‹ L'état et l'égliseChapitre 6 sur 6 · CONCORDAT OU SÉPARATION · texte numérisé non relu

CONCORDAT OU SÉPARATION

Nous l'avons dit, la conclusion du Concordat de 1801 a été la restauration du système suivi de 1515 à 1790, depuis François P"" jusqu'à la Révolution. Par le Concordat de 1801, Bonaparte a ressuscité, a remis en vigueur la vraie doctrine gallicane, qui n'a jamais été une doctrine libérale, qui était une doctrine de force et d'autorité, pleinement et impérieusement régalienne.

Non, ce n'est pas une doctrine libérale, au sens moderne de ce mot ; mais vainement on en chercherait une autre dans toute notre histoire. Le système régalien qui, pour le temporel, subordonne l'Église à l'État, est le seul d'accord avec la tradition française, le seul qui soit chez nous de droit et de coutume.

Si quelqu'un peut légilimement maudire le Concordat, ce n'est pas TÉtat, ce ne sont pas les partisans de TËtat, ce sont les catholiques, c'est TÉglise. Toutefois, ce régime qu'on ne saurait dire libéral ne va pas et ne permet pas d'aller jusqu'à la tyrannie. Il se tient à égale distance, ou à peu près, de la faiblesse et de l'oppression. Instrument humain, il n'est pas parfait. Il a, comme les autres, ses lacunes et ses défauts, encore qu'il faille s'en prendre au régime luimême beaucoup moins qu'aux personnes qui se trouvent en présence, car enfin l'État, l'Église, ce sont des abstractions, pour la commodité du raisonnement ; dans le fait, l'État, c'est toujours tels ou tels ministres, et l'Église, tels ou tels évéques.

Il est clair que, depuis quatre-vingt-dix ans, sous des gouvernements aussi divers que l'empire, la monarchie de Louis XVIII et de Charles X, la monarchie de juillet, la seconde République, le second empire, les deux ou trois formes de la troisième République, la situation de l'Église vis-à-vis de l'État, l'attitude de l'État vis-à-vis de l'Église, n'ont pas toujours été les mêmes.

rÉTAT ET L'ÉGLISE 55

La lettre du Concordat demeure, ne change pas; mais l'esprit dans lequel on l'applique de part et d'autre est susceptible de varier, de s'étendre, de se rétrécir à l'infini. Quoi qu'il en soit, le caractère permanent et incontestable du Concordat de 1801, c'est la subordination de l'Église à l'État, la prédominance du pouvoir civil dans l'ordre des choses temporelles.

On a connu d'autres systèmes. Au moins, on en connut un autre antérieurement à 1516, pendant les premiers siècles, alors que l'unité nationale et la royauté n'étaient ni Tune ni l'autre solidement constituées.

En ce temps-là, le roi réglait seul, par de simples ordonnances, les matières mixtes et même certaines matières ecclésiastiques; il empiétait sur le spirituel. Mais de son côté, l'Église, le pape et le clergé de France empiétaient sur le temporel. Ce que l'Église perdait ici, elle pouvait le reprendre ailleurs, par mille moyens connus d'elle et dont elle usait. Grâces expectatives, annales, sous mille prétextes, l'argent des fidèles sortait de France et venait se transformer à Rome en œuvres d'art. En revanche, le roi ne

pouvait lever d'impôts sur le clergé de son royaume sans en obtenir et, au besoin, sans en acheter la permission au pape.

C'était Textrême confusion, une confusion déplorable. Alors FÉglise était réellement un organisme à part et, dans ce temps lointain, plus actif et plus résistant que l'organisme même de l'État. Alors il y avait réellement un État dans l'État, ou, mieux, il y avait deux États en face l'un de l'autre. Rien que par l'élection des évêques et la collation des bénéfices, l'Église tenait l'État en échec, et par la menace de ses foudres, par l'abus de l'excommunication, par la terreur spirituelle, elle menait — qu'on me passe l'expression — elle menait les rois en laisse.

Régime tout de contradictions, où le droit de chacun est flottant, où celui-là a le plus qui peut ou qui ose le plus.

