ÉTAPE
licence l'a attiré. Il ne s'est pas rendu compte que tu n'avais pas pour lui les yeux qu'il avait pour toi . Je t'ai donné ma parole d'étrefrancjusqu'àlabrutalité, je le serai. S'il ne m'a pas dit qu'il t'aimait, au point où nous en étions, émucomme je l'ai vu, c'est qu'il a pour toi de l'estime, de la sympathie, de l'attrait, de l'amitié... » Il hésita une seconde; et, comme quelqu'un qui, après avoir reculé devant un coup à porter, se décide à énoncer sans ménagement une affirmation qu'il juge nécessaire : n II ne t'aime pas d'amour... Je te fais du mal, je le sens, je le vois. Mais je te devais la vérité. Tu la sais maintenant... »
— « Je t'en remercie... » répondit Julie. Tandis que son frère parlait, elle avait à demi baissé ses paupières sur ses yeux, pour les fermer tout à fait quand l'autre avait fait l'éloge de Rumesnil. Ses mains s'étaient croisées sur sa poitrine, du même geste de douleur qu'elle avait eu dans sa pénible explication avec Antoine. Cette comédie que son amant avait jouée à son frère n'était-elle pas convenue entre eux? INe lui avait-elle pas demandé elle-même de détruire tous les soupçons?... Sans doute il aurait pu prendre cette occasion et parler de projets d'avenir, dire l'obstacle que représentait sa mère; laisser deviner de sa part, à lui, un sentiment plus tendre. Il ne l'avait pas fait. Avait-elle le droit d'en conclure qu'elle avait été trompée par
le jeune homme?... Pourquoi tout son être i^rémissait-il de ce frisson qui remue une femme quand elle se heurte à la preuve soudaine d'une trahison? Pourquoi l'apologie de son amant par ce frère, aussi aveugle à cette minute qu'aurait pu être leur père, la bouleversait-elle, en la révoltant?... C'est que, mis ainsi, coup sur coup, à côté les uns des autres, les indices révélateurs du caractère réel de Rumesnil lui infligeaient une évidence trop affreuse de son égoïsme et de sa duplicité. Une terreur la saisissait devant cet homme, entre les mains de qui elle s'était mise, — pour se laisser conduire, où? Les quelques paroles échangées avec lui dans la rue, si peu d'instants auparavant, lui revenaient, et son regard, dont le magnétisme avait si souvent dissous toutes ses énergies et tous ses scrupules, quand elle se débattait contre la séduction, — en vain! Cette terreur s'accrut encore, mais cette fois mélangée d'une souffrance matériellement presque intolérable, quand elle eut ajouté : « Voilà tout ce que vous vous êtes dit? » et que son frère eut répondu :
— a Nous avons touché un autre point très délicat, celui de vos rapports dans l'avenir... Je t'avais avertie que je voulais lui demander de ne pas continuer ses visites ici. Il m'a prévenu. U quitte Paris la semaine prochaine... «
— <i II quitte Paris?... » répéta Julie.
— « Oui, » reprit Jean. « Il y a lonpftemps q.u'il avait l'intention d'aller à Berlin, passer sept ou huit mois. Il veut étudier sur place l'organisation du socialisme allemand. Il avancera son voyage de quelques semaines. Voilà tout... m
— « Et il t'a chargé de m'annoncer son départ? » interrogea-t-elle.
— « Gomme tu me demandes cela! » fit-il étonné, o pourquoi?.. . »
— « Pourquoi? » répliqua-t-elle d'une voix que Jean ne devait jamais oublier. «Pourquoi?... Mais parce qu'il est mon amant ! Tu as bien entendu : mon amant!... Parce qu'il va me quitter, ignoblement, lâchement, après m'avoir déshonorée!... Réponds! Est-ce que je n'avais pas le droit qu'il m'avertît?. . . Ah ! il t'a montré beaucoup de cœur? G'estun véritable ami ?. . . Écoute : je suis enceinte, et il veut que je me tasse avorter. Il m'en a parlé hier. Je l'ai vu, l'après-midi. J'avais un rendez-vous avec lui... Il m'en a reparlé, ce matin. Car je l'ai revu, tout à l'heure, dans la rue, où je l'attendais avant qu'il ne montât ici. . . Oui, voilà ce qu'il veut de moi, ce véritable ami, et puis me laisser, me rejeter dans ma boue!... Quand il est là, quand il me regarde, son empire est tel, qu'il y a cinq minutes je n'étais pas sûre encore que je ne lui obéirais pas, queje n'irais pas, dans l'alfreux endroit, commettre l'affreuse chose... Maintenant qu'il y a quel-
qu'un qui sait, je n'irai pas, cela ne sera pas. Piétine-moi, Jean, insulte-moi, chasse-moi... Tout m'est égal. Je suis sauvée de ce crime, et toi, je ne t'entendrai plus vanter ses louang^es. Il ne te trompera plus, comme il m'a trompée. .. Tu le connais à présent, comme je le connais. Tu le méprises. Tu le hais... Ah ! le misérable ! le misérable!... •
Elle avait parlé sans mesurer ses mots, sans se demander ce qui suivrait cette confession, arrachée par la douleur à son remords et à sa colère. Elle avait cédé, d'une part, au besoin de mettre quelque chose d'irrémédiable entre elle et la tentation, comme elle venait de le dire, et, d'autre part, à un sursaut d'horreur pour la fourberie de celui qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait tant encore ! Ce fut seulement après avoir proféré ces phrases, impossibles à effacer jamais, qu'elle commença d'en réaliser la portée. Jean s'était laissé tomber sur une chaise en l'écoutant. L'atroce révélation de la faute de Julie et de la perfidie de son ami le frappait d'un coup si douloureux que sa pensée en était comme confondue. La sœur et le frère restèrent ainsi, deux minutes peut-être, sans pouvoir ni l'un ni l'autre articuler une parole. Puis, tout d'un coup, les larmes jaillirent des yeux du jeune homme. Un flot de pitié lui débordait du cœur, devant les misères de sa vie de famille, comme incarnées,
comme ramassées dans cette misère suprême de la fille séduite et délaissée, et, attirant à lui l'infortunée, il la pressa sur sa poitrine en gémissant :
— « Ah ! ma pauvre, pauvre Julie! Et je n'ai rien prévu, rien deviné, rien empêché! Et je ne t'ai pas défendue ! Et je n'ai pas su te comprendre, te faire parler !.. . T'insulter?. . . Moi, t'insulter?. . . Moi, te chasser?... Mais j'étais ton frère, ton aine! C'était à moi de te protéger, de te garder! ... Et il a osé cette infamie, lui, mon compagnon de jeunesse, et cela ne l'a pas arrêté de te sentir si seule au monde, un si pauvre être, et si charmant, si délicat, si désarmé!... "
— u C'est donc vrai? » répondait-elle en se serrant, en se tapissant contre son frère. « Tu ne m'abandonnes pas? Tu ne me maudis pas? Tu ne me méprises pas?... Ah! ne te reproche rien, mon Jean, ne dis pas que tu aurais pu être meilleur pour moi ! C'est moi qui n'ai pas su me montrer, moi qui ai été une orgueilleuse, moi qui ai cru que je pourrais être plus forte que la vie ! . . . Mais, si tu es avec moi, j'aurai de la force. Je quitterai Paris. , . J'irai à l'étranger, le temps qu'il faudra. J'aurai mon enfant là- bas. Il sera ma force, mon rachat, ma raison de vivre. Je travaillerai pour lui... J'accepterai tout... »
— « Ah ! brave cœur ! ... » dit le jeune homme. Puis, se détachant d elle, il demeura quelques ins-»
tants sans parler, tout en allant et venant dans la chambre, et s'arrêtant devant elle : « Mais non, les choses ne se passeront pas ainsi. C'est trop injuste. Je ne le permettrai pas. »
— « Que veux-tu dire? » interrog^ea-t-elle, tremblante.
