L'Etat moderne et l'église catholique en Allemagne
Il semble qu'au temps où nous vivons, au milieu du déchaînement des passions religieuses provoqué par le Concile de 1870, il n'est pas besoin de préface pour inviter à la lecture d'une étude sur les débats ecclésiastiques, qui, depuis quelques années, remuent profondément l'Allemagne. Le nouvel Empire germanique combat aujourd'hui à l'avant-garde de la sainte croisade que Rome a mérité d'attirer sur elle; mais Italie, France, Angleterre, Suisse, Belgique, Espagne, toutes les nations sont solidaires pour maîtriser le feu que chacune d'elles porte en son
sein. A quelque parti qu'on ait voué son àme, il faut absolument savoir, au fur et à mesure, les événements de cette grande lutte de l'esprit humain contre les vieux ferments corrompus qui prétendent l'étouffer.
L'histoire, ici, n'est plus un simple enseignement : c'est un arsenal. Tout bon citoyen doit la lire. Et plus cette histoire est proche de nous, plus elle est contemporaine, plus aussi on a de peine à en rassembler les éléments épars, à la comprendre, à en dessiner les traits. C'est le désir, l'espoir d'être utile, surtout aux lecteurs de langue française, en plaçant sous leurs yeux des faits auxquels ils ne restent que trop souvent étrangers qui ont mis à l'auteur de ce livre la plume à la main.
Voici la série d'idées qu'il a suivie, le plan qu'il s'est tracé, les instruments dont il s'est servi.
Je désirais depuis longtemps exposer mes vues sur l'état religieux de l'Allemagne contemporaine. Le mouvement des vieux-calholùjues me
donna l'impulsion définitive. Les circonstances ne me permirent pas, en 1870, de me rendre à Rome, d'assister au Concile qui décréta l'infaillibilité pontificale, mais si je ne pus contempler l'attaque, il me fut tout au moins donné de voir les premiers actes de la défense. J'assistai en septembre 1871 aux Congrès de Soleure, de Munich, je fus mis en relation avec quelquesunsde leurs plus illustres promoteurs: enSuisse avec le landamman Augustin Relier, en Bavière avec le président actuel de la Chambre des députés, le baron Schenck de Stauffenberg, les théologiens Huber, Dœllinger, Friederich. Le Journal de Genève m'ouvrit ses colonnes; ce fut pour moi, pour la cause à laquelle je m'intéressai, une bonne fortune que l'hospitalité d'un des organes de langue française les mieux renseignés sur les affaires étrangères, les plus répandus, les plus justement estimés. Les comptes rendus que j'envoyai des heux mêmes furent accueillis avec assez de faveur pour m'engager à les développer, à les compléter, à les réunir en
un volume, mais à mesure que j'étudiai la question, j'acquis la conscience plus nette de ses laces mulliides, de ses nombreuses difficultés.
La lutte actuelle ne peut être pleinement comprise que par l'écrivain qui sera remonté à ses origines, aura soumis à un impartial examen les conventions qui, au commencement de notre siècle, asservirent à la Cour de Ivome la plupart des États allemands. L'émancipation politique a marché en effet de pair avec l'affranchissement des consciences, la révolte contre les décrets du Vatican coïncidé avec la proclamation de l'unité nationale. Berlin pèse aujourd'hui dans la balance d'un poids plus considérable que Munich.
Ces considérations m'avaient déjà frappé pendant mon séjour en Bavière. Après avoir assisté pendant le Congrès de Munich à la genèse du catholicisme libéral, il me parut opportun de parcourir rAllemagneen sens divers, d'examiner la physionomie religieuse de ses différentes parties, de me convaincre par mes propres yeux du mouvement de l'opinion publique, de me ren-
seigner dans chaque ville auprès des juges compétents. Je m'arrêtai pendant plusieurs semaines à Berlin, où j'avais précédemment résidé deux hivers, je visitai tour à tourlïeidelberg et Brème, Vienne et Cologne, Dresde et Munster ; je poussai môme, pour me faire une idée des pays slaves, jusque sur les bords de la Vistule, au pied des ruines splcndides de la Marienbourg.
