‹ L'étapeChapitre 7 sur 7 · I.e Christ à la voirie · texte numérisé non relu

I.e Christ à la voirie

Et le Saint-Père au diable!...

— a Votons, messieurs, » dit Bobetière, « il faut que ce scandale finisse. . . »

— «Votons... ■ répéta Jean, qui ne pouvait s'empêcher, même dans sa misère, de plaindre l'abbé Ghanut, lequel, debout dans un coin de la salle, affectait de regarder attentivement une magnifique photographie représentant le portrait d'un homme lauré, par Antonello de Messine. Ce chef-d'œuvre de peinture qui se voit au Gastello Sforzesco, à Milan, évoquait, sur ce pauvre mur nu, l'àpre vigueur de l'Italie aristocratique du

quinzième siècle. Le faire solide et impassible de l'artiste y proclamait une civilisation dure, mais ordonnée, aussi bien que la forte expression du modèle. Cette image, contemporaine du Prince, n'éta't pas plus à sa place dans ce repaire de socialistes que ce prêtre lui-même, qui, d'ailleurs, ne la voyait même pas. Comprenait-il, en constatant quelles haines soulevait sa magnanime venue chez ses ennemis, la vanité de son effort et le mensonge de sa doctrine politique? Offrait-il au contraire dans son cœur cette épreuve à Celui au sacrifice duquel son âme fervente s'associait tous les jours dans la prière de la consécration : Qui, pridiè quant paterétur, panem accepil in sanclas ac venerabilesmanus suas... La Messe, c'est le Calvaire continué. Pour un vrai prêtre, l'avoir célébrée, le matin, c'est garder toute la journée une force surnaturelle au service de l'épreuve. Un reflet de cette flamme intérieure transfigurait en ce moment le visage de l'inutile, mais sincère apôtre. Inutile? Non. La loi qui veut que pas un atome de force physique ne soit perdu a sa correspondance exacte dans le monde moral. A cette minute même, ce martyre du prêtre démocrate exerçait son action mystique tout auprès de lui. Il était venu pour faire connaître l'Église à des faubouriens déchristianisés par l'affreux travail de ces vingt-cinq dernières années. Ces égarés ne devaient même pas le laisser prononcer une phrase

entière, mais sa dignité triste et douce, sa réserve indulgente et g^rave, toute sa piété enfin, ne demeuraient pas inelficaces. Le frère de Julie Monneron, qui traversait des heures trop dures, et à la minute même où une épreuve plus tragique encore que les autres allait l'atteindre, recevait de ce pauvre prêtre, si naïf dans ses idées sur l'organisation des sociétés, si admirable dans son courage, un nouveau et saisissant enseignement sur le pouvoir de la foi profonde. Une force était là, qu'il voyait distinctement, des yeux de sa chair : force de consolation et de bienfaisance, force de lumière et de certitude invincible. Grémieu-Dax aussi avait une foi, mais si évidemment fausse et stérile, si manifestement condamnée par l'épreuve de la réalité : les cris émanés de la salle l'attestaient assez, et son agitation autour de résultats aussi misérables que celui auquel tendait maintenant sa diplomatie. Quand Bobetière et Jean avaient prononcé leur « Votons ! » presque simultané, Riouffol avait regardé la pendule et fait observer que, les neuf heures n'étant pas sonnées, Rumesnil pouvait venir encore. Crémieu-Daxavait profité de ce répit pour prendre à part ses deux amis et pour leur demander d'inscrire sur leurs bulletins le nom de l'ouvrier relieur. La pendule ayant sonné ses neuf coups, on procéda au vote. Il se trouva que Rioulfol, préoccupé de l'arrivée du retardataire, n'avait

pas donné de mot d'ordre à ses deux partisans. Ceux-ci votèrent donc, l'un pour Bobetière, l'autre pour Monneron, l'ouvrier relieur lui-même pour Grémieu-Dax.

— « Riouffol a trois voix, » dit ce dernier, qui s'était chargé de dépouiller le scrutin. « C'est lui qui est président... Monsieur l'abbé, si vous le voulez bien, nous allons entrer. Riouffol... »

Le relieur s'était levé. Une lutte violente se lisait sur sa longue figure, et une souffrance passionnée dans ses petits yeux noirs, qui fixèrent soudain Crémieu-Dax, Monneron et Bobetière, avec une colère voisine de la rage. Il frappa de son poing la table, d'un coup si terrible qu'elle en fut ébranlée et que les papiers volèrent :

— «Vous l'avez voulu, les bourgeois! C'est la guerre... Ah! c'est bien joué, Crémieu-Dax, tu es arrivé à tes fins!... Tu me forces de choisir entre la To/^foi et ma conscience de socialiste. J'ai choisi. . . Je ne conduirai pas cet imposteur » — il montra l'abbé Ghanut de son poing toujours fermé — « à ces braves gens... » et il désigna la porte qui donnait sur la salle où grondait maintenant une tem pète indistincte de hurlements contradictoires. «Je démissionne. Là, es-tu content?... Mais la Tolstoï en crèvera. J'aime mieux ça, d'ailleurs. Nous nous retrouverons. . . Au revoir, Bobetière, tes aïeux que les ensoutanés dragonnaient seraient contents, s'ils te voyaient! Les nôtres

aussi, Monneron, qui peinaient sous la corvée pour nos seigneurs les calotins ! . . . Quant à toi ... » 11 s'avança vers Crémieu-Dax, et le regardant avec une haine si intense qu'elle était inexprimable, il esquissa un geste, qu'il n'acheva pas, et il sortit de la pièce dans la direction de la grande salle, où son entrée fut saluée par une clameur de sa bande, suivie aussitôt d'un silence plus menaçant. Il prouvait que les « compagnons « amenés par lui étaient bien réellement enrégimentés. Qu'allait leur ordonner maintenant leur conducteur exaspéré?

— « Il faut voter de nouveau, camarades... » dit Grémieu-Dax, qui avait, à cette furieuse apostrophe de l'ouvrier, opposé un masque impassible. Il était vraiment, dans cette tempête où son invivable Union risquait de sombrer, le capitaine debout sur le pont et dont chaque mouvement, chaque parole est une action précise, calme et calculée. Quand Riouffol s'était approché de lui, les muscles de sa bouche avaient seuls trahi, par leur tressaillement, une colère égale à celle de son ennemi, mais qui se domptait. C'était le magnétisme de cette énergie morale qui avait empêcJié que le forcené ne le frappât. « Oui, » continuat-il, «votons, et vite... »

— " Moi, je ne voterai pas, " dit Marins Pons, «je pense comme Riouffol, et je démissionne. Le geste est trop laid... >» Et, en prononçant cette

formule d'esthéticisme dégoûté, il désig^nait du reg^ard le prêtre toujours immobile, tandis que Boisselot opinait, dans un style devenu, à force de travail appliqué, la forme naturelle de sa pensée : «Je démissionne aussi, comme Riouffol et comme Pons. Si V Union n'est pas une entreprise de prophylaxie sociale, elle n'est pas. Libre à vous d'otfrir, avec des mentalités de negritos, vos crânes bourgeois à l'engraissement des parasites de sacristie ! Les poux ne viennent que sur les têtes sales. Mon chef est net... »

— «Veux-tu présider, Monneron?. . . » demanda Crémieu-DaxàJean. «Outoi, Bobetière?. .. » Pour la première fois peut-être depuis que son ardeur révolutionnaire l'avaitj été dans des fréquentations intellectuellement dégradantes, il ne putcontenir l'expression du mépris que lui inspiraient la prétention grotesque du prophète de " la beauté pour tous » , et l'insondable bêtise du cacographe : « Ils sont partis... Quels cerveaux! Mais quels cerveaux!... » Puis, devant l'hésitation de ses amis : « Vous préférez que ce soit moi qui préside? Soit. Monsieur l'abbé, je vous demande pardon, en notre nom à tous. Voulez-vous me suivre?. .. »

— (1 Nous vivants, » dit Bobetière, » nous vous garantissons qu'ils ne vous toucheront point. .. »

— « Ils n'y pensent pas... « dit Grémieu-Dax.

« Leur calme à présent vous prouve qu'ils sont menés, voilà tout. Allons à eux, franchement, bravement, et nous les retournerons. On peut tromper le peuple, mais pas longtemps. . . »

— « Je vous suis, messieurs,» dit simplement l'abbé Chanut.

Il y avait une g^randeur réelle dans l'arrivée, sur cette petite estrade, de ce prêtre chétif, accompagné de ces trois étudiants, en face de ces deux cent cinquante auditeurs peut-être, dont les deux tiers venaient de manifester une si haineuse hostilité par un chant digne des cannibales. Quand ils parurent, leurs partisans éclatèrent en applaudissements, auxquels répondit aussitôt, de l'autre côté, une clameur de protestation. Jean, qui était entré le dernier, n'apercevait, sous la clarté crue du gaz, que des visages convulsés, des bouches qui s'ouvraient pour crier, des yeux que la fureur égarait. Et c'était ce /jandenionium qui s'appelait Y Union Tolstoï! Le châtiment du grand écrivain russe, devenu, par l'égarement de son orgueil, un criminel professeur d'anarchie pour son pays et au dehors, était dans ce simple fait que son nom, rendu illustre par des pages dignes de Balzac, pût servir d'enseigne à des assemblées de cette sorte. Grémieu-Dax cependant, debout devant la table de la présidence, essayait de dominer ce bruit assourdissant, tantôt

avec sa sonnette qu'il ag^italt désespérément, tantôt en criant, d'une voix qui se perdait dans ce fracas : « Mes camarades!... Mes camarades!... » Dans l'atmosphère, irrespirable déjà, flottait un relent animal, presque de fauves. Les interpellations se croisaient, furieuses et toujours les mêmes : « Lâches!... Misérables!... Bandits ! . . . Jésuites ! . . . Silence aux poivrots ! ... A la porte ! . . . Vive l'anarchie ! , . . A bas la calotte ! . . . Vive ru. T.!... Bravo, Grémieu-Dax !... Conspuez!... Curés rouges!... Bourgeois!... » et, brochant sur le tout, un nouveau couplet de 1 hymne de mort, dont le dernier vers prenait une espèce de poésie sinistre à tomber ici, dans ce laboratoire des Communes futures :

..Pour s'affranchir le seul moyen

C'est la guerre au Prétorien.

Dynamite et pétrole Pour le vautour qui vole, Et aux puissants, la bombe.',,.

Il se dégageait de cette scène une contagion de guerre civile si intense que Jean lui-même s'y laissait prendre. Ayant aperçu son cousin qui, adossé au mur du fond, réglait du geste, de la parole et du regard cet infernal sabbat, il commençait de crier : u A la porte, Riouffol!... Il n'est plus de V Union \ Il n'a pas le droit d'être ici ! A la porte ! . . . » quand il se sentit touché au bras et tiré par la manche avec une insistance qui

lui fit craindre une invasion de l'estrade. Il se retourna et reconnut le vieux concierge de Rumesnil :

— «J'ai une lettre pour vous, monsieur Monneron, « lui dit cet homme à voix basse, « venez. Il y a une voiture en bas. C'est très grave. »

La physionomie du domestique faisait à ces paroles un commentaire si éloquent que le jeune homme en oublia du coup la mêlée des fanatiques hurlant autour de lui, et, debout auprès du prêtre, ses deux amis qu'il semblait abandonner dans le danger. Il sauta de la petite estrade plutôt qu'il n'en descendit, sans que sa disparition fût même remarquée dans l'universelle bagarre. Lorsqu'il fut dans la chambre du Comité, vide maintenant, il prit la lettre et en déchira l'enveloppe d'une main qui tremblait. Elle ne contenait que quelques lignes, tracées de l'écriture de Rumesnil, mais tout altérée : « Julie est blessée. Il faut venir la prendre tout de suite, pour la transporter rue Claude-Bernard . Je ne puis la ramener moi-même, étant blessé aussi. Le médecin donnera les détails. Mais il faut venir vite. R... »

Les hymnes révolutionnaires pouvaient retentir, plus féroces encore et plus menaçantes que la hideuse Carmagnole ; Riouffol et ses sicaires injurier le prêtre inoffensif, dont la seule faute était de croire à la bonne foi de ses ennemis ; toute Y Union Tolstoï révéler enfin l'insanité de son principe et présenter le sauvaçe aspect réservé à notre malheureux pays, si jamais les enfantines doctrines du socialisme y triomphent, celui d'un asile d'aliénés, débarrassé de ses gardiens ; Jean n'entendait plus les vociférations. Il ne voyait plus l'endroit où il était, incapable de penser à rien, qu'aux mots de ce terrible billet. Il les relut une seconde fois ; puis, réalisant enfin leur sinistre sig^nification et l'urgence de cet appel :

— « Le médecin est dans la voiture? » demanda-t-il au domestique.

— - a Oui, » répondit celui-ci. « Le docteur Graux. »

Ce M. Graux était im praticien de quartier, qui suivait la santé de la mère de Rumesnil d'une surveillance quasi quotidienne . Il se rencontre encore à Paris, à côté des professeurs justement illustres auxquels le temps manque, et des charlatans sans conscience que l'on doit supplier pour en obtenir des consultations de cent francs, de modestes docteurs qui tiennent le rôle, autrefois si fréquent, aujourd'hui si rare, du médecin de famille, toujours à portée et cependant discret, qui, connaissant ses clients depuis des années, devenait naturellement leur ami et leur conseiller. «Graux de Lourdes, ■ comme Rumesnil appelait cet excellenthomme à cause de sa dévotion, faisait l'objet habituel des moqueries du jeune noble, qui avait dit à Jean, — combien de fois! — « Il n'y avait dans tout Paris qu'un médecin qui fût un catholique pratiquant, mamèreamisla maindessus. . .» Cette plaisanterie de libre penseur (Adhémar ne se fût pas estimé de ne pas se distinguer des siens par ce trait d'intellectualité) n'empêchait pas qu'ayant eu besoin, dans une crise, d'un liomme sur qui compter absolument, il avait choisi ce bon chrétien, de préférence aux camarades complaisants qu'il connaissait parmi les internes d'hôpitaux, voire dans les g^roupes socialistes, ainsi Bobetière. Par un hasard auquel il n'avait certes pas song^é, ce choix se trouvait être dans la circonstance une charité pour Monneroa.

Préoccupé comme il l'était de questions religieuses, Jean avait eu, l'hiver précédent, avec M. Graux, et précisément chez Rumesnil, une de ces conversations d'idées qui créent entre deux hommes un secret bien spirituel. Au lendemain de cet entretien, le médecin lui avait fait tenir, en confirmation de la thèse par lui soutenue, une petite brochure parue à cette date sur la vie d'un de ses confrères, le docteur Glermont. Ce nom d'un des élèves inconnus du g^rand Potain mérite d'être sauvé de l'oubli, non seulement parce que ce fut celui d'un Juste dans toute la force de ce beau mot, mais aussi parce que cet humble savant a composé sur son lit de mort une méditation, imprimée dans cette brochure etqui contient une des lig^nes les plus fières qu'ait tracées jamais une main humaine : « Où descendrions-nous sans la noble douleur?... » Admirable phrase et que Jean s'était répétée bien souvent, depuis qu'elle lui était tombée sous les yeux, avec une émotion de lettré d'abord et uniquement, sans se douter que l'intime ami de celui qui l'avait écrite serait mêlé à l'heure la plus cruelle de sa jeunesse. Il ne se rappela pas distinctement ce détail quand le vieux concierg^e de Rumesnil lui eut mentionné la présence de M. Graux dans la voiture; mais le souvenir de ce médecin était associé pour lui à des pensées si élevées qu'il ressentit un soulagement à savoir qu'il aurait affaire à lui et non à un

autre, dans une aventure dont il ne connaissait encore que le tra^jique résultat, et peut-être pas tout entier! . . . D'ailleurs il eût été attendu en bas par un inconnu, par un ennemi, qu'il n'eût pas mis moins de précipitation à s'élancer par le petit couloir, tête nue, fendant le flot des braillards qui continuaient à encombrer de leur tumulte l'étroit escalier, n'écoutant pas les outrages que provoquait sa bousculade parmi des gens dont quelques-uns le reconnaissaient pour être arrivé une demi-heure plus tôt avec l'abbé Chanut... Enfin il était sous le porche et dans la rue. Il entendit le domestique de Rumesnil crier par trois fois hâtivement un numéro de fiacre. Il vit la voiture s'avancer, la portière s'ouvrir, et il se trouva assis à côté du docteur Graux, tandis que le concierge grimpait sur le siège et donnait une adresse au cocher, dont le cheval partit à grandes allures.

— « Ma sœur n'est que blessée?. . . » demandat-il en regardant fixement son compagnon, de ce regard que tous les médecins consultants ont dû affronter, et qui va, épiant la vérité dans les plis les plus imperceptibles de leur visage.

— a Elle n'est que blessée. . . » répondit le docteur, et, devinant l'atroce appréhension du frère :

«je vous en donne ma parole d'honneur... Elle a voulu se tuer, » continua-t-il, comme s'il eût désiré devancer toutes les questions. » Adhémar

(il donnait ce prénom au fils de sa vieille cliente, l'ayant connu enfant) a essayé de la désarmer. Une balle est partie, qui lui a fracassé la main f^auche elle poignet. Il n'a plus eu la force d'empêcher la malheureuse d'exécuter son projet. Elle s'est tiré un coup de pistolet, là... (Il montra sa poitrine à gauche.. .) J'ai la conviction que la blessure n'aura pas de conséquences graves. J'ai senti la balle dans la région de l'omoplate, où elle s'estlogée. Leprojectileadûfrapperobliquement, sur la cinquième ou la sixième côte, et glisser le long de la paroi thoracique. Il n'y a eu jusqu'ici qu'une abondante hémorragie, sans crachements ni vomissements de sang. Il s'agit donc, selon toutevraisemblance,d'une plaie non pénétrante. . . Du moins, c'est ma conviction, je vous le répète. .. La blessée a eu une violente crise nerveuse quand < lie a repris connaissance, et elle est très affaiblie. Je suis presque plus inquiet d'Adhémar, qui s'est refusé à tous les soins, sauf à un léger pansement, et même à rentrer chez lui avant que l'on ne vous eût trouvé et ramené. ..Il vaut mieux que sa vie, monsieur Monneron, je vous l'affirme. . . » Jean ne répondit pas. A travers tant d'émotions et de si poignantes, cette défense discrète de l'infâme ami, auteur de la perte de sa sœur, l'indignait, sans qu'il pût protester, dans cette voiture et devant le médecin que l'autre lui avait envoyés ! Iln'osail pas non plus demander un renseigneme; ;

sur un point, énigmatique à la fois et trop clair. Le drame n'avait pas eu lieu à l'hôtel de la rue de Varenne. Où donc s'est-il passé? Où allait ce fiacre lancé à toute vitesse, qui suivait maintenant un largue boulevard? Lequel?... Jean avait trop erré, depuis des années, dans le quartier qui s'étend des Invalides au Pays Latin, pour ne pas reconnaître au passage l'angle de la rue Campagne-Première à g^auche, à droite celui de la rue Vavin, la gare ensuite et la rue de Rennes. Le coupé descendait le boulevard Montparnasse. Il prenait le boulevard des Invalides, le chemin même que la pauvre Julie avait suivi, quand elle rentrait rue Claude-Bernard, il n'y avait pas beaucoup plus de vingt-quatre heures. Jean ignorait ce détail qui eût encore ajouté à sa mélancolie ; mais il devinait trop où le conduisait le docteur Graux, et que le suicide de sa sœur avait eu pour théâtre un appartement de rendez-vous. La physionomie du médecin, gaie et vaillante d'ordinaire, était toute sombre à cette minute. Son visage, où des yeux bruns brillaient sur un teint pâle de Méridional, encadré de cheveux jadis très noirs, aujourd'hui tout blancs, avait dû se pencher sur bien des misères, depuis plus de trente ans qu'il était entré pour la première fois dans un hôpital. Son dévouement professionnel l'avait fait le confident de bien des fautes. Cette misère-ci était trop exceptionnelle, et cette faute, commise par

quelqu'un qu'il avait vu g^randir et soig^né tout petit garçon, trop révoltante. En vain cherchait-il des mots pour soulager la souffrance dont devait être déchiré le jeune homme assis à son côté. Il l'avait à peine entrevu depuis leur dernière conversation, celle qu'avait suivie l'envoi de la biographie d'Abel Glermont ; mais à l'époque, il avait interrogé Rumesnil. Celui-ci avait fait un éloge enthousiaste de son ami, en ajoutant, avec sa raillerie habituelle : « J'espère que vous ne le verrez pas trop souvent, vous essaieriez de le rendre dévot. Il ne penche que trop de ce côtélà. . . » Cette parole revint à la pensée de M. Graux comme la voiture passait devant l'église Saint- François-Xavier. Il eut donc l'idée de s'adresser, dans ces instan Is de trouble affreux , à ces tendances religieuses, en sorte que ce fut un appel après tant d'autres, un signe ajouté à tous ceux qui se multipliaient autour du jeune homme pour hâter son arrivée au point mystérieux vers lequel il était aiguillé. Ce véritable miracle moral qui s'appelle une conversion est l'œuvre le plus souvent de toute une série de petits événements, produits euxmêmes par notre disposition intérieure. Si M. Ferrand, par exemple, n'eût pas su les nostalgies chrétiennes de l'amoureux de sa fille, il n'eût jamais songé à écrire sur l'enveloppe où il enfermait un prètd'argent, la phrase de saint Augustin, ce " Perdidisiis. .. » gros pour son élève de tant

de réflexions. Si Jean ne les eût pas promenées, ces nostalgies, dans toutes les compagnies, il n'eût pas interprété, comme il avait fait lout à rhenro, le méditatif liérofsme de l'abbé Chanut. S'il ne les eût pas laissé deviner, même à Rumesnil, ces tourments de sa pensée, le docteur Graux ne les aurait jamais connus, et il ne se serait pas avisé de lui parler, sur le seuil de la funeste maison de la rue d'Estrées, exactement du ton qu'aurait employé M. Ferrand. Ces additions d'impressions successives achèvent de déterminer le grand travail intérieur, mais elles en résultent d'abord. Pascal disait : «Tu ne me chercherais pas, si tu ne me possédais, » et Gœthe : « Ce que l'on ne porte pas en soi, on ne saurait le recevoir. » C'est en ce sens que la foi est une vertu, la construction personnelle et secrète de notre volonté, même quand les circonstances extérieures semblent seules nous conduire où nous n'irions pas nous-même. Elles n'auraient pas eu lieu, si nous ne les avions pas préparées en nous préparant. Nous ne nous rendons pas compte de la part effective que nous y avons, et nous en demeurons saisi comme d'un avertissement. C'est ainsi qu'au moment où il descendait du fiacre enfin arrêté, le jeune homme tressaillit tout entier à entendre le médecin lui dire, en lui prenant la main :

