‹ L'état mental des hystériquesChapitre 19 sur 290 · I. Archives de neurnioyic. mai i8f · texte numérisé non relu

I. Archives de neurnioyic. mai i8f

3. L. Laurent, Do l'état mental des liysl(Ti(jiio? d'aprcslos llicîorics psycliologiqiics actuelles. Archives cliitiiiiics ilc Borilcaux, septembre 1892.

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rait accumuler, sont bien faits pour troubler l'observateur ; ils nous montrent que l'anesthésie hystérique non seulement change d un mi>ment à l'autre, mais encore, pendant le même instant, varie et se manifeste par des phénomènes contradictoires, suivant la façon dont on interroge le sujet.

§ 3. — Textative d'interprétation.

Il n'est guère possible d'expliquer jamais complètement quelque chose. On doit se contenter de ramener un problème à un autre plus général. Je n'ai jamais eu la prétention d'expliquer l'anesthésie hystérique et je ne puis même pas, dans ce premier chapitre, discuter les relations de l'anesthésie avec la suggestion et les idées fixes, puisque je n'ai pas encore étudié ces phénomènes ni leurs conditions. Il faut se contenter de réunir les faits en apparence contradictoires que l'on a recueillis et de les ramener à une formule simple qui ne les explique pas, mais qui les contienne, quitte à la reprendre plus tard et à l'expliquer un peu, si c'est possible, en la rapprochant des autres faits. Nous devons nous borner à chercher maintenant une semblable formule.

Une première interprétation des faits doit être rapidement écartée. L'anesthésie des hystériques est extrêmement mobile et contradictoire : ces malades prétendent ne pas sentir et, par des artifices très simples, on prouve qu'elles sentent parfaitement. Donc leur insensibilité est simulée et nos procédés ne sont que des moyens de tromper un trompeur et de démasquer une supercherie. Ce résumé des faits est, à mon avis, tout à fait grossier et insuffisant. Les hvstériques ont-elles un intérêt quelconque à simuler l'anesthésie pour le seul plaisir de se faire traverser le bras avec des aiguilles? Ces jeunes filles passent-elles au conseil de revision pour simuler l'amaurose unilatérale ? Comment, dans tous les pays civilisés, les hystériques se sont-ils entendus (jour simuler la même chose depuis le moyen âge jusqu'à aujourd'hui ? Si les hystériques simulaient, se laisseraient-ils prendre à des pièges aussi grossiers que ceux qui leur sont tendus? Enfin, est-ce qu'ils sont venus se vanter de leurs anesthésies ? Mais tous les auteurs ont constaté que ces malades les ignorent. C est. nous qui les leur révélons et ils pourraient nous dire : « Si vous n'êtes

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pus coniciil de notre insensibilité, n Cn |»;irl<'/ pas, ec n Cst pas nous qui I avons signalée et nous ne tenons pas a passer pour insensibles. »

Il faut sortir de ees expiieatiuns jj^rossières, et puisque I ancsthésie se |)résente à nous eoninic un ("ail psveholo^ique, il faut cherehcr, painii If peu de nolions (|iir la psyehologie nous a fournies, celle (jui résume le mieux des faits de ce genre. Je suis heureux de mettre sous le patronage de Lasègue une opinion que je soutiens depuis plusieurs années : L'anesthésie hystérique est une certaine espèce de distraction: « Un individu, disait Lasègue en i86/|, distrait par une forte préoccupation, ne peiçoit pas des sensations que, dans une autre situati()n d'esprit, il eût il peine tolérées... Il est probable que les hystériques, dont ! t'-tat moral offre tant d'autres singularités, ac(|uièrent également par le lait de la maladie une sorte de paresse qui les rend moins |)ropres ii percevoir certaines modalités psychiques'. » La distraction, en effet, même chez l'homme normal, produit des phénomènes équivalents à ceux de l'anesthésie hystérique : elle nous empêche de sentir le chapeau que n()us avons sur la tête ou de voir le parapluie que nous tenons à la main. Dans les cas les plus forts, c'est à cause d'elle que le soldat blessé au milieu de l'ardeur de la bataille ne sent pas la douleur de sa blessure. L insensibilité ainsi produite est, elle aussi, mobile et contradictoire, car elle disparaît dès que nous changeons la direction de notre attention, et elle laisse subsister des mouvements ada{)tés et intelligents : l'homme distrait tient ferme son para|)luie et ne le laisse pas tomber, quoiqu'il le cherche partout. Or, la distraction est énorme chez les hystériques, comme nous le verrons de plus en plus, et Jious constatons sous nos veux (pi'elle peut faire naître des insensibilités momentanées, qui auront tous les caractères des stigmates ordinaires. Certaines hystériques, comme Dec, sont incapables de sentir deux sensations ii la fois, dès qu'elles en perçoivent une, elles sont distraites et ne sentent plus l'autre. Berthe, ordinairement sensible au côté droit, ne sent plus que je la pique avec une aiguille pendant qu elle est occupée à regarder un chien qui passe ou |)endaïit qu elle parle du bal de la Salpêtrière. Les hystériques obsédées de temps en temps par des idées fixes, comme cela se rencontre si souvent,

