CHAPITRE PREMIER
8 mars 1921.
procéder à une nouvelle inflation fiduciaire ? On le dit on le dément. Une note précise du gouvernement, publiée la semaine dernière, apporte un démenti catégorique. Cependant l'émotion qu'avaient causée les informations données n'est pas calmée, et il semble bien que la campagne pour l'inflation continue. Car il y a une campagne pour l'inflation, contre laquelle ont protesté deux articles fortement motivés, l'un de M. Louis Aubert, au Figaro, l'autre au Temps. Malgré les démentis du gouvernement, malgré les déclarations si sages de la Banque de France, des personnages éminents, qui occupent un haut rang dans l'État, démontrent à leurs amis et aux chefs de l’industrie et du commerce, qu'une nouvelle inflation fiduciaire est une nécessité, si nous voulons sortir de la crise actuelle. Imprimons du papiermonnaie, disent-ils, et le public recommencera d'acheter. Le Temps résume ainsi, très exactement, la thèse des inflationnistes :
pb informations, démentis : veut-on, oui ou non,
Quels sont les arguments mis en avant par les partisans d'une inflation fiduciaire accrue? La France — nous disent-ils — tra verse à l'heure présente une crise extrêmement grave, Crise
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industrielle et commerciale, crise de chômage et crise de crédit. Des faillites et des ruines menacent. Pour les éviter, il n’y a qu'un moyen : augmenter le nombre des billets de banque.
Pourquoi? Parce que, en premier lieu, l'une des causes des difficultés actuelles réside dans le fait que des fourmisseurs et des créanciers de l'État n'ont pas été payés. Ceux-ci, à leur tour, n'ont pu faire face à leurs engagements, faute de dispomibilités. D'où arrêt d'un grand nombre d'entreprises. Pour mettre l'État à même de payer ce quil doit, le moyen le moins onéreux ne consiste-t-il pas à mettre à sa disposition la quantité de billets de banque qui lui fait défaut ?
L'industrie et le commerce — ajoute-t-on, — encombrés de stocks achetés aux cours les plus élevés, profondément atteints par la mévente générale, ne trouvent point, auprès des banques, les crédits leur permettant d'éviter les liquidations désastreuses et de traverser, sans trop de pertes, cette période diffiale. Que l'on émette donc autant de papier-monnaie qu 1] en faudra pour que les établissements financiers puissent élever le montant de leurs prêts dans la mesure où le besoin s’en fera sentir.
L'on fait remarquer, enfin, que, grâce à ces distributions de billets de banque, les disponibilités d'un grand nombre de consommateurs se trouveront rapidement augmentées ; que l’abstention des acheteurs prendra fin ; que les prix ne baisseront plus
et que, par conséquent, toute réduction des salaires pourra être évitée.
« Paradoxes et sophismes singulièrement dangereux », conclut le Temps, espoirs trompeurs, illusions. Le Temps a parfaitement raison : s'il est exact qu'une nouvelle inflation fiduciaire déterminerait une reprise des affaires, il ne s’agirait que d'une reprise factice de quelques mois, après quoi nous nous trouverions dans une difhculté plus grande qu’aujourd'hui. C'est, tout simplement, reculer pour mieux sauter. Mais, pendant ce mouvement de recul, la France, une fois encore, perdrait une partie de sa fortune, au bénéfice de l'étranger, ou au bénéfice des écumeurs de la finance. Travaillons à empêcher ce nouveau désastre, et disons tout net la
vérité : une nouvelle émission de papier-monnaie faite pour que la Banque fasse de nouvelles avances à l'État, ce ne serait rien d'autre qu'une émission de fausse monnaie.
Rappelons une fois encore, très brièvement, ce qu'est le papier-monnaie. On l'a trop oublié en France, pendant la longue période où la monnaie était saine. Le papier-monnaie, le billet de banque, n'est rien autre que la substitution aux traites tirées par les industriels et commerçants, qui ne peuvent circuler qu'entre un tout petit groupe de personnes, de traites émises et garanties par la Banque, qui, elles, peuvent servir de moyens de paiement sur tous les points du territoire national, et même au dehors, entre toutes les personnes, producteurs et consommateurs, qui connaissent la signature de la Banque. Les billets de banque sont donc la représentation de marchandises ou de denrées mises en circulation ; ils peuvent représenter également des capitaux, lorsqu'ils sont sortis de la Banque par le moyen des prêts ou avances sur titres, ou enfin, des métaux précieux, lorsqu ils sont mis en circulation par la Banque elle-même, qui les substitue aux métaux et monnaies de métal qu'elle possède. S'ils sortent par d'autres moyens que l’escompte, l'avance sur titres, ou l'échange en espèces, les billets de banque ne représentent plus rien ; ils ne sont plus que de la fausse monnaie, ou plus exactement de fausses traites dont la contre-partie en marchandises ou en métaux précieux n existe pas. Ce n'est plus que du papier, qui ne vaut rien d'autre que le poids du papier, et dont la mise en circulation n'a d'autre effet que de déprécier les vraies traites, les bons billets de banque qui circulent.