— «Monsieur Monneron, vous allez vous trouver bien près d'un ancien ami, de qui vous avez cruel-

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lement à vous plaindre. Je sais que vous n'êtes pas tout à fait un incroyant... Je vous demande de vous souvenir du mot de l'Écriture : « C'est moi « (jui rétribuerai. « Laissez la veng^eance à Dieu. Dès maintenant vous pouvez constater qu'il ne s'en charge que trop... »

Ce texte sacré, si étranglement rappojé à cette minute et à cette place, avait son commentaire éloquent dans l'aspect du petit appartement, jadis arrangé pour la débauche clandestine, où les deux visiteurs entraient, précédés par le domestique. Disons tout de suite que Rumesnil n'avait pas avoué la vérité au médecin. Il n'avait pas été blessé par hasard et en essayant d'empêcher le suicide de Julie Monneron. C'était elle qui, dans le délire du désespoir et au cours d'une explication violente, avait voulu le tuer et se tuer ensuite. Gomme elle dirigeait l'arme contre lui, il avait, d'unmouvement instinctif de défense, jeté samain gauche en avant pour la désarmer. Le coup était parti, et la balle lui avait déchiré la paume en lui cassant le poignet. La douleur avait été si aiguë qu'il s'était affaissé, pour se relever dans l'épouvante, au bruit du second coup que Julie, croyant l'avoir tué, s'était tiré à elle-même en pleine poitrine. Devant la jeune fille étendue à terre, sans connaissance et couverte de sang, le suborneur s'était retrouvé l'homme de bonne race et qui se

comporte fermement devant le dangfer. Il avait eu l'énergie de bander lui-même avec son mouchoir sa main brisée, de sortir, de héler un fiacre, de se faire ramener chez lui, où il avait pris le seul de ses cens dont il fût sûr. Il l'avait envoyé tout flroitchezledocteur Graux, avecunpremierbillet. Il était retourné aussitôt rue d'Estrées, où, un quart d'heure après, le médecin, rencontré par bonheur à sa maison, était venu le rejoindre. Ramesnil s'était retrouvé ^gentilhomme encore en se taisant absolument sur la tentative d'assassinat (lontilavaitété la victime, et en expliquant, comme il avait fait, sa blessure à la main . Il l'était resté en ayant le courage, — c'en était un, — d'envoyer chercher son camarade si indignement trahi, afin qae la malheureuse Julie eut auprès d'elle son seul protecteur naturel, dès ces premières heures. Maintenant, il se tenait dans une petite pièce qui servait de salle de bains et de cabinet de toilette, derrière la chambre à coucher, pour que sa vue n'ajoutât pas à la dureté de l'épreuve, et aussi par impossibilité d'affronter le regard du frère de sa maîtresse. Il était là, assis sur une chaise, dans l'ombre, supplicié par sa blessure mal bandée, l'oreille aux aguets, et vraiment un exemple vivant de la vérité du mot de l'apôtre cité par le njédecin. Dans la chambre à coucher, Julie gisait, étendue sur le lit. Le docteur avait coupé sou corsage par pièces, pour l'examiner sans la dé-

vêtir, à cause de la souffrance qu'occasionnait le moindre mouvement. Les morceaux déchirés avaient été jetés de-ci de là, dans la hâte du pansement. Des instruments d'acier luisaient sur la table, à côté d'une trousse ouverte, avec toutes sortes d'objets nécessaires à ces premiers soins : des bandes à demi déroulées de gaze, du taffetas fjommé, de l'ouate, de la charpie, des flacons à étiquette roug^e. L'odeur de l'acide phénique se mélangeait à celle de l'éther, que l'on avait dû employer pour combattre la crise nerveuse dont le docteur avait parlé. Les meubles avaient été repoussés au hasard, quelques-uns mis pardessus les autres. La balle tirée sur Rumesnil avait ricoché dans l'armoire à trois panneaux, destinée à servir de psyché, et dont une des glaces avait volé en éclats. On l'avait ouverte pour y prendre des serviettes. Mal refermée, elle laissait voir, suspendue à des crochets, une robe de chambre de soie chinoise, brochée de fleurs ; un peignoir souple, des chemises de soie, de fines mules. La lumière maigre et crue de plusieurs bougies, mariée à la clarté d'une lampe à globe rose, donnait un caractère fantastique à ce mauvais lieu , transformé sinistrement en chambre d'hôpital. C'était là, parmi ces tentures rouges, ces meubles capitonnés, ces rideaux lourds, que s'était perdue la jeune fille, qui maintenant reposait, pâle, les yeux fermés, comme si elle était

en train de dornnir. A l'approche de son frère, bien qu'il n'eut échangé que quelques mots, et à voix basse, avec le docteur, un mouvement convulsif de ses mains témoigna qu'elle était éveillée. Jean vint à elle et il vit qu'elle avait les yeux ouverts. Elle le contemplait avec une profondeur passionnée dans son regard. Elle fit le geste de lui prendre la main et poussa un léger gémissement. Il se pencha pour mettre un baiser sur ses pauvres yeux. La douceur de cette caresse, sous laquelle elle dit un « merci » tellement faible qu'il fut seul à l'entendre, mit un frémissement sur ses lèvres, qui s'ouvrirent de nouveau pour implorer, d'une voix étouffée, à peine distincte :

— « Fais-les s'en aller... Je veux te parler seul... » Puis, lorsque Jean eut transmis ce désir au docteur qui se retira avec le domestique dans l'autre pièce : « Il est mort, n'est-ce pas?... » demanda-t-elle. « Ne mens pas. . . »

— «Non, » répondit le frère, « il n'est que blessé... t» Et, comme elle semblait douter encore : * Il a eu la main déchirée et le poignet brisé... C'est très douloureux, m'a dit le docleur, mais ce n'est rien. . . »

— « Ah!... » gémit-elle, « me pardonnerat-il jamais? »

— M Calme-toi » reprit-il, <« tu n'as rien à te reprocher. Ce n'est pa<^ ta faute. »

— « Tr ne sais donc pas que j'ai voulu le tuer? » dit-elle.

— « Tu as voulu le tuer?... i» répéta-t-il.

— « Oui, » reprit-elle. «J'ai été folle... Je t'avais parlé. Pourquoi? Je ne comprends pas encore. . . Tu savais tout. Tu étais parti pour aller le rejoindre, le provoquer peut-être... Il était perdu pour moi, s'il ne me prenait pas avec lui pour toujours, comme sa femme ou comme sa maîtresse, que m'importait?... Je lui ai écrit pour le prévenir et avoir un rendez-vous ici. Je voulais lui demander de m'emmener, et, s'il me refusait, mourir devant lui. Je ne pensais pas à me venger, ni à le menacer, je te le jure... Et puis, il m'a traitée trop durement!... C'était si naturel. Je l'avais livré à toi, et il y avait cette nouvelle lettre d'Antoine... Tu la liras. Elle est dans la poche de ma robe. Ils ne me l'ont pas prise. Je l'ai tâtée, à travers l'étoffe, encore tout à l'heure... Alors, j'ai perdu la tête... Mais il n'est pas mort! Il n'est pas mort! Ah! c'est moi qui peux mourir! ... «

— " Tu ne mourras pas, » répondit Jean qui l'embrassa de nouveau. L'amour que la blessée témoignait pour celui qu'elle avait voulu assassiner lui faisait moins de mal encore que la générosité dont le misérable avait fait preuve en taisant la vérité du drame, même à son médecin. Cette générosité se doublait-elle d'une antre? Leur

T. II. il

indigne frère avait-il eu de nouveau recours à la bourse de l'amant de sa sœur ? Avait-il essayé d'un chantage ? Jean n'eut pas longtemps à se poser ces questions, car ayant ajouté : « Tu dis qu'il y a une seconde lettre d'Antoine?... » la jeune fille eut la force de se retourner un peu, et elle lui fit signe de chercher où elle avait dit. Il pritla lettre qu'elle avait froissée, évidemment dans la violence de la scène d'explication. Ce billet allait lui rappeler d'une dure manière ce qu'il oubliait depuis le moment où, sur l'estrade de V Union Tolstoï, le messager de Rumesnil était venu l'avertir, qu'il avait un père, — ce père au repos duquel il avait tout sacrifié si longtemps, — et que la période des mensonges de pitié était vraiment, irrévocablement close. Le heurtdu chef de famille optimiste et illusionné contre les réalités cruelles de son milieu était définitif, maintenant, et le billet d'Antoine à Bumesnil disait que, sur un point, ce heurt avait déjà produit son terrible effet. Il était ainsi conçu : « Mon cher ami, je me vois obligé d'avoir 7-ecours une seconde fois à ton ohligeanee . Je t avais parlé d'une petite irrégularité dans les comptes de mon bureau. Mon chef , (fui avait paru compi'cndi-e que eette misère ne valait pas la peine d'être même mentionnée, du moment que tout était de nouveau en ordre, est revenu, je ne sais pourquoi, sur cette décision. Il a cru devoir parler à mon père, qui a eu avec moi la scène la plus pénible. Bref,

l.K PÈRK ET LE FILS 155

j'ai quitté la maison, et je suis à Chôtel Gallia, boulevard Saint-Germain, sous le nom de Monsieur de Monthoron . f ai déjà une affaire assezimportanie en perspective qui m'assurei'a de très gros bénéfices, à très court délai. Il nie faudrait un petit capital pour rentT'eprendre. J'ai compté que tu ne me refuserais pas de m'avancer cinq autres mille francs, ce qui fera, avec les précédents, une somme ronde. Le tout te sera restitué au premier argent que je toucherai dans cette affaire. Aussitôt que tu m'auras envoyé la chose, tu recevras quelques lettres, assez intéressantes pour toi, que le hasard a mises en ma possession. Tout à toi et me7'ci d'avance. . . Antoine Monneron. »

— « Ce sont des lettres qu'il a volées dans mon secrétaire, sans doute, » dit Julie, comme Jean demeurait atterré, ce papier entre les mains... « J'avais l'air d'être sa complice. Adhémar l'a cru... Je n'ai pas su me justifier... J'étais à bout... »

— « Mais cette histoire, que M. Berthier est revenu sur sa première décision et a parlé à notre père, elle n'est pas vraie, n'est-ce pas?... »

— « Je crois que si, » répondit la jeune fille. « Antoine a déjeuné ce matin, par exception, et

il avait l'air très affecté. . . Quand je suis sortie de la maison, M. Berthier était bien là. Je l'ai croisé, comme je quittais ma chambre. . . Sans cette lettre, je n'aurais même pas mis ces deux faits ensemble... J'étais si troublée... »

— « Alors, c'est vrai ! . . . dit le jeune homme, puis, avec un accent d'épouvante, il ajouta, confondant, pour une seconde, son père et sa mère dans une même pitié : « Et maintenant, il faut qu'ils apprennent le reste, quand je vais te ramener tout à l'heure. . . Gomment expliquer ta blessure?... Et plus tard?. .. »

— « Me ramener? » s'écria Julie, dont la voix retrouva sa force pourprotester contre ce projet. . . il Tu vas me ramener chez eux?... Je ne veux pas, entends-tu, je ne veux pas!... Ne me fais pas cela, Jean. Je t'en conjure. Je ne le supporterais pas! Non! non! non!... »

Elle s'était relevée de son lit de douleur, en parlant ainsi, d'un geste violent qui déplaça le pansement et lui arracha un cri, assez aigu pour que le médecin se crût autorisé à revenir auprès du lit. Il avait suivi cette scène d'explication, du fond de l'autre chambre, par l'entre-bàillement de la porte, avec l'inquiétude que lui donnaient les phénomènes observés précédemment chez la jeune fille. Aidé par le frère, il la recoucha sur les oreillers. Il put constater à son pouls Mu'elle était de nouveau dans une crise d'extraordinaire nervosisme, et lorsque Jean lui eut, sur sa demande, rapporté l'incident de conversation qui avait provoqué cet accès :

— « Nous devons lui obéir... » dit-il, «La transporter si loin dans cet état serait trop im-

prudent... Demain, dès la première heure, je viendrai la prendre, et je la conduirai tout à côté, dans la maison des Dames Augustines, rue Oudinot, où nous procéderons à l'extraction de la balle... Voyez, elle est déjà plus calme, » continua-t-il, et, entraînant le jeune homme dans la première pièce : « Il est nécessaire que quelqu'un passe la nuit auprès d'elle. C'est votre place. Je me charge d'allerjusqu'à la rue Claude- Bernard prévenir vos parents.. Je leur annoncerai qu'elle a été blessée. J'ai déjà mon histoire. Un fait divers de la semaine dernière me la fournit, et vraisemblable. Un fou échappé de Sainte-A.nne aura tiré sur les passants et l'aura atteinte... Je dirai que je me suis trouvé là, et que je l'ai fait transporter dans cette maison de santé où j'exerce. C'est assez naturel. Pour que cela le soit plus encore, je mettrai la scène du drame tout près, sur le boulevard du Montparnasse. J'expliquerai par un autre hasard que je vous ai rencontré et que vous êtes auprès d'elle. La mère voudra y courir tout de suite. Je dirai que la maison a unerèg^Ie stricte et que personne n'y peut entrer après neuf heures. C'est vrai d'ailleurs. En sortant, je passerai rue Oudinot, pour qu'au cas où Mme Monneron y viendrait malgré moi, on ne me démente pas. Nous gagnerons toujours cette nuit. C'est nécessaire. Demain vous déciderez vous-même ce que vous

voulez et pouvez dire. . . Ce soir, un mot d'introduction sur votre carte suffira. . . Et maintenant, » conclut-il, a j'ai à vous demander d'être vraiment un homme. Adhémar est ici... » Et, sur un tressaillement de Jean : « Il faut que vous me permettiez de l'emmener, sans que vous le regardiez, sans que vous lui parliez. Vous vous tiendrez au chevet de votre sœur... On mettra ce paravent auprès. Il est important qu'elle surtout ne s'aperçoive pas de son passag^e dans la chambre. Je ne répondrais plus de sa raison, si, dans l'état où elle se trouve, elle avait de nouvelles secousses. Tout dépend donc de votre calme, monsieur Monneron. J'aurais peut-être le droit de l'exiger de vous. Je nie borne à vous rappeler qu'outre le danger d'ordre physique, un scandale ici risquerait de donner, à une épreuve déjà bien cruelle, un épilogue judiciaire. »

— « Il n'était pas besoin de ce dernier argument, " répondit le frère offensé. « Les autres suffisaient. Faites sortir cet homme. Je ne le regarderai ni ne lui parlerai. Il est mort pour moi... »

Gelait bien vrai qu'en dehors même du souci d'éviter à sa sœur une émotion peut-être fatale, l'honneur voulait que Jean épargnât son ancien ami dans des instants où celui-ci venait d'être blessé par Julie et s'en taisait. Pourtant, de tous les moments si durs traversés depuis ces derniers

jours, aucun n'avait été plus pénible au fils de Joseph Monneron, que celui qu'il [)assa, accoudé près de sa sœur, dont il tenait la main, à la re- {jarder qui, littéralement anéantie par l'effort de leur conversation, fermait de nouveau les yeux, et il écoutait, par derrière le paravent, une porte s'ovivrir, si doucement que la malade, elle, ne l'entendit pas. Il l'entendait, lui, et aussi le pas du traître, étouffé par le tapis, et son souffle retenu, et sa présence... La féroce révolte, animale et morale à la fois, d'un homme outra^jé au plus vif de sa personne morale, le soulevait, et il ne lui était même pas permis de serrer avec plus de force les frêles doigts fiévreux qu'il pressait dans ses doigts ! Si sa rancune contre Rumesnil n'eût été faite que d'orgfueil froissé, il eût goûté une joie amère à penser (jne ce garçon, si fier, si hautain, s'en allait de sonpropre appartement comme un voleur, comme un fuyard. Qu'importait à Jean une satisfaction d'amour-propre, quand il avait devant lui un tel spectacle de détresse humaine, et, dans sa pensée, la perspective d'un contre-coup si affreux, là-bas, dans cet intérieur de sa famille, — bien désordonné, certes, bien incohérent ! — Tout de même, ni son père ni sa mère n'avaient mérité qu'un hôte, reçu chez eux avec tant de confiance, les trahît ainsi. Ce matin encore, comme le fourbe avait su trouver des paroles émues pour désarmer sessoupçons! Et lui, l'auii indignement abusé, ne cra-

leO L'ETAPE

cherait jamais sa honte à la face du misérable ! Il le laissait partir sans vengeance, et l'autre se croirait quitte envers sa victime pour avoir essuyé ce coup de feu et l'avoir pardonné !.. . C'était fini. La porte de l'appartementse refermait, puis celle de la maison. Le bruit d'un fiacre qui roulait annonça au frère que son ennemi lui échappait, pour maintenant et pour toujours. Ce fiacre était celui dans lequel il était venu de V Union Tolstoï à. la rue d'Estrées. Son imagination se peignit Rumesnil, assis dans le même coin à côté du docteur Graux, qui aurait la même expression sévère et triste. . . Et il se retourna vers sa sœur, dont il caressa la joue creusée avec une tendresse navrée, trouvant dans le sentiment du devoir accompli envers ce pauvre être la force de ne pas éclater en une rage aveugle contre Rumesnil, contre lui-même , contre la vie...

