AVOIR
Mon:stock de dollars, 3.000.000 au cours du jour . . . . 48.000.000
Soit 28 millions avec lesquels j'ai largement de quoi payer mes frais généraux et l'intérêt de mes clients. Je suis un homme d'affaires remarquable ; je sers du 10 et du 12 à mes amis et connaissances ; je publie un bulletin financier où je fais l'éloge de l'inflation ; j'offre des diners étonnants À des parlementaires et, dans la fumée des cigares, je démontre que l'inflation est le seul moyen de faire marcher les affaires. Voulez-vous me dire ce que sont mes clients, amis et connaissances, qui me bénissent? Des poires, d'excellentes poires, qui m ont confié des francs qui étaient à peu près de vrais francs, et à qui, grâce au cours forcé, je ne dois plus que des francs qui ne valent plus que six sous. Il est vrai que je ne réfléchis pas beaucoup plus qu'eux : je me regarde comme un homme habile qui a spéculé sur le change. Mais attendons la fin.
Fin mars 1920, je commence à avoir des craintes sur l'avenir du franc et du dollar. D'autre part, je suis sollicité par d'innombrables gens habiles, des hommes d'affaires, eux aussi, qui sortent de partout, de la presse, de l'enseignement, même de l'industrie et même de prison : les affaires sur le change, c'est bien, mais les affaires sur les matières pre-
mières et les marchandises, c'est mieux : là, on multiplie son avoir par ? et par |0. Mais comme je suis un homme prudent, je n'opère pas moi-même : je travaille avec les industriels, avec les vrais industriels, qui ont, en garantie, leurs mines, leur matériel, leurs stocks de marchandises fabriquées ; et, avec eux, je me contente d'une honnête commission. Il faut bien aider à la reconstruction industrielle. Et puis, il est bon de consolider sa situation, de l’asseoir sur de bonnes usines, de bons bâtiments, de bonnes marchandises dont tout le monde aura toujours besoin, Là-dessus, je réalise mes dollars et, sur les 40 millions dont je dispose, tous frais et’intérêts payés, j'en prête 30 à l'industrie, sur belles et bonnes marchandises qui en valent 50.
Au mois de mai 1920, première dégringolade du dollar. Je me félicite de ma sagesse. Mais la crise est déclenchée, six mois plus tard, les matières premières et marchandises sur lesquelles j'ai avancé 30 millions n'en valent plus que 20, sur lesquels les industriels ne peuvent même pas m'en donner 10. Mes industriels demandent tous le règlement transactionnel, mes déposants sont inquiets et retirent leurs fonds. Même avec mes réserves, qui sont en Bons, et en titres qui se déprécient également je ne puis rembourser. Je demande à mon tour le règlement transactionnel.
Observez que, dans ma période de prospérité, je n'avais pas augmenté d'un sou la fortune de la France et que, dans la période inverse, la France s’est enrichie de marchandises. Mais tout le monde est ruiné, les industriels, mes déposants et moi-même. C’est évidemment absurde.
COMMENT SE PRODUIT LE DÉGONFLEMENT. — Imaginons maintenant que, au lieu d'être banquier, j'aie été industriel. Pendant la période d'inflation, j'ai travaillé à plein rendement et j ai fait des bénéfices que je jugeais moi-même monstrueux.
154 LES INTRIGUES INFLATIONNISTES (1921-1922)
Au moment où Je vendais mes produits, la matière première valait deux, trois, quatre fois plus qu'au moment où je l'avais achetée. La vente de mes produits me donnait juste de quoi acheter la matière première de remplacement. Si bien que les cours des produits fabriqués s'établissaient non sur les prix d'achat, mais sur les prix de remplacement. Devant cette élévation continue, que je ne comprenais pas, j'ai, comme tous mes confrères, employé toutes mes réserves à la constitution de stocks afin d'être à l'abri des hausses excessives, Je confesse que j'ai calculé que la spéculation sur les cours serait plus intéressante que la fabrication elle-même. J'ai emprunté à la banque afin d'acheter des matières premières non pas pour mes besoins de la saison, mais pour deux, trois, quatre saisons. Voici ma situation au moment des plus hauts cours : j'ai 15 millions de matières premières, sur lesquels j'en dois 10 à la banque. La déflation vient : j'essaie de tenir ; je continue à travailler ; j'incorpore à mes matières premières > millions de salaires. Je veux tirer de mes produits 25 millions. Mais tel concurrent, qui a acheté des matières premières au dernier cours, vend d'après ce cours. Les prix s établissent de nouveau sur les prix de remplacement, mais en sens inverse cette fois. La valeur de mon stock, c'est à peine 12 millions et, maintenant que la mévente est venue, je ne réalise que la moitié. Où trouver l'argent pour rembourser la banque et continuer de tourner? Je ne le puis. Je demande le règlement transactionnel.
