu'il avait eu pour lui demander : «Tu apportes ta démission?... » Une autre interrogation lui vint au bord des lèvres, qu'il ne formula point. Décidément, il ne voulait pas aborder avec Monneron un certain sujet, car, au lieu de relever ces mots, qui appelaient une controverse, il se mit à expliquer, avec sa lucidité ordinaire, les motifs qu'avait chacun des cinq membres qui composaient avec eux deux le comité de la Tolstoï, pour voter contre la conférence de l'abbé Ghanut ou en sa faveur :

— « Trois contre trois, » finit-il par conclure. « C'est donc Rumesnil qui nous départagera. Que t'a-t-il dit? »

— « Je ne l'ai pas vu, » répondit Jean. « 11 est venu pendant que je n'y étais pas. . . »

— « Ah!... 1) fit simplement Grémieu-Dax. Puis, d'une voix un peu plus rapide et comme pour corriger cette involontaire expression d'é- ^onnement : « J'ai eu plus de chance que toi. Nous avons causé longuement de la question, avant-hier. Il était très oppoaé à la conférence. Mais, avec lui, on ne sait jamais. Il ne pense pas par lui-même, il pense contre son milieu. G'est son préjugé, à cet ennemi des préjugés. Qu'il ait rencontré chez une de ses parentes du faubourg Saint-Germain un duc anticlérical et un marquis voltairien, si l'espèce n'est pas éteinte, tu le

verras pour l'abbé Ghanut, dur comme fer. J'en ris, mais, au fond, c'est assez triste... »

— (i Tu es bien sévère pour lui, » dit Monneron.

— « Qu'est-ce que tu veux? » reprit l'autre, en haussant ses minces épaules et secouant la tête avec impatience : « Je n'estime pas les gens qui ne mettent pas leurs actions en accord avec leurs attitudes morales. »

— « Mais à propos de quoi dis-tu cela?. . . »

— « A propos de rien et à propos de tout. A l'endroit des femmes, par exemple, il en est resté à l'abominable morale de sa caste, qui consiste à considérer la galanterie comme un sport fort agréable, et à se le permettre à toute occasion. Tu sais, moi, je m'en tiens au vieux Kant : Agis de (elle façon que tu traites l' humanité dans ta propre personne aussi bien que dans la personne d'autrui, toujours comme fin, jamais comme moyen . D ailleu rs , ceci juge tout : si j'étais marié, je ne le recevrais pas chez moi. Tu as vu tout à l'heure comme j'étais ému à l'idée que tu voulais, toi, me donner ta démission de la Tolstoï? S'il me la donnait, lui, j'en serais enchanté. .. Mais il faut aller, il est huit heures et demie... »

Il avait consulté sa montre, en prononçant ces phrases qui décelaient si peu d'estime pour lenr commun camarade. Se levait-il pour ne pas laisser son interlocuteur lire dans ses yeux un secret

qu'il avait surpris et qu'il voulait cacher? Cet équivoque discours était-il un coup de cloche, un appel à la défense de Jean? Ou bien ne faisait-il qu'exprimer la naturelle répulsion qu'un jeune homme absolument chaste, comme il l'était, éprouve pour le libertinage d un autre? Rumesnil, dans l'entre-deux de ses ferveurs socialistes, se vantait volontiers d'avoir, de-ci de-là, un peu partout, des aventures faciles. Ces questions surgirent à la fois dans la pensée du frère de Julie Monneron, et il fut tout près de crier : » Tes paroles ont un autre sens Explique-les. Voyons, que sais-tu? Il s'agit de ma sœur, n'est-ce pas?... » Puis, en lui-même : « S'il sait quelque chose, il m'a dit tout ce qu'il pouvait me dire. S'il ne saii rien, qu'irai-je lui apprendre? Mais qu'y a-l-il ? Qu'y a-t-il?... » Cependant ils avaient tous deux quitté la petite salle et ils faisaient sur le trottoir les cent pas qui séparaient le restaurant de TU. T. Oui, que savait ce perspicace ami dont Jean avait sisouventremarquélaforce d'observation, chaque fois qu'il ne s'agissait pas de ses chimères socialistes? Car alors Crémieu-Dax passait du réalisme le plus avisé à l'utopie la plus folle, avec une rapidité qui prouvait combien tous ses pouvoirs d'intelligence étaient commandés, non point par cette raison dont lui aussi parlait toujours, mais par une foi mystique et où revivaient ses morts. Que savait-il? Monneron le regardait marcher,

si frêle, si chétif auprès de lui, qui pourtant n'était pas bien robuste. La fièvre de la pensée était trop forte, dans cet org^anisme déjà usé par l'abus du travail et qui ne vivait plus que d'une vie nerveuse. Mais précisément cet excès de vie intérieure avait abouti à des intransigeances de conscience qui donnaient, pour ses amis, une réelle autorité à ses jugements. Ils pouvaient être affreusement partiaux, — c'étaient ceux d'un étroit sectaire; — il les fondait toujours sur une conviction. D'où lui venait ce mépris évident pour le caractère de Rumesnil? Sans doute, la manie d'être au courant, la crainte de retarder, de ne pas professer l'opinion du jour, de Theure, de la minute, donnaient à celui-ci une allure un peu ridicule de vaniteux et de snob. Ce n'était (ju'un ridicule, etqui se manifestait déjà du temps où Adhémar étonnait ses condisciples de Louisle-Grand par des proses décadentes et des vers sans rime ni nombre, en parfait badaud raffiné à la date de 1894. Grémieu-Dax souriait alors de cette course au dernier bateau. Ce n'était plus de l'ironie qui lui avait dicté cette parole : «Si j'étais marié, je ne le recevrais pas chez moi, » jugement terrible à porter, d'ami d'enfance à un ami d'enfance. Pourquoi continuait-il à se taire? D'avoir pensé tout haut devant Monneron sur ce point particulier l'avait donc bouleversé luimême? Pourquoi? Pourquoi, arrivé devant la

maison au premier étage de laquelle était installée son Union, se tourna-t-il soudain vers son coinpag^non, avec des yeux ou celui-ci crut lire moins d affection encore que de pitié? Il lui avait pris la main et il lui disait :

— « Tu ne sais pas la joie que j'éprouve à t'avoir avec moi, ici, ce soir. .. Je t'aime beaucoup, Jean, beaucoup, beaucoup... « Et il ajouta,

— mais n'était-ce pas pour mettre l'émotion trop forte dont il était évidemment possédé au service de son œuvre, comme c'était son instinct et sa méthode? — « Nous te garderons, tu verras. . . »

— « Moi aussi, je t'aime beaucoup... » lui répondit Jean d'une voix étouffée. Ce serrement de main, à cette seconde, si chaud, si cordial, lui était à la fois bien doux et bien amer. Bien doux, parce qu'il lui |irouvait que, malgré l'irréparable divorce intellectuel qui se préparait entre eux et que ce pénétrant Crémieu-Dax pressentait, quelque chose ne périrait pas de leur commune jeunesse, ce vivant noyau de leur première amitié. La vie pouvait n'en rien laisser subsister qu'un débris saignant, mais qu'elle n'écraserait pas tout entier. Bien amer, parce que ce mouvement si vif de son ami impliquait une cause qui ne pouvait pas être cette visite au petit restaurant. Pour que ce fanatique d'idées abstraites eût eu cette effusion à l'égard de Jean, il fallait qu'il le plaignît profondément, et de quoi? Ce n'était pas

de son amour pour Brigitte. Le seul fait qu'il eût parlé de M. Ferrand prouvait que non. Ce n'était pas de ses rapports avec son père et de leur misère morale. Grémieu-Dax ne les connaissait pas, et, avec sa nature si déterminée, si positive, il ne les eût même pas compris. Cette pitié ne pouvait venir que d'une certitude sur la détestable intrigue dont tant d'indices avaient déjà révélé au frère de Julie le criminel mystère. Son émotion, à interpréter ainsi le g^este de son ami, fut si forte que la tentation de lui dire ses soupçons lui revint, plus forte, presque irrésistible, pour essayer de savoir enfin... Il allait peut-être parler, lorsqu'un appel, venu d'une voiture qui s'arrêtait à la porte de la maison, les fit se retourner tous deux au moment de franchir le seuil. C'était Adhémar de Rumesnil, précisément, qui, sautant de son fiacre de cercle, accourait vers eux, et disait :

— (i Je ne suis pas en retard ?. . . Quelle chance ! J'ai dîné à VAgi^icole en deux temps, trois mouvements. Je me suis payé la tête d'un de mes cousins, qui voulait passer la soirée avec moi. Je lui ai raconté où j'allais... Ah! mes amis, si vous aviez vu sa mine ! A notre âg^e, lui ai-je dit, vous couriez aux Variétés applaudir Hortense dans la Belle Hélène : hé bien! nous autres, nous préférons Toynbec-Hall. . . Croiriez-vous qu'il n'avait jamais entendu ce nom? Il a épousé une Américaine, et c'est moi qui lui ai appris que nous

arrivions mauvais derniers, nous autres, Français, avec nos timides essais. Quand je lui aiénuméré les settletnents des États-Unis, vous auriez dû être là pour le voir : quatorze à Chicago, répétait-il, dix à Boston, dix-sept à New-York, mais c'est inouï! C'est inouï! Et ça se croit des classes dirigeantes, quelle pitié! »

Les trois camarades s'étaient engagés dans l'escalier, pendant qu'Adhémar prononçait ce discours avec cette volubilité étourdie qui était la sienne. Elle semblait la naturelle expansion d'un personna(je léger, de cette incurable lég^èreté qui s'associait à la plus abstraite idéologie dans la noblesse française du dix-huitième siècle. Des gentilshommes philosophes d'alors, Rumesnil avait le masque spirituel : un air vif, des yeux clairs à fleur de tète, d'une mobilité singulière, la bouche gourmande et rieuse. Il était grand, bien pris dans une taille fine, très blond avec un teint blanc et rose de jeune fille, la moustache floconneuse, quelque chose d'insolent et de presque effronté dans toute son allure, mais aussi une grâce irrésistible, quand il voulait plaire. Ses jolies façons avaient tellement attiré Jean, lorsqu'ils s'étaient rencontrés, dans ce lycée Louis-le-Grand où il avait connu Grémieu-

Ii5

Dax! Elles accroissaient encore son malaise à présent, l'his il trouvait son ancien condisciple aimable, plus il redoutait que ses assiduités rue Claude-Bernard, auxquelles leur amitié avait fourni un prétexte trop léfjitime, n'eussent été très dangereuses pour un cœur qui lui touchait de bien près. Était-il vraiment possible que ce compagnon de son adolescence et de sa jeunesse lui eût fait cela, d'avoir avec sa sœur une intimité non pas même criminelle, mais seulement clandestine? Chaque fois que les deux amis se rencontraient, maintenant, celte question poignait Jean jusqu'à la douleur, et la conscience de cet insultant soupçon, nourri en secret contre un camarade peut-être innocent, lui infligeait une espèce de honte. C'était lui alors qui avait une gêne, presque une timidité de coupable, tandis que Rumesnil conservait vis-à-vis de Monneron cet air d'aisance qui augmentait les doutes et les scrupules de ce dernier. Pourtant il sembla bien à Jean, ce soir-ci, que les prunelles bleues du nouveau venu se posaient sur lui avec une fuite et comme une brisure du regard, qu'il y avait une retraite dans sa poignée de main, et que sa loquacité dissimulait un embarras. Il lui sembla aussi qu'à les voir l'un près de l'autre, Crémieu-Dax s'était énervé encore. Mais déjà ils avaient gravi les marches qui menaient au premier étage, et ils entraient dans la petite anti-

chambre qui servait de modeste vestibule au local occupé par V Union Tolstoï, lequel consistait en deux appartements. Un escalier intérieur en tire-bouchon les reliait. Celui du dessus contenait, avec deux chambres à coucher, meublées en cellules et où se tenaient les deux résidents de semaine, trois autres pièces qualifiées de chambres de consultations. Des étudiants en droit venaient, à certains jours, s'y mettre à la disposition de leurs camarades; à d'autres, des étudiants en médecine ; à d'autres, des philosophes et des littérateurs. L'appartement du dessous se composait, outre l'antichambre, d'une vaste salle, qui avait dû être aménajjée, dans ce quartier pauvre, pour servir d'atelier à quelque petite industrie. Crémieu- Dax en avait fait la salle des conférences et des assemblées générales. Deux pièces, plus petites, étaientutilisées, l'une pourla bibliothèque, l'autre pour les réunions du comité. Le mobilier était en bois blanc et d'une simplicité presque grossière. Le seul luxe consistait dans une suite de g^randes photog^raphies, pendues partout sur les murs passés à la chaux. Elles reproduisaient des tableaux de maîtres. Rembrandt était représenté dans cette série par sa Leçon d'analomie, sa Ronde de nuit et ses Syndics; Rubens par Hélène Fourmeni et la Bataille du Thermodon ; Raphaël par l'Incendie du Bourg, le Parnasse et l'École d'Athènes; Léonard par la Jocoîide et quelques portraits; Manteg^na

par la Famille des Gonzague et son Parnasse ; Botticelli par le Printemps, la Naissance de Vénus et le Centaure ; Vélasqiiez par les Lances et les Fileuses. La vaste culture cosmopolitedeCrémieu-Dax, qui, depuis des années, avait employé ses vacances à étudier les musées d'Europe, se reconnaissait au caractère si renseigné de ces choix, mais aussi l'erreur initiale de l'œuvre tentée là. Pour comprendre vraiment et sentir les g^énies contradictoires dont les visions juxtaposées se battaientsur ces murs, il fallait un degré de culture inconciliable avec la servitude quotidienne d'un humble métier. C'était de quoi fausser, jusqu'à l'ahurissement, des intelligences qu'il eût convenu d'initier à de la beauté simplement technique, et, ce qui achevait de démontrer la déraison d'un tel musée placé dans un tel endroit, c'était le soin qu'avait pris l'organisateur de corriger, d'après Morelli et les maîtres de la critique nouvelle, les attributions imprimées au-dessous de quelquesunes de ces photographies. Ainsi, au bas de la reproduction du portrait de Lucrezia Grivelli, qui est au Louvre, il avait bifFé le nom de Léonard et, à la place, écrit de sa ferme écriture : « Bernardino de' Gonti. » De même, au-dessous du profil de femme de l'Ambrosienne, il avait substitué à Isabelle d'Aragon, Bianca Maria Sforza, età Vinci, Ambrogio de Prédis. Il ne se contentait pas de présenter à des illettrés une suite d'images qui ne

N ION TOLSTOÏ i

pouvaient que faire chaos dans ces ignorances, il leur enseig^nait déjà à en discuter l'origine. La même erreur, impossible à corriger, parce qu'elle était à l'origine même de cette tentative antiphysique, si l'on peut dire, pour démocratiser les deux aristocraties essentielles : l'Art et la Science, se retrouvait dans les programmes de conterences affichés sur les murs, à côté de ces photographies. On y lisait la table des matières d'une extravagante encyclopédie : La Politique religieuse de Louis XIV. — Épicure. — Une fantaisie pseudoscientifique : l'idée de race. — Le Procès de Calas. — Principes du calcul des probabilités . — La Pensée et la matière. — La Doctrine de l'évolution. — Baudelaire. — Le Sentiment de l'enfance dans la peinture italienne, avec projections. — Les Fables de Phèdre et leur signification politique. — La Circulation da sang . — Colbert. — Les Miracles dans le paganisme. — Ces titres et d'autres semblables attestaient l'orgie d'inassimilables connaissances auxquelles les membres de l'U. T. étaient conviés; et l'illusion d'une utopie est si forte, quand elle s'empare d'une pensée, avec la coopération d'un instinct héréditaire : Grémieu-Dax, ce scientifique et ce scrupuleux, qui haïssait l'inexactitude au point d'avoir suivi, depuis sa sortie de l'École, un cours de philologie grecque, pour mieux entendre Aristote dans le texte, ce Grémieu-Dax qui ne se fût pas permis une citation

IbO L'ÉTAPE

dans sa thèse sans I avoir vérifiée dix fois, considérait comme admirable la besogne d'à pen près que supposait cette grossière vulgarisation. La « nuée » de la Justice égarait cet esprit, muni, par ailleurs, de toutes les méthodes positives, et le conduisait, comme elle a conduit et conduira toutes ses victimes, à la folie de l'égalité, meurtrière à la vie, sous toutes ses formes, principe d'abaissementuniversel dans les mœurs, de dégradation dans les intelligences, et, tôt ou tard, de sanglant désordre dans les actes. Le nom de " M. Nîonneron, étudiant à la Sorbonne, » figurait parmi ceux de ces conférenciers. Jean avait jarlé, pour la dernière fois, sur la Morale stoïcienne, sujet qui lui était cher. A force d'avoir creusé jusqu'en leur fond \e?, Pensées de Marc-Aurèle,il avait fini par y découvrir ce qui s'y trouve, comme dans Goethe, comme dans tous les génies vraiment cosmiques : une voie de conciliation entre les idées de pur rationalisme d'où il était parti, et les croyances vers lesquelles il marchait. La résignation des stoïciens dit à l'Univers : « Si tu n'es pas l'œuvre des Dieux, je t'accepte parce qu'il est vain de lutter contre toi, et, si tu es l'œuvre des Dieux, je t'accepte parce que tu es l'ordre. » Que fait le christianisme, que de prendre l'àme à ce point de soumission et d'ajouter : « Il y a un esprit derrière cet ordre, et qui répond à la bonne volonté par l'amour? »

Hélas ! ce qu'il sentait avec tant de force, le jeune homme n'avait pu le communiquer à son auditoire d'illettrés, incapables de suivre le fil d'une dialectique et surtout de comprendre une position de problème impartiale. Sa leçon avait consisté en anecdotes de manuel et en un exposé élémentaire d'un système dont la psychologie est trop spéciale pour que l'analyser ainsi ne fût pas la muîiler. Il s'était plaint de ces déplorables conditions à Grémieu-Dax, qui lui avait répondu par une de ces formules millénaristes qu'il jetait entre lui et les plus indiscutables réalités, quand il s'ag^issait de son Union : «Il y a un déchet en ce moment, c'est certain, mais nous ne devons pas en tenir compte. Nous inaugurons une Humanité supérieure. Nous ne sommes qu'au commencement. Mais quel avenir!. .. » Il le voyait, cet avenir, il l'habitait, et la métamorphose d'une vie nouvelle s'accomplissait réellement sur son mince visage, dés qu'il respirait l'air de la Tolstoï, par un de ces phénomènes d'auto-suggestion qui tiennent du miracle, et dont on ne sait si l'on doit en rire ou en pleurer. Ce soir encore, et quoique son amitié, si vive pour Monneron, lui eût rendu presque inacceptable, soupçonnant ce qu'il soupçonnait, l'hypocrisie de Rumesnil, la manie fut la plus forte, sitôt le seuil franchi. Il commença par consulter le registre où s'inscrivaient ceux des membres qui venaient dans la journée, et,

faisant un calcul de pensée aussi rapide que son regard :

— « Quarante-sept, » dit-il à Jean. « Ce n'est pas comme au restaurant. Il y a un petit fléchissement par rapport à dimanche. Les visites aux cimetières en seront la cause. »

Il n'ajouta pas de commentaire, pour ne pas soulever à nouveau, entre son ami et lui, une discussion sur un point qui touche de très près à la vie religieuse. Un léger hochement de sa tète nerveuse indiqua seul la secrète irritation qu'il éprouvait chaque fois qu'il se heurtait à une des traditions catholiques. Un détail significatif mesurera l'énergie de ses partis pris, non seulement contre l'Église, mais aussi, mais surtout contre son fondateur, auquel il aurait volontiers crié, comme l'a fait si passionnément Darmesteter, le verset d'Isaïe : « Ergo vulneratus es sicut et nos, factus es stniilis nostri. . . « Parmi ces reproductions d'œuvres d'art qu'il avait choisies pour les mettre d'une façon constante sous les yeux des habitués de ru. T., pas un sujet chrétien ne se rencontrait. En revanche, sa physionomie s'épanouit, quand, ayant passé dans la bibliothèque où plusieurs jeunes gens étaient en train de lire, il eut consulté les cahiers des emprunts. Il n'était presque sorti dans la journée que des livres relatifs aux questions sociales et à la philosophie des sciences.

— «C'est très curieux,» dit-il, après avoir

fnit remarquer cet exclusivisme à son compagnon, «ils ne prennent plus jamais d'ouvrages d'histoire, et que c'est heureux! Gela les troublerait dans leur effort vers l'avenir. Leur puissance, c'est qu'ils ne doutent pas de la vie, et l'histoire, c'est l'école du doute. Elle aura été un des grands poisons intellectuels du dix-neuvième siècle. Vois où elle a mené Taine et Renan. J'ai acquis une conviction à l'U. T. C'est que la démocratie veut des synthèses. Il faut lui en donner. »

— «Même d'invérifiées?.. . » Cette réponse, Jean l'eut au bord des lèvres. Mais, le cœur remué encore par leur échange d'affection de tout à l'heure, lui non plus, il n'exprima point sa pensée. Que lui importaient d'ailleurs, à cette minute, les inconséquences de la fondation dont il se trouvait faire partie sans y avoir jamais cru absolument? Ce qui l'intéressait, c'était l'énigme des manières de Rumesnil, c'était le secret qu'il croyait parfois lire dans ces yeux, si clairs de regard, si voilés d'expression! Ce secret, après tout, pouvait n'être pas très grave. Qu'Adhémar eût été simplement un peu trop attentif auprès de la jeune fille; qu'il s'en fût fait aimer presque à son insu; puis, que, s'apercevant de cette imprudence, il en fût troublé maintenant et se la reprochât comme une faute de lèse-amitié : n'était-ce pas là de quoi expliquer et les attitudes

de Julie et celles de son camarade? Fallait-il pour cela recourir aux calculs cyniques prêtés par Antoine à leur sœur? Adhémar, dans ce cas, méritait-il les cruelles sévérités de leur ami commun? Une telle aventure serait, certes, douloureuse. Personne du moins ne s'y serait déshonoré.

Cette hypothèse, aussi explicative et plus consolante que l'autre, Jean Monneron la roulait de nouveau dans son esprit, un quart d'heure plus tard, assis, lui septième, à la {jrande table ronde autour de laquelle siégeait le comité directeur de ru. T. On avait commencé, d'après la règle, par tirer au sort le président. Le hasard avait justement désigné Rumesnil. Celui-ci avait ouvert la séance en lisant le résumé de la dernière réunion, transcrit sur un livre ad hoc, par le président sortant, — d'après la règle, toujours. Le génie de minutie de Crémleu-Dax avait prévu les moindres détails. Sa personnalité partout présente donnait à sa fondation une physionomie originale et très différente de tant d'établissements similaires. Il y avait introduit ce qui faisait le défaut de sa nature trop volontaire, l'excès du système. Aussi ne faut-il pas chercher ici la peinture typique d'une Université Populaire, — enadmettant d'ailleurs qu'une telle peinture soit possible, car l'esprit d'anarchie qui a présidé à la naissance de ces incohérentes et éphémères créations se mani-

feste par d'extraordinaires diversités, où une philosophie superficielle veut voir un indice tie fécondité; elles n'attestent que le pullulement inorganique d'une société qui se désagrège. — Un autre des articles du règlement voulait qu'à la Tolstoï tous les camarades se tutoyassent, quitte à reprendre le «vous» au dehors.

— « Pas d'observation sur le procès-verbal?. . . « avait demandé Rumesnil. «Pas une? Il est adopté. Maintenant, mes camarades, nous allons discuter de nouveau, et cette fois définitivement, sur la proposition de M. l'abbé Ghanut. Je n'ai pas besoin de vous la redire, mais j'appelle votre attention sur l'extrême importance de l'avis que nous allons adopter et qui fera précédent chez nous. Cette séance supplémentaire est une grande séance... »

— «Je réclame riniernationale alors,» dit une voix rude, celle de Riouffol, le petit cousin de Monneron. L'ouvrier relieur avait une étroite et longue figure jaune de fanatique bilieux, avec d'énormes traits comme taillés à la serpe, des cheveux bruns, et des yeux très petits, intensément noirs. Ils brillaient d'un éclat presque sauvage, qui accentuait encore le caractère animal de sa physionomie : il était marqué de prognathisme. Trapu et chétif à la fois, avec cette forlij tète comme enfoncée entre les épaules, il donnait l'impression d'une nature souffreteuse et robuste

tout ensemble, impuissante et violente. Il était très intelli{jent, d'une intellig^ence sing^ulièrement douée pour la critique et la destruction. Il affectait de parler avec une franchise brutale, qui s'accordait bien avec son accent rauque. Ajoutons, pour expliquer son interruption, que les réunions solennelles de l'U. T. s'ouvraient toujours sur quelque h^Tune entonné par tous. L'habitude de chanter en chœur avait été, comme le reste, introduite à V Union Tolstoï par Crémieu-Dax. Luimême, aussi bon musicien qu'il était érudit et lettré, tout aurait dû lui répujjner, air et paroles, dans l'inepte chanson dont le socialisme contemporain a fait sa Marseillaise. Avait-il des motifs pour ne pas contredire la proposition excentrique de Riouffol, car, jusqu'ici, les chants étaient généralement réservés pour les réunions plus nombreuses? Se préparant à le combattre, tenaitil à lui prouver qu'il était aussi révolutionnaire que lui? Il fut le premier à attaquer le couplet :

... Debont, les damnés de la terre!

Debout, les forçats de la faiiu !

La raison tonne en son cratère,

C'est l'éruption de la tin.

Du passé faisons table rase,

Foule esclave, debout, debout!

Le inonde va changer de base.

Nous ne sommes rien. — Soyons tout!

Les malheureux qui prononçaient cette incantation digne de l'ancienne alchimie : « le monde

va chan^jer de base, » osaient se relever de la Nature, — de cette universelle connexité des événements qui relie tout ce qui est à tout ce qui fut et à tout ce qui sera. — Ils avaient le mot Science en tête de leurs programmes, et ils n'hésitaient pas à comparer la raison, cette lucide et froide recherche objective des conditions suffisantes et nécessaires , à l'explosion aveugle du feu souterrain dans un volcan. — Ils parlaient de Progrès, et ils en méconnaissaient le principe même, qui est celui du développement par continuité, en vociférant cet appel à la totale destruction : «Du pasi^é faisons table rase. » — Ils prétendaient servir la Justice, et ils ne s'apercevaient pas qu'en proclamant le despotisme du nombre : « Nous ne sommes rien. Soyons tout, » ils glorifiaient le plus brutal abus de la force et le moins légitime, parce qu'il est le plus stupide. Et tous étaient de bonne foi! Sauf Rumesnil peut-être. Encore la déformation intellectuelle qu'inflige à la fin aux plus résolus comédiens une attitude prolongée avait-elle déterminé chez lui une espèce de sincérité. Il était, lui aussi, tout près de croire que les collectivistesinauguraientune humanité nouvelle, en revenant à la horde primitive. Des sept jeunes hommes réunis dans cette petite chambre, Jean Monneron était le seul à comprendre la folie de cette cantate de convulsionnaires. Il est juste d'ajouter qu'il était le seul à ne pas se joindre à

ce cliœur, d'autant plus effrayant qu'il se composait de si peu de voix. On y sentait mieux l'adhésion individuelle de ces volontés isolées au culte de la monstrueuse idole, du Démos-Moloch, à qui lettrés et illettrés, savants et ignorants, riches et pauvres, saisis du même délire, ont offert en holocauste, dans la fatale année 1789, la France et la civilisation, et leurs arrière-petits-fils sont tout prêts à recommencer. La première fois que Jean avait entendu ce chant de haine, c'était dans une réunion publique, il y avait deux ans. Il en avait eu le cœur serré. Il ne s'était pas en allé pourtant de cette assemblée, parce qu'il s'était donné cette raison philosophique, avec laquelle les idéologues de tous les temps sont devenus les complices des pires sauvageries: qu'il y a toujours de l'excès dans le premier éland'une énergie populaire. La foi humanitaire était certes incorrecte et rude, mais elle marchait, elle agissait. C'était encore une des formules de Crémieu-Dax : « Notre premier devoir est de sauver ce qui est le principe même de toute civilisation : une humanité ardente. » Aujourd'hui, et quoique n'ayant pu se décider à une rupture définitive avec un groupement dont l'idée première, cette mutualité intellectuelle et morale, l'avait tant séduit, Jean ne se laissait plus tromper à ce sophisme. Il ne confondait plus la fièvre et sa malsaine brûlure avec la bienfaisante chaleur de la vie. A peine pou-

vait-il dissimuler son mécontentement de manifestations comme celle-là, et, quand eut été lancé ce refrain où la platitude le dispute à la sottise :

C'est la lutte finale, Groupons-nous, et, demain, L'Intert ationale Sera le genre humain

— « Nous ne sommes pas un comité électoral, » dit-il sèchement, k si nous travaillions?... »

— u Travailler, » réponditRiouffol, en dardant sur son cousin le fauve éclair de ses petits yeux, (1 hé! là-bas! ça nous connaît autant et plus que

toi!... »

— « La parole est au camarade Bobetière, » dit vivement Rumesnil, pour couper court à une riposte de Jean, « et silence partout ! . . . "

Bobetière était un étudiant en médecine, fort distingué, et à qui ses maîtres pronostiquaient le plus bel avenir. Il projetait de se spécialiser dans l'étude des maladies nerveuses. S'il est un ordre de connaissances qui doive ramener un esprit à la vérité sociale, il semble bien que ce soit celuilà, qui nous fait toucher du doigt la fragilité delà pensée, l'équilibre instable de la volonté, l'irrésistible et constante pesée sur nous des influences héréditaires. Le problème de la politique consistant à faire vivre ensemble des hommes, il se ramène ou devfajt §e ramener, pour un neuro-

logue, à Tart de dirig^er vers le bien commun, et de neutraliser pour le moindre mal, une majorité d'impulsifs, de dégénérés et de candidats à la manie. Mais Henry Bobetière n'était pas seulement un élève de l'École de la Salpêtrière, il était le fils d'un pasteur protestant. Chez lui, comme chez Crémieu-Dax, la poussée de l'inconscient était la plus forte, aussitôt qu'il s'agissait de la chose publique. Ce garçon, tout douceur et tout patience, avec une grosse face germanique encadrée de cheveux roux, où de bons yeux, d'un bleu de faïence, rêvaient derrière des lunettes, retrouvait en lui une âme indomptable de vieux huguenot, quand la Révolution était en jeu. Il y voyait le dernier terme, triomphal pour lui et les siens, des luttes religieuses du seizième et du dix-septième siècle, dont il conservait intact le souvenir. Rumesnil, qui avait de l'humour, disait de lui qu'il ne passait jamais sous le balcon du Louvre sans regarder si Charles IX ne le tenait pas au bout de son arquebuse. Sa famille avait émigré de Saintonge en Allemagne en 1685, et elle n'était rentrée en France qu'après le premier Empire. Lui aussi ne se mêlait de politique activement que depuis la crise de 1898. Quand Rumesnil l'eut interpellé, il se leva, comme c'était l'habitude à la Tolstoï, et, les deux mains appuyées sur la table, sans autres gestes que d'assurer quelquefois ses lunettes si^r son nez, il commença de

rappeler, d'un accent où se devinait la sincérité passionnée, son origine protestante. Cet exode des siens à la révocation de l'Édit de Nantes, leur vie à l'étranger, leur constante nostalgie de la France, leur retour, il redit ces épisodes de sa tradition familiale avec un luxe de détails et une précision qui prouvaient à quel degré, même en devenant le matérialiste complet qu'il se piquait d'être, il était resté de sa religion par ses fibres profondes, et il conclut, trouvant le moyen d'empreindre, dans une phrase où il faisait profession de tolérance, toute sa haine contre les ennemis de ses ancêtres :

