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CHAPITRE VII

L'Église catholique en Prasse sous le règ-ne de Frédéric- Guillaume IV. — Le roi Guillaume et la Cour de Rome avant le Concile de 1870.

Une inflexible nécessité préside aux évolutions de l'histoire : Frédéric-Guillaume IV est mort le 2 janvier 1861, et déjà il nous apparaît comme une victime de l'antique Némésis. Les catastrophes de son règne se succèdent avec la régularité, la sombre harmonie d'un drame d'Eschyle.

Au début il est accueilli par d'enthousiastes sympathies; il suffit d'un éclair de soleil, d'une parole tombée de sa bouche, pour dissiper les brumes qui, pendant le règne de Frédéric -Guillaume III, s'étaient appesanties sur l'atmosphère intellectuelle. La liberté, comme une séve généreuse, promet de ranimer les branches d'un organisme vieilli ; le nouveau monarque, lorsqu'il n'était encore que prince royal, avait, dans sa volumineuse correspondance, dans les discours qu'il avait tenus au Conseil, multiplié les ébauches de réformes.

L'édifice administratif élevé par les premiers

Hohenzollern chancelait sur ses bases : par l'étroitesse de ses vues, son mépris des droits individuels, la routine de ses procédés, la bureaucratie prussienne avait soulevé l'animadversion générale. Frédéric l'accabla de ses plus mordants sarcasmes, mais il répugnait à cet adepte de l'école historique, à cet ami de Ranke et de Savigny, d'octroyer à ses sujets une charte inspirée par les principes révolutionnaires de 1789, de 1830. Il rêva, dans son ardente fantaisie, la résurrection des vieilles diètes provinciales, des ordres et des états du moyen âge. L'école, l'église, la commune, auraient dans ce système hiérarchique, recouvré leur pleine indépendance, le problème constitutionnel reçu, par ce bizarre pastiche, la meilleure des solutions.

Les champions de l'idée nationale crurent avoir trouvé leur héros dans un prince qui s'était distingué par sa bravoure dans les combats de 1813, dont toutes les paroles témoignaient d'un mystique amour pour la « grande patrie germanique. » Brutalement comprimées au lendemain du congrès de Vienne, les aspirations vers l'unité se reveillèrent avec une vigueur irrésistible : dans les cris de joie de 1840, un observateur attentif aurait discerné le prélude de la tempête de 1848.

En théorie, l'instinct populaire ne s'était pas trompé dans le choix de son représentant. Frédéric-

Guillaume IV crut à l'Allemagne une et s'efforça de fonder sur elle la grandeur de sa dynastie. Le respect pour les institutions du Saint-Empire, la gloire légendaire des Holienstauffen atteignait chez lui à la hauteur d'un culte. Il se complaisait dans de pathétiques harangues à célébrer la mission civilisatrice de sa race, l'alliance de la royauté et du sacerdoce. Mais comme pour tous les visionnaires, la splendeur du but l'égara sur l'opportunité des moyens. L'unité ne lui apparut jamais qu'au travers d'un brillant mirage, comme un de ces palais que Charlemagne, dans sa promenade nocturne, évoque d'un coup de sa baguette, et qui disparaissent aux premiers feux du jour. D'amères déceptions, de cruelles angoisses auraient été épargnées à la Prusse si, à l'amour de la tradition, son roi avait joint un sentiment plus net de la réahté.

Mais ne devançons point l'heure de la catastrophe. En 1840, aucune note sombre n'avait encore troublé l'allégro général. Frédéric-Guillaume IV avait conquis les cœurs les plus rebelles par les grâces de son esprit, son urbanité, son éloquence. Comprimée sous le règne précédent, la libre recherche n'avait pu être atteinte dans son essor. Le calme avec lequel elle poursuivait sa marche ascensionnelle donnait de sa force la meilleure garantie. Sous un prince passionné pour la culture, Berlin se flattait d'en devenir le

principal foyer, de mériter toujours davantage son surnom de capitale de l'intelligence. Les plus brillants écrivains y fixaient leur résidence. Ranke et Jacob Grimm se rencontraient dans les salies de son Université avec Bœckh, Schelling, Savigny. Avec ces maîtres de la science, le nouveau monarque entretenait les plus affectueuses relations ; loin de leur imposer ses vues, de leur prescrire un programme, il mettait une délicate coquetterie à se dépouiller de ses privilèges, à discourir sur tout sujet avec une entière liberté. Alexandre de Humboldt était l'hôte le plus assidu des soirées de Charlottenbourg, Bunsen, qui représentait la Prusse à Londres, le plus intime confident des pensées royales. A la demande d'un enthousiaste Mécène, Cornélius quittait Munich pour peindre les fresques d'un majestueux Campo-Santo, Mendelssohn composait les chœurs d'Antigone. Comme sous les Médicis, l'art, les lettres, la philosophie étaient redevenues les occupations les plus chères au chef de l'État.