Cruel commencement d'une veillée déjà si pénible, dans cet endroit, parmi ces meubles, et qui devait se consumer tout entière dans des méditations encore enfiévrées par l'angoisse de ce qui se passait maintenant rue Claude-Bernard, par la terreur de ce qui s'y passerait demain ! . . . Les heures s'en allaient, et leur fuite était comme rendue palpable par le battement de l'horloge placée sur la cheminée où le feu se mourait. Le souffle léger de Julie, enfin endormie d'uo sommeil véritable,

se mêlait à ce bruit monotone, et aussi, — détail trivial qui aug^mentait la mélancolie de Jean Monneron en lui rappelant, d'une manière brutale et presque grotesque, à quelles discrétions mercenaires l'honneur des siens était confié, — le ronflement du domestique de Rumesnil, installé dans l'autre chambre, par une précaution du médecin. Au dehors, les voitures se succédaient, filant vers le dépôt de Grenelle, et menées rondement sur les pavés par des cochers pressés de rentrer au gîte. Elles ébranlaient les vitres de ce rez-de-chaussée, situé presque à même la rue. Puis elles s'espacèrent. Ce fut le tour des promeneurs tardifrs, dont les voix résonnaient claires, dans le silence de plus en plus vaste. Une seule bougie brûlait. Jean l'avait placée derrière le rideau du lit, de façon à ne pas incommoder le repos de la malade. Cette lueur modelait le visage, pâle et amaigri, de la pauvre fille, en méplats où il pouvait lire tant de tristesses qui leur avaient été communes sans être partagées ! Le silence vis-à-vis l'un de l'autre les avait conduits tous deux à cette nuit douloureuse où le frère veillait ainsi la sœur. Allait-il le continuer, ce lâche silence, à l'égard de leur père, quand il le reverrait, à un moment bien proche et que rapprochait encore chacun de ces battements de la pendule, chacun de ces soupirs de Julie, chacun de ces ronflements du concierge de Rumesnil? Ou bien inaugurerait-il ce paru pris

de vérité dont il avait proclamé la bienfaisance, en face de Julie, le matin de la journée précédente, et dans son court entretien avec Grémieu- Dax, le soir? S'il se posait ces questions, c'est que le caractère ne se trempe pas d'un coup, chez un homme habitué depuis tant d'années à recuk r devant la sensibilité d'un autre. La réponse ne variait pas. Coûte que coûte, Jean parlerait. Il se mettrait, et il mettrait son père avec lui, devant la réalité vraie. Elle s'impose toujours, à un moment, cette réalité. On ne s'y dérobe, et on n'y dérobe ceux qu'on aime, que pour la subir et pour la leur faire subir, plus brutale, plus dure. L'histoire d'Antoine en était une preuve. N'eût-il pas mieux valu qu'elle fût connue aussitôt du père, au lieu de lui être apprise ainsi? M. Berthier, tout comme Jean, avait voulu se taire, pour ménager le professeur, et sans doute quelque incident avec lequel il n'avait pas calculé l'avait obligée à tout révéler. A quoi bon reculer des déclarations tôt ou tard inévitables? Oui. Jean parlerait. Il demanderait à leur père d'exécuter le projet formé déjà par Julie, mais avec le consentement du professeur. Il partirait à l'étranger avec elle, et présiderait à sa délivrance. Quel autre but avait-il à présent, dans la vie, que cette sœur malheureuse? Le pacte offert par M. Ferrand et auquel il avait secrètement suspendu tant d'espérances aussitôt comprimcea, depuis ces sept jours, n'existait plus.

Jamais ce g^rand bourgeois français n'aurait promis Brigitte, sa Brigitte, sous la seule condition d'une profession de foi religieuse, au frère d'une KUe séduite, coupable d'une tentative d'assassinat sur son amant et de suicide sur elle-même, et quand l'autre frère était un employé de banque voleur et faussaire ! Jean ne pouvait plus, sans déloyauté, se réclamer de la promesse de jeudi dernier, aller à cet homme si bon, à ce maître vénéré, et lui dire : «J'accepte d'être catholique, appelezmoi votre fils, » en se taisant du reste. C'était là que le devoir de la vérité absolue s'imposait. Mais un autre devoir, non moins absolu, exigeait le silence sur les hontes secrètes de sa famille. C'en était donc fait de ce rêve d'amour et de mariage, caressé dans la pénombre de sa pensée, comme une consolation possible, certaine, de tant d'amertumes!... La nuit avançait, avançait toujours, parmi ces déchirantes réflexions, rendues plus aiguës par l'énervementde l'insomnie, et, au mi. lieu de cette infinie détresse, le travail de la conversion achevait de s'accomplir dans cette âme, cet indicible etinexplicable retournement de l'être dont le Docteur de la grâce a donné la plus complète définition lorsque, après avoir rapporté le verset de 1 Évangile : « Jésus et la femme adultère demeurèrent seuls, " il ajoute « seuls l'un en face de l'autre, — miseria et misericordia . . . » Oui, quand nous ne sentons plus en nous que la misère,

il est bien vrai qu'alors la miséricorde apparaît, si vraiment nous l'avons appelée par le seul mérite qui la suscite : le tourment de son absence ! Cet état de sécheresse, qui faisait de la foi, pour Jean Monneron, suivant son mot expressif, » une probabilité morte, » s'attendrissait, se fondait durant cette veillée fraternelle. Pour la première fois peut-être, il ne résistait pas à cette action de Dieu, si souvent ébauchée en lui, et elle s'achevait en un appel vers une consolation qui ne pouvait lui venir ni des autres ni de lui-même. Il ne se heurtait plus à aucun raisonnement critique, à aucun morbide scrupule, comme il en avait tant eu, quand, par exemple, derrière son besoin de croire, il devinait un désir caché d'épouser celle qu'il aimait. Sa volonté, brisée et vaincue, s'abandonnerait à l'inconcevable puissance, principe de tout l'univers et de notre cœur aussi, puisque ce cœur est un fait au même titre qu'un autre. Jean la sentait vivante, cette puissance, puisque notre vie y plonge, — intelligente, puisque la pensée en sort, — pitoyable, puisque la pitié en émane... Et à un moment de cette longue nuit, sa sœur, réveillée de son sommeil, put le voir qui s'était mis à genouxau pied de ce lit, théâtredes irrémissibles fautes qu'elle n'était pas seule à expier. Jean avait le front appuyé contre les draps où se voyaient les traces du sang de la blessée, et il priait... Bien vague etbieq obscure prière ! Inarticulée et infor-

mulée, elle ressemblait au balbutiement d'un enfant à peinenéà la conscience. Ce civilisé n'avait-il pas été élevé comme un barbare par un père que l'idolâtrie du senspropre ramenait, etavec lui tous Ips siens, à une mentalité de sauvages, pour ce qui touche à la vie intime de l'âme? Cet appel à un secours d'ailleurs était pourtant une prière, la première qu'un Monneron eût prononcée depuis que le fonctionnaire, déraciné d'idées autant que de mœurs, avait fondé cette famille sans milieu et sans passé. La sœur, qui conservait, même dans la tragédie où sa folie de révolte l'avait précipitée, l'orgueilleux nihilisme de l'éducation paternelle, resta saisie d'un étonnement voisin de la stupeur, devant ce signe d'un état de l'esprit, nouveau pour les siens jusqu'à en être miraculeux. Par un involontaire respect où il entrait bien de la tendresse pour ce frère qui, seul, avait su un peu comprendre son cœur, elle se retint de bouger, et elle referma ses yeux, afin qu'il ne sût pas qu'elle l'avait surpris, et pour ne pas toucher à la pudeur de sentiments naissants dont cet agenouillement était le premier et encore timide symbole ! . . .

Qu'il y ait dans la prière un emprunt de force réelle à la source infinie de tout amour et de toute volonté, comme l'enseigne la foi, ou que l'on explique ses résultats, avec les psychologues contemporains, par un simple phénomène d'autosuggestion, il est certain qu'elle raffermit, qu'elle

tend les fibres de notre énergie intime d'une façon singulière. Elle nous donne un pouvoir d'endurance que nous ne nous soupçonnions pas. Ce fut le cas pour Jean Monneron, quand, au lendemain de cette nuit ainsi passée, il se retrouva, vers les dix heures et demie du matin, dans l'appartement de la rue Claude-Bernard, en face de son père. — Voici dans quelles conditions. — Le docteur Graux était arrivé rue d'Estrées dès la première heure, comme il avait été convenu, pour présider au transport de Julie et à son installation dans la maison religieuse de la rue Oudinot. Là il avait procédé, en présence du frère, à un nouvel examen et conclu de nouveau à un pronostic rassurant. La balle avait bien suivi le tracé diagnostiqué la veille. Aucun organe essentiel n'étant atteint, il avait aussitôt tenté et réussi l'extraction. Dans l'intervalle, et sur le conseil du médecin, le jeune homme avait envoyé un mot à ses parents par un commissionnaire, donnant de la jeune fille les nouvelles les plus satisfaisantes, et disant qu'elle ne pourrait cependant recevoir qu'une personne à la fois, après dix heures. Il avait attendu auprès d'elle jusqu'à ce moment-là, et, un peu auparavant, il s'était retiré au parloir. 11 espérait que la première personne à profiter de cette permission serait son père. Il avait vu arriver sa mère. Mme Monneron s'était aussitôt répandue, avec sa fougue méridionale, en exclamations sur leurs

inquiétudes de la veille, à elle et son mari, puis en questions interrompues heureusement par l'arrivée du docteur Graux. Le médecin l'avait introduite auprès de sa fille en lui interdisant de faire causer la malade, et Jean s'était échappé, décidé à saisir cette occasion de parler à fond avec son père. Il avait trop senti que toute ouverture de cœur lui était impossible avec sa mère. Il avait trouvé Joseph Monneron au logis, rentrant du lycée. Il y a du soldat dans tout vrai professeur, fùt-il un ennemi aussi déclaré des prétoriens que celui-ci, et un partisan aussi convaincu du vieux programme étonnamment résumé à la tribune par un célèbre universitaire républicain : a une armée de citoyens qui n'aient à aucun degré l'esprit militaire!... » Dans son exactitude à exécuter sa consigne avec une ponctualité qui n'admettait pas de compromis, le père de Julie était monté, ce matin-là, dans sa chaire de Louisle-Grand, comme d'habitude. Il devait y faire une conférence, et ill'avait faite. Il avait interrogé ses élèves, dirigé une explication de textes, comme s'il n'eût pas eu le désespoir au cœur, à cause de cette double catastrophe : son fils aîné chassé de son administration pour un faux et pour un vol, sa fille blessée dans des circonstances qu'il croyait dues au hasard, sur la foi du docteur Graux. Mais comment n'eùt-il pas été mortellement inquiet sur la gravité de cette blessure?... Pour ce qui

168 r.'ÉTAPE

concernait son fils, hélas! il n'en était pins à l'inquiétude. La révélation avait eu lieu très simplement : M. Berthier, après avoir, comme on se rappelle, pardonné à Antoine, en était resté préoccupé. Il avait interrogé sur lui ses autres employés. Un d'entre eux lui avait appris qu'Antoine fréquentait une demi-mondaine très élégante du nom d'Angèle d'Azay, — le drôle n'eût pas été complet s'il n'avait pas joint à ses autres vices la vantardise et la fatuité. — M. Berthier avait su aussi que le jeune homme jouait aux courses et de grosses sommes. Des doutes lui étaient venus sur la véracité d'un garçon déjà coupable d'une grande indélicatesse. Cette histoire Montboron était-elle exacte? Le chef du bureau G du Grand Comptoir s'était avisé d'une ruse : il s'était muni d'une photographie d'Antoine que celui-ci lui avait donnée au temps de sa faveur. Il était allé au bureau du Crédit départemental, où le pseudo-Montboron était accrédité, et là, sous le prétexte de prémunir le directeur contre un dangereux aventurier, il lui avait montré ce portrait, que celui-ci avait reconnu. Antoine et M. de Montboron ne faisaient qu'un! Dans son indignation d'avoir été bafoué avec cette audace, M. Berthier avait mis le faussaire en demeure de démissionner. Cette exécution avait eu lieu le mercredi à onze heures, et, à deux, M. Berthier était chez Joseph Monneron.

Le reste avait été rapporté exactement dans le billet que le maitrechanteuravaitaussitôtexpédié à Rumesnil. L'irréprochable probité de l'universitaire s'était révoltée contre l'infamie de son fils. Une explosion de fureur avait suivi, durant laquelle il l'avait maudit et chassé, sans vouloir entendre aucune explication. Ces hommes abstraits et que l'on croit débonnaires, ont de ces implacables rigueurs, quand ils se décident à frapper un criminel. Le justicier familial n'avait pas voulu davantage écouter les plaintes de sa femme, à laquelle il avait parlé en maître qui n'admet pas la discussion. Pour Jean, qui connaissait chaque nuance de cette physionomie, le j)remier regard révéla combien le pauvre homme avait souffert. L'agonie morale était visible dans la contraction de ce maigre visage ravagé, dans cette bouche frémissante, dans ces yeux surtout, dont le bleu, si tendre d'ordinaire, si noyé de rêve, avait un éclat de fièvre, fixe et dur. Les gestes aussi, saccadés, à peine dominés, dénonçaient l'excès de la douleur. Le professeur était dans son cabinet quand son fils cadet arriva. Il y marchait de long en large, d'un pas impatient et qui, tout à l'heure, si sa femme ne rentrait pas, se précipiterait vers la maison de santé où était Julie. D'après le billet reçu ce matin, les deux époux étaient convenus que la mère partirait pour cette première visite et reviendrait

anssitôten rendre compte. Gomme elle tardait! ... Durant cette crise où son esprit de chimère et d'optimisme était bien contraint de subir l'acre morsure des faits, Joseph Monneron trouvait le moyen cependant de rester pareil à lui-même. Son déplorable irréalisme et son admirable pureté de conscience se manifestaient à la fois, par la prédominance qu'il laissait prendre en lui, dans ce moment, au souci que lui donnait Antoine. L'accident de sa fille, cette blessure extraordinaire qui auraitdùcommencer d'éveiller ses soupçons, c'était un malheur de l'ordre simplement physique. Qu'un fou, lâché dans une rue, tire des coups de revolver sur des passants, cela arrive chaque jour. Le père admettait cette possibilité sans la critiquer. Il ne critiquait pas davantage un hasard autrement étrange, à savoir que Jean se fût rencontré là, juste à point pour soigner sa sœur. Sa femme et lui avaient accepté le récit du docteur Graux, la veille, avec une docilité presque ahurie, tant ils étaient, l'un et Taiitre, affolés à l'idée de leur fils aîné, — Mme Monneron, parce qu'elle l'aimait de cette passion maternelle, instinctive, animale, prête à toutes les indulgences comme à toutes les complicités: — le professeur, parce qu'il eîit, sincèrement, dans la farouche délicatesse de sa nature si intacte, si peu touchée par le vice, préféré, pour un de ses enfants, la mort au déshonneur.

Ce fut ce sentiment qu'il montra aussitôt à Jean, lorsque celui-ci entra dans la pièce où ils avaient lu ensemble, si peu de jours auparavant, le morceau d'Eschyle sur Hélène : Arîie sereine comme le calme des mers!... et la strophe sur Ménélas abandonné parmi les belles statues qui n'ont pas d'yeux pour regarder et consoler. Les plus beaux livres des plus grands écrivains ressemblent à ces statues, quand on souffre trop. Eux non plus n'ont pas de voix pour parler, pas de mots que le cœur puisse recevoir. Le malheureux humaniste était à l'une de ces minutes où l'enchantement littéraire est aboli. Le retrouverait-il jamais maintenant? Serait-il de nouveau quelque jour l'homme que son fils préféré avait vu tant de fois, interposant, entre sa destinée et lui, le magnifique rideau de la poésie grecque et latine? Retrouverait-il le pouvoir de « fermer les yeux intellectuellement » , dont avait parlé Jean lors de sa conversation avec M. Ferrand? Le « consolateur » allait-il essayer de prolonger du moins celle de ses illusions qui n'avait pu encore être dissipée, sur l'aventure de Julie? Il n'en fut même pas tenté un seul instant. Certes il souffrait cruellement de voir son père dans cet état de désespoir. Il lui était horrible de penser qu'il lui porterait un coup plus meurtrier encore, en lui apprenant la vérité sur sa sœur. Mais il sentait que c'était son obligation absolue, conime

fils, de ne pas mentir au chef de famille, dans des heures si tragiques qu'elles en étaient solennelles. C'était le père qui devait décider de l'avenir de sa fille, et le fils n'avait pas le droit d'empêcher qu'il exerçât cette mag^istrature paternelle gravée sur la pierre même du foyer :

— « Hé bien? » avait demandé le professeur, a tu as vu ta mère? Gomment est Julie? »

— « Aussi bien que possible, » répondit Jean, a J'ai laissé maman auprès d'elle. On a extrait la balle ce matin... » En quelques mots, il expliqua la nature superficielle de la blessure, etles raisons que le docteur Graux avait de croire à une guérison prochaine.

— 0 Ah ! quel poids tu m'enlèves de dessus le cœur! » s'écria Joseph Monneron. «La savoir en danger et en ce moment, c'était trop dur ! Tu ignores encore le malheur qui nous frappe, mon brave Jean. Ton frère Antoine... »

— » Tu l'as chassé, » interrompitle fils dévoué, qui, sur le point de faire tant de mal à son père, voulait ne pas prolonger l'attente, et aussi lui épargner cet inutile et pénible récit. « Je le sais, et je sais pourquoi... »

— <i Tu l'as vu? 1) interrogea le professeur, et, malgré lui, anxieusement.

— « Non, mais j'ai lu une lettre où il racontait cette scène que vous avez eue et demandait qu'on lui prêtât de l'argent. . . »

— n Une lettre où il racontait cette scène?. . . >» répéta le père. « Où il demandait de l'argent? Ah! Quelle impudence! Mais à qui?... »

— (I A Rumesnil. »

— « Rumesnil ne lui en a pas prêté, j'espère? Tu l'en as empêché? Il faut que tu le revoies, mon Jean, et que tu insistes en mon nom pour que ton ami ne lui donne jamais d'argent, jamais, quand il saurait que l'autre meurt de faim. Je veux qu'Antoine mange de la vache enragée. C'est la nourriture qui lui a manqué jusqu'ici. Elle est excellente pour la jeunesse. (L'universitaire se croyait énergique en employant cette métaphore et cette formule de l'argot pédagogique d'autrefois!) Promets-moi que tu verras Rumesnil aujourd'hui... »

— « Je ne reverrai Rumesnil ni aujourd'hui, ni jamais, » répondit Jean. Il avait trouvé le joint pour dire aussitôt ce qu'il avait à dire, et, devant l'étonnement peint sur le visage de son père, il continua : « Non, jamais. Antoine a commis des faux. Il a volé. C'est horrible. Ce n'est rien auprès de ce qu'a fait Rumesnil... Le docteur Graux t'a menti, mon père. Il a dû te mentir, parce qu'il fallait vous ménager, toi et maman, ménager surtout Julie, qui n'aurait pas supporté, dans l'état où elle était hier, d'être amenée ici, ni de vous voir. Moi, je ne te mentirai pas... Julie n'a pas été la victime d'un accident. Elle a

voulu se tuer après avoir essayé de tuer Rumesnil. Elle n'a fait que le blesser à la main. Quant à sa blessure à elle, je t'ai dit ce qu'il en était. Le coupable, le criminel, c'est lui. Il est son amant. Il l'a séduite. Elle est enceinte, et non seulement il lui a refusé de l'épouser, mais il voulait qu'elle se fît avorter. . . L'indignation et le désespoir l'ont rendue folle . Elle a voulu se venger et mourir... Tu sais la vérité, maintenant... «

— «Ma fille!" s'écria Joseph Monneron, «ma fille a fait cela! Ma fille, un amant! Ma fille, enceinte !... Ma fille!... Ma... Une tentative d'assassinat?... Un suicide?... Voyons, j'ai mal entendu, ce n'est pas possible... » Il passa ses mains sur son front, avec égarement. . . «Jean, mon Jean, dis-moi que ce n'est pas vrai!... »

— « C'est vrai comme je suis ici, » dit le jeune homme. « Le drame s'est passé hier, vers les six heures du soir, rue d'Estrées, dans un appartement où ils avaient leurs rendez-vous. Rumesnil a eu un dernier reste d'honneur : il a raconté au médecin qu'il avait été blessé par hasard, en essayant de la désarmer. Il m'a envoyé chercher à VUnion Tolstoï, où j'étais. C'est par Julie que j'ai appris la scène. Le reste, je le soupçonnais depuis longtemps. Mais j'étais comme tu es en ce moment, je ne voulais pas y croire... »

— « Ainsi, 1) gémit le père, — et à mesure qu'il parlait, sa voix accusait le grandissement

d'une colère qui, peu à peu, s'exaltait jusqu'au paroxysme, — « ainsi, voilà ce qui se passait dans ma maison, tandis que leur mère et moi nous avions en eux cette confiance qui aurait dû pourtant les toucher, elle surtout!... Elle, c'est pire que lui. Un faux et un vol, ce sont des actions. Elles sont abominables. Elles durent un instant. Ce n'est pas ce mensonge continu, cette hypocrisie quotidienne qu'elle a dû avoir. Oui, il a fallu qu'elle nous mentît tous les jours, toutes les heures, pendant des semaines. Et elle venait m'embrasser, embrasser sa mère, après ces rendez-vous avec... Non. C'est trop horrible!... Encore hier, quand je la conduisais à son cours, je lui parlais de ce dernier devoir que je lui ai corrigé. Elle m'écoutait, attentive... Elle avait l'air de ne penser qu'à son examen. Je le croyais. Je l'en estimais tant. Je le disais à ta mère, l'autre jour : « Elle veut se suffire. » Je lui vantais son esprit de famille... Et, pendant ce temps-là, elle nous déshonorait. Ni le chagrin qu'elle me causerait, si j'apprenais sa faute, ni celui de ta mère, ni l'affection que nous lui avons montrée, ni le respect de notre nom, rien n'a tenu, et devant quoi?... Qu'a-t-il donc pour lui, ce voleur d'honneur? D'être titré et d'avoir des chevaux? Si c'est cela qui l'a séduite, ah! c'est abominable ! Je ne veux plus la voir, elle, non plus. Je ne veux plus. Je ne veux plus...