I. hasegiic, Anesthésie et ataxie hystériques, 1 864- Études médicale^. H, p. 3:i. Ja.net. — Ilvstérie. 3

deviennent bien plus anesthéslques qu'à roriliiiaiio an nionuMit de leurs obsessions, et je puis deviner que Justine ou Maria ont leur idées fixes rienquen prenant leur champ visuel. Aussi, sans prétendre que cela résolve le prohlèine. )(> crois (|uc l'on a une première a|)pro\imation de la vérité dans cette iormule : l'anesthésie des hvstériques est une distraction.

Mais ce n'est qu'une première approximation : en rester là serait tomber dans cette grande erreur ([ui consiste à confondre les phénomènes pathologiques avec les phénomènes normaux, simplement à cause de leurs analogies inévitables. I/aneslhésie n'est certainement pas une distraction ordinaire : elle a beaucoup plus de netteté et de durée, elle est loin de disparaître aussi lacileraent dès que le sujet le désire, et surtout elle se produit sans qu'il v ait d'idées fixes ou d'objets qui attirent ailleurs l'attention des malades. Il nous faut, pour comprendre cette métamorphose, examiner avec plus de soin la nature de la distraction elle-même et surtout la nature de la sensation, telle que les recherches psychologiques peuvent l'expliciuer.

Le phénomène de la sensation a été défini d'une manière fort vague : la plupart des psychologues admettent d'une façon plus ou moins explicite des définitions analogues à celle de Wundt : « Les sensations sont des états de conscience primitifs qu'il est impossible de décomposer en phénomènes plus simples* ». En un mot, les sensations seraient en psychologie ce que sont les atomes en chimie, et cette notion semble d'une manière générale assez satisfaisante. Mais immédiatement, la plupart des psychologues ajoutent une autre formule pour compléter et préciser la première. « La sensation, disent-ils, c'est le phénomène qui se passe en moi quand je puis dire « y e sens, je vois^. » Cette seconde définition, loin d'éclaircir la première, nous semble en complète contradiction avec elle. Les mots « je vois, je sens », loin de pouvoir s'appliquer à un phénomène simple, désignent, au contraire un phénomène fort complexe. L'un des deux mots que contiennent ces expressions « sentir, voir » peut, à la rigueur, s'appliquer à un phénomène simple, à un atome psychologique. Un physiologiste Ilerzen disait que l'on peut comparer le cerveau à une vaste salle remplie d'une quantité innombrable

1. Wundl. Psychologie physiologique, Traduct., 1886, I, p. ''lof).

2. Sur ces discussions psvcliologiquos, cf. Automatique psyrli., p. iiy cl S(|.

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do jK'tlts hecs de <rA/.. De tf'tn|)S ru temps, certaines petites lampes s'allumeniieiit de ciMé et d'autre, c'est là ce que désifrue ce mot isolé « sentir, voir^ ». Mais il est loin d'en fttre ainsi pour les mots « ye, moi », ce sont des termes én()nnéinenl complexes. C'est l'idée de la personnalité, c'esl-ii-dire la réuni(Mi des sensations présentes, le souvenir de t<)utcs les impressions passées, l'imagination des phénomènes futurs; c'est la notion de mon corps, de mes capacités, de mon nom, de ma siluati<»n sociale, de mon rôle, c'est un ensemble de pensées morales, politi(jues, religieuses, etc.; c'est un monde d'idées, le plus considérable peut-(^tre tjue nous puissions jamais connaître, car nous sommes loin d'en avoir lait le tour. Il v a donc dans le « Je sens » deux choses en présence : un petit lait psvchologicjue nouveau, une petite lueur qui s'allume, « sens », et une énorme masse de pensées déjà constituées en système, « Je ». Ces'deux choses se mélangent, se combinent, et dire « Je sens », c'est dire que la personnalité déjà énorme a saisi et absorbé cette petite sensation nouvelle qui vient de se produire. Si j osais, et ce n'est pas tout à lait absurde, je dirais que le n Je » est un animal vivant extrêmement vorace, une sorte d'amibe qui envoie un prolongement pour saisir et absorber un tout petit être, la petite sensation qui vient de naître à côté de lui.

