CHAPITRE CINQUIÈME
Est-il utile de conjecturer les effets de la séparation de rÉglise et de TÉtat ? Est-il possible de les prévoir ? A ces deux questions, on répondra peut-être négativement. On dira que si la séparation de TÉglise d'avec l'État est le produit inévitable des conditions de la société moderne, il faut s'y résigner, quelles qu'en soient les conséquences. On dira encore que les événements humains étant l'effet de causes multiples, s'il est extrêmement difficile de discerner ce qui, dans le passé, est dû à l'une ou à l'autre de ces causes, il est plus difficile encore et presque désespérant de rechercher dans l'avenir les effets d'une cause unique. Et, pourtant , une certaine tendance de l'esprit nous pousse à cette recherche. Gomme celui qui, abandonne sa terre natale pour se confier au navire qui le portera vers des rivages lointains, songe involontairement aux choses qu'il trouvera dans ces pays nouveaux , et se demande quelle y sera sa vie ; de même , lorsqu'une institution ancienne se transforme et qu'une autre prend naissance dans la société, nous sommes portés à en évoquer les effets^ par la pensée. Et l'on ne peut dire que cette recherche soit sans utilité , puisqu'elle sert au moins à nous avertir des dispositions à prendre, des défenses à préparer, des périls à éviter.
181 L*ÉTAT ET L*ÉGLISB.
J*ai répondu dans le précédent chapitre à ceux qui prétendaient opposer à nos idées l'expérience faite aux États-Unis, en Irlande, en Belgique. J*ai démontré combien ils étaient éloignés de la Yérité. J'ai fait Toir qu'en Belgique, ils ne peuvent Urer de légitimes inductions d'un état de choses différent^ en certains points essentiels , de celui que nous proposons ; qu'en Irlande , les résultats de la séparation ont été jusqu'ici satisfaisants ; qu'enfin, en Amérique, 6*il en est qui redoutent un dommage possible aux institutions ou un trouble apporté à la paix publique, par la liberté religieuse , ils sont eu petit nombre et peu écoutés ; jusqu'à présent, il n'y a rien d*assez grave pour ébranler la confiance avec laquelle les Américains ont toiyours procédé en cette matière.
Mais, si j*ai repoussé ces exemples, quand on les produisait contre notre thèse, j'admets, avec la même impartialité, que les expériences faites sont encore trop rares, et leur durée trop courte, pour que nous puissions avec sûreté en tirer argument pour l'avenir. Des doutes bien autrement sérieux surgissent dans l'esprit, quand il s'agit de prévoir les effets de ce principe dans des sociétés différemment constituées, et spécialement chez ces nations du continent européen, où domine une seule religion. En effet, si plusieurs sectes se contrebalancent, il parait naturel à quelquesuns , d'admettre la séparation ; d'après eux , il n'en sortira pas de conséquences nuisibles. Or, c'est là précisément que le besoin s'en fait le moins sentir. Nous avons déjà fait remarquer que les États protestants peuvent conserver, longtemps encore, le système juridictionnel qui y prévaut, bien que, là aussi, apparaissent des symptômes de décadence. Muis, en Italie, par exemple , et dans les pays où précisément nous invoquons la séparation comme un état normal, une seule religion, le catholicisme, existe en quel«iue sorte. Considérer ce qui se passe chez les peuples où il y a pluralité de croyances, serait donc de peu de profit, et les conclusions à en tirer sans valeur pour d'autres peuples.
Il faut voir les choses en elles-mêmes, et argumenter par induction, de ce qui est à ce qui sera. La condition de l'Italie et
d'une grande partie des pajs catholiques a été décrite au chapitre deuxième. D'un côté, une masse croyante, sans doute, mais surtout superstitieuse, ignorante, et sans grande ferveur de pensée ou de sentiment ; de l'autre, la foule non moins nombreuse des indifférents on des quasi indifférents, accomplissant peut-être encore les pratiques extérieures de la religion, mais par tradition , par habitude, par convenance ou par suite de ce calcul de probalité dont parle Pascal '. Il est rare et clairsemé le troupeau de ceux qui professent la religion, non pas en paroles seulement, mais en esprit. En face de lui , se dresse une minorité hostile au catholicisme, parfois même à toute idée religieuse, et qui se compose des hommes Toués à la science, à la politique, aux affaires , réputés l'élite de la société civile.
Qu'adviendrait-il si la séparation de l'Église et de l'État était effectuée ? Ici , qu'on nous permette de poser certaines hypothèses. Quelques*uns admettent la )»ossibilité d'une réaction^ d'un retour complet d'idées et de sentiments dans nos pays ; la société redeviendrait croyante avec ferveur et, dans son ensemble, sauf d'inévitables exceptionsi catholique sincère et agissante, selon le cœur du Vatican. .
On allègue l'exemple de l'Angleterre au commencement du siècle dernier. Dans ce temps, Leibnitz, rempli de tristesse, écrivait à la Princesse de Galles, que la religion naturelle y était menacée et chancelante aussi bien que la religion révélée, et Montesquieu inscrivait dans ses notes de voyage : Point de religion en Angleterre» Une longe suite d'écrivains, de Hobbes à Bolingbroke, avaient fait la critique de la religion, et mis en vogue le scepticisme. Voltaire chantait des hymnes à Bolingbroke et le proclamait le chef de la grande école. Mais, cette incrédulité, plus apparente que réelle, n'était qu'une mode, et ne s'agitait qu'à la surface de la société. La masse de la nation était croyante, et c'est dans la conscience
* Le calcul de Pascal est celui-ci : La religion nous promet une récompense infinie ; infinie aussi est la peine dont elle nous menace, contre un aTantage terrestre et la satisfaction d'un jour. Dans le doute, il est déraisonnable de choisir ces biens qui ne sont rien comparés à ceux que l'on risque de perdre et de se précipiter dans un mal éternel. Pensées, part. II, art. 3.
pafHilaire que puisèrent leurs inspirations ceux qui, eu purifiant la religion firotestante , dissipèrent le scepticisme dans les classes aisées et dirigeantes. Le peuple anglais, comme le remarque très bien un écrirain fort sagace , est admirablement pratique , et sait se refaire, même une conscience religieuse, par néeesaiié eivik et politique *. Il n'est donc pas permis de conclure du cas particulier de TÀngleterre au siècle dernier, à la France, à l'Italie, à l'Europe du xa*, et l'attente d'une restauration catholique ne me parait pas fondée.
Un fait déjà signalé au chapitre deuxième , et dont j'ai promis de m'occuper plus tard, me le persuade encore. Décisif pour le calcul des contingents futurs, il vient donc ici à sa place, et je crois opportun d'y insister. Une tendance rationnelle s'est manifestée dans l'histoire depuis le xin* siècle ; c'est le moment où les sciences, les lettres, les arts ont recommencé à briller après la nuit profonde qui, pendant près de dix siècles, avait tenu l'Europe plongée dans les ténèbres. Cette tendance faible et hésitante dans l'origine, alla sans cesse grandissant, se propagea et finit par tout envahir victorieusement.
L'étude attentive du moyen âge fait voir que de toutes les forces morales, une seule, la religion a eu, pendant ce temps, de l'empire sur les âmes. A partir de la Renaissance, une autre grande force, la science, a surgi et lui a été opposée. Au moyen âge, l'homme ne cherche à scruter ni les faits qui l'entourent, ni les lois de la nature ; il est enclin à attribuer tout phénomène à des influences surnaturelles. Partout des miracles, personne qui n'ait été témoin dé prodiges de toute espèce, qui n'ait eu sa vision, entendu des prophéties. Dans la croyance de l'époque, les puissances célestes et infernales se disputent le gouvernement des choses humaines. D'un c6té, la Vierge, les Saints du Paradis, les prières des bons, les mérites des fidèles pénitents. De l'autre, les démons, tous les arts magiques, les sorcelleries, les péchés sans cesse renouvelés des méchants. Une grande terreur régnait. L'enfer est l'idée souve-
' Charles de Rémusat, L'Angleterre au XVIII* siècle. Etudes el portraits pour servir à l'histoire du gouvernement anglais depuis la fin du règne de Guillaume UI, vol. II.
raine, Timage représentée sous mille formes, et par les des« criptions les plus saisissantes ; à Tenfer, se lie, dans la pensée des hommes, l'idée de l'hérédité de la faute de notre premier père, lequel a irrémissiblement perdu le genre humain tout entier, sauf le petit nombre de ceux que le Rédempteur daigne sauver par sa ^râce; et ainsi des générations, des nations entières, qui n'ont j amais entendu parler de la religion du Christ, sont damnées à cause de leur ignorance. Même pour les peuples illuminés de la lumière de la vraie foi, atteindre la vie éternelle est une œuvre ardue et semée de périls. Cette terre est, à leurs yeux, destituée de toute valeur, pleine de douleurs et d'embûches; le pessimisme, comme diraient aujourd'hui certains Allemands, était la règle des jugements ; il éloignait les hommes des plaisirs les plus innocents, comme des plus damnables, et la vie déjà si sombre et tourmentée dans la condition de ces temps pleins de ténèbres, était rendue plus misérable encore par la peur. De là l'ascétisme, la mortification, la contrition, et comme fruit naturel de ces pratiques, les innombrables institutions monastiques, et les confréries de pénitents laïques, plaçant le but unique de la vie (pour autant que le comportait l'humaine résistance) dans la renonciation à toute joie et à tout soulagement, comme domiAageables et pleins d'embûches. Hors de l'Église point de salut ; c'est le sentiment le plus profond du cœur, c'est le cri des peuples. La révolte contre l'Église, c'est-àdire l'hérésie, sera donc tenue pour le plus grand des crimes, et l'hérétique pour le plus affreux des scélérats. Le châtiment le plus cruel, et l'extermination même, pouvaient-ils jamais être mis en l>alance avec les maux engendrés dans le monde pap la diffusion de l'hérésie? Et'quelle pitié pouvait émouvoir les juges, si Dieu lui-même punissait de tourments éternels l'erreur et l'ignorance des mystères, à l'égal du plus grand des péchés? La persécution des hérétiques est une idée tellement naturelle à cette époque, et à celle qui la suit immédiatement, que personne, même parmi ceux dont l'intelligence est la plus haute, ne peut tout à fait s'y soustraire, et des hommes doux de caractère et en tous points vertueux, étouffent dans leur cœur la miséricorde, et croient honorer
Dieu par l'immolation de leurs adversaires en hécatombes. La science est proscrite, si elle n'est utile à la théologie; elle en reçoit ses méthodes, ses limites, son point de départ, et elle se proclame sa servante. L'art, encore au berceau, est enfermé dans le sanctuaire, il y puise ses inspirations et s'applique à Tembellir. Laïque est synonyme d'illettré, et non seulement l'État est soumis à l'Église, mais le gouvernement lui-même des choses temporelles est confié en grande partie à des ecclésiastiques.
Peu à peu cet état de choses se modifie : les croisades, inspirées cependant par la piété, et d'un caractère religieux dans leur but, eurent pour le monde des conséquences contraires à celles qui paraissaient devoir en sortir. Les hommes qui s'étaient rencontrés ^ face à face avec des peuples professant d'autres croyances, et qui ^ avaient dû reconnaître la valeur et le mérite de ces adversaires, ^ , apportèrent moins d'âpreté dans leurs jugements et devinrent plus ^, tolérants dans la pratique ^ Un désir extraordinaire de richesses se .^^ propagea en Europe, de là naquit l'industrie, et avec elle le dé- — ^ goût de l'esprit monastique et de la vie purement contemplative et ^ ^ solitaire.
En Italie cependant ressuscitait l'amour du beau dans les lettres ^^ et dans les arts. Et plus tard, à la chute de Gonstantinople, lorsque ^^.e les Grecs cherchant en Europe un refuge, emportèrent avec eux za^^ les restes de la civilisation antique, l'étude passionnée des choses ^ classiques se raviva partout, avec l'admiration d'un idéal, différente de celui jusqu'alors proposé pour modèle. Ceux, parmi les histo — riens modernes, qui attribuent l'esprit rationnel au seul protestan — tisme se trompent. Le protestantisme en fut une manifestation, XM: il n'en fut pas la cause ; cet esprit existait depuis longtemps. Les ^^es premiers protestants ne se rendirent pas compte, au contraire, de^ ^^»es conséquences que portait en soi leur principe. Luther et Calvirx: m: in professaient les plus sombres théories du catholicisme, ils ne perriK ^f' sécutèrent pas leurs adversaires avec moins de cruauté et d'acharrv -^i*' nement que ne faisaient les catholiques.
