LE PRIX VRAI DE LA VIE EST STABILISÉ
On commet une erreur lorsque l'on dit que le prix de la vie s'élève. Depuis 1919, le prix vrai de la vie ne s'élève plus. La montée des prix, dont nous parlerons tout à l'heure, n'indique que des changements nominaux et non des changements de valeur déterminés par une élévation du coût de la production. Ce n'est pas le prix des choses qui monte, c'est la valeur des monnaies qui baisse, et la surélévation des prix de certains objets est une conséquence de cette dépréciation. Lorsque,constatant que, selon les régions de la France où l'on se trouve, on gagne nominalement deux fois, ou deux fois et demie, ou trois fois plus que ce que l'on gagnait en 1914, on divise par deux ou par deux et demi ou par trois le prix des objets et des denrées que l'on achète, on s'aperçoit aisément que certains objets sont moins chers qu'en 1914 (c'est, en particulier, le cas du livre et même de certains articles de cordonnerie), et qu’au contraire quelques
denrées comme le beurre ou certains objets manufacturés sont sensiblement plus chers qu'avant la guerre. Chacun peut voir ainsi sur quoi il peut faire porter la réduction de ses dépenses. Dans l'ensemble on constate que, contrairement à ce que l'on croyait, le prix de la vie n’a pas augmenté absolument de 200 %, mais proportionnellement de beaucoup moins. Le prix nominal de la vie s'est considérablement élevé. Le prix vrai a subi une hausse qui n’atteint pas 50 °/,. Pour un nombre de francs en billets de banque beaucoup plus élevé que le nombre de francs en or que vous receviez en 1914, vous achetez un peu moins de choses qu'avant la guerre. Vous avez là l'explication du mystère de la montée des prix : ce que vous recevez chaque semaine, ou chaque fin de mois, ce sont des francs nominaux, qui ne correspondent plus au franc réel que vous receviez en 1914 et même en 1916. Cela vous explique une partie des mystères du change. Le franc était une unité monétaire qui correspondait à un peu plus du tiers d'un gramme d'or. Ce que, par habitude, nous continuons de nommer franc n'est plus un franc : c'est une nouvelle unité monétaire. Ce fait n'aurait aucune gravité si la valeur de ce nouveau franc était conditionnée par l'or. En l'absence de l'étalon d'or, nous risquons de voir notre monnaie subir des variations désordonnées qui nuiraient considérablement à la réorganisation économique.
PAS D'ÉLÉVATION DU COUT DE LA PRODUCTION MODIFICATION DANS LA VALEUR DU PAPIER-MONNAIE
Comme nous l'avons déjà exposé plus haut, il n'y a pas eu augmentation sensible du coût de la vie de 1914 à 1916, parce que l'on a vécu sur les stocks ; à partir de 1917, les stocks
étant épuisés, on fabrique aux conditions nouvelles à frais plus élevés, et les prix de vente s'élèvent absolument. Après l'armistice, le réajustement des démobilisés à la vie civile provoque une nouvelle augmentation de frais ; la réduction de la journée à huit heures en détermine une nouvelle : enfin une plus lourde fiscalité, par quoi nous payons les frais de la guerre, alourdit les prix. Mais, déjà, les progrès industriels énormes qui ont été accomplis pendant la guerre, la profonde transformation économique en cours, et dont nous sentons dès maintenant les bienfaits, ont contribué à diminuer certains frais de la production. En somme, nous avons surtout à supporter la charge et des nouveaux impôts, qui s'incorporent au prix des choses, et des frais plus élevés de transports, causés par la désorganisation des chemins de fer. Nous avons déjà passé le point le plus élevé de ces augmentations de frais. Depuis plusieurs mois, il n'y a pas augmentation des frais de production : il y a même légère diminution, Cependant les prix montent toujours, Le fait ne s'explique que par les modifications dans la valeur du papier-
monnaie ; on le comprend fort bien lorsque l'on analyse les causes de la hausse des prix depuis 1914.
