LA SITUATION
Le gouvernement français, par un acte extraconstitutionnel dont on ne peut que le féliciter, a enrayé la chute du franc, juste au moment où nous allions tomber dans l'abîme. Il a déterminé une remontée du franc qui nous a ramenés à la situation de l'an dernier (mai-juin).
Mécanisme de l'opération :
Par suite de l'inaction du gouvernement français pendant deux ans, le crédit de l'État français était littéralement tombe à zéro. Tous les porteurs de créances sur la France, chiffrées en francs, étaient fondés à croire que l'État s'abandonnait et qu'il allait être contraint à l'inflation. Il n'y a aucune difhculté à dire aujourd hui (ce que nous n'avons pas voulu dire alors) que les bilans de la Banque de France de fin février et du début de mars révélaient une inflation assez mal dissimulée.
Dans ces conditions, les porteurs de créances effectives cherchaiïent à se débarrasser de leurs titres avant la débâcle et les spéculateurs prenaient position à la baisse, ce qui aggravait la panique. Convaincus de la débâcle prochaine, les spéculateurs avaient pris des engagements énormes qui se chiffraient par milliards. Cette situation étant connue, un coup devenait possible. Il fallait déterminer une panique en sens inverse, panique dont les effets seraient formidables à cause des engagements pris. Encore fallait-il que le mouvement engendrant la panique fût appuyé sur des faits précis, sur des actes politiques nets, indiquant une volonté arrêtée de redressement financier de l'État français. I] y avait donc à faire concorder le coup bancaire et le vote des décrets-lois et des mesures financières : c'est ce qui se produisit, on peut le dire, à la dernière minute.
Les crédits américains et anglais qui permirent le rachat de francs pour le compte français (c'est l'opération de valorisation des créances expliqué ici) déterminent une première hausse du franc. Cette hausse étant confirmée, les mesures législatives et quasi-dictatoriales prises dans les jours qui sur vent consolident la hausse. L'opération réussit. La panique en sens contraire est obtenue. Le dollar, qui était à 27, tombe en cinq semaines à l6.
L'amélioration est-elle définitive? C'est la question que se posent tous les producteurs, qui sont aflolés par ces écarts énormes du change, et qui sont hors d'état de faire une prévision quelconque.
Raisonnons. Sous le régime du cours forcé, la situation monétaire est liée à la situation financière. L'état de nos finances dépendant de la politique, c'est-à-dire de la gestion de l’entreprise générale, tout dépend de la politique qui sera faite.
Or qu'y a-t-il de changé à cet égard? On dit volontiers qu'il n’y a rien de changé, parce que les dettes de la France demeurent les mêmes. C'est une erreur :1l ya un changement, provisoire, incertain, mais 1l y a un changement.
Il y a une augmentation des ressources de l'État qui est acquise. Il y a, entre les mains du gouvernement, des décretslois qui permettent de prendre des mesures efficaces, rapides, sans l'absurde délibération parlementaire. Jusqu à l'installation de la nouvelle Chambre, c'est beaucoup.
Il y a aussi ce fait que, pendant cette période de panique que nous avons traversée, le gouvernement a eu le courage de résister au besoin de dépenses que manifestent les Chambres à la veille des élections. Nos campagnes ne sont pas étrangères à ce résultat ; elles n'ont pas été sans influence, également, sur ce redressement de l'État, qui s'est produit : la crainte a conseillé la sagesse. Tout cela compte.
Il y a aussi un ministre des Finances dont tout le monde sait qu'il est partisan résolu de la saine monnaie et de l'équilibre budgétaire. Mais le ministre des Finances, s'il est en
mesure de résister à l'entrainement parlementaire, n'est point maître de la politique.
La question est donc de savoir quelle politique sera faite au-dessus du ministre des Finances non point tant par le président du Conseil que par la nouvelle Chambre.
Or, si la nouvelle Chambre est une Chambre de gauche, socialisante, désireuse de multiplier les monopoles d'État, avide d'avantages pour sa clientèle, tout sera remis en question. Le crédit de l'État, raffermi aujourd'hui, sera de nouveau menacé, et nous nous retrouverons dans la plus grande incertitude monétaire.
Pour le moment, l'avenir monétaire dépend donc, d'abord, du caractère des élections. Si les élections sont sensiblement « à gauche}, ce sera la plus grave menace pour le franc.
IT