Qu'elle ne revienne pas ici, quand elle sera guérie! Je la chasserai, comme j'ai chassé Antoine. . . Je défendrai à ta mère de la voir. Je le le défendrai, entends-tu. Puisqu'elle a le goût delà boue, qu'elle y reste ! . . . Ai-je mérité, mon Jean, je te le demande, que des enfants pour qui j'ai tant travaillé, à qui je n'ai jamais donné un mauvais exemple, soient devenus, lui, un faussaire, et elle, une coquine? M'as-tu jamais vu manquer à des obligations de mon métier? Prendre un plaisir? Quand je me privais de tout, d'une voiture pour me rendre au lycée et pour en revenir par les mauvais temps d'hiver, d'aller me coucher quand j'avais mes copies à corriger, du Théâtre-Français que j'aime tant, d'un bouquin rare sur les quais, d'une pipe de tabac quelquefois, — car c'était ainsi, du petit au grand, — je me disais : Mes enfants me voient. Ils me paieront au centuple en apprenant à tout exiger d'eux, à se passer de luxe, à vivre de travail comme leur père... Et ils sortaient d'ici pour aller, lui, manger l'argent du vol, sous un faux nom! — et quel faux nom, avec une drôlesse, et elle, dans un bouge, auprès d'un amant que nous recevions comme un de tes amis, à qui je serrais la main devant elle, que ta mère accueillait. Je n'avais rien dans la vie, rien que ma femme et que mes enfants. J'enai perdu deux, et comment! J'aimerais mieux les savoir sous terre. . . Ah ! mon fils,

mon cher fils, je suis trop, trop malheureux ! . . . » Iltorditses bras une minute, enjoignant ses vieilles mains d'honnête homme, désespérément; puis, le stoïcien qu'il y avait en lui eut honte de cette faiblesse. Son visag^e creusé se tendit tout d'un coup dans une expression de farouche éner{jie, et il dit: «Je lésai perdus. Soit. Vous me restez, toi et Gaspard, je vivrai pour vous deux, » puis, sans se douter des souvenirs que ce mot éveillait chez celui auquel il l'adressait : « Vous serez mes consolateurs... » Et le pli professoral est si fort, qu'à cette seconde d'une tension presque surhumaine pour se reprendre et ne pas donner à son fils le spectacle de sa faiblesse, le vieux lettré ramassa sa résolution de ne pas se plaindre dans deux mots empruntés à un auteur ancien, qu'il cita sans plus g^émir et presque à voix basse : « AouXst'a arevôvzoiv. . . »

Cet « esclavage de ceux qui gémissent » , que l'universitaire condamnait en lui-même avec cette formule prise à un disciple de Zenon, Jean non plus ne s'y était pas abandonné, en écoutant gronder, dans cette voix si chère, une douleur que sa tendresse filiale n'eùtjamais supportée autrefois. C'est que les événements de ces derniers jours l'avaient virilisé en le contraignant d'agir, d'interrompre l'éternel soliloque intérieur où s'affinait et se paralysait sa sensibilité. C'est aussi qu'il venait d'entrer avec son père sur un chemin de

vérité et que l'on ne s'arrête pas sur cette route. On ne fait pas plus sa part à la franchise qu'au scepticisme. Elle vous prend tout entier. C'est un invincible besoin pour l'âme, quand elle s'est mise vis-à-vis d'une autre âme dans une relation réelle, de ne plus admettre les équivoques, de secouer l'incerti tude et l'à-peu-près . Et puis, si Jean chérissait son père d'une affection passionnée, il avait une affection bien profonde pour sa sœur Julie. Il venait, durant toute cette semaine et cette nuit surtout, de tellement reconnaître les qualités de cette nature, déraisonnable mais sincère, égarée mais si généreuse, impulsive mais si délaissée, si privée des appuis qui l'eussent préservée. Gomment aurait-il pu ne pas protester contre cet arrêt sans recours par lequel leur père la condamnait, dans le premier sursaut de l'affreuse révélation, alors surtout que le pauvre homme, trop injusteà force d'aveuglement comme il avait été trop faible, avait lui-même sa part de responsabilité dans les défaillances de son fils aîné et surtout de sa fille? Et, sans mesurer la portée de sa réponse, aussi instinctivement qu'il se fût précipité pour détourner l'arme fatale, s'il se fût trouvé là lors du suicide de sa sœur, Jean s'écria : — « Ne parle pas ainsi, mon père. Ne dis pas que tu as perdu deux de tes enfants, elle surtout. Ne dis pas que tu la chasseras, que tu ne veux plus la voir, que tu l'abandonneras... Ni même

lui. . . Tu n'en as pas le droit. Tu es leur père. Ils seraient plus coupables encore que tu leur devrais de les soutenir, de ne pas les jeter, lui à tous les hasards de Paris, à d'autres vols, à pire peut-être, et elle, au désespoir, etàquoi!... Non, tune peux pas vouloir cela sincèrement, j'en appelle à ton grand cœur, mon père. Je te le jure, » ajouta-t-il, d'un accent profond et ferme, mais en baissant les yeux, tant les mots qu'il osait proférer étaient graves : « ce n'est pas juste. »

— « Pas juste?... '» répéta le professeur, avec plus de violence encore. « En effet, je ne suis pas juste ! . . . Si je l'étais, j'aurais demandé à M. Berthier de ne pas ménager Antoine, de le dénoncer au parquet. On condamne chaque jour de pauvres hères qui n'ont pas reçu d'instruction, qui n'ont été entourés que de mauvais exemples, et ils n'ont pas fait ce qu'il a fait, lui à qui toutes les tentations ont été épargnées. C'est Brutus l'ancien qui a créé Rome. Nous répétons cela couramment dans nos classes. Puis, lorsqu'il s'agit de donner à notre démocratie de ces exemples, et en tout petit, nous reculons. . . Pas juste?. . . Quand nous étions à Versailles, nous avons renvoyé, là, sur place, une bonne qui était devenue grosse. Elle est partie, avec sa malle, en pleurant, pour aller accoucher à l'hôpital. Nous avons trouvé cela juste alors, parce qu'elle recevait son amant chez nous, à notre insu. . . Etc'étaitune malheureuseorpheline,

qui n'avait rien dans la vie, à qui cet amant avait peut-être dit les seules paroles d'affection qu'elle eut entendues. Au lieu que Julie, de quelle tendresse n'a-t-elle pas été entourée ! De quelle sollicitude! De quelle protection!... »

— « En es-tu bien sûr? » interrompit Jean, et comme son père, stupéfié par cette interruption, même dans sa colère, lui demandait : «Que veuxtu dire? » — « Je veux dire, » continua le jeune homme, " que tu as cru la protéger, comme tu as cru protég^er Antoine. . . Ce n'est pas ta faute, mon père, mais tu reconnais bien maintenant que tu n'avais pas vu clair dans leurs caractères, puisque tu ne les croyais, ni l'un ni l'autre, capables de ce qu'ils ont fait?... C'est là leur seule excuse, mais c'en est une, qu'ils ont été exposés à des dangers contre lesquels personne ne les a garantis, pas même toi, parce que tu ne les voyais pas, parce que tu ne pouvais pas les voir. . . C'est notre famille qui l'a voulu. . . Nous sommes tous, toi le premier, des déplantés, des déracinés, nous n'avons pas de milieu... Tu ne peux pas empêcher cela. Antoine a été élevé au lycée, lui, pauvre, avec des garçons riches. Il a frôlé le luxe, tout jeune, et les plaisirs. Ils ont d'autant plus 3gi sur lui qu'ils contrastaient davantage avec notre intérieur, avecla médiocrité de notre existence. li a pris la débauche pour de la haute vie et le luxe ignoble d'une fille pour de l'aristocratie. Julie, elle, a lu, trop tôt, trop

de livres. Ils ont éveillé en elle des appétits d'émotion qui lui ont fait paraître insupportable la carrière d'institutrice à laquelle tu la destinais. Ils étaient entre deux mondes, celui d'en bas où l'on peine, où l'on est à la tâche, où l'on est privé, où l'on supporte, — celui d'en haut, où l'on est libre, où l'on s'épanouit, où l'on jouit. Ils ont été trop tentés. Je t'en conjure, mon père, avant de les condamner absolument, refais en pensée l'histoire de leur caractère, et ne les juge qu'après. .. >•

— « Hé bien! Et toi? Et moi?» dit le père. « N'avons-nous pas été dans la même situation, exactement? Toutes les familles démocratiques et qui arrivent, comme on doit arriver, par le mérite individuel d'un de leurs membres, ne sontelles pas aussi entre ces deux mondes dont tu parles? Précisément parce qu'ils sortent d'en bas, parce qu'ils étaient tout voisins de la glèbe, ils auraient dû avoir, pour leur père qui en a fait des bourgeois, de paysans qu'ils auraient dû être, une telle reconnaissance! Au lieu de cela, ils déshonorent mes cheveux gris. Si leur infamie était connue, elle rejaillirait plus haut encore. Le fils d'un universitaire et d'un universitaire républicain, faussaire et voleur! Sa fille séduite et assassinant son séducteur! Quelle aubaine pour nos ennemis! A cette conséquence non plus, ils n'ont pas pensé, eux qui savent comme j'aime cet

admirable corps auquel j'appartiens! Et tu veux quej 'aie de l'indulgence pour eux, que je les comprenne? Si je n'ai pas vu ces dangers dont tu parles, c'est que je n'ai pas conçu que mes enfants fussent capables d'inie pareille bassesse, c'est vrai. . . Qu'est-ce que cela prouve, sinon que leur forfait est abominable? Et quant à ces théories nouvelles sur les gens déplantés, déracinés, déclassés, elles ne signifient rien, absolument rien. Un être humain est une raison, une conscience et une volonté. La raison dit à tous également quel est leur devoir, la conscience les avertit tous également s'ils le font ou s'ils ne le font pas, la volonté sert également à le faire ou à ne pas le faire. Le reste, ce sont des mots, inventés par des philosophes de décadence, pour obscurcir ce qui est très simple. C'est bon pour des casuistes et des jésuites, ces idées-là. Tu cherches des excuses à ton frère et à ta sœur, parce que tu es bon. Ils n'en ont aucune, et je ne leur en accorde aucune, aucune, aucune!... »

— n II ne s'agit ni de l'Université, ni de la République, mon père, » reprit Jean, « ni des Jésuites... Il s'agit d'une grande loi sociale, qui serait vraie quand nous serions en 1860, sous l'Empire, au lieu d'être en 1900, et quand tu serais ingénieur des ponts et chaussées, ou receveur de l'enregistrement, au lieu d'être professeur, et la Compagnie de Jésus n'aurait jamais

existé que cette loi ne serait pas moins vraie : on ne change pas de milieu et de classe sans que des troubles profonds se manifestent dans tout l'être, et nous avons changé de milieu et de classe, c'est un fait, puisque le grand-père Monneron est mort un paysan et que tu en as été un jusqu'à ta dixième année... Tu me réponds : « Et toi, et » moi?... » Toi et moi, nous sommes deux êtres qui aimons passionnément les idées, et nous n'avons connu ni les tentations du luxe, comme Antoine, ni celle des émotions, comme Julie. C'est un bonheur. Ce n'est pas un mérite. . . Mais si nous ne les avions pas aimées, ces idées, si notre nature avait été tournée vers la jouissance physique, comme celle d'Antoine, ou vers les impressions sentimentales, comme Julie, ne senstu pas que cette même fièvre plébéienne que nous avons eue, que nous avons dans nos idées, nousl'aurions dans nos désirs? Oui. Nous sommes trop voisins du peuple. Nous n'avons pas été préparés à ce que nous sommes devenus... Tu dis qu'ils ont eu la raison pour se diriger, et la conscience? Crois-tu vraiment que ce soient des freins bien efficaces? La raison? Mais la raison n'est pas une doctrine. C'estle développement du sens critique, et ce n'est que cela. Le sens critique une fois déchaîné, où s'arréte-t-il? Jai causé avec Antoine, ces temps derniers, et avec Julie. J'ai trouvé chez tous deux le môme état

d'esprit, le doute absolu, fondamental, sur tous les principes, sur le bien et sur le mal, sur le devoir et sur le crime, et je n'ai rien eu à leur répondre. Par la seule raison, tout se justifie et tout se détruit, puisque tout se discute, depuis que le monde est monde, avec des arguments de force pareille... »

— « Où veux-tu en venir, en énonçant ces sophismes? » interrogea le père, avec une sévérité singulière. «Voici quelque temps déjà que j'ai cru saisir dans tes paroles la trace de sentiments dont j'ai le droit de m'étonner. On dirait que tu as des reproches à m'adresser sur l'éducation que je vous ai donnée. . . »

— «Mon père!... » supplia le jeune homme.

— « L'autre jour, » continua Joseph Monneron âprement, « quand je te parlais de la solidarité comme de la grande règle de la morale, tu me répondais : « Au nom de quoi?» Aujourd'hui, quand tu me vois désespéré de ce que je viens d'apprendre sur ton frère et ta sœur, tu es là qui les défends, non pas en faisant appel à ma pitié, ce que j'admettrais, mais en insinuant que je ne leur ai pas donné de quoi se gouverner dans la vie, que la raison ne suffit pas. . . Explique-toi clairement. Est-ce de vous avoir élevés librement que tu me reproches, sans vous mentir, en vous évitant les luttes morales que j'ai dû traverser pour affranchir ma pensée? Entends-tu me rendre respon-

sable, en quoi que ce soit, des aberrations de conscience de ces deux malheureux, parce que je n'ai pas fait d'eux des catholiques, par exemple, quand je ne l'étais pas moi-même, quand je considère toutes les religions, et celle-là surtout, comme des illusions ou des impostures?. . . Si c'est cela que tu sous-entends, parle net. . . Sinon, n'essaieplusde te mettre entre eux et mon indignation. Ou c'est eux les coupables et ils ont tout mérité, ou bien c'est moi... Maisalor8,oseledireenface,àtonpère. . .» — (1 Ah! mon père! » reprit Jean, « où prendrais-je le droit de te juger, de te rendre responsable de pareilles hontes, toi que je respecte, que je vénère!.. Non, tu n'es pas coupable de ne pas leur avoir donné des croyancesque tu n'avais pas. Tu as cru bien agir en ne les leur donnant pas... Tu n'avais pas eu besoin de la vie religieuse pour être un si honnête homme. Tu as cru qu'une foi n'était pas nécessaire, ou plutôt, tu en avais, tu en as une, puisque tu crois à la Justice, comme on croit à une révélation. Tuas pensé qu'elle nous suffirait... Tout ce que je me permets de te demander, c'est que tu te dises que, ne l'ayant pas, cette foi qui te soutenait, ils ont été bien dépourvus. Une autre peut-être, plus humble, les eût aidés, Julie surtout qui avait le cœur faible et tendre, qui était si peu faite pour cette atmosphère de négation où elle a étouffé ! . . . La Justice, c'est uneidée, c'est une abstraction. .. 11 leur fallait...»

ï. II. !•*

Il hésita une seconde, puis, comme Joseph Monneron le regardait avec un impérieux défi dans ses yeux, comme pour lui enjoindre d'achever, il eut le courage d'ajouter : « Oui. Il leur fallait Dieu... »

Il y eut un silence entre le père et le fils. Celui-ci demeurait épouvanté des phrases qu'il avait prononcées. Il appréhendait d'avoir, en parlant ainsi, produit un effet entièrement opposé à celui qu'il avait désiré. Le visage du professeur s'était contracté davantage encore. Ses yeux avaient jeté un éclair plus aigu. Mais, contrairement à l'attente de son interlocuteur, sa voix, quand il se décida à répondre, était redevenue presque calme, ou du moins contenue. Cet entretien lui était souverainement pénible, et il voulait le clore par des détails précis, qui ne permissent plus la discussion.

— 0 Je t'ai dit souvent, » reprit-il, «que si je ne vous ai pas fait baptiser, c'était par respect pour votre conscience, afin que vous fussiez maîtres, une fois en âge, de choisir votre credo en pleine indépendance. La façon dont tu me< parles me prouve que tu es tenté d'en choisir un qui n'est pas le mien. Peut-être l'as-tu déjà choisi? J'en conclus que rien n'empêchait Antoine et Julie de choisir le même. Leur nihilisme, puisque tu prétends qu'ils avaient tiré le nihilisme d'idées dont j'ai tiré, moi, tout le con-

traire, leur nihilisme donc, n'est pas une excuse à leurs fautes. Ces fautes n'ont pas d'excuse, jeté le répète, et j'entends que nous en ayons causé aujourd'hui pour la dernière fois. Je ferai pour eux ce que ma conscience m'ordonne. Julie est une femme, et incapable, d'ici à quelque temps, de g^agner sa vie. Je lui servirai une pension, un an durant. Après quoi, elle se suffira, comme elle l'entendra. Quant à lui, il n'aura rien. Il est grand et vigoureux. Qu'il travaille de ses mains ou qu'il s'engage. Le métier de soldat est grossier et stupide. Il lui convient. Il obéira comme une brute, puisqu'il n'a pas su se commander comme un homme... Tout cela est arrêté dans mon esprit, dès maintenant. Il reste un point à régler, celui de la somme qu'il avait volée et qu'il a restituée à M. Berthier : cinq mille francs. Il a prétendu qu'il avait mis ces cinq mille francs à part, sur ses gains aux courses. Je voudrais en être bien sûr et ne pas penser qu'il a abusé de mon nom pour les emprunter. Je te demande de tout essayer pour le savoir. »

— « Je n'ai besoin de rien essayer, « dit le jeune homme, i Je le sais. Il les a empruntés. ■

— « Et à qui?... »

— « A Rumesnil. »

— «A... » Le nom du séducteur de la fille s'arrêta dans la bouche du père qui se domina de nouveau, avec un effort plus visible encore.

