‹ L'état et la productionChapitre 16 sur 20 · II. I.\ C\MI'\C.^K IXFI.*TIO:<«M<»TB · texte numérisé non relu

II. I.\ C\MI'\C.^K IXFI.*TIO:<«M<»TB

Après la Scmame de la Monnaie. les inflationnistes se lurent, mais renlréretit eti campagne, obscurément d'abord, l/iullalioimiste craint le grand jour et, (piand il se montre, c'est en empruntant l'habit de l'anti-inflationnisle. Les inflationnistes condamnent presque tous l'inflation pureet simple ; ils cherchent une inflation déguisée. « gagée »• disent-ils. Il y a pnWntement une dc^u/aine de projets d'inflation «gagée» dont les gages sont d'ailleurs tous dans la lune. Le bon M. Chavenon. lui. propose une inflation mo«lén'*e. limitée. Ces projets font <piel(pie impression sur des industriels dont

~G i,'i';tat kt i.\ i-noin ctkjx

les alTairns sont diniciles, et qui sont plus débiteurs que créanciers. Cela fait même impression sur quelque» industriels (pii sont en j)rosp('rilé, mais qui ne voient pas beaucoup plus loin que le bout de leur nez. El il y a un certain nombre de banquiers, spéculateurs en changes, pour qui l'inflation est une opération fructueuse. Avec ces complices, les Sirènes faisaient figure à la fin de l'été de 1922. On répandait un livre de M. Albert Despaux préfacé p^r M. Ghavcnon. On vit un grand banquier parisien proposer ouvertement une reprise de l'inflation. On répandait le bruit que les « industriels » réclamaient l'inflation. Aux industriels, on allait jusqu'à dire que la Banque de France elle-même était inflationniste.

Ainsi faisait-on le siège du ministère des Finances, leque n'est que trop porté, naturellement, à entendre ces voix qui lui suggèrent le moindre effort. Soyez assurés que le ministre des Finances possède lui-même la saine doctrine monétaire, mais, dans les diflicultés où il se trouve, si on lui montre une opinion publique réclamant l'inflation, comment voulez-vous qu'il mette ses propres principes en application ? Des gens bien intentionnés lui disaient, par l'organe de publications respectables, qu'il pouvait continuer impunément de demander des avances à la Banque de France. Bref, le ministre des Finances se voyait isolé.

ni. — L'action nés phoducteirs.

Elle fut rapide. Elle avait été préparée au cours de l'été j)ar le Comité exécutif qui avait décidé de publier, avant l'échéance de sej)tembre, les rapports et résolutions de la Semaine de la Monnaie. A la C. I. P. F., toutes décisions en vue de l'action, prises dès le mois de juillet, étaient mises au point le 2.2 septembre. Le fait fut immédiatement porté à la connaissance de M. de Lasteyrie.

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Le 2 octobre, le comilé exécutif de la Semaine de la Monnaie prenait à son tour toutes les décisions utiles.

Le ,'j octobre, le mirjislre des Finances avait en mains la preuve que les [)ro<lucteurs. contr.iireinent à ce ijui se disait de tous côtés, demeuraient unanimement décidés à s'opposer par tous les moyensà une nouvelle inflation, et que leurs associations entrerniml ehcampagnedèsquc cela deviendrait nécessaire.

M. de Lasteyrie pouvait donc, le 5 octobre, faire, à la Cliambre de Commerce, los déclaratifms que l'on connaît, certain désormais qu'uncopinion publique active, organisée, appuierait l'application de la saine doctrine dont il n'a cessé d'ôlre le serviteur.

Celte première bataille entre inflationnistes et anti inflationnistes est donc entièrement gagnée par les partisans de la saine monnaie. C'est le premier résultat pratique, incontestable, de la Semaine de la Monnaie, dont le comité s'appuiera désormais sur les déclarations du ministre des Finances :

M Le gouvernement est résolument hostile à toute poUt'ufue rT inflation. »

I/wKxnt.