Lorsque l'État oblige la Banque à émettre des billets de banque pour se faire à lui-même des avances qui n'ont d'autre contre-partie que sa signature (et qui ne représentent aucun stock de marchandises, aucun capital effectivement
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créé), il met des valeurs fictives en circulation. Il se conduit exactement comme un industriel qui, ayant escompté des traites authentiques tirées sur ses clients, augmenterait son crédit en reproduisant à plusieurs exemplairesles traites déjà escomptées. Cet industriel ou ce commerçant serait regardé comme un vulgaire escroc. L'État qui imprime ou fait imprimer des billets de banque dans ces conditions doit être regardé comme cet Industriel ou ce commerçant déloyal. Il n'est rien autre, littéralement, qu'un faux monnayeur. Et un faux monnayeur malhabile, car le moyen qu'il emploie, loin d'annuler ses difficultés, ne fait que les aggraver.
Ceci dit, et dit brutalement (car le temps n'est plus où l'on pouvait se payer de mots), il faut montrer que les emprunts de l'État à la Banque, avec les émissions de papier-monnaie qui en ont été la conséquence, ont été non seulement une action déloyale, mais une très grande maladresse, et la vraie cause des troubles que nous subissons, y compris l'arrêt des achats que nous observons en ce moment.
Premièrement. S'il est vrai que, par la voie de ces emprunts, l'État, dépréciant la monnaie, diminuait sa dette (puisqu'il payait ses créanciers avec des francs dépréciés), il est non moins vrai qu'il augmentait ses charges, puisque, pour vivre, ses fonctionnaires, payés eux aussi en francs dépréciés, étaient obligés de lui demander des augmentations de traitement. D'autre part, l'État, réalisant des emprunts successifs en francs de plus en plus dépréciés, se chargeait d'une dette de plus en plus lourde, dont les intérêts ne peuvent plus être payés en francs sains, en francs honnêtes, au pair de l'or. Si, par exemple, le franc revenait au pair de l'or,
et si, par conséquent, les prix de toutes choses baissaient de 50 % environ, l'État serait dans l'impossibilité de tirer des impôts le moyen de payer les intérêts de sa dette qui,
elle, est chiffrée en francs dépréciés, qui valent aujourd'hui 40 % environ de leur valeur de 1914. Ce qui revient à dire que l'État, par l'émission du papier-monnaie non garanti, s'est placé dans une situation sans issue. Deuxièmement. La dépréciation du papier-monnaie causée par les emprunts de l'État à la Banquea eu pour effet : [° d'engendrer des troubles économiques et sociaux : 2° de faire perdre à la France une forte partie de ses créances sur l'étranger. De nouvelles émissions, qui auraient pour objet de nouvelles avances à l'État, auraient exactement le même résultat.
On a assimilé les emprunts de l'État à la Banque à un impôt discrètement prélevé sur les revenus des citoyens. Il est exact que, lorsque l'État demande une avance à la Banque, cette avance est littéralement payée par les créanciers de l'État, qui sont payés, dans les semaines qui suivent, avec une monnaie dépréciée. Mais le mal ne s'arrête pas là : ce ne sont pas seulement les titulaires de revenus fixes qui sont frustrés, c'est,avec eux, l'énorme masse des salariés et des créanciers privés. Les salariés sont lésés provisoirement, car, dès qu'ils se rendent compte de la diminution du pouvoir d'achat de Jeur salaire, ils réclament des augmentations : mais c'est une cause de troubles qui se renouvellent sans cesse. Mais les créanciers sont lésés définitivement. Chacun comprendra que le créancier qui reçoit en [921 les mille francs que son débiteur lui devait en 1914, voit sa créance liquidée aux deux tiers de sa valeur. Le fait n'est pas de grande conséquence entre Français ; il est désastreux pour les créanciers, mais il ne diminue pas la fortune de la France. Il en est tout autrement en ce qui concerne les créances des Français sur l'étranger, lorsqu'elles sont chiffrées en francs. Dans ce cas, la perte est subie par les personnes privées et par la France ellemême, qui ne reçoit plus que la moitié ou le tiers de ce que
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l'étranger devait à ses citoyens. Ainsi, lorsque l'État prélève, par le moyen des emprunts à la Banque, un impôt indirect de cinq milliards sur les citoyens, il détermine pour la France une perte beaucoup plus élevée, et d'autant plus élevée que la France est plus fortement créancière de l'étranger. Ce système d'impôt qui, en apparence, est le moins onéreux pour l'État, est, en réalité, le plus lourd que l'on puisse imposer à une nation. On l'a pratiqué pendant et depuis la guerre : ce n'est pas une raison pour recommencer cette folie, dont le résultat a été la dépréciation de notre monnaie, réduite aujourd'hui à 40 % de sa valeur ancienne, uniquement parce que l'État a emprunté vingt et quelques milliards à la Banque de France.
Ne perdons pas notre temps à gémir sur les erreurs passées. Mais opposons-nous à leur renouvellement. Il y a eu des erreurs faites de bonne foi. Aujourd'hui, les mêmes erreurs seraient sans excuse, et deviendraient criminelles. L'État français a besoin d'argent : quil s'en procure autrement qu'en se faisant faux monnayeur. Le seul moyen qu'il possède d'augmenter ses ressources, c'est de travailler à augmenter la fortune du pays. L'impression de cing, dix, vingt, cinquante milliards de papier-monnaie n'augmenterait pas d'un centime la richesse de la France. Cela ferait certainement l'affaire de ceux qui spéculent sur les déplacements de fortune, mais cela ne donnerait pas un sac de blé, une aune de drap de plus au pays. Moralité : si l'on veut de vrais milliards, en charbon, en bois, en matières de toute sorte, et même en or pour les verser dans les caisses de l'État français, que l'on aille les chercher où ils sont, entre le Rhin et la Vistule, chez ceux qui nous les doivent.