— « Que je ne serai pas seul à te soutenir, quoi qu'il arrive, que tu ne t'en iras pas d'ici comme une coupable, qu'il y aura quelqu'un encore pour prendre sa part de ta faute. »
— t< Et qui donc? » interrogea-t-elle.
— a Notre père. »
— " Notre père?... » s'écria-t-elle. «Jamais! Non. Pas cette épreuve, Jean, je t'en supplie. Si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour lui ! ... Ne lui fais pas cela ! . . . »
— « Il est trop tard ...» répond! t le fils avec cet accent de fermeté qui, ce même matin, avait tant surpris Julie, «nous n'avons plus le droit de lui cacher un pareil secret, même pour l'éparg^ner. Il est le chef de la famille. Il doit savoir. . . J'en ai assez, » continua-t-il en secouant la tête, «de toujours me taire, de toujours mentir. Rien ne serait arrivé si j'avais eu le courage de lui parler avec vérité. Celte fois, je lui parlerai, à moins que tu ne préfères lui parler toi-même... »
— «Moi?" gémit-elle, «moi?... » Et elle mit ses deux mains contre son visage, comme si l'impression de sa hoiite, à la seule idée d'un pareil
aveu, étaittrop forte... (iNon,c'estimpossible!. . .»
— « Hé bien! » reprit Jean. Il avait, pendant cette exclamation de sa sœur, pris son pardessus et son chapeau, comme un homme qui se prépare à sortir. « Ce sera donc moi qui lui dirai tout. Réfléchis. Vois le bien que tu t'es fait à toi-même et que tu m'as fait, là, maintenant, en étant vraie avec moi... Pense à l'abîme de nouvelles tromperies où tu t'engagerais, et pour combien d'années, en te taisant... Je ne t'y suivrai pas... Il y a pourtant quelqu'un qui peut nous épargner cette confession et à notre père cette douleur. »
— « Lui? " demanda-t-elle plus épouvantée encore, « tu veux. . . »
— « Aller chez Rumesnil, » répondit-il, en prononçant le nom qu'il avait lu distinctement sur ses lèvres, et dont elle avait eu peur. « Oui, j'y vais, et de ce pas... Il dépend encore de lui de tout réparer. C'est mon devoir de frère d'exiger cette réparation, et je l'exigerai... Adieu, » continua-t-il, en embrassant sa sœur. « Ce n'est pas toi seule que tu as sauvée en sortant du mensonge. Tu m'en as tiré avec toi. Je n'y rentrerai pas, je te le jure, et je ne t'y laisserai pas rentrer. . . »
Il quitta la chambre sans que Julie trouvât une parole à lui répondre. L'excitation nerveuse qui
lui avait, dans une minute de frénésie, fait crier sa faute pour pouvoir crier aussi sa souffrance et sa colère, était tombée entièrement. Elle demeurait consternée devant les conséquences immédiates et inévitables de son aveu. Le tonde Jean et l'expression de sa physionomie ne lui permettaient pas d'en douter : leur père allait savoir sa honte!... Et l'autre?... L'épouvante g^randissait, grandissait dans la jeune fille, à la pensée que, maintenant, le vengeur était en route et que la rencontre aurait lieu, ou à cette heure ou plus tard. Mais elle aurait lieu. . . Et si Rumesnil était insolent avec Jean? S'il interprétait cette confession à ce frère et la démarche de celui-ci comme une nouvelle tentative de chantage, machinée par elle? S'il le disait? S'il y avait entre les deux jeunes gens une altercation, des voies de fait, un duel?. . . Si l'un d'eux était tué?... Cette image fut si précise que Julie jeta un cri dont le sursaut la réveilla elle-même de cette espèce d'hypnose. « Je deviens folle! » se dit-elle. « En tout cas, la rencontre n'aura pas lieu ce matin. Adhémar a écrit qu'il ne déjeunait pas rue de Varenne... Mon Dieu! Pourvu qu'il n'ait pas menti et que vraiment il ne soit pas rentré ! . . . Mais il faut agir comme si c'était vrai ...» Et, le geste suivant la pensée, automatiquement, la jeune fille s'assit à la table de son frère, et, d'une main si fiévreuse que les caractères en étaient à peine lisibles, elle traça les quatre
lignes d'avertissement qui pouvaient, sinon empêcher, du moins reculer la catastrophe : <> Jean sait tout. Il te cherche. Evite-le à tout prix, jusqu'à ce cfue je t^ aie parlé . Je serai rue d'E... aujourd'hui au lieu de derrmin, à cinq heures. Par pitié, sois là. » Quand elle eut mis ce billet sous enveloppe et libellé l'adresse, elle demeura plusieurs minutes encore, — ces minutes pourtant comptées, — la tête dans ses mains, à se figurer par avance l'accueil de Rumesnil dans ce rendez-vous qu'elle lui demandait pour le jour même. Elle l'avait placé à une heure un peu tardive, afin d'être plus sûre qu'il y viendrait. Toute la folie de son amour l'avait ressaisie. C'était de lui seul maintenant qu'elle avait peur, à lui seul qu'elle pensait, avec une intensité de passion décuplée par le regret de ce qu'elle avait fait En proie à quelle aberration avait-elle bien pu dénoncer ainsi celui qu'elle chérissait plus que la vie? Pourquoi n'avait-elle pas tout accepté, pour le garder? Pourquoi ne lui avait-elle pas donné cette dernière preuve d'amour qui l'aurait touché peut-être : — l'obéissance, jusqu'au crime? Qu'allait-elle lui dire pour expliquer son aveu? Et à qui? A un ami auquel elle savait qu'il tenait par une affection si sincère!... Ah! jamais il ne lui pardonnerait! Jamais elle ne le reverrait, comme elle l'avait vu hier, si tendre, si caressant, si beau! Et elle l'avait repoussé, et elle l'avait trahi I ... La grande vague du désespoir
noyait de nouveau cette àme désemparée, et le sinistre projet dont elle avait été déjà si souvent assié^jée recommençait de la hanter. .. Brusquement, elle sortit de la chambre de Jean pour entrer, à l'autre extrémité du couloir, dans celle d'Antoine. Là, elle se mit à ouvrir les tiroirs qui n'étaient pas fermés à clef, à tâter les rayons des armoires, les étoffes des vêtements, jusqu'à ce que sa main rencontrât un objet dont le contact froid la fit tressaillir. Elle s'était souvenue que son frère aine possédait un petit revolver, qu'il emportait dans ses expéditions nocturnes. Il y avait fait une lointaine allusion dans leur g^rande conversation. Elle tenait l'arme. Elle la prit et vérifia si les chambres étaient chargfées. Puis, serrant cet outil de suicide dans les poches de sa robe, elle descendit les marches de l'escalier en courant, pour remettre la lettre de rendez-vous au sieur Maradan et demander qu'il la portât tout de suite. Quoi qu'il arrivât à présent, si l'épreuve était trop forte, elle avait avec elle le sûr remède.