Cette opération d'assimilation et de synthèse se répète pour chaque sensation qui naît en nous et il en naît à chaque moment une quantité à la suite de toutes ces mille impressions que reçoivent incessamment tous nos sens. Nous pouvons alors nous représenter ce qu'on appelle valgairement la sensibilité comme une opération à deux temps. Premier temps : il se produit dans l'esprit, dans les cellules corticales du cerveau, si l'on veut, un très grand nombre de petits phénomènes psychologiques élémentaires, conséquences des innombrables excitations extérieures : ce sont des phénomènes dus au sens tactile TT'T' (flg. 2, p. [\o), au sens musculaire MM'M", au sens visuel VV'V, auditif AA'A", pour ne prendre que ceux-ci comme exemples. On peut appeler ces phénomènes comme on voudra : des sensations élémentaires, des étals

I. Hcrzcn, Le cerveau et l'activilé cérébrale, 1887, p. a 16. Cette comparaison curieuse avait déjà été faite auparavant : « Le cerveau est comme un candélabre à gaz : quand toutes les flammes brûlent, c'est la veille ; quand toutes les flammes sont clcinlcs, c'est le sommeil normal ; quand une seule brûle., c'est l'état hypnotique. » Beard, Boston ineilical and sunjical Journal. 1881, j). ud'i.

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o/fcctifs\ pour cin[)loviM roxpri'ssiidi duii i-élrbre psvcliologue français, Maine de Biran, du simplement des phénomènes suhconscients. La seule ehose qui les earactéiise essentiellement, c'est que ce sont des phénomènes psychologiques simples, isolés, sans intervention de 1 idée de personnalité. Deuxième temps : il s'opère une réunion, une synthèse de tous ces phénomènes élémentaires qui sont combinés entre eux el surtout combinés avec la notion vaste et antérieure de la personnalité. C est seulement

FiG. 2.

après cette opération ^ après cette sorte à' assimilation, que nous pouvons dire : « Je sens. » J'ai déjà proposé autrefois de désigner cette nouvelle opération sous le nom de perception personnelle, PP : c'est bien une perception, c'est-à-dire une conscience plus complexe et plus claire ; le mot « personnelle » empêchera de confondre cette opération avec la perception extérieure, dont nous n'avons pas à parler ici et rappellera que son caractère essentiel est l'adjonction de la notion de personnalité.

La description et le schéma que nous venons d'étudier sont évidemment théoriques et ne peuvent s'appliquer qu'à un homme idéal et non à un homme réel. Aucun homme, en effet, n'est capable de réunir ainsi, à chaque instant, dans une même perception personnelle, toutes les sensations élémentaires qui naissent en lui de tous côtés; chez l'homme le mieux constitué, il doit y avoir une foule de sensations élémentaires produites par la première opération et qui échappent à la seconde. Ces phénomènes.

t. Maine de Biran, Essai sur les foiiflemerils de la psycliologic. Œuvres inêdilc.s, 1859, II, p. II et 19.

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tels que T ou M, dans la figure 3, restent ce qu'ils sont, c'est-àdire des sensations sul)eonscientes, réelles sans doute et pouvant jouer un lùle (•(iiisidérahlc dans la vie psycholopfique de l'individu, mais ne sont pas transformées en |)erceptions personnelles et n'arrivent pas à faire partie de la personnalité. La personne, le « je » dira donc : « je sens » ii propos des phénomènes V (»u A (|u'il saisit et perçoit, mais n'appréciera pas l'existence de T ou de M et dira à leur propos : « Je n'ai rien senti. » Quel est le

T.T'T"Nn'N"V V VA A' A" + ♦ •»•♦+ + + *. *.*. f. 4.

