‹ L'état, les finances et la monnaieChapitre 24 sur 309 · A MONSIEUR FRANÇOIS-MARSAL · texte numérisé non relu

A MONSIEUR FRANÇOIS-MARSAL

Ministre des Finances

Monsieur le Ministre,

EST avec la plus entière volonté d'appuyer, dans la mesure

de mes forces, la politique financière nationale de l'État

français qu'ont été rédigées les réflexions qui vous sont soumises aujourd'hui. Je dirai mieux : elles ont été écrites avec la pensée qu'elles étaient faites dans la direction où vos vues personnelles orientent le travail des Français. Je n'ai jamais eu l'honneur de vous rencontrer et je ne connais de votre pensée que ce que la plupart des Français en connaissent. Mais n'ignorant pas votre volonté de résoudre la plus grave des crises financières et économiques qu'un Français vivant ait connues, sachant que l'une de vos grandes préoccupations est d'assainir la situation monétaire et ayant cru comprendre, par quelques-uns de vos propos (qui nous arrivent, il est vrai, déformés peut-être), que vous avez sur les moyens d'assainissement une doctrine avec laquelle la nôtre n'est pas sans liens de parenté, il m'a paru que la publication de mes réflexions et de mes observations, faites d'un point de vue national, n'irait pas contre votre œuvre ni contre vos intentions, Îl se peut que je sois dans l'erreur la plus

grande. Dans ce cas, mes réflexions ne vaudraient auprès de vous que par le sentiment du bien public qui les anime.

Si je vous les présente, Monsieur le Ministre, c'est que, à tort ou à raison, je considere que votre ministére est fout puissant, dans le temps où nous sommes, sur la production. Il y a eu un temps où un ministre pouvait dire : ( Faites-moi une bonne politique, et je vous donnerai de bonnes finances. » On ne peut pas retourner celle proposition, qui demeure essentiellement vraie, mais il faudrait la compléter aujourd'hui, en indiquant que la mauvaise situation monétaire engendre des difficultés financières qui s'accroissent sans cesse, et qu'il s'ensuit des troubles économiques, sociaux et politiques constants. Il sera difficile de conduire une bonne politique, d'instituer un ordre durable dans notre pays, tant que les producteurs français n'auront pas pour leurs rapports entre eux et leurs rapports avec l'État une base d'évaluation stable. Depuis plusieurs années déja, on mesure toutes les valeurs qui servent a l'établissement des finances publiques avec des unités monétaires qui changent sans cesse de valeur. Comment construire un budget dans ces conditions Cela me paraît un travail aussi difficile que la construction d'un édifice dont les dimensions auraient été déterminées selon le méètre-type du système métrique officiel, mais dont les pierres et la charpente seraient mesurées, au cours du travail, avec un mètre changeant chaque jour de longueur. Il n'est pas difficile de prévoir qu'une construction faite dans ces conditions s'élévera obliquement au lieu de s'élever verticalement et que les murs s'effondreront avant que les ouvriers soient arrivés à établir le toit. Dans cette hypothese, la politique de l'architecte, aussi bonne qu'elle soit, aboutira à la catastrophe, par suite des erreurs de ses subordonnés sur les instruments de mesure.

Or, présentement, si nous avons une politique nationale qui tend visiblement à réaliser l'accord entre les Français (ce même accord né pendant la guerre), nous avons une circulation

monétaire qui détruit chaque jour les heureux effets de la politique générale. Comment des signes monétaires ont-ils une telle puissance > Pour cette raison simple que de nombreux rapports humains sont mesurés par ces signes monétaires. Nous donnons, en somme, beaucoup de nos heures au travail ; le prix vrai du travail est donc d'une importance considérable dans la vie humaine. Deux hommes ayant à traiter sur ce sujet conviennent d'un prix ; le travail bien fait, s'il est payé au prix fixé, les deux hommes sont satisfaits l'un de l'autre et vivent en paix ; c'est un grand bien pour le pays. Dans la situation où nous sommes, cette paix est sans cesse compromise. Nos hommes conviennent d'un prix, mais, au moment où le prix est payé, la valeur des signes monétaires ayant changé, le prix payé ne donne plus à celui qui le reçoit la satisfaction qu'il attendait. Revendications, récriminations, disputes. Comment veut-on que la paix régne entre les hommes dans un pays où l'on est obligé de revenir continuellement sur la parole donnée, où les contrats ne peuvent plus être observés, où les engagements ne peuvent plus être tenus du fait que les chiffres qui en ont marqué le prix ne signifieront pas demain ce qu'ils signifiaient hier. Monsieur le Ministre des Finances, donnez-nous une bonne monnaie, afin que notre bonne politique puisse produire tous ses fruits.