— « Je suis, comme vous le voyez, camarades, particulièrementbien placé pour savoir ce qui nous attendrait, si la secte dont relève M. Chanut reprenait le pouvoir... Mais, précisément, pour garder le droit de flétrir les procédés d'intolérance dont les miens ont été les victimes, je traite mon ennemi selon me« princi[)es et non d'après les siens, et, dans l'espèce, je vote pour que la conférence demandée ait lieu chez nous. "

— fl Camarade Rumesnil, » dit Riouffol de sa même voix dure, « ne pourrait-on pas avoir ici à demeure le Dictionnaire de Larousse? Je voudrais consulter les lettres P. . . et S ... » Et, comme tous le regardaient avec étonnement : « C'est pour lire au camarade Bobetiére les deux articles Presbytériens et ^cTvet.,. Qu'il vote pour Chanut, c'est

son droit, mais qu'il ne nous parle pas de la tolérance des ministres et des pasteurs ! . . . »

— « Je ne nie pas qu'il y ait eu des excès de la part des Réformés, » dit Bobetière, « mais tu ne nieras pas à ton tour. . . »

— « Je nierai toujours qu'un chrétien déclaré ait rien à faire avec nous, » interrompit Riouffol. « Révérends ou prêtres, qu'est-ce que cela me fait que vous portiez une lévite ou une soutane, du moment que vous enseig^nez au peuple la résignation? Nous, nous lui prêchons la révolte. Es-tu avec eux, Bobetière, ou avec nous? Il faudrait choisir et le dire... »

— » Ce n'est pas la question, » reprit Rumesnil, en coupant de nouveau la parole à l'irascible relieur. « Je te dirai, moi, Riouffol : avons-nous un règlement, oui ou non ? Avons-nous arrêté qu'à la Tolstoï, on raisonnerait scientifiquement? Oui. Hé bien! C'est le premier principe d'une bonne méthode intellectuelle de n'étudier qu'un point à la fois. Nous avons l'opinion de Bobetière sur un point précis et son vote. Donne la tienne sur ce même point et ton vote... "

— (1 Mon vote? » répondit Riouffol, se levant à son tour, et martelant de la main ses phrases : « C'est non, non et non ! Pas de calotins ici ! Nous ne sommes pas des amateurs ni des dilettantes. Nous sommes des travailleurs et qui avons quelque chose à faire. Le camarade Rumesnil a parlé

de méthode scientifique. Or, s'il y a une règle qui ordonne de n'étudier qu'un seul problème à la fois, il y en a une autre qui défend d'étudier des problèmes démontrés absurdes, la quadrature du cercle, par exemple. De quoi Ghanut veut-il nous parler? Du christianisme et de la science. Nous sommes fixés là-dessus. Nous n'avons pas assez de temps, nous autres, du quatrième État, pour en donner à de pareilles calembredaines. Nous n'avons pas été dans les lycées, nous, ni dans les écoles, nous! Nous sommes des prolétaires, qui besognons tout le jour, et qui venons ici le soir, après l'atelier, pour faire de nous des conscients. Nos heures sont comptées. Nous n'en avons pas une au service de ce fabuliste. J'ai dit... »

— « Et tu as bien dit!... » insista, en se dressant de toute sa haute taille, un jeune homme aux cheveux très longs et rejetés en arrière, dont le teint brun, les prunelles sombres et la voix chantante révélaient l'origine méridionale. Il s'appelait Marius Pons et il était de Toulon, où son père exerçaitla profession peu révolutionnaire d'avoué. Lui-même était étudiant en droit, du moins officiellement. En fait, il ne s'occupait que de littérature. Il avait déjà publié deux plaquettes de vers composés dans la manière musicale et teintée de symbolisme qui a prévalu ces dernières années, mais chargés en même temps de mys-

ticisme humanitaire. Il professait des théories d'un esthéticisme vaguement emprunté à Ruskin, sur la nécessité de donner au peuple une culture artistique par la décoration des plus humbles appartements etdesplus humblesmeubles. Sa formule favorite était «le droit de tous à la Beauté » , comme si cette Beauté (avec le plus g^rand des B) pouvait se mettre en bouteille et se distribuer par mesures égales sur quelquecomptoir ima.jjinaire!

0 Oui» , répéta-t-il, « tu as très bien dit, Riouffol, nous n'avons pas le temps d'écouter cet histrion. Et puis, même si la majorité se prononçait pour qu'il vînt parler ici, je demanderais qu'on lui posât pour condition qu'il ne parlera pas en soutane.. . » Et il continua, prenant texte de ce costume pour développer une critique, renouvelée des bousingots romantiques sur la laideur du monde chrétien, puis une autre tirade sur les splendeurs possibles du monde industriel. Ses amis connaissaient ces clichés sur la poésie des g^ares et des machines, le pittoresque des affiches, etc., etc.. Il ne leur en épargna aucun et finit par conclure :

« Souvenez-vous que nous ne sommes pas ici pour faire seulement œuvre de vérité, mais de beauté! «

— « Moi, » dit le voisin de Marins Pons, « peu me chaut la laideur de la calotte dont Chanut coiffe sa microcéphalie. Ce qui me chaut, je vais vous l'expliquer,.. J'ai jeté quelques phrases sur

L' « UNION TOLST(3Ï » 165

le papier. .. Jenesuispasorateur, vouslesavez. . . » Celui-là était un ouvrier électricien du nom de Boisselot. Doué d'une éner.fjie de volonté extraordinaire, il s'était instruit lui-même en prenant sur ses repas pour louer des livres, et sur son sommeil pour les lire. Pathétique soupir vers un peu plus de lumière, qui avait, par une cruelle ironie, abouti à faire de cet autodidacte un cacographe désespérant! La cocasserie de ses métaphores, qu'il croyait des effets de style, la prétention des mots littéraires qu'il insérait dans ses phrases à côté de termes argotiques ou scientifiques, pêle-mêle, le choix déplorable de ses néologismes, le ton oraculaire de ses élucubrations, tout se réunissait pour faire, des proses qu'il commettait de temps à autre, de parfaits exemples de mal écrire. Le plus souvent c'était d'interminables lettres, adressées à l'un ou à l'autre, à un politicien qui l'avait déçu, à un journaliste dont un article lui plaisait ou lui déplaisait, à un conférencier de VUtiion Tolstoï, ou simplement à l'un de ses amis Quelquefois, comme ce soir, c'était une note limée pendant des heures, afin de ne rien laisser au hasard. Celle-ci, qu'il commença de lire d'une voix un peu hésitante, car il était timide, débutait par cette phrase dont il était fier, comme Arvers a pu l'être de son sonnet : o Camarades, l'heure est solennelle. Il s'agit de savoir si notre groupe

est de ceux qui s'attarderont, stagnants et hémiplég^iques, dans la pourriture d'un passivisme de dilettantes et dans une veulerie léthifère d'indifférenlistes amusés, qui ravalerait nos mentalités socialistes au ran.<T des encéphales des crapulards de la Haute, saturés d'hydrargyre... » Et il vaticina dix minutes durant, sur ce mode, qualifiant le naïf abbé Chanut de «prophète maupiteux » , définissant le catholicisme une « désuète idolâtrie, digne des hallucinations fétichardes des époques quaternaires « , et ainsi de suite, pour conclure que, si « le dénommé Chanut voulait tenir le crachoir à la Tolstoï et y expectorer les déjections glaireuses de sa tuberculose intellectuelle, c'est qu'il avait ses motifs secrets.. . »

— n C'est Rome qui nous vise, Rome qui veut se glisser chez nous, pour microber nos vierges énergies révolutionnaires. Vous y préterez-vous, camarades, vous qui en avez assez de voir, dans l'inégalité sociale, les rires et les pleurs chevaucher botte à botte, et qui connaissez tout le programme des Jésuites et de la démocratie chrétienne : panser les plaies saignantes du prolétariat avec de la charpie narcotisée, pour qu'il se rendorme dans la léthargie comateuse des esclaves à jamais décérébrés? «

Il y avait quelque chose de tragique dans le grotesque et si sincère effort de ce primitif qui avait peiné héroïquement pour aboutir à ce ré-

sultat « maupiteux » , — c'est le cas de lui emprunter ce vieux mot d'un archaïsme expressif. — Rien que les vocables médicaux, dont il abusait avec cette bougonne gaucherie, supposaient tant d'ing^énue patience pour les avoir classés dans sa mémoire rebelle! Que cette passion de s'instruire eut été canalisée et endiguée dans une voie résolument professionnelle, et Boisselot fût sans doute devenu, avec sa patience et son intelligence, un ouvrier iu^jérjewr, tandis qu'il n'était qu'un bourgeois inférieur. — Mais, si tous ne sont pas appelés à tout apprendre, où est la Justice? — D'ordinaire, et comme s'ils eussent reconnu eux-mêmes que la logique de la Cause les y contraignait, les lettrés tels que Crémieu-Dax, les savants tels que Bobetière, acceptaient, sans en sourire, cette phraséologie d'inBrme intellectuel. Ils pardonnaient au minus habens en faveur des qualités d'endurance et de désintéressement dont ils l'avaient vu faire preuve à tant de reprises, et ils n'en tiraient pas cette simple conclusion que le frottis de connaissances, passé sur cet esprit obscur et généreux, avait eu pour unique résultat de le gâter. Jean, lui, ne pouvait pas avoir cette indulgence. Il vérifiait là, trop nettement, dans un exemplaire grossi et d'autant plus significatif, la grande loi dont son père et tous les siens, lui compris, étaient les victimes : l'autodidacte avait exécuté pour sou propre

compte une tentative analog^ue à celle que le grand-père, le laboureur de Quintenas, avait essayée pour son fils Joseph. 11 avait prétendu se passer du temps. Il avait cru à la bienfaisance immédiate de l'instruction. Dans les deux cas, l'avortement était pareil. Ce désaccord entre l'être intime et la culture, caricatural chez l'ouvrier, le petit-fils du paysan ardéchois en souffrait trop pour ne pas le plaindre chez autrui. Dans la disposition où il se trouvait, sa sensibilité exaspérée supporta mal l'identité entre l'anticléricalisme de l'électricien et celui qu'avait exprimé son père en termes moins extraordinaires, mais aussi inquisitoriaux. Ce fut avec une irritation non dissimulée qu'il dit à son tour, reprenant contre la même insinuation le même raisonnement, cette fois avec brutalité :

— << Autant que j'ai pu con<prendre Boisselot, il considère qu'en recevant ici M. l'abbé Chanut, nous serions les dupes d'un dangereux intrig^ant. Je n'ai pa« à mon service la verve, ni l'éloquence de notre camarade, mais je sais que Va, b, c de l'honnêteté consiste à respecter sa signature. Qu'y a-t-il au bas de ce programme? » et il avisa un exemplaire des statuts qui se trouvait sur la table : » Nos noms à tous les sept. Nous sommes-nous engagés, oui ou non, à fonder une société d'éducation mutuelle, entre hommes de toutes conditions? Or, la mutualité suppose

L' « UNION TOLSTOÏ » li9

l'échange. L'état de prêtre est une condition. Nous devons donc recevoir ce prêtre, sous peine de faillir à nos engagements. Ça s'appelle partout d'un seul nom, ces faillites-là, et ce nom, c'est l'improbité. . . »

— « Je demande la parole, » dit Riouffol, qui avait enveloppé son cousin, tandis qu'il parlait, d'un regard luisant de défiance. Quand l'étudiant en Sorbonne avait fait cette allusion dédaigneuse à la phraséologie du précédent orateur, ce regard s'était fait méchant jusqu'à la haine. Grémieu-Dax, qui avait saisi cette mimique du violent personnage, appréhenda sans doute que, sur la minute, il ne répliquât à la phrase très dure de Jean par une phrase plus dure encore et dont celui-ci ne fût trop blessé. Il le sentait si las, si dégoûté de semblables discussions, où l'inanité de leur effort apparaissait en effet. Ils prétendaient réformer l'ordre social, et ils ne s'entendaient pas pour organiser une conférence. Ils se donnaient comme altruistes, et ils ne faisaient qu'affirmer leurs personnalités avec une énergie exaspérée. Le Juif patient acceptait, comme une rançon nécessaire, ces démentis infligés à son Idéal, mais il se rendait compte que son ami s'en révoltait, qu'il était si peu de cœur avec eux, si près de s'en aller au moindre prétexte ! Il se jeta donc à la traverse, pensant bien attirer sur lui la colère de l'ouvrier reheur, dont il se savait égale-

no L'KTAPE

ment détesté. Pour lui, en dehors de quelques très rares personnes, dont était Jean, la sympathie ou l'antipathie le laissaient indifférent. Un homme était un fait à utiliser dans ses combinaisons. Il était intéressant qu'une énergie comme celle de Riouffol demeurât au service de ï Union Tolstoïle plus long^temps possible. Gela suffisait pour que Grémieu-Dax supportât les bourrades qu'il voulait épargner à son plus sensible camarade.

— «Pardon,» dit-il, «le règlement m'autorise à prendre mon tour, m Et c'était vrai, qu'un paragraphe des statuts, relatif aux délibérations du comité, portait que les discussions de détail ne commenceraient qu'après que chaque membre aurait dit son opinion : « Tu n'as qu'à regarder : titre V, article 67... » Il savait que Riouffol lui céderait, avec le scrupule particulier que les révolutionnaires de ce type mettent à observer la lettre des règlements, par un pédantisme de pontife, qui prend au sérieux les moindres rites de son sacerdoce. En effet, le relieur esquissa un geste d'acquiescement irrité pendant que Grémieu-Dax commençait d'exposer sa thèse à lui, toujours la même et qu'il avait l'art de faire jaillir de tous les débats, quels qu'ils fussent, avec une subtilité d'autant plus spécieuse qu'il maniait très ingénieusement le langage métaphysique. Ce sera là une des remarques que devra faire le chroniqueur futur de nos fantaisies byzantines, s'il s'en

trouve un pour une aussi fastidieuse histoire : la prédominance prise dans la direction du socialisme français au début du ving^tième siècle par des philosophes professionnels. Rien ne prouve davantage l'inanité des prétentions scientifiques d'un parti en train de devenir d'autant plus dangereux qu'il représente des appétits justifiés par des sopliismes. Il s'adresse aux instincts les plus brutaux avec les arguments les plus abstraits. «Je m'étonne, » disait donc Grémieu-Dax, «qu'aucun de nos camarades n'ait mentionné ce que j'appellerais, avec Claude Bernard, l'idée directrice de notre Union, celle qui la coordonne et qui en fait un organisme agissant. Nous nous sommes proposé de vivre ici, et tout de suite, entre les murs de cette pauvre maison du faubourg, la société future, et de la vivre pleinement, largement, joyeusement. Nous nous comportons comme le philosophe antique qui prouvait le mouvement en marchant. Nous sommes des empiriques, à la façon de Pasteur, qui n'a pas donné la théorie complète de la rage, mais il l'a guérie. On prétend que la Cité de Justice est une utopie? Nous nous sommes dit : Réalisons-la d'emblée, entre un petit nombre de personnes, soit. Pour un petit nombre d'heures, soit encore. Mais réalisons-la. Or, dans la Cité de Justice, y aura-t-il des exclusions pour les sincérités contraires? Évidemment non, puisqu'elle sera faite du libre épanouisse-

ment de toutes les individualités. En refusant de laisser parler un homme qui vient à nous, et que nous n'avons pas le droit de ne pas croire sincère, nous ne vivons plus la Cité de Justice et d'Amour, nous vivons la Cité de Discorde et de Partialité, la Cité Inique, celle qui étale sa férocité en dehors de ces murs et contre laquelle nous protestons tous les jours. . . »

— Il Puis-je parler, maintenant?» demanda Riouffol, dont le long visage maussade s'était encore renfrogné en écoutant ce discours. D'esprit trop net et d'amour-propre trop éveillé pour se complaire, comme le naif Boisselot, dans des prétentions ridicules, il avait un instinct très juste de ce qui lui manquait comme culture première et il se rendait compte que cette lacune d'éducation était irréparable. Il s'était instruit, lui aussi, seul et mal, par des lectures trop peu méthodiques. Il le sentait. Il en souffrait, et, quand il rencontrait devant lui une pensée souple et brillante, comme était celle de Crémieu-Dax ou de son cousin, — ce cousin qu'il aurait pu être, puisque le même sang coulait dans leurs veines, — il s'en irritait, et entrait en fureur. Ce n'était pas tant l'envie qu'une nostalgie, poussée jusqu'à la rage parfois, pour une atmosphère d'idées plus respirable et plus légère. De là, chez lui, des rébellions presque animales, et d'autant plus violentes, contre des raisonnements qui lui sem-

blaient faux et dang^ereux, sans qu'il pût argumenter contre à forces é^jales. Et il avait beau se révolter, le prestige de certains mots était si puissant sur lui que la seule mention du nom d'un Claude Bernard, par exemple, ou d'un Pasteur l'hypnotisait d'admiration même dans cette révolte. Cet ensemble d'impressions contradictoires lui rendait souvent l'atmosphère du comité de VUniun Tolstoï matériellement irrespirable. Il se levait alors ets'en allait, sans serrer la main à personne, ce qui ne l'empêchaitpas de revenir le lendemain rue du Faubourg-Saint-Jacques passer sa soirée dans « son groupe » et coudoyer ces jeunes geiiis plus instruits que lui, qui exerçaient sur son âme passionnée un irrésistible attrait, mêlé d'une non moins irrésistible aversion. Les instants où il leur tenait tête étaient ceux où le pauvre colleur de Bradels, comme l'avait appelé Antoine Monneron, vivait le plus ardemment. Jamais, depuis la fondation de la Tolstoï, il n'avait paru aussi excité qu'au moment où, Rumesnil lui ayant donné la parole, il se tourna vers Crémieu-Dax pour lui dire :

— « Autant que j'ai pu te comprendre, Crémieu-Dax, pour employer la cordiale formule de Monneron, tu prétends qu'il y aura j>lace dans la société future pour le catholicisme? Je ne suis pas un agrégé, moi, je suis un simple. Je croyais que la Cité future serait fondée sur

la Raison et la Science. Gela me trouble... »

— « Je n'ai jamais dit qu'il y aurait des catholiques dans la Cité future, » repartit Crémieu-Dax. Il s'efforçait, quand il soutenait une discussion contre quelqu'un des ouvriers qui fréquentaient VUnion, et en particulier l'irritable Riouffol, de répondre avec la douceur explicative d'un frère aîné qui instruit son cadet. «J'ai dit, » insista-t-il,

« que, dans la Cité de Justice, toutes les opinions seraient libres, et pas autre chose. . . »

— " Elles seront libres, mais il n'y aura pas de catholiques, " reprit Riouffol, « c'est tout ce que je voulais demander. Donc, si nous voulons vivre cette Cité de Justice, et réaliser dès aujourd'hui la démocratie, pas de calotins chez nous, je le répète... Ma phrase te choque, Monneron ! (Jean n'avait pu, en effet, retenir un geste d'impatience en entendant de nouveau la grossière formule.) Le mot n'est pas beau, c'est vrai, — calotins, calotins, — mais il est peuple, et moi aussi. On ne l'emploie pas dans vos Sorbonnes et dans vos Collèges de France, mais ce sont tout de même ceux qui l'emploient qui vous permettent de les avoir, ces Sorbonnes et ces Collèges de France, ces bibliothèques et ces laboratoires. Et le jour où ils voudront. . . Ah! malheur!... «

Il s'arrêta, en fermant son poing d'un geste terrible chez lui, cet ignorant idolâtre de la science. Les trois jeunes gens de vraie culture

qui se trouvaient là, Jean, Grémieu-Dax et Bobetière, — car Rumesnil et Pons n'étaient que des fantaisistes dintellectualité, — purent sentir passer sur leurs têtes, dans cette petite salle, le souffle effrayant des prochains vandalismes. Oui, malheur à l'œuvre séculaire de l'humanité réfléchie, quand les fanatiques de la Justice se heurteront à l'Intelligence! Il pesait d'ailleurs sur la réunion, depuis le commencement, un malaise latent que la phrase de Riouffol fit soudain éclater en exclamations passionnées.

— u Mais c'est pour vous que nous travaillons dans les laboratoires. . . » s'écriait Bobetière.

— « Nous sommes vos délégués à la science, voilà tout... » disait Grémieu-Dax.

— i< Alors, pourquoi veux-tu nous imposer ici un délégué à l'ignorance?... » répliqua Marins Pons.

— « Mais quand ce ne serait que pour l'instruire!...» reprit Grémieu-Dax.

— « Tu as donc inventé une seringue pour injecter de la lumière dans la pie-mére d'un cléricaleux? » dit Bosselot le cacographe.

— « Les leçons de choses sont les plus efficaces, " répondit Grémieu-Dax, avec autant de sérieux et de calme que si la question de l'électricien n'eût pas été posée dans ce langage d'une truculence falote. '< Moi qui te parle, c'est en visitant l'un des settlements de Manchester, par

hasard, au cours d'un voyage, que j'ai compris, ce que je ne soupçonnais pas, quelle bienfaisante éducation les classes supérieures pouvaient recevoir des classes inférieures. . . »

— « Ils avaient des prêtres catholiques chez eux, à Manchester? » interrompit Riouffol. Et il ajouta, avec une espèce de bonhomie amère, car la maladroite expression échappée à son adversaire sur les classes supérieures et inférieures avait fini de l'exaspérer : « Je demande, moi, je ne sais pas. Je cherche à m'instruire. Nous n'avons jamais voyagé, nous autres. Moi, je ne suis guère sorti de Paris, depuis mon service militaire. Je ne suis pas même allé à Modderfontein ...»

Pour mieux souligner la portée de ses paroles, l'ouvrier relieur regardait fixement son camarade en prononçant lentement cette dernière phrase. Il est nécessaire d'ajouter, pour la complète intelligence de cette atroce épigramme, que le vieux Grémieu-Dax avait été, la semaine précédente, l'objetd'unarticle très durd'un journal de combat. On lui avait reproché entre autres une spéculation frauduleuse, prétendait le journal, sur la mine dont Riouffol avait prononcé le nom. L'allusion était si directe, et dans ce milieu de socialisme, si évidemment insultante, qu'il y eut un silence. Tous, involontairement, regardèrent Salomon, qui devint très pale. La flamme d'une

L' » UMON TOLSTOÏ » 117

indifjnation contre cette grossièreté si gratuite passa dans ses prunelles. Puis, la force de la volonté l'emporta, et son masque redevint aussi impassible que s'il n'avait pas compris. Que pensait-il de son père, et des opérations de Bourse d'où provenait l'énorme fortune dont il hériterait un jour? — Ils n'étaient que deux enfants, lui et une sœur mariée à un des Gandale, cousin éloigné de Rumesnil. — Considérait-il, en sa qualité de philosophe, que la moralité de chaque homme se mesure à ce que lui permet ou lui défend sa conscience, et ne s'accordait-il pas le droit de condamner ce père qui, ayant adopté les principes de la société actuelle, s'y conformait avec correction en jouant à la Bourse, d'après les règles du jeu? Ou bien, résolu à mettre ses futurs millions au service de la Cause, s'absolvait-il d'avance d'une richesse dont il ferait un puissant outil de propagande? Quel que fût son motif pour accepter de vivre dans l'hôtel de l'avenue Hoche et dans son décor de luxe, il y vivait, et il n'avait jamais laissé deviner à ses plus intimes, pas même à Jean, avec quels sentiments. Il ne les laissa pas deviner davantage, sous le coup de l'insolente attaque où Riouffol avait soulagé une animosité envenimée depuis des jours, et portée à son comble, dans cette discussion, par le fanatisme antireligieux. Cette scène muette ne dura d'ailleurs que l'éclair d'un instant, car Rumesnil

ns /.'FTAPE

prit aussitôt la parole, pour fermer un débat dont la menaçante tournure inquiétait sa prudence :

— « Vous avez tous émis et justifié votre avis, mes camarades, » commença-t-il. « Je vous dois de justifier, à mon tour, le mien, d'autant plus qu'il n'est pas resté ce qu'il était lors de notre premier débat. Les raisons données par Monneron et Crémieu-Dax me paraissent, à moi, je l'avoue, irréfutables. La nécessité de faire honneur à notre sig^nature, d'une part, de l'autre, celle de maintenir son caractère à notre fondation, me déterminent à voter, quelle que soit ma répug^nance à l'ég^ard des idées de M. Chanut, pour sa conférence. . . Gela fait quatre voix contre trois. Mais procédons au tour définitif par oui ou par non, à moins que quelqu'un n'ait d'autres observations à présenter. . . »

Gomme il arrive dans les discussions vives entre plusieurs personnes, quand l'une d'elles s'est laissée emporter à une parole par trop forte, un apaisement consterné avait succédé à l'excitation de tout à l'heure. Ghacun des membres du comité de VUnion — ah! le nom était bien choisi ! — avait hâte de clore un incident dont pouvait dépendre, ils le sentaient, l'avenir de leur œuvre. Plus l'évidente impossibilité de faire vivre cette création contre nature s'imposait à eux, plus ils y tenaient avec une passion égale,

quoique avec des vues si différentes sur la lig^ne où l'engafrer. La proposition de Rumesnil fut donc acceptée aussitôt, les « oui » et les « non » recueillis sans autre explication, et le jeune noble clôtura la séance :

— « Je vais prévenir M. Ghanut et lui demander de fixer lui-même le jour de sa conférence. Il avait proposé la semaine qui vient. Nous n'avons comme soirée libre que le mercredi 7. Toutes les autres sont déjà prises . . . Cette date convient-elle au comité?... Que ceux qui en désirent une autre lèvent la main. . . Personne n'y voit d'objections?... Bon. Si M. Ghanut n'en voit pas non plus, c'est une chose entendue... » Et, comme tous debout maintenant, se préparaient à sortir de la petite salle : *< Tu dois être content de moi? » dit-il à Monneron, qu'il retint par le bras, un peu en arrière, « c'est à cause de toi que j'ai voté oui , et aussi par dég^oùt pour cette brute de Riouffol ! C'est égal, s'il m'avait parlé comme il a parlé à Grémieu-Dax... Je ne sais pas ce que j'aurais fait, mais je ne l'aurais pas supporté... Il est vrai que... »

Il n'acheva pas. C'était le gentilhomme, chatouilleux sur le point d'honneur comme un raffiné de l'ancien régime, qui réapparaissait dans l'idéaliste humanitaire. Il venait de présider le comité d'une fondation socialiste, et il n'en restait pas mains M. le comte de llumesnil, de toulc l'iuso-

lence de son «il est vrai que. .. ». La câlinerie de la première partie de sa phrase avait touché Jean à cette plaie toujours prête à sai^^ner dans un cœur soupçonneux. Pourquoi son camarade lui marquait-il cette déférence émue, subitement, s'il n'avait rien à se faire pardonner? Derrière cet " il est vrai que... » il avait démêlé Forg^ueil de l'homme d'une autre caste, d'autant plus olfensant qu'il ne s'exprimait pas tout entier, et il répondit :

— « Moi non plus, je ne l'aurais pas supporté. Mais cela tient peut-être à ce que ni toi ni moi n'aimons la Tolstoï comme lui... Il a pensé à rOEuvre, voilà tout... Regarde... »

Ils avaient passé dans la bibliothèque, tout en causant, et Monneron désignait des yeux à Rumesnil la victime du détestable sarcasme de Riouffol, en train d'endoctriner un des habitués de l'U. T., un ouvrier déjà d'un certain âge. Cet homme demandait une explication en montrant un passage d'un livrequ'il était occupé de lire. Grémieu-Dax, assis à côté de lui, l'écoutait avec une attention profonde. Riouffol,àquelquespas, froissait de sa main crispée un journal. Il faisait semblant de s'y absorber; mais le regard qu'il jetait par-dessous, vers le groupe, révélait une lutte intérieure. Regrettait-il son incroyable outrage à un compagnon de luttes, — et quel compagnon ! — et reculait-il devant l'expression de ce regret,

par orgueil, lui aussi? Voulait-il, au contraire, prouver qu'il acceptait les conséquences de son attitude et qu'il restait prêt à toutes les explications? Soudain il s'aperçut que Rumesnil et Monneron l'observaient, 11 posa le journal sur la table, et les dévisag^ea lui-même bien en face, pour les défier. Puis il s'achemina lentement vers la porte, qui, de la bibliothèque, donnait sur la salle des conférences. Crémieu-Dax ne parut pas plus remarquer cette sortie que tout à l'heure cette présence. Sa physionomie exprimait une telle amertume dans la tension de toute sa volonté (jue Jean ne put pas supporter de voir Riouffol s'en aller ainsi sans avoir été châtié. Il ne prit j)as le temps de serrer la main de ses camarades, et il s'élança d'un bond dans la même direction que son cousin, qu'il rejoignit dans l'antichambre :

— «J'ai à te parler, » lui dit-il, en lui saisis sant le bras d'un geste brusque, duquel l'ouvrier se dégagea en lui répondant :

— a Et moi, j'ai à rentrer. Si tu veux que nous causions, tu n'as qu'à m'accompagner. La rue est à tout le monde. Mais, à bas les pattes. »

Une seconde, les deux cousins se tinrent debout l'un en face de l'autre, elles yeux dans les yeux. Quelqu'un arrivait. Ils se séparèrent, sous le prétexte de chercher leur chapeau et leur pardessus, puis ils descendirent l'escalier sans échanger un

mot. Une fois sur le trottoir de la rue du Faubourg Saint-Jacques, et bien sûr que personne ne pouvait plus ni les entendre ni les interrompre, Jean commença :

— " Tu sais que tu t'es conduit d'une manière abominable vis-à-vis de Crémieu-Dax? »

— « Tu sais, » répliqua Riouffol, « que vous vous êtes conduits tous quatre, vous les bourgeois, d'une manière abominable vis-à-vis de

ru. T.?»