Nous disons : première bataille. Car la lutte n'est pas finie. Elb* commence. Au déjeuner qu'il a ofl'ert aux organisateurs de la « Semaine », M. Franrois Marsal a <'\ posé, avec une clarté admirable, les raisons qui permettront aux inflationnistes de continuer leur campagne. Le bilan de la France est excellent, disait M Franrois-Marsal, mais la Trésorerie est lamentable: avec des recettes de 22 milliards, il faut faire face à 'j8 milliards de dépenses. Les inflationnistes ont beau jeu pour proposer leur morpbine. Il nous faut veiller et être préLs à employer tous les moyens

•jS l 'il \ I 1 1 I A l'iluni i.Tut^i

potir empocher l'inflation. M. RaphaPl-Gcorges Lévy a ti(^n1aii(l»' aux assistants de prendre l'engagenienl de s'oppo ser à rinflation par tous les moyens On n'a pas prêté serment, (/('lail superflu : il y avait là un faisceau de volonlés irréductibles.

Nous avons donc un très grand efTort à faire contre l'inflation qui demeure menaçante. Cette première bataille gagnée n'est pour nous que l'avertissement d'avoir à doubler notre elTort. Ne regagnons pas nos cantonnements : installons-nous sur nos positions.

L'année iQ'iS sera une année de luttes incessantes. Nous demandons donc aux Francjais de développer, avec la plus grande intensité, la campagne que nous menons depuis plusieurs années. Il faudra porter la vérité à tous :

Aux rentiers, que l'inflation ruine purement et simplement ;

Aux industriels et aux commerçants, dont les créances sont volatilisées par l'inflation :

Aux ouvriers, dont les salaires sont réduits par l'inflation.

Propagande ! Propagande ! jusqu'au jour oii l'action sera nécessaire. Coalisez toutes les forces du pays contre l'infla tion, mère de la vie chère.

El de deux choses 1 une :

Ou nous empêcherons l'inflation ;

Ou nous en annulerons les efl'cts.

Nous en avons les moyens Prépamns fions à les em ployer.

L'iSSL'B.

Un homme qui observe ces mouvements nous dit : « Vous avez raison ; mais vous ne montre/ pas l'issue ; vous n'indique/, pas de solution technique. » Je réponds

pour lui et pour tous :

PRF.MI^.RR DÉBOUTE DB» IJirLATIO^^ISTE» 79

Il n'y a pnn de solution technique. Il y a d'abord une solution [)oliti<juc, puis des solutions terlinirjues. I/inllalion sera mena(,anle tant que los finances do IKtal seront en déficit ; les finances de l'Etal seront en déficit tant qu'il y aura un Parlement qui, par crainte électorale. n'osera pas prendre les seules mesures eilicices à l'é^'ard do l'Allemagne, pour la reconstruction des régions libérées, pour la gestion des entreprises de TJ^tat, ou h l'égard d<'s créanciers de l'Ktat Que l'Klat devienne indt'pcfidant des partis, que le Parlement se transforme en issemblée des producteurs, les conditions nécessaires à lapplicalion des solutions tecliuiques sont créées.

(!c que chacun se représentera aisément en considérant le problème suivant :

Supposons une usine gérée par un Soviet, et arrivée à la ruine, comme il convient. Y a-t-il une solution technique pour la relever?

Si le Soviet continue de la gérer, en faisant de l'inflation, c'est-à-dire en tirant de fausses traites sur les clients, on prolongera la vie de l'usine pendant trois, six, neufs mois. Après quoi il faudra fermer.

Mais si ion abolit le Soviet, si l'on remet un chef à la tête de l'usine, toutes les solutions techniques deviennent possibles cl profitables.

Ainsi iIl> l'usine, ainsi de l'Klat.

LLKM:: lilUSÉE

KAIHI.ESSK DKS VKIITLS CIVIQUES ItAXS LE MOM>K M«>I>KIINE.