* Voyez nos écmains du xiii* siècle, sur Saladin. Dante le met hors de T l.*s limbes, avec les grands esprits qui ont le plus honoré rhumanité.
enfer, dktrm -^m
Mais contre la tendance signalée, ni catholiques, ni protestants ne peuvent rien ; elle va toujours croissant et se propageant. Aucun obstacle ne l'arrête, aucune persécution ne la réduit. La science s'affranchit des liens de la théologie, et plus tard, avec Técole expérimentale, elle cherche à expliquer par des lois constantes tous les phénomènes de Tunivers ; les hommes pieux s'efforcent de donner à l'intervention surnaturelle dans les lois du monde une explication qui se concilie avec la philosophie ^ Les prodiges, les miracles se font chaque jour plus rares, les sorcières jadis, si nombreuses et si redoutées, disparaissent de la scène du monde. Gomme la science, les arts prennent une allure indépendante de la religion. La police se sécularise, et non seulement le gouvernement de la chose publique passe de toutes parts aux mains des laïques, mais l'esprit de résistance aux prétentions de Rome se fortifie, et à la tutelle cosmopolite de FÉglise, en succède une autre, nationale^ dans les consulats et la diplomatie. Les idées s'adoucissent ; l'opinion que les justes peuvent se .«auver, encore qu'ils soient nés et aient vécu hors de l'Église, s'impose presque forcément; la persécution des hérétiques perd toute autorité et inspire bientôt l'épouvante et l'horreur ; la croyance à l'éternité des peines s'atténue elle-même, se tempère et soulève des doutes et des répugnances qui jadis auraient paru des énormités criminelles. Enfin les doctrines économiques et le développement de l'industrie, qui caractérisent l'époque actuelle, façonnent une société radicalement opposée à celle qui avait reçu sa forme des doctrines ascétiques du moyen âge. Ce que nous esquissons ici à grands traits est l'œuvre des siècles, mais le mouvement est constant, et la conclusion nécessaire et rationnelle qui en ressort, est la séparation de l'Église et de l'État, comme nous l'avons démontré dans les chapitres précédents.
Pour en revenir à notre thème, nous nous demandons si une réaction dans le sens catholique est possible ? Avant tout il faut remarquer que, trois fois déjà, elle s'est produite. Une première fois, la
* Voyez Mahsel, Aids to faith. Euayt on miracles.
tendance rationnelle et industrielle étant encore faible, la réaction se fit très vigoureusement sentir avec saint François et saint Dominique. Le protestantisme frappa un coup plus fort, et par contre, la réaction conduite par les grands papes du xvi* et du xvii« siècles fut moindre; assez efficace cependant pour maintenir plusieurs nations dans la foi, et récupérer una partie des pertes subies ; à ce moment d'ailleurs la découverte de l'Amérique ouvrait un vaste champ aux missions catholiques. Le mouvement anticatholique le plus formidable fut donné par la Révolution française ; et la réaction qui se manifeste au commencement de ce siècle, est minime si on la compare aux deux autres. Il ressort de là que la tendance rationnelle signalée plus haut, a dans son cours quelque chose de fatal ou pour mieux dire de providentiel. Gomment donc admettre un mouvement absolument opposé, et un retour offensif plus vigoureux de la papauté et des institutions religeuses, en sens inverse de la loi qui a présidé jusqu'à présent au développement de l'histoire ?
Quelques-uns néanmoins croient cette réaction possible, à la suite d'événements extraordinaires, sinon par le cours naturel des choses. Le principe de libre examen^ disent-ils, développé par le protestantisme, couronné et sacré par la philosophie, n'a pas encore donné tous ses fruits ; la révolution n'a pas accompli son cycle entier. Elle a démoli d'abord la papauté, puis la noblesse, elle s'est ensuite attaquée aux rois; aujourd'hui elle bat en brèche les bourgeois enrichis, et cela durera jusqu'à ce que la lie du peuple surnage et reste victorieuse ; quand on en sera là , les principes, subversifs de la propriété, de la famille, de l'État, mis en avant par les sectaires^ seront appUqués^ et la Commune de Paris de 4874 n'aura été qu'une lueur, comparée à ^incendie immense qui dévo-* rera toute l'Europe. Notre civilisation tant vantée, mais toute à la surface» et c'est ainsi que l'on conclut, sera impuissante à se tenir debout; elle tombera en pièces, et d'autres barbares» non pas sortis du Nord cette fois, mais du fond même de la société, renouvelleront les siècles les plus sombres de l'antiquité et du moyen âge* Vers qui se tourneront alors les hommes poUr avoir protection,
secours et réconfort, si ce n'est vers la religion et vers TÉglise, cette Église que n'ébranlèrent ni les menaces, ni les caresses trompeuses, toigours immuable dans son enseignement, dont le pur et clair cristal ne fut jamais terni par le soufQe des fausses' doctrines? C'est ainsi que la Providence rappellera les peuples, par de durs châtiments, dans le droit sentier dont ils ont dévié.
Il y a beaucoup à répondre à ces prophéties. D'abord il est très douteux qu'un déluge universel doive engloutir la civilisation. Les tentatives criminelles de subversion sociale ne datent pas d'aujourd'hui dans le monde ; toujours elles trouvèrent devant elles une résistance efficace, et leur triomphe ne fut jamais que d'un jour. Ce qui est contraire à la nature de l'homme ne peut jeter de racines dans le sol; les démolisseurs, après qu'ils ont vaincu, ne savent pas s'organiser, et prennent soin de se détruire entre eux. De Spartacus à la guerre des Paysans en Allemagne, et à la Terreur en France, des Ciompi et des Str<iccioni * aux sectateurs de Mûnzer , de Jean de Leyde et à la Commune de Paris, l'histoire en fournit de nombreux exemples. Ceux qui ont vécu dans ces temps d'épouvante ont tremblé aussi que de telles catastrophes ne fussent la ruine définitive de la société toute entière ; mais avant peu les fureurs se calmaient, comme un accès de fièvre chaude est vaincu par la force vitale, qui seule empêche les sociétés, ainsi que le corps humain, de se dissoudre. 11 y a certainement dans les multitudes, aujourd'hui, une grande fermentation, mélange de bien et de mal; des besoins moraux et matéinels inconnus auparavant les tourmentent, en même temps que l'ignorance et l'envie exercent sur elles leurs ravages. Avant que le gouvernement passe dans leurs mains^ il faut que l'instruction et l'éducation élèvent le niveau des consciences, et les pénètrent de la nécessité d'un ordre social où la direction appartienne à l'intelligence et à la vertu ; sinon le monde aurait à soufirir de grands maux. Mais quand même arriverait le règne redouté de la multitude, quand il en sortirait tous les désastres
* La révolution des CiorApiy à Plorcitce, eut, lieii cil 1378; celle des StracciorUf k Lucques, en 1S31. Le mot Ciompi, en dialecte florentin j désigne à proprement parler les cardcurs de laine, et d'une manière générale la dernière classe du peuple ; Straccioni est syncayme de porteurs de guenilles.
192 LÉTAT ET L'ÉGLISE.
tant prédits, le nionfe ne retournerait pas vers le passé. L'histoire nous renseigne en effet : après les plus grands bouleversements, les sociétés ne reviennent jamais à ce qu'elles étaient immédiatement auparavant, moins encore remontent-elles jusqu'à leurs origines; elles prennent une direction nouvelle, plus mauvaise que l'ancienne peut-être, mais certainement différente, et qui est comme la résultante des événements antérieurs, et des conditions essentielles de toute société nouvelle.
En outre, les sciences et leurs applications sont parvenues à un degré tel, qu'on ne pouiTait en effacer la mémoire ni en arrêter l'action vivifiante. Une singulière question a été posée : Si, aux temps de l'empire romain, la science avait atteint le développement d'aijgourd'hui, les barbares auraient-ils pu triompher, et dans l'affirmative, éteindre pour tant de siècles le flambeau de la civilisation ? 11 est certain, dans tous les cas, que les vérités dont le genre humain est en pT)ssession^ et ce que l'on désigne sous le nom de culture générale, seraient un grand obstacle à un recul de la société, un adoucissement à ses maux, et un germe de prompte rénovation. Ainsi, de ce côté non plus, il ne faut pas s'attendre à voir revenir le passé, et il n'y a pas chance d'une forte restauration de l'Église du moyen âge, comme elle en a la prétention aujourd'hui.
D'autres pensent que l'Église atteindra son but, non à travers les bouleversements et les malheurs publics, mais par la voie du progrès. Ceux-là admettent la réconciliation de l'Église catholique avec la science et la société modernes. Des philosophes et des écrivains se sont appliqués à cette œuvre dans la première moitié de ce siècle. Rien de plus noble et de plus digne de respect que leurs efforts. En Italie, une gloire impérissable en restera attachée aux noms de Manzoni, de Pellico, de Rosmini, de Gîoberti, de Balbo, de Troya et de tant d'autres. Selon ces esprits d'élite, la civilisation moderne aurait abandonné les tendances sceptiques et matérialistes qui la déparent, et l'Église se serait défaite, comme n'étant pas de son essence, de ce qu'il y a en elle de vieilli et de passager. La restauration des croyances marcherait ainsi de front avec une ré*
forme religieuse, la foi aurait tendu la main à la science et béni la civilisation moderne. Cette noble tentative, loin d'être secondée par le Vatican, fut repoussée par lui, et les hommes qui la préconisaient lui semblèrent plus odieux même que les incrédules. Le Vatican ne s'en tint pas à un simple refus d'entrer dans une voie qui lui était antipathique ; il répondit par les actes les plus propres à consacrer un long divorce entre la foi et la raison, entre la société religieuse et la civilisation. 11 décréta le Syllabus et le dogme de l'infaillibilité du pape. Peut-on reprendre encore une œuvre non seulement interrompue aujourd'hui, mais lacérée et en lambeaux? Des gens fort respectables le croient, et dans ces derniers temps, ua philosophe de grande valeur, M. Bertini, exhorte le petit nombre de catholiques éclairés et libéraux qui existent encore, à prendre en mains la cause de la réforme ; selon lui, il dépend d'eux, humainement parlant, « que la religion soit purifiée, conformément à l'esprit de son fondateiv, de tous les éléments qui répugnent à la raison et au sens moral, et en affaiblissent la certitude et l'efficacité sur les esprits ; qu'elle renaisse plus belle, plus sainte, plus bienfaisante qu'elle ne le fut jamais, pendant les dix-neuf siècles de son existence, et soit, dans un heureux avenir, la règle de l'éducation, la base de l'organisation sociale *. »
Si l'on se reporte en effet aux premiers temps de Pie IX, à l'enthousiasme qui accueillit ses réformes, aux espérances qu'il éveilla dans le monde, on ne peut affirmer que cette prophétie ne se réalisera pas. Néanmoins, c'est, à mon avis, très douteux : l'insuccès d'une première tentative nuit à l'avenir d'une entreprise, les institutions anciennes laissées en arrière par la civilisation, au lieu de presser le pas pour la rejoindre, se raidissent et s'obstinent dans leur immobilité ; enfin et surtout, pour établir une conciliation véritable entre le catholicisme et la science moderne, il faudrait des changements tels qu'on ne peut les attendre d'une hiérarchie fondée sur d'antiques traditions, dont elle ne peut s'écarter sans per-
* Bertini, Il Vatictuio e lo Stato, studi « propostCt Naples, 1877, p. 82.
dre presque entièrement sa raison d*être. Ainsi cette fin si belle^ à supposer qu'on puisse l'atteindre un jour, il n'est pas permis d'y compter immédiatement, ni de la faire entrer comme facteur dans les événements prochains du monde.