Contre ce régime, fécond en chicanes et en misères, saint Louis d'abord, puis Charles VII, ont essayé de réagir; contre ce régime les rois n'ont pas cessé de lutter, jusqu'à François I" qui trouva la formule, un concordat avec le pape, jusqu'à Louis XIV qui le tua sous le poids de sa grandeur et

de sa majesté. C'est à ce malheureux régime que, pourtant, la Révolution, guidée ou égarée en cela par les prêtres de la Constituante, faillit nous faire revenir, avec cette Constitution civile du clergé d'où elle croyait de bonne foi tirer la liberté, Tindépendance réciproque de TÉglise et de l'État, d'où il devait fatalement sortir la servitude de Tun ou de l'autre.

On peut enfin concevoir un troisième système : la séparation. L'Élat et l'Église coexistent, chacun de sa propre vie, indifférents, et ne se connaissent plus. Ils vont glissant pour ainsi dire et sans se rencontrer jamais le long de deux plans parallèles : le temporel, le spirituel. Et comme ils ne se rencontrent pas, il n'y a ni chocs ni frottements.

A la vérité, il est bien plus facile d'imaginer ce système que de le pratiquer. Los faits dérangent un peu cette géométrie. Un pareil système ne s'en peut pas moins concevoir. Seulement, ici, à bas les masques!

point d'hypocrisie et point d'illusions! Il faut que la séparation soit absolument libérale, c'est-à-dire que l'État soit libre, que l'Église soit libre; rien de moins, rien de

plus. Si la séparation est libérale, l'Église n'est plus le sujet, l'État n'est pas le souverain. Si la séparation est libérale, tant que l'État et l'Église coexistent, il est libre par rapport à elle, elle est libre par rapport à lui, en ce qui touche bien entendu sa mission spirituelle et sous les règles du droit commun.

L'idée de séparation est liée indissolublement à l'idée de liberté. En effet, dès que l'Église entièrement séparée de l'État ne serait pas entièrement libre, elle serait fondée à se croire et à se dire persécutée!

C'est une conception nouvelle qui se substitue à l'ancienne; qu'on y prenne garde :

la liberté se substitue à l'autorité. La perspective n'a rien qui nous effraye, à condition que l'on sache bien que cette séparation, la séparation libérale, est la seule acceptable, la seule possible, nous l'avons déjà dit, la seule juridique, à condition que ce soit bien la liberté que l'on veuille, qu'on la veuille sincèrement et que l'on n'ait pas autre chose dans la pensée ou dans l'arrièrepensée.

Point d'illusion I on jouerait à ce jeu la

suprématie de TÉtat; point d'hypocrisie, la partie devrait être jouée loyalement. J'insiste sur Tenjeu, qui est Taulorité de TÉtat. Passant de Thypothèse à Tobservation, tout de suite une question se pose. Cette séparation de TÉtat et de l'Église, qui la veut?

Pourquoi la veut-on? Jusqu'à ces derniers mois, quoi que les catholiques eussent pu dire et écrire contre le Concordat ou les articles organiques, les groupes extrêmes de la gauche étaient seuls à la désirer. Maintenant, tandis que l'idée fait des progrès ou rencontre moins de résistances dans les rangs d'une gauche relativement modérée, elle en fait également dans les rangs de la droite, chez les catholiques eux-mêmes et, il importe de le noter, chez les plus jeunes, les plus ardents et les plus agissants d'entre eux.

L'explication de ce phénomène est peutêtre, pour partie, dans l'exemple du catholicisme américain, dans l'admiration justifiée de son présent tout florissant et la vision magnifique de l'avenir auquel il semble destiné. On n'a pas à rechercher si l'exemple des États-Unis vaut sûrement.

infailliblement pour la France, s'il est tenu un compte suffisant de la différence du tempérament et des mœurs, de la différence d'origine et de milieu, si même, en ce qui touche directement, en ce qui intéresse au premier chef les relations de TÉglise et de TÉtat, en ce qui dans la plus grande mesure doit en déterminer la forme, les partisans d'une séparation à Taméricaine ont fait assez attention à ceci, que les États-Unis — comme le nom l'indique — sont un État fédératif et que la France, au contraire, est un État centralisé. Qui ne le voit pas? Cette différence, s'ajoutant à tant d'autres, empêche de poursuivre entre les deux pays une comparaison très rigoureuse.