Monsieur le Ministre des Finances, vous nous invitez à produire beaucoup afin de remplir nos propres coffres et les vôtres. Nous sommes tous d'accord. Nous travaillons, et bien au dela des huit heures où voulait nous limiter M. Loucheur. Nous produisons. Mais avec la monnaïe que nous avons, cela ne nous profite guére. Nous exportons : plus nous exportons, moins nous gagnons. L'étranger fait baisser notre monnaie, et, quand nous sommes payés, nous sommes un peu moins riches que si nous n'avions rien fait. Cela ne pourra tout de même pas durer bien longtemps, car, sans sortir de chez nous, notre monnaie nous

conduit à des mouvements désordonnés.

Au moment où je vous écris, Monsieur le Ministre, nous sommes au début d'une crise profonde de la production. D'innombrables industriels qui ont produit, produit, produit, se voient devant d'énormes stocks de marchandises qu'ils ne peuvent écouler ni pour or, ni pour argent, ni pour papier. On les traite d'accapareurs et on les invite à baisser leur prix. Ils le baissent, mais cela ne fait pas venir l'acheteur. Il semble même que s'ils donnaient leurs marchandises pour rien, on ne les prendrait pas. Que se passe-t-il donc, ou que s'est-il passéd C'est encore un des tours de notre monnaie plus changeante que les saisons.

Entre autres choses, il s'est passé ceci que, depuis une année, dans cette année qui a vu la dépréciation vertigineuse de notre monnaie, la plupart des producteurs, qui ne comprenaient rien à ce phénomène, ont cru à une hausse absolue des prix de toutes choses, et que, pour se garer contre l'ascension des prix qui les eût mis dans l'impossibilité de maintenir leur production, ils ont employé toutes leurs disponibilités à la constitution de stocks de matières premieres. Le tailleur a acheté des tissus, le cordonnier des cuirs, l'éditeur du papier, non pas, comme autrefois, pour une saison de fabrication, mais pour une année et même au dela. Plutôt que d'avoir dans leurs coffres des vignettes dont ils voyaient qu'elles perdaient chaque jour de leur pouvoir d'achat, ils ont acheté des marchandises qui, en tout état de cause, demeuraient de belles et bonnes marchandises. Aujourd'hui, le fabricant de papier, le tanneur, le fabricant de tissus peuvent venir proposer leurs produits, avec dix, vingt ou trente pour cent de baisse : le cordonnier, le tailleur et l'éditeur sont pourvus pour une, deux ou trois saisons, et, au surplus, ils n'ont ni place pour loger de nouveaux stocks, ni argent pour les payer. Les responsables? Ce sont les signes monétaires, qui ont amené les producteurs à emmagasiner, bien au dela de leurs besoins immédiats, et qui ont amené l'acheteur, le consommateur, à dépenser, eux aussi, au dela de leurs nécessités immédiates. Et il en sera ainsi

‘tant que les Français n'auront pour leurs échanges que des signes monétaires qui peuvent changer de valeur dans leurspochesmémes. Nous marcherons de crise en crise, mouvements de production intense, arrêts brusques, achats et ventes par folles poussées suivis de resserrements soudains. Mais on aura les conséquences : chômages et faillites, qui ne sont pas faits pour améliorer les relations des hommes entre eux.

Qu'une bonne monnaie, stable, nous revienne, et la vie nationale est changée. La paix revient partout : le mari ne verra pas la dot de sa femme baisser de dix pour cent de lune en lune, l'ouvrier, l'employé ne verront pas leur salaire ou leurs appointements décroftre, malgré les augmentations successives, d'une saison à l'autre, le fabricant et le négociant pourront traiter autrement que ( sans prix et sans délai». La parole donnée sera de nouveau respectée.

Monsieur le Ministre des Finances, donnez-nous une bonne monnaie, afin que la concorde règne dans notre pays, afin que nous puissions travailler en paix.

GEORGES VaALois.

14 novembre 1920,

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