Quelques-uns croient possible la propagation du protestantisme en Italie et chez les autres nations catholiques. Laissons de côté l'expérience de ces dernières années qui contredit tout à fait cette éventualité, et servons-nous du seul raisonnement. Pareille espérance, pour avoir été conçue par certains esprits, ne me parait pas moins vaine que toutes les autres. En effet, modifier en partie sa religion suppose chez celui qui s'y résout un attachement très vif à ce qu'il en conserve, et en même temps un sentiment profond de la nécessité, pour la foi, de la forme nouvelle adoptée. Or, le côté peut-être le plus défectueux des nations catholiques est que les classes vraiment croyantes sont en même temps superstitieuses, et ne sentent pas le beasin d'épurer leur foi ; pareille idée leur est complètement étrangère. Les classes capables de comprendre la nécessité d'un progrès dans ce sens, sont tièdes ou indifférentes, sans parler de celles qui sont hostiles. Où donc trouver les éléments de cette réforme, et les chefs qui la guident, et les adeptes qui l'embrassent? Ajoutez à cela que la confession protestante, par ses dehors froids et austères, est antipathique à la vive imagination et aux âmes passionnées du Midi. Italiens, nous sommes et nous serons toujours ennemis des iconoclastes : pour nous, instinctivement (et peut-être est-ce un sentiment plus profond que ne pourraient l'éprouver des protestants) l'art est inséparable de la religion, de telle sorte que l'idéal de l'une se présente à notre pensée revêtu des images de l'autre. Tout ce qui tend à renfermer un sentiment dans l'intimité de la conscience, sans expansion au dehors, manque d'attrait pour notre race et sous notre ciel. Chose bien remarquable aussi : ce besoin de formes, et disons le mot, de pompes extérieures, n'est pas uniquement propre aux peuples du Midi, il existe même chez ceux du Nord. L'enquête faite récemment en Angleterre sur le ritualisme, a prouvé que dans' les locahtés où s'introduisaient ces cérémonies religieuses, dites ritualistes
(si peu différentes en réalité des formes catholiques), les dissidents retournaient en grand nombre à l'Église anglicane. Un cérémonial qui éblouit les yeux, et à peu près catholique, un rite superbe et grandiose, enlèvent beaucoup de fidèles, surtout de la classe ouvrière, aux chapelles dissidentes, pour les ramener à l'Église ofQcielle.
En outre, le protestantisme exige de ses adeptes une sorte d'apprentissage qui les rende capables de se passer de l'aide et de la médiation d'autrui, et de trouver en eux-mêmes leur guide, leur censeur et leur juge. Cet apprentissage manque complètement aux populations catholiques, et il est douteux qu'il passe jamais dans leurs mœurs. Beaucoup de gens des deux sexes seront toujours tentés, dans l'intérêt de leur repos, de s'en remettre au jugement et à la direction d'autrui, surtout en matière religieuse. L'idée d'être abandonnés à eux-mêmes, d'avoir à interpréter la Bible par leur propre entendement, de 'chercher dans leur conscience le repentir et l'absolution de leurs péchés, loin de les fortifier, leur inspire une vive terreur. Ils reculent devant ces angoisses de l'âme. Au contraire, ils sont consolés et réconfortés par le sentiment qu'il existe une autorité suprême et immuable qui donne aux livres saints leur sens vrai, détermine ce que Ton doit croire et en circonscrit les limites, qui, dans la vie pratique, accueille ceux qui ont failli, les reprend, mesure leur faute, et enfin les renvoie purifiés aux yeux de Dieu. Ce besoin d'un médiateur n'est pas en dehors de la nature humaine ; au contraire, il répond très bien à l'un de ses côtés, comme le prouve d'ailleurs l'histoire de tous les peuples anciens et modernes. Un sentiment de cette espèce, qui a sa racine dans le cœur de l'homme, donne au'catholicisme une grande force pour résister aux tendances protestantes et Je moyen d'en triompher.
Enfin, à toutes ces raisons il faut en joindre une autre plus puissante. Si le catholicisme est en décadence, le protestantisme ne l'est pas moins. Il a pu constituer un progrès autrefois, il n'en serait plus un aujourd'hui. Nous ne parlons pas de la division des sectes à finfini, prévue dès l'origine et décrite par Bossuet, ni des
lutfes qui régnent entre elles, et au sein de chacune. Mais il faut bien dire que les objections soulevées par la science moderne s'appliquent aussi bien au protestantisme qu'au catholicisme, et les frappent Tun et l'autre. Tout est vague et indéterminé, jusqu'à présent, dans le protestantisme libéral qui voudrait ne conserver que très peu de chose de la tradition, et accepter les conclusions scientifiques les plus hardies. 11 ne donne aucune explication de ces grands problèmes que la science est inhabile à résoudre. Il manque ainsi complètement de ce que Thomme cherche dans la religion. Sous ce rapport, on ne peut dire qu'Edouard Hartmann ait tout à fait tort% quand il l'accuse de ne maintenir que l'apparence du christianisme et de ne plus en avoir la substance* La métaphysique de cette école conserve encore les formes chrétiennes dans son langage , mais elle les interprète en réalité dans un sens contraire aux pures traditions religieuses, et sa morale sans rapport avec sa métaphysique, est fondée sur la nature humaine plutôt que sur les préceptes divins. L'absence d'une vraie doctrine religieuse y est donc trop manifeste, et sa doctrine philosophique n'a pas le souffle qui donne la vie aux nations, et leur ouvre l'avenir.
Un groupe de protestants, plus préoccupé de la morale que des dogmes, veut réduire ceux-ci au plus petit nombre possible, et s'efforce de raviver, par la prédication et par l'exemple, la doctrine évangélique. Deux Américains, Channing et Parker*, ont été les llnstres représentants de cette Église, que l'on appelle unitairienne, et qui tend à rassembler toutes les sectes protestantes dans l'imitation de la vie du Christ. Ce mouvement devait se produire d'abord en Amérique, où le nombre des sectes est multiplié à l'infini. Il est certain d'ailleurs que ces deux hommes sont animés d'une ferveur chrétienne admirable, égale à celle des plus beaux temps de l'Église ; dans toutes leurs paroles, dans tous leurs actes, éclatent l'amour de l'humanité et ce haut esprit du sacrifice de soi
* Voyez E. von Hartmann, Religion der Zukunft,
* Voyez les sermons et les ouvrages de Channing et de Parker, publiés plusieurs fois aux Etats-Unis et en Angleterre. M. Laboulayc en a traduit en français quelques parties sous ce titre : Œuvres sociales de W.-E. Channing, et il a écrit la vie de l'auteur. Charles de Aémusat a publié un livre intitulé : Channing. Sa vie et ses œuvres.
au bien des autres hommes, qui est le cachet de la vraie grandeur morale. Mais ce christianisme unitairien, nous l'avons dit, ne renferme presque plus que la morale, et se fonde plutôt sur lUinité des sentiments que sur celle des croyances. Sans doute la morale est le point culminant de la religion, et lorsque le Christ annonce le jugement dernier, il ne parle ni de croyances ni de rites, mais d'amour et de miséricorde*. Pourtant si la charité, même isolée, suffit à sauver les âmes et à rendre les hommes heureux, l'esprit aspire sans repos à la connaissance de certaines vérités, pour lui essentielles, et ne les trouvant pas dans la science, il les demande à la religicm. J'ignore si le chemin indiqué par les deux illustres Américains peut conduire à l'élaboration de formes nouvelles, plus précises et plus complètes ; mais il y manque jusqu'à présent quelque chose d'essentiel, pour constituer un symbole autour duquel des croyants puissent se grouper. La vérité est que la secte unitairienne, après la mort de ses deux apôtres, n'a pas fait, que je sache, autant de prosélytes, que l'enthousiasme suscité pendant leur vie, l'aurait fait croire,
M. Ghauncy Langdon, déjà cité par nous, parle d'une Église chrétienne à venir, dont les caractères seraient les suivants * : la plus large catholicité, en d'autres termes, l'universalité, s'accommodant à ce qu'il y a de particulier dans le caractère de chaque peuple, et aux circonstances diverses de lieux; une fidélité scrupuleuse aux dogmes du christianisme primitif, avec les spéculations philosophiques les plus hardies des modernes; un profond respect envers la hiérarchie ecclésiastique et la participation des laïques à toutes les affaires de l'Église ; la croyance à la sainteté des fonctions sacerdotales et le principe démocratique du libre choix des hommes qui doivent les exercer. Il semble aussi par certains passages de l'ouvrage de M. Bertini cité plus haut que son
* Un livre récent de Malhcw Arnold, en vogue aujourd'hui et intitulé : Literature and dogma, prétend qu'il n'y a de dogmes ni dans l'Ancien ni dans Je Nouveau Testament, mais des vérités morales seulement. Dans l'Ancien Testament, dit-il, domine l'idée de iustice, dans le Nouveau, celle de charité. Ce qu'il faut pour bien interpréter l'un et l'autre, c'est une culture générale de l'esprit; les recherches théologiques, propres seu« Icment à obscurcir les Ecritures, doivent être laissées de côté.
* Chauncy Landgon, Lettres citées, p, 81-32.
espoir soit le même. « Il prévoit que le mouvement réformateur, bien que lent et difficile, iuterrompu même par des haltes et des reculs, finira par atteindre son but, qui est l'anéantissement de toute superstition orthodoxe, et le retour à cette religion franchement humaine, et cependant surnaturelle et divine, qui fut enseignée par Jésus de Nazareth. C'est ainsi seulement que pourront se concilier et même s'unir le catholicisme et le protestantisme, la religion et la philosophie, l'Église et l'État *. » Des idées analogues avaient été conçues déjà par Gioberti pendant les dernières années de sa vie. On les trouvera dans les fragments publiés après sa mort. Il y esquisse une synthèse extrêmement hardie, qui aurait réuni tout l'essentiel de la tradition avec ce que la science et la civilisation modernes ont de plus libre *. Ce peut être un idéal vers lequel il soit bon de diriger ses regards, mais les signes qui nous en annoncent a réalisation, ne me semblent pastels qu'on puisse y compter prochainement avec certitude.
Je ne dirai rien de l'avènement annoncé d'une religion nouvelle, qui naîtrait, armée de toutes pièces. Notre temps répugne au surnaturel, et- cela seul suffirait pour le faire repousser. Mais il y a cette loi encore : dans l'ordre moral comme dans les phénomènes physiques, les transformations naissent l'une de l'autre, successivemont, et se développent par degrés. Jamais elles n'éclatent à l'improviste et sans précédents. Je ne parlerai pas non plus de ce mélange, recommandé par quelques-uns, du christianisme avec les religions asiatiques, d'une antiquité si vénérable. Le présent livre a pour objet de tracer une règle, idéale sans doute, mais d'application possible et pas trop éloignée, et je ne puis y aborder toutes ces hypothèses. Elles prouvent seulement un travail intérieur des esprits, et le besoin d'une croyance qui montre un idéal infini au terme de cette humble vie terrestre et lui donne ainsi sa valeur.
Quelle sera donc la destinée prochaine de Europe et de 'Italie, en matière de religion? Nous ne pouvons eu concevoir aucune.
* Bertin , ouvrage cité, p. 81 .
* Gioberti, Riforma cattoîica — Filosofia délia rioelaetone, éditées par G. Massari, Turin 1836.
avant un temps à coup sûr assez long, mais indéterminé, en dehors de la coexistence du catholicisme avec les autres confessions chrétiennes qui y régnent en partie, et aussi avec cette opinion qui, sous aucune dénomination et sous aucune forme, n'admet ni révélation, ni foi religieuse. Cette coexistence se justifie par sa nécessité même, car ces idées représentent les divers côtés de la pensée et du sentiment humains, chacune d'elles respire dans un grand nombre d'hommes^ mais aucune aujourd'hui n'est en état de les réunir tous et de satisfaire à leurs aspirations ^ Le catholicisme est admirablement propre à assouvir le besoin de certitude absolue et de paix intérieure des âmes; les formes protestantes sont mieux faites pour ceux, qui en aspirant à une croyance positive, ne peuvent cependant renoncer à toute activité spontanée de leur intelligence et à une certaine liberté de penser ; enfin le rationalisme, ou pour mieux dire, la philosophie est en progrès depuis des siècles, et l'on ne pourrait comprendre qu'elle s'arrêtât et s'éteignît. Je demande la permission de revenir encore une fois et d'insister sur l'idée fondamentale de ce livre. Si la coexistence de ces croyances et de ces opinions est nécessaire et inévitable ; si les hommes qui les professent, ont droit à un égal traitement de la part de l'État, rien dans la législation et dans l'organisation sociale ne peut logiquement correspondre à une condition pareille des choses, si ce n'est la séparation juridique de l'État et de l'Église.
