‹ L'état mental des hystériquesChapitre 37 sur 290 · I. Ribot, Les maladies de la mémoire, i883, p · texte numérisé non relu

I. Ribot, Les maladies de la mémoire, i883, p

a. Weir Mitchell, Mary Rernolds, a case of double consciousness. Philadelphie,

3. ^^ oir Mitchell, op. cit., « To ail intcnts ami purposes she was as a beiiig for Ihe firsl lime iishered into the world. »

7S LES STir.MATES MENTAUX

nant ce que ilevint cotte seconde existence, je signale seulement cet exemple extraonlinaire d amnésie générale.

Amnésies continues. — Tous les amnésies précédentes étaient, c«)nune je l'ai dit, la perte de souvenirs réels qui avaient été autrefois acquis et (jui s'étaient déjii plusieurs fois manifestés en tant que souvenir. Les hystériques peuvent présenter une tout autre modification de la mémoire, plus grave peut-être encore que les ])récédentes. Les souvenirs peuvent être altérés dans leur lormati«)n même : le malade peut perdre d'une manière continue la laculté d acquérir des souvenirs, I amnésie marche en avant, elle est antérogrode, comme disait M. Charcot', antrrograde de conservalion, disait aussi ]\L Sollier". Si j'osais modifier l'usage établi, je dirais que ce n'est pas à proprement parler une amnésie, c'est-ii-dire une perte de souvenirs, puisqu'il n'y a pas de souvenirs. C'est plutôt un trouble dans la raçf)n de percevoir les choses, dans l'attention. Mais puistjuc la manifestion principale de cette altération est en réalité une absence des souvenirs qu'un homme normal aurait eus, je décrirai le symptôme comme une amnésie, et j'en étudierai le mécanisme en traitant des troubles de lattention, de I aprosexie.

Presque tous les hystériques présentent à un certain degré cette amnésie ; elle entre pour une bonne part dans ce qu'on appelle vulgairement leurs distractions et leurs étourderies. A... ne se souvient pas des chemins qu'on lui fait faire et se perd dans les rues pour rentrer; elle est renvoyée de sa place de domestique, parce que, malgré sa bonne volonté, elle oublie toujours les ordres qu on lui donne. C..., un homme, a commencé par avoir des amnésies localisées, puis des oublis plus étendus, maintenant il oublie presque tout : « Je cause avec quelqu'un, et dès qu'il a le dos tourné je ne sais plus avec qui, ni de quoi j'ai parlé. » Une autre malade ne peut jamais retrouver ses affaires, car elle oublie toujours où elle les a placées. Beaucoup d'auteurs ont signalé des faits de ce genre'.

Mais, pour étudier ce symptôme, il faut choisir des cas où il se montre beaucoup plus net et tout à fait prédominant. Il m'a

I. Charcol, Sur un cas d'amnésie rétro-anlérograde, probablf^mr-nl d'origine lijstériquc. Revue de médecine, lo fév. 189a, \>. 81. jt. Sollier, op. cit., p. iSy.

'i. l'iavmoiid, Anestliésie cutanée. Revue de Médecine, i8(ji, p. .'5yO.

LES AMNESIES 70

surtout semblé frappant chez, une malade du serviee de M. Falret, Marcelle, sur hujuelle j étudiais un caraetère essentiel de 1 hystérie, l'absence de v(donté, 1 aboulie. \()ici les remanjues (jue j'avais faites sur son intelligence et sa niém()ire : « Au premier abord on croit avoir affaire à une personne intelligente; elle cause en général facilement quand elle n'est pas trop intimidée; montre (ju elle a reçu (pielque instruction et sur certains sujets, en jiarticulier (juand on lui parle de son père, fait preuve de délicatesse dans ses jugements. Mais essavons de mesurer son intelligence avec un criteiium tlont on se sei-t souvent. Cherchons ce qu'elle a appris, ce qu'elle a compris des choses qui se passent autour d'elle. Interrogeons-la en particulier sur son séjour il l'hôpital... Eh bien, Marcelle nous étonne par son igno- ' rance; elle est dans le service depuis un an, et elle n'a rien vu, rien compris; elle connaît à peine les infirmières qui la soignent et ne s'est pas aperçue de leur hiérarchie; elle n'a remar(|ué aucun malade et n'a pas plus aj)pris depuis {ju'elle est dans le service, que n aurait pu faire une idiote. En un mot, elle semble présenter les résultats dune intelligence passée et non d'une intelligence actuelle. Cette forme d'intelligence bizarre va s'expliquer par les analyses suivantes.