LA HAUSSE DES SALAIRES A ÉTÉ UNE ILLUSION. ELLE EST UNE DES GRANDES CAUSES DE LA MODIFICATION DE VALEUR DU PAPIER-MONNAIE
On publie que les prix élevés sont dus à l'abondance de papier-monnaie, Mais de quoi vient cette abondance de papiermonnaie? D'une part, des besoins de l'État : d'autre part, des besoins du public. D'août 1914 à fn 1916, l'or ayant
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été sagement dirigé vers les caisses l'État, les billets de banque L ont circulé sans perdre beaucoup de leur pouvoir d'achat. En 1917, changement. Que s’était-il passé? De 1914 à 1916, les civils ayant presque tous compris que, la vie coûtant un peu plus cher, il fallait réduire un peu son train de vie, on avait \ vécu comme on avait pu, avec des ressources réduites. Vers la fin de 1916, ce régime de restrictions touchait à sa fin. Le père de la vie chère, M. Albert Thomas, avait été très large autant avec les ouvriers des usines de guerre qu'avec les munitionnaires. Les gros salaires et les gros bénéfices de guerre connus du public commencent à troubler tous les esprits. Employés et ouvriers regardent du côté des usines de guerre ; grands et petits patrons interrogent les bilans des grandes entreprises des munitionnaires. Chacun veut rétablir son train de vie d'avant la guerre. Or, c'était l'impossibilité radicale. Et, dans la suite, on a surtout vécu d'il-
lusions.
Ce qui se faisait dans les usines de guerre (qui n’est pas ; sans justification, quoi qu on en pense ; je Vous assure que, pour ma part, je préférais de beaucoup le front à telle usine de guerre où j'ai vécu une heure, et il aurait fallu me payer cher pour me faire brûler les sangs dans ses halles embrasées), ce qui se faisait dans les usines de guerre n'était pas possible dans l'industrie et le commerce privés. Les augmentations de frais de production des munitions et de l’armement ne devaient être senties dans le prix de la vie que par les impôts de l'avenir ; les augmentations de frais dans l'industrie et le commerce privés devaient retomber immédiatement sur le prix de la vie. |
Indemnités de vie chère, majorations de salaires ont été des illusions. Elles ont été incorporées immédiatement au prix des choses. Les émissions de l'État, en papier-monnaie et en bons de la Défense, engageaient financièrement surtout
le futur. Les majorations de salaires ont modifié l'aspect monétaire du présent. Mais l'aspect monétaire seulement. Les salaires ne peuvent être augmentés sans déterminer une hausse des prix que, si parallèlement à l'augmentation, on réalise une meilleure organisation du travail ou une amélioration technique. Ces deux perfectionnements ayant été à peu près impossibles pendant la guerre, les indemnités et majorations ont déterminé partout, instantanément, une augmentation du prix des choses.
Indemnités et majorations ont donc été des illusions, puisque, après leur application, la relation entre les salaires et les prix demeurait la même. Et comme on ne produisait pas plus après qu'avant, la valeur des choses produites n'étant pas augmentée d'un iota, les élévations de prix n'étaient que des augmentations nominales, aussi bien pour les salaires que pour le prix des choses. On nommait quatre un jour ce que l'on nommait deux la veille ; la Banque mettait un peu plus de papier en circulation afin de permettre les transactions sur les bases nominales nouvelles, et il ny avait rien de changé. Le principe des indemnités de vie chère et des majorations étant entré dans la vie nationale, on continue le jeu des illusions : à chaque étape des majorations correspond une majoration des prix et une augmentation du papier-monnaie.