LA CATASTROPUE
Qo'allait faire cependant Jean Monneron? Il ne le savait pas bien lui-même. Ce qu'il savait, c'est que Rumesnil avait infligée aux siens et à lui, dans la personne de Julie, un affront insupportable, et qu'il ne le supporterait pas en effet. Il avait parlé de réparation. Dans le cas présent, ce mot avait seulement deux sens : ou bien que Rumesnil épousât la jeune fille qu'il avait subornée, ou bien que le frère outragée outrag^eât lui-même le suborneur, et d'une manière atroce. Celui-ci, avec ses idées et son caractère, ne le supporterait pas non plus. C'était donc vers un duel que courait le jeune homme, à moins qu'il ne se décidât à se faire à soi-même justice, de cette façon sommaire, qui est comme une irruption de la vie sauvage dans la vie civilisée; mais certains forfaits — la séduction d'une jeune fille est du nombre — comportent un tel mépris de ce qui constitue l'essence du pacte social, que les
avoir commis, c'est vraiment ne plus relever que de ces exécutions personnelles, définies si expressivement, par l'Allemag^ne du moyen âge, le Faustrecht, — le droit du poing. Hélas, Le fils du professeur, avec ses membres appauvris par l'existence sédentaire, ses épaules aiguës, sa physiologie toute en nerfs, son absence de muscles, semblait bien chétif pour appliquer, au vigoureux et souple Rumesnil, cette justice expéditive. Il n'avait jamais touché un pistolet ni une épée, au lieu que le jeune comte avait été mis sur la planche, le flruret en main, dès ses dix ans, et conduit chez Gastinne, à seize, par des camarades de son monde. Dans la voiture qui l'emportait vers l'hôtel seigneurial de la rue de Varenne, Jean se rendait compte, même à cette minute, de cette infériorité vis-à-vis de l'ami lélon qu'il se préparait à affronter. Il avait trop réfléchi aux conditions profondes de son origine, pour ne pas comprendre qu'encore ici, et dans cette circonstance où l'honneur de la famille reposait sur lui, les erreurs des fondateurs de cette famille le poursuivaient. Cette chétivité physique en était une conséquence. Chez ces ruraux, mal alimentés depuis des générations, l'effort cérébral avait été trop intense, l'énergie animale trop abandonnée, les lois de l'action méconnues dans l'ordre physique autant que dans l'ordre moral. N'importe. Ramassé tout entier
sur lui-même dans ce coin de fiacre, le petit plébéien n'avait pas peur. II se sentait l'ég^al de l'aristocrate par le mépris qu'il avait de sa propre vie, et tellement son supérieur du fait de la vilenie dont l'autre s'était souillé ! Il entendait sommer son camarade de remplir son devoir, et, s'il refusait, le souffleter. Il se souvenait bien, comme Julie, du billet reçu le matin même, et où Rumesnil disait qu'il déjeunait dehors. Était-ce vrai? Jean n'y croyait pas. Ce fut une véritable déception, quand, arrivé rue de Varenne, et sur sa demande : « Monsieur le comte est-il chez lui? 1) il se heurta contre une réponse nég^ative. Le concierge ne sut pas davantag^e lui dire à quelle heure son maître rentrerait.
— « Je vais l'attendre dans la rue, tout simplement... » pensa Jean. Il commença de faire les cent pas sur ce trottoir. Il y avait une demi-heure peut-être qu'il allait et venait ainsi, lorsqu'il lui sembla reconnaître, dans un individu qui débouchait de la rue du Bac, son propre conciergfe, le père Maradan. Le bonhomme l'avait vu, certainement, lui aussi, mais il s'arrêta du coup et fit semblant de regarder les illustrations à l'échoppe d'un marchand de journaux. Cette attitude du messager de Julie ne permettait guère le doute. « Pourquoi a-t-il l'air de m'éviter? Est-il possible qu'il apporte une lettre d'elle à Kumesnil? » se demanda le frère. « Mais oui.
Elle se repent déjà de m'avoir parlé. Elle a eu peur pour lui. Elle a voulu le prévenir. . . Je vais bien le savoir... » Il marcha dans la direction de Maradau, puis le dégoût pour l'ignoble besogne de basse police que représentait un pareil interrogatoire, d'un pareil personnage et dans un pareil endroit, l'arrêta net. Il vit, en se retournant, que le concierge de Rumesnil se tenait sur le pas de la porte et le regardait. La pensée du funeste secret dont il était le dépositaire tombant dans la conversation de ces deux domestiques lui fut trop odieuse.
— « Jerepasserai jusqu'àcequejetrouve Adhémar, » se dit-il, « mais pas d'espionnage! C'est trop dégradant. D'ailleurs, si Julie ne l'a pas averti, il viendra ce soir à VUnion Tolstoï; et si elle l'a averti, il y viendra plus certainement encore. Il ne voudra pas avoir reculé devant moi.. . »
Ce raisonnement, fondé sur une connaissance déjà ancienne du jeune noble et de son terrible amour-propre, soutint le justicier, durant les longues heures vides et torturantes de cet aprèsmidi où il se présenta quatre fois à l'hôtel de la rue de Varenne, et, les quatre fois, pour s'entendre dire que M. le comte n'était pas rentré, ou qu'étant rentré, il regrettait beaucoup de n'avoir pu rester et qu'il avait dû sortir de nouveau. Dans
l'intervalle de ces infructueuses visites, dont chacune l'avait exaspéré davantage, Jean s'était promené indéfiniment, allant droit devant lui, au hasard, comme il avait fait durant cette interminable journée de la Toussaint, la semaine précédente, où il croyait avoir touché le fond dernier de la misère morale. Qu'était-ce auprès de cette journée-ci? Ces premiers mots qu'avait prononcés Julie... « iarce qu'il est mon amant... » avaient atteint et déchiré en lui une fibre tellement intime qu'il ne se rappelait pas avoir éprouvé un martyre semblable. Il s'était fait en lui comme un arrêt douloureux de la vitalité. Il avait au cœur la sensation d'un étouffement, sur le cerveau l'impression d'une étreinte, d'un poids qui ne s'en irait plus jamais. La vision de sa sœur livrée aux caresses de son ami était devant ses yeux, si présente, que, par instants, il en était comme paralysé d'horreur, et il devait rester sans bouger, pour attendre que cette image s'effaçât un peu. A d'autres, elle le soulevait de cette fureur froide qui ne connaît plus rien que la vengeance. A toutes ces tentatives nouvelles pour joindre l'homme dont l'idée s'associait pour lui à ce hideux cauchemar, cette fureur avait augmenté. Elle lui avait rendu impossible de rentrer rue Claude-Bernard, pour déjeuner d'abord, puis pour diner. Il avait tremblé de ne pas se dominer assez, et, s'il était bien résolu à prévenir leur
père, ainsi qu'ilTavait annoncé à Julie, il ne voulait, il ne devait parler au chef de famille qu'une fois toute espérance détruite d'obtenir de Runiesnil la réparution lég^itinie. Il avait donc mangé à midi dans un restaurant quelconque des environs de l'École Militaire, sur une des avenues qui coupent la rue d'Estrées, — ô ironie des coïncidences ! — puis il était retourné rue de Varenne. L)e là, pour user le temps, il avait erré du côté des Invalides. Il était monté dans les salles du Musée, n'entendant rien, ne voyant rien, sentant grandir en lui l'impatience de cette rencontre si passionnément désirée. A sept heures seulement, et devant la réponse du concierge que Rumesnil dînait dehors, l'évidence s'était imposée que, malgré cet orgueil sur lequel il avait compté, son perKde camarade l'évitait de parti pris. Il avait deviné juste : Maradan avait apporté rue de Varenne une lettre de Julie, avertissant son amant, et celui-ci cherchait à tout le moins à gagner du temps. « C'est ma faute, » se disait le frère irrité, après ce dernier échec : «j'aurais dû suivre mon idée et attendre sur le trottoir. C'était de l'espionnage. Pourquoi pas? Contre un homme ignoble, tout est permis... Demain, je serai là, devant sa porte, et je n'en bougerai qu'après l'avoir vu... A moins que, par bravade, il ne vienne rue du Faubourg-Saint-Jacques, ce soir. C'est possible qu'il ait voulu éviter un tête-à-tête, avec l'idée
qu'en public, je reculerai, que je n'oserai pas l'outrager. Il verra bien. ., »
Tel était le ton d'énerg^ie farouche auquel cette vaine poursuite de celui qu'il considérait maintenant comme son plus mortel ennemi avait monté le )eune homme. Les conférences de VUnion Tolstoï diVdiient lieu vers les neuf heures. Il avait encore deux fois soixante minutes à tuer, avant de savoir si vraiment la journée passerait sans qu'il eût jeté à la face du séducteur les paroles vengeresses dont la colère grondait en lui. Il recommença de marcher à travers les rues fébrilement, se les prononçant tout bas en lui-même, ces paroles, en mesurant à l'avance la gradation, tendant sa volonté pour être calme d'abord, implacable ensuite, si le traitre — et c'était trop probable — le contraignait à la violence. L'idée lui vint soudainement, qu'après tout, on ne lui avait peut-être pas menti : Rumesnil pouvait avoir voulu dîner avant la conférence avec Grémieu- Dax, précisément pour éviter toute occasion de se trouver seul avec lui, Jean, même à la porte de YUnioji... QueSalomon, l'ami si réfléchi qui avait déjàtant deviné de ses secrets, fût le témoin lucide de cette première rencontre, c'était dur. Il y avait quelque chose de plus dur encore, c'était d'attendre. A peine cette possibilité d'abréger cette intolérable attente eut-elle apparu à l'esprit
du jeune homme, qu'il se dirigea, d'un pas qui ne connaissait plus d'hésitation, vers le Restaurant de Tempérance .