Laissons cela et serrons le sujet. Pourquoi Textrême gauche veut-elle la séparation?

Pour contenir et comprimer TÉglise. Pourquoi Textrême droite la veut-elle? Pour affaiblir TÉtat et peu à peu s'emparer de lui. Les uns la veulent pour l'État, les autres pour l'Église, ou, plus exactement encore, les uns la veulent contre l'Église et les autres contre l'État. Dans les deux cas, on est fort loin de la seule séparation qui

soit acceptable, possible, de la seule qui soit « juridique », de la séparation libérale.

Mais, pour ne négliger aucune supposition, admettons qu'on veuille la faire, cette séparation libérale, avec toutes les précautions, toutes les garanties désirables. Tout de suite une difficulté se présente : A qui sera la nomination des évéques et des curés? Pas à TÊtat assurément, puisqu'il sera séparé de TÉglise proclamée libre.

Alors, à qui? Actuellement, l'État nomme les évéques, le Saint-Siège leur donne l'institution canonique. La séparation prononcée, rincompétence de l'État à nommer les évéques éclaterait avec une évidence telle, qu'il lui faudrait abandonner son droit, ce droit capital pour la conquête duquel les rois de France ont lutté pendant plusieurs siècles.

S'il l'abandonne, qui le recevra? Qui nommera aux évêchés? Le pape tout seul?

Mais c'est une immixtion quotidienne de « l'étranger » — cette immixtion tant dénoncée, et si souvent à tort — dans les affaires intérieures de la France, immixtion qui n'est pas sans danger, car il faut bien pré-

voir un jour où le souverain pontife ne serait pas un Léon XIII. Les évèques déjà en fonctions? Mais cesêvêques, qui les aura nommés ? Quis custodiet custodes ?

Ou bien, seront-ce les fidèles et, de nouveau, aura-t-on recours à l'élection? Mais si les élections sont libres, et il est nécessaire qu'elles le soient puisque la séparation est libérale, ne devine-t-on pas, pour peu qu'on se souvienne de ce qui se passait avant 1516 et de ce qui s'est passé après 1790, au devant de quels risques l'État pourra courir? Nous ne voulons rien dire de plus, sinon qu'il se reconstituera plus ou moins lentement alors un organisme dans l'organisme et tout un État dans l'État.

Que de soucis et de périls! Vous voulez supprimer le budget des cultes : êtes-vous prêts à payer une indemnité au clergé?

Cette indemnité, elle serait due : on n'en saurait douter lorsqu'on est impartial et qu'on a lu les textes. Reportez-vous aux procès-verbaux des séances de la Constituante. Vous y verrez que le clergé met ses biens ou que les biens du clergé sont mis à la disposition de la nation. La nation, en

échange, inscrit au profit du clergé une rente qui ne s'éteindra pas.

La Constituante déclare, par la voie des moins « cléricaux » de ses membres, que cette dette la lie, elle et les Assemblées suivantes, qu'elle est sacrée et inviolable. Que si, laissant de côté les actes de la Constituante, on ne retient que le texte du Concordat, lequel aurait abrogé tout ce qui était antérieur, il est bien avéré que l'article 14 stipule pour les évéques et les curés un traitement convenable, Sustentationem qux deceaty le mot ne nous fait pas peur, un salaire. Seulement, il est non moins vrai que par Tarticle 13 le pape, au nom de l'Église de France, renonce à toutes revendications sur les biens, revenus et droits dits du clergé. De sorte qu'entre les deux articles le lien logique, on dirait volontiers le lien historique, apparaît très clairement.

Mais soitl vous ne niez pas la dette et vous donnez l'indemnité avant de passer outre à la séparation. Que de soucis et de périls encore 1 Vous déchaînez comme à plaisir contre vous-mêmes, sinon une conspiration perpétuelle, au moins une perpé-

tuelle agitation. Réfléchissez que rindifférence religieuse, ne fût-ce que par la force des habitudes, quant aux formes, aux cérémonies, est loin d'être aussi grande qu'on serait tenté de le croire; que beaucoup de paysans ne vont jamais à la messe qui deviendraient furieux si, par hasard, le presbytère du village restait vide. Réfléchissez aussi que certaines activités brouillonnes pourront, à ce moment, trouver des débouchés. Vous aurez beau être prudents, être habiles, faire des lois. Ou vos lois seront libérales, et vous échapperez difficilement à l'anarchie; ou elles seront illibérales, et vous tomberez dans la persécution.

