Pitres, op. cit., I, p
sensibilité et l'insensibilité, tout en étant psychiques, semblent posséder facilement des manifestations extérieures. On peut assez bien vérifier si un membre est sensible ou s'il ne Test pas, et l'anesthésie est le fait psychologique le plus cotiunodo à étudier expéiimentalement. Si l'on veut bien se rappfder aussi le lôle immense (|ue tous les psychologues ont fait jouer aux sensations dans la formation (li> I intelligence, on comprendra que, pour toutes ces raisons, l'étude de l'anesthésie S(»it placée en tête de 1 analyse d'un état mental pathologique.
Dans cette étude ', il semble utile d'insister tout d'abord sur les caractères et sur l'interprétation générale de cette insensibilité et de rejeter à la fin du chapitre les études particulières sur telle ou telle forme spéciale d'anesthésie, qui seront présentées comme complément et comme vérification des hypothèses générales.
§ I. — Classification et caractères généraux.
Un grand nombre de malades atteints d'hvstérie, placés dans les conditions où un homme normal éprouverait une sensation plus ou moins vive, se conduisent comme s'ils ne sentaient absolument rien : ils ne réagissent pas, et ne se plaignent pas si on les pince, si on les pique, si on les brûle ; interrogés, ils déclarent n'avoir pas entendu un bruit ou n'avoir pas vu un objet éclairé et placé cependant devant leura^il ouvert. C'est cette attitude du malade qui est désignée sous le nom d'anesf/x'sie. Cette anesthésie n'existe pas absolument chez tous les malades, et il ne faudrait pas repousser le diagnostic d'hystérie, par cette seule raison que ce symptôme n'existe à aucun degré ; il y a, comme on le verra, d'autres symptômes moraux moins nets, et surtout moins pathognomoniques, qui peuvent, dans certains cas, se substituera celui-là. Mais cette anesthésie, sous une de ses formes variées, existe certainement dans la grande majorité des cas, et peut être considérée comme tout à fait caractéristifjue.
L'anesthésie hystérique peut être plus ou moins complète, et se borner quelquefois à une diminution de sensibilité normale,
I. Co cliapitrr; sur l'ariesthcnic reproduit cri partie et complète; une leçon faite à la Salpôtrière dans le service de M. Cliarcot, le ii mars 1892, et publiée dans les Archives de neurologie, mai 1892.
LES ANESTHÉSIES 11
hypoesthésie plus diiririlo ii apprécier. Elle peut porter sur toutes les sensations que l'esprit humain est susceptible de ressentir. Absolument tous les sens, les sens tactile, musculaire, gustatif, olfactif, l'ouïe, la vision, etc., peuvent ôlre atteints isolément ou simultanément. La sensibilité des muqueuses, au moins des muqueuses accessibles, est modifiée auss-i bien que celle de la peau : on sait l'importance que certains cliniciens comme Chairou accordaient, non sans ()iiel(|ue exagération, à l'anesthésie de la muqueuse qui recouvre l'épiglottc et le pharynx ^ Quand un sens est coniplexe, il peut être atteint partiellement, tel élément ayant disparu, tandis que tel autre subsiste. L'hvstérique peut perdre la sensibilité tactile proprement dite, ou seulement la sensation de douleur, celle de chaleur, celle que provoque le courant électritpie ", celle que provoque la torsion ou le tiraillement des jointures, etc. La vue peut être atteinte dans ses divers éléments, l'acuité visuelle, le sens des couleurs, l'étendue du champ visuel. En un mot il n'y a pas une sensation reconnue par les psychologues qui ne puisse être modifiée ou supprimée par l'anesthésie de ces malades.
Quel (|ue soit leur siège, ces anesthésies peuvent se présenter sous des formes variées que l'on peut ramener à trois principales: elles peuvent êti-e systématisées, localisées ou générales.