Or il nous semble que sous l'empire de ces lois et dans cette organisation, tous pourraient et devraient vivre en paix entre eux et avec l'État. Celui qui a dans le cœur une foi sincère en sa religion, croira que l'erreur ne pouvant éternellement triompher, la victoire définitive restera à la vérité absolue. Pourquoi donc repousserait-il la libre discussion^? Et pourquoi les hommes de
* Voyez Guizot, Du Catholicisme, du Protestantisme et de la philosophie en France,
* Les hommes qui ont une foi vive dans le christianisme ne doivent pas démentir ce que dit saint Augustin : « Res ipsa quse nunc christiana religio nuncupatur, erat et apud antiquos, nec defuit ab initio generis humani quous<jue ipse Christus veniret in carne : unde vera religio quse jam erat, cœpit appellari christiana. » St Aug.^ De retract., lib. I, cap. XIII , n. 3. — Par où Ton voit aue l'évéque d'Hippone regardait le christianisme comme ayant existé depuis l'origine au genre humain et comme embrassant toutes les vérité , même celles professées par ses adversaires.
bonne foi, qu'ils soient ou non croyants, n'accepteraient-ils pas le système exposé par nous? S*y refuser impliquerait que pour le triomphe de leur opinion ils croient indispensable de s'assurer la force matérielle ou au moiis la protection et les subsides du g ouvernement, et qu'ainsi ils ont peu de confiance dans la valeur de leurs arguments, et dans l'exemple des bonnes œuvres pratiquées par eux. Certes s'il en est à qui les traditions du passé rendent plus difficile d'embrasser ce système, on comprend que ce soient les catholiques : et pourtant en Amérique ils acceptent sincèrement la liberté. M. Kenkrick, d'abord évêque de Philadelphie, puis archevêque de Baltimore, exprime cette pensée en un noble langage : t( Je suis loin de me plaindre, dit-il, que dans la condition actuelle de notre société, l'Église, pour jouir de son indépendance^ doive renoncer aux faveurs que l'État lui accordait autrefois. Mais qu'on le sache bien, ami comme je le suis de l'ordre et de la paix, j'accepte pleinement et loyalement la constitution politique sous laquelle nous vivons. Nous ne réclamons aucun privilège, nous ne cherchons pas à dominer ; nous demandons une seule chose : la garantie pour tous les citoyens des droits civils dont nous jouissons présentement *. » Un autre catholique écrit : « Il est dans la destinée des États-Unis de rendre pratiques les relations normales entre l'État et l'Église. Une constitution légale de l'Église ne lui procurerait aucun secours efficace, n'ajouterait rien à son pouvoir ou à son action, ne produirait aucun avantage pour la foi ou pour la piété; parce qu'elles sont toutes deux des offrandes volontaires et spontanées à Dieu ^. »
Or, qui ne voit les effets salutaires de cette condition des choses, quand elle est non seulement sanctionnée par les lois, mais entrée dans les mœurs et devenue partie intégrante de la société? Le premier de tous sera que le clergé, délivré des attaques et ne recevant plus de faveurs, mais ayant pris conscience de sa dignité et de la haute mission qui lui est confiée, n'aura plus de motif de
* Cité par M. Audisio, Délia tocietà politka e religiosa rispetto al Secolo XIX, cap. XXIII.
■ Brownson, The American republic, its constitution^ tendencies, and desiiny. New- York, 1866, chap. xii.
se transformer en parti politique. M. Bonghi le dit très bien : « Quand TÉglise saura que son existence n'est pas précaire et soumise au caprice changeant des majorités ; quand, sous de vains prétextes, on ne lui déniera plus le droit de donner au culte les formes dont nul autre qu'elle n'est apte à juger l'utilité et la convenance ; quand on ne lui défendra plus de pratiquer librement et sous sa responsabilité les cérémonies propres à une institution appliquée par essence à agir sur la nature morale entière de l'homme et à l'envelopper de toutes parts, on peut être certain que le champ qu'on lui laisse ne paraîtra pas petit à ses yeux; c'est le seul d'ailleurs qu'elle se soit donné pour mission de cultiver. Si la loi commune devient telle, l'Église qui n'est pas un parti politique chez les races anglo-saxonnes, cessera aussi d'en être un chez les races latines, et elle accomplira pacifiquement l'œuvre immense à laquelle elle s'est crue de tout temps destinée *. »
Cette pacification des esprits se fera dans les pays catholiques, lorsque le clergé cessera d'y apparaître, aux yeux du monde, ce qu'il est trop souvent en effet, le soutien et le défenseur de toutes les institutions surannées, un obstacle aux aspirations des peuples. Ceux-ci en prennent texte à leur tour, pour combattre, non pas le clergé seulement, mais la religion. Lorsqu'elle sera absolument en dehors des luttes politiques, dans les classes inférieures cessera, sans doute, une animosité d'autant plus redoutable qu'elle n'est pas contenue par les principes d'une large culture intellectuelle et d une haute éducation ; ces principes existent presque toujours au contraire chez les hommes de science, même quand ils sont hostiles à la religion. Mais ces amis des lumières, que réclament-ils euxmêmes? Rien d'autre que la liberté de rechercher le vrai, et l'indépendance de leur jugement; si elles ne leur sont pas contestées, si on les leur garantit au contraire de la manière la plus efficace, en toute matière et sans aucune réserve, si. en outre, tout le monde rivalise à l'envi pour offrir à la science encouragements et subsides, pourquoi feraient-ils obstacle à la propagande religieuse ? 11
* Bonghi, La Chiesa Libéra. Nuova Antologia. Décembre 1870.
semble qu'une sorte de mauvaise volonté, et presque la crainte d'être vaincuS) poussent les adversaires de toute idée religieuse vers cette attitude hostile ; peut-être aussi un penchant naturel à repousser par la violence tout ce qui n'est pas conforme à nos pensées et à nos intérêts. Ainsi un germe d'inquisition est au fond du cœur, même de ceux qui prennent le titre de libres penseurs.
D'autre part les diverses communions religieuses ont mieux à faire que de lutter entre elles. Un devoir commun, d'une haute importance, les réunit aujourd'hui, c'est de raviver la foi, et de prouver par leurs œuvres, que d'elle peut venir un plus grand bien à l'homme et à la société, que d'aucune recherche rationaliste. La guerre déclarée à toute croyance surnaturelle, est si acharnée qu'il ne faut, pour la soutenir, laisser aucune force se disperser.
Je me suis dit souvent qu'il vaudrait bien mieux, pour les sectes religieuses, ne pas partir des dogmes les plus hauts et les plus ardus, mais commencer par les plus simples et les plus faciles à comprendre. En effet un homme pieux est déjà en communion de pensées et de sentiments avec tous ceux qui acceptent la maxime « Aime ton prochain comme toi-même ». Cette communion devient plus intime entre ceux qui reconnaissent un Dieu, créateur de l'univers, et l'honorent et l'aiment par dessus toute chose. « Soyez parfaits, comme est parfait votre Père qui est dans les Gieux. » L'espérance constitue un troisième degré et réunit tous ceux qui croient à l'immortalité de l'âme et à une vie à venir, où les œuvres seront récompensées selon leur mérite. Ces sentiments, plus moraux de leur nature que dogmatiques, sont cependant la préparation, et comme le chemin qui conduit l'homme à la foi traditionnelle, par l'exemple de la vie du Christ lui-même; l'on s'avance ainsi peu à peu vers les dogmes admis par les diverses confessions chrétiennes , pour arriver enfin à ceux de l'Église catholique. On dira que la méthode indiquée ici serait un recul au point de vue historique, parce qu'en religion la vraie méthode prend son point de départ daus la croyance au surnaturel et dans la révélation, pour descendre ensuite de proche en proche
aux applications, et que la métaphysique précède la morale et lui donne sa forme. Il m'est aisé de répondre que j'examine la question, non au point de vue doctrinal, mais au point de vue pratique de l'existence simultanée de toutes les croyances, à l'état libre, garanties et protégées par l'autorité civile. Si donc vous parvenez au précepte le plus simple, celui de la charité, en descendant des hautes cimes de la théologie , tandis qu'un autre s'y élève par des raisons et des instincts tirés de la nature humaine, et que vous vous rencontriez en ce point, un lien vous unit déjà, susceptible de devenir un principe fécond et bienfaisant pour l'humanité.
Le xix® siècle ressemble beaucoup au xvi«. Alors comme aujourd'hui, des nouveautés extraordinaû^es introduisirent dans la société d'immenses transformations. La découverte de l'Amérique, le perfectionnement de l'imprimerie, n'eurent pas moins de puissance pour changer la face du monde, qu'aujourd'hui les chemins de fer et le télégraphe électrique. La renaissance des lettres et l'ardeur des esprits à se tourner vers les études classiques, exercèrent une influence égale à celles de l'observation et de l'expérience, appliquées de nos jours à toutes les sciences. Sous le rapport politique, au morcellement et à la confusion du moyen âge, succéda dans le xvi« siècle la formation des grands États avec la monarchie absolue, le système de l'équilibre et la diplomatie; à notre époque, le principe représentatif pénètre de toutes parts la chose publique. En religion, à la réforme protestante fait pendant, aujourd'hui, une tendance rationaliste plus prononcée. Pour compléter la ressemblance, les exagérations spéculatives et les énormités matérialistes ne manquent pas même au tableau. Si nous avons eu les saintsimoniens, les fourriéristes, les communards, le xvi^ siècle a eu les communistes et les anabaptistes de différentes espèces. Aucune des doctrines les plus audacieuses qui font notre épouvante, la rédemption de la chair, comme disaient les saint-simoniens, l'abolition de la famille et de la propriété, la communauté des biens, l'égalité absolue, la destruction des sciences et des arts, etc., aucune des scènes les plus désolantes de brigandage et de sang dont l'Europe
a été récemment affligée, rien de tout cela qui D*ait eu alors son analogue.
Alors aussi, les âmes honnêtes et pieuses jetèrent des cris de désespoir comme si la société était arrachée de sa base. La rupture de l'unité catholique avait été la cause première de tous les maux, sa restauration pouvait seule y remédier. Il y eut des tentatives de réconciliation , et si elle eût été réalisable , la grande âme de Contarini l'aurait peut-être faite. Cependant, après un siècle et demi de luttes sanglantes, le catholicisme et le protestantisme restèrent debout, et à la paix de Westphalie, on dut reconnaître & tous les deux le droit d'exister.
La lutte actuelle, bien que plus violente et plus profonde, aura la môme issue. J'ai déjà touché ce point à propos de ceux qui, de l'excès du mal, espèrent voir sortir le remède. Mais les éléments essentiels de la nature humaine, et les conditions nécessaires de toute société ne disparaîtront pas en un jour. Les traditions puissantes qui, pendant des siècles, ont dominé les esprits, ne seront pas déracinées; il faudra un long travail pour les transformer. Tel sera nécessairement l'état de l'Europe, pendant un temps dont la durée ne se peut prévoir. Dans cet intervalle, la législation la mieux faite pour des nations civilisées, proclamera la séparation de l'État et de l'Église , la liberté de toutes les communions religieuses , et la sphère de leur action, vis-à-vis des tiers et de l'État. Aucun autre système ne donnera d'aussi salutaires effets : ni le système juridictionnel, union forcée d'une Église avec l'État, lequel, tout en la modérant, devrait la protéger ; ni l'union avec certaines Églises à l'exclusion des autres; ni l'hostilité et la persécution ouvertes ou voilées contre les associations religieuses ; la civilisation n'en avancerait pas d'une ligne, au contraire ; les âmes généreuses seraient rejetées du côté des opprimés, et de nouveaux conflits surgiraient. La civilisation, dans son renouvellement, adoptera la forme religieuse voulue par le progrès de la science. Quelle qu'elle soit^le but sera plus vite atteint, si les citoyens et les communions religieuses se sentent libres de développer la croyance regardée, par eux, comme la vérité absolue, et par les communions rivales.
comme une erreur, alors qu'elle est peut-être une vérité relative et partielle. Mais quelques-uns allant plus loin dans leurs prévisions, pensent qu'un jour viendra et non pas éloigné , où toute religion sera bannie de Tesprit de l'homme. La science suffira seule alors à remplir son cœur, à satisfaire son intelligence, et à lui faire atteindre la plus grande somme possible de bonheur, et la perfection la plus haute. Avant de terminer ces pages, je demande à dire quelques mots sur cette opinion.
Les conflits entre la science et la religion révélée ont été décrits par beaucoup d'écrivains. On a mis en opposition les doctrines de l'une et de l'autre sur l'existence et l'unité de Dieu, sur la nature de l'âme et ses relations avec le corps , sur le gouvernement de l'univers, l'âge de la terre, le fondement de la vérité morale, et d'autres points encore *. Ces conflits fussent-ils tous réels et impossibles à concilier par une synthèse supérieure, il en résulterait seulement que la science moderne répudie les dogmes professés aujourd'hui; mais non pas d'autres, différents de ceux-ci. Il faudrait prouver que la science ne peut vivre avec aucune espèce de croyances ne dérivant pas d'elle.
Or, quelle est l'idée fondamentale de la science moderne ? Celleci : n'accueillir comme vrai que ce qui est démontré par l'observation, par l'expérience et par une induction rigoureuse. Nous ne faisons pas ici un traité de philosophie ; ce n'est donc pas le lieu de discuter les questions de méthode, d'une importance capitale pourtant, ni d'examiner si l'observation et l'expérience ne supposent pas d'abord comme admises certaines conditions, par exemple, la possibilité même de l'observation et de l'expérience, la certitude donnée par les sens, et la constance des phénomènes naturels '. Sans même nous arrêter à cette objection , et prenant la règle
* W. Draper, Les conflits de la science et de la religion dans la bibliothèque internationale scientifique, -vol. XIII.