Dans ce voyage, qui dura plus de trois mois, je nouai d'avantageuses l elations ; j'eus avec quelques-uns des hommes engagés dans la lutte d'instructifs entretiens. Pendant mon séjour à Berlin, j'assistai à de nombreuses séances du Reichstag, je conversai longuement sur les matières qui y étaient débattues avec MM. Bancroft et Schultze-Delitzsch, Georges de Bunsen et Henri de Sybel, j'obtins même la faveur d'une entrevue avec le baron de Roggenbach et le prince de Hohenlohe-Schillingsfùrst. Qu'ils me permettent de leur témoigner ici ma reconnaissance pour l'honneur qu'ils m'ont fait, pour la bonté avec laquelle ils m'ont accueilli, le charme
et la cordialité de leur commerce, l'abondance et la précision des renseignements que je leur dois. Il m'a paru curieux de rechercher sur un conflit entre l'État moderne et la Curie romaine l'opinion d'Israélites éminents : M. de Bismarck ne compte pas pour sa politique ecclésiastique de plus chaleureux défenseurs que les députés Lasker et Bamberger, le philosophe Lazarus, le publiciste Oppenheim '.
Aux rapports avec les acteurs s'est jointe la lecture des discours, des écrits. Le choix d'un sujet contemporain constitue toujours une entreprise hasardeuse par le manque de documents originaux, l'impossibilité de pénétrer dans les archives diplomatiques. Dans le cas actuel cette difficulté a été considérablement atténuée par la libéralité avec laquelle le prince de Bismarck a procédé à la publication des mémoires officiels, des pièces relatives au conflit. La plupart ont paru dans la Gazelle d'Augsbourg; jfai également
^ Rédacteur en chef de la National-Zeituny.
consulté avec IViiit les Annales de r Empire allemand, publiées sous la direclion de M. (leorges llii'th, \ Annuaire de l'Empire allemand, rédigé par M. de Holizendorir, les Documents relatifs à la Législation ecclésiastique du T/A'i^e siècle, rassemblés par M. de Kremer-Aucnrode. Le bureau sténograpliique du Ueichstag, du Parlement prussien, a l'ail tirer à part le com[)te rendu des séances où ont été discutées les lois sur l'inspection scolaire, l'expulsion des jésuites, l'organisation des paroisses, le texte des principales harangues qui y ont été prononcées, le tableau détaillé des votalions.
Sur le Concile de 1870, les ouvrages abondent. Pour établir leur bon droit aux yeux du grand public, dévoiler les fi'audes de leurs adversaires, les théologiens de Munich ont déployé un zèle, une érudition, une persévérance admirables. Il n'est aucun Français, au courant de ces questions, qui ne connaisse au moins de nom : les Lettres sur le Concile, de Quirinus
* Publiées dans la Gaz-elte a'Aiigsbouiy au fur et à mesure des
le Pape cl le Concile, de Jaiius ', les Voix de l'Eglise calholique % le Journal rédigé en 1870, pendant son séjour à Uoine, par l'abbé Kriedericli, les Documenls pour servir à IHisloire du Concile du Valican, rassemblés par le même théologien.
Pour la partie juridique de mon essai, je renvoie ceux de mes leelenrs qui désirent de plus amples détails aux onvrages des maîtres spéciaux : \>'asserschleben, Iloltzendorff, Hinschius, Bluntschli, Friedberg. Le livre de ce dernier, intitulé: Limites de l'Étal et de l'Église, épuise la matière. Je mentionnerai aussi avec le respect qui est dû à toutes les productions d'un philosophe éminent, les « Conférences sur l'État et l'Église » de M. Edouard Zcller.