« C'est bien... Ils seront remboursés avant ce soir... C'est trop que nous les ayons dus un jour à ce scélérat. »

— « Ils sont remboursés, » répondit Jean, « depuis hier. »

— « Par qui? » demanda Joseph Monneron. »

— 0 Par moi, » dit Jean. « Ce que tu penses, je l'ai pensé, ce que tu sens, je l'ai senti, avant même de savoir toute la vérité. »

— «Ah! noble enfant!... » ne put s'empêcher de soupirer le père. « Mais comment les as-lu eus? Cinq mille francs! Plus de la moitié démon traitement!. . . »

— « J'ai trouvé à les emprunter moi-même, » répondit le fils, à qui la pourpre vint aux joues. Le nom qu'il allait articuler lui brûlait d'avance les lèvres, mais il ne pouvait plus mentir, et il ajouta : « à M. Ferrand. »

— « A Victor Ferrand? n s'écria Joseph Monneron, et Tattendrissement qui avait passé dans ses prunelles, pour remercier son fils de n'avoir pas supporté qu'ils eussent une dette envers Rumesnil, se changea en une inexprimable douleur, a A Victor Ferrand?» répéta-t-il. « Tu m'as fait cela, toi, mon Jean, d'aller livrer nos secrets de famille à cet ennemi de tout ce que je crois, de tout ce que j'aime?. . . »

— « Mais je ne lui ai rien dit du motif de ma démarche, » interjeta le jeune homme. « Et il ne

m'a pas questionné... Il a été si 'généreux, si bon ! . . . »

— « Il n'a pas eu besoin de t'interrof^er, » répondit le père, « il a tout deviné. Il sait bien que ce n'était pas pour moi que tu lui demandais de l'argent, il me connaît, — ni pour toi, il te connaît. Ce ne pouvait être que pour ton frère, et une somme pareille, sur laquelle on ne s'explique pas, à quoi peut-on la destiner, quand on l'emprunte de la sorte, sinon à une restitution? Ferrand a compris qu'un de mes fils a volé ! . . . Ah ! comme il doit triompher dans son cœur! Conmie il doit plaindre son ancien camarade, et en tirer unepreuvequesesidéessontvraies!. . .Sesidées?. . . Je comprends pourquoi tu m'as parlé comme tu as fait tout à l'heure. C'est son influence qui t'a conquis. C'est pour cela que tu as pensé à t'adresser à lui dans un moment de crise, au lieu de venir à ton père.. . Il t'a pris à moi. . . C'est le dernier coup. Je t'ai perdu aussi... Il ne me reste que le petit. Mais je le défendrai, celui-là. Que j'y voyais juste, quand je ne voulais pas que tu entrasses en philosophie chez cet homme!... Et puis, je t'ai laissé y entrer, parce que c'était mon lycée, et que nous faisions route ensemble pour y aller tous les matins. Oui, voilà mon motif. Je t'ai tant aimé, mon Jean! Je me suis tant plu en toi ! J'ai eu tant de joie à former ton esprit ! . . . Et il t'a pris à moi ! . . . Mais je le lui dirai. Il saurez

ce que je pense de ce travail de subornement qu'il a exercé sur toi... Il faut que je lui rende cet argent d'abord. Cela me fait autant d'horreur de le lui devoir qu'à l'autre. Il l'aura aujourd'hui... n Et, se tournant vers son fils : « Mais comment as-tu pu? Gomment n'as-tu pas compris que c'étaitla dernière porte à laquelle frapper?... » Jean écoutait cette plainte avec une consternation qui ne lui permettait pas de se défendre. Il s'était aperçu, — on l'a noté déjà, — et depuis longtemps, que le professeur jacobin nourrissait une antipathie pour le professeur catholique. Il n'en avait jamais mesuré la profondeur, ni compris qu'entre les deux camarades d'École Normale il existait un de ces étranges sentiments qui sont la survivance douloureuse et passionnée de certains compagnonnages de jeunesse. On a cessé de se voir, après ne s'être pas quittés pendant des années. On a marché chacun dans son cbemin, et l'on est si loin l'un de l'autre qu'il semble que l'intimité d'autrefois n'ait jamais eu lieu. On se suit pourtant l'un l'autre, à travers l'existence, avec une ardeur d'intérêt qui, chez le moins heureux des deux anciens amis, s'empoisonne si aisémentd'une souffrance secrète. Le fond même de la personne est engagé dans une espèce do concurrence que l'on établit entre soi et le compagnon des débuts. On se mesure, et ses propres défaites, à ses succès à lui. Cette nuance de

la triste passion d'envie n'a jamais été bien étudiée. Ceux qui l'inspirent mettent leur orgueil à l'ignorer, et ceux qui l'éprouvent ne se l'avouent guère. Si l'on eût dit à Joseph Monneron qu'il haïssait l'ami de jadis, avec lequel il avait tant discuté dans le préau d'Ulm, oui, qu'il le haïssait, lui, qui n'avait même pas eu le loisir d'une thèse, pour sa large aisance, pour le temps que Ferrand avait pu donner à un travail libre, pour son bel ouvrage sur la Tradition et la Science, dont il avait admiré, malgré la doctrine, l'ordonnance et le style, certes il se serait révolté là contre. Cependant une telle violence d'aversion, c'était bien de la haine. Heureusement pour le jeune homme, à qui cette constatation était très douloureuse, l'arrivée de Mme Monneron vint couper court à cet entretien. Aurait-il pu supporter d'entendre son père donner cours à des sentiments trop naturels, trop explicables par l'infirmité du cœur humain, trop justifiables même par une opposition radicale de principes et de formes d'esprit? Cette épreuve fut épargnée à l'amoureux de Brigitte, et il était habitué à l'autre épreuve, celle que lui représentait depuis tant d'années la vulgarité maternelle :

— « Je rentre de la rue Oudinot, » commença la femme du professeur, a Julie l'a échappé belle... Ça ne sera rien... Si elle n'avait pas la manie de courir les rues comme un chat maig^re,

elle n'aurait pas été là, — sur le boulevard Montparnasse, je te demande un peu! — quand cet évadé de Saint-Anne a tiré... C'est ce pauvre chéri de Gaspard qui va être impressionné quand je lui raconterai cela. Il a trop de cœur, lui!... »

Et elle regardait le fils qu'elle n'aimait pas, en prononçant cet éloge de l'affreux potache dont elle faisait son idole. « C'est son jour de promenade aujourd'hui... Je ne pourrai le voir au parloir que tard... » Elle eut un autre regard vers son mari, cette fois, puis de nouveau du côté de Jean. Il lui fut trop pénible de parler devant celui-ci de son Antoine, de cet aîné qui se partageait sa tendresse avec Gaspard, et dont elle eût dû avouer des choses trop honteuses. Elle jeta seulement un : n Ah ! pauvre de moi ! ... » où tout le Midi de sa jeunesse se retrouvait dans la mimique et dans l'accent, et elle s'en alla de la chambre, tandis que le professeur disait à son fils :

— « Elle ne soupçonne pas la vérité sur cette malheureuse. Plus elle l'apprendra tard, mieux cela vaudra. EUle est déjà si désespérée d'Antoine... C'est elle qui a trop de cœur... Ah! si nous avions pu tout lui cacher, toujours! »

«Que j'ai eu raison dans mes pressentiments, » se répétait Jean une fois seul, «oui, que j'ai eu raison, quand j'appréhendais de lui montrer mes espérances, mes luttes, mon amour!... Que cette haine pour cet admirable M. Ferrand est profonde en lui ! S'il savait que tout mon rêve de bonheur a été d'épouser Brigitte?... Il ne le saura jamais. De cela du moins, j'ai le droit de me taire. Pour le reste, je devais parler. . . A quoi bon d'ailleurs? Même ces deux horribles drames ne l'ont pas éclairé. Il ne les a vus qu'à travers ses idées. C'est elles qui lui ont dicté des mots si durs, lui, un cœur si généreux! Reviendra-t-il jamais sur cet implacable arrêt?... Peut-être, une fois rendu vraiment à lui-même, la chair et le sang parleront. Mais, dans son esprit, rien ne bougera, parce que rien ne lui arrive. . . Quand ma mère est rentrée, il n'a même pas senti son injustice, et comme le malheur de Julie comptait peu pour elle

à côté de celui d'Antoine! Qu'elle n'ait pas su faire parler sa fille, c'est une preuve pourtant qu'elle n'a pas su s'en faire aimer, qu'elle ne l'a pas aimée. Que cette pauvre enfant, dans des heures pareilles, reste muette, ne s'ouvre pas, ne se plaigne pas, quelle condamnation pour une mère! Et il ne voit pas plus cela qu'il ne voit M. Ferrand... Que m'importe d'ailleurs, puisque tout est fini et à jamais !

Le fils de Joseph Monneron était bien sincère dans son renoncement absolu à celle qu'il aimait. Après les sentiments que lui avait montrés son père, il se fût jugé criminel de penser à un pareil mariage. Il n'était pas moins sincère dans sa persuasion que, dorénavant, rien n'éclairerait jamais l'incorrigible sectaire sur les causes profondes des événements dont le contre-coup terrible l'avait enfin frappé. Malgré la vigueur précoce de sa pensée, et quoique la souffrance l'eût beaucoup mûri, Jean était trop jeune encore pour se rendre compte de certaines complications intimes qui résultent du retentissement inconscient de la sensibilité sur l'intelligence. Il l'avait deviné presque dès son enfance, et il l'avait dit à M. Victor Ferrand au cours de leur solennel entretien : l'optimisme de son père était en partie voulu. Il ne savait pas que cet aveuglement systématique du professeur n'était que sa destinée icntiç, et que l'énergie des ?iffirmations du Jacobin

se mesurait à l'amertume de ses déceptions de toutes sortes. Plus les faits autour de lui avaient multiplié leurs démentis à ses doctrines, plus il s'y était enfoncé. Mais cette ardeur même à se défendre contre les leçons émanées de la réalité démontrait que ces leçons, contrairement à ce que pensait son fils, lui arrivaient bien. Seulement, — c'est la loi g^énérale quand un esprit se refuse à modeler ses idées sur les faits, — au lieu de recevoir ces leçons sous forme d'enseignement, il les recevait sous forme de douleur. Ce matin encore, si le jeune homme eût déchiffré entièrement ce cœur du chef d'une famille trop atteinte, il fût demeuré effrayé de constater que les mots par lesquels ce père au désespoir avait fait l'élo^je de sa femme étaient un sublime mensonge, pour la défendre contre les sévérités de son fils. Joseph Monneron, qui n'avait jamais jugé son Anna, quand il s'agissait de lui, venait de la juger à propos de sa fille, et de comprendre, aussi clairement que Jean, combien ce silence de Julie accusait sa mère. Cette impression, qu'il ne devaitjamais dire, ni même s'avouer, était le symbole exact du travail qui allait s'accomplir en lui. Tant qu'il avait été seul en question, les démentis infligés par la vie à ses idées n'avaient pas compté. La vie avait tort, et il l'avait bravée fièrement, en homme de Plutarque, à l'anlique, au lieu de redresser sa pensée d'après elle, Il avait pu, par

exemple, lui, le passionné d'égalité, vérifier par sa propre expérience le mensong^e de cette formule, la plus séduisante de son programme idéal : « Toutes les carrières ouvertes à tous. » A cinquante ans passés, le professeur de lycée sans fortune, et qui n'avait pas même pu devenir docteur, gagnait juste de quoi joindre les deux bouts avec ses charges et il pliait sous le poids des répétitions supplémentaires, sans avoir jamais eu un congé pour respirer et se laisser vivre. Qu'est-ce que cela prouvait? Qu'il devait tendre sonàme et peiner jusqu'à la fin en bon citoyen, voilà tout. Il n'en concluait pas que la formule était fausse. — Il voyait autour de lui des collègues, qu'il avait connus bonapartistes fougueux avant 70, conservateurs décidés sous le Maréchal, opportunistes ardents sous Gambetta, socialistes magnanimes aujourd'hui, et patrons d'universités populaires, obtenir de hautes sinécures grassement rétribuées, se prélasser dans des rectorats, passer à leur cou des cravates de commandeurs, figurer dans le haut monde officiel, tandis qu'il continuait, lui, l'ouvrier de la première heure , à s'échiner sur des copies d'élèves, avec un bout de ruban rouge à sa boutonnière, octroyé par la charité de Barantin ! Cette expérience le laissait parfaitement convaincu que le régime démocratique a cet incontestable avantage que l'on arrive par son seul mérite. — Des politiciens grouillons bouleversaient les programmes de l'en-

«eignement secondaire. D'année en année, lui, le fervent des lettres latines et grecques, il voyait le niveau des études baisser et s'avilir la jeune intellifjcMice française. Il n'en concluait pas que le nombre ne crée ni ne reconnaît la compétence, et que faire gouverner un pays par les élus du suffrage universel, autant dire par une majorité de charlatans issue d'une majorité d'ignorants, c'est le dégrader... Et ainsi du reste. Et voici que le crime d'Antoine et la faute de Julie venaient soudain de lui montrer, à côté de son propre malheur, celui de ses enfants . La phrase naïve qu'il avait prononcée, en apprenant à son fils Jean la première dénonciation de M. Berthier contre Antoine : «J'étais si fier de ma nombreuse famille !...» correspondait à des choses très profondes dans son pauvre cœur. Obligé, par l'évidence, de considérer son propre sort comme trop peu conforme aux attentes de sa jeunesse, il avait reporté tout son espoir de bonheur sur sa fille et sur ses fils. Il les avait vus, par avance, établis dans des positions sûres, participante l'activité d'une France de plus en plus façonnée d'après les « immortels principes 1) . Par une de ces étonnantes illusions d'optique comme en produit le fanatisme idéologique , après avoiréprouvé par lui-même combien unecarrière emprisonnée dans les cadre» administratifs comporte des déboires, il construisait, pour cette fille et ces fils, des romans de fonctionnaires heu-

reux. Le réveil avait été terrible. L'éclat de cette colère ne devait pas, ne pouvait pas durer. Ce père insensé, mais magnanime, aimait trop véritablement les siens pour que, le premier moment d'indignation une fois passé, un plaidoyer en faveur des deux enfants coupables ne sortit pas de cette tendresse. Quel plaidoyer, sinon celui que Jean avait essayé? Devant des actions que le sens moral ne saurait justifier sans se nier lui-même, à quels motifs d'indulgenee faire appel? Aux circonstances, au milieu, aux erreurs de l'éducation... Mais ces circonstances, c'étaient celles mêmes où Joseph Monneron avait fondé sa famille, ce milieu, c'était l'atmosphère des croyances où il respirait, cette éducation, c'était la mise en œuvre des postulats sur lesquels toute sa foi reposait... Si modéré que Jean eût été dans l'expression de sa pensée, il en avait trop dit pour que le professeur athée et révolutionnaire n'eût pas démêlé nettement dans l'esprit du jeune homme une condamnation, non pas de son caractère, mais de ses plus intimes certitudes. La seule atténuation des hontes de son fils et de sa fille était dans l'erreur des doctrines, où il avait toujours voulu voir la révélation d'une humanité nouvelle. Tout de suite, à peine Jean sorti de la chambre, ce dilemme s'était imposé à l'esprit du père; et tout de suite aussi, il s'était rebellé contre des hypothèses au fond desquelles il discernait vaguement cette affirmation

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qu'il avait manqué sa vie, non seulement pour lui-même, mais pour les siens, qu'il n'avait pas créé une famille, et plus au fond encore, qu'avant toujours agi dans les données de la France moderne, cette France s'était trompée en lui. Déjà il s'acharnait à se démontrer qu'il n'y avait pas une nécessité de conséquence entre les faux et les vols commis par son fils aîné, ou la déchéance de sa fille, d'une part, et, d'autre part, les théories d'après lesquelles il les avait élevés :

— « Ah! I» se disait-il, « que ce sont bien là les idées de ce Ferrand ! Je les ai reconnues. Il les a données à mon pauvre Jean, et le malheur veut que les faits semblent les justifier. . . Des déplantés? Des déracinés? Qu'est-ce que ces mots signifient? C'est la contre-révolution et son éternel travail, sous une nouvelle forme. Y a-t-il moins de crimes à la campagne, parmi les paysans qui n'ontjamais quitté leur sol?. . . Un garçon de vingtcinq ans devient amoureux d'une (gueuse, et il vole. Une fille naïve écoute un scélérat. Elle se laisse tromper. Et après?... Mais il s'agit de nier le Progrès, de célébrer la Coutume. Tout leur est prétexte... L'absence du milieu? Qu'est-ce que cela signifie encore? Que l'on voudrait rétablir les préjugés, reconstituer des castes, arrêter la grande poussée d'en bas. . . L'absence de religion? Il a eu de la religion, ce brigand de Rumesnil. Son milieu à lui est bien établi. Il n'est pas un produit

de notre démocratie. Et c'est de la boue... Non. Ils ont eu, tous deux, ce qu'ils pouvaient avoir pour devenir, elle, une bonne et brave femme, lui, un bon et brave homme, elle comme sa mère, lui comme moi... Ils n'en sont que plus criminels et ils le sont sans excuses, et seuls. . . »

Tel était le raisonnement que le père malheureux se faisait, accoudé sur sa table de travail, entre ses livres délaissés et les devoirs de ses élèves, vierges d'annotation. Ainsi rédigé et avec cette rigueur, il le considérait, et il n'avait pas tort, comme logiquement irréfutable. En même temps la secrète pitié qu'il commençait d'éprouver pour ses enfants lui en faisait sentir l'intime sophisme II est bien exact qu'il n'y a pas de nécessité de conséquence entre certaines doctrines et certains actes. La preuve en était Rumesnil, quoique le jeune noble fût bien, lui aussi, un produit de l'Erreur française, d'un état social où les privilèges de la naissance, n'étant plus doublés de droits et de devoirs correspondants, deviennent des instruments de corruption. Il n'est pas moins exact que certaines doctrines augmentent et que d'autres diminuent la probabilité de certains actes. Il en est d'elles comme de ces mesures d'hvgiène qui ne préservent pas nécessairement de la maladie; elles représentent pourtant une défense que Ton ne saurait négliger. La Science des mœurs, cet ensemble d'observations et d'in-

ductions qui constituent la Physique sociale, ne semble pas, jusqu'ici, capable de conclusions absolues. Elle se résume en des indications empiriques et très modestes, mais qui acquièrent une valeur singulière quand on se trouve devant un cas précis. Pour continuer une comparaison de Tordre le plus humble, quel père, durant une épidémie de fièvre typhoïde, se pardonnerait, n'ayant pas surveillé l'eau bue par ses enfants, d'en voir un mourir de la contagion? L'enfant eût bien pu être frappé avec la surveillance. Du moins, le père eût fait ce qu'il pouvait et devait. Il en va de même dans l'ordre des choses morales, quand nous nous heurtons à des malheurs qui avaient une chance d'être évités par quelques précautions. Nous nous démontrons bien que même ces précautions n'eussent pas été un remède d'une efficacité indiscutable. II nous suffit de concevoir cette efficacité comme possible, pour que notre conscience nous reproche de n'y avoir pas eu recours. C'était cet obscur remords que la parole de son fils Jean avait éveillé dans l'âme de Joseph Monneron. Les démonstrations les mieux établies pouvaient d'autant moins en avoir raison que le cœur du brave homme conspirait avec ce remords : à reporter sur lui-même une part de responsabilité, il diminuait celle de ces deux misérables êtres, nés de son sang, et si tôt, si lamentablement abîmés dans l'irréparable. Il ne pouvait se permettre

de les plaindre qu'en se condamnant. Ce malaise de conscience demeurait certes bien vague, et l'orgueil de la logique devait continuer à s'y opposer jusqu'au bout. Il était né cependant et il devait nécessairement aboutira un retour passionné d'indulgence pour le fils voleur et la fille-mère.

Ce retour, que Jean n'avait pas espéré si prompt, avait déjà commencé quand, à midi, le professeur se fut assis à la table du déjeuner, autour de laquelle, au lieu des quatre enfants qui s'y pressaient Ja semaine précédente, il n'y avait plus que lui, sa femme et un fils dont il craignait d'être séparé sur des points si intimes. Quel repas, pris en vingt minutes, presque sans une parole, sous le regard effronté d'une bonne engagée deux mois auparavant dans un bureau de placement et qui avait trop écouté aux portes depuis la veille pour ne pas soupçonner la vérité! Gbez Mme Monneron, les domestiques ne duraient guère. D'habitude, le maître du logis, fidèle au principe optimiste de « prendre les choses par le bon côté » , s'accommodait des nouveaux visages qui se succédaient dans son service avec une philosophie qui lui manqua ce matin-ci. Il trouva à cette Pauline, grande et forte créature édentée, une mine de maison centrale, et il frissonna d'horreur à l'idée que cette gourgandine avait pu être la complice du roman criminel de Julie. En même temps, l'ir-

ritation dont il sentait sa femme possédée à son endroit, redoublait sa tristesse. Il y voyait une preuve trop indiscutable de cette partialité envers Antoine qui avait été un des éléments de la perte du frère et de la sœur. L'un avait été trop et mal aimé par cette mère impulsive, l'autre trop peu. Enfin la seule présence de Jean évoquait trop vivement, après leur entretien, le souvenir de Ferrand, de l'ancien camarade, toujours détesté depuis tant d'années, jamais comme aujourd'hui. Cotte vision du philosophe catholique endoctrinant son fils, essayant de le lui voler, — il traduisait ainsi cette œuvre de propagande par l'exemple, inintelligible à ses préjugés, — fut si odieuse à cet homme aux abois qu'il en aurait crié de douleur.