- La critique de la raison pure de Kant prouve qu'il est imp^ossible de démontrer qu*à nos perceptions subjectives correspondent exactement les oojets extérieurs. Avant lui, Hume avait déjà établi que nous voyons les phénomènes se succéder les uns aux autres, sans saisir le lien qui les unit entré eux, et qu'ainsi nous ne pouvons avoir la complète certitude de la constance des lois de la nature. Ces deux idées dépassent l'une et l'autre les limites de l'observation et de l'expérience, et affirmer l'existence de l'universel et la constance des lois qui le régissent, peut passer plutôt pour uu acte de foi que pour une induction de la raison.
telle qu on nous la donne, il importe au moins de bien définir ce qu*on entend par observation et expérience. En effet, il 7 a Tobservation des phénomènes en dehors de nous, perçus au moyen des sens qui nous mettent en communication avec le monde extérieur, et il y a l'observation des faits internes perçus par la conscience. L'expérience n'est pas bornée non plus aux choses que nous pouvons rappeler à notre mémoire pour les avoir plusieurs fois éprouvées par nous-mêmes, elle réside aussi dans les manifestations de l'histoire. Ceci posé, il faut déterminer encore jusqu'où l'induction peut légitimement aller , et si, peut-être, sur les données mêmes de l'observation et de l'expérience (ce que qnelques-uns appellent méthode empirique) , l'on n'arriverait pas à fonder sûrement une métaphysique et à en résoudre les problèmes les plus ardus *.
Sans approfondir ces questions, dont la gravité n'échappera à personne, il nous suffit de noter que la science, quelques progrès qu'elle fasse, ne pourra jamais tout connaître et tout expliquer. Devant l'esprit humain , se dresse l'univers , qui n'a pas de limites pour lui. Il étudie les faits particuliers, et, par eux, il remonte à des lois générales, qui les lui expliquent; mais, au delà d'une loi il y en a toujours une autre plus générale; au delà d'une explication, il y a l'explication de celle-ci, la cause de la cause, le pourquoi du pourquoi. La comparaison vulgaire , qui représente le mouvement progressif de l'intelligence, comme le passage de l'anneau d'une chaîne à un autre, est juste, si l'on se rend bien compte que l'anneau auquel nous sommes arrivés ou auquel nous arriverons, ne sera jamais le dernier. Ainsi, nous savons que nos connaissances peuvent s'élargir toujours sans que jamais l'objet en soit épuisé, et qu'au delà de la connaissance présente, il y en a une autre inconnue. Nous savons en outre que cette inconnue peut se découvrir en partie , mais restera cachée en partie ; et cette partie cachée, nous sentons cependant qu'elle est quelque chose et non pas le néant. Notre connaissance se compose donc, non seulement
* L'entreprise a été tentée tout récemment par U. G.- H. Lewes, Problems of life and mind. 2 vol., Londres, 1875.
de science positive, mais de science négative, dans ce sens que la pensée a la certitude de ne pas connaître tout ce qui existe et de ne pouvoir le connaître jamais, tout en ayant la certitude de l'existence de cet inconnu. Ainsi , on peut dire de tout progrès de la science, qu'il rend naturel et explicable ce qui paraissait surnaturel et inexplicable, mais qu'il laisse toiyours du surnaturel et de rinexplicable par delà, jusqu'à la racine première et à la genèse du connu. Ce seul point suffit pour établir la nécessité et Fessence, même rationnelle, de la* religion K
Quelle idée avons-nous de Dieu? Beaucoup de philosophes, de théologiens, et de Pères de l'Église, nous la représentent comme comprenant deux parties: l'une impossible à connaître, l'autre symbolique, c'est-à-dire faite de représentations imagées, qui tiennent lieu de la partie positive et la suppléent en quelque sorte'. Si les choses sont ce que nous avons dit^ non seulement la science, par le principe même de sa méthode, ne peut prétendre à démontrer le contraire de cette proposition, les éléments lui manquant pour cela, mais encore, elle nous conduit elle-même jusqu'au seuil du sanctuaire, c'est-à-dire à ce point qu'elle a de commun avec la religion. D'autres philosophes et théologiens rejettent à la vérité, comme insuffisante, une idée purement négative de Dieu, et veulent y substituer une conception positive et ontologique. Mais pour soutenir leur thèse, ils sont obligés de recourir à un phénomène primordial de la conscience, qui serait l'intuition même de Dieu'. Or il est évident que cette intuition, si elle était vraiment indéniable, attestée par l'observation et l'expérience internes, resterait dans le cercle des vérités naturelles et ne pourrait être récusée par la science. Il ne peut donc jamais y avoir de contradiction entre la science et le principe fondamental delà religion qui est l'existence de Dieu*.
* Voyez Herbert Spencer, Premiers principes (Irad. Gazelles, Paris).
* Voyez Rosmini, Origine délie idee^ toI. III, art. ix, p. 153.
' Voyez Gioberti, tous les ouvrages philosophiques et surtout les lettres sur la doctrine de A. Rosmini.
* Certissimum est levés gustus in philosophiâ movere fortasse ad atheismum, scd pLeniorcs haustus ad religionem reducere. Bacon, De dignitate et argumentis scientiarum, lib. I, p. 5.
U faut dire la même chose de la liberté morale de l'homme , de rimmortalité de l'âme et du gouvernement providentiel du monde, idées essentielles aussi à toute croyance religieuse. La première a sa racine dans des faits internes de la conscience qui nous sont révélés par Tobservation et Texpérience de chaque jour; ils nous conduisent instinctivement et par degrés jusqu'à cet acte de la volonté où l'homme sent qu'il peut choisir entre le bien et le mal *. L'immortalité de l'âme est d'un autre ordre, elle se fonde sur des arguments inductifs et des calculs de probabilités; si elle n'est pas scientifiquement démontrable, la négative ne l'est pas non plus. Enfln, quant au gouvernement providentiel de l'univers, il n'y a rien dans la science moderne qui puisse en infirmer l'idée; au contaire, tout la fortifie. Telle est, par exemple, la loi de l'évolution, que cette science réclame comme un de ses fruits les plus précieux. Si en effet l'intervention du Créateur est écartée dans la série des phénomènes successifs, en ce sens qu'ils ne peuvent plus être représentés comme des déviations particulières et accidentelles de la loi qui les régit, elle n'est pas écartée des origines de la loi elle-même, toute chose étant nécessairement contenue et d'avance ordonnée dans son germe. L'hypothèse mécanique elle-même implique dans la matière une disposition originaire à produire ce qui se manifestera dans la suite, à moins d'admettre que la création est immanente et ne discontinue pas. Du reste le lecteur un peu au fait des études philosophiques, sera amené à conclure par l'examen des spéculations modernes sur ce sujet, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Elles ont été faites depuis le premier jour où l'histoire nous montre l'homme tournant ses réflexions vers lui-môme. Chez les anciens peuples de l'Asie, chez les Grecs, et dans le moyen âge, toujours les mômes doctrines ont reparu sous des formes diverses, et on les reprend aujourd'hui, sans qu'il soit possible de dépasser jamais les bornes fixées d'avance à notre faculté de connaître.
' A la liberté morale de Thorame on a cru pouvoir opposer un résultat de la stastistique, à savoir la répétitiou constante des actes -volontaires auxquels semble s'appliquer quelquefois une loi plus stable, même par exemple, que colle des phénomènes météore-
EFFETS DE LA SÉPARATION. t09
Que si le savant nous dit : Je m'en tiens aux lois tirées par induction de l'observation et derexpérience;je ne vais pas au delà, et ne m'occupe pas du reste ; si je sais qu'une chose est indémontrable, je ne me tourmente pas à Texaminer, et ne m'efforce pas d'y croire. A celui-là, nous n'entendons pas contester son droit, mais il ne réussira pas, selon nous, à façonner les autres d'après cette disposition de son esprit, et à l'imposer comme règle à l'humanité tout entière. Lui-même ne pourra nier ce fait constant que la pensée de l'homme dans tous les temps et dans tous les lieux, est impé-* rieusement attirée vers ces recherches. En effet, l'analyse des phénomènes de la conscience et des faits de l'histoire, démontre à n'en pouvoir douter, une tendance prononcée de notre esprit vers l'inAni. Les choses transitoires et relatives ne nous satisfont jamais entièrement et une perpétuelle inquiétude noui pousse vers l'absolu. Et ce serait un démenti à la conscience et à l'histoire, de nier que l'homme se pose trois questions redoutables et en demande la solution avec angoisse. Elles se présentent à l'esprit du pasteur errant de l'Asie^ et à celui du penseur nourri dans la science moderne, elles les agitent du môme toui'ment: D'où suis-je venu? Pourquoi suis-je en ce monde ? Où irai-je après cette vie? Nous concevons que la science se déclare incapable de résoudre ces problèmes ; elle ne peut cependant nier qu'ils existent dans la conscience, ni s'empêcher de reconnaître au fond de celle-ci un élément indestructible, base des croyances religieuses, parce qu'en elles seulement il trouve à se satisfaire. En vain chercherait-on à leur substituer ce qu'on appelle l'humanisme^ autrement dit, le culte de l'homme et de la nature. L'homme sent bien qu'il ne peut être son Dieu à lui-même *> et il s'élance par la pensée au delà de tout ce qui est fini *.
logicjucs. M. Mcssedaglia dans ses leçons, tout en confirmant Cette loi, a démontré d'une manière pércmptoire qu'on ne peut rien en induire contre la liberté morale de l'hoihme;
' Homo homini Deus est : voilà le principe suprême suivant Feuerbach, trad< d'Ewerbeck. Qu'est' ce que la religion? Paris, 1850, p. 487..
produit, qui était avant l'humanité, et continuera d'être quand l'Humanité aura cessé d'exister. » Herbert Spencer, The study ofsociology, dans la Collcct. Internat.. Londi*e«i 1875, p. 311. *
SiO L'ÉTAT ET L'ÉGLISE.
Si maintenant nous considérons dans l'homme non seulement le côté intellectuel comme nous l'avons fail jusqu'ici, mais aussi le côté émotionnel j pour nous servir d'un mot emprunté aux philosophes anglais contemporains, nous arriverons aux mêmes résultats d'une manière encore plus évidente. Car l'homme ne pense pas seulement, il sent et il aime, il imagine, il veut ; le vrai ne lui suffit pas, il cherche le beau dans son idéal et le bien dans sa perfection. Le beau et le bien sont unis au vrai et se confondent avec lui originairement. Mais devant la raison humaine il n'y a pas identité entre eux. De même les facultés qui nous rendent capables d'y atteindre, ont ensemble d'étroites relations, sans être une seule et même chose; elles ne sont pas exactement proportionnées en étendue, ni toujours en harmonie, parfois même elles peuvent se trouver en opposition et en conflit. Nous laisserons de côté quelques problèmes de morale non moins effrayants que ceux indiqués plus haut, et qui se dressent devant l'esprit de l'homme et le poursuivent incessamment ; ainsi, par exemple, l'origine du mal sur la terre. Mais à qui y regarde bien, il paraît d'une suprême importance d'établir la règle et la sanction morale de nos actions. Parmi les préjugés qu'il appelle antithéologiques et qu'il regarde comme des obstacles au progrès de la sociologie, M. Herbert Spencer compte l'afHrmation qu'avec la seule raison on puisse trouver un guide et une règle de conduite dans la vie privée et dans la vie publique, et former un code de morale sufAsamment efQcace*.
Il est certain que tout l'ancien matérialisme, et la doctrine qu'on appelle aujourd'hui le positivisme, ont été jusqu'à présent inhabiles à nous donner le guide et la règle de nos actions ; et si, par un suprême effort, ils parvenaient à les découvrir, la sanction qu'il faut pour nous faire préférer la justice à notre utilité et à notre plaisir^ leur manquerait toujours. Les passions ne se laissent pas enchaîner par la théorie positiviste, et cependant elles ont une place considérable dans la vie de chaque jour. Le sentiment de la beauté ne rentre pas non plus dans son cadre. C'est pour moi une objection
• Herbert Spencer, 2%c itudy ofsociology^ ibid., p. 303.
