LA CRISE ÉCONOMIQUE ACTUELLE ENTRAINE LA RUINE DES BANQUES
Nous voudrions démontrer aux banquiers que la crise actuelle les conduit à la ruine. Pour donner une première précision, nous disons :
La déflation entraîne automatiquement la ruine des établissements de crédit et des banques d'escompte.
En d'autres termes, tandis que l'inflation des prix et la dépréciation de notre monnaie ont engendré une prospérité factice des banques, la déflation des prix et l'appréciation de notre monnaie détermineront la ruine des institutions bancaires.
C'est ce que nous nous proposons de démontrer en rassemblant et complétant les réflexions déjà présentées sur la crise économique. Mais donnons tout de suite une indication qui éclairera tout le problème.
Portons, par hypothèse, l'amélioration monétaire à l'absolu. Imaginons que « l'amélioration de notre change », tant désirée, soit totale en vingt-quatre heures, que l'État rembourse en une nuit les 25 milliards qu'il a empruntés à Ja Banque de France et qu'il restitue ainsi d’un seul coup toute sa valeur à notre franc. Les conséquences de cette opération, si excellente en soi, seront catastrophiques.
Le lendemain, le pays aura le sentiment de la ruine totale. | Prix et salaires baisseront brusquement des deux tiers envi-
ron. lous commerçants, tous industriels se verront soudainement dans l'impossibilité de faire face à leurs échéances avec le produit de la vente de leurs marchandises, dont le prix aura nominalement baissé des deux tiers : ils ne pourront payer les traites acceptées avant l'événement. À partir de ce moment, toutes les traites présentées seront invariablement impayées et reflueront vers le tireur, lequel, se trouvant dans la même situation que le tiré, et pour les mêmes raisons, sera hors d'état de rembourser le papier qu'il aura escompté. D'autre part, les industriels et commerçants qui auront demandé des avances aux banques (et Dieu sait s'il y en a dans la période où nous sommes!) seront dans l'impossibilité de se libérer. Les banques se trouveront donc avoir en mains : a) des monceaux de traites impayées, b) des créances irrecouvrables, etc.…., d'énormes quantités de Bons de la Défense nationale qui ne trouveront plus preneur. Alors, c'est le krach général.
Seuls, au milieu de ce désastre, les rentiers, les porteurs de rentes sur l'État, se réjouissent. Titulaires de papiers dont l'intérêt a son pouvoir d'achat triplé par suite de la baisse des prix, ils songent qu'ils vont pouvoir faire trois repas par jour au lieu d'un et se félicitent de ce juste retour des choses. Pas pour longtemps ; car, les rentrées d'impôts baissant automatiquement des deux tiers, et même de beaucoup plus, à cause de l'arrêt brusque des affaires, l'État ne pourra leur payer que le tiers, le quart ou le cinquième de leurs rentes, —- ou rien du tout, provisoirement.
Voilà les effets de la déflation absolue, qui se produisent inévitablement, dans la fiction monétaire où nous sommes, à moins qu un décret autorise la liquidation de toutes dettes et créances aux deux tiers de leur valeur nominale. C'est à cette catastrophe nationale que nous conduiraient tous les braves gens qui réclament la € diminution de l'inflation fiduciaire »
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avec autant d'intelligence de la question qu'ils en mettaient à demander l'amélioration de notre change par le développement de nos exportations.
Nous entendons bien que M. Chavenon, partisan résolu de l'inflation, va nous dire que nous justiñons ses thèses; que les partisans de la déflation vont nous montrer que le phénomène, se produisant en cinq ans ou en dix ans, ne peut pas avoir les effets ruineux qu'il aurait s'il se produisait soudainement. Minute : nous ne voulons, pour le moment, que rendre très sensible la liaison étroite qui existe entre la situation monétaire et la crise économique. Nous souffrons des maux créés par une mauvaise monnaie. Les remèdes proposés jusqu'ici ne sont que des poisons. L'inflation conduit à la banqueroute ; la déflation conduit à la faillite. Nous demandons aux banques de considérer que, dans un cas comme dans l'autre, les événements les feront sauter. Mais faisons une rapide analyse de la situation économique générale afin de rappeler les termes du problème.
La vie économique, depuis la guerre, est commandée par la politique monétaire insensée des gouvernements.
En France, les effets de l'inflation fiduciaire, qui se sont produits dès que la garantie américaine a cessé de jouer, ont donné à la production française une fausse direction. |
À la fin de la guerre, le devoir des producteurs français était clair : restreindre la consommation intérieure afin de payer les charges immédiates de la guerre ; augmenter la production afin de répartir sur un plus grand nombre d'objets fabriqués les frais généraux nationaux plus élevés ; dévelop-
per l'exportation, afin de nous faire fournir par l'étranger la nourriture des mutilés et des pensionnés, et afin de payer nos dettes extérieures le plus rapidement possible.
L'inflation a précipité producteurs et consommateurs dans le mouvement contraire.