Cette persécution, ne croyez pas que tout le monde la redoute et s'empresse de la fuir. Il y a des fous qui la souhaitent ; déjà le cri a été jeté : « Qu'on nous ramène aux catacombes !» On a déjà parlé d'un Kulturkampf. Moines et ultra-dévols recommencent à rêver de tribunaux et de prison.

Vous dites : « Ce ne sont que quelques énergumènes. » Je réponds qu*il a suffi de quelques énergumènes pour faire lever des légions de croisés.

Et comme résultat, qui sait? Peut-être nous vaudrez-vous une résurrection, une restauration bien inattendue, j'en conviens, mais non point impossible, du cléricalisme, une réaction contre l'État. Peut-être aurezvous de la sorte fourni à vos adversaires, sinon un moyen, du moins une chance de mettre la main sur TËtat. Vous les aurez regroupés, réorganisés. Vous les aurez armés, et vous vous serez désarmés. Le comte d'Arnim ne s'y trompait pas : « L'Église libre dans l'État libre, c'est l'Église armée dans l'État désarmé » [Chiesa àrmata in Stato disarmato).

Une réaction en ce sens est fort invraisemblable, mais n'a-t-on jamais vu l'invraisemblable devenir vrai? N'est-il pas plus sûr et plus sage de rester dans la tradition française, de ne pas défaire inconsidérément l'œuvre séculaire des rois ?

Ainsi, la séparation, même libérale, de l'Église et de l'État, ne vaut, ni juridiquement ni politiquement, on ne veut pas dire l'union, mais l'accord, le modus vivendi régulièrement défini par traité entre l'État et l'Église. Mais on emprunte à la sociologie un

argument d'allures scientifiques. La séparalion de TÉglise et de TÉtat, leur « dissociation » n'est-elle pas inévitable dans un jour plus ou moins prochain? Ne résulte-t-elle pas d'une des deux ou trois lois certaines qu'a posées la science sociale? Oui, mais la dissociation n'a pas à se faire, pour la bonne raison qu'elle est faite.

De quoi s'agit-il, si ce n'est d'une séparation, d'une dissociation des fonctions et des organes ? On le demande : L'État remplit-il encore des fonctions ecclésiastiques? L'Église remplit-elle encore des fonctions d'État? Évidemment non. Il s'ensuit que la dissociation, que la séparation est faite, dans la mesure où elle peut l'être. La science sociale n'autorise personne à conclure qu'il ne doit subsister aucun lien légal entre l'État et l'Église. L'État et l'Église sont et seront séparés entre eux, comme sont séparés entre eux les organes du corps humain, comme le cœur et le cerveau, distincts et toutefois unis et solidaires, et dans la vie et dans la mort.

Puis donc que la séparation est faite autant qu'elle peut l'être, qu'on ne se préoc-

cupe plus que de maintenir Tunion, la solidarité. La fable des membres et de Testomac nous en enseigne le secret. Usons de bienveillance et de tolérance mutuelles. Puisque les relations de TËglise et de FËtat sont des relations nécessaires, qu'on les règle juridiquement, du consentement des deux parties. Si le Concordat de 1801 ne suffît plus — ce qui n'est nullement démontré — qu'on le renouvelle, en l'amendant, en l'adaptant aux besoins de ce temps nouveau. Surtout, qu'on ne perde pas de vue ce point : L'État est un agent de justice et l'Ëglise un agent de paix. Pourquoi ne traiteraient-ils pas et ne vivraient-ils pas ensemble dans la paix et dans la justice ?

Paris, — Imprimerie L. Maretheux, 1, rue Cassette. — 110.

UNIVER8ITY OF MtCHJQAN

ÂPR18 1945

UNiv. or MICH.

UBRARY

ijti^.iJM, i pPmJl^iW--^^J''^

Page 1