— « Il ne s'agit pas de l'U. T., » reprit Jean. « Il s'agit de l'insulte que tu n'as pas craint de

jeter à la face de celui d'entre nous que vous devriez le plus respecter, vous les ouvriers. «

— « Je ne respecte pas les traîtres, » dit Riouffol, avec une extrême violence. « Oui, les traîtres! C'est lui qui a fait le coup, j'en suis sur, etqui a conseillé à Chanut de demander à parler chez nous. On a beau s'appeler Crémieu-Dax, on est le beau-frère d'un marquis, on va passer ses soirées dans les salons, on fréquente des belles madames en peau, gorge dehors, mais qui sont bien pensantes, et on veut prouver qu'on n'est pas des malotrus, de ces gêneurs à principes qui ne transigent pas avec l'éternel ennemi. On est tolérant, on est large, on est libéral. On ouvre à des abbés démocrates — un abbé démocrate! non ! laisse-moi me tordre!... — un petit coin que de bons jobards de l'atelier comme moi avaient cru

très sur... Du jour où ce prêtre aura parlé chez nous, il n'y aura plus d'U. T., tu m'entends. Il y aura une Mole. Une Mole!» répéta-t-il. » Nous n'en voulons pas, de Mole ! L'U. T. n'est pas une parlote, c'est une action. Nous ne sommes pas des tolérants, nous autres, ni des libéraux. Le calotin ne parlera pas, j'en fais mon affaire, et Grémieu-Dax, qui joue à l'ami du peuple pendant que son papa dévalise le gogo, ton Grémieu-Dax a son paquet! Je le lui ai mis dans la main, à ma façon. Je ne suis pas un éduqué, moi, je ne suis pas un bourgeois, et tant mieux d'ailleurs, tant mieux, je vois de trop sales choses chez les bourgeois que je fréquente... » et, regardant son cousin avec un ricanement hargneux et rogne qui donnait à ces mots une signification affreusement personnelle, il insista : « de trop sales choses ! . . . »

— a Cette fois, tu vas t'expliquer! » répondit Jean. Il ne s'agissait plus de Grémieu-Dax ni de l'injuste outrage dont son cœur d'ami s'était révolté. Si c'était Julie et ses rapports avec llumesnil que Riouffol voulait désigner dans ces termes atroces, il le dirait, il faudrait bien qu'il le dit, et Jean saurait enfin ce que tout le monde autour de lui semblait connaître, cette vérité quelle qu'elle fût, qu'il pressentait, qu'il redoutait, qu'il n'arrivait jamais à tenir. Il avait saisi de nouveau l'ouvrier relieur par le bras, d'une

étreinte si vigoureuse que celui-ci ne put plus se dégag^er, et il reprit : « Tu vas t'expliquer. Je n'ai pas la patience de Grémieu-Dax, moi, et nous ne sommes pas à la Tolstoï, ici... » Et, poussant l'autre avec une force décuplée par la colère dans l'ombre de la rue Gassini, à l'angle de laquelle avait lieu leur altercation : « Je ne te lâcherai pas avant que tu m'aies dit si c'est de moi ou de quelqu'un des miens que tu te permets de parler ainsi. J'en ai assez de tes insolences et je vais te le servir, moi aussi, ton paquet, et une bonne leçon avec. »

— «Tu es fou! » dit Riouffol, en empoignant son cousin, à son tour, de sa main restée libre, « Je n'ai aucune explication à te donner. Si tu en désires, tu n'as qu'à aller en demander à M. de Montboron. .. "

— « A M. de Montboron ? » répéta Jean, dont l'étonnement fut tel qu'il laissa du coup aller Riouffol. « M. de Montboron? Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie?... »

— « Ah! tu ne connais pas M. de Montboron? 1) reprit le relieur. « C'est pourtant quelqu'un qui te touche de très près. Et Mme Angèle d'Azay, tu ne la connais pas non plus? Elle est fort agréable à connaître, et fort utile : demande plutôt à M. de Montboron... " Puis, quittant soudain l'accent gouailleur, sa voix redevintàpre et sourde pour continuer : « M. de Montboron, c'est ton

frère Antoine. (Vest sous ce nom que ce joli monsieur se prélasse aux courses, dans les caboulots de nuit, dans les tripots, et qu'il se fait entretenir par la fille d'Azay, sa maîtresse, et la tienne, et la mienne, quand nous aurons cinquante louis à lui donner. M. de Montboron, lui, ne les donne pas, il les touche... Prends des renseignements, mon garçon. Fais comme moi. Va aux courses. J'avais l'églantine rouge à la boutonnière, le jour où j'ai déniché le personnage, et un bon gourdin pour cogner sur les bandes aux Jésuites. Ils n'ont pas crié, les cafards, mais je n'ai tout de même pas perdu ma journée. J'ai vu arriver notre Antoine et sa belle amie, dans un locatis de première classe, et ça claquait, et ça fringuait! Je me suis payé la fête de passer devant lui et de le saluer. Il n'a pas tiqué, l'animal... J'avais un petit ami, là, qui gagne des sous à crier les résultats, pauvre gosse! Il s'est chargé de savoir le nom de la dame. Il m'a rapporté le nom du monsieur, par la même occasion. J'ai suivi la piste, depuis... » Et, gouaillant de nouveau : «Came flattait, tu comprendras cela, d'avoir un cousin dans la haute... » Puis, sérieux de nouveau et cruel: « Je voyais venir à l'U. T. le coup de ce soir, et je te gardais ce paquet, à toi... Tu communiqueras la bonne nouvelle à Crémieu-Dax pour qu'il la communique à son papa... M. de Montboron?... Ça sonne ! Ça ferait bien dans un

conseil d'administration, à côté du g^endre... Avais-je raison de te dire que chez les bourgeois, il se passe de trop sales choses?... Ah! tu voulais donner une leçon à Auguste Riouffol. C'est toi qui l'as reçue, mon fiston. Tâche d'en profiter, monsieur le professeur. »

Sur cet ironique adieu, qui ramassait en lui le plus fort motif de haine peut-être qu'il eût contre son cousin, il s'éloigna sans que celui-ci songeât à le suivre maintenant. Cette sauvage dénonciation, jetée ainsi, avec des regards si durs, sur ce coin de trottoir solitaire, par cet allié d'humble condition, au terme de cette journée chargée de tristesse, avait atteint le jeune homme en plein cœur. Ce n'était pas ce coup qu'il attendait, mais celui-ci empècherait-il qu'il ne reçût l'autre plus tard? Et sur le moment, la surprise rendait l'actuel presque plus douloureux. De la sincérité de Riouffol, Jean ne doutait pas, ni de sa véracité, au moins sur un point : ce nom de Montboron, d'abord, pris par son frère pour figurer vaniteusement dans le monde interlope où l'espionnage haineux du parent pauvre l'avait surpris. On sait qu'un des quartiers de la banlieue de Nice s'appelle ainsi. C'était celui où Joseph Monneron avait passé les vacances de Pâques après son mariage, dans une bastide appartenant aux parents de sa femme. Dans l'ingénuité de ses

attendrissements rétrospectifs, il lui arrivait sans cesse de le mentionner. « Gomme on était bien à MonJboron! Tu te rappelles, la maman? » Qu'il avait prononcé cette phrase de fois, à la table familiale ! Évidemment ce souvenir s'était présenté à l'esprit d'Antoine quand il avait eu la grotesque idée de se titrer lui-même. Il n'y avait là pourtant qu'un enfantillage plus vulgaire que méprisable. Il n'y avait non plus qu'une hypothèse dans l'accusation portée par l'ouvrier relieur sur les relations d'argent qui pouvaient unir le jeune homme à cette femme du demi-monde, dont il avait montré le portrait à son frère, — car c'était elle sans doute, la personne de la photographie, à moins que le noceur n'eût déjà changé d'aventure depuis cette rencontre aux courses. — Mais cette hypothèse d'un ignoble entretien était malheureusement une de celles que Jean avait faites si souvent à voir la toilette et les bijoux d'Antoine, à constater aussi la facilité de ses dépenses. L'autre lui avait bien dit à plusieurs reprises : a J'ai joué aux courses et j'ai eu de la chance... » ou bien : « J'ai fait ce mois-ci une petite spéculation de Bourse. Oh! à coup sûr!... » Et déjà l'étudiant en Sorbonne, si resserré dans son étroit budget, avait tremblé de telles pratiques! Qu'elles étaient innocentes à côté d'une infamie, contre laquelle tout se révolta dans le cœur de Jean, pas assez pour qu'il n'admit pas au fond,

tout au fond de lui, la possibilité que ce déshonneur ne liit vrai? Pourtant il restait une place pour le doute, et c'était de quoi résister au choc. En revanche, une chose était vraie, qui, elle, ne permettait pas le doute, et c'était l'évidence qui inflig^eait au jeune homme l'impression la plus pénible : la jouissance cruelle que Ri ouffol avait éprouvée à imag^iner et à dénoncer cette honte d'Antoine, peut-être supposée, et à insulter, à piétiner Jean dans son frère, comme il avait piétiné Crémieu-Dax dans son père. Quelles profondeurs de rancune dans cette brutale sensibilité d'un ouvrier qui ne pardonnait pas à ses cousins de s'être embourgeoisés! La famille dont ils faisaient partie était donc aussi atteinte dans ceux qui n'avaient pas monté que dans ceux qui avaient monté, et pour le même motif? Elle ne s'était pas développée sur place et lentement, dans toutes ses brancbes à la fois. Revenu, comme il lui arrivait sans cesse par la tournure méditative de son esprit, aux pensées qui lui montraient, derrière les moindres accidents de sa destinée, une grande cause générale, Jean avait repris le chemin de la maison paternelle sur cette réflexion. Elle achevait de l'emplir d'une mélancolie d'autant plus forte qu'il s'y joignait le sentiment du mensonge sur lequel posait cette Union Tolstoï, de laquelle il n'attendait guère de satisfaction depuis des mois déjà, — pas ce hideux résultat tout de

L' « UNION TOLSTOÏ » ISO

même, pas cette hostilité féroce de ces illettrés auxquels ils auraient, ses amis et lui, demandé presque pardon de leur propre culture, vers qui leurs cœurs étaient allés si généreusement, si sincèrement! Et puis, ils n'avaient fait, en les fréquentant, qu'exaspérer cette sensation de leurs inég^alités réciproques. « Le plus sûr moyen de rapprocher les hommes n'est pas de les réunir. » Cette phrase, que M. Ferrand avait prononcée un jour à propos des Universités Populaires, traversa la mémoire de son élève. Il entendit la voix du sage qui lui avait, sur ce point comme sur les autres, éclairé la vie sociale d'une telle lumière. Il le revit lui-même, et, auprès de lui, un autre visage. Là était la vérité, là était le bonheur... Au lieu de cela, quelle misère que sa vie présente et que de points noirs à son horizon! Il se remit mentalement à les dénombrer tous avec un tel hypnotisme, devant de si cruelles possibilités, qu'il ne s'aperçut pas du chemin qu'il avait fait, et il se trouva devant la maison de la rue Claude- Eernard, sans presque s'en être rendu compte. De cette même allure de somnambule il gravit les cinq étages. Il demeura étonné, sitôt qu'il eut glissé dans la serrure la clef qu'il avait eu soin d'emporter pour le soir, d'entendre un pas qui s'approchait. Il crut reconnaître la démarche de son père. Quand il eut ouvert en effet, il vit Joseph Monneron là, debout, une lampe à la main,

comme quelqu'un qui a prêté l'oreille au moindre bruit de sa maison et qui est accouru, en proie à la fièvre d'une mortelle attente. La physionomie usée du professeur trahissait une telle anxiété, son trouble, en voyant apparaître son second fils, fut si extraordinaire, que celui-ci appréhenda un épouvantable malheur :

— a Que se passe-t-il, mon père? » demandat-il.

Joseph Monneron mit le doig^t sur sa bouche, en tournant ses prunelles dans la direction de la partie de l'appartement où se trouvaient les chambres à coucher, pour demander à Jean de ne pas parler à haute voix. Il ne voulait évidemment pas que sa femme et sa fille qui avaient dû se retirer, comme tous les soirs, vers dix heures et demie, — il en était onze, — pussent même soupçonner la conversation qu'ils allaient avoir. Il s'engag^ea par le couloir qui, longeant en arrière les autres pièces, conduisait à son cabinet de travail, et là, quand il se trouva seul avec Jean, il lui dit :

— H Ce qui se passe?... M. Berthier est venu me voir cet après-midi, » — c'était le nom du chef de bureau du Grand Comptoir où le pseudo M. de Montboron, l'amant heureux d'Angèle d'Azay, était employé. — « Il accuse Antoine d'un faux! Ah! mon Jean, quel après-midi j'ai passé, et personne avec qui parler, personne!

Je n'ai rien voulu dire à la maman, avant d'avoir causé avec lui. Elle l'aime tant et elle est si sensible ! Il n'est pas rentré pour dîner. Toi non plus... J'ai cru que je deviendrais fou! Un vol et un faux!... Mais ce n'est pas possible. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai... »

Ainsi la catastrophe que Jean avait si souvent prévue, celle qu'il avait voulu éviter, pour ce qui le concernait, au prix même de son propre bonheur, cette rencontre de son père avec les réalités profondes de leur vie de famille, venait de se produire. Des cinq caractères parmi lesquels Joseph Monneron se mouvait quotidiennement: sa femme, ses trois fils et sa fille, pas un qu'il eût jamais vu dans sa vérité. De tous il souffrirait affreusement, quand l'illusion où il s'enfermait à leur endroit se dissiperait, et voici que, sur l'une de ces cinq personnes, cet optimiste, à demi inconscient, à demi volontaire, avait appris une de ces choses atroces qui, une fois démontrées, ouvrent les yeux aux plus aveugles. Certaines révélations sont, pour tout un milieu, la grille posée sur la page cryptographique. Avant que ce petit morceau de carton découpé eût été mis sur cette ligne, vous ne compreniez pas un des mots qui la

composaient. Vouslalisez maintenantet les autres avec. Son fils Antoine faussaire et voleur! Comment le professeur supporterait-il une pareille révélation sans se demander : « Pourquoi? » Dans les réponses à ce pourquoi, tant d'autres questions étaient enveloppées! Jean aperçut, du coup, cette perspective : ce total écroulement du château de chimères où s'abritait la sensibilité trop blessable du fonctionnaire mal marié, mal établi dans l'existence, mal renseigné sur les lois du monde moral et social, et résolu à ne pas reconnaître ses erreurs, pour ne pas désespérer. Une fois de plus, l'instinct du «consolateur » fut de se jeter entre son père et la réalité. Il fit écho à une protestation, dont il savait qu'elle avait tort, même sans connaître le détail des charges portées contre Antoine. Tout, pour lui, n'était déjà que trop clair. L'amant d'Angèle d'Azay ne pouvait vivre, comme il vivait, avec ses ressources avouées. Il s'en procurait d'inavouées, autant dire d'inavouables. Les moyens pour avoir de l'argent sans en gagner sont limités ; il fallait ou qu'Antoine en reçût de quelqu'un ou qu'il en volât. Le socialiste Riouffol l'avait accusé d'en recevoir, et de sa maîtresse, mais sans preuves. Le chef de son bureau l'accusait d'en avoir volé, et celui-là n'était pas, comme leur cousin l'ouvrier, un envieux et un fanatique. Un homme du caractère et de la position de M. Berthier n'avait

certes point parlé au hasard. Cet irréfutable raisonnement s'imposait à l'esprit de Jean, avec une de ces évidences qui devancent la réflexion, ce qui ne l'empêchait pas de dire à son père, en lui prenant les mains et le forçant de s'asseoir :

— « Mais non. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas possible. 11 y a un malentendu... Tout s'éclairera quand tu auras causé cinq minutes avec Antoine... Je connais mon frère. 11 n'a pas commis une pareille action. 11 en est incapable... »

— «N'est-ce pas?... » s'écria Joseph Monneron, et il regardait Jean avecune tendresse passionnée, comme s'il eût voulu boire, dans les yeux de son fils préféré, une sug^gfestion que tout son effort n'arrivait pas à se procurer. « C'est ce que je me répète depuis cette horrible conversation avec M. Berthier. Élevé comme il a été élevé, dans notre intérieur, où il n'a eu que de bons exemples, avec ta sœur et toi, qu'il voit tous deux tant travailler, près de sa mère, qui n'a de pensées que pour vous, près de moi, à qui tu rendras ce témoignag^e que je ne vous ai jamais parlé que de Justice, il ne peut pas être devenu un criminel, d'un jour à l'autre. Et pour quel motif? Il est un peu vaniteux, c'est vrai. Il aime la toilette. Mais il gag^ne de l'argent, beaucoup d'argent. Sur ses cent cinquante francs par mois, il en donne cinquante à la maman. Il garde les cent autres pour son entretien et ses menues dépenses. C'est une

somme! Il m'a toujours dit qu'il en plaçait une partie, etjeleslui ai laissés, tout en le logeant chez nous, à cause de cela, pour qu'il s'habituât à épargner. . . Tu as raison. Il y a un malentendu. . . S'il rentrait seulement ! C'est quelque ami qui l'aura retenu. Il s'amuse sans doute à cette heure. Il est gai... Tu as vu comme il plaisantait ce matin? Ils sont pourtant vrais, les vers immortels :

Prima est haec ultio quôd, se

Judice, nemo nocens absolvitur. ..

Aurait-il eu cette gaieté-là, je te le demande, avec le poids d'un faux et d'un vol sur la conscience ? Vous avez causé ensemble avant sa sortie. Il ne t'a pas dit où il allait?.. . "

— « Pas le moins du monde, » répondit Jean. La rougeur de ce nouveau mensonge empourpra sa joue et il en eut honte. N'eùt-ce pas été une faute pire que d'ajouter aux inquiétudes contre lesquelles son père se débattait avec une souffrance dans la voix, un tremblement dans les mains, et surtout une lueur au fond des prunelles, qui dénonçaient trop le doute intérieur? « Mais enfin, » demanda-t-il, « que t'a dit M. Berthier? Sur quoi fonde-t-il son accusation? Nous la discuterons ensemble. Peut-être, à nous deux, verronsnous tout de suite le point où il s'est trompé?. . . »

— « Ah ! » reprit douloureusement le père, » je ne fais que le chercher, ce point, et je ne le trouve

pas... Tu venais de sortir, » continua-t-il, de l'accent de quelqu'unqui croit revivre physiquement la scène qu'il raconte, tant elle lui est restée présente. Chez ce lettré abstrait qui n'habitait que ses idées, comme avait dit Jean à M. Ferrand, cette soudaine intensité de vision révélait un ébranlement prodig^ieux, presque un déplacement momentané de tout le plan de son esprit. « Je continuais mon Orestie. La bonne m'apporte la carte de M. Berthier. Nous ne sommes pas en relations suivies. « Il vient me recommander quelque «élève, " pensai-je. «Tant mieux si je peux lui a rendre service! Il a toujours été bon pour An- " toine. » Mais, dès son entrée, — il s'était assis, là où tu es, précisément, — je devinai une affaire (jrave : « J'ai tenu à causer avec vous, monsieur Il Monneron, » me dit-il, « avant de faire à mon o président un rapportqui entraînerait pour votre « fils les plus terribles conséquences... » Tu me vois, écoutant ces paroles? Je te passe les phrases flatteuses sur son respect pour moi, surThonorabilité de notre nom. . . Autant de coups de poig^nard, étant donné le reste, que voici, bien nettement, avec les termes mêmes dont s'est servi Berthier. Je les ai là, tous, dans l'oreille.. . Un M. Vincent La Croix, un peintre amateur, très riche, qui est un des clients du bureau G du Grand Comptoir, y arrive hier, mercredi, pour donner un ordre de Bourse. Il traversait Paris et il en profitait pour

mettre son portefeuille en état. Il paraît — M. Berthier parle — qu'il voyage beaucoup et qu'il laisse les coupons de ses dépôts s'accumuler, sans presque jamais rien placer. Entre parenthèses, Berthier considère ce détail comme très important, tu comprendras pourquoi. Il était midi et demi. Plusieurs des employés, dont Antoine, étaient sortis. M. La Croix demande le chiffre exact de son crédit disponible, avant de donner son ordre. M. Berthier prend lui-même le livre du mouvement des comptes courants. Il relève le chiffre de ving^t-trois mille francs. M. La Croix s'en étonne. Il croyait son dépôt de vingt-huit mille. Il avait dans sa poche son carnet de chèques. M. Berthier et lui commencent à collationner les sommes inscrites sur les talons et celles inscrites sur le grand-livre. Celui-ci portait, entre autres, la trace d'un chèque de cinq mille francs dont le talon était en blanc dans le carnet. M. La Croix s'était bien aperçu, en se servant de ce carnet, que ce talon se trouvait ainsi sans le chèque attenant. Il n'y avait pas accordé d'importance. Il s'était dit : « J'aurai détaché le chèque avec celui

(1 de dessus par distraction. » Il avait, à deux ou trois reprises auparavant, constaté et expliqué de même des manques analogues. M. Berthier va rechercher, parmi les pièces comptables conservées au bureau, ce chèque de cinq mille francs.

Il était au nom d'un M. de Montboron, qui l'avait

198 L'ETAPK

versé à une autre banque, le Crédit départemental, et le Crédit départemental lui-même l'avait fait toucher au bureau G du Grand Comptoir. Or, M. La Croix a déclaré n'avoir jamais même entendu prononcer le nom de M. de Montboron. Il a dû reconnaître que sa sijjnature a été fort habilement imitée, mais tout de même il a prouvé à Berthier, en lui faisant examiner les lettres de très près, que c'était un faux... »

Le malheureux homme s'arrêta dans sa cruelle confidence . Il arrivait à une partie du récit qui lui représentaitune émotion trop pénible. Deux larmes luijaillirentdes yeux. Elles roulèrentsur sesjoues, amaigries et vieillies par tant de labeur honnête. Ces pleurs de son père, le fils ne les avait jamais vus couler qu'à propos d'événements qui touchaient à de naïves convictions politiques, une fois d'abord, quand il avait onze ans à peine, et que, de Versailles, le professeur l'avait conduit aux funérailles de Victor Hugo; une autre fois, lors des scandales du Panama, quand Barantin avait été accusé d'avoir prévariqué de son mandat. Dans les deux cas, c'était l'idéologue qui avait pleuré, au lieu que ces larmes d'à présent, versées par le père de famille sur le déshonneur possible d'un de ses fils, lui sortaient de la chair et du sang, et Jean disait, alors que ce nom de Montboron ne lui permettait plus un moment d'hésitation :

— 0 Mais il n'y a rien là dedans, mon père, qui

accuse Antoine, absolument rien. Que M. La Croix ait oublié son carnet sur sa table et que le premier venu, un domestique, par exemple, ait volé ce chèque; il l'aura rempli ensuite et, pour ne pas le toucher lui-même, il se sera fait ouvrir un compte au Crédit départemental, sous le nom de Montboron. Tout s'exphque ainsi... i>

— « C'a été la première idée de M. Berthier, » reprit Joseph Monneron. « Il a même prié M. La Croix de faire au préalable une petite enquête parmi ses gens. C'est une mauvaise affaire pour lui, tu comprends, qu'une erreur pareille commise à son bureau : cinq mille francs payés sur une signature fausse. Il en était si tourmenté qu'une fois seul, il reprit le livre du mouvement des comptes pour examiner de plus près la page consacrée à son client. Tout d'un coup, une singularité le frappe. Suis-moi bien. A deux reprises, un chiffre identique, de douze cents francs une première fois, detrois mille une seconde fois, se trouvait porté audébitetau crédit, à quelques jours de distance. Tu comprends. C'était comme si M. La Croix avait pris, ces deux fois-là, une somme, puis l'avait reversée, exactement, à un centime près. Cette coïncidence déchiffres pouvait n'être qu'un hasard. En temps ordinaire, M. Berthier ne l'eût même pas remarquée. Dans la circonstance, elle l'étonné. Il a l'idée de rechercher le bénéficiaire des deux chèques payés ainsi , celui de douze cents

aOO L'ETAPE

et celui de trois mille. Juge de sa surprise. Ces deux chèques portaient le nom de ce M. deMontboron que M. La Croix, encore un coup, ne connaît même pas. M. Berthier poursuit son travail. Il a la curiosité de rejjarder d'où venaient les sommes versées au crédit, dontlechiffrel'avaitétonné par une correspondance précise avec le chiffre des deux chèques. Il constate qu'elles ont été versées au compte de M. La Croix par les soins du Crédii dépariemental et sur l'ordre du même Montboron. Une conclusion s'imposait : si le chèque de cinq mille francs, au nom de M. de Montboron, était un faux, les autres étaient des faux aussi. Mais qui pouvait être le faussaire, sinon une personne très au courant des choses du bureau? En effet, quel avait du être son but en compensant ainsi, à si peu de jours de distance, les sommes prises, avec cette exactitude? Évidemment, de maintenir le total du dépôt au même chiffre. En résumé, quelqu'un avait emprunté, par deux fois, pour moins d'une semaine, une assez g^rosse somme, et à qui? au client du bureau le plus souvent absent de Paris, le moins habitué à vérifier ses comptes, et quand il le faisait, tout simplement par le total. Devant ce vol exécuté de la sorte et suivi presque aussitôt de restitution, Berthier se dit : « C'es-t «un de mes jeunes gens qui a fait le coup, et pour « jouer. Il a essayé une seconde fois avec une « somme plus forte, il a g^agné de nouveau et de

0 nouveau remis l'argent. Il a essayé une troi- « sième fois avec une somme encore plus forte, et « il a perdu, ou bien le retour inopiné de M. La « Croix a devancé la restitution.» La voilà, l'hypothèse qui expliquait tout. Suis toujours. Ce sont les jeunes gens du bureau qui timbrent les carnets de chèques des clients. Ces carnets sont de vingtcinq et de cinquante chèques. Quoi de plus facile que de détacher un chèque en blanc avant de remettre le carnet au client, qui croira ensuite, comme M. La Croix, à sa propre distraction? D'autre part, le détour imaginé pour faire entrer et sortir l'argent sans complices, mécaniquement, par une autre banque, sous un faux nom, révélait, je parle encore d'après M. Berthier, un professionnel. Une objection se présentait pourtant : un professionnel ne pouvait pas ignorerqueles clients du Grand Comptoir ont de par devers eux un livret qu'ils remettent, quand il leur plait, à leur bureau de quartier. On y reporte en détail les opérations de ieurdébit et de leur crédit. La tracedes chèques indûment tirés et des sommes versées ensuite par compensation devait donc figurer sur le livret de M. La Croix. Un simple regard jeté par lui sur ce livret pouvait lui dénoncer l'irrégularité . Qu'il s'en étonnât et vînt communiquer cet étonnement au bureau, ettout se découvrait. Comment le faussaire avait-il paré à ce danger? M. Berthier se dit : « Là «est le motde l'énigme.» Il télégraphie à son client

delui faire tenir son livret, à son domicile privé, pour nepasdonner l'éveil. Il relève soigneusement la page entière du livre des dépôts relative au compte La Croix depuis le premier chèque Montboron. Une fois rentré, et en possession du livret, il collationne soigneusement les deux documents : cette page et ce livret. Il constate que celui-ci ne porte la trace d'aucun des quatre chèques suspects où figurait le nom du soi-disant Montboron , tantôt comme bénéficiaire, tantôt comme verseur. Or, c'est Antoine qui est chargé, depuis six mois, du service de ces livrets. Celui de M. La Croix a été mis à jour par lui, il y a cinq semaines. C'est donc lui qui aurait dû y transcrire la date et le chiffre des quatre chèques. Il ne l'a pas fait. De cela je ne peux pas douter. J'ai vu le livret de M. La Croix, — M. Berthier me l'a apporté. J'ai vu en regard la copie de la page du grand-livre... Ah! mon Jean, quelle minute j'ai vécue là!. .. »

— «Monpère ! » réponditlejeunehomme, d'une voix à laquelle le souffle manquait. «Mon pauvre père!... « Un inexprimable mélange de pitié et de vénération remplissait son cœur. En même temps, la terreur de la certitude absolue, irréfutable, l'avait pris à la gorge. Il n'y avait pas jour pour le plus petitdoute. Les circonstances concordaient les unes avec les autresd'une façon si serrée que le jeune homme ne trouvait plus en lui de quoi s'associer à la révolte acharnée du père

contre l'évidence, etill'écoutaitqui, pensant tout haut, implorait une complicité dans son effort pour ne pas accepter un fait trop cruel, lui, l'illusionniste, ennemi des faits :

— (i Sur le moment, ma douleur a été trop grande. Je n'ai pu que remercier M. Berlhier. Il m'a promis de ne laisser déposer et de ne déposer lui-même aucune plainte avant vingt-quatre heures, et moi, je lui ai promis d'interroger Antoine. Ah! c'est un homme excellent. Tu vois que j'ai raison quand je dis qu'il y a des braves gens, beaucoup de braves gens partout, même dans la finance. Les coquins sont l'exception. Ce qui les rend tels, c'est l'éducation et c'est l'entourage. Voilà pourquoi Antoine ne peut pas être un coquin. Il ne le peut pas. .. Il y a là une fatalité que je ne comprends point. Mais d'abord, toi, qui le connais, qui le vois tous les jours, si affectueux avec sa mère, avec son petit frère, avec nous tous, tu admettrais qu'il serait aller choisir, pour commettre un vol et un faux, ce nom de Montboron, quand il sait les souvenirs qui s'attachent pour nous à ce charmant endroit?... Rien que cela, c'est la preuve qu'il est innocent. Voyons, tu le sens aussi bien que moi... Et puis, pourquoi l'aurait-il pris, cet argent, du moment qu'il l'a restitué? Pour jouer? C'est la supposition de M. Berthier. Je l'admets. Jouer? Mais où ? Au café? Quand j'étais à l'École, j'ai connu aussi des

camarades qui avaient la manie du jeu. Quand ils perdaient leurs trente ou quarante francs dans la soirée, c'était tout le bout du monde, et il s'ag^it ici de sommes énormes, de douze cents, de trois mille, de cinq mille francs , des traitements d'agrégés!... Et puis, jouer, dansées conditions, c'est la perspective, si l'on perd, de ne pouvoir remettre l'argent du compte, et alors c'est l'escroquerie, avec l'arrestation certaine. Et Antoine aurait eu cette bêtise, lui qui est si intelligent, si pratique?. . .Voyons, on ne se conduit pas comme un fou, et ce serait d'un fou d'avoir employé ce procédé pour se procurer de l'argent dont, encore une fois, il n'a pas besoin. . . Toutes les apparences sont contre lui, j'en conviens, mais je n'y crois pas. Je ne veux pas y croire... J'étais si fier de ma nombreuse famille! Pourtant, s'il m'était démontré que mon fils, mon aine, a commis une pareille action, je serais le premier à demander qu'on le juge, qu'on le condamne, d'après toute la rigueur des lois. Mais, au nom de ma longue vie de probité, j'ai bien le droit de réclamer d'autres preuves que des apparences, si accablantes soient-elles. M. Berthier n'a pas voulu aller au Crédit departenicnial demander des renseignements sur ce Montboron. C'est une question de boutique. Il a peur de nuire à son Grand Comptoir. J'irai, moi, j'y conduirai Antoine. Ces gens verront bien que ce n'est pas lui. Car enfin,

as-tu entendu parler d'un crime sans précédents et sans motifs? De précédents, il n'y en a pas et de motifs, en conçois-tu, réponds, toi qui as été élevé avec lui, comme lui? .. »

Combien de temps aurait duré ce monolog^ue, par lequel ce père à l'ag^ouie trompait la fièvre de cette mortelle veillée, à la lueur de la lampe qui, si souvent, l'avait vu se courber sur la table durant de longues soirées, et relever consciencieusement les solécismes ou les contresens dans les copies de ses élèves, — parmi ses livres, auxquels il avait tant de fois demandé l'oubli de la vie, de sa vie, — devant ce fils où il s'était complu à retrouver ses goûts et ses idées, et qui, maintenant, ne pouvait plus qu'incliner la tête en signe d'un assentiment dont sa bouche n'osait pas formulerl'expression?... Un bruit que l'un et l'autre perçut avec le même serrement angoissé du cœur les immobilisa soudain en face l'un de l'autre, silencieux et pâles d'émotion. Une porte venait de s'ouvrir, celle de l'entrée. Un pas s'avançait dans le couloir, celui d'Antoine, un peu hésitant, à cause de l'obscurité, et aussi parce qu'il n'avait pas diné, lui, au restaurant de tempérance fondé par Grémieu-Dax. Il fredonnait à mi-voix, sur un air de marche hongroise, ressouvenir de l'Exposition, les vers spirituels de Cyrano, alors voisins de leur nouveauté :

Ce sont les Cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux...