EFFETS DELA SÉPARATION. îll
formidable contre le positivisme, qu'il soit impuissant à ce qui honore et embellit le plus l'humanité. Gomment prétendre en même temps remplacer tout dans le monde? Il est donc nécessaire de remonter jusqu'à un élément surnaturel^ perfection de tout bien, idéal de toute beauté, but de nos aspirations. Sans lui^ seraient bannis de l'humanité l'enthousiasme de l'art et le sacrifice de soi* même, c'est-à-dire les formes les plus hautes du sentiment et de la morale.
Peut-être prétendra-t-on que les faits relevés par nous n'ont pas un caractère universel, mais particulier et sont propres seulement à certains temps et à certains lieux. Avant tout il serait à propos de se demander, si dans l'histoire entière, ancienne et moderne, dont la connaissance est arrivée jusqu'à nous, on rencontre quelque tribu complètement destituée de tout sentiment religieux. La question ne semble pas encore résolue, car parmi les voyageurs et les géographes, les uns affirment, les autres nient. Mais, des études les plus récentes et les plus attentives, ressort la conclusion suivante : toutes les peuplades que l'on a pu examiner avec quelque soin et connaître un peu à fond, ont une certaine notion religieuse, une croyance, tout au moins rudimentaire, à des êtres d'une nature spirituelle. La science en est là aujourd'hui, mais on ne peut afQrmer, d'une manière absolue, qu'il n'existe pas dans le monde une peuplade dépourvue de cette notion ; encore moins que toutes celles mentionnées dans l'histoire^ ou dont il reste des vestiges, aient à quelque degré, un élément d'idée religieuse *.
Néanmoins dans l'état actuel de la science, il est permis de considérer le sentiment religieux comme se manifestant, dès la période primitive et sauvage, chez tous les hommes que Ton a examinés attentivement, et ainsi nous pouvons en induire, jusqu'à preuve contraire, qu'il est inné dans l'homme et révèle une qualité fondamentale propre à se développer, à se perfectionner, à se modifier;
* Tylor, La Civilisation primitive^ traduit de l'anglais, vol. I, p. II. Il in«!«te sur Ce point, qu'une croyance reliçieusc existe chez toutes les peuplades que nous avons pu bien connaître, tandis que l'on tire l'induction contraire de tribus antiques que nous ne connaissons pas directement, ou de tribus modernes que nous connaissons d'une manière imparfaite.
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aucun argument de fait ou d'analogie ne nous donne à croire que cette faculté puisse un jour être totalement supprimée. Et si Ton parvenait à découvrir quelque tribu sauvage absolument dépourvue de toute notion spiritualiste et religieuse, il resterait encore vrai que ces idées se développent et grandissent, dès que Thomme passe à un état individuel et social moins imparfait.
On insiste pourtant sur ce point. Si l'on admet comme exact ce qui vient d'être dit, si l'on ne nie même pas que le sentiment religieux soit très vif, surtout, aux époques primitives, on prétend que le progrès de l'humanité consiste précisément à s'en détacher et à lui substituer les idées scientifiques. La religion ferait Tofûce des cotylédons, qui nourrissent la plante dans son premier germe et avant qu'elle ait pris la force de tirer par elle-même, du sol et de l'atmosphère, les sucs qui lui permettront de vivre de sa vie propre. Ainsi d'après cette opinion l'humanité traverse d'abord une période théologique, qui serait comme son enfance, pour entrer ensuite dans l'ère métaphysique, correspondante à la jeunesse, et s'établir enfin dans l'âge positif, celui de la virilité, où la science par elle seule suffît à remplir l'esprit humain, et à conduire l'individu et la société à la plus grande somme de bien et à la plus haute perfection*.
Mais si ce que nous avons dit est vrai, il reste démontré que la science ne pourra jamais donner à l'esprit cette complète satisfaction qu'il recherche, parce qu'elle ne pourra jamais tout expliquer, et qu'au delà de son domaine, il y en aura toujours un autre, celui de la religion, où elle ne pourra pénétrer. Elle est impuissante aussià apaiser dans l'âme la soif du beau et du bien, parce qu'elle est impuissante à représenter l'idéal de la bonté et celui de la beauté. Les anciens distinguaient soigneusement entre science et sagesse, celle-ci plus vaste et générique, puisqu'en même temps qu'elle embrasse l'autre, elle s'applique au développement complet et régulier de toutes les facultés. Cette distinction reviendra
* yair AuQiute Comte et le positivisme.
EFFETS DE LA SÉPARATION. tlî
toujours^ en dépit de toutes les subtilités, parce qu'elle est fondée sur le vrai :
Naturam expellat furca tamentuque reeurret*,
La division de l'histoire en trois époques, théologique, métaphysique et positive, est donc une hypothèse a priori, imaginée pour le besoin de la cause, bien plutôt qu'une induction rigoureusement tirée des faits. L'histoire , en effet , nous présente des périodes où dominent véritablement l'idée et le sentiment religieux, auxquelles, dès la plus haute antiquité, en ont succédé d'autres où les âmes sont en proie au doute , puis d'autres encore, où les croyances religieuses ont fini par disparaître. Et, chose digne de remarque, plus la religion positive perdait de son crédit, plus allait croissant lafureur des préjugés et des superstitions, comme si l'homme, travaillé et poussé par le besoin de croire à un surnaturel, en cherchait les traces perdues dans les phénomènes les plus ordinaires de la nature. Les premiers siècles de l'ère chrétienne , nous offrent ce spectacle , quand le paganisme avait perdu toute force persuasive , et que le christianisme était encore caché au fond des catacombes, et dans le cœur d'un petit nombre d'élus*. Et peut-être cette folie maladive qui, à la fin du siècle dernier et dans le nôtre, a fait courir tant de gens aux' miracles du mesmérisme et du spiritisme, n'était-elle pas autre chose. Il est certain qu'après avoir détruii la forme religieuse, sous laquelle jusqu'alors s'était manifestée la foi générale, et rompu le fil de la tradition, après avoir éteint en lui-même l'espérance de l'avenir, et par suite la responsabilité du passé, l'homme demeure épouvanté de son propre ouvrage, la terre lui apparaît comme une prison cruelle, la nature, son éternelle ennemie, lui prodigue d'inutiles tourments, et nourrit d'illusions sa vanité présomptueuse'. Ainsi, le scepticisme et les subtilités mystiques les plus raffinées se rencontrent, venant de deux chemins contraires.
* Horace, Epitres, liv. I, X, y. 24.
s Voyez la satire VI de Juvénal, v. 511 et suiv., et Benjamin Constant : De la Religion considérée dans sa source j ses formes, et ses développements, t. J, chap. ii.
3 Les poètes ont décrit cet état de l'âme. Voyez Byron et Leopardi.
Ît4 L'ÉTAT ET L'ÉGLISE.
Cependant^ après un travail de plusieurs siècles parfois, la religion refleurit sous une forme nouvelle, mais avec une égale puissance pour dominer les esprits et échauffer les cœurs. L'histoire nous fournit donc bien l'exemple du déclin et de l'extinction d'une forme religieuse déterminée, mais nulle part la preuve que le sentiment religieux lui-même soit en décadence progressive, et menacé de disparaître jamais. En effet, si la tendance rationnelle restreint le domaine du surnaturel, elle n*en détruit pas l'essence.
Il nous reste à considérer la religion, non plus dans ses rapports avec l'homme isolé et en quelque sorte avec l'unité cellulaire, mais avec l'organisme entier comprenant un grand nombre d'hommes, en d'autres termes avec la société civile. La religion influe-t-elle sur la marche de la société ? Concourt-elle au progrès des peuples? Les anciens n'en doutèrent pas, et quelle que fût leur philosophie, ils regardèrent la religion comme nécessaire et des plus efQcaces au bien et à la prospérité des peuples. On le voit ainsi dans la Politique d'Aristote, dans la République et dans les Lois de Platon; Epicure lui-môme écrivit sur la religion, et il exhorta les citoyens à la vénération envers les Dieux. Cicéron *, c'est incontestable , y revient dans tous ses écrits , et Tacite décerne à Numa cet éloge, d'avoir étroitement uni le peuple avec la religion *.
Ne parlons pas du moyen âge dans lequel l'idée religieuse domine tout ; mais , après la Renaissance , les hommes d'État les plus positifs, comme Machiavel et Guichardin, firent de la religion le fondement principal des républiques et des empires , et la regardèrent comme tellement nécessaire que , sans elle , manquait dans les sociétés ce qu'il y a de vital et d'essentiel s. Tout le système juridictionnel, dont nous avons parlé au chapitre premier, a sa racine dans cette pensée que l'union étroite des
* Cicéron, De natura Deorwrn, liv. I, XLI. Sénèque, De beneficiis^ liv. IV, XIX.
" Numa religionibus et divinojure populum devinxit. Tacite, Ann.> liv. III, XV.
' Voyez Machiavel , Discorsi sopra laprima décadi Tito Livio, chap. xi jusqu'au chap. x v. Guichardin, Considerazioni sui discorsi di Machiavelli, 1. 1 des œuvres inédites puoliées à Florence en 1857, et suiv., et passim.
hommes avee Dieu peut seule maintenir la bonne organisation d'un peuple. Enfin, les hommes d'État et tous ceux qui ont une part dans le gouvernement de la chose publique, regardent aujourd'hui encore comme une règle indiscutable, la nécessité de la religion pour le bonheur des nations. Je me. rencontre une seconde fois ici avec M. Herbert Spencer. Refuser à la religion le caractère de facteur normal et essentiel de la civilisation dans la société humaine , c'est , d'après lui, un préjugé antithéologique, contraire à la science de la sociologie ^
Néanmoins, tout le monde n'est pas de cet avis, et l'un des écrivains les plus remarquables de notre temps, M. Buckle *^ prétend démontrer que les influences morales, y compris la religion, ont une très petite part au progrès de la civilisation. Voici comment il raisonne : la religion et la morale sont limitées en principe et en fait ; en principe, elles ne changent ni ne progressent ; en fait, chaque homme en naissant doit recommencer à nouveau son apprentissage pour son propre compte , ses bonnes actions atteignent immédiatement leur plénitude ; donc, si elles peuvent avoir un effet sur l'individu pris isolément, elles n'en ont aucun sur la société. Au contraire, la science n'a pas de bornes dans ses découvertes et dans ses applications à l'industrie ; les vérités accumulées par elles se superposent successivement et se transmettent de génération en génération, de sorte que chaque homme commence où l'autre s'est arrêté, et, profitant de toutes les choses trouvées avant son arrivée dans le monde, il y en ajoute de nouvelles, et les transmet à ceux qui viendront après lui.
Etf quasi curaores, vitœ lampada tradunt '.
Or, pour emprunter un exemple à la mécanique, de deux forces dont il s'agit de mesurer l'effet, si l'une est constante, et l'autre en augmentation continue, à la longue évidemment, celle-ci de-
* Herbert Spencer, ouvrage cité, p. 813.
*Buklc, History of civilisation in England. Nouvelle édition, Londres, 1868, vol. II, p. 168 et 8uiv., 228, 253 à 266 et passîm.
* Lucrèce, liv. II, v. 77,
Tiendra dominante^ tandis que l'efficacité de l'autre finira par disparaître.
Telle est Targumentation de M. Buckle. Selon moi, la comparaison manque de justesse. Si deux éléments sont nécessaires pour produire un effet, que Tun grandisse constamment et que l'autre reste stationnaire, cela ne fait rien à l'affaire ; tous les deux sont voulus, et leur importance ne se mesurera pas d'après leur force relative. Il ne faut appliquer à la morale les lois de la nature physique qu'avec beaucoup de circonspection ; mais enfln, si l'on veut des comparaisons appropriées à notre cas, nous en trouverons dans la chimie sinon dans la mécanique : il suffit de se rappeler qu'une étincelle fait éclater des monceaux de poudres, et qu'avec un peu de levain, des masses considérables de liquide entrent en fermentation.
Mais laissons ces métaphores, propres plutôt à obscurcir un sujet qu'à le mettre en lumière. Il y a à répondre "à M. Buckle, d'abord que les deux forces sont essentielles au progrès de la civilisation, et qu'on ne peut se passer ni de l'une ni de l'autre. M. Buckle lui-même le reconnaît explicitement, quand il dit que l'histoire d'un peuple serait incompréhensible, si son progrès allait croissant avec ses vices, ou encore si l'homme gagnait en vertu, à mesure qu'il devient plus ignorant. On a peine à imaginer que d'une pareille affirmation, l'auteur ait pu déduire la conclusion rapportée plus haut. Cet esprit, d'ailleurs si pénétrant, n'hésite pourtant pas à la formuler. Des deux éléments, dit-il, qui concourent au progrès de l'espèce humaine, l'élément scientifique étant le plus puissant, c'est lui qui imprime le mouvement, et il ne peut être qu'accidentellement troublé dans son action, par l'élément moral, tout à fait secondaire *.