— « Il faut que je lui rende ces cinq mille francs cet après-midi même, » se disait-il en se levant de table. « Je ne veux pas lui devoir cet argent. . . Et j'entends aussi lui faire sentir ce que je pense de son abus de confiance, — c'en est un, — lui qui a toujours prétendu ne pas se servir de sa chaire pour faire du prosélytisme ! ... »

Ce désir, ce besoin plutôt d'être quitte envers cet antagoniste spirituel le dominait si fortement qu'il fit une action, pour lui extraordinaire. — Il eût compté les fois où il se l'était permise de()uis trente années de service universitaire, — Il sortit, en laissant chez le concierge un mot d'ex-

cuse pour un élève qui devait venir à deux heures, prendre une répétition. Il voulait exécuter sans retard un projet, ébauché dans sa tête, aussitôt qu'ayant su par M. Berthier le vol des cinq mille francs et leur restitution par Antoine, il avait soupçonné celui-ci d'un emprunt ou d'une autre indélicatesse. Toutes ses économies se réduisaient, on ne l'a pas oublié, à une assez grosse assurance sur la vie, destinée à sa veuve, en cas de décès. Il avait décidé de contracter un prêt sur sa police. Il n'y avait pas une demi-heure qu'il s'était levé de table et il était dans les bureaux de la Gompag^nie, situés place du Théâtre-Français. Il en sortit pour remonter en voiture et se faire conduire en grande hâte jusqu'à Passy, rue Cortambert. Il se rendait chez Barantin. Voici pourquoi : l'employé préposé à ces sortes de transactions venait de lui déclarer que les formalités d'un pareil empruntexigeaicnt deux jours. Joseph Monneron avait donné les ordres en conséquence. Et puis il lui était si pénible d'attendre ces quarante-huit heures qu'il allait prier son coreligionnaire politique de lui avancer les cinq mille francs. Mais, détail qui prouvait combien il avait fait du chemin, rien que dans ces deux heures, sur la voie du pardon, il avait fixé à quinze mille francs et non à cinq, dans sa demande à sa Compagnie, le chiffre de l'emprunt qu'il voulait faire sur la police. L'emploi de ce surplus ne s'accor-

dait guère au sévère programme de « vache enragée » , si rudement énoncé quelques instants auparavant. Il pensait déjà à aider son fils aîné à se relever. Dans cette visite à l'ancien membre du cabinet Bouteiller, il ne voulait pas seulement demander que le député influent lui prêtât de quoi s'acquitter envers Ferrand, le jour même. Il entendait le prier de faire une démarche pour obtenir à Antoine une concession dans quelque colonie. Les dix mille francs devaient servir, dans sa pensée, aux premiers frais d'établissement de l'amant d'Angèle d'Azay, réhabilité, — il le voyait ainsi ! — par l'acceptation de l'exil et du travail. L'intègre Barantin n'était pas chez lui. Il était parti la veille pour aller prononcer en province un de ces discours à fortes métaphores, où son copain de l'École Normale avait coutume d'admirer l'énergie de « convictions si hautes, défendues avec tant de désintéressement» ! L'élégance du vestibule du petit hôtel, tendu de tapisseries et garni de tableaux, avec sa cage d'escalier en bois, montant parmi les verdures, était là pour l'attester. Joseph Monneron avait visité souvent cette coquette retraite du politicien doctrinaire et véreux, depuis que le traducteur de Kant, le prophète de la Solidarité, l'ami des déshérités, s'y était installé entre deux ministères. Avant cette visite-ci, jamais il n'était venu à la pensée de l'utopiste de vraiment regarder le décor que le député

de la Seine devait à « sa magnanime sollicitude pour toutes les causes généreuses » , disaient les journaux de son parti. — Le mot g^énéreux n'a-t-il pas deux sens? — Fallait-il que les révélations de ces derniers jours et les réflexions qui les avaient suivies eussent ébranlé Joseph Monneron, malgré tout, dans ses naïvetés profondes! Pour la première fois, ce luxe impudent du démagogue arriviste, qu'il avait connu pauvre petit professeur comme lui-même, froissa en lui une corde cachée. Ce fut au point qu'il repoussa le papier à lettres et l'enveloppe qu'un valet de chambre au mufle impudent luiavait apportéssursa demande. Il se contenta de déposer une carte sans y rien écrire, et il se retrouva dans son fiacre. Il consulta sa montre et vit qu'il était à peine une heure et demie. Il avait le temps de rentrer pour sa répétition. Il donna donc son adresse au cocher, qui se mit en route pour gagner ce lointain quartier des Feuillantines à travers des rues auxquelles Monneron ne prit pas garde d'abord, absorbé dans son ennui de ne pouvoir s'acquitter avec Ferrand avant deux ou trois jours... Pourquoi, à un certain moment, eette distraction se iransforma-t-elle en un examen attentif du chemin suivi par la voiture qui, après avoir descendu l'avenue du Trocadéro et franchi la Seine au pont de l'Aima, se préparait maintenant à traverser la place des Invalides?... Pourquoi le cœur du père, tout à l'heure si impla-

cable, commença-t-il de battre plus fort à chaque tour de roue?... Pourquoi ses traits exprimaientils l'émotion poignante d'un homme déchiré entre deux volontés contradictoires?... Alors que le temps lui était mesuré, s'il voulait être rue Claude- Bernard assez tôt pour recevoir encore son élève, pourquoi arrêta-t-il soudain le fiacre à l'angle de l'Esplanade et de la rue Saint-Dominique et se mit-il à suivre à pied une direction qui n'était pas celle de sa maison, ralentissant et hâtant le pas tour à tour, s'arrétantsur un banc et se reprenant à marcher?... Ah! noble et large cœur, d'une humanité si simple, si vraie, si sensible, aussitôt que l'orgueil de l'esprit ne l'égarait pas! La pensée que son enfant était étendue sur un lit de douleur, blessée, mis'érable, dans une des maisons du pâté que domine le dôme doré des Invalides, s'était emparée du père en détresse, lorsque l'antique hôtel construit par Mansart avait profilé ses lignes dans le cadre formé par la vitre de la voiture. Du coup cette image avait tout emporté : l'indignation de l'honnête homme contre un si coupable mensonge, la révolte du bourgeois régulier contre la honte d'une séduction, la rancune du sectaire contre le démenti donné à ses principes d'éducation, tout enfin, tout, excepté la tendresse passionnée pour celle dont il avait salué la venue au monde avec tant d'amour, son unique fille. Et il courait vers elle

maintenant... C'était l'excès de son émotion qui par instants l'immobilisait, tant il redoutait et désirait cette entrevue, la première depuis qu'il connaissait la faute de sa Julie. Enfin il avait traversé la rue de Bahylone . . . Encore un effort. . , Il arrivait au coin de la rue Oudinot... Une question à un passant, et il sonnait à la porte de la maison religieuse où le docteur Graux avait fait transporter la blessée... Le temps de décliner sa qualité, et une des sœurs l'introduisait dans la chambre où la jeune fille le regarda entrer, plus pâle que les rideaux blancs qui faisaient un fond clair à sa blanche figure vidée de sang, toute dévorée par ses yeux qui semblaient si grands. 11 avait à peine passé la porte qu'elle savait qu'il savait tout et qu'il lui pardonnait :

— « Ma fille!... » lui disait-il, en gémissant, « ma fille!... » Et, la forçant de remettre ses bras sous les couvertures, comme à l'époque où, toute petite, il lui arrivait de venir la border, le soir : « Ne parle pas, ne sois pas émue... Ne te trouble pas... Je suis venu parce que je ne pouvais pas rester sans te voir, parce que je voulais te dire que tu dois vivre, que je l'exige, que tu dois t'appuyer sur moi, être bien sûre que je ne te manquerai jamais, jamais... Ne me raconte rien. Tu n'as plus rien à m'apprendre... Tu as tout expié... Je lis ta misère sur ton pauvre visage. Aie confiance en ton père. Pourquoi ne

BRIGITTE FKRRAND

l'as-tu pas eue toujours?... Mais je ne suis pas venu te faire des reproches. Je suis venu pour que tu voies toi-même que tout est effacé, que je t'aime comme auparavant...» Et il continuait, prodiguant à son enfant déchue, dans cette chambre de douleur, toutes les phrases qu'il n'avait pas su lui dire, malgré tant d'affection, quand il eût encore pu la sauver. C'est qu'alors, et durant de si longues années, les conceptions systématiques du théoricien avaient dominé sans cesse ses rapports avec ses enfants, au lieu qu'au chevet de ce lit d'hôpital, il se retrouvait l'homme du peuple qu'il était resté dans le meilleur de luimême, avec une sensibilité franche et primitive, jaillissante et pleine. Il n'eût jamais quitté Quintenas, le village natal, la blouse noire et les gros sabots, qu'il n'eût pas couru avec d'autres sentiments auprès de sa fille, malade à l'hospice d'Annonay, la ville la plus voisine. Tandis qu'il parlait, des larmes coulaient sur les joues minces de Julie, lentes et longues, — larmes de suprême détente et de gratitude, d'adoucissement et de consolation, jusqu'à un instant où il lui dit : « Ta mère ne sait rien encore, ne t'en tourmente pas. Je me charge de tout lui apprendre. Sois sûre qu'elle pensera, qu'elle sentira comme moi... Elle t'emmènera, quand il sera temps. Tu n'iras plus à Sèvres, voilà tout. Tu resteras chez nous, toujours, en donnant quelques leçons. Nouspren-

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drons l'enfant à la maison quand il commencera de grandir, en le présentant comme celui d'un de nos parents de province. Personne ne saura la vérité que ta mère, ton frère Jean et moi... Et nous ne nous quitterons plus jamais. . . »

A mesure qu'il parlait, il la vit, avec stupeur, éclater en un sanglot presque convulsif, comme si le tableau de paix familiale qu'il évoquait devant elle lui faisait trop mal, et elle répondait :

— « Non, c'est impossible, papa, c'est impossible. Je ne peux pas rester avec toi, dans ton intérieur. Je dois te quitter, vivre seule, m'en aller de France, n'y plus rentrer, disparaître... »

— « Tu vois que tu manques de nouveau de confiance en moi,» dit le père. «Pourquoi dois-tu me quitter et vivre seule?. . . »

— « Parce qu'une fille-mère est une honte pour une famille," reprit-elle sombrement, «et que je ne veux pas imposer cette honte à quelqu'un qui a été si bon, si dévoué pour moi. .. Oui, » insistat-elle. « Je pense à Jean, en ce moment, et à ce qui arriverait, si j'étais là, quand il se mariera. . . Ou il tairait ma faute à sa femme, ou il la lui dirait. Je le connais, il ne supporterait pas ce mensonge, et moi je ne supporterais pas qu'elle me regardât d'un certain regard. Non, mon père, je dois disparaître, aussitôt guérie... »

— « Mais Jean n'est pas marié... » répondit le père.

— « Il le sera bientôt, » repartit-elle.

— Il Qui te fait dire cela? » demanda-t- il, surpris par le ton affirmatif avec lequel elle s'exprimait, « est-ce que tu a? reçu ses confidences?... »

— « Je sais qu'il aime quelqu'un, » reprit-elle.

— « Et qui? » interrog^ea le père.

— « Brifjitte Ferrand, » répondit Julie, après une hésitation.

— « Brigitte Ferrand?... » répéta Joseph Monneron. L'accent dont il avait prononcé le nom de la fille de son ancien camarade trahissait un saisissement si fort que Julie n'ajouta pas un mot, le père se taisait aussi. De toutes les déchirures qui venaient de lacérer le voile d'illusions où il s'enveloppait depuis des années, celle-ci était peut-être la plus inattendue, et, par certains points, la plus douloureuse. Et il contemplait mentalement ce dernier lambeau avec cette espèce d'épouvante qu'un de ses chers anciens, le passionné et tendre Virgile, a ramassée dans un de ces rejets dont le latiniste aimait à souligner la beauté devant ses rhétoriciens émerveillés. C'est le vers des Géorgiques, où Orphée se retourne pour voir Eurydice :

Immenior, heu! victnsque animi respexit. Ibi omnis Effusus labor...

Qu'elle eût été à sa place à cette minute, cette

ÎI2 L'ÉTAPE

citation, si le chef de famille qui voyait, lui aussi, « le cœur vaincu. . . tout son effort perdu, répandu, jonchant le sol, " avait eu encore la force d'emprunter, comme d'habitude, au génie antique la formule de ses sentiments! Il avait pu, tout à l'heure et lorsque Jean lui avait énoncé des idées visiblement prises à l'auteur de la Science et la Tradition, espérer que ce n'était là qu'une influence passagère. Un mariage avec la fille de cet homme, c'était toute l'intelligence de son fils aliénée de la sienne pour toujours, son fils passé au camp ennemi, définitivement, irréparablement. En même temps, il se rappela leur conversation de ce matin, la souffrance empreinte sur le visage du jeune homme, quand lui-même s'était livré à cette violente sortie contre son ancien camarade d'école. Et Jean ne l'avait pas arrêté? Il n'avait pas saisi cette occasion de dire son secret? Il n'avait pas eu plus d'ouverture d'àme pour son père que n'en avaient eu Antoine et Julie, — moins encore? Ceux-ci avaient eu, pour se taire, ce motif qu'ils étaient dans le mal. Devant cette méfiance de l'enfant de son esprit, de celui qu'il préférait dans le plus intime de lui-même, cet homme, si sensible sous son masque d'idéologue, eut le cœur de nouveau percé, et, se laissant aller à penser tout haut, il demanda : « Mais pourquoi ne m'en a-t-il jamais parlé? Ce matin encore, le nom de Ferrand a été pronoucé entre

BRIGITTE FEHRAND 2lS

nous, à propos d'une dette contractée pour ton frère... Comment ne m'a-t-il rien dit? Es-tu vraiment sûre qu'il aime cette jeune fille, ou le crois-tu seulement?... »

— « J'en suis sûre, » répondit Jalie, qui ajouta, suppliante : « Ne lui dis jamais que je t'ai appris ce qu'il te cachait. .. Tâche qu'il te le dise. Et moi, tu vois bien, s'il fait ce mariage, que je ne peux pas être là... Si les Ferrand soupçonnaient la vérité, eux, des gens si sévères, jamais ils ne consentiraient. Il faut que je disparaisse... Il y en aura au moins un d' heureux ! m

Elle n'eut pas plus tôt jeté ce cri qu'elle en sentit la cruauté, et elle prit la main de Joseph Monneron avec un regard qui l'excusait de la phrase qu'elle avait osé dire. Elle ne l'avait pas moins dite, et quand la garde-malade, qui s'était éloignée pour laisser toute liberté à leur entretien, revint les avertir que le temps accordé à chaque visite, d'après l'indication du médecin, était écoulé, ce fut ce mot que le père emporta, comme une pointe fichée et brisée dans son cœur : « Il y en aura au moins un d'heureux! » Avoir travaillé, comme il l'avait fait, plus de quarante ans de sa vie, depuis sa lointaine entrée au collège deTournon jusqu'à maintenant; s'être refusé, comme il l'avait si naïvement proclamé, tous les plaisirs, jusqu'aux plus modestes, jeune, par ferveur d'étude, plus avancé dans la vie, par

dévouement pour les siens; avoir toujours suivi l'inspiration de sa raison dans les actions importantes ou petites de sa vie; s'être associé, sans calcul, au mouvement de son pays et de son époque qui vous a semblé le plus juste; avoir établi ainsi sa famille dans des conditions d'absolue sincérité, — et entendre un des membres (le cette famille dénoncer la banqueroute de cette longue carrière, d'une seule petite phrase, dont on sent soi-même la vérité au point de ne pas même la relever, — quelle misère! En se retrouvant sur le trottoir de la rue Oudinot, seul avec f^a pensée, Joseph Monneron tomba dans une mélancolie plus profonde encore que ceJle où l'entretien avec Jean l'avait plongé. « Au moins un (l'heureux!... » il se redisait cette parole contre laquelle il ne pouvait protester qu'en essayant de réparer ce qu'il pouvait réparer. S'il en était ainsi, — et il en était ainsi, — qu'avait-il à faire pour que les désastre* intimes résumés dans ce soupir, échappéà Julie, fussent compensés dans la mesure où il dépendait de lui, en admettant qu'il en fût responsable à quelque degré?... Au sujet d'Antoine, sa résolution était prise : dès le lendemain, il retournerait rue Gortambert. C'était bien le moins que Barantin, auquel il n'avait jamais rien demandé durant tant d'années d'une fidélité si constante, lui obtint pour son fils aîné la concession, soit au Tonkin, soit à Madagascar, dont le projet

était devenu définitif maintenant. Les dix mille francs de capital qu'il mettrait à la disposition du jeune homme achèveraient de l'acquitter vis-à-vis de ce fils. Antoine pouvait encore être heureux, s'il le voulait... — Au sujet de sa fille, le père n'était pas moins ferme dans sa décision de la garder auprès de lui, toujours. Elle ne devait plus penser à se marier, mais seulement à racheter sa faute par le dévouement de sa maternité. Elle le comprendrait à la réflexion, et que le seul endroit de protection digue où elle put élever son enfant, était le foyer paternel. Elle ne serait jamais heureuse, mais elle ne serait plus si malheureuse... — Il restait Jean, car la révolution en train de s'accomplir dans les sentiments du père irrité n'allait pas jusqu'à lui faire concevoir l'idée d'un total changement d'éducation pour le peti t Gaspard . Il restait Jean . . . « Il y en aurait au moins un d'heureux!...» C'était à propos de lui que Julie s'était exprimée de la sorte. Si elle avait eu raison, il ne s'agissait plus pour lui, comme pour les deux autres, de réparer une vie déjà ruinée. Il s'agissait d'instaurer un vrai, un jeune bonheur. . . A quel prix? Le père de famille qui venait de découvrir dans son cœur des sources si chaudes, si riches de tendresse et d'indulgence pour Antoine, même après ses escroqueries, pour Julie, même après sa séduction, s'étonnait de se sentir soudain tendu de

nouveau jusqu'à la sécheresse, à l'endroit de l'avenir de son fils le plus aimé. La révélation de Julie sur l'amour supposé de son frère se traduisait par une évocation, — la seconde depuis quelques heures — de ce Victor Ferrand qui lui représentait tout ce qu'il combattait avec passion depuis que son intelligence s'était éveillée à la liberté. Le souvenir de cet adversaire de ses plus ardentes convictions lui était si douloureux, qu'il s'efforça de le chasser : «Julie se prétend sûre que Jean aime cette jeune fille, » se disait-il, « qu'en sait-elle vraiment?» Use trouvait, au moment où il se formulait cette question, à l'extrémité de la rue de Babylone et au square du Bon-Marché. Il traversa cet étroit jardin, et commença de s'engag^er dans le lacis des rues qui le conduiraient au Luxembourg et de là chez lui. Tout d'un coup, tournant le dos à la direction de sa propre demeure, il se mit à marcher hâtivement du côté de la place Saint-Sulpice et de la rue de Tournon, et voici le monologue intérieur qui se prononçait en lui :