Il lui fallait, pour arriver au faubourgs Saint- Jacques, du faubourgs Saint-Germain où il se trouvait, traverser deux endroits qui achevèrent de l'écraser de tristesse : ce fut le quartier du Luxembourg d'abord, hanté par le Fantôme de Brigitte Ferrand, de cette Brigitte à laquelle il n'osait plus penser maintenant. Les imaginations parmi lesquelles il avait été contraint de vivre toute la journée étaient trop impures, trop souillées. Il lui semblait que le frère de la maitresse de Rumesnil, de la fille enceinte à qui un amant infâme proposait des pratiques d'avortement, n'avait pas le droit de même aimer en pensée l'être idéal, l'immaculée et tendre créature qu'était l'Antigone intellectuelle du philosophe catholique. L'autre coin de Paris, fécond en évocations tristes, fut cette rue Gassini, où il avait eu avec son cousin Riouffol, exactement six jours auparavant, cette dispute odieuse, presque ce colletage. Toute l'amertume dont il avait été saturé jusqu'à la nausée durant la dernière séance àeV Union TolsioïXm reflua dans le cœur. Qu'elles lui semblaient vaines et inutiles, les passions dont il avait vu ses camarades agités, depuis Grémieu- Dax et Bobetière jusqu'à ce sauvage Riouffol, sans parler du prétentieux Pons et du cacophraste
Boisselot, en regard d'un drame réel, comme celui dont il était en ce moment le lamentable héros ! Il devait éprouver, dans ce nouveau contact avec les utopistes de l' U . T. , que cette stérile ardeur de discours, dépensée pour ou contre certaines idées, sert bien souvent de substitut à la souffrance intérieure. C'était l'écœurement continu d'une existence opprimée par un labeur trop servile qui se soulageait dans les téroces sophismes de Riouflol, pour ne citer qu'un exemple. Lui-même, Jean, allait se mêler, avec l'âcreté de son ressentiment pour Rumesnil, aux scènes provoquées dans ce milieu de révolutionnaires par la présence du prêtre conférencier. Qu'il s'attendait peu, pourtant, à s'engager dans des discussions sociales et philosophiques, quand, arrivé devant la porte, il se hasarda, le cœur battant, à scruter l'intérieur du petit restaurant. Un coup d'œil lui suffit pour le constater : celui qu'il cherchait n'était pas dans la longue salle étroite. En revanche, Salomon Crémieu-Dax se trouvait à sa table habituelle. Il achevait de dîner en face d'un prêtre, qui n'était autre que l'abbé Ghanut. Ce dernier était un homme de quarante ans, de mine chétive, et sur le masque duquel était empreinte, en ce moment, la naïveté un peu gauche de l'ecclésiastique dépaysé. Ses joues creusées ses yeux profonds, disaient l'ascétisme et les secrètes vertus d'une belle âme
sacerdotale, à laquelle manquait pourtant la sérénité dans la foi, cet admirable trait de la physionomie de M. Ferrand. Mais chez M. Ferrand, chez le disciple du sage et lumineux Le Play, les certitudes relig^ieuses se doublaient des forles certitudes traditionalistes. L'abbé Ghanut, lui, était — et il reste, hélas! — la victime de la dangereuse erreur où tombent aujourd'hui tant de prêtres excellents, qui parlent couramment de réconcilier le Catholicisme, la Science et la Démocratie, comme si les deux derniers termes étaient d'un côté, le premier de l'autre. Tout au contraire, ce sont les deux premiers termes qui sont d'un côté, et c'est le dernier qui est de l'autre. Le Catholicisme n'a pas à être réconcilié avec la Science, à laquelle il n'a jamais été opposé, pour la simple raison que, n'ayant pas le même objet, il n'évolue pas sur le même plan. Mais l'irréconciliabilité semble absolue entre la Science et la Démocratie, telle que la France la conçoit, — car dans tous les pays qui passent pour démocratiques et qui prospèrent, l'Amérique, par exemple, démocratie est synonyme d'oligarchie, presque de féodalité. — La Science démontre que les deux lois de la vie, d'un bout à l'autre de l'univers, sont la continuité et la sélection, à quoi les démocrates français répliquent par le dogme absurde de l'égalité, et ils donnent au [)rést>nt, sous sa forme la plus brutale, parla souveraineté
du nombre, tous les droits sur le passé. Les prêtres de l'espèce de l'abbé Chanut, et qui ne reconnaissent pas cette contradiction, sont les dupes, il faut avoir le courage de Je leur dire, des boniments effrontés de leurs adversaires. Ils ne veulent pas voir la saisissante coïncidence entre les doctrines politiques issues de l'observation positive et l'enseignement traditionnel que la sagesse de nos pères avait fixé dans les fortes coutumes d'autrefois. La rencontre d'un Auguste Comte et d'un Bonald, d'un Taine et d'unJoseph de Maistre, dans des théories de gouvernement id« nti(|ues en leur fond, ne les a pas éclairés sur la banqueroute que l'avenir réserve aux taux dogmes de 1789 et à leurs partisans. La crainte de voir l'Église perdre la direction des masses est le généreux motif qui domine ces apôtres sans esprit critique. C'est de quoi excuser un véritable saint, tel que l'abbé Chanut, d'ap[)orter, comme il faisait ce soir, l'autorité de son caractère et de sa vertu à une œuvre aussi criminellement antisociale qu'une Union Tolstoï. Lorsque Jean Monneron entra dans le restaurant, le digne prêtre était en train de discuter avec Crémieu-Dax, qu'il ne désespérait évidemment pas de convaincre. Les prunelles du jeune Juif traduisaient par leur éclat la passion profonde qu'émouvaient en lui les problèmes de philosophie religieuse. Un autre signe prouvait cette passion plus certaine-
ment encore : en toute autre circonstance, ce fanatique, mais si tendre ami, eût remarqué l'altération du visag^e de Jean, que les émotions de cette affreuse journée avaient contracté et comme serré. Il vitseulement dans sa venue l'occasion de discuter en sa présence des idées dont il le savait préoccupé, sans les aborder jamais avec lui, et, la présentation faite :
— « Tu as dîné? » demanda-t-il. Puis, sur la réponse affirmative de Monneron, qui, en réalité, avait acheté le long de la route un croissant d'un sou et ne l'avait même pas fini, tant il avait la gforge serrée : " Nous ne te ferons pas attendre longtemps, nous finissons... » continua-t-il, et, revenant à la thèse qu'il était en train de soutenir : « Je résumais pour M. l'abbé, qui ne les connaît pas, les magnifiques pages de Darmesteter sur le rôle que l'Église catholique pourrait encore jouer, elle, la seule f(Jrce organisée d'Occident, si elle voulait, comme il l'a dit, reprendre les formules des Prophètes qu'elle a volatilisées en métaphores et les accomplir, en se faisant l'ouvrière suprême de la Justice et de la Démocratie... »
— 0 J'accepterais la formule, » répondltrabbé Chanut, « avec une variante : je substituerais l'Évangile aux Prophètes. »
— " Tout ce qu'il y a de valable dans l'Évangile est déjà dans les Prophètes, » reprit vive-
ment Crémieu-Dax. «Le reste n'estqu'une adaptation aux idées du monde gréco-romain. La compilation g^nostique attribuée à Jean nous donne un modèle typique de cette déformation. S'il y a un point acquis à la Science, c'est bien celui-là : le christianisme n'est qu'un judaïsme polythéisé. w
— « Je crois en Notre-Seigneur, monsieur, je ne puis donc pas vous suivre sur ce terrain, « répondit le prêtre.