FiG. 3

nombre normal des phénomènes, des sensations élémentaires qu'un homme peut ainsi réunir dans une perception personnelle? Je n'en sais rien, mais je le crois très variable suivant mille ciiconstances et j'ai proposé' d appeler étendue du champ de lu conscience, le nombre maximum de ces phénomènes qu un individu peut, à un moment donné, s'assimiler, dont il peut avoir à ce moment la perception personnelle.

Supposons un individu qui ne puisse à chaque moment percevoir plus de trois sensations élémentaires, telles que VV A et qui laisse tout le reste dans la sul)conscience. Il aura, semble-t-il, dans son esprit un vide considérable. Non, pas forcément, car

I. Sur la théorie du champ de la conscicncp, cf. Autom. psych.. p. igo.ct sur son rctrc'cisisoiTKMit, p. .106. Ce doriùer caTAClbreAe rétrécissement fin champ de conscience, est exlrèmemeiil important ; il ne se rencontre pas seulement dans les ancslhésics, mais il fait partie intégrante de tous les autres symptômes de l'hystérie. Aussi est-il impossihle de l'étudier complètement dans ce premier chapitre ; nous sommes ohligé de rejeter cette question après l'examen des phénomènes particuliers. La description de ce rétrécissement de l'esprit et l'étude de l'épuisement qui semble le produire seront faites à la fin de la seconde section de cet ouvrage.

l'instant suivant il pourra facilement, en dirigeant autrement son attention, avoir la perception de ses sensations tactiles qu'il avait laissées de côté et, dans un troisième moment, il pourra former une perception personnelle même avec des sensations musculaires M. Par exemple, au premier moment, il regardera et écoutera une personne (jui lui parle, sans se préoccuper des sensations tactiles qui ct»ntinuent à l'assaillir. Au deuxième moment, il regardera un objet en le touchant et il appréciera le contact cette fois-ci sans avoir conscience des bruits environnants. Au troisième moment, il écrira sous la dictée, ayant la

T T' T"/^ /"A'/^"V V V" fi A' A" ,;. A. «,.(..).■!- ■^ -h + ^ + •<•

FiG. Ix.

percepti(m du son de la voix, de la vision des lettres et des mouvements musculaires. Dans un cas de ce genre, grâce à la perception alternante, il n'y a pas de vé;'itables anesthésies : si on examine successivement chaque sens en attirant sur lui l'attention du sujet, on verra que cette personne peut avoir la perception de toutes les impressione. Cet individu, quoiqu'il ait déjà le champ de conscience rétréci, n'est pas un anesthésique, mais un distrait, et cette étude a essayé de représenter ce qu'on appelle la distraction normale.

Allons un peu plus loin et nous aurons la représentation théorique de l'anesthésie. Supposons que le champ de conscience se rétrécisse encore. Le malade (fig- l\) ne peut plus percevoir à la fois que deux sensations élémentaires. Par nécessité môme, il réserve cette petite perception pour les sensations qui lui semblent à tort ou à raison les plus importantes, les sensations de

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la vue ol do Vouio. Il l;uit hicn avdir (■(tiiscicncf» df ce (jiie I ou voit et (le ce (|iie Ton «'iitrnd cl il iiégli<re de percevoir les sejisalioiis tactiles et imiscuhiires dont il croit [xnivoir se |)asser. Au début, il j)ourrait peut-ùtre encore se tourner vers elles, les reprendre dans le cliani|i de hi peiception personnelle, au nudns pour un moment. Mais lOccasion ne s Cn présente |)as et lentement la mauvaise habitude psyclioLo^iquc est prise. Rien n'est plus grave, plus résistant que ces habitudes morales : il v a une foule de maladies qui ne sont que des tics j)sycliologiques. Un beau jour, le malade, car il l'est devenu réellement, est examiné par le médecin. On lui pince le bras gauche, on lui demande s il sent le pincement, et, à sa très graiule surprise, le patient constate (|u il ne sait plus sentir consciemment, (piil ne peut plus, si j'ose ainsi dire, rattraper dans sa perce()tion personnelle des sensations trop longtemps négligées : il est devenu anesthésique.