« La mémoire, en effet, présente un caractère du même genre: quand elle raconte les incidents de sa vie passée, on remarque que son récit est net, exact, riche en détails, tant qu'il s'agit des années antérieures à (juinze ans, époque du début de sa maladie. A partir de ce moment, les souvenirs deviennent peu nombreux et vagues, mais si on dépasse l'âge de ig ans, les souvenirs font à peu près défaut et se bornent à quelques événements saillants. Enfin, si on l'interroge sur les derniers mois, les dernières semaines qui viennent de s'écouler, on constate, avec étonnement. un oubli absolu. Les souvenirs acquis anciennement sont conservés, mais elle est devenue de plus en plus incapable d apprendre rien de nouveau, d'acquérir aucun nouveau souvenir. Cet oubli des événements récents est très curieux par sa rapidité et sa profondeur: elle est absolument incapable de nous dire ce qui s'est passé la veille ; souvent, à midi, elle ne sait plus rien de la matinée. Un mot qu'elle prononçait résume cette situation : « Est-il possible qu'il v ait déjà un an depuis mon entrée il l'hôpital, singulière année pendant laquelle il ne s'est rien passé! » C'est, chez une jeune fille de vingt-deux ans, une mé-

80 LES STir.MATES MENTAUX

moire de vieillard qui peut réciter \ Enéide et ne se souvient pas de ce qu'il a l'ait le matin'... »

J'ai rencontré depuis d'autres faits du nirme genre chez diverses malades. Maria, par exemple, entreprend de lire un roman, mais, comme ses voisines me le lirent observer, elle j)assa toute la journée à relire la première page. Quanti elle était arrivée au bas de la page, elle s'arrêtait un moment, puis régulièrement se remettait à lire le commencement. D'ailleurs, quand je lui demandai ce qu'elle avait lu, elle ne fut pas capable de me dire même le titre de son roman. Elle ne put jamais, malgré mon insistance et son travail, apprendre par cœur quelque vers. A de certains moments, l'oubli était immédiat. Elle ne |)ouvait répondre qu'à des questions rapides, sinon elle restait étonnée et disait: « Que demandez-vous? » Elle oubliait ses propres phrases et disait sans cesse : « De quoi est-ce que je vous parlais ? »

M. Séglas et M. Sollier ont publié une observation à laquelle nous avons déjà fait allusion, ils ont décrit une malade qui, avec beaucoup d'autres troubles de la mémoire, présentait encore à un haut degré celui-ci. La journée finie elle disait une phrase analogue à celle de Marcelle: « C'est drôle deux nuits de suite, nous venons de passer une nuit et voilà une autre nuit(jui commence ^. »

Ces différents exemples, déjà très frappants, ne nous montrent pas encore cette amnésie continue d'une manière absolument complète, toujours égale. C'est sur une malade très curieuse de la Salpêtrière, déjà étudiée par M. Charcot'ct par M. Sou(|ues* que nous avons pu voir l'amnésie continue dans toute sanetteté^ M""* D..., à la suite dune violente émotion éprouvée le 28 août 1891, a eu une violente attatjue d'hystérie. Elle s'est réveillée de son attaque dans un état mental tout particulier : 1" elle avait oublié tout ce qui venait de se passer pendant les deux mois précé-

1. Ktiidc stir un cas d'aboulie et d'idées fixes. Revue philosophique, 189 1, I, 38.'5.

2. Sèglas et Sollier, P'olie j)ucrpérale, amnésie, etc. Archives de ncurol., 1890, n° 60.

3. Charcot, Sur un casd'amnésie rétro-antérograde. Rev. de méd., fév. 1892, 81. l\. Souques, Essai sur l'amnésie rétro-antérograde, dans l'hystérie, les trauma-

tismes cérébraux et l'alcoolisme chronique. Rev. de médecine, mai 1892, p. .SG^.

5. J'ai moi-même présenté une étude sur ce cas et sur les précédents au Congrès de psychologie tenu à Londres, aoiU 1892. Ce travail a été publié dans la Revue générale des sciences, 1892, p. 609.

l.F-S AMNKSIES 81

dents, et "j" elle était flevemic inca[tal)le d acquérir aucun souvenii' nouveau, les événenienls les plus happants, la morsure jjar un chien enraji»'-, le \(>\a<£e de C... ;i Paris, les vaccinations à l'Institut Pasteur ii dut pu se graver assez dans son esprit pour y laisser un souxenir: Amnésie rétrograde et antérograde, disait justement M. Charcot.