Nous apparierions ù un temps où les «vertus civiques sont soumises à une rude ("preuve. Klles étaient oniciellement f,'arclienncs des sociétés dites progressives. A la suite de la guerre, olticieiieincnt nommée guerre du droit et des démocraties contre la force et les autocraties, les vertus civiques ont été oflicielicmcnt reconnues comme les gardiennes de la civilisation tout entière. Or, tant qu'elles n'avaient été reconnues que dans un petit nombre d'Etats, la civilisation présentait, au moins en apparence, quelques caractères de solidité. Du jour où les vertus civiques ont été déclarées souveraines sur toute l'étendue des territoires européens et môme asiatiques, ce que l'on appelle la civilisation a été mis en grande faiblesse. C'est ce que peut constater tout observateur désintéressé, qui voudra bien e.xaminer 1 état de l'Europe en deborsde tout préjugé, de tout parti pris pbilosopbique et politique.

Toute démocratie repose sur la vertu. Les citoyens étant suppi>sés avoir un égal désir de pai.\ j)ublique, un é^al amour du bien public, un égal sentiment de la subordina tion de l'inlérèl privé à l'intérêt public, la cbose publique est placée sous leur sauvegarde. Dans certains pa)s, cett»' doctrine demeure abstraite. Dans la libre llelvétie. la doc-

trincest rendue sensible à l'onil par les inscription» pîac^ dan» IcH jardins publics ri ({iii inrllont les fleurs, lesstalnes, les banc» sous la sauve^'arde des citoyens. 1^ promenade, le ri^vc aux rives du Léman sont ainsi doublas par une tâche de police qui s'impose à tout citoyen. Mais ces inscri[)lionH, si elles nuisent à In r/*verie. ont ce m«'rite de rappeler au citoyen qti'il doit se ( otidnirc à l'égarfl de l'Ktal comme h l'égard du jardin public. C'est do la bopne éducation civique.

Est ce une bonne doctrine politirpie et sociale.-^ l.,a chose est aujourd'hui tn\s fortement conlrstée. L'exjïérience indique que les jardins publics peuvent «^tre impunément placés sous la .siuive^nnh' des cilo>ens. sauf toutefois dans les très grandes villes ou daus leurs environs, parce que les vertus civiques ont rarement l'occasion de s'y exercer, les jardins publics étant dos lieux qui, en ce qui concerne ralimcnlalioM. le vêlement, l'ameublement, sont prati- (juement des déserb.

Il n'en est point de même des institutions de IKtat lui-même donl la possession donne à ceux (pii en jouissent ou en oui la charge un pouvoir considérable sur les biens publics et privés, qui fourni.ssenten <|uanlités énormes toutes les choses nécessaires à la vie. Il est généralement reconnu, mais non olliciellemenl, qu'il serait très périlleux de placer tous CCS biens sous la seule sauvegarde des citoyens. On considère qu'il est utile d'en confier la surveillance à une garde d'Etat, qui s'oppose à toute rupture de paix provoquée par des citoyens avides de s'uliincnter et de se vêtir aux dépens des autres citoyens.

Mais l'Ktat lui-même, c'esl-i-dire le moyen de posséder toutes ces choses avec une apparence de légitimité, demeure placé sous la sauvegarde des citoyens. Il est ofliciellemenl regardé comme l'expression de la volonté des citoyens qui

L ETAT ET LA l'HODUCTIOJI

J<5sirenl vivre en paix. L'MUil est bien regardé sous son aspect Iraditionnol dorgano dont la fonction essentielle est d'assurer la paix publique. Mais tandis que les États Ira ditionncls considéraient que cette paix est imposée aux peuples qui vivent sous une même loi, et finalement acceptée par eux parce qu'ils y trouvent un profit, les Etals modernes considèrent que la paix publique résulte du libre accord des citoyens, dont la volonté crée la force extérieure qui s'impose à eux ensuite.

En ceci gît toute la difficulté. L'expérience montre que cet accord des citoyens, supposés également intéressés à la paix publique, est pratiquement irréalisable, parce qu'il \ a toujours, dans toute nation, un nombre considérable de citoyens qui dilTèrent d'opinion, sur la forme et les caractères de la paix, et un nombre imposant de citoyens qui n'ont aucun goùl pour la paix publique, sousquelque forme qu'elle leur soit présentée.