Le mouvement ascensionnel nominal des prix, résultant de la dépréciation de notre monnaie, a complètement masqué les augmentations absolues qui frappaient un certain nombre d'objets et qu'il s'agissait de réduire. L'immense majorité des producteurs, ne comprenant rien à ce qui se produisait, ont cru à une montée absolue de tous les prix. Consommateurs et producteurs, ayant en mains une monnaie dont le pouvoir d'achat baissait chaque jour, ont tous fait la même opération : ils ont transformé toutes leurs disponibilités en marchandises ; ils ont fait plus : afin de se garer contre les hausses, ils ont emprunté afin de faire des achats de matières premières ou de marchandises. C'était parfaitement sage, mais illusoire, au point de vue des intérêts privés. C'était absurde et ruineux au point de vue national. Tout acheteur a donné à tout vendeur l'illusion que le marché national avait doublé ou triplé ses facultés d'absorption. Au lieu de chercher à travailler pour l'exportation, l'industrie a travaillé pour le marché intérieur. Au lieu de chercher à réduire les prix de revient par de nouveaux progrès, les industriels ont été absorbés par la recherche des combinaisons de banque pour les achats heureux de matières premières. Industriels et commerçants ont été transformés en spéculateurs. Les prix de revient, établis avec des valeurs incomparables entre elles, ont perdu toute signification. Les bilans sont devenus inintelligibles ; tous les bilans faits depuis 1918 sont faux, archi-faux.
Pendant ce temps, le marché intérieur, complètement affolé, arrivait à saturation, et à sursaturation. Le jour est venu où les magasins ont été pleins à crever, où les commerçants et industriels se sont vus à la tête de matières premières, de marchandises, ou d'engagements pour matières pre-
mières où marchandises, qui dépassaient toutes leurs possibilités de fabrication ou de vente. L'industrie avait travaillé en
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1919 et pendant le premier trimestre de 1920, non point pour l'année en cours, mais pour deux ou trois années de consommation du marché intérieur. L'arrêt était inévitable.
On a dit que la vague de baisse était partie du Japon. Elle aurait aussi bien pu partir des Flandres ou d'ailleurs. Le moment devait venir où, malgré les hauts bénéfices (fctifs) réalisés, commerçants et industriels arriveraient à la limite de leurs achats possibles. À ce moment-là, changement à vue : c'est ce qui s’est produit en mai 1920, en France. L'arrêt des commandes est brutal, et chacun, faisant son inventaire, découvre que le marché intérieur ne pourra absorber en six mois les stocks accumulés.
La crise se renverse : c'est la déflation des prix. Tous se trouvent contraints de réaliser les stocks pour faire de l'argent. Les cours s'effondrent : il n'y a plus de prix. Pour faire une échéance, on vend à n'importe quel prix, au-dessous même du prix de revient. C'est alors que l’on cherche à exporter, tant pour écouler les marchandises que pour maintenir les cours. Mais les principales voies d'exportation sont fermées : Russie, Europe centrale et orientale, Asie Mineure, sont impénétrables ou n'absorbent qu'une faible partie de ce qu'elles absorbaïent autrefois. Ainsi la déflation se trouvet-elle compliquée du fait que l'exportation normale n’est plus possible, et de cet autre fait que la puissance d'absorption du marché intérieur, diminuée par les achats faits pendant la période d'inflation, se réduit encore parce que tous les consommateurs attendent une baisse plus grande.
La crise se complique encore : de même que la dépréciation monétaire propre détermine une élévation des prix, de même une baisse des prix entraîne une appréciation de la monnaie. Et quand le pouvoir d'achat intérieur d'une monnaie instable s'accroît, la valeur d'échange internationale de
la même monnaie s'accroît d'autant. Donc, amélioration du change, sans que la situation de l'État vis-à-vis de la Banque ait changé. Conséquences : achat de matières premières à des prix plus avantageux ; baisse certaine pour la prochaine campagne industrielle, et, du fait que cette baisse est escomptée, baisse sur les prix des marchandises fabriquées. La roue tournant en sens inverse, tous les phénomènes enregistrés pendant la période de hausse se reproduisent à l'envers. Des faillites innombrables sont déclenchées aux lieu et place des bénéfices dits extraordinaires. Juste retour, disent les gens qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Braves gens, ne voyez-vous pas que ces faillites sont aussi fictives que l'ont été les bénéfices exceptionnels?
Si vous voulez vous en rendre compte, regardez la France comme une seule entreprise. Que se passe-t-il à l'intérieur ? Il y a la même quantité de marchandises, peut-être même une quantité plus grande. Donc, pas de diminution de richesses réelles. Mais ce qui était chiffré 3 hierest chiffré 2 aujourd hui : perte en chiffres : |. Qui va souffrir de cette perte? Le comptable, c'est-à-dire la Banque, dont tout l'actif et le passif ne sont que des chiffres. Calculons : pendant la période des hauts prix, les épargnants et les capitalistes ont prêté à la Banque mettons 10 milliards. Ces 10 milliards ont été prêtés au commerce et à l'industrie, sur garantie de titres, d'effets de commerce, d'actions, de marchandises, qui représentaient |5 milliards. Par suite de la déflation, marchandises, actions, titres, etc., ne valent plus que 8 milliards, et, par suite de la mévente, 4 ou 5 milliards seulement sont réalisables. Tout craque, et tout d'abord, les banques qui se sont le plus engagées dans les spéculations sur marchandises ou sur les changes. Failhites. Faillites fictives, nous le savons assez, puisque nous ne cessons de l'annoncer depuis 1919. Mais faillites réelles, parce qu'une comptabilité basée sur des
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fictions monétaires rend impossibles les transformations comptables qu'exige la déflation.
L'inflation a engagé la production dans une fausse direction et fait l'enrichissement apparent des banques. La déflation remet la production dans la bonne voie, mais va engendrer des désastres bancaires, non sans dommage, d’ailleurs, pour la production. Plus les banques se solidariseront, plus le désastre sera étendu. Est-il possible de l'éviter? Ce n'est pas sûr. Mais on peut le limiter, si les banques se décident à travailler elles-mêmes à une réforme monétaire devenue indispensable.
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