— « Et vous avez d'autant plus raison, w ajouta Jean, qui, dans son état d'irritation nerveuse, avait mal supporté la phrase si brutalement affirmative de son ami, « que la Science n'a rien à voir avec cette hypothèse sur le quatrième Évangile. La Science, c'est, dans l'espèce, la critique. Que nous dit-elle? Que saint Irénée, dès le second siècle, admettait cet évangile comme authentique. Elle nous dit encore qu'Irénée avait connu saint Polycarpe et Polycarpe l'apôtre Jean. Les relations de ce saint et de l'apôtre sont établies par ce fait que Polycarpe vint à Rome vers 154 discuter la fête de Pâques avec le pape Anicet et apporter le témoignage de Jean. De quel droit nous prétendons-nous mieux renseignés que des contemporains et substituons-nous une intei'prétation toute personnelle à une donnée aussi nettement établie? »
— « En tout cas, que vous admettiez ou non le
LA GATASTROPH E 113
quatrième Évangile comme authentique, » reprit l'abbé Chanut, qui avait reg^ardé avec étonnement cet auxiliaire inattendu, et en s'adressantà Crémieu-Dax : « Vous conviendrez que l'esprit de ce livre comme des trois autres aboutit aux trois superbes termes dont la République a fait sa devise : Liberté, Égalité, Fraternité. »
— « Ici, permettez-moi de me séparer de vous, monsieur l'abbé. . . » interrompit de nouveau Jean. Sa nervosité le retournait maintenant contre le démocratisme du prêtre : « Je ne suis pas un grand théologien, mais j'ai beaucoup lu les Évangiles, et, si j'en traduisais l'enseignement, je le résumerais dans trois autres mots qui sont précisément le contraire de cette devise que vrus admirez, vous, monsieur l'abbé, et qui me parait, à moi, parfaitement déraisonnable. Ces trois mots, les voici : Discipline, Hiérarchie, Charité. »
— « Il n'y a pas de contradiction entre les deux programmes, » fit le prêtre.
— « Pour vous, non, monsieur l'abbé, » répondit Jean, « parce que vous admettez l'Église, et par conséquent l'ordre Romain qu'elle a transposé dans le domaine spirituel ; mais, pour ceux (|ui ne l'admettent pas, la première de ces deux devises, c'est l'anarchie, et la pire! l'anarchie année de principes. Nous en voyons les conséquences aujourd'hui. »
— « Ne prenez pas gnrde à ce que vous dit Monneron, monsieur l'abbé, il cultive volontiers le paradoxe... » interrompit à son tour Crémieu- Dax. Étonné lui-même par les propos de son camarade et leur accent, il l'avait regardé. Cette fois, il avait disting^ué en lui les traces d'une agitation inusitée. Il était trop attaché à Jean pour ne pas être inquiet de le voir ainsi, surtout soupçonnant ce qu'il soupçonnait. Mais il était d'abord le soldat d'une idée. Il avait attiré l'abbé Ghanut, comme il l'avait dit, dans cette atmosphère de socialisme, avec l'espérance de le conquérir à ses théories, et il estimait fort justement que le plus sûr moyen d empêcher cette conquête était de donner au nouveau venu la sensation de profonds désaccords entre les membres de V Union Tolstoï (la bien nommée !). Il appréhendait déjà quelque manœuvre de Riouffol contre la conférence, tout en espérant que l'esprit de groupe paralyserait le relieur. Il ajouta, pour atténuer ce que sa remarque avait de désobligeant pour son ami : « Vous avez là, d'ailleurs, une preuve de ce que je vous ai affirmé, que nous acceptons, à ru. T., les formes les plus diverses de la pensée. . . »
— « Et cette tolérance, » dit l'abbé Chanut, « n'est-elle pas une preuve de plus que la Révolution est d'accord avec le Christianisme, quand elle est d'accord avec son principe?... »
— n Je VOUS répondrai comme vous m'avez répondu tout à l'heure, » fit Crémien-Dax
« J'accepte la formule avec cette variante : le Christianisme est toujours d'accord avec la Révolution quand il est d'accord, lui, avec son principe, et ce principe, j'y reviens, est l'accomplissement des prophéties... »
— « Et moi, j'en reviendrai à la critique historique, » dit Jean à son tour, « dont vous parlez toujours, » — il s'était tourné vers Crémieu-Dax, — « et puis, quand il s'a^jit d'en tenir compte, vous vous comportez de manière à justifier le mot de Gœthe, que je voudrais voir mis en exergue à tous les livres pseudo-scientifiques des Kuenen, des Strauss, des Reuss et de tant d'exégètes : « l'esprit de l'histoire, c'est l'esprit de ces mes- « sieurs... » Oui ou non, est-ce un fait que le Christianisme a maintenu, dix-huit siècles durant, les sociélés dans un état de vitalité profonde? Est-ce un fait que, toutes les fois qu'il a diminué, en Italie à la Renaissance, il y a centans en France, le lien moral s'estrelâché, etque l'homme s'estdégradé? Pour prendre la France encore en exemple, est-ce un fait que les grandes périodes de son histoire, le treizième et le dix-septième siècle, ont été celles où, sous un saint Louis, sous un Louis XIII, elle était le plus profondément, le plus absolument catholique? Est-ce un fait, au contraire, que, depuis 89, nousnous débattons dans l'impuissance
ne LÉ1APE
à rien foncier qui dure avecles idées antiphysiques de la Révolution? Non, le Christianisme n'a pas le même principe que cette Révolution. Il en a un contraire, etlexpériencenous autorise à conclure que, de ces deux principes, celui dont l'application s'est toujours accompagnée de santé est vrai, c'est-à-dire conforme à la nature des choses, et l'autre, non. n
— «Vous parlez de faits, monsieur : me permettrez-vous de vous en citer un, o objecta labbé Ghanut, « en m'exciisant d'une question si personnelle : sans la Révolution, vous, monsieur Monneron, que seriez-vous?. . . »
— « Pour moi, » dit Grémieu-Dax en riant, « la réponse est toute faite. . . »
— « Ce que je serais? " reprit Jean, — et toutes les tristesses de sa vie de famille frémissaient dans sa voix, — « un homme encadré et racine, tout simplement. Les Monneron étaient des paysans du Vivarais. J'en serais un, soutenu par des mœurs, par des traditions, par des coutumes, tenant au sol où reposeraient mes morts^ les prolong^eant, ayant reçu d'eux un dépôt du passé, et prêt à le transmettre intact et vivant. . . Ce que je serais? Un membre d'une famille en train de durer. Patiemment, sûrement, ellesgrandissaient, ces familles terriennes, si elles en étaient dignes, par leurs vertus. La vertu, quel beau mot latin : la force à l'état d'habitude, la force fixée, vis...