L'expérience montre également que. lorsque la vraie démo- , cratie est appliquée, les nations vivent dans un état d'agitation incessante, extrêmement préjudiciable à la paix publique cl que l'Etal est en péril constant.

Les doctrinaires de la démocratie découvrent avec stupeur que, depuis que la civilisation européenne a été confiée aux vertus civitjues, les dilîérenlcs conceptions ne se manilcslonl plus seulement par le moyen delà parole, de l'écrit et du vote secret des citoyens. Elles ont tendance à s'exprimera l'aide du revolver, du fusil, de la grenade à njain, delà mitrailleuse, et même du canon. Il en résulte un grand trouble dans leurs esprits. L'exercicedes vertus civiques ne va guère aujourd'liui sans l'accompagnement îles vertus guerrières ; cela met beaucoup de pittoresque dans les rues des cilés. Mais la vie politique tend à devenir tragique: l'Etat n'est plus un paisible législateur eu robe de chambre, et l'homme

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d'Etal no peut Airo un simple orateur do club, ni un directeur d'école, supérieure ou non. Bref. 1rs vertus civiques, pour (pii le plus ^rand héroïsme éLiit. nafruère encore, l'in Irépidité devant l'urne électorale, sont oblij;ées de se hau»serjusipi'àrintrépidité devant les mitrailleuses en batterie.

(^esl pourquoi elles sont mises à une rtide. Irtv» nide épreuve.

On constate que, dans ces conditions nouvelles, le nombre de ceux qui exercent ces vertus tend à diminuer, comme tend h diminuer également le nombre de ceii\ qui se décl.nr.iienl les serviteurs de ces vertus.

On constate en môme temps (|uc les Klals qui sont, odes degrés divers, (l'inillienlicpies produits des vertus civiques, tombent dans une extrême faiblesse devant ces n)anifeslalions guerrières de la libre opinion des citoyens. Et une observation générale peut être faite en Europe, à savoir que. depuis que presque tous les Klals tratlilionnelsont été remplacés par des Etais dits modernes, la paix publique esl fort mal défenihie, ou ne l'est p.is du loiit

i.A PI.LS r.nvxDF. >nsriKi(;\Tio> nr sikci.r.

Essayons de nous explitpier ce pliénomènc. si contraire i l'enseignement doctrinal, lerpiel annonce que. dans les républicpies dém<Krali(jues. les hommes portés par leiirs vrrliis à la tôle de l'Etat ont. pour la chose publique, uti dévoue ment tel qu'il n'est point de force au monde pour l'abattre. La preniiére explication qui vient k l'esprit est que l'Europe entière est victime dune énorme mvstificalion.

Un esprit sain, bien é(piilil)ré, ne peut naturellement accordernucune créance aux fables des docteurs delà démocratie ;

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il faut, en efTet. une grande faiblesse d'esprit pourcroire que les passions de l'homme produisent automatiquement la [)aix civique et sociale. F.,es seules lumières de la raison montrent qu'il ne sort des assembl/'es queconfusion elruine, et que le meilleur gardien de la paix publique est un État indépendant des volontés populaires ou de l'intérêt des grands, et tenu par une famille qui se transmet le pouvoir de génération on génération, de |)ère en fils, et dans l'ordre de primogéniture. C'est, jusqu'ici, ainsi qu'en témoigne l'histoire, ce que Ion a trouvé de mieux, dans toute l'humanité, pour la paix et la grandeur des peuples et des nations.

Or. un siècle, appelé pour cette raison « stupide », a cru que cette vérité, univorsellemont reconnue, était devenue tine erreur. El comme quelques esprits lui opposaient que la vérité demeure malgré les apparences, il a répondu, victorieusement pensait-il, que 1 expérience moderne condamne celte vérité ancienne.

A ceux qui parlaient au nom de l'expérience séculaire, il a répondu au nom de l'expérience des temps modernes, dont la valeur était décuplée, centuplée chi fait de l'invention du télégraphe avec fil ou sans fil, de l'automobile, de l'éclairage électrique, des appareils hygiéniques, en un mot au nom de tout ce qui est connu sous le nom de confort moderne, tant pour le corps que pour l'esprit.