Les personnes qui t>nt peu tle mémoire ne gardent les souvenirs précis (jue pendant peu de temps. (|uel(|ue jours, par exemple, ou ne letiemieut dans h-iii' i-spril (pie les événements les [)lus intéressants. .NP'"" D... n a pas une mémoire Caible, elle n'en a aucune. .\u printemps de 189:^, c'est-à-dire huit mois après 1 émotion initiale, elle oublie totalement un nom, un lait, en moins d une minute, et encore, ce qui se prolonge pendant près d'une minute, c'est la jierception des objets, c'est relFort qu'elle semble l'aire pour retenir l'impression initiale ; mais elle n a pas de souvenir jtropi'cmciit dit, car elle est incapable de reproduire une image des sensations (ju elle a laissées s éteindre. Ajoutons (|ue cette amnésie si prolonde et si rapide était continue et inval'iable, ce (|ue nous n avions jtas \u dans les observations précédentes : jamais nous n'avons remarqué un moment pendant lequel M^'D... eût une mémoire plus considérable. Disons aussi que cette étrange perturbation psychologique s'est prolongée jusqu'au mois de mai 1892, c|u file a duré [tai- consé(|uent sans motlilicalion neulniois complets et nous aurons montré que c'est là le jjIus curieux cas d amnésie continue (|ui ait jamais, à notre connaissance, été signalé. Sans doute, c'est là un cas unique et un peu complexe; une amnésie si profonde n'était pas, à mon avis, un stigmate primitif uniquement produit par le développement naturel de l'hystérie, c étaitun accident plus (ju un stigmate. Cependant, il se rapproche des autres phénomènes d amnésie ; il les complète et j)ermet de les comprendre.

Toutes les hvstéri(pies ne sont [)as sans doute aussi amiiési(|ues queM""'D...; mais elles semblent se rapprocher de ce modèle, car, ainsi que nous l'avons vu, elles présentent toutes plus ou moins, l'une ou l'autre, diverses amnésies svslématisées, localisées, générales ou continues.

^2. A>\I,TSE DES CARACTiôRES PS-YCIIOLOGIQUES.

Les caractères psvchologi(|ues de l'amnésie des hystériques

J.\.m;t. — llvstcrie. 6

83 LES Sri('.M\Ti:s MI-NTUA

sont tellement seml)l;il»les ;i ceux de leur auestliésie. (ju'il nous semble possible de suivie dans l'exposition le mt"^ine ordre et de présenter en abrégé les mêmes remar(jues.

l" Dans les amnésies systématisées, on voit exactement, comme dans les anesthésies du môme genre, rinfliience de la pensée du sujet. On voit le souvenir que le sujet prétend avoir oublié jouer son rl^le et déterminer le choix des oul)lis, comme lu sensation en apparence non sentie du point de repère sert au sujet à reconnaître le |)apier qu'il ne iloit point voir. Dans les expériences d'amnésie svstémati(|ue suggérée, cela est évident ; mais considérons-en une (jui soit naturelle. Célestine prétend m'avoir complètement oublié, n'avoir absolument aucun souvenir relatif à moi. Soit; je l'interroge sur ce qu elle a fait cette semaine, elle retrouve à peu près tout, sauf un incident. Elle ne se souvient pas du tout d'avoir été examinée par M. Charcot dans le parloir. Or, c'est moi f[ui l'avais présentée à M. Charcot. Comment, si elle n'a aucun souvenir de moi, choisit-elle si hal)ileinent l'incident où je suis mêlé pour l'oublier? La pensée du sujet intervient de la même manière pour lixer les limites des amnésies localisées. Une jeune femme, mariée depuis un an, a des accidents nerveux pendant l'accouchement; elle devient amnésique et oublie l'accouchement ainsi que la période précédente. Où s'arrête cette amnésie rétrograde ? Au mariage. La jeune femme oublie la période qui contient l'accouchement, la grossesse, le mari, le mariage. A cette association d'idées délicate je reconnais une hystérique'.

2" De même que l'anesthésie ne supprime pas les réflexes qui dépendent cependant de la sensation, de même l'anesthésie ne trouble pas le fonctionnement intellectuel (\m est cependant la conséquence immédiate de la mémoire. Cela est d'autant plus net (lue l'on considère une amnésie plus grave, une amnésie générale, par exemple. Les auteurs disent toujours, comme M. Weir MitchelP : « Malgré la j)erte de la mémoire, l'intelligence est restée intacte; dès qu'elle eut rappris à parler, elle s'expliquait avec bon sens et raison. » Supposons une pareille amnésie amenée par les progrès d'une démence, un oubli semblable de toutes

1. Lettre tic Gh. Villiers à G. Cuvicr, d'après Ribot, Maladies de la mémoire, i883,p. 62.

Page 1