En outre, ajoutait-il, les instincts des hommes sont divers et parfois opposés ; le sens vertueux des uns est donc balancé par les inclinations mauvaises des autres, les passions sont en antagonisme entre elles, et se font équilibre. Si l'on regarde k la lumière
* Parlant de Tageat intellectuel, il dit formellement qu*il est le moteur réel.
de rhistoire, Tensemble des actions humaines résultant de causes morales, il est aisé de voir qu'en moyenne elles se compensent et s'éliminent et qu'elles sont en définitive déterminées par la somme du savoir. Rien ne prouve, selon lui, qu'aucun changement durable se soit produit dans la proportion du nombre des bons à celui des méchants, ni qu'il y ait un progrès dans les facultés originaires du genre humain, et par conséquent dans les doctrines ou dans les mœurs.
Cette proposition n'est vraie qu'en partie ; prise dans un sens absolu et exclusif, elle est fausse. Elle résulte de cette hypothèse défectueuse, que l'élément moral et religieux n'est progressif ni en théorie, ni en pratique, et qu'ainsi il est infiniment moins efficace que la science, toujours grandissante. Mais si l'on considère les choses dans leur essence, il est facile de démontrer que la religion, pas plus que la morale, n'est immuable et qu'elle aussi se perfectionne et se développe. Son degré d'efficacité parmi les hommes varie selon la manière dont elle leur est présentée et selon l'intensité du sentiment qu'elle fait naître. Son application aux diverses conditions de la vie et de la société, devient de jour en jour plus générale. Enfin le sentiment du juste et de l'honnête se répand de plus en plus largement dans les masses. 11 faut tenir compte de ces faits, pour bien juger l'ensemble des actions humaines *.
Je dis d'abord que l'élément moral (et il faut toujours entendre par là l'élément religieux comme y étant compris) n'est pas constamment égal et identique à lui-môme, mais qu'il se développe et progresse. Il suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire pour se convaincre que d'une époque à une autre, la règle des devoirs et des droits est allée se purifiant et se précisant. Toutes les études des voyageurs et des philosophes établissent combien, chez les tribus sauvages, l'idée de justice est rudimentaire et l'idée religieuse mêlée de superstitions. Les vers de Lucrèce et d'Horace *
* Voyez le remarquable discours lu à l'Institut de Venise le 15 août 1876, par M. L. Lu2zalti, et qui a pour titre : La loi d'évolution dans la science morale,
* Lucpèce, liv. Y. v. 923 et suiv. — Horace, Satires ^ sat. 3, v. 99 et suiv.
sur les origines du genre humain semblent confirmés par les découvertes les plus récentes sur l'homme primitif. Parfois la différence dans la qualité des idées morales n'a pas besoin de longs intervalles pour se marquer. Il suffira, par exemple, de prendre les deux poèmes attribués au même homme, VIliade et VOdyssée, pour constater combien, dans les temps décrits par le second de ces poèmes, les idées et les sentiments moraux avaient varié depuis l'époque de la guerre de Troie. L'adoration des idoles, le polythéisme grec et romain et l'idée d'un Dieu unique et créateur ; l'esclavage, le servage et la liberté individuelle ; la promiscuité des sexes et la famille , représentent des différences immenses et des pas gigantesques dans la marche en avant de l'humanité et l'on pourrait presque dire que son essence en a été modifiée. Le Christianisme a certainement transformé la morale en grande partie, et répandu sur le monde des idées nouvelles et fécondes, jamais en* tendues jusqu'alors.
Quelques-uns le nient, je le sais, et l'on a écrit un livre : Des ventés chrétiennes avant le Christianisme. Nous ne pouvons y consentir. Pour nous, il est le soleil éclatant dont la philosophie et les sectes religieuses de l'antiquité n'ont été que l'aurore. Mais admettons la similitude. Elle prouverait donc que la même morale, selon le degré de son intensité, et la manière dont elle est annoncée, a des aspects bien divers. Supposons pourtant que toutes les idées chrétiennes se trouvent, non pas seulement en germe, mais explicitement contenues dans quelque livre sacré de l'Inde ou de la Chine, dans les maximes de Pythagore, les dialogues de Platon, les doctrines des Stoïciens, des Ësséniens, des Thérapeutes, qui précédèrent le Christ. Mais réunir ces maximes, les coordonner, donnant à chacune l'importance qui lui appartient, et les faisant découler les unes des autres, n'est-ce pas transformer, vivifier et renouveler pour ainsi dire la doctrine? Il est donc bien vrai que l'Evangile est apparu dans le monde antique comme la bonne nouvelle, comme chose hors de toute attente et de tout espoir. Et l'on peut dire ainsi que la morale et la religion se perfectionnent non pas seulement dans la nature de leurs pré-
copies, mais par le degré de valeur qu'elles acquièrent sur les esprits.
Si même les maximes fondamentales étaient toujours les mêmes et d'une égale splendeur, leur passage de la spéculation à la pratique est à lui seul un fait immense, et la manière dont elles sont acceptées influe, il n'y a pas à le nier, sur la vie individuelle et sociale. A quoi servait, par exemple, la proclamation de l'égalité des hommes par Pythagore, si la servitude subsistait dans sa forme la plus dure, si elle était sanctionnée par les institutions publiques, acceptée et justifiée comme de droit naturel, par les plus grands philosophes, et par Aristote lui-même? A quoi servait, dans de courts instants et comme par éclairs, de désigner la femme au respect des citoyens, si la femme antique était en réalité et universellement considérée presque comme une chose ? L'Evangile lui-même, qui mettait en lumière et exaltait certain3 devoirs et certaines vertus, ne fut compris qu'après un long espace de temps, et l'on peut dire que son esprit n'a pas encore aujourd'hui complètement pénétré dans les idées et dans les institutions. Depuis deux siècles à peine ses préceptes commencent à s'introduire dans les relations internationales, et de simples conséquences logiques de principes bien anciens semblent des inventions toutes nouvelles. J'ai été souvent frappé de voir comme certaines doctrines évangéliques n'ont jamais été exprimées avec autant d'évidence et de suavité, même dans les livres ascétiques du moyen âge, que dans la prose et dans les vers de deux de nos contemporains, Alexandre Manzoni et Silvio Pellico. Ainsi donc, que l'on regarde si l'on veut les maximes fondamentales de la morale comme étant de la plus haute antiquité et immuables en elles-mêmes, il restera toujours vrai que leur splendeur, leur empire sur les esprits, leur application à toutes les circonstances de la vie, au droit privé, public et international, sont l'œuvre des siècles, et qu'en cela comme en tout autre branche de la civilisation, il peut y avoir progrès.
Mais pour juger les sociétés humaines, il y a un autre élément à considérer, c'est la plus ou moins grande diffusion, dans les masses, du sens du juste et du divin. Les préceptes en effet pour-
raient être vrais, clairs, profonds, efficaces, mais n'avoir atteint qu'un petit nombre d'hommes. Or, pour qu'un peuple puisse se dire civilisé, il faut que la moralité y soit largement et universellement pratiquée. On Ta dit, et non sans raison, chez les nations orientales, la plénitude de l'humanité existait dans un homme ou dans un très petit nombre d'hommes, élevés sans mesure, bien au-dessus du niveau général ; dans la Grèce et à Rome^ elle fut l'apanage d'une classe de citoyens, à l'exclusion de la multitude; mais dans le monde moderne, elle tend à se réaliser chez tous. Qu'est-ce que cela, sinon un progrès de la morale? Progrès dont on pourrait difficilement assigner les limites, parce que l'amour du bien est susceptible de s'étendre dans un cercle toujours plus large d'hommes, qui apprennent à le connaître, s'y attachent spontanément, et en font la règle de leurs actes. Lorsque chez un peuple, cette manière d'être passe en habitude, il se forme comme une atmosphère morale qui rend plus facile l'accomplissement de la justice et l'exercice de la vertu. Et si la théorie de l'hérédité, qui essaie aujourd'hui de se rajeunir sur des bases scientifiques, est vraie, si le mot du poète : « Fortes afortibus nascuntur et bonis^ » trouve sa confirmation dans la physiologie, quelle espérance ne s'ouvre pas devant les nations à venir, et comment nier qu'il y aurait là aussi cette accumulation de forces, transmises de génération en génération, desideratum de l'écrivain dont nous discutons les idées.
Ces observations prouvent que la religion et la morale progressent, elles aussi, de plusieurs manières, par la qualité et le degré des doctrines, l'intensité du sentiment avec lequel elles sont annoncées et reçues, leur application à toutes les circonstances de la vie privée et publique, leur diffusion sur un nombre d'hommes toujours plus grand. Sans doute^ l'élément scientifique a plus d'étendue et une plus grande facilité de se maintenir, de s'accumuler et de se transmettre ; aucune limite ne l'arrête ; il peut se développer et se communiquer indéfiniment, au bénéfice de l'humanité. L'élément religieux et moral procède avec plus de
* Horace, Odes. Liv. IV, ode A*.
lenteur ; il a des temps d'arrêt, et même de recul. Mais, à certains moments, il règne en maître, à son tour, il enflamme et traîne après lui tout un peuple. Ce sont les moments héroïques de rhistoire '.
En fait, quiconque étudie le passé, rencontre des époques que la science peut avoir indirectement préparées de longue main, mais où elle n'a aucune action immédiate et directe. Celles où se font jour un mouvement spontané des esprits, une force inattendue, un enthousiasme non raisonné, et qui semble pourtant envahir tout un peuple et lui donner une vie nouvelle. Alors s'accomplissent les plus grands changements dans la constitution de la société : Tafifranchissement des classes opprimées, la revendication de l'indépendance nationale , la naissance de religions nouvelles ou la réforme profonde des anciennes. Le développement de ces faits s'éloigne complètement de la méthode scientifique.
M. Buckle, pourtant, s'efforce de montrer, par des exemples spécieux, que les progrès qui nous paraissent le plus clairement dus à rinfluence religieuse et morale, ne sont que les conséquences, peu observées jusqu'alors, des progrès scientifiques. Voilà un homme bien né et aimant le bien ; s'il a une fausse idée du devoir, il fera, eu toute sécurité de conscience, beaucoup de mal, et bien plus que n'en ferait un homme indifférent aux principes de la morale. Témoin ceux d'entre les empereurs romains, et ce furent les meilleurs peut-être, qui persécutèrent les chrétiens. Commode et Héliogabale, au contraire, bas et perfides, la honte et le mépris du monde par leur vie , laissèrent en paix la nouve^e secte religieuse. Témoin encore, dans les temps modernes, et d'une manière plus évidente encore, l'Inquisition, établie et dirigée par des hommes très saints dans leur vie, et qui, pourtant, immolaient
i Dans un discoufâ publié par M. Messedaglia sur quelques questions de statistique théorique (Rome, Lœscher, 1880), l'auteur parle de la loi anthropométrique établie par Quetelet, d'après laquelle « les variations humaines ont lieu dans des limites d'autant « plus resserrées qu'il s'agit d'organes plus nobles et plus essentiel à l'existence. » M. Messedaglia s'efibrce d'étendre cette loi au monde moral. Il la recommande à l'étude des statisticiens, comme étant fort probable, et il la formule de cette manière : « Dans les « différents ordres de faits ou de rapports, les éléments les plus essentiels sont en géné- V rai les plus stables ; mais chacune oe leurs Tariations a une importance comparativea ment très grande. » (N. D. T.)
sans pitié d'innombrables victimes, croyant ainsi glorifier Dieu. Seule, la culture intellectuelle et l'introduction, grâce à elle, d'un certain scepticisme, font diminuer la persécution religieuse, et finissent par y mettre un terme. D'autre part, les découvertes scientifiques ont plus servi à la conservation de la paix, ou pour mieux dire, à la diminution de la guerre, que toutes les prédications morales. Ainsi, les vérités mises en lumière par l'économie politique, ont dissipé les prétendues rivalités d'intérêts entre les nations, et fait disparaître une des causes les plus puissantes d'inimitié entre elles. L'usage de la vapeur, comme puissance metrice, par la facilité des voyages et des relations de peuple à peuple, a dissipé ces préjugés séculaires qui, à chaque instant, réveillaient les haines et les convertissaient en hostilités déclarées. Enfin, les perfectionnements apportés aux engins de destruction, ont rendu les guerres plus courtes et moins cruelles.