événements par divers ailleurs: Diillinger, lonl Aclon, le cardinal Hohenlohe, l'abbé Frieilerich.
' Rédigé par Huber, avec le concours de DoUinger, traduit en franrais par M. (}iraad-Teulon.
^ Recueil l'e divers opuscules libéraux: Le Pupe et i'Etal, les liberlés de l'Eglise Gallicane, par Huber; lefjrand crime ecclésiastique de ik tre éj.oiiue, par Liano ; ïliij'aillihiUté j)ontij\cale, par Reinkens.
Pour la paiiie générale, les événements liisloriqiies proprement dits, j'ai eu recours aux travaux de Gervinus, de llieusser, de Treitschke, je me suis servi à de fréquentes reprises des meilleurs articles publiés dans la collection des « Annales prussiermes. » La Correspondance de Frédéric-Guillaume IV avec Bunsen, éditée par M. de Rauke, la Biographie de Bunsen, rédigée par sa veuve, m'ont fourni sur le conflit des mariages mixtes, l'idéal ecclésiastique poursuivi par le monarque théosoplie, les renseignements les plus nouveaux, les plus précieux.
Le présent volume ne traite point encore des faits contemporains : il est consacré tout entier à la j)ériode qui précéda le Concile de 1870. L'Église romaine, grâce à la faveur des circonstances, à la persévérante habileté de ses chefs, s'était peu à peu affranchie des liens qui l'unissaient à rÈlal,desloisqui restreignaient sa puissance. Les princes, pour asseoir leur despotisme, s'étaient fait les complices volontaires de ses usurpations, les peuples ne possédaient pas encore la claire
notion du danger qui los menaçait. 11 importe de remonter assez haut dans le passé pour se rendre un compte exact de la situation actuelle, pour comprendre les sentiments qui animent aujourd'hui les hommes d'Klat germaniques dans leur lutte contre Rome, et pour apprécier avec équité des mesures qui, loin de revêtir un caractère agressif, sont au contraire dictées par la nécessité d'une légitime défense.
Pour rAllemagne du Sud, j'ai choisi comme point de départ l'année 1801 : avec la sécularisation des principautés ecclésiastiques commença pour le catholicisme une ère nouvelle; la domination universelle du pape remplaça l'autorité locale des évêques. Napoléon donna l'investiture aux rois de Bavière et de Wurtemberg, au grand-duc de Baden; leurs États furent le produit des médiatisations opérées sur une vaste échelle dans les bureaux de M. de Talleyrand. La connaissance des phases diverses que traversa en chacun de ces pays la lutte avec l'Église romaine n'est pas moins nécessaire pour la com-
préhension du pirsent. Les tergiversations dans lesquelles, à propos du Concordat de 1817, se complut Maxiniilien-Joseph, se reproduisent aujourd'iiui dans les demi-mesures de M, de Lulz contre les évèques infaillibilisles. Le grand-duché de Baden n'ofîi irait pas à l'émancipation religieuse un terrain aussi propice, l'évêque Reinkens n'aurait pas, an dernier synode, proposé pour les nombreuses communautés vieilles -catholiques l'érection d'un diocèse spécial, si, après le rejet du Concordat de 1859, MM. Lamey et de Roggenbach n'avaient opéré dans la législation ecclésiastique d'aussi fructueuses réformes.
