SITUATION DES PRODUCTEURS DEVANT UNE REPRISE DE L'INFLATION
Devant une reprise de l'inflation, voici quelle sera la situation des producteurs, que nous nous efforcerons de rendre claire par un exemple :
Vos clients vous doivent 150.000 francs. Avec cette somme, qu'ils vous paieront dans un, deux, trois mois, vous pouvez acheter cent tonnes de papier, et assurer votre fabrication de la saison suivante.
Mais vient l'inflation ; le papier va coûter le double. Avec les paiements de vos clients, vous ne pourrez plus acheter que cinquante tonnes de papier.
Vous avez perdu 50 % de votre pouvoir d'achat. Et 1l en sera toujours ainsi dans la suite, parce qu'une inflation nouvelle suivra toujours vos débits à vos clients ou vos dépôts en banque. Vous vous retrouverez dans la nécessité de faire des augmentations de capital ou de demander des crédits aux banques. Il s'ensuivra, au surplus, que toutes les affaires se feront au comptant, ou à très court terme, et que chacun voudra employer ses disponibilités en achats de marchandises, afin de ne pas conserver des francs qui se déprécieraient de plus en plus vite.
Ce moyen, c'est de chiffrer toutes les opérations, débits et crédits, avec une monnaie de compte stable et de faire les règlements avec la contre-valeur des soldes en francs-papier ou légaux.
Nous pouvons employer, comme monnaie de compte, toute monnaie stable, dollar, livre ou franc suisse. L'objection est que l'on aboutit à une véritable dénationalisation de la monnaie, ce qui n'est pas sans conséquences morales graves. Nous emploierions mieux, et plus sûrement, le franc-or, qui est notre propre monnaie.
Pratiquement, nous fixerions nos prix de vente en gros en francs-or ; nos débits à nos clients et nos crédits à nos fournisseurs seraient passés en francs-or ; les clauses de nos baux et tous engagements et contrats à long terme seraient stipulés en francs-or.
Les règlements seraient faits en francs-papier ou légaux, au cours du jour, c'est-à-dire au prix du franc légal par rapport au dollar, selon la doctrine que M. Georges Bonnet a fait adopter à la Conférence postale de Madrid en 1920.
Les prix de détail seuls seraient fixés en francs-papier, et varieraient selon la cote du franc. Il ne serait pas impossible de les fixer eux-mêmes en francs-or, le prix en francspapier étant calculé au moment de la vente.
Avec ce système, les producteurs et commerçants travailleraient à l'abri de toutes les fluctuations de la monnaie, les conditions du crédit ne seraient pas modifñées, et l'on ne
reverrait pas les achats affolés de marchandises, provoqués par la baisse de la monnaie, qui sont le propre des époques d'inflation.
Tel qui vous doit 10.000 francs aujourd'hui verrait sa
dette chiffrée 4.000 francs-or, et vous réglerait dans trois, six, neuf mois, quinze, vingt, cinquante mille francs-papier ou francs-légaux, selon le cours du franc. Et inversement.
Rien de plus simple que ce mécanisme, et, en comptabilité, il est d'un fonctionnement aisé. Mais, dans la pratique, une difficulté se présente : c'est celle de l'emploi des disponibilités. be
Si vos paiements sont égaux à vos recettes, aucune difh-
culté ne se produit. Mais vos recettes dépassent vos paiements, et vous vous trouvez titulaire d'un solde en francs-or qui va vous être réglé en francs-papier. L'inflation continuant, vos francs-papier Vont se déprécier, et vous serez tenté de vous en débarrasser en faisant des achats de matières premières ou de marchandises. Or c'est là une mauvaise politique, car vous ne pouvez pas vous priver de fonds de roulement. Dans ces conditions, que faire des disponibilités en francs-papier que chacun verrait entrer dans sa caisse ?
Il n'y aurait qu une solution, ce serait de les vendre, c’està-dire de les transformer sans tarder en une monnaie saine, d'acheter des dollars, des livres ou des francs suisses, que l’on vendrait plus tard pour faire face aux échéances.
L'objection qui se présente tout de suite est que ces opérations auraient pour conséquence une vente considérable de francs, et le franc ne trouverait plus acheteur. L'objection ne doit pas être retenue, car ces ventes auraient nécessairement une contre-partie d'achats à l'intérieur. Les francs vendus par un industriel ayant des disponibilités seraient achetés par un autre industriel qui aurait des paiements à faire.
Il y aurait donc, à l'intérieur, un mouvement continuel d'achats et de ventes de francs qui se compenseraient sensiblement. Pour en diminuer le volume, et pour diminuer les frais entraînés par ce travail d'achat et de vente, il serait très
facile de constituer, par corporations, et même intercorporativement, des Chambres de compensation qui compenseraient entre elles les valeurs-or. Seuls les soldes feraient alors l'ebjet de règlements en francs-papier. Allant plus loin, on pourrait envisager la constitution de Chambres d'enregistrement des soldes créditeurs en valeur-or. Les entreprises n'auraient donc à se procurer qu'un nombre limité de francs-papier, pour le paiement des salaires. Les Chambres de compensation corporatives, titulaires des crédits en dollars, en livres sterling ou en francs suisses, achèteraient pour leurs membres les francs-papier nécessaires à la paie hebdomadaire ou aux besoins quotidiens.
Arrêtons là ces anticipations, que nous ne publions que pour les rendre imutiles, et tirons-en la leçon. La leçon, c'est la suivante :
Bien conduite, organisée avec le concours des syndicats et des groupements économiques, la pratique du franc-or serait : [© un moyen d'annuler les effets de l'inflation sur la production ; 2° un puissant moyen de lutte contre l'inflation elle-même.
En effet, elle rendrait l'inflation inefhcace. L'État ne peut tirer un vrai parti de l'inflation qu'en jouant sur le retard qui se produit entre la dépréciation monétaire et la hausse des prix. Si, par la pratique du franc-or, les prix de toutes choses, des salaires, s'élèvent presque instantanément dans la mesure où la monnaie se déprécie, l'inflation perd pour l'État une énorme partie de son efhcacité. Les charges de l'État augmenteraient avec une telle rapidité que la planche à assignats devrait fonctionner jour et nuit et ne tarderait pas à ne plus suffire à la besogne.
Il suffit que l'État sache que les citoyens disposent de ce moyen d'action, et sont décidés à s'en servir, pour reculer, au moins pour hésiter, devant l'inflation.
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TE