Il y avait un contraste tragique entre cette gaîté du jeune homme et la poig^nante anxiété où l'attendaient son père et son frère . Cette chanson , l'allure décidément trop incertaine du pied, le temps qu'il mit à trouver la porte de sa chambre, — l'équivoque n'était pas permise. Cette rentrée tardive succédait à un repas, prolongé fort joyeusement et terminé plus joyeusement encore chez Mme Angèle d'Azay, d'où il avait fallu déguerpir avant minuit, pour laisser la place au protecteur officiel. Jean fit un geste pour demander à son père s'il devait appeler Antoine. Le père inclina la télé en signe d'assentiment, et le frère cadet passa dans le couloir, où il put constater aussitôt avec quelle allégresse le faussaire portait ce « poids sur la conscience» dont avait parlé le professeur, en citant à l'appui — le métier est une seconde nature — le classique passage de Juvénal. La lumière échappée du cabinet de travail donnait juste sur la silhouette du jeune homme qui, le chapeau à haute forme un peu en arrière de la tète, le pardessus ouvert, sa somptueuse cravate du matin remise à la diable, mâchonnait un cigare à demi éteint. Il n'était pas assez ivre cependant pour que la venue de son frère au-devant de lui, à cette heure, ne l'étonnât point, et plus encore l'expression de physionomie que Jean prit involontairement, pour lui dire, à voix basse, mais l'indignation frémissait sous chacun des mots :

— u Papa veut te parler, et tout de suite... » Puis, plus bas encore : «Ah! P'aussaire ! Il sait tout ! . . . »

Antoine demeura une seconde comme atterré de cette phrase chargée d'une telle menace. Ses traits se détendirent, puis se contractèrent en une seconde. Du coup, il fut réveillé de sa légère griserie. L'instinct de défense animale, qui se développe chez les criminels avec le crime lui-même, le fit tendre sa taille, redresser sa tête, assurer sa démarche, et il répondit à son frère, avec une insolence agressive :

— (i C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Je ne la trouve pas bonne ! »

Tout en prononçant cette phrase d'un ton de défi, il se dirigea quand même vers le cabinet de son père. 11 se dégageait de sa personne une atmosphère de mauvais lieu, mélangée d'une acre odeur de tabac et d'un relent de peau d'Espagne, le parfum favori d'Angèle d'Azay. A mesure qu'il entrait dans la lumière, les traces de sa débauche de l'après-midi et de la soirée devenaient plus visibles sur son masque si jeune, où les cernes des yeux creusaient deux taches bleuâtres. La pâleur exsangue des joues et du front dénonçait une lassitude presque accablée, que le sursaut du danger réveillait pourtant. L'éclat volontaire du regard le disait assez, comme aussi l'accent presque hautain avec lequel, une fois dans la

a08 L'ÉTAPE

chambre, et quand son frère eut refermé la porte sur eux trois, il s'adressa à son père :

— « Qu'est-ce que Jean vient de me dire ? Que tu as à me parler? Me voici. »

— « Oui, j'ai à te parler, » commença le professeur. « J'ai reçu aujourd'hui la visite de M. Berthier. Ce nom ne te fait pas deviner ce dont il s'agit?... »

— « Absolument pas, » répondit Antoine. Son visage s'était figé dans une arrogance attentive qui eût crié la faute pour tout autre, mais pas pour l'homme, si naïf malgré ses cheveux gris, à qui l'effronté garçon parlait ainsi. Etpuis, Joseph Monneron n'aurait pas été ledormeur éveillé qui, à cinquante ans passés, ignorait tout des dessous réels de la vie, il était père. Les énergies les plus intimes de sa sensibilité appelaient, imploraient une preuve de l'innocence de son enfant. Il voulut la trouver, cette preuve, dans cette dénégations! catégorique. Il regarda Jean, comme pour lui dire : « Tu vois bien... » Et, tout haut, se retournant vers Antoine et insistant encore :

— « Tu n'as vraiment rien à te reprocher dans ton service à ton bureau? »

— « Rien que je sache, » répliqua le jeune homme, avec la même désinvolture, et il eut l'impudence d'ajouter : « Je m'étonne beaucoup que M. Berthier, s'il avait quelque observation à me faire, ne me l'ait pas faite à moi-même, et

qu'il soit venu t'ennuyer de pareilles misères. Le moindre tact le lui défendait... »

— « Tu ne lui en voudras plus, " reprit Joseph Monneron, « quand tu sauras combien la chose est grave. » Il plaidait déjà les circonstances atténuantes... pour l'accusateur! Combien Jean, témoin lucide et muet, de cet aveuglement d'une part, de ce cynisme de l'autre, aurait voulu pouvoir crier à cet honnête homme : « Mais regarde donc ces yeux de bête chassée et qui guette l'attaque! Regarde ces traits dont la brutalité sensuelle est si évidente à cette minute! Écoute ce souffle qui manque au menteur, malgré son audace! Sa gorge est serrée, ses mains se crispent. Pardonne-lui, mais ose penser la vérité ! ... » Et lui-même se faisait le complice de cette illusion en se taisant. Il écoutait son père raconter maintenant au faussaire, qui les savait mieux que lui, les détails savants de sa propre escroquerie : la fabrication successive des trois chèques Montboron, et le procédé employé les deux premières fois pour réparer le vol : cette restitution au compte La Croix des sommes soutirées ainsi. Il lui apprenait le reste, qu'Antoine écoutait sans en perdre une syllabe. C'était une chance inouïe qu'il fût averti de la sorte. Le père disait l'arrivée inopinée de M. La Croix, la constatation d'un déficit de cinq mille francs à son crédit, l'enquête de M. Berthier, ses hypothèses,

— la découverte enfin du terrible et indéniable indice, cette différence entre le livre des comptes de chèques tenu au bureau et le livret de M. La Croix, que lui-même, Antoine, avait été chargé de mettre au courant. A mesure que le professeur parlait, la force de l'évidence s'imposait à lui, malgré tout. La fièvre du doute, suspendue un moment par l'attitude résolue du coupable, lui brûlait de nouveau le cœur. Le même accent douloureux, — plus douloureux encore, — qu'il avait eu pour raconter à Jean l'horrible révélation, frémissait dans sa voix, et ce fut sur un cri déchirant qu'il acheva cet acte d'accusation, dressé par un autre, dont il venait de se faire le rapporteur, sans vouloir y croire :

— « Tu sais l'affreux soupçon qui pèse sur toi. maintenant. Ah! prouve-moi que tu n'a pas fait cela, mon enfant, prouve-le-moi... "

— « Rien de plus facile, » répondit Antoine, qui s'était, durant ce discours, comme ramassé en lui-même. Pas un muscle de son visage n'avait tressailli. Pour la première fois, Jean, qui le regardait écouter son père, mesura le ravage déjà fait, dans cette âme gâtée, par la luxure et la vanité. La simple et touchante souffrance de cet excellent homme qui lui montrait une si aveugle tendresse n'éveillait pas un écho chez le faussaire. Il n'avait de pensée, — Jean lisait cela distinctement dans l'arrière-fondde ses prunelles

si froidement réfléchies à cette seconde, — que pour le danger où il se trouvait pris. Il venait d'imaginer un moyen de gagner du temps, avec cette rapidité de conception propre au tempérament criminel. (Ainsi s'explique, par cette surprenante instantanéité dans le projet, comment le débauché se change si vite en voleur, pour peu que l'occasion l'y pousse, elle voleur en assassin.) Il n'y a pour un homme acculé devant des faits si implacablement positifs que deux attitudes : le prendre de très haut et s'indigner, — hausser les épaules et jouer l'indifférence. Le professeur parlait encore qu'Antoine s'était déjà rangé à ce second parti, qui s'accordait au nouveau mensonge, surgi soudain dans son esprit : « Oui, « répéta-t-il, « rien de plus facile. . . Et quoi que tu en dises, je ne peux pas ne pas en vouloir à M. Berthier, quand je pense qu'avec deux mots j'aurais réduit cette accusation à néant. . . Il est parfaitement vrai que j'ai été chargé de mettre le livret de M. La Croix au courant. Mais nous ne racontons pas à M. Berthier notre petite cuisine, et, lorsqu'il est enfermé dans sa pièce à lui, au fond, il ne nous voit pas. Pour aller plus vite, quand un dr- nous fait une copie de ce genre, un des collègues la lui dicte, à charge de revanche. Quand j'ai reporté le compte de M. La Croix sur son livret, j'ai procédé ainsi. Mon voisin de bureau relevait les chiffres, il me les disait et je les écri.

vais. Voilà ce quej'aurais expliqué à M. Berthier, s'il m'avait parlé, à moi... Je le lui expliquerai demain... Sois tranquille, je serai poli. Mais tu ne m'empêcheras pas de lui dire qu'il a manqué de tact, je le répète. Gela ne m'étonne pas d'ailleurs de ce g^ros éléphant... Voilà la vérité, mon père, je t'en donne ma parole. Me crois-tu? »

— « Oui, je te crois, « dit le père, «je te crois... » Et, interpellantsonfils cadet, cette fois : tt Mon Jean, comment n'y avons-nous pas pensé? G'étaitsi simple ! Mais quel poids de moinsici ! ... » Et il mit la main sur sa poitrine. . . « Un Monneron faussaire, un Monneron voleur, je te l'ai dit tout de suite, » il s'adressait toujours à Jean, « ce n'était pas possible. . . Tu vois, mon ami, » il parlait à Antoine maintenant, et l'universitaire habitué à régenter des écoliers du haut de la chaire reparaissait dans cette mercuriale si étrangement appliquée : « Tu vois qu'il faut toujours être correct dans les plus petits devoirs... Car enfin, au lieu de t'interroger, comme tu l'aurais voulu, ou de venir ici, comme ill'a préféré, M. Berthier pouvait aller porter le livret falsifié à la justice. Te vois-tu arrêté, notre nom mis dans les journaux peut-être? Tu te serais justifié aussitôt, mais il y aurait eu un scandale, surtout par le temps qui court, et avec cette presse infâme qui cherche à frapper la République dans tous ses fonctionnaires, et qui n'a pas reculé devant l'honneur

d'un Barantin... Et puis, ta mère et ta sœur, quelles émotions affreuses elles auraient eues, elles si sensibles! Enfin, tu n'es pas coupable. Je sais que tu n'es pas coupable. Que cela me fait du bien de le savoir! Mais le camarade qui t'a dicté ce compte dans ces conditions-là, si ce n'est pas une distraction, — et l'erreur répétée ne peut pas être une distraction, — quelle infamie ! ... Ne me dis pas son nom, j'aime mieux ne pas l'apprendre. Ne le dis à personne. Tu dois lui laisser la possibilité de réparer sa faute, s'il s'en repent. Celui qui doit l'apprendre, ce nom, et tout de suite, c'est M. Berthier. 11 faut que dès demain matin, à la première heure, tu sois chez lui. Tu ne dois pas rester un jour de plus sous une pareille inculpation. . . Ah ! Je suis trop heureux, trop heureux! Mon fils, viens m'embrasser... »

— « Et tu l'as laissé te montrer cette affection!... w disait Jean à Antoine, un quart d'heure plus tard. Le père, épuisé des émotions de cette journée, s'était retiré. Les deux frères, demeurés seuls, étaient sortis delà bibliothèque, et le cadet avait, comme le matin, après le déjeuner, suivi l'ainé dans sa chambre. Ce n'était plus avec cet obscur et incertain pressentiment qui devinait derrière le luxe et les habitudes d'Antoine un redoutable inconnu. C'était avec la certitude

«14 L'ÉTAPt

révoltée d'un témoin lucide. Cette accolade donnée parle père abusé à l'enfant indigne achevait de mettre le jeune homme hors de lui. Il s'était tu, toujours paralysé par cette piété filiale à laquelle il ne se pardonnait pas de céder, — quand son père n'était pas là. Lui présent, il le sentait trop sentir. Cette fois encore, il n'avait pas pu lui porter un certain coup. Maintenant que son frère et lui se retrouvaient en tête à tête, il ne lui restait que l'horreur d'avoir assisté, sans protester, comme un complice, à cette abominable dérision du plus tendre cœur et du plus généreux. La crédulité du professeur était celle du juste qui, n'ayant jamais trompé, se trouve désarmé contre certains mensonges. On n'en sourit pas quand cette crédulité s'appuie sur un demi-siècle d'honneur, quand cette confiance est le terme dernier d'une carrière qui, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse commençante, n'a jamais soupçonné le mal, parce qu'elle ne l'a jamais ni fait ni pensé. Que Joseph Monneron eût du premier coup accepté l'explication de son fils, et avec ce frémissement passionné, c'était un signe, après tant d'autres, de cette absolue bonne foi qui lui avait fait admettre comme vraies toutes les idées de son époque et de sa classe, très chimériquement, mais d'une manière très désintéressée. Et que son fils aine, qui le savait si ingénu mais si noble, n'eût pas éprouvé un sursaut de

honte; qu'à cet appel : « Viens m'embrasser, » il n'eût pas répondu par un aveu de sa faute, c'était, dans l'ordre du sentiment, un crime pire que le faux et que le vol. Aussi toute l'indig^nation d'un croyant contre un sacriièg^e perçait-elle dans la voix de Jean, tandis qu'il continuait : « C'est une infamie ! tu m'entends, une infamie ! . . . N'essaie pas de nier avec moi. C'est toi qui as fabriqué les trois chèques, toi qui as rendu l'argent, les deux fois, pour que l'éveil ne fût pas donné; toi, oui, toi, tout seul, qui as falsifié le livret ! Je te le répète, ne nie pas... Veux-tu des preuves? Ce nom de Montboron, qui fig^ure sur ces chèques, c'est celui que tu prends dans le monde ig^noble où tu vis. Cette femme, dont tu m'as montré le portrait, elle s'appelle Angèle d'Azay. Ah! un représentant de la noble famille des Montboron ne peut pas vivre comme un pleutre ! Il lui faut de l'argent pour tenir ce personnage, de l'argent pour ses nippes, de l'argent pour sa gueuse, et tu n'as rien trouvé de mieux que de fabriquer des faux et de voler. Je t'aurais confondu d'un mot, si j'avais voulu. Je n'ai pas parlé, à cause du père, et parce que j'ai vu sa souffrance; mais je veux t'avoir dit que, moi Jean, ton frère, je ne suis pas ta dupe. Ah! malheureux! malheureux ! . . . «

— « Eh bien ! oui, c'est moi qui ai fabriqué les trois chèques, » répondit Antoine, en opposant à

la violente sortie de son cadet ce calnne outrageant qu'il avait toujours eu l'art de prendre, chaque fois que Jean s'était permis une critique de ses façons d'être, depuis ces dernières années. Il jugeait inutile de nier, en effet, du moment que l'autre connaissait son nom de guerre et celui de sa maîtresse. — Mais comment? — Il répéta : a Oui, c'est moi. Et après? J'ai déjà rendu l'argent des deux premiers. Demain je rendrai l'argent du troisième. Puisque tu as la jolie habitude d'espionner, tu pourras te renseigner auprès de tes mouchards. A qui aurai-je fait l'ombre d'un tort, je te le demande? J'ai eu l'occasion d'entreprendre trois petites opérations de Bourse, absolumentsùres. Pourcela, j'avais besoind'une avance. J'étais certain de pouvoir, à bref délai, la restituer. J'ai pu ne pas être correct dans ma manière de me procurer mes mises de fond. C'est une légèreté, voilà tout, et, si tu étais au courant de la psychologie des gens d'affaires, " — une ironie passa dans son accent pour se moquer du vocabulaire habituel à Jean, — « tu saurais que ces virements-là sont quotidiens, sous une forme ou sous une autre. Celui-là n aura nui qu'à moi, et j'en serai assez puni, puisqu'il me faudra avoir demain, avec cette brute de Berthier, une scène très désobligeante. Quant à ce nom de Montboron, je te trouve étonnant de me le reprocher, dans la même phrase où tu qualifies d'ignobles les

personnes parmi lesquelles il me plaît de vivre ! Tu devrais, ce me semble, me féliciter de ne pas compromettre en mauvaise société celui de Morineron. Je ne te trouve pas moins étonnant de blâmer mon attitude, tout à l'heure, vis-à-vis du père, quand j'ai simplement ag^i comme toi. Le pauvre homme se serait mis martel en tête, pour une irrég^ularité d'écritures dont j'aurai effacé demain matin jusqu'à la dernière trace. Si Berthier, encore un coup, m'avait parlé, à moi, au lieu de faire tant d'embarras, il n'y aurait même rien eu à effacer : je remettais l'argent aussitôt. Je l'ai là. Le compte La Croix se trouvait parfaitement en règle. Financièrement, il l'a toujours été. Mais oui. D'après les règles du Grand Comptoir, un dépositaire n'a pas le droit de disposer à vue de plus de quinze mille francs. Pour un prélèvement supérieur, il doit aviser le bu; eau deux jours à l'avance. Que M. La Croix eût lancé cet avis, je l'aurais su forcément, puisque ces affaires-là passent par mes mains. J'aurais rétabli le dépôt en état, tout de suite. Il n'y a vraiment pas lieu de nous sortir des phrases du genre de celles dont tu viens de me gratifier, et dont je ne t'en veux pas, d'ailleurs. Elles prouvent que tu es un vrai Monneron ; et puis, elles sont bonnes chez un socialiste, qui prétend ne pas croire à la propriété ! . . . »

— « Et les faux? » s'écria Jean, que l'outra-

([eaiite inconscience de son frère finissait d'exaspérer. Il Oui, les faux? Car enfin, tu aurais rendu les derniers cinq mille francs comme tu as rendu le reste, tu n'en aurais pas moins matériellement commis trois faux. Que dis-je? Cinq, en comptant ceux que représentent les deux chèques de retour signés du nom de Montboron, qui n'est pas le tien. Et, dans ton aberration, tu ne semblés pas te douter que d'avoir contrefait la signature d'un autre sur des effets de commerce, cela mène au bagne... Et puis, si tu l'avais perdu, cet argent? Si tes opérations n'avaient pas réussi? N'allons pas si loin. Demain, quand tu iras verser la somme chez M. Berthier, s'il te dénonçait à la justice, rien que pour avoir falsifié les livres de comptes que tu étais chargé de tenir? Car c'est un faux encore, un faux en écritures commerciales, et cela mène au bagne aussi, entends-tu, au bagne!... » — « M. Berthier ne me dénoncera pas, » interrompit vivement Antoine. « Il ne peut pas le faire. Il perdrait sa place. Il est responsable de son bureau... Quant aux opérations, elles étaient sûres, faudra-t-il que je te le répète vingt fois? sures, comme il est sûr que nous voilà. J'ai pris un moyen incorrect, je te l'ai dit aussi. Mais je n'avais pas le choix... J'aurais à faire ce que j'ai fait, je le referais. Je ne suis pas comme lui, moi, » et il désigna du doigt une photographie de Joseph Monneron sur le mur, « ni comme toi.

Je ne suis pas une belle âme, et je ne me paye pas de mots. J'en ai assez d'être dans la société comme ces malheureux à la porte des grands restaurants, qui hument les odeurs de la cuisine que les autres mang^ent. Je veux être de ces autres, moi; entrer dans la salle, moi ; m'asseoir à la table, moi; avoir ma part, moi, des bons plats qui mijotent dans les sous-sols. Depuis que j'ai des oreilles pour entendre, on ne me parle que de démocratie, d'égalité, du droit de tous à tout. Puis, quand il s'agit de la pratique, cette égalité se ramène au sale petit morceau de papier déposé dans l'urne. Papa me l'a encore servie ce matin, cette calembredaine. Tu en es témoin. Moi, je me fiche du petit papier! Je suis un jouisseur et un arriviste tout simplement, et j'arriverai, comme je pourrai, mais j'arriverai... Notre éducation n'a eu que ça de bon : nos cervelles ne sont pas farcies d'un tas de sornettes, notamment sur l'autre vie. Nous savons qu'il n'y en a qu'une, celle-ci. Il te plaît, à toi, de te la gâcher, cette unique vie, en fréquentant les raseurs de la Tolstoï. Moi, je la veux courte et bonne, suivant une formule qui me convient absolument. Tu comprends donc bien que ce n'est pas ces sept petites lettres à écrire au bas d'un chiffon de papier : L. A. G. R. 0. I. X., qui ont pu me faire hésiter beaucoup, quand il s'agissait de me tirer de la panade. Je t'ai vidé là le

fond de mon sac. Conclus-en ce que tu voudras, mais ne m'embête plus de morale. Je mène mon auto à ma façon. J'ai accroché. Tant pis pour moi. Je me décrocherai, sois tranquille, et, sur ce, bonne nuit. . . »

Il tendait la main à son frère. Celui-ci mit la sienne dans sa poche, en secouant la tête, et répondit brutalement :

— « Non. »

— « Non? » répliqua Antoine, « à ton aise, mais je te prie de me laisser me reposer, parce que je suis un peu fatigué... »

— «Tu sais que tout ce que tu viens de me dire est abominable, » reprit Jean, « et que, si tu penses vraiment de la sorte, tu n'es qu'un coquin, un abject coquin. "

— « Je t'ai prévenu que je n'aimais pas à être embêté de morale, » répondit l'autre que la colère gagnait, malgré son flegme. Ses yeux dardèrent un mauvais regard, et il ajouta : « Vois comme je suis plus généreux que toi. Je ne te reprocherai rien le jour où tu iras tendre ta langue au bon Dieu, dans quelque église, pour épouser une cathoHque qui ait un petit magot, Mlle Ferrand, par exemple. Tu seras peut-être trop heureux de me trouver entre le père et toi. Sois tranquille, je m'y mettrai. Je suis bon diable. J'arrangerai tes affaires. En attendant, encore bonsoir... »

Comment ce dangereux garçon, et qui semblait si absorbé par son plaisir, avait-il surpris le secret du cœur de son frère? Jean ne se le demanda même pas, tant il demeura confondu de cette brutale allusion à son délicat et tendre roman. Pareil à tous les amoureux, ilavaitsuivi son rêve, depuis qu'il s'intéressait à Brigitte, sans prendre garde qu'il était observé. Par qui? Par Crémieu- Dax d'abord. Le fondateur de ï Union Tolstoï avaLit rencontré Antoine un jour et lui avait tout naturellement demandé, avec l'esprit d'inquisition qui lui était habituel, quand il s'agissait de l'avenir de son œuvre : « Que devient ton frère? Tu n'as pas remarqué qu'il s'occupe beaucoup de questions religieuses? J'ai peur d'une influence cléricale. Tu n'as pas une idée là-dessus?. .. » Antoine avait lui-même interrogé leur sœur : « Crémieu- Dax m'a l'air de croire que Jean va se faire catholique. Est-ce possible?... » — « Je crois surtout qu'il est amoureux, " avait répondu Julie. «Je l'ai rencontré au Luxembourg avec son ancien professeur, M. Ferrand, et sa fille. Il lui faisait des yeux! Et, comme Brigitte est une petite bigote...» Là-dessus encore, Antoine avait fureté dans la chambre de Jean. Il avait osé parler de « mouchards » à son frère! En réalité, c'était lui qui avait toujours eu cet instinct de l'espionnage, une des caractéristiques les plus indestructibles de la nature paysanne, quand elle reste brutale et

sournoise. Il avait ainsi trouvé les initiales B. F. tracées des vinjjtaines de fois, distraitement, sur les pages du buvard dont se servait Jean. Il ne lui en avait pas fallu davantag^e pour conclure qu'en effet son frère aimait Mlle Ferrand. Dans les conversations de la table de famille, Joseph Monneron mentionnait souvent son ancien comarade d'École Normale, auquel il pensait sans cesse, avec un curieux mélangée de respect, d'aversion, de défiance, et, il faut tout dire, de vague jalousie à cause de son indépendance d'argent. Presque toujours la femme du professeur formulait tout haut et grossièrement ce qui restait à demi inconscient dans son mari, et elle ajoutait une aigre parole : « Ah ! ce Ferrand ! Il n'a pas besoin de donner des leçons, lui, il est riche, pardi ! ... « ou encore : uPéchère! Si tu avais eu de la fortune comme ce Ferrand, pauvre cher homme!...» — «Tiens, » s'était dit Antoine, « cette sainte nitouchede Jean est en train de /rtzVe cette petite et sa dot... » Salissante interprétation dont il venait de se servir contre les justes mépris de son frère, comme d'une arme trop sûre, car celui-ci ne répondit rien. Il esquissa un geste de pénible surprise, sa bouche s'ouvrit pour protester contre un injurieux soupçon. Puis, secouant la tête, comme quelqu'un qui s'interdit à lui-même une discussion dégradante, il sortit de la chambre, sans regarder l'insulteur.

Il avait à peine passé le seuil de la porte, que le visage d'Antoine, tout à l'heure tendu dans l'orgueil et le défi, s'altéra jusqu'à se décomposer. La terreur de l'homme qui se sent perdu était peinte sur ses traits hagards, dans ses prunelles fixes, dans l'affaissement de tout son corps, écroulé soudain sur une des chaises. La mince lueurdel'unique bougiesculptait par plans livides ce masque où se lisait maintenant la vérité qu'il avait cachée à son frère, comme à son père, quoique avec un autre mensonge. Il n'avait pas plus employé l'argent des trois chèques à des opérations de Bourse qu'il n'avait mis au courant le livret La Croix sous la dictée d'un camarade. Le chef de bureau, celui qu'il appelait, avec une désinvolture digne de sa gentilhommerie : « ce gros éléphant, » avait deviné juste. Antoine s'était fait ouvrir un compte au Crédit départemental, société peu scrupuleuse, sous un faux nom et avec une fausse adresse, puis il avait fabriqué le premier chèque, celui de douze cents francs, dans l'idée de jouer, soit aux courses, soit dans un tripot, où l'un des aigrefins rencontrés chez Angèle d'Azay l'avait introduit. Il avait joué, et aux courses, et dans le tripot. Il avait gngné, en bloc, une somme, énorme pour lui : neuf mille francs. Il avait reversé au compte La Croix les soixante louis de sa mise. Les sept mille huit cents francs du gain avaient vite filé, entre des cadeaux à sa

i24 L'ETAPE

maîtresse, dessoupersensa compagnie, et d'autres séances de jeux, moins heureuses. Encouragée par son premier succès, il avait récidivé et fabriqué le chèque de trois mille francs. Derechef la chance lui avait été favorable. Il avait {jag^né, dans la semaine, près de quinze mille francs. Il avait de nouveau restitué la mise, et, averti par la précédente expérience, il avait eu la sag^esse de ne plus jouer, une fois ce chiffre atteint. Mais voilà. Pour une fille du train de Mme d'Azay, douze billets de mille francs à brouter, c'était une poignée d'herbe pour un des chevaux de race sur lesquels le pseudo-Hls de famille avait parié. Et l'employé du Grand Comptoir, qui se donnait à sa maîtresse comme un jeune homme riche, venu d'un castel du Périgord au pays Latin, pour y faire gaîment son droit, — il louait, vu la circonstance, et toujours sous le nom de Montboron, une chambre dans un hôtel du Quartier, — avait dû recommencer à décalquer à la vitre sur un troisième chèque les sept petites lettres dont il avait parlé cavalièrement à son frère. Il s'était, cette fois, pour avoir de quoi miser davantage, procuré cinq mille francs. A travers ses entraînements, il restait bien le petit-fils du patient cultivateur de Quintenas, car, la somme étant plus grosse, il l'avait divisée. Il avait eu la prudence de jouer une partie de cet argent, et aux courses seulement, ayant constaté qu'au tripot il perdait sans cesse,

et soupçonnant la tricherie. La chance avait été incertaine. 11 avait gagné puis perdu, perdu puis gagné, jamais assez pour restituer intégralement la somme empruntée. Bref, au moment du retour imprévu de M. La Croix, il ne lui restait plus que sept cents francs environ sur les cinq mille. Il ne s'en était pas inquiété outre mesure. L'habitude au Grand Comptoir était d'arrêter les comptes courants tous les 31 décembre, sauf demande personnelle du client. Antoine Monneron avait donc calculé que M. La Croix, selon toute vraisemblance, ne s'inquiéterait pas du chiffre de son dépôt avant cette date. Le faussaire avait deux mois pour faire rendre à ces sept cents francs quelques mille autres. Sur quoi, il avait continué sa vie en partie double : petit employé de banque tout le jour, et jeune noble de province en fête à Paris le soir; — fils laborieux d'un modeste professeur, rue Claude-Bernard, et, riie de Longchamp, où habitait Angèle d'Azay, amant préféré d'une fille élégante. Il avait dû, pour dissimuler à cette créature l'emploi réel de ses journées, où il n'avait de libre qu'une heure, de temps à autre, déployer des ruses d'Apache. Il avait été aidé par la commodité que l'indépendance des après-midi représente pour les femmes de la haute galanterie, toujours plus ou moins liées avec quelque entremetteuse. Ces coulisses du grand luxe de sa maîtresse, Antoine ne les soupçonnait pas. Mais il y

a, dans le mystère et le dang^er, de si puissantes excitations pour la sensualité, que sa fantaisie pour cette maîtresse, faite d'abord de vanité, avait pris, depuis ses vols et ses faux, une âcreté de passion. C'était au point qu'il avait déjà médité, toute la semaine, d'essayer, sur un autre dépôt, la même opération qui lui avait réussi jusqu'alors sur le dépôt La Croix, et voici que la découverte de M. Berthierle frappait dans cette sécurité si précaire, où il s'exaltait d'espérance, comme un coup de foudre. Touts'écroulaitautour delui. Quoique, à l'instant même, il eut affecté d'en sourire, la phrase menaçante qu'avait prononcée son frère sur les conséquences judiciaires de ses actes l'avait gflacé jusque dans la moelle de ses os. Il s'en rendait bien compte : même s'il trouvait le moyen de rapporter les cinq mille francs qui manquaient au crédit de M. La Croix, il restait à la merci du bon vouloir de M. Berthier. S'il ne les rapportait pas, l'affaire était claire : c'était la cour d'assises et les travaux forcés.