J'admets en partie ces assertions, et celle-ci surtout, que les malheurs publics et privés ont pour cause principale Tignorance et l'erreur ; mais je ne les accepte pas toutes. L'argument tiré des empereurs romains n'est pas concluant , la perséculion n'étant pas un effet exclusif de l'ignorance inconsciente, mais aussi de la violence et des passions; il yen a un autre exemple dans cette période de la Révolution française qu'on a appelée la Terreur, L'économie politique, sans la morale, peut bien éteindre d'anciennes causes de discorde, mais elle en fait naître de nouvelles dans la société. A la place des vieilles rancunes du système mercantile et de la balance du commerce, nous avons la guerre du travail contre le capital et les menaces sans frein du socialisme. Les relations multipliées avec les peuples corrompus peuvent en faire prendre les vices, comme elles transmettent parfois les épidémies. Ainsi, le commerce apporte aux Chinois l'opium, mortel aux facultés intellectuelles et aux forces physiques ; il donne aux tribus indiennes les liqueurs, qui leur brûlent les entrailles et les empoisonnent. Non que l'opium et les liqueurs soient choses mauvaises eu ellesmêmes, mais elles le deviennent par l'abus, et le commerce fait ici œuvre de séduction malfaisante. Enfin, s'il est vrai que les
guerres sont moins fréquentes, il faut en chercher la raison dans des causes multiples, différentes de celles alléguées, et qui tendent à diminuer, à adoucir cet état de continuelle hostilité, propre au moyen âge ; mais la découverte d'un engin meurtrier ne peut avoir d'autre effet direct que de rendre les guerres plus terribles, et d'une manière indirecte seulement, plus rares.
Si Ton accepte même pour exact ce que Ton soutient ici, il me semble que les exemples cités démontrent simplement la très grande influence de la connaissance du vrai sur la pratique du bien, ce que nous n'entendons certainement pas contester. Nous nions seulement la prépondérance absolue d'un élément sur l'autre, pour le bien-être de l'homme et le progrès de la civilisation. 11 faut considérer en effet pour avoir traité la question à fond, que la cultui'e de l'intelligence et la connaissance des lois naturelles, dépourvues du sentiment de la justice, peuvent devenir un instrument funeste aux autres hommes. Cela s'est vu trop souvent, et notre poète a exprimé cette pensée quand il a dit :
Chè, doTc l'argomento dclla mente S*aggiunge al mal Yolerc c alla possa, Nessun riparo t! pu5 far la gcnte *.
De tous les documents recueillis sur Thomme primitif, M. Spencer conclut que la cruauté n'est pas le fait ordinaire des tribus les plus ignorantes; mais de celles déjà un peu plus dégrossies *. On ne peut en tirer un argument général et affirmer que ces tribus soient déchues d'un état de primitive innocence. Ce fait prouve cependant que la moralité ne suit pas nécessairement le progrès des facultés intellectuelles, dont le développement pousse au con« traire, dans certains cas, à une brutale férocité. D'autre part l'histoire nous of!re des exemples de nations, injustement opprimées et exterminées par d'autres, supérieures en force, non en science ou en civilisation. Dans la lutte pour l'existence, décrite aujourd'hui comme un des phénomènes constants et décisifs de la nature et
* « Lorsque lesdon^ de l'esprit s'ajoutent à la méchanceté et à la puissance, il n'y a plus de défense pour le monde. » Dante, Div. Comédie, Enfer, XXXI, vers 55 et suit.
• A. Spencer, Principes de sociologie* (Paris), vol. I, chap. yi.
de la société, les forts restent victorieux ; l'élément scientifique n'a donc pas l'efficacité exclusive qu'on lui prête. Les barbares, comme le dit Botta, n'écoutaient pas les raisons des sophistes, ils les frappaient de leurs piques. Et l'on ne peut nier que l'instruction et la culture fussent plus répandues sous l'empire Romain que dans les siècles de la République ; mais le vice et la mollesse avaient à ce point énervé les âmes, que l'empire ne put résister aux causes de dissolution qu'il portait en lui, et aux hordes envahissantes du Nord. Nous l'avons fait remarquer déjà, à la fin du xv« siècle et au commencement du xvi«, l'Italie offrait au monde un mer* veilleux spectacle de culture et de civilisation : elles disparurent pourtant en peu d'années, comme un édifice qui s'écroule, miné dans ses fondements.
Un autre aspect encore de l'étude à laquelle nous nous livrons serait de rechercher l'infiuence du progrès moral sur la marche de la science. De même que la sincérité et le désintéressement aident à la découverte et à la contemplation du vrai, de même la vanité, la cupidité et la mauvaise foi en détournent et engendrent les sophismes, non seulement chez un homme^ mais dans une classe entière d'hommes et pour toute une époque ; et ainsi l'on peut dire que le progrès des sciences trouve aide et appui dans les habitudes morales, dommage et résistance dans leurs contraires. Il y a une rectitude de pensée qui vient de la droiture du cœur : c'est là une vérité profonde. Enfin, si nous considérons le contentement intérieur vers lequel chacun de nous est porté comme vers sa fin véritablf3, qui ne voit que la science ne peut suffire à elle seule à le donner? On trouve, chez les anciens comme chez les modernes, ce sentiment que la science est une source de douleurs et d'angoisses. Dans V Ecclésiastique de Salomon aussi bien que dans le Faust de Gœthe, on voit éclater la contradiction entre le savoir et le contentement de l'âme ; on dirait que le savoir séparé de la morale, entraîne l'homme aux abîmes. Et ce qui est vrai de l'individu pris isolément, Test aussi des nations.
Mais revenons au point d'où cette longue digression nous a éloignés. Je voulais faire voir que la religion est un élément esscn-
ticl de riiomme et de la société, que la science ne pourra jamais Tarracher complètement de notre cœur, ni remplir à elle seule nos aspirations. C'est pourqui je ne puis non plus me ranger à une doctrine très différente, dans ses vues et dans ses principes, de celles que nous avons discutées jusqu'à présent. Elle consiste à regarder Fart et la religion comme deux fonctions essentielles de Tesprit, distinctes Tune de l'autre, pour un temps seulement, en quelque sorte pédagogiques, et destinées à introduire l'homme dans la philosophie, laquelle doit finir par tout embrasser et tout expliquer et sera un jour à la fois science, art et religion '. Pour moi, ces trois éléments sont innés et seront éternels, aussi longtemps du moins que l'homme sera ce qu'il est sur cette terre. Us ont quelque chose d'essentiellement conforme à notre nature, et d'irréductible entre eux, de telle sorte qu'aucun progrès ni aucun recul ne peut en effacer les différences.
Enfin, il convient de noter qu'un certain degré de développement dans chacun d'eux est nécessaire au développement des autres. De même que l'intelligence ne peut être mise en œuvre si le corps manque de nourriture, de môme, en dehors de certaines connaissances, il n'y a ni moralité, ni religion, sans lesquelles, à leur tour, la société ne subsisterait pas et toute culture serait impossible. La civilisation, pour être réelle, exige donc, dans l'individu et dans la société, une juste proportion des trois éléments divers. Cette loi des proportions domine aussi bien l'ordre psycologique et civil que l'ordre cosmique ; si elle est respectée, il y a harmonie et bien-être ; si elle ne l'est pas, il y a lutte et misère. Cependant, chacun des éléments accompHt son progrès d'une manière indépendante, et, quand l'un a marché sans que les autres aient suivi, c'est une cause de conflits. J'ai eu l'occasion de décrire ailleurs les effets de la loi de proportion sur la production et la distribution des richesses'; il me serait facile
* si l'on est curieux de voir cette théorie développée à fond, bien que parfois d'une manière bizarre, il faut lire les deux volumes de M. A.-C. de Meis, Dopo la laurea. Bologne, 1869.
* Marco Minghelti, de l'Economie politique et de ses rapports avec la morale et avec le droit. Livre IV*.
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de les retrouver également dans le sujet actuel, mais il y faudrait tout un livre, et je dois me contenter d'avoir signalé la loi. Il suffit de remarquer qu'à certaines époques de l'histoire un désaccord se manifeste entre la science , l'organisation politique et économique, la morale et la doctrine religieuse dans laquelle les esprits ont été traditionnellement élevés. On voit alors les uns attaquer et fouler aux pieds les anciennes formes comme autant d'absurdités, les autres, au contraire, s'y attacher désespérément, comme à ce qu'il y a de plus sacré et d'immuable. L'agitation règne dans les esprits , l'incertitude dans l'ordre politique. Il semble qu'aucun citoyen ne soit plus à sa place ; l'idée nouvelle finira par triompher, quels qu'en soient les partisans : mais, jusque-là, on dirait que les méchants sont victorieux et les bons frappés d'impuissance. La société retrouve son assiette normale et son mouvement régulier, lorsque le sentiment religieux et le sentiment moral, renouvelés et mis en harmonie avec la science et les besoins de la société nouvelle, ont recouvré leur vigueur et leur empire. Si donc, à certaines époques, la notion et le sens en sont obscurcis et semblent perdus, cet état de choses est passager, et , après une éclipse plus ou moins longue , ils reprennent leur splendeur première. Telle est la condition du temps où nous vivons , et c'est pour cela que la séparation de l'État et de l'Église est la seule forme rationnelle et possible, la seule qui offri». le moyen de préparer l'avenir.
Ceci m'amène à résumer en de brèves conclusions , la matière du présent livre.
La religion , dans ses manifestations extérieures, dans sa hiérarchie et dans son culte, au commencement, ne fit qu'un avec l'État. Plus tard, le citoyen se distingua du croyant, et, en face de l'État, surgit l'Église, mais leur union fut réputée nécessaire. Dans la pratique, pourtant, l'un ou l'autre domina tour à tour; parfois, il y eut lutte entre eux, plus souvent, traitant de puissance à puissance, ils furent unis par d'étroites relations et des concordats. L'étude de l'histoire européenne, dans ces derniers siècles, nous avertit qu'une autre époque commence, celle de la séparation de
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l'État et de l'Église. Cette séparation est la conséquence logique de la liberté religieuse proclamée dans toutes les constitutions modernes. On pourra peut-être la retarder par des lois ou des actes émanant des pouvoirs publics; l'État pourra soutenir encore une Église particulière, il la subsidiera de ses deniers, et cherchera à prolonger la condition actuelle des choses; mais^ l'issue ne peut être que celle prédite par nous. La société future aura en ceci ses traits particuliers, qui ne seront pas ceux du passé, et les lois devront s'y adapter. La législation nouvelle n'abandonnera ni les droits de l'Etat, ni ceux de l'individu, mais en même temps, elle garantira à chaque association ou confession religieuse, toute la liberté qui lui est nécessaire pour s'organiser et se développer. Nous nous sommes efforcés d'esquisser les traits principaux de cette législation. Nous avons constaté ensuite, que toutes les objections faites à notre système, dérivent d'une connaissance imparfaite de la réalité présente des choses, ou de l'espoir trompeur, qu'au point où en est le monde, on puisse suppléer au manque de spontanéité et de ferveur dans les âmes, par des remèdes extérieurs, c'est-à-dire de purs expédients. Enfin, tournant nos regards vers les effets de cette organisation, il nous a semblé qu'ils sont dans le sens de la civilisation. Les coi^fessions religieuses vivront investies de droits égaux; en face de l'esprit critique qui les suiTeille et s'efforce de renverser toute espèce de dogmes, elles devront chercher en elles-mêmes leur raison d'être, et la force de faire des prosélytes. Ce sera, entre elles, à qui déploiera le plus de sagesse et de vertu, la victoire devant rester à celle qui fera le mieux pénétrer dans les âmes son propre esprit, et rendra le plus de services à l'humanité. C'est là notre espérance.
Les croyants sincères, loin de redouter la séparation de l'État et de l'Église, doivent l'attendre, au contraire, avec la confiance que la liberté sera le triomphe de leurs doctrines. Elle ne sera pas non plus repoussêe par les amis de la science, car ils savent que rien ne mettra plus obstacle désormais à la liberté de leurs recherches. Mais ceux-là surtout doivent l'appeler de leurs vœux , chez qui le sentiment religieux subsiste et reste vivace, sans qu'aucune des
formes religieuses d'aujourd'hui réponde pleinement aux exigences de leur raison. Ils savent que la protection de Tautorité civile et les expédients politiques sont impuissants à rajeunir la foi, et que, de la conscience libre et spontanée seule, jaillira Tétincelle de vie, destinée à rendre aux générations avides de croire, un symbole autour duquel Thumanité puisse se grouper. Mais le plus haut degré auquel l'humanité puisse atteindre sera toujours Taspiration vers un idéal suprême qui, sans s'arrêter aux limites de cette vie mortelle, relie l'homme et la société, à la terre, à l'univers et à Dieu.