L'étalon d'or nous manquant, nous ne nous apercevons pas que nous vivons en pleine fiction monétaire. Si l'étalon d'or était resté en circulation, nous aurions vu que ces majorations étaient absolument impossibles. Puisque, après les majorations, on ne peut acheter, avec un billet de vingt francs, plus de choses qu'auparavant avec une pièce d'or de dix francs, cela indique clairement que ce qui a changé de valeur, ce ne sont pas les choses achetées, c’est la monnaie qui sert à
les acheter. L'illusion des majorations s'exprime par la fic-
tion monétaire. Le papier-monnaie que nous recevons pour une journée de travail peut porter le chiffre 5, ou le chiffre 10, ou le chiffre 100, ou le chiffre 1.000, il ne pourra jamais représenter autre chose qu'une journée de travail, ou la quantité de choses créées dans une journée de travail, ou la quantité de métal précieux qui correspond à une journée de travail. En échange de ce papier, vous ne pourrez jamais obtenir autre chose que l'équivalent d'une journée de travail. Un gramme et demi d'or, soit sensiblement 5 francs de notre bare de 1914, étant la représentation de cette journée, si l'on vous donne 10, 20 ou 100 francs en billets de banque, vous recevrez des francs qui n ont plus rien de commun, que le nom, avec les vrais francs que vous receviez en 1914, Nous autres, à l'intérieur de notre pays, nous n'avons pas va cela du premier coup, parce que ces modifications monétaires nominales se produisaient en même temps qu une réelle augmentation du prix de la vie. Mais dans tous les pays étrangers où le phénomène de majoration fictive ne s était pas produit, notre nouveau franc de papier a été que non sur sa mine, mais SUT Sa vraie valeur, soit par appore à l'or, soit par rapport au travail qu'il représentait. Pemêne repas étant étiqueté 10 francs à Bellegarde, 5 francs à Genève, le billet de 10 francs français avec lequel vous le payez ne vaudra que 2 francs à Genève. es En croyant hausser nos salaires, Ris ee ces et revenus, nous n'avons que déprécié la valeur de notre papier, et nous n'avons absolument rien changé à noue ne tion. Il n'y avait qu'une manière jeu MOUE de nous a des indemnités de vie chère, c était de travailler p = pour avoir un peu plus de marchandises à consommer. . ee voulons cesser de nous restreindre, il faut Pe P de n homme qui produisait cent sacs de pommes de terre et les
i ligé d' r dix pour la guerre :
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Ps
s'il veut retrouver ses cent sacs à consommer, il faudra qu il en produise cent dix. Mais s’il dit à ses cent sacs : vous valiez 20 francs le sac en 1914 ; je déclare que vous valez 100, 500,
1.000 francs, il n'aura jamais que cent sacs devant lu. Nous avons cru que nos majorations augmenteraient le nombre des sacs. Ça ne se voit que dans les Mille etune Nuits.
LA DIMINUTION DE VALEUR DE NOTRE PAPIER-MONNAIE NOUS PLACE DANS UNE SITUATION DANGEREUSE
S1 nous vivions en vase clos, ce jeu monétaire serait peutêtre sans gravité. En effet, c'est un jeu qui vaut entre citoyens et, comme les conventions sont la loi des parties, cette fiction pourrait durer assez longtemps sans gêne sensible. Nous pourrions la supporter, à condition, toutefois, qu'elle se stabilise. Mais tout conspire à accentuer :
Chacun veut être payé proportionnellement à ce que l'on continue de nommer le prix de la vie :les majorations continuent dans les salaires, puis dans les prix, et la dépréciation du papier se produit parallèlement.
Nous pourrions, cependant, atteindre le moment où une augmentation de Ja production provoquerait une baisse réelle des prix si deux autres causes de dépréciation n'intervenaient pas.
a) Devant les majorations continues, tous les producteurs sont dans l'obligation absolue de majorer leurs bénéfices, sinon ils ne pourraient pas travailler. En effet, si, ayant fait ma campagne d'automne avec un million, je sais, par l'expérience acquise, que ma campagne de printemps engagera un million et demi pour une production égale, il faut que je majore mon bénéfice dans une proportion telle que je sois
sûr d'avoir en caisse une somme suffisante pour la campagne suivante : sinon, je devrai restreindre ma production.
b) L'instabilité de la monnaie de papier, le fait que les prix de toutes les marchandises françaises sont établis en francs-papier, amène l'étranger à pousser à la baisse par tous les moyens honnêtes et malhonnêtes. L'étranger spécule sur les monnaies afin de ne pas nous payer le prix vrai de nos marchandises. Nous reverrons cela tout à l'heure.