— « Jean aimer la fille de Ferrand? » se répétait-il. « Qu'en sait Julie? Elle peut se tromper. A moins que.. . Oui. S'il y avait là un complot?... (Jue Jean soit influencé par Ferrand, c'est certain. Je l'ai trop senti tout à l'heure. Gela ressemblerait pourtant bien aux procédés chers aux jésuites que cet endoctrinement au moyen d'une

femme. (On ne s'intoxique pas impunément, dos années durant, de pamphlets calomnieux. Le professeur radical avait tant lu d'articles dénonçant les sourdes menées de l'Église qu'il en était arrivé à croire sans hésiter aux pires machiavélismes quand il s'agissait d'un cléricd. Ils recrutent leurs victimes comme ils peuvent. Tout pourvu que le poisson soit dans la nasse. Ferrand aura vu un jeune homme de talent. Il l'aura attiré chez lui avec d'autant plus de plaisir qu'il était le fils d'un libre-penseur déclaré. Il aura remarqué que Jean s'intéressait à sa fille et il se sera servi de cet appât pour le gagner. . . Est-ce possible?. . . Pourquoi non?... Quant à un mariage, c'est autre chose. Un mariage? Ferrand ne peut pas en vouloir. Il sait que Jean n'a aucune fortune. Ces gens-là sont trop intéressés. S'ils ne l'étaient pas, ils seraient avec nous. Et puis, il faudrait que Jean se fît catholique. Il est libre... Lui catholique? Lui? Cet amas de grossières superstitions admis par cette belle intelligence que j'ai vue grandir, que j'ai formée? Est-ce possible?... Ce qui est possible, ce qui est probable, c'est que cette petite aura été coquette avec lui, qu'il se sera laissé prendre à ce jeu et que l'autre en aura profité... Elle est donc bien séduisante? Comment est-elle?... J'ai dû la rencontrer avec son père. Je ne me la rappelle pas... Pauvre Jean, si droit, si simple, si vrai, pourvu que cette fille ef

ce père ne se soient pas joué de sa candeur! Pour la bonne cause tout leur est permis. A. M. D. G... Il lui a pourtant prêté ces cinq mille francs. Qu'est-ce que cela lui coûtait? Il est riche, et il était bien sûr que cet argent lui serait rendu... Ah! que j'aurais voulu le rendre aujourd'hui! J'aurais eu un prétexte pour aller chez lui... Si j'y allais? Ne l'ai-je pas, ce prétexte? Mon fils lui a emprunté une grosse somme. Je l'ai appris. Je suis le père. Je viens le remercier de ce prêt. C'est une démarche plus que permise, obligatoire... L'en remercier? Ou le lui reprocher... Une demande comme celle-là exige que l'on avertisse le chef de la famille, surtout entre collègues. C'est mon droit de parler à Ferrand très net làdessus et de me plaindre, courtoisement, mais fermement, d'autant plus que je peux lui annoncer que la dette sera réglée dans trois jours. . . Ce délai même, dont je lui dirai la raison, en lui rappelant, il la savait pourtant, ma pauvreté, lui fera sentir qu'il ne devait pas avancer une somme pareille à un jeune homme sans capital. Oui, j'irai, et tout de suite. »

Dans le tumulte de cette méditation passablement incohérente, comme on voit, le promeneur avait soudain exécuté cette volte-face qui, en un quart d'heure, le conduisit à la porte du père de Brigitte. Qu'il se rappelât l'adresse précise de Victor Ferrand, alors que les deux professeurs

échangeaient simplement une carte au jour de l'An, c'était une preuve de plus de l'attention qu'il prêtait, presque malgré lui, aux moindres gestes de son ancien camarade d'École Normale. L'aspect de la vieille demeure parlementaire, dont son fils avait toujours tant aimé la sévérité surannée, acheva d'irriter Joseph Monneron . Quel était le sens exact de la démarche qu'il accomplissait en ce moment? Lui-même n'aurait pas su le dire. Cette incertitude se résolvait dans un état d'hostilité presque violente contre l'hôte de ce silencieux logis, en même temps que le besoin d avoir avec lui une explication décisive au sujet de Jean grandissait à chaque marche gravie du monumental escalier de pierre. L'idée que son fils les avait montés et descendus, ces degrés, d'innombrables fois, à son insu, — avec quels sentiments? — l'agitait d'une fièvre. Une s'était pas arrêté à la loge du portier, de peur de se heurter à une consigne. Quand le domestique qui vint à son coup de sonnette lui eut répondu que M. Ferrand n'était pas à la maison, il insista, en priant que l'on fit passer sa carte. Son désappointement devant une seconde dénégation fut si visible que cet homme lui offrit d'aller s'enquérir quand son maître rentrerait :

— « Mademoiselle le saura probablement, » dit-il.

— « Mademoiselle est là? » fit Joseph Mon-

neron. « Voulez-vous lui demander si elle peut me recevoir une minute? »

Il avait parlé dans un mouvement d'impulsion irréfléchi, qui se chang^ea en une véritable souffrance de timidité lorsqu'il fut introduit, quelques instants plus tard, dans le cabinet de travail du philosophe, où le portrait d'Arnaud d'Andilly suspendu au mur, entre deux corps de bibliothèque, ennoblissait toujours la pièce de sa méditative gravité, et les hautes fenêtres l'emplissaient toujours de leur belle lumière paisible. Dans ce décor de vieilles boiseries et de vieilles reliures, où le vaste bureau chargée de papiers attestait l'assiduité du philosophe, la grâce jeune de Brigitte Ferrand devait saisir le pauvre tâcheron d'enseignement, qui était aussi le père de Julie, d'une impression presque poignante. Le contraste était trop fort entre sa destinée de fontionnaire improvisé, si précaire, si harcelée de soucis matériels, et le tranquille loisir intellectuel qu'avait assuré à son collègue le long passé bourgeois de son opulente famille. Trop cruelle aussi l'antithèse entre la fille séduite parce qu'elle avait été mal élevée, mal surveillée, mal entourée, que le professeur pauvre venait de quitter sur son lit de douleur, et la pure, la fine créature, si préservée, si comblée, qui le recevait, toute frémissante, ses prunelles bleues remplies d'une si touchante émotion, ses joues

empourprées d'une rougeur qu'accentuait l'éclat de ses beaux cheveux blonds. Brigitte s'était levée d'une table mobile où une machine à écrire montrait ses touches de minuscule piano. Une feuille y était encore engagée. Un manuscrit, ])lacé à côté, révélait l'occupation d'humble et dévouée collaboratrice à laquelle la charmante enfant «'assujétissait, avec la ferveur admirative que lui donnait la contemplation de la pensée du Bonald moderne dont elle portait le nom, dont elle avait hérité l'âme et les convictions bienfaisantes. La visite du père de Jean, du jeune homme qu'elle aimait et par qui elle se savait aimée, l'avait saisie à un tel point que la voix lui manquait presque pour répondre à la question du visiteur aussi ému qu'elle.

— « Je me suis permis d'insister, mademoiselle, " disait celui-ci, « parce que je tiens absolument à voir monsieur votre père aujourd'hui . . . J'ai pensé que vous sauriez peut-être à quelle heure j'aurais le plus de chances de le rencontrer. . . "

— « Mais tout de suite, » fit Brigitte. « Il est sorti après le déjeuner pour aller jusque chez ma sœur, rue Notre-Dame-des-Ghamps. Je m'étonne même qu'il ne soit pas encore rentré. »

Il y eut un silence entre eux. Ignorante des événements tragiques qui s'étaient passés dans la famille Monneron depuis ces huit jours, Brigitte

avait tout de suite rapporté cette visite du père de Jean à l'entretien solennel que son père, à elle, avait eu avec le jeune homme, précisément l'autre jeudi. Jean avait parlé à M. Monneron. Celui-ci apportait la réponse définitive qui devait fixer à jamais son bonheur ou son malheur, et, pour son esprit si profondément, si passionnément religieux, quelque chose de plus encore. Elle était trop croyante pour ne pas espérer que cette réponse serait favorable, ayant tant prié. On se rappelle le naïf soupir où s'était épanchée sa foi : « C'est comme si j'avais reçu une promesse!... » Mais elle était aussi trop éprise pour ne pas craindre cette éternelle menace du sort que les amoureux de tous les temps ont toujours sentie peser sur leur tendresse. Et maintenant elle la voyait devant elle, cette menace, dans la physionomie de cet homme qui la reg^ardait avec des yeux où elle discernait un trouble trop profond pour n'en pas rester déconcertée. Cette comparaison de sa propre destinée avec celle de Victor Ferrand, de son enfant et de Brigitte, était trop amère à Joseph Monneron. Le sentiment d'hostilité avec lequel il était venu en était encore accru. Et cependant, pouvait-il demeurer insensible au charme émané de cette délicate Heur, de cette vierge au front éclairé de pensées? Il y a chez les hommes dont la jeunesse fut très chaste et qui ont beaucoup respecté les femmes,

un sens exquis de la jeune fille, de sa g^râce et de sa poésie. Gomment celui-ci n'eût-il pas été remué jusqu'au fond de l'âme par l'idée que cet adorable visa{je était celui dont s'enchantait le premier amour de son fils? Ce mélangée d'aversion et d'attendrissement frémissait dans l'accent qu'il eut pour dire une phrase bien banale. Mais dans les situations comme celle où se trouvaient ces deux êtres vis-à-vis l'un de l'autre, même les formules convenues de politesse se chargent, par la seule situation, de sympathie ou d'antipathie :

— (i Si vous le permettez alors, mademoiselle, j'attendrai. . . Je vous ai interrompue et je vous prie de ne pas tenir compte de ma présence ...»

— a Mon travail n'est pas bien pressé, » dit Brigfitte; nj étais en train de transcrire quelques pages pour mon père. . . »

— « Vous lui servez de secrétaire?... » demanda Joseph Monneron.

— « De copiste, simplement, » rectifia-t-elle.

— « Est-ce que Ferrand prépare un nouveau livre?» interrogea-t-il.

— (1 Un livre?... Non, c'est la seconde partie de son étude sur le cardinal Newman qui a commencé le mois dernier dans... » Et elle nomma un des périodiques les plus connus parmi ceux qui ont eu, durantces dernières crises, le courage de défendre la cause sacrée de la conservation

sociale en face de la sauvag^erie des révolutionnaires d'en bas, et de la mauvaise foi ou de l'illuminisme de ceux d'en haut.

— « Je n'ai pas lu ce premier article, » fit Joseph Monneron; o d'ailleurs, mademoiselle, je ne suis pas dans les idées de cette Revue. Je ne la vois jamais. .. »

— « N'y aurait-il pas grand intérêt cependant, w hasarda la jeune fille, « à ce que les adversaires de bonne foi se connussent mieux? Si vous la lisiez, vous constateriez, monsieur, comme on s'efforce d'y être impartial. . . "

— « On ne peut pas être impartial dans les temps de combat, » répondit le jacobin. « Je (lirais même qu'on ne doit pas l'être. Que chacun choisisse son camp, et qu'il s'y tienne... Je ne demande l'impartialité ni pour les miens, ni pour moi. Et je ne l'accorde pas. . . »

Il avait dit ces quelques mots du ton âpre et dur qu'il avait dans ses minutes sectaires. Bri- {jitte Ferrand était si peu habituée à rencontrer (les ennemis de ses intimes croyances, et les moindres paroles de cet ennemi-là étaient pour elle, en ce moment, d'une si grande importance! Elle sentit ses joues plus brûlantes encore, son cœur battre à coups si pressés qu'elle en étouffait. Elle fit le geste de prendre sa machine à écrire, comme pourla transporter dans une autre pièce ; en réalité pour se donner une contenance.

Ses bras tremblaient tellement qu'elle put à peine la soulever. Elle dut la reposer sur la table et s'asseoir elle-même, afin de ne pas tomber. Ces signes d'un profond saisissement donnèrent à Joseph Monneron un remords de la phrase tranchante par laquelle il venait de brutaliser cet être fragile, dont cette émotion en sa présence révélait trop le sentiment. Il fit un pas vers elle, et d'une voix maintenant toute changée :

— n Pardonnez-moi, mademoiselle, « balbutia-t-il, « si je vous ai froissée... »

— a Vous ne m'avez pas froissée, monsieur... » essaya-t-elle de répondre. Ce soudain changement de manières chez son interlocuteur achevait de la déconcerter. Pour une seconde, elle ne fut plus maîtresse de ses nerfs trop ébranlés, et elle eut des larmes au bord des yeux. Joseph Monneron les vit se former dans l'azur de ces douces prunelles, puis mouiller ces beaux cils dorés et rouler sur ces joues brûlantes. Son émotion, à lui aussi, était au comble. Une fois de plus, le père l'emporta sur l'homme aigri et fanatique. Il vit distinctement le bonheur de son fils dans la tendresse passionnée de ce cœur si pur, et, tout bas, comme s'il eût peur lui-même de la question qu'il osait poser :

— « Vous aimez donc Jean?. . . » lui demandat-il. « Vous l'aimez?. . . »

Elle le regarda avec des yeux «ù passait une

terreur, et aussi une joie intense, subite, inespérée, presque folle. Elle devint, pour un instant, d'une pâleur de morte; puis subitement, la pudeur de ce plus intime secret de son âme ainsi dévoilé lui mit de nouveau tout son sang au visage, ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux, et, se levant de sa chaise, elle s'échappa de la pièce avant que Joseph Monneron eût pu même songer à la retenir. Il était encore là immobile, comme stupéfié, bouleversé lui aussi jusqu'à la racine de son être par cette scène muette et si éloquente, lorsque le maître de ce paisible asile de travail, le manieur d'âmes auquel il était venu disputer son fils, Victor Ferrand en personne, entra dans la bibliothèque. Le « Bonjour, Monneron... Bonjour, Ferrand... » que les deux camarades d'école échangèrent fut prononcé de la même voix qu'ils avaient jadis pour s'aborder dans la cour de la rue d'Ulm, avant 1870 — et l'on était en 1900! Le timbre et l'intonation sont, avec le regard et le geste, ce qui change le moins à travers les années, et ce fut aussi de cette même voix, évocatrice des lointaines discussions d'idées par lesquelles ils avaient préludé à leur départ pour la vie, que le père de Jean dit au père de Brigitte :

— R Ferrand, j'ai su que tu avais prêté de l'argent à mon fils, une somme importante... Je voulais t'annoncer qu'elle te sera rendue daus

trois jours, je ne peux pas plus tôt; te remercier et te faire des reproches de ne pas m'avoir averti... Mais il ne s'agit plus de cela, " continua-t-il, sur un geste de l'autre, « il s'agit de ce que je viens d'apprendre, et qui est trop grave pour que je ne t'en parle pas... Ferrand, je fais appel à tous nos souvenirs de jeunesse. Je te demande de me répondre avec une franchise absolue, comme je t'interroge. Tu reçois mon fils Jean. Il est sans cesse chez toi. . . As-tu remarqué qu'il s'intéresse à ta fille?... »

— « Il l'aime, » répondit Ferrand, après une seconde d'hésitation causée par la surprise, a Je le sais. »

— « Et tu sais qu'elle l'aime? » demanda Joseph Monneron.

— tt Oui, 1) reprit Ferrand, a et ton fils le sait aussi. C'est moi-même qui ai cru devoir le lui apprendre quand il est venu la demander en mariage.. . »

— « Il te l'a demandée en mariage, » s'écria Monneron, « et tu l'as laissé faire une pareille démarche?. . . Et tu ne lui as pas dit qu'il aurait dû m'en parler d'abord?... Et il n'a pas eu de luimême ce besoin de se confiera moi, » gémit-il douloureusement, « de me traiter comme son ami, son meilleur ami?... Ah! il ne m'aime donc pas ! . .. »

— « Ne dis pas cela, » interrompit l'autre vivç-.

ment; «ne le pense pas, Monneron... Jamais il ne t'a donné une preuve d'affection plus grande... Il a reculé devant la cruauté de mettre ton cœur à une certaine épreuve... Je ne t'en aurais jamais parlé... Mais tu as raison, je te dois d'être entièrement, complètement sincère avec toi... Tu connais mes idées, " conlinua-t-il, après une nouvelle hésitation. « Elles sont celles de Brigitte. Le mariage, pour nous, n'est pas seulement un contrat; c'est un sacrement. J'ai répondu à Jean que je ne donnerais ma fille qu'à un catholique pratiquant... Il connaissait tes principes. Il a eu peur du chagrin qu'il te causerait, et il a sacrifié son amour à son culte pour toi... Dis encore qu'il ne t'aime pas ! . . . m

— o Mais je ne l'accepte pas ce sacrifice, » répondit Joseph Monneron. La subite intrusion du problème religieux dans cet entretien avait soudain réveillé en lui l'idéologue et le partisan. « Non,» répéta-t-il, d'un accent âpre maintenant, « je ne l'accepte pas. Mon fils est libre, il le sait. Je le lui ai toujours dit, et encore ce matin. Le jour où il viendra me déclarer : « Je suis catho- « lique, » je ne lui adresserai pas un reproche, pas une objection. C'est la différence entre nous, Ferrand. Je respecte trop les droits de la conscience pour me permettre de faire une question de sentiment de ce qui doit rester une question de raison. . . Je n'ai pas à juger ton opinion sur le mariage,

mais tu me permettras de te le dire, parce que je le pense : tu n'avais pas le droit d'exercer cette pression sur l'esprit de cet enfant, au nom de son cœur. Tu n'en avais pas le droit... »

— « Aussi ne Tai-je pas fait, répliqua Ferrand sur un ton aussi âpre. Quoiqu'il se dominât plus que Monneron, lui aussi était atteint au vif de ses plus profondes certitudes. Ce n'était pas contre sa personne, c'était contre sa foi que son ancien camarade venait de porter cette accusation. Une ombre de fierté indignée passa sur son puissant visage, auquel la disparité de ses yeux donnait, lorsqu'il était ému, une physionomie si frappante : H Quand j'ai parlé à ton fils comme je lui ai parlé, » continua-t-il, «je le croyais catholique d'intelligence et de cœur, et qu'il n'hésitait que devant une dernière démarche. Je me suis cru le droit de presser cette dernière démarche, et dans ce cas-là, je l'avais. Ne m'interromps pas... Je m'étais trompé, et si je persiste à penser que la crainte de te peiner a été pour beaucoup dans ses hésitations, je les ai trop vues pour ne pas reconnaître qu'elles tiennent aussi aux derniers doutes de son intelligence... Alors je me suis fait un scrupule de la condition que je lui avais imposée. J'ai senti ma fille malheureuse. Lui-même, quand il est venu pour cet argent, il m'a fait une telle pitié... J'ai écrit à Rome, le jour même de sa visite, pour savoir s'il me serait permis de marier

ma fille religieusement à quelqu'un qui n'appartiendrait à aucune religion. J'ai reçu la réponse ce matin. Je ne t'attendais pas. Lis. . . n

Il prit dans un des tiroirs de son bureau une enveloppe qu'il tendit à l'ennemi de toutes ses croyances. Elle portait un large cachet de cire rouge sur lequel étaient empreintes des armes surmontées d'un chapeau de cardinal. La lettre que contenait cette enveloppe commençait ainsi : H Cher jno7isiem\ j'ai puisé mes renseignements aux meilleures sources sur la question que vous me posez, et voici la réponse que vous pouvez considérer comme certaine. La dispense dont vous me parlez est tout à fait extraordinaire et n'est point accordée par la Daterie ni par la Sacrée Pénitencerie. Il est possible de l'obtenir de la Congrégation du Saint-Office, pour les raisons que fait valoir votre lettre. J'ai commencé des démarches dont vous pouvez considérer, dès aujourd'hui, i heureux aboutis sèment conune certain. Le mariage devra être fait à la sacristie et sans solennité., avec promesse, bien entendu, que la partie chrétienne exercera librement son culte et que les enfants seront ba/tisés. . . » Et des détails suivaient, que Joseph Monneron parcourut seulement du regard. Il en avait assez lu pour comprendre à quel degré il venait d'être injuste. Cette générosité d'un homme dont il détestait l'intelligence au point d'avoir toujours suspecté son caractère, le confondait. La nouvelle preuve qu'il découvrait à

la fois du dévouement filial de Jean, et, en même temps, du travail religfieux accompli en lui, l'attendrissait à la fois et le désespérait. Et par-dessus tout, il apercevait distinctement cette affreuse évitience : ce fils si bon, si intelligent, dont il n'avait jamais reçu que des joies, aimait. Il était aimé. Le père de la jeune fille consentait à ce mariage, il le désirait, il l'offrait, et ce mariage allait être rendu impossible!... Il fallait que lui, Joseph Monneron, répondît à ce que venait de lui dire Ferrand et qui signifiait nettement : « Nos enfants seront heureux l'un par l'autre, unissonsles, et tout de suite... » L'honneur voulait que cette réponse fût donnée en toute vérité. Ferrand avait décidé d'accorder sa fille à Jean, mais quand il ignorait le double drame qui venait d'atteindre les Monneron dans Antoine et dans Julie. Au moment de lier pour toujours leurs deux familles, le chef de l'une pouvait-il cacher au chef de l'autre des faits de cette gravité? L'homme intègre et probe qu'était Joseph Monneron n'eut pas plus tôt aperçu ce devoir qu'il en sentit en même temps l'affreuse humiliation, mais il ne se fût pas pardonné pas de s'y être dérobé. Peut-être, — car s'il avait les défauts d'un sectaire, le révolutionnaire avait l'ardeur et la sincérité d'un croyant désintéressé, — peut-être éprouva-t-il le besoin, trouvant l'autre si délicat, si noble de sentiments, de lui prouver que sa doctrine le ren-

dait, lui aussi, capable des plus délicats scrupules et des plus énergiques intégrités de la conscience? Toujours est-il qu'il rendit au père de Brigitte la lettre au timbre de Rome, et il lui dit :