— «Septcents francs, » finit-il par dire à haute voix, et il répéta : « sept cents francs... Il faut en trouver quatre mille trois cents autres, et d'ici à demain matin. Mais où? Mais où?... »

Une première voie de salut s'offrit aussitôt à sa pensée. On l'a remarqué déjà, et c'est même le trait de sa nature qui lui avait, sans frein religieux et sans appui de milieu, rendu Paris très redou-

table, Antoine avait une sensibilité profondément, violemment plébéienne, autant dire un animalisme vul(jaire, mais vifjoureux, de ses facultés. Son ima^jination était toute positive et toute concrète. Acculé dans une impasse, il se représenta d'abord physiquement, et dans leur décor familier, les personnes qui pouvaient l'aider, et, en première ligne, sa maîtresse. Dans l'éclair d'une demi-hallucination intérieure, il revit l'appartement de la rue de Longchamp et la chambre à coucher d'Angèle, tendue de mousseline plissée. Il se revit lui-même, tout à l'heure, se rhabillant pour rentrer chez son père, et elle, au dernier moment, sautant du lit aux draps de soie molle et le reconduisant jusqu'au seuil .- son délicieux corps se dessinait dans un peignoir de souple surah mauve, comme ruisselant de dentelles et de flots de rubans; ses pieds, veinés d'azur et nus, jouaient dans des mules de cuir blanc doublées de cygne ; ses cheveux blonds tout crêpelés flottaient sur ses épaules; ses yeux bleus, passés au khôl, se noyaient de la langueur de leur tendre folie d'amour. Il sentait encore sur sa bouche la brûlure de ces lèvres rouges et la fraîcheur mouillée de ces jolies dents. Il respirait l'arôme entêtant dont le grain si fin de cette chair de courtisane était comme pétri, et qu'il retrouvait épars sur ses mains, sa moustache, ses vêtements. A côté de cette chambre où les bruits des

2a« L'ÉTAPE

ébats les plus passionnés s'étouffaient entre le tapis havane et les épaix rideaux bleus et roses, s'ouvrait le cabinet de toilette. Il se peignit aussi dans l'imagination d'Antoine, avecles bibelots d'argent ciselé, sur la table à coiffer, et, parmi eux, la coupe de cristal et d'or où Angèle rangeait ses bijoux, quand elle se dévêtait bàtivement, comme ce soir, en rentrant du restaurant. Elle avait ôté de son cou, entre deux baisers, le fil de ses grosses perles dont elle lui avait dit, en les soupesant : « Si j'en avais seulement trois rangs comme cela ! » Ce fil de perles reposait là, à cette minute même... Antoine en aperçut l'orient, en pensée, aussi distinctement que s'il eût été dans la pièce. . . S'il y eût été?. . . Il ne dépendait que de lui d'y être. Machinalement il prit dans la poche de son gilet une petit clef suspendue à une des deux extrémités de sa chaîne de montre. Cette clef, Angéled'Azay la lui avait donnée, quelques semaines auparavant, pour qu'il put venir l'attendre chez elle, même quand la femme de chambre n'était pas là. Si pourtant, avec cette clef, il allait rue de Longchamp, à cette minute même? Angèle était certainement seule. L'amant riche qui l'entretenait, et à qui l'ami de cœur avait cédé la place, était un homme marié et qui arrivait chez elle, quand il y venait, le soir, vers les onze heures et demie, après le théâtre, pour en repartir vers une heure du matin. La pendule marquait exactement minuit

LE CHEMIN DU CRIME 2-»fl

quarante-neuf. Le temps dega{juerla rue de Longchamp, il serait une heure un quart. Antoine passerait en donnant un nom quelconqueau concierge qui dormirait, il entrerait dans l'appartement. Angèle dormiraitaussi. Il prendrait le fil de perles. Il serait sauvé! ... Et si elle se réveillait?... Une seconde, le jeune homme aux abois eut dans les prunelles cet éclair homicide qui a passé dans les yeux de tant d'aventuriers en train d'exécuter ce qu'il était, lui, en train seulement de concevoir : un vol de bijoux chez une femme galante. Mais il était trop jeune encore, trop vibrant aussi des voluptés goûtées avec elle pour que tout son être ne se rejetât pas en arrière, devant l'horrible hypothèse d'être surpris par elle et de... Non, non, il l'éveillerait lui-même. Il lui dirait son malheur. Pourquoi pas? Elle l'aimait, elle aussi. Que de preuves elle lui en avait données, depuis le jour où, six mois auparavant, ils s'étaient rencontrés à Longchamp, elle seule dans sa victoria, lui à pied, et lout d'un coup il avait remarqué qu'elle le regardait. Dans son instinct de joli garçon, il avait bien deviné qu'il l'intéressait d'une manière extraordinaire, et il avait eu l'audace de l'aborder. C'était là, sur place, qu'il s'était, par une vanité aussi puérile que naturelle, annexé la fantasmagorique vicomte de Montboron. Le reste avait suivi, à travers quels épisodes délicieux de sentimentalisme libertin, et qui démontraient que sa jeu-

nesse et sa passion avaient parlé à tout le moins aux sens de la fille! Qui sait? Si elle apprenait la vérité, ne serait-elle pas touchée de le voir pris dans une crise aussi tragique, et cela, par amour pour elle? Cinq mille francs, qu'était cette misère pour une personne à qui l'amant en titre donnait soixante mille francs par an, — cinq mille francs par mois, juste le chiffre dont Antoine avait besoin? On était au 1" novembre, Angèle avait dû recevoir cette somme, le matin même... L'amant de cœur se figura soudain cette scène de confession humiliante avec une netteté qui lui en fit trop sentir l'amertume, et son orgueil se révolta là contre.

— « Non, non — » se dit-il de nouveau. Sa réaction intérieure fut si violente qu'il se leva, et il commença de marcher dans sa chambre de long en large, à la façon d'une béte encagée, qui cherche une issue. « Non. Pas cela. Du moins, pas avant d'avoir essayé ailleurs. Mais où?... »

Mais où?... Il avait beau la tourner et la retourner, la cruelle question, aucune réponse n'en sortait qui lui montrât l'issue possible. Vingt projets défilèrent successivement devant son esprit : aller chez M . La Croix, tout lui confesser et obtenir qu'il ne portât pas plainte? — Et si celui-ci le faisait arrêter sur le coup?. . . Supplier M. Berthier de lui accorder un crédit de vingt-quatre heures? — Et

dans ving^t-quatre heures, serait-il plus avancé?... Aller au tripot, dès cette nuit, avec ses sept cents francs? — On le dévaliserait. . . Porter, dès la première heure, ses petits bijoux de jeune homme au Mont-de-piété et ceux de sa mère avec? — Le tout ensemble ne vaudrait jamais cinq mille francs!... A travers ces allées et venues de ses idées, il n'était occupé que de lui-même. Nul remords ne se mélangeait à cette sèche et dure anxiété. Il avait oublié le spectacle de douleur que lui avait donné son père, et il ne pensait pas davantag^e au chagrin qu'éprouverait cette mère. Cet égoïsme féroce était, comme l'irréalisme de Joseph Monneron, comme l'incertitude maladive de Jean, un résultat logique. Le déracinement et l'absence de maturation, vices d'origine de cette famille, l'avaient produit, ainsi que le reste. N'ayant pu s'attacher vraiment à aucun lieu, se façonner à aucune coutume, dans les provinces disparates que l'existence nomade du fonctionnaire avait traversées, le fils aux brutaux appétits ne s'était pas senti davantage partie intégrante d'un groupe compact, dans ses relations avec les siens. Son père lui était apparu trop vite comme un homme à côté. L'instinct positif qui était en lui, et qu'il tenait surtout du grand-père Granier, le rentier interlope de Nice, mi-courtier, mi-contrebandier, l'avait vite éclairé sur l'incapacité pratique de l'universitaire, surtout depuis l'arrivée à Paris. Le jeune homme avait découvert

cette ville tout seul, saus y être initié par les siens. On sait déjà en quoi avait consisté cette découverte. Elle s'était accompagnée d'un détachement de plus en plus marqué, vis-à-vis de son père et de sa mère, qui lui donnaient l'impression de deux infirmes sociaux, tant il les voyait désorientés dans ce milieu, parmi des relations incohérentes, tandis que lui-même s'adaptait au Paris du plaisir, avec une effrayante facilité, par ses côtés les plus bas, et avec cette fougue presque ingouvernable, naturelle au sang paysan. Le paysan n'est pas habitué à se modérer. Il est dressé à se priver. Les deux termes ne sont pas synonymes. Il peut être avare, il est rarement économe. Sa sensibilité n'est pas dirigée et distribuée. Elle est comprimée. De là ces violences de déchainement qui se manifestent chez les simples, à la moindre occasion, par des brutalités de grosses débauches, et, chez les quarts de bourgeois, comme était celui-ci, par l'intempérance déchainée du désir. Ce ne sont pas des tliéories abstraites, du genre de celles où le professeur rationaliste faisait tenir la morale, qui refrènent un certain élan d'appétits. Antoine l'avait prouvé déjà en commettant, sitôt tenté, des fautes qui semblent, à première vue, comporter un long apprentissage du mal. Il allait le prouver davantage encore en osant, pour s'évader de son crime, une de ces scélératesses de la vie privée que les lois n'atteignent pas, pour

lesquelles aucun gendarme ne vous met la main au collet, que le parquet ignore. Peutêtre tachent-elles la conscience d'une souillure plus inexpiable... Il y avait une heure environ qu'il prenait et rejetait tour à tour des hypothèses de moins en moins raisonnables, lorsqu'un très petit hasard, la rencontre de ses yeux, qui erraient partout, comme affolés, et d'un portrait posé sur la cheminée, arrêta du coup sa marche fiévreuse. Un projet apparaissait dans sa pensée, encore tout vague, tout obscur, dans cette pénombre où s'estompent les actes qui, traduits d'abord en formules concrètes, nous paraîtraient monstrueux. Et puis la conscience s'habitue à les regarder de plus près. Elle s'y apprivoise avec une rapidité dont les utopistes à la Joseph Monneron devraient pourtant se rendre compte avant de toucher à un seul des antiques outils de répression morale que l'expérience des siècles nous a légués. Entre un jeune homme vaniteux et léger, comme avait été Antoine à dix-huit ans, et le faussaire qu'il était devenu, qu'y avait-il eu? L'œillade d'une créature aperçue sur un champ de courses. Et maintenant, fou de terreur, que venait-il de concevoir?... Ce portrait sur sa cheminée, c'était celui de sa sœur Julie. Il le prit dans sa main et il commença de le regarder indéfiniment, comme si un dernier reste d'affection fraternelle luttait entre lui et la démarche T. 1. m

abominable dont il sentait déjà qu'il ne pouvait pas ne pas la faire :

— « Ah! » dit-il entre ses dents serrées, en remettant le portrait à sa place, « je serais trop bête de ne pas essayer... Rumcsnil est riche! Allons-y! Les cinq mille francs sont là... »

Deux minutes après s'être prononcé à lui-même cette phrase d'une signification atroce, car elle supposait le parti pris d'arracher l'argent de sa dette à quelqu'un qui avait un sentiment pour sa sœur, et en se servant de cette sœur pour cette extorsion, Antoine était devant la porte de la chambre de Julie. Il put constater qu'un rais de lumière filtrait par l'interstice du battant et du plancher. Il ouvrit doucement et sans frapper. La jeune fille jeta un léger cri de saisissement. Quoiqu'il fût près de deux heures du matin, elle n'était pas encore couchée; ou plutôt, les couvertures défaites de son lit l'attestaient, elle s'était relevée et avait rallumé sa lampe pour écrire une lettre d'une certaine importance, car des morceaux de papier déchirés fiévreusementjonchaient le foyer de la cheminée. Deux feuilles de quatre pages étaient devant elle, couvertes de sa haute écriture hâtive et irrégulière, au recto et au verso,

et sa plume était en train de courir sur la neuvième page. A la vue de son frère, elle rang^ca vivement ces feuillets dans son buvard, qu'elle referma, et elle lui dit de sa voix, toujours un peu basse :

— « Qu'y a-t-il? Je t'ai entendu rentrer vers minuit, puis des portes s'ouvrir, se refermer, se rouvrir, puis des voix... Jean et toi, vous m'avez empêchée de dormir, et maintenant, que me veux- tu?... »

Son joli visage, qui pouvait se faire si maussade, exprimait à cet instant une impatience plus douloureuse encore qu'irritée, comme celle d'un être qui souffre et qu'une contrariété vient harceler soudain dans sa peine. Ses traits délicats étaient durcis dans leur pâleur parie rouge intense de son peignoir de flanelle, lequel n'avait rien de commun avec les souples tuniques parfumées et fanfreluchées de la demoiselle de la rue de Longchamp. La lourde natte de ses cheveux noirs s'enroulait autour de son cou trop maigre, et elle mordait nerveusement, de la pointe de ses dents, petites et blanches, le bout de son porte-plume, sans même regarder son frère. Celui-ci s'était laissé tomber sur une chaise, dans une attitude accablée, savant prologue de la nouvelle comédie qu'il se préparait à jouer. Il se taisait, et ce silence était si extraordinaire, combiné avec le caractère non moins extraordinaire de cette

visite à cette heure, que la jeune fille dut enfin s'en étonner. Elle tourna vers Antoine, avec une curiosité grandissante, ses yeux noirs où passait une inquiétude, et elle répéta sa question de tout à l'heure, d'une voix émue à présent, tant l'expression de la physionomie du visiteur était significative :

— « Hé bien! qu'y a-t-il? Tu es tout étrange! On dirait qu'il est arrivé un malheur? »

— (I Oui, " répondit-il, « un horrible malheur. M. Berthier est venu cet après-midi chez mon père m'accuser d'avoir fait des faux à ma banque et de m'être ainsi procuré cinq mille francs. Il a ajouté que, si cet argent n'était pas rendu avant midi, il me dénoncerait à la justice. Voilà exactement ce qui est arrivé. . . »

— « Des faux?... Tu es accusé d'avoir fait des faux?... 1) s'écria Julie. « Mais ce n'est pas possible ! Tu es victime d'une calomnie, d'un malentendu ! Tu vas te justifier ! . . . »

— » Je ne me justifierai pas, w reprit Antoine, «parce que c'est vrai. Oui, c'est vrai, » insistat-il, sur un geste épouvanté de sa sœur, «j'ai fait des faux, et j'ai volé... Pas pour moi, pour une femme. J'ai une maîtresse que j'aime passionnément, l^lie a eu besoin de cet argent. Elle avait des dettes. Elle allait être saisie, jetée sur le pavé. J'ai perdu la tête. J'ai volé pour elle. Je n'essaie pas de nier. C'est ainsi. »

— « Et notre père le sait?... » s'écria Julie.

— « Il le sait. Mais, devant sa douleur, j'ai eu la force de lui mentir. J'ai inventé une explication qu'il a crue, pour quelques heures. Car, si |e ne rends pas ces cinq mille francs avant midi, je te le répète, avant midi, c'est la prison, c'est les assises, c'est le bag^ne... »

— « Et Jean le sait aussi? » demanda la jeune fille.

— « Il le sait aussi, » répondit Antoine, «mais lui, il a été infâme. Va, je ne te souhaite pas d'avoir jamais besoin de sa pitié. . . C'est pour cela, parce que je n'ai rien trouvé dans son cœur, que je suis venu me jeter dans le tien. Julie, ma chère Julie, que je suis malheureux! . .. » 11 avait pris sa tète dans ses mains, et il répétait : « Queje suis malheureux! La prison, les assises, le bagne!... Mais je n'irai pas. J'ai de quoi m'en préserver. Je n'irai pas — »

La funeste décision d'un désespéré, qui détient dans les chambres de son revolver un sur moyen de ne pas survivre audéshonneur, émanaitdetoute sa personne . Sa sœur, — elle le connaissait cependant, — n'en fut pas moins la dupe de cette mimique, qui n'était pas tout à fait menteuse. Elle s'élança vers le comédien, et, lui saisissant les mains, elle le suppliait :

— « Antoine, jure-moi que tu ne penses pas à te tuer? Jure-le!... Mais non, un homme ne se tue

pas à ton âge, pour une heure d'égarement! Voilà donc pourquoi papa était dans cet état à dîner... Tu aurais mieux fait de tout lui avouer. Il le les aurait trouvés, ces cinq mille francs... Il n'y a que lui qui puisse te les avoir. Que lui !.. . Ah! si je pouvais, moi! Si... » Elle s'interrompit de parler pendant un temps très court, mais qui parut interminable au jeune homme. Visiblement une idée lui traversait l'esprit. Quelle idée, sinon celle qu'il aurait tant voulu lui suggérer, sans être obligé de la formuler avec des mots? Non moins visiblement, quelle que fût cette idée, elle infligeait à Julie un sursaut d'horreur, car la jeune fille avait frissonné de ses minces épaules, secoué sa tête à plusieurs reprises, et, comme malgré elle, répondu à ses propres pensées un : « Non, c'est impossible!... » soupiré plutôt que prononcé, et qu'Antoine devina lui aussi plutôt qu'il ne l'entendit. Était-ce bien l'image de Rumesnil qui était venue s'oftrir soudain à elle? Était-ce à la possibilité de lui demander un secours d'argent pour son frère qu'elle disait ce non, avec ce frémissement de révolte? La circonstance était trop pressante, les instants trop strictement comptés, pour qu'Antoine laissât dans le doute un point duquel dépendait sa meilleure chance de salut. Soit dit non pas pour l'excuser d'une demande qui enveloppait, en toute hypothèse, une affreuse grossièreté, mais pour en expliquer la vraie portée

à ses yeux : il n'avait jamais su exactement les rapports de sa sœur avec son ancien camarade de Louis-le-Grand. Que les doux jeunes gens fussent en coquetterie, vingt indices le lui avaient révélé. Jusqu'où Julie avait-elle poussé cette coquetterie? Il l'ignorait. Il croyait qu'elle voulait se faire épouser, etill'approuvait de cette ambition. Une s'en était pas caché dans son entretien avec Jean après la scène du déjeuner, mais on se souvient qu'il avait ajouté : « Elle a de la défense, notre petite soeur! « Cette métaphore de maquignon signifiait, dans la bouche de l'habitué des champs de courses, que la jeune fille avait dû accorder à Rumesnil juste assez pour porter son désir à son comble, pas assez pour l'assouvir. Est-il besoin d'ajouter qu'il ne l'approuvait pas moins de cet honnête aguichage? Qu'elle pût être assez passionnée, assez sincère, assez faible simplement, — il eût dit dans son langage : assez gaffeuse, — pour être la maîtresse de celui dont elle voulait faire un mari, ce soupçon ne lui était pas encore venu sérieusement, quoique sa précoce expérience l'eût déjà fort déniaisé. La fréquentation intime d'une Mme d'Azay ouvre beaucoup de cases dans le cerveau d'un garçon de vingt-cinq ans, surtout lorsqu'il est un demi-Méridional. Antoine se rendait déjà compte que les relations d'un homme avec une femme, quand celle-ci est jolie, et celui-là entreprenant, ne sont jamais

bien définies, que la volonté féminine demeure toujours à la merci d'une surprise, comme la volonté masculine est toujours à la veille d'une brutalité. Il y a un domaine obscur et profond des sens où les résolutions les plus fermes s'amollissent et se fondent. La familiarité physique y aboutit si vite! C'était la simple et tragique histoire de Julie : elle avait été d'abord naïvement flattée que Rumesnil la remarquât. Ce premier petit sentiment de vanité l'avait conduite à être un peu coquette avec le jeune noble. La coquetterie l'avait amenée à un rien de légèreté. Où eût-elle trouvé un appui contre cet entraînement que l'adroit séducteur avait eu l'instinct de rendre presque insensible? Pour elle non plus, les doctrines abstraites, par lesquelles son déraisonnable père prétendait remplacer l'efficace et vivante force de la foi religieuse, n'avaient pu être un élément suffisant de résistance morale. Et puis, elle avait lu trop de livres et au hasard. Trop de vagues aspirations soulevaient son être vers une existence un peularge, un peu comblée, où elle put épanouir ses facultés. A quoi bon avoir goûté les poètes, appris l'histoire de l'art, connu la finesse de la pensée libre, si toute cette culture doit se résumer dans des préparations d'examens pour entrer à Sèvres, d'examens pourensortir, et, avec cet horizon : l'aride et pauvre carrière d'un professeur femme dans un lycée de filles? Juli'S

était avec cela très indépendante, allant et venant seule, de la maison à ses cours et de ses cours à la maison, d'après les grands principes : le progrès moderne, l'égalité entre les sexes, l'adaiiration des Anglo-Saxons! Son petit roman s'était précisé. Aux conversations rue Claude-Bernard avec le camarade de ses frères, et devant témoins, avaient succédé les conversations dans la rue, quelques mots seulement d'abord, au hasard de rencontres que Eumesnil, connaissant ses heures de sortie, avait rendues plus fréquentes. Ensuite était venu le tour des conversations plus longues, ensuite un échange de billets, presque insignifiants au début, et aussitôt plus tendres. Le machiavélique dessein qu'Antoine avait prêté gratuitement à la jeune fille ne s'était formé que peu à peu. Voyant Rumesnil si empressé auprès d'elle, sachant l'amitié qui l'unissait à Jean, persuadée de la sincérité de ses opinions généreuses, comment n'eùt-elle pas laissé naître et grandir en elle l'espérance d'un mariage, qu'elle n'aurait pas cherché, s'il ne s'était, pour ainsi dire, offert à elle? Encore ici le vice d'origine de la famille avait fait son œuvre d'empoisonnement social : la fille du fonctionnaire, romanesque et tentée par l'émotion, pauvre et tentée par la fortune, plébéienne et tentée enfantinement par le prestige d'un amoureux aristocratique, avait, elle aussi, tans cette aventure, été la victime d'une sensibi-

lité en désaccord avec son milieu. Son intrigue avec Rumesnil n'était qu'une forme de sa secrète révolte contre le sort. Les ordinaires épisodes s'étaient succédé, de la correspondance aux rendez-vous, des rendez-vous aux baisers, des promenades dans les coins déserts aux promenades en fiacre. Enfin, d'imprudence en imprudence, la malheureuse avait fini par se laisser entraîner, troublée, énervée, à moitié vaincue, dans le petit appartement meublé, banal et sinistre théâtre des chutes de cet ordre. Il y avait trois mois et demi que Rumesnil était son amant, sans qu'un seul des mots prononcés entre eux depuis lors pût autoriser Julie à même supposer qu'il pensât à l'épouser, et, découverte qui la bouleversait d'une épouvante continue, il y avait six semaines qu'elle se savait enceinte. C'était à cette plaie, ouverte dans ce cœur déjeune fille et si envenimée déjà, qu'Antoine se préparait à toucher, avec une brutalité inconsciente qui allait la faire crier de douleur et lui apprendre, à lui, ce qu'il ignorait.

— « Tu aurais voulu que je dise la vérité à mon père?» reprit-il... «Jamais! Tu as vu toi-même dansquelétatl'avaitmisun simple soupçon. Atout prix, il faut qu'il ignore toujours tout. lime chasserait. Il ne comprendrait pas. Tu sais comme il est intransigeant quand il s'agit des principes... Et puis, où les trouverait-il, ces cinq mille francs? Il n'en a jamais eu deux cents devant lui. Etsup-

posons qu'il trouve à les emprunter, à Barantin, par (v'xemple. Pour ce que ça lui coûte, l'argent, à ce panamiste ! ... Papa voudrait les rendre. Je le verrais donner des répétitions, de nouvelles répétitions, lui qui s'en écrase déjà, et pour moi! Non. Il ne doit rien savoir. J'aimerais mieux disparaître... » Il épiait du coin de l'œil l'effet de sa magnanimité filiale. Voyant sa sœur émue, il jugea l'instant favorable et il osa continuer : n Non, Julie, ce n'est pas le père qui peut me sauver, c'est toi... "

— « Moi?... » demanda-t-elle, avec une surprise où ne se mêlait aucun soupçon.

— H Oui, toi... » répéta-t-il. « Remarque bien qu'il ne s'agit que d'un emprunt. Cet emprunt, il dépenddetoideme le faciliter. J'obtiendrai vingtquatre heures de M. Berthier, si jeluiprometsque les cinq mille francs seront payés certainement... Il y a trop d'intérêt... Un mot de toi à Rumesnil (le coup était porté), en lui disant que c'est pour moi, bien entendu, que j'ai perdu cet argent à la Bourse, par exemple, etque, si je ne l'ai pas versé demain, on me renvoie de mon bureau, cela suffira. Il ne te refusera pas... Tu le sais bien... «

A mesure qu'il parlait, il pouvait voir les traits de la jeune fille se contracter et une expression passer dans ses yeux, qu'il ne lui connaissait pas. Les sentiments que le nom de son amant, prononcé ainsi par ce frère implacable, soulevait en

elle, étaient si forts, que son cœur en battit jusque dans sa gorge, et, pour un instant, elle perdit la voix. Si habituée f il t-elle à se dominer, depuis des mois qu'elle se cachait des siens à toute heure, elle ne put pas entièrement dissimuler ce signe d'un trouble trop extraordinaire pour n'être pas cruellement significatif. Elle eut pourtant le courage de répondre, avec une indifférence jouée, — mais l'accent altéré démentait les mots :

— « Et pourquoi à Rumesnil? Pourquoi moi? Pourquoi ne me refuserait-il pas? Explique-toi, je te prie, autrement que par énigmes... »

— « Pourquoi?... » dit Antoine, du ton impatient d'un homme qui a prétendu traiter d'une affaire délicate à demi-mot, et qui, rencontrant chez son interlocuteur un parti pris de ne pas comprendre, s'irrite et lui fait sentir la pointe. «Parce qu'il est en flirt avec toi et qu'il t'aime, tout simplement. N'essaie pas d'ergoter, je te prie. Votre petit manège crève les yeux. Tu trouves cela naturel, toi, s'il ne l'aimait pas, qu'il vienne faire des visites comme celle d'aujourd'hui, sous le prétexte de causer avec Jean, alors qu'il sait parfaitement que Jean n'y est pas, et qu'il reste une heure à bavarder, avec qui? Je te le demande. Et s'il ne t'aime pas, je te demande encore quelle raison il avait à t'attendre au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot, l'été dernier, quand tu allais encore à ton collège? Et toi, tu avais bien

soin de prendre toujoursparlà, comme parhasard, au lieu d'aller tout droit par la rue d'Ulm et la rue Gay-Lussac. Ne dis pas non. Je vous ai vus marcher ensemble, tout comme tu as vu Jean et MIleFerrand. Seulement,» etilricana, «avecvous, il manquait le père. . . Enfin, vous vous êtes si peu cachés, que même ce benêt de Jean s'est aperçu de quelque chose. Il m'en a parlé, pas plustardqu'aujourd'hui. Je lui ai répondu, ce que je pense, que tu es parfaitement dans ton droit de vouloir un jour mettre sur tes cartes : Comtesse Adhémar de Ruviesnil, et j'ai l'idée que la maman Monneron n'en serait pas fâchée non plus. Sans cela, elle n'aurait pas toujours à donner un ordre dans une autre partie de l'appartement, quand Adhémar est au salon. . . Peut-être serait-elle moins indulgente, pourtant, si elle savait que vous ne vous contentez pas de ces tête-à-tête familiaux. Car vous en avez d'autres, et par-dessus le marché, une correspondance... Entre parenthèse, quand tu voudras charger quelqu'un de mettre tes lettres à la poste, qui ne bavarde pas, donne-les-moi plutôt qu'au jeune Gaspard, et quand tu voudras en recevoir dont l'écriture soit déguisée, dis à ton correspondant de ne pas employer de papier à son chiffre. Ça traîne chez les concierges, les lettres, et il peut y avoirdes indiscretspour regarderies enveloppes... Que cela ne t'empêche pas d'envoyer tout de même celle que tu étais en train d'écrire, quand je suis

entré. . . Seulement, si elle est pour lui, » ajouta-t-il, comme Julie avait fait le geste instinctif de placer sa main sur le buvard, « tu vas y ajouter un postscriptum, où tu lui demandes de venir rue Claude- Bernard, ou bien à l'angle de la rue Amyot, ou ailleurs, à ton choix, et aujourd'hui même. Tu lui expliqueras mon affaire comme il est convenu, et, avant ce soir, nous aurons les cinq mille francs. »

— «Je ne lui expliquerai rien, » dit Julie, d'une voix décidée maintenant. « Et tu n'auras pas les cinq mille francs, du moins par moi. Je ne demanderai pas à M. de Rumesnil de nous prêter de l'argent, entends-tu? Je ne le demanderai pas. »

Elle avait croisé les bras pour répondre à son frère, et elle s'était assise de côté sur le bord de la table à écrire, penchant sa petite tête en arrière, dans une attitude de résolution. Si différente d'Antoine partant de côtés de sa nature troublée et passionnée, mais sans bassesse, elle lui ressemblait par ces insolences froides dont elle était coutumière, comme lui, dans les minutes difficiles. Le ton du jeune homme se fit plus impatient encore pour insister :

— « Et tu crois qu'un procès fait à ton frère, avec des comptes rendus dans lesjournaux, avancera beaucoup ton mariage?. . . »

— « Je ne crois rien, » répliqua la jeune fille, « sinon que je ne demanderai pas d'argent à M. de Rumesnil... »

— « Même si j'avais dans la main la preuve de votre intrigue?...» dit Antoine, et, avant que Julie eût pu l'en empêcher, il s'était saisi du buvard, en ajoutant : « Et que je le montre au père?... »

— « Montre-lui cette lettre, si tu veux, » répondit-elle. « Après le faux et le vol, le chantage ! C'est complet... »

Ses bras étaient toujours croisés sur sa maigre poitrine, sa tête toujours défiante. Un frémissement de dégoût avait seul relevé les coins de sa bouche. Devant cette immobilité méprisante, Antoine eut-il honte, ou bien pensa-t-il que la lettre commencée n'était pas pour Rumesnil? Toujours est-il que, reposant le buvard sur la table, il dit :

— «J'ai voulu te faire peur, voilà tout. Tu n'as pas plus de cœur que Jean... «

Puis, employant une nouvelle formede menace, mais sans se douter lui-même de son degré d'action sur la malheureuse enfant :

— (i D'ailleurs, puisque tu me refuses cette démarche, je me passerai de toi. J'irai chezRumesnil moi-même. C'est une humiliation que tu aurais pu m'épargner. Je la supporterai. Je n'en suis plus là !.. . »

— «Tu ne feras pas cela .. » s'écria lajeunefille. Cette fois, il vit qu'il avait réussi à la toucher vraiment et à la place sensible. Devant cette soudaine résolution de son frère, elle avait eu peur en effet.