En un mot, la distraction sest transformée en anesthésie pour deux raisons : i" Parce (|ue l'habitude a rendu dilficiles les modifications de la |)erce[»lion personnelle toujours dirigée dans le même sens; 2" parce que le rétrécissement du champ de conscience est tel qu'une image vive et obsédante n'est pas nécessaire pour le remplir, qu'il est toujours trop petit pour percevoir à la fois toutes les sensations. Voilà donc une nouvelle formule plus précise que la précédente : l'anesthésie est une distraction plus grande et perpétuelle (jui rend les sujets incapables de rattacher certaines sensations à leur personnalité, c'est un rétrécissement du champ de la conscience.

§ 4- — Vérification expérimentale et clinique.

La représentation précédente de l'anesthésie psychologique des hystériques repose sur deux notions principales : i" La conception des sensations élémentaires, réelles au point de vue psychologi(|ue, mais non rattachées ii la conscience personnelle du sujet; 2" la conception dune faiblesse, d une indilFérence particulière à cause de lacjuelle le sujet cesse de s'intéresser à ses sensations et de les percevoir. Dans un autre travail, j ai longuement discuté ces deux questions au point de vue philosophique; ici il sudlt de montrer leur application au\ faits d observation :

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Sensations subconscientes. — Il est toujours très diflTicile de cleuiontier I existence il un phénomène psychologique dans l'esprit d'une personne que Ton examine. La conscience n'est pas visible à l'extérieur et l'existence de tels faits peut seulement être induite d'après leurs manifestations et leurs conséquences.

Le premier et le plus important des signes qui manifestent les sensations, ce sont les luouvcnients c.rtihicuis (\m en dépendent. Les plus simples de ces mouvements sont les actes réflexes ; et on a vu que, si on laisse de ciUé pour le moment certains réflexes spéciaux en rapport avec des douleurs ou des émotions, les réflexes sensoriels dépendant d'une sensation précise sont tous conservés. Mais la plupart de ces réflexes sont considérés, peut-être à tort, comme des phénomènes purement organiques sans rapport avec des faits psychologiques. Il laut rechercher des mouvements plus complexes qui ne [)euvent s e\pli(juer que par 1 existence d une véritable sensation. Je crois que les postures appelées attitudes cataleptiques, qui sont souvent si nettes dans les membres anesthésiques, pourraient fournir de bons exemples. Quand je soulève en l'air le bras anesthésique de Lucie ou de Marguerite, sans qu'elles le puissent regarder, et quand je vois ce bras conserver l'attitude complexe que je lui ai donnée, je ne puis mempècher de croire qu il va eu en elles à leur insu une sensation très précise de la position donnée au bras et que cette sensation kinesthésique est seule capable de coordonner exactement toutes les contractions musculaires nécessaires pour maintenir l'attitude'. Très souvent cet état cataleptique des membres anesthésiques ne se produit que dans des conditions très déterminées. Chez Léonie, comme chez beaucouj) d autres, ce phénf)mène n'est pas produit indifféremment par tous les opérateurs. Quand une personne étrangère soulevait de la môme façon la main insensible, ce bras retombait flasque. Si je le prenais au contraire, sans que le sujet pût s'apercevoir |)ar la vue que c'était moi et non un autre, le bras restait en l'air. C'est une électivité dans les mouvements subconscients dont nous aurons à parler [)lus tard. Il faut seulement remarquer maintenant qu'il est absolument impossible de l'expliquer sans supposer qu'il V a eu une sensation de contact, délicate sans doute, mais

I. Sur l'existence des sensations ppndnnt los altitiulcs cataleptiques, cf. Automatisme psychologique, pp. .55 et 224-

LES ANLSTHI'SIES il

non e\tr;i(»iiliii;iiro, |);ir l:i(|iif'll(' I iiHiMiclH-mcnt «le tn;i iiKiin :i été distingué et reconiui'.

Mais nous [xtuvmis aller plus loin encoro : dans la main anesihésiquo d'un de ces sujets, de Beitlie par exemple, je mets un ol)jet sans la prévenir et sans qu'elle le puisse voir. La main saisit l'ohjel. le retient pour ([u'il ne tombe pas: quelques-unes s'en tiennent là et c'est déjii quelque chose. Mais beaucoup d'autres, comme Berthe, modifient les mouvements de la main insensible suivant la nature de l'cdjjet. Elle tient la paire de ciseaux mise dans sa main, passe les doir^ts dans les anneauv. ouvre et Terme alternativement les ciseaux. Je lui mets dans la main un objet plus jietil, une aiguille, elle la tient cl |:iit inacliinalrment des mouxements de va-et-vient comme j)our coudre une élofl'e. Est-ce par hasard que ces mouvements si précis s accordent avec la nature de l'oljjet ?