Répétez cette opération des millions et des millions de fois : vous aurez le tableau de ce qui se produit en France en 1921. D'innombrables industriels qui avaient fait appel aux banques sont hors d'état de tenir leurs engagements 3
les banques sont toutes atteintes, et, naturellement, celles qui se sont le plus engagées dans les spéculations sur le change et dans les avances sur marchandises. Laissez se continuer la déflation, c'est-à-dire la baisse des prix et l'appréciation de la monnaie, et vous obtiendrez une faillite générale, d'autant plus rude que la déflation serait plus rapide. Et vous n'avez aucun moyen d'arrêter cette faillite, qui n’est pourtant rien d'autre qu'une catastrophe de chiffres. Du moment que ce qui a coûté 3 à la production ne peut être vendu que 2 1/2 ou 2, c'est la faillite automatique et qui touchera surtout l'industrie, dont les cours se ressentent presque immédiatement des variations du change, lesquelles affectent immédiatement le cours des matières premières importées. Poursuivez la déflation, essayez de ramener le franc au pair, c'est-à-dire d'augmenter sa valeur actuelle de près de 120 %, et chiffrez les résultats pour la production et la banque : c'est le cataclysme si l'opération est rapide. Si l'opération est relativement lente, si elle porte sur huit ou dix ans, comme l'imagine M. Loucheur sans que l'on sache sur quelles bases il établit ses calculs, autres phénomènes : succession de crises industrielles et de troubles économiques, et anémie de la production. Ce que nous indiquons plus haut comme étant le péril de la déflation, ne manquera pas de se produire : c'est la thésaurisation. Pourquoi exposer des capitaux dans l'industrie, dans le commerce, si, sans efforts, par le seul fait de la thésaurisation, on double et triple son avoir. Si je garde en portefeuille ce billet de 1.000 francs dont la puissance d'achat augmente de jour en jour et sera doublée dans un an ou deux, je suis un père de famille prudent. Plus la déflation s’accentue, plus je dois thésauriser ; moins l'industrie trouvera de capitaux, plus nous achèterons de bons de la Défense nationale ; plus la dette de l'État augmentera, plus le franc s'eméliorera et moins l'État trou-
us. ur
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vera de ressources pour payer ses rentiers et ses fonctionnaires.
On se demande comment l'État, les Banques et les industriels ne comprennent pas le péril immense où les place la déflation. Les industriels demandent la suppression du règlement transactionnel, et ils ont raison, car cette institution est un scandale, à cause des abus auxquels elle donne lieu. Mais si l'on supprime le règlement transactionnel, on laisse éclater les innombrables faillites artificielles que la déflation engendre. Il faut s'attaquer à la cause même du mal. I] faut aborder le problème monétaire qui domine teute la situation économique.
Tant que nous n'aurons pas une monnaie stable, tant que nous aurons un instrument de mesure des prix qui varie d'un jour à l'autre et qui est exposé à subir des variations qui pourront le modifier dans la proportion de un à deux et demi, nous serons en état de trouble économique profond. La plupart des Français responsables, au Parlement, dans la banque et l'industrie, sont aujourd'hui bien convaincus des maux qu'entraîne l'inflation. Il faut qu'ils voient avec autant de clarté les maux non moins grands qu'engendre la déflation. En matière monétaire, la première nécessité, c'est Ja stabilité. Ce n'est pas nous, producteurs, qui pouvons la créer : l'État est ici souverain absolu. Nous pouvons l'éclairer, l'aider : mais c'est à lui que la décision libératrice appartient. Se prépare-t-il à prendre les mesures nécessaires? Rien n'autorise à le penser. Il semble que l'État et ses conseillers s'en remettent aux forces obscures du soin de résoudre Je problème. S'il ne connaît pas ses obligations, c'est à nous qu'il appartient de les lui rappeler. Puisque l'État s'est réservé le droit de faire la monnaie, puisque nous n'avons pas le droit de créer, entre nous, une bonne monnaie, il faut que nous obligions l'État à nous la donner. Se trouvera-t-1l] un mi-
nistre pour comprendre que, avec une monnaie instable, toute l'économie d'un pays se trouve dans la même situation qu'un chantier de construction où tous les travailleurs verraient changer chaque jour les dimensions de leur mètre? En attendant, éclairons le pays : il faut que les producteurs sachent que l'État est responsable des maux qui s'abattent sur eux, et qu'il est seul en mesure de les faire disparaitre.