Les doctrinaires, qui avaient été jusque-là les hommes de l'idée et du droit, sont devenus les hommes du fait : avec l'auguste geste de l'avocat qui démontre l'innocencedu coupahlo. ils montraient le grand fait qui, à leurs yeux, dominait tonlo l'hisloirecontemporaine : l'existence longue et pénible, duc à l'exercice des vertus civiques, de la grande démocratie l"ran(;aise.

El il fallait vraiment avoir l'esprit solide pour contester

lavaleur de ce fait, qui en enprcndrc un autre : I expansion universelle de la croyanco aux vertus civiques, lesquelles avaient fia^ni. h laveillo fl«^ la guerre, un tel prestige, dans toute l'Kurope. que l'on fit la guerre en leur nom. Kt c'est en leur nom que l'on a fait la paix.

Voilà la grande mystification, faite d'ailleurs de trî-s bonne foi par s<'s auteurs. F.es di'mocralrs français ne croyaient pas beaucoup, il y a \\n dmii-siècle. à la solidit(^ de leurs principes, qu'ils regardaient beaucoup plus conime devant engendrer des tendances plulAt que des faits. Ils eurent la stupëfaclion de voir durer, contre toute vraisctnblnnre, la république dt'niocraliquo fond»'e sur leurs j»rincipes ; ils virent l'urne vénérc^'e. non seulement par leurs disciples, mais par tous les adversaires. A[)rrs un demi-siècle de celle exp<^rience, le fait démocratique, si inattendu, prenait tous les caractères du sublime. Hélait sorli de l'urne des choses que personne n'y avait mises. Il ne faut pas s'élonner que, devant ce miracle, les docteursde la déniocralie aient considéré que les deslins de l'huinanité tout entière fussent au fond de l'urne.

Il ne faul pas croire que les démocrales soient dépourvus de bon sens. Ils en avaient assez pour connaître la fragilité de leur doctrine. L'un deux. M. Charles Seignobos. confessait, il y a environ vingtans. que la démocratie est contraire à l'expérience historique, et il disait en substance qiie le miracle démocratique s'élant réalisé sur le territoire français, il fallait travailler à le maintenir, et k l'étendre dans le inonde civilisé. Ces réflexions sont l'expression du simple bon sens, d'une honnêteté intellectuelle qui avertissait l'autour de I '///.« /o/r«' pt'it'ijU' fit' l Europe contemporaine i\\\c la démocratie est un régime contraire aux lois naturelles.

La vérité csl que le inir.icli' n- s'esi pas produit II a eu

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une a[)|)arenre d'existence, toute nominale, non de fait. Il n'a t'U'- qn'iuif illusion verbale.

Il est ijarlaitcmenl vrai — on aurait vraiment rnauv;iisf grûcc à contester ce fait — qu'une certaine paix franraise a existé sous le nom de République démocratique de l'an 1870 à l'an 191 'i (^jusqu'à la date du 2 août de celle année). Il y a bien eu la Commune, quelques explosions de bombes, un petit nombre d'assassinats, des bagarres et des répressions d'émeutes ouvrières qui ne sont pas à la gloire du régime. Mais daws l'ensemble, il n'y a pas eu beaucoup plus de désordres que dans un Etat traditionnel. La grandeur française avait diminué sensiblement dans celle période, mais les Français en prônaient leur parti, en se disant qu'ils créaient une nouvelle grandeur, morale celle fois, qui venait précisément du fait qu'ils réussissaient dans cette entreprise contraire à la raison : faire durer un Etal par le seul exercice des vertus civiques.

Mais l'erreur, la grande erreur, était là. Ce n'étaient pas les vertus civiques qui faisaient durer la démocratie française. C'était le patriotisme, ou plus exactement la crainte de l'invasion. C'est une pression venue de l'extérieur qui a maintenu les Françaisen paix ; qui, de 187031914, aempcché la démocratie de jouer selon ses propres lois. Et ceci est vrai moralement et matériellement.