Le sang-froid qu'elle avait l'énergie de garder depuis le début de ce cruel entretien commençait de l'abandonner. Elle venait de voir en imagination son amant recevant cette visite, et son regard quand ils se retrouveraient en face l'un de l'autre, elle et lui, elle qui n'avait pu encore trouver le courage de lui annoncer sa grossesse, tant l'arrière-fond de ces yeux clairs deRumesnil, qui savaient être si doux et si durs tour à tour, lui causaitparfois d'invincibles malaises. Elle répéta : <i Tu ne feras pas cela ! ... » Puis, marchant sur lui et s'enfiévrant de ses propres paroles : « Après ce que tu m'as dit tout à l'heure, après ce que tu penses, c'est le dernier homme à qui tu puisses t'adresser, le dernier, le dernier ! ... » répéta-t-elle. « Mais tu le comprends bien, voyons! Ce serait comme si je t'avais envoyé. Jamais il ne croirait que tu n'es pas d'accord, avec moi d'abord, avec Jean ensuite, amis comme ils sont. Moi, Jean, toi-même, tu nous déshonorerais tous ! Ma mère aussiet mon père aussi! Gomment lui persuaderastu que tu ne leur as pas parlé avant d'aller chez lui? Tous, tous, tous déshonorés!... Ce qu'il y a déjà est pourtant assez... " gémit-elle d'une voix profonde. Il y passait le frisson révolté de sa chair, cette chair où elle savaitqu'elle portait un enfant de celui par qui son frère voulait se faire donner de l'argent. Une seconde , l'aveu fut sur le bord de sa bouche, qui ne le proféra pas. Elle en fut em-

pêchée par l'éclair sans pitié qui brillait dans les prunelles du faussaire, et par l'accent qu'il eut pour répondre à cette imploration :

— « Tu oublies que Rumesnil a été avec moi au collège et que ce titre suffit pour autoriser une démarche comme il s'en fait tous les jours entre anciens camarades? J'irai chezlui, je te le répète, lui demander cet arguent demain. J'irai... Amoins que tu n'aies à me donner, pour m'en empêcher, une raison absolument grave... Y en a-t-il une? Réponds-moi par oui ou par non... »

— « Et quelle autre raison veux-tu qu'il y ait?... u dit Julie. Son cœur s'était soudain refermé. Elle avait frémi d'avoir été sur le point de livrer son plus poignant secret à ce garçon si brutal de nature, à qui la transe du danger donnait à ce moment une physionomie et une âme de bandit. Elle pressa ses petites mains crispées sur son visage, convulsivement, pour ramasser toute l'énergie dont elle étaitcapable. Elle regarda son frère de nouveau avec son mépris de tout à l'heure. Puis reprenant cette même attitude si douloureuse de ses bras croisés, et saccadant ses mots, elle lui dit : « Tu as obtenu ce que tu voulais. C'est moi qui parlerai à Rumesnil. Honte pour honte, j'aime mieux celle-là. Elle est moins ignoble. Je lui écrirai pour un rendez-vous, et je ferai la demande... Et maintenant, va-t'en!... »

— a Pas avant de t'avoir remerciée, » répondit

le jeune homme, qui s'avançait vers elle. «Ah! Juhe, tu me sauves!... »

— « Va-t'en! » reprit-elle avec plus de force, en se reculant loin de lui, et serrant ses bras plas étroitement contre son sein.

— « Et quand écriras-tu cette lettre? » dit-il après un silence. «Tu sais que le temps presse. Je tiens à la porter moi-même, pour être plus sûr, avant d'aller à mon bureau . . . »

— « Tu l'auras à huit heures, » fit-elle, et, avec un mouvement d'impérieuse colère qui le fit sortir de la chambre : « Ne me demande pas de l'écrire maintenant. Je ne peux pas... Mais vat'en donc! Va-t'en !... »

Ce retournement subit de volonté, les alternatives de révolte et de passion, de fierté blessée et de violence que la jeune fille avait traversées devant lui, sa physionomie empreinte d'une telle souffrance, la voix qui par moments lui manquait, tous ces signes de la trag^édie intérieure provoquée par le seul nom de Rumesnil avaient trop démontré à Antoine que les relations de Julie avec le jeune noble ne se bornaient pas à un enfantillage d'une clandestine, mais innocente coquetterie. Au train ordinaire de la vie, Antoine en eût été remué, en dépit de son féroce égoïsme, au moins dans son amour-propre de frère et peut-être dans ce qui lui restait de cœur. Il y a

dans les fautes d'une jeune fille, quand elle n'est pas simplement une vicieuse, une part de fatalité qui la rend trop pitoyable de les avoir commises. Elle a beau avoir, comme une Julie Monneron, suivi tous les cours de morale et de psychologie, d'histoire philosophique et de sciences naturelles qui charg^ent l'inutile programme des lycées destinés à son sexe, — elle n'est qu'une enfant, et une ignorante enfant. Elle l'est, même après la lecture des mauvais romans et des mauvaises comédies, des bas journaux et des prétentieuses revues qu'elle a pu dévorer pour se mettre au courant de l'actualité parisienne. Elle l'estméme dans l'affirmation des plus hardies théories, et quand elle se croit matérialiste, anarchiste et féministe! Ce qu'elle détruit dans son avenir en s'abandonnant à des légèretés dont la moindre surveillance intelligente la protégerait, elle l'ignore; et elle se perd à jamais par des égarements, dont le point de départ a été parfois, comme pour la pauvre Julie, une imprudence et une puérilité. Antoine éprouva bien, une fois revenu dans sa chambre, un serrement de cœur, à l'idée que l'attitude de sa sœur durant cette pénible scène ne s'expliquait guère si elle n'était pas la maîtresse de leur camarade. Mais plus cette liaison était intime, plus les chances de succès étaient grandes pour la démarche à laquelle il l'avait enfin déterminée, — pourvu ce-

pendant qu'elle ne revînt pas sur sa résolution...

— « Hé bien ! » conclut-il en s'endormant vers les quatre heures du matin, « si elle a changé d'idée, c'est moi qui la ferai, la démarche, mais sans l'avertir cette fois. Elle n'aurait qu'à prendre les devants et à prévenir Rumesnil qu'elle ne s'y intéresse pas. Elle en est capable. Bah! J'ai le bon bout maintenant... »

Quand il se réveilla du sommeil fiévreux qui répare pourtant dans les organismes de son âge l'usure d'émotions pareilles, son parti pris n'avait pas changé. Ou bien Julie tiendrait sa parole, ou bien il verrait lui-même Rumesnil. Dans l'un et dans l'autre cas, il se croyait sûr d'avoir l'argent. Cette certitude eut du moins cet avantage qu'il aborda son père pour lui dire bonjour, quand ils se retrouvèrent à l'heure du tout premier déjeuner, avec une tranquillité relative, où celui-ci vit une nouvellepreuved'uneinnocence de laquelle il n'aurait pas douté sans un remords. Son seul rappel de la terrible explication de la nuit fut cette phrase qu'il dit à l'imposteur, en l'attirant pour une minute hors de la salle à manger, dans son cabinet de travail :

— «Tu annonceras ma visite à M. Berthier pour les deux heures. Je tiens à le remercier et à lui demander son indulgence pour le malheureux que tu vas être obligé de dénoncer. Explique-lui que je suis retenu ce matin par deux répétitions.

Mais toi, sois là dès l'ouverture du bureau. Chaque minute qui se passe sans que tu te sois justifié, c'est comme une goutte de boue que je verrais tomber sur notre nom. Je n'en ai pas dormi de la nuit. Pas un mot à ta mère surtout! Elle en ferait une maladie... »

Les traces de cette cruelle insomnie ne se lisaient que trop sur le masque ravagé du brave homme quand il s'assit à table, pour y prendre, comme d'habitude, le demi-bol de café noiroùil trempait un croissant d'un sou, frugal repas qui le conduisait jusqu'à midi, avec deux heures de classe quelquefois et une leçon particulière dans l'intervalle ! Ce café n'était pas toujours du matin et il était rarement chaud. La cuisinière, avant d'aller au marché, dressait les couverts à la vavite et posait à même la toile cirée, tout éraillée et marquée de ronds par les plats, le filtre en fer émaillé et le pot de faïence qui contenaient le café et le lait destinés à la famille. Elle avait réchauffé le tout sur le fourneau à gaz, en y ajoutant ce qui restait de la veille, et si le professeur, qui travaillait depuis les six heures, s'oubliait cinq minutes de trop sur ses copies, il risquait de ne se verser qu'une lavasse tiède et noire qu'il absorbait avec son mépris systématique pour le monde extérieur, et il disait :

— « Si Médor n'est pas content, ça le regarde... »

Cette formule énigmatique signifiait qu'il reconnaissait en lui deux êtres : l'un, le vrai, le « moi » raisonnable et raisonnant, constitué par les idées pures, Thomme en soi de la Déclaration des Droits; l'autre, l'animal inférieur, fait pour obéir au premier comme le chien à son maître. C'était la bête qu'il qualifiait gaiement de ce prénom familier. Hélas! le pauvre i/ec/or était bien vieux, bien cassé, ce matin-là, et son maître intérieur ne valait pas beaucoup plus que lui, malgré qu'il ne se permît pas de s'abandonnerau soupçon. Il avait été trop ébranlé la veille. Son évidente mélancolie aurait dû frapper sa femme, car il demeurait silencieux contre sa coutume. Il grignotait son croissant, en regardant d'un œil distrait son journal favori, qu'il ne commentait pas de ses phrases habituelles, par exemple sur la nécessité d'arracher l'éducation de la jeunesse au clergé. — Elles eussent été en situation, entre Julie, Antoine et Gaspard! — Mme Monneron avait ce trait commun à toutes les personnes foncièrement despotiques : elle n'étudiait les autres que dans les moments où elle avait besoin d'eux, et pour s'en servir. Elle ne prenait pas plus garde à son mari, en ce moment, qu'à sa fille, qui était venue s'asseoir à la table du déjeuner, toute défaite aussi, et qu'à son fils Jean, dont les yeux, tour à tour fixés sur son père et sur son frère, traliissaient Tirritation profonde. Elle

portait une « matinée » de cachemire vieux-rose, avec un jabot de dentelles noires et de volants assortis à la jupe de même étoffe. Ce costume trop chargé, acheté à une vente de « soldes « , donnait un air falot à son visag^e bouffi qu'encadraient des rangées serrées de papillotes, préparation de la coiffure compliquée de l'après-midi, La pointe traditionnelle des Provençales protégeait son chignon teint. Sa toilette avait consisté dans un débarbouillage hâtif, complété par une application de poudre de riz, faite si vite qu'un nuage était tombé de la houppette sur l'étoffe du corsage, couvert de traînées blanches. Elle mangeait, les coudes posés sur la table en tenant son bol d'une main à la portée de sa bouche, sa cuillère de l'autre. Elle n'était préoccupée que d'un catalogue illustré qu'elle avait devant ses yeux et qui donnait le détail de l'exposition de saison d'un grand magasin. Elle lisait tout haut les chiffres :

— « Quinze francs quatre-vingt-quinze, un véritable renard noir!... C'est dans mes prix. Qu'en penses-tu, Julie?... Cette fois, je ne me laisserai pas attraper comme l'année dernière, tu te rappelles, ces voleurs, avec leur fausse zibeline?... «

— « Celle dont tous les poils s'en sont allés à la première pluie... » ricana Gaspard. Cette allusion à une des innombrables mésaventures, où la manie d'acheter au rabais des choses d'apparat

entraînait sans cesse la Méridionale, ne fut pas précisément de son goût. Elle darda sur son fils favori un regard presque colère, en lui disant, sans se comprendre de l'ironie d'un pareil reproche, dans sa bouche à elle :

— « Tu trouves ça drôle, toi, de voir s'en aller ainsi, pour rien, l'argent que ton pauvre père a tant de peine à gagner? Mange plutôt ton chocolat, tranquillement... »

Le potache en sortie était en effet le seul de la maisonnée à qui fût réservée cette gâterie. Il fit le geste d'obéir à sa mère, et humant avec un claquement des lèvres une partie de son bol, il répondit :

— tt C'est vrai que c'est du nanan. Mais je le mérite, avoue-le, petite mère. Je suis un type si chic... Il n'y a que moi d'un peu rigolo ici. Reluque-moi ces trombines... Tiens, ça t'offense, mademoiselle Julie Navet?... »

Julie s'était en effet levée de table, au moment où le collégien avait commencé ses gentillesses de jeune singe mal éduqué . Elle sortit de la chambre, sans même avoir l'air de l'avoir entendu, et aussitôt Antoine la suivit. . .

— « Hé bien? » lui dit-il, quand ils furent seuls dans le couloir, a tu as la lettre pour Rumesnil? »

— B Non, « fit-elle, « et j'ai réfléchi, je ne récrirai pas... »

Elle regardait son frère en prononçant cette phrase, avec le même air d'altier défi que cette nuit, préparée à rencontrer la même menace, et, cette fois, à y tenir tête. Elle demeura déconcertée d'entendre, au contraire, Antoine lui répondre :

— « Je m'y attendais. Tu as peut-être raison... J'ai réfléchi d'ailleurs, moi aussi, et j'ai trouvé un autre moyen. Je regrette de t' avoir parlé comme je t'ai parlé... Mais, tu sais, l'affolement. . . » Puis, regardant sa montre : » Nous recauserons de cela plus tard. Il faut que je sois à mon bureau à temps pour voir Berthier seul. . . »

— « Que s'est-il passé? » se demanda la jeune fille, quand le dangereux personnage eut disparu du vestibule. Elle l'entendit qui ouvrait la porte d'entrée. Il descendait l'escalier. Se rendait-il vraiment à son bureau? Elle avait eu, en l'écoutant, la sensation physique du mensonge. Un instinct qu'elle ne raisonna pas la fit soudain courir dans le salon et ouvrir une des fenêtres qui donnaient sur la rue Claude-Bernard. Elle aperçut Antoine, debout sur le trottoir, et qui, de sa canne, faisait signe à un fiacre de s'arrêter. Il s'y installa et donna au cocher une adresse que Julie n'entendit pas, mais elle vit la voiture tourner, remonter et s'engager dans la rue Gay-Lussac. Or, le bureau G du Grand Comptoir était établi près de la Halle aux Vins, dans la portion du

l,ES FRERES ET LA SŒUR

boulevard Saint-Germain qui touche à la rue de Poissy. C'était la direction opposée. Où allait donc Antoine? « Il va rue de Varenne, » se répondit-elle. A la pensée qu'avant un quart d'heure, il sonnerait peut-être à la porte de l'hôtel où habitaient les Rumesnil, — cette grande porte cochère en niche qu'elle connaissait si bien pour avoir tant rêvé, enfantinement, qu'un jour elle en franchirait le seuil dans son coupé de comtesse, — son sang se glaça dans ses veines. Elle dut s'asseoir, tant la secousse de cette nouvelle émotion avait été forte. Tout de suite, elle se dit : « Gomment empêcher cela? Que faire ! . . . » Courir elle-même rue de Varenne, et arriver avant son frère? Quand le respect de sa propre dignité ne le lui eût pas interdit, elle n'avait pas le temps matériel. Elle n'était même pas habillée!... Envoyer un mot à Rumesnil, lui enjoignant de ne pas rendre à son frère le service que celui-ci lui demanderait? Par qui l'expédier? . . . En proie à cette fièvre d'angoisse imaginative, elle avait un besoin physique d'agir, et vite. .. Mais comment? comment?. . . C'est alors qu'une autre série d'idées s'empara d'elle : « Je ne suis pas absolument certaine qu'Antoine est chez Rumesnil. Il peut tout de même avoir hésité et chercher par ailleurs... S'il y va, Rumesnil ne sera peut-être pas là? S'il y est, peut-être ne recevra-t-il pas Antoine?. . . S'il le reçoit, peut-être n'aura-t-il pas la somme, et le remettra-t-il à plus

tard?... si les cinq mille francs étaient payés d'ici là !... Oui, il faut qu'ils soient payés... Il le faut. Mais comment encore?. . . « Un plan s'ébauchait dans son esprit, celui de le trouver, de son côté, cet argent, et tout de suite. Une fois trouvé, de deux choses, l'une : ou bien Rumesnil l'aurait prêté déjà, et on le lui rendrait, ou bien il ne l'aurait pas encore prêté, soit faute de l'avoir à sa portée, soit parce que la démarche d'Antoine n'aurait pas eu lieu. La restitution faite au bureau, cette démarche n'aurait plus lieu... Mais à qui s'adresser? D'où les faire sortir, ces cinq billets bleus qui ne pouvaient pas, qui ne devaient pas venir de l'amant? Rien qu'à l'horreur que lui donnait la seule pensée de ce service d'argent rendu par Adhémar à quelqu'un des siens, Julie eût pu mesurer sa défiance maladive à l'égard du jeune homme. Pourtant elle s'était abandonnée à lui. De lui dépendait tout son avenir de femme. Quel châtiment!... Elle eut de nouveau à cette minute un de ces accès de détresse totale, comme elle en traversait sans cesse depuis quelle appartenait à cet amant qui était libre et qui, pas une fois, ne lui avait, dans les causeries intimes de leurs rendez-vous, fait même la plus lointaine allusion à un mariage. Elle se prit à pleurer, pleurer indéfiniment, silencieusement. Puis, la sonnerie d'une église voisine lui étant arrivée à travers la fenêtre demeurée ouverte,

elle écouta d'une attention toute machinale et regarda sa montre :

— « Neuf heures et demie, » se dit-elle, « le temps passe, et je ne trouve rien. Si j'allais parler à mon père, cependant? Antoine avait raison. Son ami Barantin lui prêterait certainement cinq mille francs. Il faudrait les rendre. Il aurait à travailler pour cela, — encore davantage!... Ah! qu'il travaille et que nous ne devions pas cet argent à Rumesnil! C'est lui notre père, après tout, et il est responsable de ce qui arrive. . . " Elle ne se fut pas plutôt formulé mentalement cette phrase que sa conscience en perçut, avec une acuité affreuse, l'injuste cruauté. Était-ce vraiment la faute du fonctionnaire gêné s'il avait transmis à ses enfants une certaine sorte d'âme, sans leur donner en même temps les conditions où cette âme eût pu se développer, saine et heureuse? Les avait-il eues lui-mêmes, ces conditions? Dans leur première jeunesse, que de fois, avaient-ils discuté ainsi, elle et Jean, alors qu'ils étaient en intimité, sur le caractère de leurs parents et toujours pour aboutir à ce reproche et à cette absolution : leur père avait mis toute sa famille dans des circonstances bien défavorables, et ce n'était pas sa faute. « Il a toujours fait ce qu'il a pu. // ne sait pas... » Cette parole de Jean revint à la mémoire de Julie et lui rendit présente l'image de ce frère, si di lièrent de l'autre. Elle s'en était

éloignée, à cause de cette différence même, parce qu'elle avait, dans les heures de tentation mauvaise, appréhendé ce qu'elle appelait son pédantisme... Mais, si quelqu'un pouvait l'aider dans cet instant, c'était lui. « Comment n'y ai-je pas song^é plus tôt? n se dit-elle. Elle venait de voir en esprit, à côté de son frère, ses deux amis, Rumesnil et Crémieu-Dax.Cetargent, qu'Antoine avait conçu l'horrible idée de devoir au premier, pourquoi Jean ne l'emprunterait-il pas au second' Il le pouvait sans déshonneur, et avec la certitude d'avoir du temps pour acquitter cette dette. Elle même l'y aiderait. Dès cet hiver, elle chercherait des leçons, elle trouverait des travaux de traduction. Et puis, si l'événementqu'elle continuait à espérer contre toute espérance s'accomplissait, si elle épousait le père de l'enfant qu'elle portait dans son sein, alors elle n'aurait plus à rougir de demander à son mari ce qu'elle avait tant de honte à devoir à son amant...

La pauvre enfant n'eut pas plutôt conçu ce projet qu'elle l'exécuta, impulsivement, avec la rapidité que donne la sensation des moments comptés, de l'heure qui s'en va, qui emporte avec elle des occasions peut-être irremplaçables. Ce ne fut qu'en se trouvant en face de ce frère, son unique secours, qu'elle se rendit compte de l'impossibilité où elle était de lui parler de Rumesnil. Souvent, depuis ces dernières semaines,

et la veille encore, elle avait lu dans les prunelles de Jean qu'il devinait son secret, avec une telle rébellion de son être intime qu'elle avait été sur le point, vingt fois, de lui crier cet : « Hé bien! oui! " où se soulage la conscience du coupable, épuisé de lutter contre un soupçon trop juste. Cet aveu, elle ne pouvait pas le faire ainsi, dans la même pbrase où elle allait dénoncer la hideuse vilenie de leur aîné. Et, si elle ne nommait pas Rumesnil, comment agir sur Jean qui avait dû refuser toute démarche à Antoine? C'était la traduction que Julie donnait à l'amère parole de celui-ci : " Je ne te souhaite point d'avoir jamais besoin de sa pitié. » Elle ne savait pas que le faussaire avait menti à l'autre et prétendu avoir par devers lui ces cinq mille francs dont le chiffre lui tintait, à elle, dans les oreilles, tandis qu'elle entrait dans la chambre de son frère cadet. Il était assis à sa table, le front sur sa main, un livre devant lui qu'il ne lisait pas. A la vue de sa sœur, il esquissa un geste d'étonnement. Elle, de son côté, demeurait interdite, incapable de parler, et ne pouvant pas supporter de se taire, la tête comme vidée par l'excès de l'émotion, avec ce « blanc » dans l'intelligence que connaissent bien tous ceux qui se sont trouvés, comme elle, engagés d'un coup, sans préparation, dans un entretien d'une tragique importance. Ils connaissent aussi cette soudaine poussée d'idées et de paroles,

cette réaction spasmodique de la faculté agissante et pensante contre cette paralysie d'une minute, qui fit soudain que Julie imagina, là, sur place, ce qu'elle pouvait dire à Jean sans lui nommer Rumesnil.

— «Je viens te parler d'Antoine, » commençât-elle, « te supplier d'avoir pitié de lui, pitié de notre père. Tu sais tout. Il me l'a dit, et aussi que tu avais été bien sévèrepour lui. .. Jene t'en blâme pas. Moi-même, quand il m'a avoué ses faux, il m'a fait horreur... " Toute l'amertume que lui avait laissée au cœur la terrible scène de la nuit s'épanchait dans ces mots qu'elle répéta avec passion : « Oui, horreur. Mais c'est ton frère et c'est mon frère. C'est le fils de notre père. 11 faut le sauver. Nous le devons... »

— « On ne sauve pas un être descendu à un certain degré de bassesse, » répondit Jean. Persuadé que le point de la restitution matérielle était réglé, il interprétait la phrase de sa sœur dans un sens uniquement moral. « Je comprends pourquoi il t'a parlé... » continua-t-il. « Il a senti qu'il étaittout de même allé trop loinavec moi. Il a pensé que je te dénoncerais son infamie. II me connaît bien! Il a pris les devants, et il t'a joué la comédie du repentir pour que tu essaies de me faire revenir. Jamais ! Je lui ai lu trop avant dans le cœur... Le malheureux! Sa seule excuse est qu'il ne réalise même pas ce qu'il a fait. Ces faux

ne sont pas des faux pour lui, ce sont des légèretés, des virements, des emprunts d'ar(jent un peu incorrects, et il se tient quitte vis-à-vis de sa conscience parce que sa malpropre opération de Bourse a réussi et qu'il a gagné de quoi restituer ce qu'il a volé... «

— « Il t'a dit cela?... » s'écria Julie. « Mais ce n'est pas vrai! Il a peut-être joué à la Bourse, je l'ignore, mais ce dont je suis certaine, entends-tu, absolument certaine, c'est que la restitution dont tu parles, il ne peut pas la faire... Les cinq mille francs qu'il a détournés, il ne les a pas... »

— « Il ne les a pas? » répéta Jean. « Ce n'est pas possible!... »

— «C'est tellement possible, » reprit la jeune fille, « que cette nuit, après t'avoir quitté, il est venu chez moi, me supplier de... » Elle s'arrêta. Elle ne pouvait pas, même pour décider Jean, lui nommer Rumesnil...

— « Te supplier, de quoi? » interrogea le jeune homme « Achève.. . »

— Il De l'aider à trouver cet argent. . . » réponditelle. «Ne me demande pas comment. Il était fou. Il ne faisait que me répéter: laprison, les assises, le bagne!... En ce moment, il est en train de battre Paris pour les chercher, ces cinq mille francs. J'apprendrais qu'il a tué pour se les procurer, je n'en serais pas étonnée. Il est acculé à une impasse. Il est capable de tout pour essayer

d'en sortir. Mais rappelle-toi les crimes dont nous lisons le récit tous les jours. C'est comme cela qu'ils ont commencé. Il en est au crime, je te le jure, Jean. Crois-moi, mon frère. Ah ! si tu ne me crois pas, tu t'en repentiras peut-être toute ta vie.. . »

— « Je te crois, » dit Jean, gagné par le trouble dont il voyait sa sœur possédée. « Mais, » ajouta-t-il avec désespoir, « pourquoi ne m'at-il pas parlé à cœur ouvert? J'aurais rélléchi. J'aurais cherché... ■

— «Tu auras été trop dur pour lui, » réponditelle, d'une voix profonde, dont il devait se rappeler l'accent plus tard, « il ne faut jamais être trop dur, vois-tu, quand on veut que le cœur s'ouvre. C'est ton aîné. Il a été humilié devant toi. Il a pensé qu'il se tirerait seul de ce mauvais pas et que tu n'en saurais rien... Mais il ne s'agit pns de ces discussions. Il s'agit que tu les trouves, toi, ces cinq mille francs, et ce matin même. Tu les porteras à son chef de bureau. M. Berthier ne déposera pas de plainte, et tout sera dit. Si le père était en danger, et s'il la lui fallait, cette somme, tu n'hésiterais pas à l'emprunter, n'est-ce pas? Le père est en danger, c'est moi, Julie, qui le le dis. Mais pense donc! Qu'Antoine commette une nouvelle infamie et qu'elle retombe sur lui, qu'elle le déshonore ! ... Et toi , c'est si facile ! Il y a une personne qui peut te prêter cet argent, et

tout de suite, c'est Crémieu-Dax C'est dur, je le

comprends, de tendre la main, même à quelqu'un dont on est l'ami. Marche sur ton orgueil, Jean; si ce n'est pas pour lui, pour notre père, pour notre nom, pour nous ! . . . Va chez Crémieu-Dax, pas demain, pas cet a[)rès-midi ; maintenant...» Elle répéta : « Pour notre père ! ... »

Elle n'ajouta pas « pour moi » , mais tout en elle le poussait, ce cri de détresse. Il n'y avait pas un de ses mots qui ne signifiât l'horrible chose qu'elle voyait distinctement et qu'elle ne voulait pas dire : Rumesnil donnant cet argent à Antoine, et la soupçonnant, soupçonnant tous les siens d'être les complices plus ou moins conscients du maîtrechanteur, etsejugeantquitteavecelle parce qu'il l'aurait payée ainsi . En évoquant l'image de Joseph Monneron, elle avait trouvé l'argument irrésistible, celui qui aurait raison de tout chez Jean, puisqu'il avait déjà eu raison de son amour pour Brigitte Ferrand. Julie n'avait pas fini de parler qu'il était déjà debout, cherchant son pardessus et son chapeau.

— «Je vais chez Crémieu-Dax, » dit-il, « c'est toi qui es dans le vrai. Pourvu seulement qu'Antoine n'ait rien fait encore! u

— «Il n'a pas eu le temps, » répondit Julie. oSois sûr qu'il aura eu l'idée d'aller chez M. Ber-

thier d'abord, demander un délai... Ah! mon Jean, » dit-elle avec emportement, «tu ne sauras

jamais combien je t'estime, combien je t'admire, combien je t'aime ! »

Elle prit son frère dans ses bras et le serra contre elle, à lui faire mal. Puis elle l'accompagna à travers le couloir. Ils devaient passer devant le cabinet de travail où le professeur donnait la répétion dont il avait parlé à Antoine. Sa voix leur arriva à travers la porte. Il expliquait à son élève un passage célèbre du Catilina de Salluste sur le luxe.