Enfin, dans des cas plus rares et tpi il est im|>ossible d'analyser maintenant d'une façon complète, la main anesthésirpie qui tient un crayon se met ii. écrire. C'est l'écriture automatique, analogue ;i celle des médiums spirites sur ia(|uelle j'ai tant insisté déjà. Il faut seulement remarcpier maintenant que cette écriture exprime quelquefois la connaissance des sensations provoquées sur le membre anesthésique.. On peut en efl'et souvent, par des procédés (pii seront indiqués plus tard, poser des questions auxquelles cette écriture répondra. Si je l'interroge ainsi, il me sera répondu par écrit: « Vous me pincez. — Quel est le doigt que je touche? — Le petit, le second. — Qu'est-ce que je mets dans votre main? — Un petit crayon, un sou. — Où est placé votre bras gauche? — Il est levé, vous l'avez étendu..., etc." » On peut également prouver par cette écriture l'existence de seml)lal)les sensations pour le goût, pour l'odorat. |)(»ur la partie anesthésique du champ visuel. Si la parole est |)ourn(nisle signe caractéristique de la sensation d'autrui, pourquoi l'écriture ne le serait-elle pas? Peut-on admettre que tous ces mouvements de plus en plus complexes se j)roduisent sans qu'il v ait aucune sensation ?

Les sensations sont aussi et très souvent même le p(tint de dé-

1. Pour 1 l'tiidc" de ca? du même genre, cf. Aiiestln'sie el Dissociation, Revue philosophique, 1887. i. p. ^61, et Actes inconscients. Revue philosophique, 1888, I, p. 2^6.

2. Anesihésic et dissociation. Revue philosophique, 1887, I, p. 46o.

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part de ce qu'on appelle en psychologie des associofions d'idées. Lorsque, par un travail de synthèse dont il faudra parler davantage, une certaine union a été établie entre deux phénomènes psychologiques, la présence de l'un sulllt à faire naître l'autre dans l'esprit, l'un devient comme un signal à propos duquel 1 autre se produit. Cette loi a donné lieu, dans l'élude des hystériques, aux expériences intéressantes qu'on appelle des suii^gestions à point de repère \ On peut dire au sujet: « Toutes les fois que je te pincerai, tu lèveras le bras en l'air ou bien tu verras une fleur devant toi. » On sait que, chez des malades fortement suggestibles, leschoses se passeront ainsi très régulièrementetqu'à chaque sensation de pincement, ils lèveront brusquement le bras ou seront surpris de voir une fleur apparaître. J'ai essayé d'appliquer ce principe connu à l'étude de l'anesthésie, en donnant de ces sortes de suggestions au sujet, mais en plaçant le point de repère sur le membre anesthésique^. On peut compliquer les choses de bien des manières; la formule simple est celle-ci : « Tu lèveras le bras droit quand je pincerai le bras :^miic/ie. » La j)lupart des sujets que j'ai étudiés exécutent très régulièrement une suggestion de ce genre, même quand ils ne peuvent pas voir que l'on touche leur main gauche. Jai dit à Berthe, pendant un état somnambulique, qu'au moment où je toucherai son pouce, elle verra devant elle un papillon, et qu'au moment où je toucherai son petit doigt, elle verra un oiseau bleu. Après le réveil, l'une ou l'autre de ces deux hallucinations se produit régulièrement quand je touche le pouce ou le petit doigt de la main gauche. De la même manière, je dis à Isabelle qui est aveugle de l'œil gauche : « Quand je te montrerai une couleur bleue tu entendras j^onner des cloches. » Fermons-lui bien l'œil et montrons à son œil gauche aveugle des laines de couleur. Aux premières laines elle ne dit rien, sinon qu'elle est dans l'obscurité complète, si une laine bleue passe devant l'œil, elle s'écrie : Ah ! j'entends des cloches. »

Ce genre d'expériences qui est très intéressant et très démonstratif présente une grande difficulté. Il faut commencer par réunir dans l'esprit du sujet les deux [)hénomènes ; il faut le forcer à faire au moins une fois la synthèse de la sensation de pince-

1. Binot ft Frré, Mafjnélisme animal. 1887, j). i*'i6 (!''. Alcaii).

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