virius. . . / Elles arrivaient à la petite bourgeoisie pa r en bas, avec le temps; puis, de la petite bourgeoisie, si elles continuaient à se fortifier, elles montaient à la moyenne, à la haute, à la noblesse. C'était un axiome alors que la (amill(% dans l'état privé, devait d'abord s'enrichir par le travail, puis que, haussée d'un degré, c'est-à-dire devenue noble, elle ne devait plus que servir l'État. Bonald a vu cela merveilleusement. De cette circulation lente et sûre était faite la vie profonde de la vieille France. Elle s'était faussée sous le despotisme de Louis XIV et l'incurie de Louis XV. Il y avait lieu, en 1 789, de la régulariser. On l'a détruite. Telle qu'elle était, cette vieille France, avec ses abus et ses misères, j'aurais mieux aimé en faire partie, comme un pauvre paysan, comme un ouvrier de la glèbe, que de celle-ci, comme un demi-bourgeois sans milieu, sans passé, sans certitudes. J'y aurais moins souffert. . . Et toi, Salomon, ce que tu aurais été? Mais rappelle-toi que sous l'ancien régime, en 1787, Malesherbes, sur Tordre du roi, provoqua une commission de notables Israélites chargés d'aviser à l'amélioration du sort de leurs coreligionnaires. Huit Israélites de marque obtinrent des lettres patentes de naturalisation. Donc l'ancien régime était prêt à faire leur place aux Juifs, et il la leur faisait. Sans 89, les choses auraient continué dans ce sens, c'est-à-direque, peu
à peu, toutes les familles juives où il y aurait eu de la supériorité fixée se seraient introduites dans la vie française en s'y adaptant et en l'enricliissant d'un appoint mesuré. Elles eussent fait partie, comme les plébéiens de haute espèce, de cette aristocratie recrutée qui renouvelait la noblesse en y participant. Il en eût été chez nous comme il en est en Angleterre, où un lord Beaconsfield et un lord Rothschild ont naturellement siégé à la Gbambre des pairs. Ose dire que tu aimes mieux la guerre de races, telle que nous l'avons dans la France issue du gâchis de 89? "
— « Oui, j'ose le dire, » répondit Grémieu- Dax avec une énergie sombre. « J'aime mieux la lutte française que la sérénité anglaise. La plus belle des destinées, c'est, en combattant pour soimême, de combattre pour la justice violée en sa personne... »
— « Et périsse le pays plutôt qu'un principe ! » dit Jean amèrement.
— « Vous êtes plus près de vous entendre que vous ne croyez, » reprit l'abbé Ghanut. Le prêtre le plus chimérique est un homme très fin, parce qu'il a confessé. Gelui-ci, qui ne savait rien de 1 existence de Jean Monneron, avait, comme Grémieu-Dax, senti gronder dans la voix du frère de Julie une douleur qui se soulageait par la violence de la contradiction. Il ne savait rien non plus du jeune Juif, sinon sa rare culture et ses
convictions collectivistes. Il devina que cet entretien lui causait, à lui aussi, une souffrance tout autre qu'intellectuelle, et il continua : « Vous rêvez tous deux du royaume de Dieu, puisque vous voulezl'ordre social... Seulement vous voyez le moyen de cetordre, vous, monsieur Monneron, dans la famille; vous, monsieur Crémieu-Dax, dans l'individu... Mon métier, à moi, est de faire le service des âmes. On le fait partout, ce métier, même dans un restaurant socialiste, quand on apporte des paroles de paix et de conciliation... »
Il s'était levé, car le repas finissait, et il se signa pour dire ses grâces. Les deux jeunes gens se levèrent aussi, sans rien répondre. Il y a dans l'Église un tel trésor de séculaire expérience que ses représentants arrivent toujours à la vérité morale, fût-ce à travers d'extravagantes erreurs politiques. L'abbé Ghanut venait d'exprimer, en quelques mots, le point de divergence qui séparait à jamais les deux anciens amis : l'un avaitcompris — à travers quelles épreuves! — que le problème de la vie humaine est uniquement le problème de la famille . Lorsqu'on pense ainsi, on est tout près des antiques doctrines : la famille a pour tendance de supprimer le viager. Elle veut durer à travers le temps. Il lui faut donc les majorats, ou la liberté de tester, et alors l'autorité du père de famille la conserve. Elle exige un droit reconnu des morts sur
une part de l'activité des vivants . Ce droit du passé doit avoir un représentant héréditaire, d'où la nécessité d'une famille royale et de la monarchie. L'autre, Grémieu-Dax, ne voyait dans le monde qu'un drame mystique, évoluant à travers ces accidents, tous insignifiants, qui sont les familles, les nations, les races. Une telle philosophie amène l'homme à reconnaître un droit absolu à la conscience individuelle, et le terme fatal en est l'anarchie. Il y avait pourtant un terrain où ces deux adversaires (ilsl'avaienttoujoursété, mémequand ils fraternisaient dans des utopies communes) se devaient de s'entendre. Oui, ils se devaient une réciproque estime pour leur bonne foi, ce que le prêtre avait appelé, dans son langa{je évan^élique : la recherche du royaume de Dieu. Luimême, en parlant du service des âmes, il avait pris son rang, dans le déplorable milieu où il aventurait sa soutane. Tous les trois sortirent du restaurant en silence. Jean avait déjà oubHé cette discussion, qu'il s'était étonné lui-même de soutenir, à la minute où il l'engageait. Tout entier repris par l'idée qu'il allait peut-être rencontrer enfin Rumesnil, lafièvre le brûlait. L'abbé Chanut, dont le visage consumé ne mentait pas, et qui avait ce tempérament du missionnaire, si vois n par certains côtés de celui de l'homme d'action, méditait le discours qu'il prononcerait dans un quart d'heure devant un public aussi hostile à sa
foi que s'il eût été composé de Chinois et de Japonais. Quant à Grémieu-Dax, l'ami, en lui, était trop tourmenté, pour qu'il n'essayât pas de se rapprocher de Jean. Il saisit le moment où ils allaient monter quelques marches qui accédaient au trottoir devant TU/non même. Dans ces vieilles rues de l'ancien Paris, il reste de ces irrég^ularités pittoresques qui dessinent la forme du terrain primitif. Le prêtre arrivait déjà en haut de ce petit escalier que les deux autres étaient encore au bas, à échang^er ces quelques répliques :
— « Tu as quelque chose, Jean?.. » avait dit Grémieu-Dax. » Que se passe-t-il? Je ne t'ai pas vu depuis ces derniers jours, et je te retrouve si étrange... »
— « Il se passe que j'en ai assez du mensonge vis-à-vis de moi-même et des autres. J'ai trop vu où cela mène. Je veux vivre dans la vérité, » répliqua Jean.
— « Alors, tu penses vraiment ce que tu as dit? » insista Grémieu-Dax.