Pour la Prusse, il convient de remonter plus haut encore, et d'atteindre à la seconde moitié du XVlII"ie siècle. Avant la conquête de la Silésie, les Hohenzollern ne comptaient parmi leurs sujets presque point de catholiques; le grand Frédéric fut le premier parmi les souverains de sa race qui dut se garantir contre les usurpations de la Curie. Aujourd'hui encore les parties de la législation prussienne qui traitent des rapports
de l'Église cl de l'Ëtal s inspirent des principes du Landrecht: maladroilenient appliqués sous Frédéric-riuillaume 111 pendant le conflit des mariages mixtes, condamnés à l'oubli sous Frédéric-Guillaume IV par la réaction orthodoxe, ils brillent d'un vif éclat depuis le réveil du patriotisme germanique et l'adoption d'une j)olilique nationale à l'intérieiu' comme vis-à'»vis des puissances étrangères. Loin d'innover en ce domaine, M. de Bismarck s'inspire des plus sages, des plus glorieuses traditions de la Prusse. Aucun homme d'État n'a mieux pénétré l'esprit de Frédéric II, ni travaillé avec un zèle plus intelhgent à la réalisation de ses desseins.
Je renvoie au second volume l'exposition des événements qui se sont accomplis en Autriche depuis le Congrès de Vienne. Dans le domaine religieux comme dans toute autre sphère, les monarques de la maison de Habsbourg poursuivirent toujours des intérêts contraires à ceux du reste de l'Allemagne. Le traité de Prague, en les excluant de la Conledéralion du Nord, en leur
intordisaiil de I'oiiikm' une iioiivcllo Confédération du Snd, ne (il ((ne consaci'cr on droit nne situalion dej)nis loni>lornps réalisée dans les faits. Je me propose aussi, si le présent volume reçoit un accueil favorable, de raconter dans la suite les origines du vieux-catholicisme et son expansion croissante, d'apprécier depuis le Concile de 1870 les mesures contre l'ultramontanisme prises par M. de Bismarck et ses collègues du Conseil fédéral dans les divers États de l'Empire.
Les phases diverses qu'ont traversées en Allemagnedepuis le commencement du XlX^e siècle les rapports de l'Église et de l'État, n'ont pas seulement un intérêt historique : elles doivent servir au.\ libéraux de tout pays d'encouragement, de leçon. La Prusse s'est convaincue en 1848 par une cruelle expérience du danger des utopies constitutionnelles; l'idéal que nous proposent aujourd'hui les apôtres de l'indépendance absolue de l'Église a déjà été réalisé en 1850 sous Frédéric-Guillaume IV. Toutes les lois flé-
chireiit (levant l'arbitraire du Vatican; l'humiliation de l'État marcha de pair avec l'asservissement des individus, des communautés.
Les politiques à courte vue ont l'habitude de reculer devant toute mesure énergique. La tranquillité publique ne leur paraît assurée qu'au moyen d'artificieux compromis. Les hommes d'esprit et de cœur qui, après le rejet du Concordat badois, furent portés au pouvoir par la confiance de leurs concitoyens, entreprirent dans le domaine ecclésiastique de profondes réformes. La plaie était brûlante; ils usèrent des remèdes les plus vigoureux. L'avenir leur a donné raison. Après quelques années de crise, la paix confessionnelle s'est rétablie dans le grand-duché; les équitables fondements sur lesquels elle repose, en garantissent la durée.
Tous les biens sont solidaires. L'indépendance nationale, la tolérance religieuse, le pi"ogrès scientifique ne cesseront de courir des dangers, aussi longtemps que la puissance de l'ultramontanisme n'aura pas été contenue par de solides
barrières. Malgré les défaites qu'elle a subies coup sur coup, la Cour de Rome n'a renoncé à aucun de ses desseins : aujourd'hui encore elle prétend imposer à l'Europe entière les décrets du Syllabus. Il ne suffît pas aux libéraux, pour qu'ils remportent la victoire, de se confier dans l'excellence de leur cause, la force irrésistible de la vérité : ils doivent encore s'inspirer des vertus de leurs adversaires, les surpasser en abnégation, en discipline, en persévérance. Que ceux d'entre eux qui seraient tentés de fléchir, se rappellent dans leurs heures d'angoisse les belles paroles de Gœthe : « Nous ne devons pas nous lasser de combattre l'erreur, car elle agit toujours. »
Châtelaine, près Genève, 18 juin 187.o.