— a Maria constructa esse,n déclamait-il, et il y avait de l'enthousiasme dans sa voix : « Vous traduisez : construire des villas dans la mer! Où voyezvous ce mot de villas? Traduisez le texte, Salluste a écrit : construire la nier, traduisez : construire la mer. Voilà le grand latin, celui qui se tient debout par la seule vertu du substantif et du verbe, a dit cet autre. Quelle langue ! . . , »

— « Comme il aime les Lettres ! » songeait Jean, quelques instants plus tard, sur la banquette du fiacre qui l'emportait vers l'avenue Hoche et l'hôtel de Crémieu-Dax. « Même aujourd'hui et dans les fastidieuses occupations de ce métier, elles le consolent. S'il savait la vérité, elles ne le consoleraient plus. Si on lui prend jamais cela, qu'est-ce qu'il aura? Ah! cachons-lui tout, tant que nous pourrons. . . Julie a raison. Gomme je l'ai retrouvée tout à l'heure ! Mais à qui ce misérable voulait-il qu'elle demandât de l'argent? A. . . Non.

Il n'a pas pu. Ce serait trop infâme... » Le soupçon qu'il nourrissait depuis tant de jours sur les relations de sa sœur et de Rumesnil venait de lui faire deviner l'abominable plan d'Antoine. La seule conception d'une aussi vile scélératesse inflijjea un frisson insupportable à cette noble sensibilité, pareille à celle de son père par son recul devant les réalités trop cruelles, quand elle n'était pas forcée de les voir. Il en appela contre cette idée à toutes les énerg^ies dontil était capable. Elle sufSt cependant pour que sa pensée déviât sur un nouveau versant. Il se prit à se figurer celui auquel il allait demander ce gros service d'argent, tel qu'il l'avait vu la veille, quand la conversation était tombée sur Adhciiiar. Le mouvement d'affection que Crémieu-Dax avait eu pour lui sur le seuil de ï Union Tolstoï lui revint à la mémoire, et la pitié qu'il avait cru lire dans ses yeux. Évidemment Salomon savait ou soupçonnait, au sujet de leur sœur et de leur commun camarade, quelque chose que lui-même ignorait. La dure perspicacité de cet ami, avec lequel il entretenait ces rapports singuliers, tantôt étroits jusqu'au plus intime compagnonnage, tantôt presque hostiles et chargés de sous-entendus, lui donna soudain un frémissement de peur. Il ne pouvait cependant pas lui livrer l'honneur de son frère! Il était bien sur que Crémieu-Dax n'hésiterait pas une seconde à lui prêter les cinq mille

francs, bien sur qu'il ne lui poserait aucune question, mais bien sûr aussi qu'il irait jusqu'à la cause . Jean était arrivé au rond-point des Champs- Elysées quand cette certitude lui rendit trop pénible cette démarche. Il resta quelques minutes encore à réfléchir, puis, penché à la fenêtre, il cria au cocher :

— « Nous n'allons pas avenue Hoche, nous allons rue de Tournon. Je vous arrêterai devant la maison. . . »

Ainsi, dans cette heure d'affreuse détresse, l'image de M. Ferrand, du maître dont il avait tant fui tour à tour et tant aimé l'influence, se substituait, presque instinctivement, à celle du condisciple qu'il estimait le plus. Il allait, poussé parla force secrète qui nous dessine notre avenir moral en nous le présageant, vers celui dont les doctrines, il le sentait, seraient un jour complètement, absolument les siennes, et loin de l'autre, comme s'il y eut eu une déloyauté de sa part à devoirau fondateur del'U.T. tantde reconnaissance, ([uand il se préparait à se séparer de lui pourtoujours, dans le domaine des idées. Ce travail de pensée s'était accompli en lui d'une façon si indépendante de sa volonté qu'il demeura étonné de se retrouver sous le porche de la maison du père de Brigitte. Il se souvint alors qu'il avait promis, moins de vingt-quatre heures auparavant, de ne plus revenir dans cet appartement où vivait la

jeune fille, et vers lequel l'avait peut-être attiré aussi un invisible attrait émané d'elle. Il était bien sincère cependant en souhaitant de ne pas voir apparaître sa svelte silhouette au cours d'une visite, mêlée à de si tristes secrets de son existence de famille. Cette rencontre lui fut épargnée. Le philosophe était seul, assis à son bureau et en train d'écrire, sous le portrait d'Arnaud d'Andilly. Rien n'avait changé, depuis la veille, dans la vaste pièce, que Jean avait toujours connue la même. Jamais elle ne lui avait donné plus profondément cette impression de l'asile intellectuel, du havre moral enfin possédé. M. Ferrand avait eu sur son méditatif visage, en le voyant, le rayonnement d'une joie aussitôt changée en anxiété. Il venait de lire distinctement, sur la physionomie de son élève, le drame intime que celui-ci traversait, et il eut, pour aller au-devant des chagrins du jeune homme, ce déUcat geste d'amitié que le poète a si bien rendu dans la célèbre fable :

Il vous épargne la pudeur

De les lui découvrir vous-même...

— 0 Mon cher maitre, » avait balbutié Jean, « pardonnez-moi... J'avais pris envers vous un engagement.. . »

— « Celui de ne pas reparaître ici avant de m'apporter une autre réponse, » dit Ferrand. « Si vous y manquez, c'est que vous avez une raison

profonde, je le sais. Je sais aussi, je n'ai eu qu'à vous regarder pour cela, que vous souffrez. Vous venez à moi parce que vous avez une peine. Je n'ai pas à vous pardonner. J'ai à vous remercier. .. »

— « Ah! monsieur Ferrand! » fit le jeune homme, en joignant les mains. La tendre intelligence de cet accueil versait comme un baume sur son cœur malade. Il retrouvait cette impression de paternité spirituelle qu'il s'était tant reproché de chercher auprès de cet homme, l'adversaire de toutes les croyances de son père véritable. Qu'elle lui était douce à cette minute!

— « Appuyez-vous sur moi, je suis là, » reprit le maître. « Le malheur que vous prévoyiez et auquel vous faisiez allusion hier est donc arrivé?... »

— « Pas celui-là, » dit le jeune homme, « un autre. . . Monsieur Ferrand, ■ continua-t-il avec un effort qui lui faisait comme hacher ses mots, « je vous supplie de ne pas m'inlerroger. Je voudrais pouvoir vous supplier aussi de ne pas interpréter ce que je vais vous dire, de ne pas chercher, même en esprit, les motifs de la démarche extraordinaire que je fais auprès de vous... Je suis venu, » et sa voix s'étouffait de honte, a vous emprunter de l'argent. . . "

— « Que vous êtes ému, mon pauvre enfant, » dit le père de Brigitte, « et pour si peu de

LES FRftnF.S ET LA SCF.ITR 273

chose!... Ne me parlez pas. Les mots vous font mal. .. Écrivez sur ce papier ce que vous désirez. » Il avait tendu une feuille et un crayon à Jean qui, d'une main tremblante d'émotion, traça les quatre chilfres que son frère avait jetés d'une plume si ferme sur le chèque Montboron. L'autre prit le papier et dit simplement : « C'est bien. » Il sortit de la bibliothèque pour y revenir un instant après, tenant à la main une enveloppe. «Voilà ce qu'il vous faut, » ajouta-t-il aussi simplement. « Vous calculerez vous-même les intérêts à 5 pour 100, et vous les donnerez aux pauvres. Vous me rendrez cela quand vous pourrez. Je vous demande seulement de vous redire tous les jours, jusqu'à ce que vous ayez acquitté cette dette, la phrase que je mets là,» et il écrivit lui-même quelques mots sur l'enveloppe. « Ne me remerciez pas. Et allez vite porter cet argent où vous devez le porter... »

Le jeune homme prit l'enveloppe que lui tendait cet admirable manieur d'âmes, dont la phrase d'adieu attestait qu'il déchiffrait la conscience de son élève aussi clairement qu'un livre ouvert devant lui. Un je ne sais quoi d'inexprimable passa entre eux, comme la veille. Puis, le maître fit si(5^ne qu'ils devaient se séparer, d'un geste qui demandait à Jean de ne pas essayer de traduire avec des paroles ce qu'ils sentaient l'un et l'autre. Celui-ci obéit à son bienfaiteur en s'en allant,

sans rien lui dire qu'un merci dont toute son attitude faisait l'éloquence. Quand il fut sur l'escalier, il re^jarda l'inscription que M. Ferrand avaittracée sur l'enveloppe. C'était la phrase de saint Augustin, par laquelle Bossuet a terminé son sermon sur la néccsi^ité des souffrances : Perdidislis utililalem calamilaiis et jniserrimi facti estis .

— « Vous perdez L'utilité de votre misère... » Ces mots que Jean se répétait en {gagnant, à pied maintenant, le boulevard Saint-Germain, allaient frapper dans son être cette touche secrète que ses discussions avec le philosophe catholique avaient toujours ébranlée, mais jamais plus profondément. Il marchait vile, ayant jugé inutile de reprendre une voiture. A présent il n'avait plus peur que le temps lui manquât pour se procurer de quoi payer la dette du faussaire. — Ce tout petit trait d'une sévère économie, devenue presque machinale, tenait encore à cette passion de pitié filiale toujours vivante et présente en lui, même quand sa pensée en faisait, comme à cette minute, un ennemi des idées de son père. Il répugnait d'instinct à se donner une seule de ces commodités qu'il avait vu le professeur se refuser constamment. — a L'utilité de votre misère?... » reprenait-il, et, le cœur fondu par la bonté si vraie, si délicate, avec laquelle M. Ferrand venait de le traiter, il laissait s'insinuer en lui l'enseignement

contenu dans cette phrase. Une fois de plus, il c])rouvait quelle puissance d'interprétation totale de la vie humaine possède le Christianisme. Hors de lui, qu'avait-il trouvé, hier, et ce matin encore, dans les heures de cha^rrin qu'il avait traversées? Rien que le désespoir et le brisement sous le poids aveugle de la nécessité. A quoi l'invitait l'appel que le père de Brigitte avait voulu joindre à son bienfait? A croire que ses souffrances, toutes ses souffrances, les petites et les grandes, avaient un sens, et celles qui lui venaient de son père et de leurs étranges rapports, — et celles que lui causait depuis tant de jours l'énigme du caractère de sa soeur. — etcellesque lui infligeait en ce moment le crime commis par son frère, — et tout le reste, depuis la crise de son amitié avec Grémieu-Dax jusqu'à l'écœurement qu'il subissait à la seule idée de V Union Tolstoï, après les scènes pénibles de la veille, terminées par les grossiers outrages de Riouffol. Derrière cette suite d'émotions ou déchirantes ou froissantes, ne sentait-il pas l'imperceptible et continu travail d'un Esprit qui poursuivait son esprit? A chacun des coups qu'il avait reçus avait correspondu l'évidence de plus en plus claire des lois méconnues par les siens et par lui-même. Quelles lois? Celles-là mêmes que le traditionaliste Ferrand lui avait montrées, comme constitutives de la famille et de la société. — Elle était

là, « l'utilité de sa misère, » dans cette éducation de sa pensée, dans son adhésion contrainte aux vérités comme inscrites dans ces cruelles expériences, et il sentait cela encore : que, s'il devait un jour avoir la foi complète, celle dont la lumière éclairait les yeux de M. Ferrand et de Brigitte, il ne pourrait que bénir cet inconcevable Esprit dont la Providence régit nos destinées, de l'avoir conduit à travers le chemin où son cœur s'ensanglantait. Que c'était chèrement payer pourtant la certitude et la force intérieure, et même un autre bonheur, si celle qu'il aimait l'attendait au terme de cette voie douloureuse!

Un nouvel incident, que l'entretien avec Julie lui aurait fait appréhender, s'il ne s'était pas, comme on a vu, révolté contre une certaine hypothèse, le réveilla de cette exaltation mystique, en le remettant en face d'un autre mystère et plus chargé de conséquences que tous ceux auxquels il s'était tant meurtri. Il était arrivé à l'extrémité du boulevard Saint-Germain, devant le bureau G du Grand Comptoir. Il connaissait, pour y avoir pris son frère plusieurs fois, la disposition des lieux qui permettait d'accéder au cabinet du chef par une porte latérale, laquelle ouvrait sur la rue de Poissy. On évitait ainsi de traverser la grande salle où les employés travaillaient et communiquaient avec le public. Jean s'était glissé par là,

LES FRÈRES ET LA sœUR 277

avec l'espérance de ne pas être vu par son frère et de ne pas le voir. Lorsqu'il eut frappé à la porte de M. Berthier et que celui-ci lui eut dit : « Entrez, » ce lui fut donc une très pénible surprise de trouver là Antoine, qui se tenait assis sur une chaise, à côté de celui qu'il définissait cette nuit « ce gros éléphant sans tact » . Le chef de bureau était un homme de cinquante ans, que son existence sédentaire avait rendu en effet très corpulent. Son visafje sanguin, où se lisait une forte bonté de tempérament, si l'on peut dire, exprimait une émotion extraordinaire. Les paupières rouges d'Antoine attestaient qu'il avait beaucoup pleuré. Une scène s'achevait entre les deux hommes, à laquelle la présence de Jean allait servir de conclusion. M. Berthier avait vu trop souvent le frère cadet rendre visite au frère aine pour ne pas les croire très intimes. D'ailleurs, dans la comédie de confession que le faussaire lui avait jouée, le nom de Jean avait été prononcé. Le chef de bureau, que sa générosité naturelle et aussi son ancienne sympathie pour son infidèle subordonné abusaient complètement, dit au nouveau venu :

— (1 Vous arrivez juste à temps, cher monsieur, pour être le témoin du repentir d'Antoine et de ses promesses. Il m'a tout avoué. Il n'y a pas d'affaires absolument certaines à la Bourse, je le lui ai démontré. Ce M. de Montbo-

ron avec lequel il s'était lié (l'amant d'Ang^èle d'Azay avait imaginé cet étonnant mensonge!) et qui lui parlait d'opérations sûres, ne peut être qu'un abominable aventurier. Antoine comprend maintenant où cet homme l'a entraîné. Il m'a donné sa parole de ne plus le voir, et moi, je me suis engagé à ne pas démentir ce qu'il a raconté à M. Monneron. En mettant de côté, comme il l'a fait, sur ses bénéfices, la somme soustraite ici, il a prouvé qu'il n'était pas absolument perdu. M. La Croix, indemnisé, ne se plaindra pas. J'en fais mon affaire. . Je vais plus loin. Je consens, non pas à lui pardonner, c'est trop grave, mais à le garder au bureau, trois mois, pour que M. Monneron n'ait pas de soupçons. A cette date, il démissionnera, sous un prétexte quelconque. Mais je le suivrai de loin, dans sa nouvelle position, et, à la première faute, je remets à qui de droit cet aveu qu'il vient de me signer. S'il se conduit bien, dans cinq ans, je le lui rendrai... Maintenant, monsieur, allez à votre travail... J'ai eu trop d'affection pour lui, » ajouta l'excellent homme, quand l'imposteur fut sorti de la pièce, sans avoir, tout de même, osé regarder son frère, « je respecte trop M. Monneron père, pour n'avoir pas tenu à donner à ce malheureux une occasion de se racheter. Antoine n'est pas mauvais, je vous assure, et, si vous l'aviez vu sangloter, vous auriez foi

dans son relèvement, comme moi. Il m'avait demandé de vous écrire et de vous voir pour obtenir que vous ne démentiez pas auprès de monsieur votre père une explication à laquelle j'accepte de me prêter. Il réparera, il me l'a juré, je le crois. J'ai vu tant de nos jeunes gens qui se laissent tenter par le maniement des fonds qui leur passent entre les mains! Une influence suffit à les entraîner. J'en ai sauvé deux, qui n'ont jamais recommencé. Il sera le troisième. J'en ai la certitude... Allons, cher monsieur, du courage ! . . . »

Et, tandis que le chef de bureau lui serrait la main de toute sa force pour le réconforter sur l'avenir du prétendu ami de M. de Montboron, — quelle audace ! — Jean, qui retrouvait de nouveau son père entre lui et ce frère indigne, se sentait incapable de répondre. Un frisson courait en lui qui le secouait jusqu'à la racine de son être à se demander tout bas :

— a Antoine a rendu les cinq mille francs. Où les a-t-il pris?... »

Ce terrible problème et d'où dépendait l'honneur de leur nom ne se fut pas plutôt posé à Jean que les phrases énig^matiques de sa sœur lui revinrent à la pensée. Antoine était entré chez elle, cette nuit, dans une heure de détresse et de sincérité. Il ne lui avait pas seulement avoué sa faute. Il lui avait parlé des moyens de la réparer. Il lui avait demandé qu'elle s'associât à sa recherche de l'argent nécessaire. De quelle nature avait donc été cette offre pour que Julie en demeurât ainsi bouleversée? Et derechef l'idée qu'il avait repoussée d'abord comme trop infâme s'emparait du jeune homme. Ces cinq mille francs, Antoine les avait empruntés à Rumesnil, en spéculant, pour les obtenir, sur les relations que celui-ci avait avec leur sœur. La révolte de la jeune fille provenait de ce qu'il avait voulu lui faire faire, à elle, la honteuse démarche.

— «Est-ce possible?... » se disait-il en s'en

allant du bureau où venait de se nouer un nouvel épisode du drame obscur dans lequel il se trouvait eng^agé. Déjà le doute, comme on voit, avait remplacé la révolte, et il continuait : « Il a cependant bien fallu qu'il les trouvât quelque part, ces cinq mille francs. Il ne les avait pas. S'il les avait eus, il n'aurait pas parlé à Julie, comme il lui a parlé. Était-elle assez troublée ! De quels mots elle s'est servie : // en est au crime, Je te Jure! .. . Si quelqu'un peut me mettre sur la voie de la vérité, c'est elle... »

Cette pensée enveloppait des hypothèses trop cruelles, elle se raccordait trop étroitement aussi à ses préoccupations de ces dernières semaines pour que l'infortuné pût la concevoir et ne pas rentrer au plus vite auprès de sa sœur. Il n'avait pas quitté M. Berthier depuis un quart d'heure, qu'il se retrouvait sur le palier du quatrième étage de la rue Claude-Bernard où vivaient les Monneron. Il n'eut pas le temps de sonner. Julie avait épié sa venue. Elle l'attendait, l'ayant vu, par la fenêtre, qui débouchait de la rue Vau- ([uelin. Il était remonté tout droit du boulevard Saint-Germain par les raidillons qui sillonnent les deux versants de la montagne Sainte-Geneviève : la rue d'Arras, la rue du Cardinal-Lemoine, la rue Thouin, la rue de la Vieille-Estrapade, la rue Amyot, les endroits mêmes qui avaient servi de cadre aux enfantins débuts du

dangereux roman de sa sœur avec Rumesnil. Il avait marché si vite que le souffle lui manqua pour répondre à la question de la jeune fille. Elle l'avait attiré aussitôt dans sa chambre, et là, inquiète, les yeux brûlants, le sein palpitant, les mains fiévreuses :

— « Hé bien ! » lui avait-elle demandé, « tu as trouvé Crémieu-Dax?... » Et, comme il secouait la tête en signe de dénégation : » Mon Dieu ! » çémit-elle, « tu es arrivé trop tard ! . . . »

— « Non, » put-il enfin dire à voix basse. « J'ai eu l'argent de quelqu'un d'autre ; mais, quand je me suis présenté chez M. Berthier, les cinq mille francs avaient déjà été payés. »

— (1 Par Antoine?" interrogea-t-elle, haletante.

— (i Par Antoine, >» répondit-il.

— Il Par Antoine ! . . . f répéta-t-elle sans avoir la force d'ajouter un mot. Elle s'était laissée tomber sur une chaise, les mains croisées sur ses genoux, les yeux fixes. Une hallucination plus forte que sa raison lui montrait la scène hideuse : le faussaire entrant chez le séducteur, et exerçant sur lui, sous des formes ou brutales ou courtoises, — (ju'importait ! — ce détestable chantage. Elle avait cependant un motif de croire que cette démarche n'avait pas pu être faite Tout à l'heure, Jean à peine parti, pour aller, croyait-elle, chez Grémieu- Dax, elle s'était dit qu'elle pouvait encore essayer d'afjir, elle aussi, de son côté, et empêcher, si

UN CŒUR DE JK.llNE FILLE 2S3

le hasard permettait qu'il en fût encore temps, (ju'Aiitoine ne se servît de son nom. Elle avait écrit un billet de quelques li^jnes à Rumesnil, où elle le suppliait, s'il recevait la visite de son frère aine, de ne pas faire ce que celui-ci lui demanderait. Elle était descendue chez le concier^je, qu'elle avait chargé de porter immédiatement le billet, avec l'ordre de ne pas le laisser, si le destinataire n'était pas chez lui, et, s'il y était, d'avoir une réponse. Elle n'avait pas donné ces instructions sans un frisson de honte, sous le regard insolent des époux Maradan, lesquels nourrissaient une estime aussi maigre que leurs étrennes pour ceux de leurs locataires qui n'étaient pas très généreux au jour de l'an, les <* pannes de la boîte » , disaient-ils. On pense si les Monneron étaient du nombre. Une pièce de dix francs, tendue par la jeune fille en même temps que son billet, pour que l'homme prît une voiture et revînt au plus vite, avait changé cette insolence en une obséquiosité immédiate, avec cette imperceptible nuance de gouaillerie silencieuse, par laquelle les inférieurs nous font payer leurs complicités. Julie s'était rappelé la phrase ironique d'Antoine sur le danger des lettres déposées dans les loges, et elle s'était sentie rougir à la pensée des commentaires que les fréquentes visites de son amant avaient dû provoquer dans cette loge, entre le cordon et le fourneau, où se mijotait un éternel

miroton. Ah! qu'on les commentât ces visites, et aussi son insistance à ce que Maradan partît tout de suite ! Mais que son messag^e fût remis à temps, si vraiment Antoine avait osé cette infâme démarche ! Maradan était revenu de la rue de Varenne, en rapportant le billet. M. le comte était en déplacement de chasse. Adhémar avait bien dit à Julie, la veille, qu'il irait peut-être passer deux ou trois jours chez un cousin, aux environs de Paris. En temps ordinaire, elle eût été peinée que son amant ne lui eût pas écrit pour lui confirmer cette absence et s'en excuser. Dans les circonstances actuelles, ce départ était une chance inespérée, pourvu qu'Antoine ne fût pas arrivé avant que Rumesnil n'eût quitté sa maison. La jeune fille avait envoyé Maradan lui acheter un indicateur des chemins de fer. Elle savait le nom du château du cousin et qu'il était dans le voisinage de Malesherbes. Adhémar avait pu prendre, pour cette station, l'un ou l'autre des deux express du matin qui partent de la g^are de Lyon, le premier à neuf heures, le second à dix. Selon qu'il se serait décidé pour celui-ci ou pour celui-là, il serait sorti de son hôtel à huit heures et demie ou à neuf heures et demie. Antoine n'était allé rue de Varenne, s'il y était allé, qu'à neuf heures moins le quart. Tout, dans ce cas, dépendait donc du choix du train auquel s'était rangé Rumesnil. Julie avait voulu

considérer comme certaine la préférence donnée au premier express, parce qu'il était plus rapide que l'autre et ne s'arrêtait ni à Villeneuve, ni à Juvisy, ni à Gorbeil. C'est avec cet espoir qu'elle avait attendu le retour de Jean, et voici qu'à la seule annonce du payement des cinq mille francs par Antoine, tous les indices qui avaient fait pour elle probabilité d'un côté faisaient probabilité de l'autre Rumesnil était rentré tard de ï Union Tolstoï, la veille. Pourquoi se serait-il levé une heure plus tôt? Où avait-elle eu l'esprit? Sans aucun doute, il avait pris le second train. S'il ne lui avait envoyé aucun mot pour l'avertir définitivement de ce petit voyage, c'est que la visite d'Antoine avait eu lieu pendant ses derniers préparatifs. Peut-être, au moment de lui écrire, le dégoût l'avait-il paralysé. Gomment savoir si le scélérat n'avait pas raconté qu'il venait de sa part à elle?... Toutes ces suppositions s'étaient levées à la fois dans son esprit et la remplissaient d'une émotion telle qu'elle en oubliait la présence de son autre frère, debout devant elle. Sa consternation était trop éloquente : évidemment, elle avait sur les agissements d'Antoine une idée positive. La pauvre enfant ne revint à elle que pour constater son imprudence, à cette interrogation de Jean :

— « Si tu sais chez qui il est allé emprunter ces cina mille francs, il faut me le dire, Julie. Je les

2f»6 L'ÉTAPE

ai là. Je peux les rendre, et tout de suite... »

— « Moi? I) répondit-elle, « comment le saurais-je?... » Dans la phrase qu'avait prononcée son frère, elle venait de sentir, une fois de plus, ce soupçon sur ses rapports avec Rumesnil, deviné si souvent dans ses yeux. Le lui nommer à cette minute, c'était avouer. Si elle n'eût pas eu cette coupable intrigfue, en quoi un prêt d'arg^ent du jeune noble à Antoine eùt-il été plus extraordinaire que de Grémieu-Daxà Jean, par exemple? Et elle-même l'avait conseillé tout à l'heure. Ce conseil, rapproché de son trouble présent, la condamnait seul, si elle déclarait la vraie raison de ce saisissement. Pourtant, si elle avait été absolument sûre que le faussaire avait bien obtenu cet argent de Rumesnil, peut-être eût-elle trouvé le courage surhumain de cette confession, afin d'effacer aussitôt jusqu'au souvenir de cette ignoble dette? Elle n'en était pas certaine, et l'instinct de suprême pudeur qui fait d un aveu de cette sorte, pour toute femme, une mortelle épreuve, — que dire quand cette femme est une jeune fille! — scella soudain son secret dans son cœur. Elle ajouta : « Qu'il ait trouvé cet argent si vite, voilà ce qui m'épouvante... »

— « Mais enfin, » reprit Jean, « dans cet entretien que vous avez eu ensemble cette nuit, lu m'as dit toi-même qu'il t'avait demandé de l'aider : Comment?... »

— n N'insiste pas, » répondit-elle en se levant et s'écartant comme un animal blessé. « Ce qu'il m'a dit m'a été trop pénible à entendre pour que je le répète... Ne m'en parle jamais! N'y fais jamais allusion ! Jamais ! Jamais ! . . . D'ailleurs, il ne s'agit pas de cela, puisque j'ai refusé de l'écouter et que je l'ai chassé... »

— Il Je ne te questionnerai plus, » repartit Jean après un passage d'hésitation. «J'y mets pourtant une condition. J'en ai le droit, » continua-t-il, comme elle redressait la tête en le regardant avec la fierté défiante qu'elle avait eue si souvent pour lui depuis des mois. « J'ai fait une démarche qui m'a été infiniment dure, poussé par toi, à cause de cette conversation que tu avais eue avec Antoine. Encore un coup, je ne te demande pas de me la répéter. Jure-moi seulement que tu n'as aucune idée sur une personne particulière à laquelle il ait j)u s'adresser.. . w

— « Je n'ai rien à te jurer, » répondit-elle, le regard plus sombre encore et plus révolté ; «mais, de ces personnes, il y en a vingt, depuis sa maîtresse, puisqu'il paraît qu'il avait volé pour une femme, jusqu'à n'importe quel camarade de cabarets et de tripots, sans compter les usuriers... Ce dont je ne doute pas, c'est qu'il a commis une malpropreté pour avoir cet argent. Laquelle? Je l'ignoreetje souhaite del'ignorer toujours. Ce sera la preuve qu'il n'a pas réparé un faux par unautre,

et une escroquerie par un vol... Maintenant, » ajouta-t-elle en portant la main à son cœur et se rasseyant, « laisse-moi, veux-tu? Les émotions de cette nuit et celles de ce matin m'ont trop épuisée. Je dois me reposer, avant le déjeuner, si tu veux que nous paraissions à table sans que le père s'aperçoive de notre agitation. Elle n'aurait qu'à réveiller son inquiétude... Pauvre père! Sa tranquillité avant tout, tant que nous pourrons! »

Cette supplication, qui s'adressait de nouveau au sentiment qu'elle savait le plus puissant sur le cœur de son frère, s'accompagnait d'une expression si anxieuse de sa physionomie consumée que le jeune homme obéit à cette trop évidente souffrance, mais, malgré lui, il se retira dans sa chambre en frémissant. Pour la première fois, l'image de son père, ainsi évoquée, n'avait pas dompté la tempête intérieure. Il avait besoin de la vérité, comme on a faim de pain et soifd'eau. Ce commencement d'une rébellion contre ce père luimême, toujours dressé au travers de ses énergies, s'accrut encore à voir le professeur arriver en personne, le visage délivré de ses soucis de la nuit et du matin, et tenant à la main une feuille de papier. C'était une lettre de Berthier, demandant à M. Monneron de ne pas se déranger cet aprèsmidi comme il enavaiteu l'intention. Il lui annonçait que tout était expliqué, et qu'il ne s'occupât

plus d'une affaire désormais élucidée. Le chef de bureau avait reculé devant le mensonge direct, si dur à soutenir en face et d homme à homme. Il avait cependant tenu sa promesse à Antoine, en écrivant ce billet, qu'il avait fait porter par un garçon du Grand Comptoir.