— « Absolument... » répondit le frère de Julie. Puis, voyant sur la physionomie de ce camarade de sa jeunesse une expression d'un si sincère chagrin, une comparaison le fit ressouvenir d'un autre camarade, du Judas qu'il allait peut-être rencontrer dans cinq minutes ; et il eut, pour le fidèle ami dont il était si loin par l'esprit, si près par le cœur, le même mouvement
que cet ami avait eu pour lui à la même place, ce jeudi dernier. Il lui prit la main et la serra sans rien lui dire. Des larmes roulaient dans ses yeux. Ce silence et cette émotion en disaient trop pour que l'autre ne comprit pas qu'il ne devait plus insister, sous peine de taire saig^ner un cœur trop malade. De quelle plaie"? Il croyait le savoir. Qu'il est juste, le mélancolique proverbe : « Mal d'autrui n'est que songe! » Réalise-t-on jamais toute la souffrance de ceux à qui l'on est le plus dévoué? Même avec le fanatisme de ses convictions, et quoiqu'il attachât à la séance de ce soir une importance extraordinaire, si Crémieu-Dax ■ eût deviné de quel dernier coup son comj)agnon avait été frappé dans la journée, il n'aurait sans doute pas eu la force de vaquer, comme il Ht aussitôt, à la surveillance de son Union. Un nombre déjà considérable de personnes se pressaient sous le porche et dans l'escalier. Deux sergents de ville étaient sous la voûte, qui dévisageaient les arrivants :
— n C'est moi qui les ai fait mettre là... » dit Crémieu-Dax tout bas à ses compagnons, et, comme pour ré[)ondre d'avance à la vivante objection que représentaient ces deux agents de la force publique préposés par ses propres soins à la garde d'une œuvre d'individualisme effréné : » c'est le procédé que la nature emploie dans ses évolutions, » ajouta-t-il ; « les anciens organes
protègent les nouveaux, pendant que ceux-ci sont en train de se former... C'est le tissu graisseux de la chenille qui nourrit la chrysalide, c'està-dire le papillon en voie de devenir... »
L'abbé Ghanut approuva de la tête, im[)ressionné, comme le sont aisément les prêtres de son école, par celte phraséologie de type scientifique où excellent certains démagogues d'aujourd'hui, et qui révèle la moins exacte des dispositions de l'esprit, la plus contraire à la méthode d'observation directe : l'habitude du raisonnement par analogie. Les trois hommes s'étaient engagés dans l'escalier. Ils commençaient de fendre le flot d'étudiants et d'ouvriers qui emplissaient les marches, attendant leur tour. Crémieu-Dax, pour s'ouvrir le passage, montrait trois cartes bleues, qu'il tenait en l'air. Un des articles de son minutieux règlement portait que, dans les jours de grandes assemblées, ces cartes attribuées aux personnes qui devaient prendre place sur l'estrade leur assureraient le droit d'entrer avant les assistants ordinaires, membres ou invités, munis, eux, de cartes blanches. D'ordinaire, l'exercice de ce petit privilège ne souffrait pas difficulté. Ce soir-ci, le fondateur de ru. T. put se rendre compte du secret travail auquel s'était livré, pendant cette semaine, son adversaire Rionffol. Des murmures avaient accueilli, dès les premières marches, les trois nou-
veaux venus. On s'écartait devant eux, mais avec des réflexions qui annonçaient une séance tourmentée. Des phrases s'échangeaient, encore à mi-voix, dont quelques-unes étaient simplement grossières, d'autres pires : « Le ratichon, voilà le ratichon. . . » « C'est fiib de blair qui va jaspiner. .. » [blaii\ en argot, signifie nez, — nib de blair, pas de nez) . Cette ironique allusion au nez de l'abbé Chanut, qui était en effet un peu long et le paraissait davantage à cause de la maigreur du visage, avait le mérite de lui être inintelligible, mais pas à Crémieu-Dax, le jeune juif ayant cru devoir à son apostolat socialiste d'apprendre l'argot, comme il avait appris le grec, — philologiquement. « Il a déjà la frousse, le juponné !... » « Les deux Sorbonnards et lui, quelle pochetée d'otages, hein ! les camaraux?... » « Youpin et jésuite, ça fait la paire!... » Ces bas sarcasmes et vingt autres pareils partaientde droite, de gauche, d'en haut, d'en bas. Ni le prêtre, ni Crémieu-Dax ne paraissaient les entendre. Jean, lui, était défendu contre eux par sa nouvelle crise d'attente. Il fouillait du regard les cinquante visages peut-être qui s'étageaient sous la lumière d'un gaz économiquement allumé. Celui du traître ne s'y trouvait pas. A peine, d'ailleurs, s'il en reconnaissait un, de-ci delà, appartenante un des habitués del' 6'nion. Dans les conférences de la Tolstoï, vingt-cinq lettres d'invitation étaientmises à ladispositiondechacun
des membres du comité. Riouffol s'était char^jé de distribuer, avec les siennes, celles de Pons et de jBoisselot. Il avait recruté ainsi, dans les petits centres anarchistes où il fréquentait, soixante-quinze «compagnons» , bien décidés à exécuter son mot d'ordre et à ne pas permettre que « le dénommé Chanut tînt le crachoir à la Tolstoï « , pour parler comme l'électricien. En outre, Riouffol, Pons et Boisselot pouvaient compter dans Y Union même, en vertu du principe de recrutement, sur autant d'acolytes environ. On se rappelle que chacun des membres du Comité primitif, dont ils étaient, avaiteuledroitd'introduiredansla Société vingt-quatre adhérents. Bref, ils avaient à leur disposition près de cent cinquante braillards, au lieu que Jean et Rumesnil, pour les raisons que l'on sait, s'étaient à peine occupés de placer leurs lettres . Le groupe des partisans de l'abbé Chanut et de sa conférence se trouvait donc presque réduit aux amis et aux invités de Crémieu-Dax et du huguenot Bobetière. C'était une minorité capable seulement d'ajouter encore par sa résistance au tumulte que la bande à Riouffol se préparait à provoquer. Avant même que Crémieu-Dax et ses suivants eussent achevé de monter l'escalier, un incident annonça cette lutte imminente entre les libéraux du groupe, ceux que Boisselot appelait élégamment «les cléricaleuxD , et les autres. Car, un de ces derniers ayant crié, du milieu de la foule
qui gouaillait l'abbé Ghanut, Crémieu-Dax et Jean Monneron, à leur passée : « Bravo, l'adversaire! Ceux qui l'insultent sont des lâches ! ... » des cris de : « A la rue!... » s'élevèrent de toutes parts, auxquels un des fauteurs de ce vacarme orjjanisé mit fin en réclamant : « La Carmagnole l La Carmagnole! » et l'immonde chanson, mise à la mode du jour, commença :
...Que demande un républicain?
La liberté du genre humain,
Le pic dans les cachots.
Le feu dans les châteaux,
Et la paix aux chaumières!.,.
Impassibles, les deux serg^enls de ville qui s'étaient rapprochés du bas de l'escalier écoutaient ce couplet de début : il jette une saisissante lueur sur l'âme révolutionnaire, toujours en train d'osciller entre l'humanitarisme et le massacre. Ce sont les deux pôles de l'excitabilité nerveuse. Ils écoutaient encore, ces honnêtes et simples serviteurs du pays qui avaient, comme anciens soldats, porté peut-être le drapeau de la France en Afrique, au Tonkin, parmi les fièvres et sous le soleil brûlant, cet autre couplet :
...Qui rend esclaves les citoyens?
Les députés et les chauvins...
Jetons bas la caserne, La Chambre où l'on nous berne, pt rasons les frontières!