Moialctuent : la troisième République s'est constituée devant une défaite des armées françaises. Elle a été regardée comme l'expression d'un patriotisme plus vigilant, plus fort que celui qui commandait aux armées de l'empereur. La défaite a été interprétée comme la défaite dune armée dont la faiblesse était de n'être pas nationale. La République a été saluée comme une promesse de restauration des vertus guerrièresde la nation. Le peuple français, ilès la fondation delà République, a été aussi attaché, plus attaché même, à

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son armée qu'à ses inslilulions. Sa discipline politique a été plus rnilitairo que civjfjue. A chaque heure de trouhie, au inouictil où les divisions démocratiques menaçaient l'unité, la pensée de l'invasion rassemblait les Français, non pas par un mouvement de subordmation à l'intérêt général, mais par un moiivomenl exactement de même nature que celui des soldatij qui, devant un péril commun, répondent à l'appel de rassemblement du chef. La France avait comme conducteurs les docteurs en vertus civicpies et les chefs de son armée. File obéissait à ceux ci plutôt qu'à ceux-là.

Matériellement : les Français, attachés à leur armée, ont accepté avec élan la formation militaire. I^ caserne a été pour eux l'école du civisme. Ils vont acquis un civisme qui n'élait pas du tout le civisme démocratique, mais bel et bien le dévouement du soldat à son chef, le dévouement du chef à ses soldats. Les Français ont été tous marqués profondément par les traditions militaires. Kt l'on peut dire qu'un nombre considérable de Français, rendus à la vie civile, n'ont jamais cessé d'obéir à leur colonel.

C'est ainsi que la démocratie, qui regardait l'armée avec défiance, n'a duré que parce que l'armée donnait aux Français une discipline nationale et même sociale que la démocratie était incapable de leur donner. Bref, une démocratie nominale n'a vécu que par la vertu cachée de son contraire. Ce qui se vérifia entièrement au 'j août itji^.lorque les Fran çais furent tous appelés aux armées : les citoyens dépouillèrent sans le moindre cfTort leurs vertus civiques, à la porte des casernes, cl adoptèrent les vertus militaires qui étaient les leurs.

Mais l'homme est facilement dupé des illusions verbales ; cette démocratie nominale, qui recouvrait sou contraire, a été rcfjardée partout comme une démocratie vraie. C'est une énorme mvslitlcatiou.

88 l'état KT la PHODL'CTIO!!

I/exempIe de la France, interprété dans le sens de l'illusion, a propagé la mystification dans toute l'Europe depuis un demi-siècle. Les pou\oirs réels avaient encore beaucoup de force vers 1870: peu à peu ils ont été entamés par les pouvoirs nominaux. Les parlements ont vu s'accroître leur prestij^'c. et les rois, s'ils ont conservé le leur grâce à un reste de bon sens chez les peuples qui avaient conservé leur monarchie, ont perdu le goût du pouvoir, de ses droits et de ses devoirs. Au lendemain de la guerre, faite au nom des vertus civiques, il semblait que l'illusion universelle pré[)arûl l'avènement de la démocratie universelle : les vertus civiques allaient devenir les seules souveraines de l'Europe, les quelques rois subsistant se firent les uns aux autres des visites de félicitations ou de condoléances et s'effacèrent devant l'homme représentatif des vertus civiques : le président Woodrow Wilson.

Pour ce qui est des peuples, ils se précipitèrent vers les urnes avec une passion nouvelle. Et c'est alors que la réalité apparut.

l'l'rne urisée.

Dans une Europe où tous les citoyens étaient occupés à voter (sauf en Russie — mais la Russie est r.^sie au moins pour quelque temps encore), les Etals traditionnels étant à terre presque partout, la vraie démocratie devint une réalité et provoqua les disputes qu'elle doit provoquer. Les groupes de citoyens s'accusèrent les uns les autres d'exploiter les vertus civiques au profit de leurs intérêts privés. Mais ces disputes, qui. avant la ^'uerrc. étaient arrêtées par la crainteque tous avaient de l'invasion, furent nieuées ron-

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