— " Tu vois comme Antoine avait tort, » conclut Joseph Monneron après avoir montré ce message à son fils, « de reprocher à cet excellent homme un manque de tact? Quelle délicatesse, au contraire ! Je suis content, d'ailleurs, de n'être pas obligé de passer boulevard Saint-Germain. Je pourrai aller chez Barantin. C'est son jour, et je suis si rarement libre le vendredi... Il doit parler à la Chambre, la semaine prochaine, contre l'enseignement congréganiste. J'ai quelques bonnes notestechniques à lui communiquer. Tant que nous n'aurons pas fait fermer leurs collèges, la bataille n'est pas gagnée. Il faut que nous arrivions partout à l'instruction exclusivement et obligatoirement laïque. Remarque bien : je ne dis pas neutre, car je ne suis pas pour la neutralité. Avant tout, une morale indépendante des dogmes, c'est le premier article de notre programme et le plus essentiel. Je vivrai assez, je l'espère maintenant, pour le voir appliqué... »

Ainsi, l'alerte de la veille : — la vision de son fils aîné debout devant lui avec le masque de la terreur sur son visage, — ses soupçons fortifiés

2nO l'ÉTAPR

par les allures du jeune homme, — la concomitance de tant de sifj^nes certains de culpabilité, — tout était oublié, effacé, aboli, tant la réalité avait peu de prises sur cette intelligence d idéologue incurable ! L'affirmation de Berthier avait suffi pour le rejeter à son train habituel de chimères politiques. Lui qui n'était pas capable de voir la vérité dans le cercle étroit de sa famille, il se complaisait de nouveau dans des conceptions qui n'allaient à rien moins qu'à remanier toutes les mentalités françaises, dansle présent et l'avenir. Quoi d'étonnant si le même esprit de chimère, qui faisait de lui dans sa vie privée un illusionné de chaque minute, se retrouvait dans ses théories sur la vie publique? Ce père, qui n'avait pas su élever vraiment un seul de ses quatre enfants, rêvait tranquillement d'une refonte totale de l'éducation nationale, et, avec cette infaillible logique dans le faux qui caractérise les hommes de son parti, il la voulait constituée au rebours de toutes les origines du pays et de toute son histoire. Mais, comme il aimait à le répéter avec une conviction qui eût été comique, si les honnêtes gens de ce type ne se trouvaient pas associés aux pires ennemis de la France, dans leur besogne d'abaissement de notre patrie par la destruction de toutes ses forces vives : « L absolu ne peut pas ne pas avoir raison! » Ce n'était pas seulement le chrétien latent qui fut froisséchez Jean par un tel discours, après une

nuit et une matinée pareilles. C'était le fils, confondu de chagrin devant l'infériorité morale, malgré sa bonne foi et ses vertus, de cet étrange chef de famille, incapable de saisir un fait dans sa vérité brutale, mais concrète. Le fonctionnaire scrupuleux et probe avait été remué jusqu'aux fibres les plus intimes par la suspicion jetée sur un de ses enfants. Cette suspicion paraissaitdissipée. Il en était si heureux qu'il ne pensait pas à vérifier à fond une histoire pourtant bien obscure. Ce manque de virilité dans le caractère de son père fut si pénible au « consolateur » qu'il n'eut pas la force de se taire, comme d'habitude, devant les aberrations du Jacobin. Il éprouva le besoin de parler avec une sincérité, non pas complète, mais cependant moins atténuée que de coutume. Ce ne fut pas sur le billet de Berthier — ce billet dont il savait trop la signification exacte — que cette franchise encore timide s'exerça. Ce fut sur des idées, qui trop souvent avaient choqué son sens de l'équité, sans qu'il s'en indignât. Il les excusait par les préjugés de première jeunesse, par le milieu, par des influences personnelles, comme celle du camarade Barantin. A ce moment, il en voyait trop le lien avec toute une construction mentale, si funeste à celui qu'elle dominait et aux autres, victimes, par contre-coup, de cet incorrigible irréalisme.

— « Jeuepeuxpasm'associer à ton espérance, »

2f)2 L'ETAPE

dit-il simplement. « Je vois bien l'élément d'énergie que les éducations laïques enlèvent à l'enfant. Je ne vois pas celui qu'elles lui substituent. Car, enfin, il faut vivre, et, pour vivre, agir. Où prendre le principe d'obligation dans ce que vous appelez la morale indépendante, tu dis de tout dogfine, cela signifie qu'elle dépend uniquement de l'examen individuel. »

— " Où le prendre , ce principe ? Mais dans la Justice simplement, " répondit Joseph Monneron, qui avait rey^ardé son fils avec une surprise attristée,

« et dans la Solidarité, dans cette dette que chacun se trouve avoir contractée vis-à-vis de l'humanité, par le seul fait qu'il existe. Nous naissons tous obligés. »

— " Je te dirai, comme Grémieu-Dax, l'autre jour, citant Robespierre, » répliqua le jeune homme : « Au nom de quoi?... C'est un cercle vicieux. Outre qu'une dette, pour être valable, suppose qu'elle a été acceptée en connaissance de cause par le débiteur, où est-il écrit qu'il y a obligation de s'acquitter d'une dette? Dans le Décalogue et dans l'Évangile... Puisque vous n'en voulez pas?... »

— « Et la conscience, qu'en fais-tu?... » reprit le père, avec un étonnement plus marqué encore.

« Il y a des moments où tu m'inquiètes, Jean! » continua-t-il avec une gravité douce. « On dirait que tu te laisses gagner par le scepticisme et le

pessimisme? Prends garde... Tu en as pourtant la preuve chaque jour, que la conscience suffit pour guider l'homme. Voilà M. Berthier. Tu sais qu'il est un libre penseur. A-t-il eu besoin d'un autre conseil que de celui de sa conscience, pour agir vis-à-vis de moi, avec les procédés les plus scrupuleux, hier et ce matin encore? Ai-je eu besoin de faire appel chez ton frère à autre chose qu'à la conscience, pour lui demander de garder secret le nom du malheureux camarade qui a essayé de le compromettre et de couvrir ainsi sa propre faute!... Il faut croire à l'homme, mon fils. C'est la véritable religion et le véritable Évangile. Oui, croire à l'homme, et, par conséquent, aux individus, jusqu'à ce que le contraire soit bien démontré. Tu m'as vu très malheureux hier, après la conversation que j'avais eue avec Berthier. Qu'est-ce qui m'a soutenu? L'opinion que j'ai de la nature humaine, tout bonnement. Avec l'éducation et les exemples qu'il a reçus, je savais que ton frère ne pouvait pas avoir commis cette ignominie... Et tu vois aujourd'hui comme j'avais raison. »

— « Sa tranquillité avant tout! » se dit Jean demeuré seul, en se répétant avec une mélancolie infinie les termes mêmes dont s'était servi sa sœur. « Oui, qu'il la garde ! Mais nous la payons bien cher... » Cette sécurité de Joseph Monneron, au milieu des mystères horribles que cachait

l'apparente bonhomie de leur existence de famille, était sinistre comme le passage d'un somnambule sur le rebord d'un toit, à quelques centimètres du gouffre. Elle ne datait pas d'aujourd'hui, et pas d'aujourd'hui non plus l'impuissance du fils à montrer ce gouffre au dormeur enfin réveillé. Jamais il n'avait senti plus amèrementquelles redoutables conséquences comportent ces partis pris de généreuse illusion, tels que celui où s'enveloppait ce père, inapte à la vie par raisonnement autant que par tempérament. Par contraste, le jeune homme ne put s'empêcher de songer au maître chez lequel il était allé, ce matin, trouver tout ensemble l'appui matériel et l'appui moral, à ce Victor Ferrand, dont le coup d'œil lucide était descendu si vite au fond de ses plaies ! Certes, Joseph Monneron n'avait pas moins une haute nature que son condisciple de l'École Normale. Il n'était ni moins intelligent, ni moins tendre. Il n'avait pas eu un autre métier, il n'appartenait pas à un autre corps. La différence entre eux résidait dans la discipline intérieure : l'un s'était conformé à l'expérience séculaire de ses morts, dans son interprétation de l'existence, et l'autre non. Gomme pour appeler à lui le secours de cette personnalité si complète et si solide, l'amoureux de Brigitte tira de sa poche l'enveloppe encore gonflée de billets bleus que la main du Juste lui avait remise d'un geste si simple. Il relut l'inscrip-

UN CŒUR DE .ÎEtJNK FILLE 295

tion qu'il avait promis de méditer: Perdidisiis ii'ilitaiem calamiiatis, et il tomba dans une profonde rêverie. Oui, ce nouveau malheur : le versement par Antoine de cette grosse somme, prise on ne savait ni où ni comment, devaitluiêtre,àlui, Jean, l'occasion d'une énergie nouvelle, — comme aussi l'attitude de plus en plus révélatrice de Julie, — comme l'aveuglement de plus en plus pénible de son père. S'il voulait être digne de l'estime que lui avait montrée son maître, il fallait qu'il assumât les devoirs dont ce père ne pouvait se charger, puisqu'il ne les voyait pas. Il n'était pas admissible, si Antoine s'était procuré de l'argent par quelque emprunt honteux, que le frère eût à sa disposition de quoi régler cette dette et ne la réglât pas aussitôt. Il n'était pas davantage admissible que, soupçonnant sa sœur d'une intrigue avec un de ses amis, il ne tirât pas cette aventure au clair, pour y couper court. Mais comment? Il était vain d'essayer d'arracher sonsecretà Julie. L'impudence d'Antoine déjouait par avance toute tentative. Une action restait possible, et immédiatement. Jean n'avait pas à ménager Rumesnil. Pourquoi donc ne pas avoir avec lui une conversation définitive, à la suite de laquelle, sur ce point du moins, il en aurait fini avec les équivoques et les compromis de conscience? Il soupçonnait Antoine d'avoir emprunté à ce camarade les cinq mille francs. Il avait pris ombra{;e

2>j6 L'Étape

des visites trop fréquentes de ce même camarade rue Claude-Bernard et de son intimité avec Julie. Il le forcerait à s'en expliquer. Il verrait bien ce que l'autre répondrait à ces deux questions posées bravement, fermement, nettement. Les yeux dans les yeux et avec une certaine qualité de résolution, un ami force un ami, sinon à dire la vérité, du moins à la laisser deviner. En tout cas, parler à Rumesnil, ce serait agir en représentant de la famille, et, quel que dût être le résultat de cet entretien, Jean comprenait qu'il s'estimerait de l'avoir en^j'agé. Il se dit: «J'irai chez Adhémar aujourd'hui, et je lui poserai ces deux questions. Je m'en donne ma parole d'honneur. »

Il se produit dans les tempéraments nerveux et instables, comme était celui-ci, quand ils se fixent sur une décision très arrêtée, une tension de tout 1 être, qui se manifeste par une physionomie contractée, des gestes saccadés, un regard dur et fiévreux, fixe et absent. Ces incertains, devenus des résolus, dégagent alors, par une contagion presque électrique, une atmosphère de malaise, soit que, réellement, le cerveau doive être assimilé à une pile qui projetterait, dans ces instantslà, des courants trop forts ; soit, plus simplement, qu'ils déconcertent ceux qui les entourent par des allures inattendues, autant dire initantes. Ils dérangent la représentation que leurs fami-

UN COEUR I)K JEUNE FlfJ.E 207

liers se font d'eux, et c'est là une cause presque animale de désharmonie. L'idée de cette toute prochaine entrevue avec Rnmesnil donnait à Jean une telle fièvre qu'il lui arriva, pendant le déjeuner, à plusieurs reprises, de ne pas même entendre les phrases que lui disaient son père et sa mère, involontaire distraction qui lui valut de Mme Monneron, quand on se leva de table, une de ces apostrophes désag^réables par lesquelles elle avait si souvent froissé le cœur de ce fils dont la nature lui déplaisait tant? Elle y rencontrait sans cesse des nuances d'humeur indéfinissables pour son esprit simpliste de Méridionale :

— « Quand tu te marieras, je te souhaite de tomber sur une femme qui ait bon caractère, mon pauvre garçon ! Tu deviens un peu plus rustre tous les jours. . . On te parle, tu ne réponds pas. On te sert, tu nedispasmerci. Pourquoi ne prends-tu pas exemple sur Antoine, qui se rend agréable à tout le monde?. . . Tu t'en crois trop, et tu ne veux pas te donner de peine. Je ne sais vraiment pas de qui tu tiens. Ton père est aussi instruit que toi, et pourtant il cause! C'est plaisir de l'entendre... Tongrand-pèreGranier, ah ! qu'il étaitgaillard ! ... Toi, tu ressembles aux oursins de chez nous, pointus par tous les bouts. Ce n'est que piquants. On ne sait comment les prendre. . . »

— « C'est ainsi qu'elle voit les choses ! ... » se disait Jean quelques minutes plus tard en descen-

dant l'escalier. Le professeur était plongé dans ses journaux, que ses soucis d'abord, avant la lettre de M. Berthier, puis sa répétition, l'avaient empêché de finir le matin. Il y buvait à longs traits le poison quotidien des sophismes révolutionnaires et il n'avait pas pris plus garde aux phrases agressives de sa femme que s'il eût été stupéfié de hachich. Le jeune Gaspard avait ricané, à voir son frère aine " attrapé par la patronne » . — C'était son vocabulaire. — Julie n'était pas dans le salon, ayant passé dans sa chambre aussitôt le déjeuner fini. Chose étrange, l'injustice de sa mère, au lieu de peiner le jeune homme, ainsi qu'à l'ordinaire, lui procurait un certain apaisement. Lesprofondes inintelligences de Mme Monneron justifiaient, en l'expliquant, l'aveuglement de son mari à l'égard de leurs enfants. Elle ne l'avait jamais aidé à comprendre leur famille, et en le faisant souffrir par sa vulgarité, sans qu'il se l'avouât, elle avait encore développé son aversion naturelle pour les réalités humbles de la vie, pour ce qu'il appelait » le monde extérieur » , avec le mépris d'un lettré qui s'enivre de théories. Raison de plus pour le fils de ne pas récriminer et de se substituer au pèredans lescirconstances critiques. Que celle-ci en fût une, et décisive, Jean s'en était convaincu davantage encore à constater, durant le déjeuner, l'attitude, de nouveau si hostile, de Julie à son endroit. Les questions dont il l'avait

pressée, à son retour du bureau d'Antoine, l'avaient trop visiblement énervée. Pourquoi, sinon parce qu'il avait deviné juste sur un point qu'il ne pouvait plus laisser obscur? Aussi n'eut-il pas une seule reprise d'hésitation, lui, l'homme de tous les scrupules et de toutes les susceptibilités, et il ne s'était pas levé de table depuis une demiheure, qu'il avait déjà gagné la rue de Varenne et cet hôtel dont sa pauvre sœur avait tant rêvé. Adhémar de Rumesnil y habitait seul avec sa mère. Il avait perdu son père tout enfant. La porte cochère en niche, dont il a déjà été parlé, annonçait la date de la construction. Elle remontait à la première partie du dix-huitième siècle, époque où ces entrées furent mises à la mode par les architectes qui bâtirentles hôtels, célèbres alors, de Soubise, de Roquelaure et de Lude. L'aspect de la vieille demeure aristocratique, son isolement fastueux entre sa cour et son jardin, l'importance des communs et leur tenue, la livrée du concierge, en drap vert foncé avec des brandebourgs et des boutons armoriés, tout attestait que le membre de V Union Tolstoï, domicilié derrière cette façade à hautes fenêtres cintrées, continuait, malgré ses convictions socialistes, à vivre noblement, pour parler comme les Mémoires de l'Ancien Régime. Quand le fils du professeur eut sonné à l'entrée latérale, qui s'ouvrait, pour les piétons, à côté de la grande, il put voir qu'un garçon d'écurie était

occupé à laver, devant la remise, un phaéton à roues caoutchoutées. Il reconnut la voiture favorite d'Adhémar, celle qu'il aimait à mener luimême, au trot rapide de ses deux cobs rouans. « Il est sorti ce matin, il sera à la maison, u pensa Jean, qui demeura tout désorienté devant la réponse du concierge lui apprenant le départ de Rumesnil pour la campajjne.

— « Monsieur le comte rentrera mardi , peut-être le matin, peut-être le soir, je ne sais pas. . . " Cet homme était un vieux domestique, depuis des années au service de la douairière. Il connaissait le camarade de son maître pour l'avoir vu venir à l'hôtel, toutjeunet, en tunique de colléfi;ien. Aussi ajouta-t-il naturellement quelques détails à ce renseignement sommaire : « Il est parti à neuf heures et demie.. . »

— « Mon frère n'est donc pas venu ce matin? Il ne l'a pas vu? » osa demander Jean.

— « Mais si, il l'a vu, " répondit le concierge. « Monsieur le comte était déjà sur son phaéton quand M. Monneron est arrivé. Il est remonté chez lui pour le recevoir. C'est même à cause de cela qu'il a dû changer son train... »

Le doute n'était plus permis. C'était bien à Rumesnil qu'Antoine était venu demander les cinq mille francs. Cette visite à cette heure ne s'expliquait pas autrement. Il les avait demandés et il les avait obtenus. Entre cette présence rue

de Varenne, à neuf heures, et la rentrée à son bureau vers les dix heures, où il avait versé la somme, aucune autre démarche n'avait pu matériellement se placer. Voilà donc l'action dont la menace avatt jeté Julie dans l'état où Jean l'avait vue et qu'elle avait qualifiée d'inlamie, de crime. Pourquoi?... Le jeune homme n'était plus dans une disposition d'esprit à retourner ce problème et à se ronger de doutes, eh silence, comme il faisait depuis tant de semaines. Il héla une voiture, et, moins d'un quart d'heure après avoir recueilli ce renseig^nement, charjjé pour lui d'une si dure si(j^nification, il se retrouvait rue Claude-Bernard, juste à temps pour croiser, sur le trottoir et devant la maison, Mme Monneron et Gaspard, lesquels ne perdirent ni l'un nil'autre cette occasion de manifester leur sentiment devant un procédé de locomotion considéré dans la famille du fonctionnaire, à son exemple, comme essentiellement abusif :

— « Plus que ça de chic! » s'exclama le jeune potache en esquissant une révérence comique. Et, parodiant une réclame de chemisier qui s'étalait sur tous les murs : « Tu as donc fait un héritage, mon cher, pour te payer des roulantes pareilles?...

— « Dépéchons-nous... » fit Mme Monneron, « je ne veux pas manquer l'omnibus. Nous ne sommes pas assez riches, nous autres, pour nous

offrir des heures de voiture. Nous sommes comme ton père, qui sait se passer de luxe. .. »

Cette épigramme et le regard ironiquement désapprobateur dont elle l'accompagna empêchèrent que Jean ne posât au couple si bien appareillé la seule question qui l'intéressât à cette minute : « Ma sœur est-elle à la maison? » Il monta l'escalier quatre à quatre, laissant sa mère et son jeune frère interloqués de la manière dont il avait passé sous le feu de leurs commentaires sans leur adresser un mot. Quand la bonne, rencontrée dans l'antichambre, lui eut répondu que Julie était chez elle, son cœur battit dans sa poitrine avec une force telle qu'il lui fallut s'appuyer un instant au mur du corridor, avant de frapper à la porte derrière laquelle allait se jouer une autre scène de leur tragédie familiale, la plus décisive, croyàit-il, et la plus poignante, il en était sûr. L'honneur perdu d'un frère, c'est une grande épreuve. Elle ne touche pourtant pas l'âme au même point blessable que le fait l'honneur perdu d'une sœur. Une indélicatesse d'argent se répare. Un manque de probité s'expie. De ces fautes abstraites, si l'on peut dire, un homme souffre dan» sa pensée, dans son être social, presque par raisonnement. Les déchéances de la femme sont mêlées d'une souillure physique. C'est la tache la plus intime, la plus désespérément ineffaçable, quand elle tombe sur une

mère, sur une sœur, sur une fille. Elle atteint cet homme dans sa chair même, dans ce que la personne a de plus secret et de plus saignant. L'appréhension du coup au-devant duquel il courait sans doute était déjà une douleur pour le malheureux garçon, qui, cependant, n'hésita pas davantage à entrer chez sa sœur qu'il n'avait hésité, tout à l'heure, à interroger le concierge de la rue de Varenne. Le sens de la responsabilité s'était élevé en lui et le soutenait. Toute famille, si diminuée, si désunie soit-elle par les circonstances, comporte un élément indestructible, qui fait qu'elle est quand même une famille. Elle reste, malgré tout, une âme collective, un moment d'une race. Quand un de ses membres a la conscience d'en être le défenseur, le dépositaire de l'honneur commun, une force mystérieuse le soutient, qui lui donne le courage d'aller jusqu'au bout de certains devoirs.

— «Julie, » commença-t-il, la porte à peine fermée, «je viens de chez Rumesnil, »

La jeune fille eut un saisissement, aussitôt réprimé. Pour dompter le trouble où l'avaient jetée les émotions de la nuit et de la matinée, elle avait voulu reprendre un des devoirs par lesquels elle continuait sa préparation à Sèvres. Elle avait échoué au dernier examen, beaucoup à cause de ce roman avec Adhémar, qui avait abaorbc toutes ses pensées, et, depuis, pour rester

plus libre, elle avait obtenu de son père de suivre des cours à la Sorbonne et au Collège de France, au lieu de son lycée. Mais elle continuait à traiter les sujets donnés à ce lycée, afin de se tenir au courant. Expliquer ce vers de Ruiitius : De races opposées, Rome, tu as fait une seule nation, — tel était le tbéme sur lequel elle besognait, cet après-midi, avec quel intérêt, on le devine ! Ce retour si rapide de Jean, l'expression de son visage, le son de sa voix, sa présence même, lui qui n'était pas venu causer avec elle de tant de jours... Plus de doute! La scène d'inquisition à laquelle elle avait échappé quelques heures auparavant allait recommencer. Si elle n'avait pas su le voyage de son amant, la phrase de son frère lui aurait infligé une secousse plus vive encore. Mais elle savait cette absence et que, par consé- (juent, les deux camarades n'avaient pu avoir entre eux aucune explication. Elle opposa donc au regard aigu de l'interrogateur ce masque maussade dont elle s'était si souvent armée contre sa soupçonneuse et maladroite curiosité, et elle répondit :

— « Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse?. . . "

— « J'ai appris là, « continua Jean, « qu'Antoine était allé rue de Varenne, ce matin, avant neuf lieuros, en sortant d'ici. Il a vu Rumesnil. Celui-ci est parti pour la campagne ensuite. Je

n'ai donc pas pu causer avec lui. Mais mon opinion est faite : c'est Rumesnil qui a prêté les cinq mille francs... »

— « Il faut les lui rendre, voilà tout... » répliqua la jeune fille. Quoiqu'elle redoutât, depuis le matin, cette odieuse démarche d'Antoine, avec cette seconde vue de la passion, dont nous sentons bien, même sans nous permettre d'y croire, qu'elle a son infaillibilité divinatrice, elle n'était arrivée qu'à une demi-certitude. Jean lui apportait la certitude entière. Ce fut comme un coup qui paralysa, pour un instant, tous ses membres. La plume lui glissa de la main. Le serrement de sa poitrine étouffait son souffle. Mais son orgueil lui rendit, même dans cette défaillance physique, cette énergie de négation où se crispent et se butent les sensibilités ulcérées. Le ton de son frère dans leur entretien d'avant le déjeuner l'avait brutalisée et comme nouée. On l'aurait tuée plutôt que de lui arracher un aveu qu'un peu de douceur, à cette minute précise, aurait obtenu de ce cœur si malade. Elle ajouta : « Ne m'as-tu pas dit que tu avais trouvé à emprunter cet argent?... « Et, redevenant maîtresse de sa voix et de ses gestes : « Nous la paierons à nous deux, cette dette. Je travaillerai, je gagnerai de l'argent... »

— « En effet, » reprit Jean, a j'ai la somme. Les cinq mille francs seront restitués à Rumesnil

dès son retour, mardi... La personne qui me les a prêtés m'a donné le temps nécessaire pour m'acquitter. " Puis, détachant ses mots, et d'une voix impérieuse : « Laissons donc cela. Mais je veux savoir si, oui ou non, il avait été question de Rumesnilentre Antoine et toi, dans votre conversation de cette nuit? »

— « Je t'ai déjà dit qu'il était inutile de me questionner sur ce qu'Antoine m'a dit ou ne m'a pas dit, » répliqua la jeune fille, «je ne te répondrai pas. "

— (1 Ne pas répondre, c'est répondre... » continua Jean plus vivement encore. « Tu reconnais donc que vous avez parlé de Rumesnil. C'est à cause de cela que tu étais dans cette fièvre ce matin, parce que tu savais qu'Antoine voulait aller emprunter cet argent rue de Varenne, parce qu'il t'avait demandé à toi-même de l'emprunter pour lui à cet homme qui te fait la cour... Le reconnais-tu, qu'il te fait la cour?. . . »

— «Je ne reconnais rien, » répondit Julie. « Je t'avais prié de ne plus faire allusion à ce qui a pu se passer entre Antoine et moi. Maintenant, » elle s'était levée et marchait sur son frère, o je te le défends. Oui, » insista-t-elle,

« je te le défends. De quel droit m'interrogestu?... »

— « De quel droit? » répéta Jean. oNe suis-je pas ton frère ? «

— « Oui, tu es mon frère, « répliqua-t-elle, (i et après?. ,. »

— « Comment? après?» repritle jeune homme avec une colère portée à son comble par la résistance de cette volonté, refermée maintenant, et (ju'il sentait irréductible. " Je crois rêver en t'entendant! Tu ne te rappelles donc plus que, ce matin même, tu me suppliais de faire la démarche la plus humiliante pour un amour-propre d'homme, d'aller tendre la main? P'aut-il que je te répète tes propres paroles? Tu me disais : marche sur ton orgueil pour notre père, pour notre nom, pour nous ! . . . Tu l'admettais donc, il y a quelques heures, la solidarité de la famille, quand il ne s'agissait pas de toi ? Oui ou non, je te somme de me répondre : Antoine et toi, avezvous parlé de Rumesnil? »

— Il Trêve de grandes phrases et de menaces! » dit-elle d'une voix sèche et dure. «Les unes ne me font aucun effet et je méprise les autres. Il y a quelques heures, j'étais folle. Je ne la suis plus, parce que nous n'en sommes plus où nous étions. J'avais vu Antoine hors de lui. J'avais peur de tout, même d'un crime. A présent, ce qui pouvait être fait est fait. Je sais où il a trouvé l'argent. Je sais aussi que cet argent sera rendu et que la faute de ce malheureux n'aura pas, pour aujourd'hui, d'autres conséquences que de nous faire travailler un peu plus, pendant

deux ou trois ans, toi et moi... L'incident est clos. Encore un coup, je te défends d'y revenir... »

— « C'est ton dernier mot? » dit Jean après un silence.

— « C'est mon dernier mot, » répliqua Julie.

— «Alors,» reprit-il, « c'est à Rumesnil luimême que j'irai demander une explication sur vos rapports. Ses assiduités auprès de toi ont été remarquées. On en parle. Je le sais. Elles ne continueront pas. Et d'abord, je le prierai de cesser ses visites, w

— a Et s'il me plait à moi de les recevoir? » répondit la jeune fille. « Je te trouve étonnant! Est-ce que tu es le maître ici? Est-ce que j'habite chez toi, par hasard? Il n'y a qu'une personne qui ait le droit d'interdire la porte à quelqu'un dans la maison : c'est mon père. Ou bien préviens-le, ou bien ne te mêle pas de ce qui ne re- (jarde que moi et mes convenances. .. »

— « Le prévenir? » s'écria Jean. « Tu sais trop bien toi-même que c'est impossible, toi qui m'adjurais, tout à l'heure encore, de respecter son repos!... "

— « Attends alors que je sois sur le point de le troubler, » répliqua-t-elle, et, amèrement : tt De nous deux, ce n'est peut-être pas moi qui lui prépare le plus grand chagrin. »

— Qui donc alors?... » demandaJean. Quand

Antoine lui avait fait la veille une allusion à ses sentiments secrets pour Brigitte Ferrand, dans des termes presque analogues, il en était demeuré décontenancé. Il n'avait ni voulu ni pu laisser parler davantage le frère indigne Dans cet entretien avec Julie, il en était arrivé à ce degré d'irritation qui sent à peine les pires blessures. Et il insista, préférant tout aux équivoques où l'étrange et obscure fille continuait de s'envelopper : «Explique-toi? Que veux-tu dire?.. . » — « Ce que je dis, « répondit-elle, « et, tu m'as compris parfaitement... Mais finissons-en. Rien que le ton dont tu me parles prouve que tu trouverais fort mauvais que je m'occupe de tes affaires. Ne t'occupe donc pas des miennes. . . Je ne suis pas une petite fille élevée dans un couvent. Ce ne serait vraiment pas la peine d'avoir reçu l'instruction que j'ai reçue, si, à vingt et un ans, je n'avais pas mes idées sur la vie. Je les ai, et la première de toutes, c'est que je n'ai à compter que sur moi pour me faire l'avenir qui me convient... Et je me le ferai... Oui, sur qui d'autre compterais-je? » continua-t-elle en pensant tout haut, et parlant pour elle-même, plus encore que pour son frère : « Ce n'est pas sur un secours d'en haut, j'imagine. Dieu ne se donnera pas la peine d'exister pour s'occuper du bonheur de Julie Monneron, n'est-ce pas?... Ce n'est pas sur mon père. Sa seule conception, c'est

de m'établir;?ionne quelque part... Ce n'est pas sur maman. Tu le sais trop bien toi-même. » Elle souligna avec ironie ces termes qui étaient précisément ceux dont Jean s'était servi. « Nous ne nommerons pas les deux autres... Ce n'est pas sur toi. Nous avons beau ne pas causer souvent ensemble, si tu ne méconnais pas, moi je te connais. Veux-tu que je te dise vers quoi tu marches? Tu finiras catholique, si tu ne l'es déjà. Moi, j'ai l'horreur de cette religion comme des autres, l'horreur, en toi, de cette lâcheté avec laquelle tu te précipites dans ce que tu sais être le mensonge, parce que tu trouves le vrai trop dur à supporter. Au fond, de nous tous, le bourgeois, c'est toi. Antoine est un bandit, c'est plus courageux! Il y a en moi plus de sympathie pour son audace que pour ta faiblesse. Il est un révolté, à sa façon, qui n'est pas la mienne, mais je l'estime plus que ta soumission, entends-tu? Je suis une anarchiste, moi, sache-le bien. Je ne serai pas écrasée par cette société infâme sans avoir lutté. Qu'on me laisse m'y faire ma place comme je l'entends! Si j'échoue, je serai seule responsable... »

C'était la première fois, depuis des années, que cette âme de silence s'ouvrait un peu, bouleversée parla secousse qu'elle venait de recevoir, et elle montrait des profondeurs de ténèbres dont, même à cette minute de crise où il s'agissait d'un fait

positif à élucider, Jean s'épouvanta. Cette solidarité de la famille qu'il avait invoquée, tout à l'heure, comme il la sentit vivante devant la détresse que les paroles de la jeune fille révélaient presque malgré elle! Et, la pitié se mélangeant soudain à cette espèce de colère nerveuse que le commencement de la discussion lui avait donnée, il demanda :

— « Tu as donc été bien malheureuse, ici? »

— «Bien malheureuse... « répondit-elle, attendrie une seconde par le changement d'accent de son frère. Mais c'était trop tard, et elle se reprit soudain, raidie dans cette attitude de sauvagerie qui lui était coutumière, comme si son cœur d'enfant précocement désenchantée se rebellait contre la sensation d'être plaint. Elle obligea son frère de clore cet entretien en ouvrant la porte de sa chambre, et, appelant la bonne :

— « Maman m'a chargée, avant de sortir, de donner quelques ordres à Pauline, >» dit-elle à Jean, « laisse-moi m'en occuper. Cela vaudra mieux que de perdre notre après-midi à nous faire mal... »

Page 1