Ce dernier vers, lequel est du moins de la plus réjouissante stupidité, — car il faut pourtant être deux pour raser une frontière, — résonnait encore quand Grémieu-Dax et Jean Monneron purent introduire l'hôte ainsi salué dans l'antichambre du premier étage. Quatre individus étrangers à V Union recueillaient les cannes des arrivants. C'était encore une des précautions que le collectiviste millionnaire avait prises , à ses frais, et fort utilement, il put s'en convaincre tout de suite, en entendant une autre rumeur s'échapper de la grande salle, déjà plus d'aux trois quarts pleine. Cette rumeur était faite de l'ignoble mot ; a Calotin!... Galotin!... » scandé sur l'air des Lampions. Des protestations furieuses le coupaient : « C'est honteux!... Vous nous déshonorez!... Taisez-vous!... A la porte, les gueulards!... » La bataille commençait à l'intérieur, avant même que toutes les places fussent occupées . Des commissaires, reconnaissables à une petite médaille de bronze, fixée par un ruban rouge etsur laquelle les lettres U . T. se voyaient d'un côté, et, de l'autre, la sublime devise : Nature, Science, etc. y allaient et venaient, littéralement affolés, se concertant, se séparant, faisant taire celui-ci, menaçant celui-là de l'expulser, et la porte ouverte à deux battants laissait voir, entre les quatre murs, décorés des photographies de Rembrandt, de yelasquez,deLéouard,deljolticelli,deManttgna,
une houle de têtes et d'épaules sans cesse accrue, avec Testrade au fond, vide et toute mince. Les fondateurs de V Union, pour démocratiser encore leurs séances, avaient décidé que les orateurs et les membres du Comité siégeraient seuls sur cette étroite tribune, à peine exhaussée de quatre marches. La table, chargée d'une carafe d'eau, d'un verre et d'une sonnette, attendait le conférencier et le président. Ces commissaires n'eurent pas plus tôt aperçu Grémieu-Dax qu'ils se précipitèrent au-devant de lui, comme vers leur chef naturel, et une phrase revenait dans toutes leurs plaintes :
— « C'est un coup monté ! »
— «Nous le démonterons. ..Voilà tout,» répondit le jeune homme. « Pourvu que M. l'abbé ne se laisse pas décourager par ces sauvages.. . »
— « C'est parce qu'ils sont des sauvages que je suis ici, " dit le prêtre. . .
— « Je viens d'employer un mot qui n'est pas juste, » rectifia aussitôt Crémieu-Dax. « Il m'a (chappé, parce que j'ai des nerfs, comme tout le monde. Je voulais dire : ces égarés. Car on les égare, et je sais qui. Mais que ferait-on sans le peuple? Il porte en lui tous les extrêmes. C'est son danger, et c'est sa grandeur. . . » Puis, s'adressant à un des commissaires : « Tous les membres du bureau sont là?... '» Et, sur cette réponse : « — (I II ne manque plusque Rumcsiiil. . , » — «C'est
dommage, » fit-il, en tirant sa montre. « Nous n'avons plus que cinq minutes, et, avec un public difficile, il importe de commencer exactement. . . Enfin, s'il n'est pas là, tant pis ! . . . «
— « Le lâche ne viendra pas... » se dit Jean. «Je ne le joindrai que demain. Mais je le joindrai... S'il ne vient pas, qu'est-ce que je fais ici? Attendons pourtant ces cinq minutes encore... >» Et il suivit son ami. Grémieu-Dax s'était engagé avec l'abbé Clianut dans un petit couloir circulaire qui contournait la grande salle et aboutissait, par la bibliothèque, à la chambre, emphatiquement dite du Conseil. Quatre personnes s'y trouvaientencemoment,quiécoutaient,sansse parler, letumulte grandissant de la salle voisine. C'étaient le roux et germanique Bobetière, le ruskinien et chevelu Marius Pons, le cacographe Boisselot et Riouffol, dont la figure paraissait plus jaune, les traits plus hagards, la mâchoire plus brutale, les yeux plus brillants, le rude torse plus tassé encore que d'habitude. Cette rumeur, avant-cou rrière de la bacchanale dont il était l'imprésario, lui donnait une expression de joie barbare, qui s'exalta encore, quand il vit arriver l'abbé Chanut et ses guides. Cependant il futdécontenancé, même dans cette attitude de méchanceté triompliante, par la tranquillité de Crémieu-Dax, qui, ayant salué les trois autres, s'avança vers lui, la main tendue. Ils ne s'étaient plus abordés depuis la phrase san-
galante que le relieur avait prononcée à cette place même, en allusion aux mines de Modderfontein.
— « Bonjour, Riouffol... » disait le fondateur de ru. T. Jamais il n'avait fait un plus grand sacrifice à son oeuvre. Et, comme l'autre laissait prendre sa main, machinalement, presque avec stupeur, il continua : « Je te présente, ainsi qu'à nos camarades, M. l'abbé Chanut qui vient ici comme notre invité... Vous entendez ce bruit? Il se prépare une manifestation. Dois-je vous rappeler les statuts, que nous avons tous signés, et l'article par lequel nous nous sommes reconnus solidaires les uns des autres, dans le Comité, sauf à démissionner? Y en a-t-il un de vous qui veuille démissionner maintenant?. . . Il pourra prendre part à la manifestation hostile. Sinon, il est engagé, sur sa signature, à s'associer à nous pour la réprimer.. . »
Il y a dans toute affirmation d'une personnalité forte, lorsqu'elle est très nette et qu'elle pose les l^roblèmes sans aucune équivoque, une suggestion impérative qui s'impose aux pires hostilités. Des trois membres du Comité de V Union Tolstoï qui avaient voté contre la conférence de l'abbé Chanut, un seul, il est vrai, avait machiné le tumulte de ce soir, Riouffol. Les deux autres, Marins Pons et Boisselot, ne s'y étaient associés qu'indirectement, par l'abandon de leurs cinquante lettres d'invitation entre les mains de l'ouvrier relieur,
LA CATASTKOPHE 131
Mais, sachant l'usage qu'il en avait fait, ils devaient se considérer comme ses complices. Ni eux, ni Riouffol ne s'étaient attendus à trouver devant eux cet article du règlement, auquel ils n'avaient pas songé. Il les obligeait à se désavouer publiquement par leur attitude, devant les manifestants qu'ils avaient invités eux-mêmes, — ou bien à jouer un rôle honteux de traîtres et d'hypocrites, — ou bien enfin à se démettre du Comité, ce qui signifiait pour eux quitter la Tolstoï. Dans l'élaboration de ses statuts, le fondateur, avec son génie d'organisation, avait prévu aussi des luttes intimes. Pour assurer l'unité de son œuvre, il avait fait accepter cette clause : tout membre du Comité qui démissionnait cessait en même temps d'être membre de V Union. Comme un autre article portait que le Comité se recrutait luimême, Riouffol, Pons et Boisselot démissionnaires, c'était leur remplacement assuré par trois personnes du choix de Crémieu-Dax, qui ferait certainement voter, comme il voudrait, les trois membres restants : Rumesnil, Bobetière et Jean Monneron. Riouffol et ses deux partisans restèrent donc décontenancés devant une mise en demeure qui constituait un véritable coup d'État dans l'intérieur de l'U. T. Ils sentirent le maître. Comme ils se taisaient, Crémieu-Dax reprit :
— " Nous sommes bien d'accord tous les six?. , . Oui. Maintenant, puisque Rumesnil, qui devait
nous présider, n'est pas là, je vous propose de tirer au sort celui qui le remplacera, et tout de suite, ou de voter. Nous avons le choix. Le bruit augmente. Dans dix minutes, il sera plus malaisé encore de le réprimer. Écoutez... »
La chanson, commencée dans l'escalier, avait maintenant gagné la salle, et le plus hideux de ces couplets arriva distinctement à travers la cloison, celui qu'il faut toujours citer, pour la honte éternelle des politiciens qui ont poussé Tamour de la basse popularité jusqu'à laisser chanter devant eux et quelquefois chanter eux-mêmes ces ignominies :
... Que désire un républicain?
Vivre et mourir sans calotin.
La Vierge à l'écurie,