— «J'ai eu tort dans mon repioche de tout à l'heure, Ferrand. Je le reconnais et je m'en excuse... Tu t'es conduit admirablement avec mon fils; mais ce mariage ne se fera pas. »

— <i Tu t'y opposes encore? » reprit F'errand, avec une véritable détresse dans sa voix, « Je ne peux pas aller plus loin. . . »

— « Ce n'est pas moi qui m'y oppose, » répondit Joseph Monneron. «C'est toi-même qui vas me demander d'empêcher que Jean ne renouvelle sa démarche. . . Le secret que je te confie est horrible à dire,» poursuivit-il. «Je le livre à ton honneur. . . Je te le dois, puisque tu consentais au mariage de ta fille avec mon fils, en faisant un tel sacrifice à ta conscience. Écoute... » — Il y eut un silence entre eux, puis, saisissant le bras de son ancien camarade, fébrilement : — « Cet argent que cet enfant est venu te demander, son frère l'avait pris dans la caisse de la banque où il est employé. C'est pour le rendre que Jean te l'a emprunté, en me le cachant, de peur de me désespérer. Je ne l'ai su qu'hier, et qu'aujourd'hui sa démarche ici... Il y a pire... » ajouta-t-il, après un silence et d'une voix rauque. . . « Ma fille. . . »

— « Arrête-toi, » supplia Ferrand avec une

émotion aussi profonde que s'il se fût agi de ses propres enfants, et non de ceux d'un condisciple séparé de lui depuis tant d'années, et par tant d'hostilités. «Je ne veux rien entendre de plus.. . » Et (Tiavement, solennellement, tendrement aussi : « J'ai toujours su que tu étais un grand honnête homme, Monneron, » continua-t-il. « Tu m'en donnes une preuve devant laquelle je ne peux que te répéter sans sous-entendus ce que je t'ai laissé comprendre tout à l'heure, ce que je te dis nettement : Parle avec Jean. Rapporte-lui notre conversation. Montre-lui cette lettre de Rome. Explique-lui que je n'exige rien de plus que les conditions qui s'y trouvent mentionnées, et, s'il est dans les mêmes idées, nous serons deux à lui donner le nom de fils. . . »

Tandis que ces irréconciliables ennemis d'idées, tous deux au bord de la vieillesse , trouvaient ainsi dans leur commune tendresse pour leurs enfants et dans leur loyauté réciproque, le terrain de rapprochement qui leur avait toujours manqué, une autre scène du vaste drame de guerre civile, dont la malheureuse France est le théâtre depuis un siècle, se jouait rue Claude-Bernard entre deux autres camarades, tout jeunes ceux-là, et au début de la vie, Jean Monneron et Salomon Grémieu- Dax. Et tous deux trouvaient aussi, non pas le remède à l'inexpiable discorde, — il n'en existe pas,

234 LÉTaPE

— mais son adoucissement, son humanisation, si l'on peut dire, tout comme leurs aînés, dans la tendresse et dans la loyauté, ces profondes vertus qui maintiennent chaudes et bienfaisantes les sources vives de l'âme, même à travers les plus funestes erreurs. Le fondateur de V Union Tolstoï était accouru, de très grand matin, voir son ami, dont la disparition, la veille, et dans de telles circonstances, l'avait prodigieusement étonné. Il avait su qu'un domestique était venu chercher Jean Monneron, mais sans aucun détail. Il avait trouvé singulière la façon dont l'insolente Pauline lui avait dit que Jean n'était pas rentré. Il était allé chez Rumesnil, l'autre déserteur de V Union dans cette terrible séance, achevée sans voies de fait,

— tout juste, car l'abbé Chanut n'avait pas pu placer un mot, et, pour qu'il sortît sans que les compagnons de Riouffol lui fissent un mauvais parti, il avait fallu appeler les sergents de ville.

— Ce lamentable effondrement de son Université populaire n'avait pas découragé l'idéaliste. Il se mettait déjà en campagne pour reconstituer son Comité. Il avait trouvé Rumesnil au lit, la main bandée, qui lui avait expliqué sa blessure par une imprudence commise en maniant une arme à feu. Crémieu-Dax en savait assez sur les mystères de la vie de ce douteux camarade pour avoir aussitôt établi en pensée un lien entre ce prétendu accident et le départ inexplicable du frère de Julie.

Il avait donc retourné rue Claude-Bernard l'aprèsmidi, poussé par un double motif : l'inquiétude sur un ami pour lequel il éprouvait une affection si vraie, le désir d'acquérir Monneron à ses projets de réorganisation de l'U. T. Rien que de voir la pâleur de Jean, ses yeux brûlés par l'insomnie, sa bouche amère, lui avait prouvé que ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. Mais à ses premières et affectueuses questions sur sa santé et sur sa disparition de la veille, Jean avait répondu comme un homme si évidemment décidé à un absolu silence que l'interrog^ateur s'était arrêté. Puis, quand le visiteur avait abordé le point capital pour lui, et parlé de V Union Tolstoï :

— « J'allais t'en écrire, » lui avait dit Jean, « et l'envoyer ma démission, si toutefois il y a encore une Union, après les ignominies d'hier au soir et leur issue, telle que tu me la racontes. Toimême, tu vas y renoncer... v

— « Moins que jamais, » s'était écrié Grémieu- Dax, 0 et toi non plus. Les officiers ne démissionnent pas sur le champ de bataille... »

— « A moins qu'ils ne reconnaissent qu'ils se sont trompés de drapeau, » répondit Jean.

— « Que veux-tu dire? » interrogea l'autre.

— « Que je me suis cru socialiste, » reprit Jean avec fermeté, « et que je ne lui suis plus ; que j'ai été un partisan de 89 et de la Révolution, que je ne le suis plus ; que toutes les idées dans lesquelles

j'ai été élevé, et que j'ai acceptées comme indiscutables si longtemps, m'apparaissent aujourd'hui comme radicalement fausses. J'ai cru qu'il y avait une antinomie irréductible entre la Science et la Religion ; je vois entre elles un accord absolu. J'ai cru que la Démocratie s'accordait avec la Science; j'y vois une dégénérescence et une régression mentale... Nous ne savons pas ce que c'est que la Société, nous ne pouvons donc pas scientifiquement entreprendre de la réformer... »

— « Raisonnement de lâche, » interrompit Grémieu-Dax, « nous devons arriver à plus de justice et tout de suite, puisque nous le pouvons. »

— « Raisonnement d'orgueilleux qui conduit droit à l'anarchie," répondit Jean. « Qu'est-ce que la justice? Ce que tu crois juste... Voilà cent ans que chacun dans ce pays se fait juge de toute la société au nom de ce qu'il appelle sa conscience et qui n'est que sa passion dominante. Et c'est le secret de l'agonie de la France... »

— « Alors tu veux conserver la société comme elle est, avec toutes ses infamies? »

— il Je veux la traiter comme la physiologie nous apprend à traiter un corps vivant, par l'expérience. Nous avons une expérience instituée par la nature, c'est la tradition, sous toutes ses formes. Nous avons une patrie, acceptons-la; une famille, acceptons-la; une religion... »

— «Va jusqu'au bout, » dit Grémieu-Dax avec

une violence extraordinaire, » et ose prétondre que tu dois être catholique scientifiquement. »

— Scientifiquement, oui, » répondit Jean. « Entendons-nous : la foi n'est pas une géométrie

ni une chimie. Elle ne se démontre pas. Mais non seulement la Science ne s y oppose pas, et au contraire elle indique cette solution comme la plus raisonnable. Et c'est aussi celle où j'ai résolu de me ranger. Oui,» insista-t-il avec plus de fermeté encore, «je me suis décidé à me faire catholique, comme tous les miens l'ont été pendant des siècles et des siècles. Je veux me replonger dans la plus profonde France. Je ne peux pas vivre sans mes morts... J'ai retrouvé leur foi et je ne la laisserai plus périr... »

— « Leur foi? » s'écria Grémieu-Dax « Te faire catholique? Toi? Ne me dis pas cela. Voyons, ce n'est pas possible. On ne se fait pas catholique avec ton cerveau. »

— (t C'est avec lui pourtant que je le suis devenu, » dit Jean Monneron, et il ajouta : «et que je le resterai. »

— « Et tH as appris cette résolution à ton père? » demanda Grémieu-Dax après un silence.

— « Je lui en ai dit assez pour qu'il la devine, » répondit Jean.

— « S'il en est ainsi, » reprit le fondateur de r Union Tolstoï en se levant, «je n'ai plus rien à faire chez toi. Tu es de l'autre côté de la barri-

cade. Nous ne nous connaissons plus... »

— « Tu te brouilles avec moi?» demanda Jean, vivement.

— « Je ne fais que te devancer, » répondit l'autre, avec une espèce d'amertume où frémissait autre chose encore que la passion révolutionnaire ; et le sentiment le plus secret, le plus pathétique aussi, de l'âme juive, l'horreur du ghetto moral passa dans sa voix pour ajouter : « Tu roug^iras d'avoir été mon ami. Par respect pour notre jeunesse, j'aime mieux m'étre épargfué ce spectacle. Adieu... ■

— « Puisque tu le prends ainsi, » dit Jean révolté, «adieu. »

Cette violente rupture avec un ami si cher, etdont il avait subitement senti l'intolérance farouche, lut, pour le frère d Antoine et de Julie, la dernière et insupportable misère. Le calice d'amertume était vidé. La première consolation lui vint du retour absolument inattendu de ce même Grémieu-Dax, qui l'avait quitté sans lui tendre la main et qu'il vitrentrer danssa chambre un quartd'heure après:

— « Je ne peux pas m'étre séparé de toi ainsi, » dit cet étrange g^arçon. ail faut que nous nous soyons donné la main. Ne m'en veuille pas d'avoir été si vif tout à l'heure. J'ai eu trop de peine. . . »

— « Mais pourquoi?.. .» insista Jean. « Ne pouvons-nous pas rester amis dans des idées différentes? »

RRIOITTE FER R AND

— «Non, » répliqua Crémieu-Dax, avec une mélancolie que son ami ne lui connaissait g^uère. « On peut avoir l'un pour l'autre des procédés amicaux ; mais notre vieux Concione* avait raison : Idem velle, idem nolle, ea demùmamicilia est. Il n'y a d'amitié, comme il n'y a de famille, que dans la communion de la foi profonde. Nous l'avons eue, cette communion. Nous ne l'avons plus. Nous ne vivrons plus ensemble, cœur à cœur, esprit à esprit. On ne peut pas empêcher les idées de nous mener où elles vont elles-mêmes. La guerre entre Rome et Jérusalem n'a pas commencé d'aujourd'hui. Elle date de Titus et de la bataille autour du Temple. C'est la lutte entre l'organisation conservatrice que représentaient les légions et l'Idéal que représentait Israël, entre la politique réaliste, mais toute en compromis, et l'absolu, entre l'ordre pacificateur, mais inique, etla Justice révolutionnaire, mais sublime. Regarde bien au fond, et vois si nous ne venons pas de nous redire dans le langage d'aujourd'hui les mots de ce dialogue tragique qui a commencé par un duel autour de la montagne du Moriah... Nous ne pouvons pas plus être deux amis que si nous étions dans les deux armées qui se sont heurtées là, toi d'un côté, moi de l'autre... Mais tout de même, ■ ajouta-t-il d'un accent profond, « au nom de notre commun passé, promets-moi de ne jamais m'oublier tout à fait. . . »

— «Jeté promets que je serai toujours ton ami, même malgré toi... " dit Monneron. L'autre secoua la tête. Une inexprimable tristesse passa dans ses yeux, celle de l'éternel exilé dontla seule existence est la miraculeuse preuve que les prophéties sontaccomplies et qui refuse de reconnaître cette évidence. Il sortit de nouveau, sur ce reg^ard déchirant, sans avoir répondu à son camarade. Jean était encore sous l'impression poignante de ces deux scènes. Quelle brusque lueur jetée sur la solitude que ses idées actuelles lui préparaient! Tout d'un coup il vit reparaître son père, dont l'aspect lui révéla aussitôt qu'il se passait de nouveau quelque chose d'extraordinaire. Le professeur tenait à la main une enveloppe qu'il tendit à son fils en lui disant :

— « Veux-tu prendre connaissance de ceci ? ... » Jean regarda l'adresse. Il vit le nom de M. Fer-

rand, le timbre de Rome, le cachet aux armes cardinalices. Il tira la lettre de l'enveloppe et commença de la lire, tandis que Joseph Monneron le regardait avec un attendrissement infini :

— «Ah ! mon père, » finit-il pardire, « tu sais?. . . »»

— « Je sais tout, » repartit le père, » et c'est bien heureux, car, sans cela, tu n'aurais jamais épousé Brigitte Ferrand. »

— « Mais je ne l'épouserai pas," gémit le jeune homme. « Tu dois bien comprendre que maintenant ce mariage est impossible... »

BRIGIITE FERRAND 241

— « Crois-tu que j'aurais supporté de tromper quelqu'un?» reprit Joseph Monneron. «Ferrand connaît nos malheurs.. . »

■ — «Tu hii as dit. .. »

— « Ce que je devais lui dire, » répondit l'autre.

— " Mon cher père ! Tu as fait cela ! . . . Mon cher père!... » répéta Jean. Puis, avec cette virilité qui était sa conquête de ces derniers jours : « Tu vas me trouver bien ingrat, toi qui viens d'être si bon pour moi. Mais je ne veux pas profiter de la permission de cette lettre. Si j'épouse Mlle Ferrand, ce sera en adoptant sa religion, absolument, en me déclarant catholique, et je ne le ferai qu'avec ton autorisation. »

— «Tu as toujours été libre, » répondit Joseph Monneron avec un visible effort. «Tu n'as donc pas besoin d'autorisation; mais, puisque tu la veux, je te l'a donne .. Et maintenant, » ajoutat-il, « cours chez ta fiancée. .. »

Quand le professeur se retrouva seul dans sa bibliothèque, après avoir ainsi envoyé Jean rue de Tournon, il se laissa tomber sur le fauteuil de son bureau , en proie à des sentiments si contradictoires qu'il ne les démêlait pas lui-même. De ses quatre enfants, il y en avait au moins un d'heureux, comme avait dit la pauvre Julie. Il avait le moyen de réparer dans une mesure tolérable les misères

des deux autres, et le quatrième avait pour lui tout l'avenir. Mais lui-même, il était brisé. La conversion de Jean à l'Idée qu'il avait le plus passionnément et continuellement haïe, depuis qu'il pensait, lui causait une souffrance qu'il n'arrivait pas à dissiper, et cette souffrance, il fallait qu'il la supportât seul. Une autre des impressions qu'il rapportait de sa visite chezFerrand, c'était la vision, dans la douce et fine Brig^itte, de la vraie compag^ne d'esprit, et, à cet instant, la présence de sa femme, de sa compagne à lui, si mal appariée, eût été une tristesse de plus. Sa détresse était si g^rande que, pour essayer d'en sortir, il prit machinalement, comme d'habitude, dans ses heures lourdes, un des tomes de la collection Boissonade qui l'avaient tant consolé. Son choix s'adressa, par ressouvenir du jeudi de la semaine précédente, à cet Eschyle dans lequel il avait lu avec son fils. Il ouvrit le volume et tomba sur le morceau des Choéphores, où Electre et Oreste implorent les mânes d'Agamemnon, avec ce refrain de litanie : « 0 mon père... — Souvienstoi du bain où tu fus immolé, mon père... — Au souveyiir fie tels outrages, te réveilles-tu, mon père?. . . — Entends ce dernier cri que je t'adresse, mon père... » Jusqu'à cette triviale et magnifique comparaison : « Oui, les enfants, monuments glorieux, sauvent de l'oubli un père qui n'est plus, pareils à ces morceaux de liège qui font surnager

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le rets et qui C empêchent de se perdre dans i ahime. . . »

— « Et moi, » song^eait Joseph Monneron, «je m'y perdrai tout entier, dans Tabime. Personne ne sera mon monument glorieux. Personne ne me continuera. Je suis séparé de mon fils. . . » Et, pour la première fois peut-être, sentant le doute l'envahir sur les convictions d'après lesquelles il avait modelé sa vie, il dit tout haut : » Me seraisje trompé?... » Puis, sa concience lui rendant ce témoignag^e qu'il avait toujours été de si bonne foi, il se redressa et il retrouva une espèce de réconfort à penser : " Non, je ne suis pas séparé de lui. Si je me suis ivova[ié , f aurai été son expérience. . . » Il ne se doutait pas qu'à ce moment même, — tant la vérité est une! — Ferrand, l'ennemi de toutes ses doctrines, parlait de lui à Jean dans des termes presque identiques à ceux par lesquels il revendiquait sa part indestructible et bienfaisante dans l'être intime du fils de son esprit, devenu pourtant, lui aussi, un ennemi spirituel.

— .. . «Vous entrerez en ménage avec cette dure épreuve," disaitle traditionaliste au jeune homme après les premières effusions. » Il faut toujours payer une rançon pour le bonheur. Mais vous la paierez tous deux bravement. . . Vous pouvez réussir maintenant où votre père a échoué, et fonder une famille bourgeoise. Vous le pouvez parce que

VOUS n'êtes pas de la première génération. Il en faut plusieurs pour cette œuvre, car c'en est une, et qui ne s'improvise pas. Vous- êtes mur pour elle et pour ce qui est notre {jrand devoir à tous : vous pouvez guérir la France en vous. Vous vous rappelez ce que je disais encore jeudi dernier : il n'y a pas de transfert subit de classes , et il y a des classes, du moment qu il y a des familles, et il y a des familles, du moment qu'il y a société... Pour que les familles g^randissent, la durée est nécessaire. Elles n'arrivent que par étapes. Votre g^rand-pêre et votre père ont cru, avec tout notre pays depuis cent ans, que l'on peut brûler l'étape. On ne le peut pas. Ils ont cru à la toute-puissance du mérite personnel. Ce mérite n'est fécond, il n'est bienfaisant que lorsqu'il devient le mérite familial. La nature, plus forte que l'utopie, et qui n'admet pas que l'on aille contre ses lois, contraint toutes les familles qui prétendent la violenter à faire dans la douleur, si elles doivent s'établir, cette étape qu'elles n'ont pas faite dans la santé. Votre père a été votre expérience. Les souffrances qu'il a subies en lui et dans les siens ont fini de vous éclairer... Vous fonderez un foyer parce que vous avez acquis par ses épreuves, en les comprenant et les interprétant, les certitudes qui lui ont manqué. Vous le fonderez d'autant plus solide que vous exercerez le même métier qu'il a exercé. C'est encore une des lois profondes de la Nature

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sociale. Il est bien probable que vous aurez des heures difficiles, quand son esprit entrera de nouveau, vis-à-vis de Brigitte et de vous, en lutte avec son cœur. Mais c'est votre père et il a fait l'Étape pour vous si douloureusement. Ne l'oubliez jamais... »

Octobre 1901. — Mai 1002.

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