Les anesthésies systématisées sont, à mon avis, plus fréquentes qu'on ne croit généralement, car on ne les remarque pas toujours. Elles ne portent pas sur toutes les sensations provenant de l'excitation d'un certain sens ou d'un certain point du corps, mais sur un groupe de sensations formant unsvstème, en laissant parvenir ti la conscience la connaissance de tous les autres phénomènes qui impressionnent ce même sens ou ce même point de la surface cutanée. Ce genre d'insensibilité très étudié par les anciens magnétiseurs est facile à constater pendant le sommeil hypnotique et à produire par des suggestions appropriées. Le sujet, par exemple, verra toutes les personnes de la salle, mais ne pourra plus voir ni entendre une certaine personne qu'on lui aura désignée ; il pourra voir des objets, des papiers qu'on lui présente, mais ne pourra plus voir certains papiers portant une croix ou marqués d'un chid're impair. L'analyse de ce phénomène
1. Vi\\\{^?. àv^AToxirviic, Traité cUniqiw et thérnpciitiiiitr dr Vhysléric. i8()i,p. iH.'i.
2. Ch. Richct, Recherches expérimentales el cliniques sur la sensibilité, 1877, p. 27^.
I» LES STIGMATES MENTAl \
a été pour moi le point Jo départ de l'étude des anesthésies hystériques qui s«uiL plus (|n"on ne le ci'oit au premier abord, semblables à ee modèle '.
Cette anesthésie systématisée se reueontre aussi et naturellement pentlant les somnambulismes, quelle que soit leur origine. Le somnambule ne peut voir cpiune eertaine catégorie, un certain système d'olqets en rapport avec son rôye, mais quoiqu'il ait les sens ouverts pour ces objets-là, il semble insensible pour tous les autres. Le sujet hypnotisé entend son hypnotiseur et semble n'entendre aucune autre personne, l'automate, si bien iléerit par M. Mcsnet, ne voit que son alliiiurttc ;i lui et non celles qu on essaye de lui présenter; une sonuiambule naturelle, que j ai décrite, voyait fort bien que la lampe apportée par elle avait besoin d'être remontée, mais ne voyait pas les personnes présentes cherchant en vain à attirer son attention ^
Enfin le même lait peut encore se présenter naturellement pendant la veille des malades. J'ai étudié autrefois une jeune fille qui m"a\ait paru fort singulière : elle avait les deux mains absolument anesthésiques, mais elle reconnaissait toujours au contact deux ou trois objets seulement appartenant à sa toilette habituelle, ses boucles d Oreilles et ses épingles à cheveux en écaille. Tout autre objet mis dans ses mains, une pièce d'or ou un crayon n'étaient absolument pas sentis. Une autre malade, ayant également les mains tout à fait anesthésiques, savait toujours par le simple contact et sans miroir si sa coifTure était bien ou mal disposée selon ses goûts '. On peut lire dans l'cuivragc de M. Gilles de la Touretle une observation analogue : des hystériques, nous dit-il, continuent à sentir certains goûts quand elles semblent avoir perdu tous les autres, une malade ne savait plus reconnaître que le goût du jus d'oignons'.
Dans tous les cas il semble que la sensibilité et l'insensibilité soient lépaities non pas d'après des modifications physiques du
1. Sur les anosltiôsies SYslémalisôcs, voir doux ('tudos pnkédfMitcs : l'Anesthésic syslémalhée à la tlissocialion des phrriom'rni's psyclioloiiù/ues {licviir [ihiloxophir/ue, i^^", 1, p. f^t^^) fit VAnlomalisme psycholoijiquc, 1889, p. 271. Lm provocation cxpcTimontaJr^ dfi ces inscnsibililûssyslcmalisccs sera «Hudiéc dans in second volumo de; cet ouvrage; à propos dos suggestions.
2. KIcclivitô ou csthcsie systématisée, Aulomalisine psYcliolofjujue. 1889, p. 287. ?}. Ibid.. p. 291.
V fjlili!i- fi<! ]a Tour'lto, op. cil., p. i83.