Ces deux causes agissent sur notre papier-monnaie dans le sens d'une dépréciation de plus en plus rapide et qu'il est
urgent d'enrayer avec vigueur.
L'INSTABILITÉ DU PAPIER-MONNAIE RENDRAIT TRÈS DIFFICILES TOUTES OPÉRATIONS COMMERCIALES A LONG TERME, ET PER- METTRAIT A L ÉTRANGER DE NOUS DÉPOUILLER
On se rend compte que la dépréciation du papier-monnaie est vraie aussi bien dans les relationsentre la Franceet l’étranver qu à l'intérieur du pays. Le danger qu'elle présente en France, c'est que, au delà d'une certaine limite et si ses mouvements deviennent trop brusques ou trop rapides, les opérations commerciales à terme seront impraticables. Si vous vendez 100.000 francs de marchandises à six mois et que vous sachiez d'avance que ces 100.000 francs que vous toucherez dans six mois n'en vaudront plus alors que80.000, vous seriez bien fou de consentir du crédit. Remarquez bien que ce fait se produit en plein essor, au moment où nous avons le plus grand besoin d'avoir et de consentir les plus grands crédits, et observez bien (car cela vous indiquera le remède) que la dificulté vient unisuement de l'instabilité du franc de papier,
ef non d'une autre cause.
Chose plus grave, l'instabilité monétaire permet à l'étranger de nous dépouiller purement et simplement par de simples fictions. Considérez l'exemple suivant :
Un éditeur-imprimeur vend en Suisse 100.000 francs de livres payables à trente jours et achète une machine de 50.000 francs payable à la livraison un mois plus tard. Au moment du marché,le franc français valant un demi-franc suisse, les sommes consacrées à l'achat et à la vente sont absolument égales. Un mois après, le franc français étant à 0 fr. 40, l'éditeur recevra bien 100.000 francs en billets de banque français, mais il devra en verser 125.000 pour le paiement de sa machine. Il y aura entre sa créance et sa dette une différence de 25.000 X 0 fr. 40 — 10.000 francs suisses au profit de la Suisse, qu'il faudra payer en or ou en valeurs d'État ou en valeurs industrielles, ou en nouvelles marchandises. Aussi un certain nombre de pays ont-ils le plus grand intérêt à faire baisser notre papier-monnaie par tous les moyens. Remarquez bien, encore une fois, que ce jeu n'est rendu possible que par l'instabilité du franc de papier. Ce n'est qu'une fiction. Mais une fiction très coûteuse, et qu'il faut absolument faire disparaître, Nous ne sommes pas assez riches pour faire des cadeaux ni aux neutres, n à nos alliés et asso-
ciés.
Or, le jeu peut être arrêté. Vous vous en rendrez compte si, reprenant l'exemple ci-dessus, vous donnez une base stable aux règlements de comptes à intervenir : que l'éditeurimprimeur, au lieu de débiter ses livres 100.000 francs en papier-monnaie, facture à son client 50.000 francs-or, et se fasse facturer sa machine 50.000 francs-or : le jeu cesse ou, du moins, nous n'en souffrirons plus. Tous les flibustiers du monde pourront spéculer sur notre papier-monnaie : dette et créance seront toujours égales. Si l'on fait baisser notre france, notre éditeur devra bien donner 125.000 francs
de papier POUTMPAYENSA machine, mais il en recevra aussi 125.000 en paiement de ses livres.