Bientôt ces heures idéales s'enfuirent sans espoir de retour. L'accord entre le roi et la nation se flétrit avec la rapidité des roses de Potsdam. Frédéric-Guillaume IV, qui possédait à un haut degré les raffinements de l'artiste, la subtilité du philosophe, manqua toujours des qualités les plus indispensables à un souverain : la simplicité et la précision dans la pen-

sée, l'énergie et la persévérance dans l'action. Avec lui se brise l'unité de la race ; jamais Holienzollern ne gouverna dans un esprit plus contraire à celui de ses ancêtres.

Malheureusement pour l'Allemagne, la sagesse politique élisait encore domicile dans les salles de la Burg. En 1840, il ne se trouvait à Berlin aucun ministre qui pût en imposer à son maître par la grandeur de ses plans, la fermeté de son génie. Le Conseil, au lieu d'être présidé par M. de Bismarck, l'était par le prince Wittgenstein.

Dans les premières années du règne. Bunsen sembla investi d'une autorité absolue. Par la générosité de son caractère, l'ouverture de son esprit, il pouvait rendre de précieux services, mais son crédit à la Cour diminua graduellement en raison de ses qualités mêmes. La correspondance récemment publiée par M. de Ranke ' met en pleine lumière les divergences qui se poursuivirent entre deux personnes parfaitement unies au point de départ avec une continuité inflexible. L'une se plonge dans une amoureuse contemplation du passé, l'autre envisage l'avenir avec une virile confiance. Toutes deux, quoique dans un sens contraire, illustrent le pouvoir sur les esprits droits de la réalité. Parti du doctrinarisme le plus

' Léopold de Ranke. Correspondance de Frédéric-Guillaume IV et de Bunsen. Leipzig, 1873.

vague, le roi aboutit à l'orthodoxie la plus étroite, au despotisme le plus mesquin. Bunsen, après avoir été élevé dans les traditions du piétisme rigide, subit à son entrée dans la carrière diplomatique l'influence conservatrice de Niebuhr ; il n'en discerne pas moins les « Signes des Temps » avec une loyauté, une perspicacité admirables. Le protestantisme libéral, l'unité germanique honorent également en lui un de leurs plus ardents promoteurs. Avec sa piété, aussi solide qu'éclairée, il enrichit des meilleurs résultats de la critique le patrimoine religieux de nos communautés.

Frédéric-Guillaume IV rencontra dans le général de Radowitz ' un plus sûr confident de ses pensées. Pour les aspirations comme pour le caractère, l'accord était parfait entre eux : mêmes aptitudes brillantes, même vague dans l'esprit, même mysticisme chevaleresque.

M. de Radowitz s'était signalé dans les Parlements de Berlin et de Francfort par la bravoure avec laquelle il avait combattu à la tête de l'extrême droite, l'éloquence qu'il avait déployée dans la revendication des privilèges féodaux. Ses dialogues sur * l'Eglise et l'Etat » achevèrent de lui conquérir la faveur royale. Tout auteur est flatté de voir reproduire par un disciple de talent ses idées favorites :

' Voir la uote XXVIII à la fin du volume.

M. (le Radowitz ne voyait pour le problème constitutionnel d'autre solution que le retour aux Etats du moyen âge, depuis longtemps préconisé dans les discours du trône.

Les convictions catholiques du général, loin d'être un obstacle à son avancement, lui ouvrirent l'accès des plus nobles cercles. La reine Elisabeth n'avait passé que pour la foi-me à la confession évangôlique : en sa qualité de princesse de Bavière, elle introduisait les ultramontains dans les postes les plus élevés de la Cour, des ministères. Aux yeux d'un prince aussi dévot que Frédéric-Guillaume IV, l'orthodoxie de M. de Radowitz offrait des garanties de dévouement autrement solides que la prétendue incrédulité de Bunsen.

Il est difficile à l'historien, avec l'insuffisance du matériel que nous possédons, de porter sur le président du cabinet de Berlin un verdict définitif. Fut-il un jésuite de robe courte, comme sembleraient l'indiquer ses ménagements pour les membres de l'Ordre, et n'appuya-t-il une charte fantastique que pour mieux démontrer l'inanité du régime parlementaire? Nourrit-il un amour sincère pour la liberté et s'efforça-t-il, comme M. de Montalembert, de le concilier avec ses devoirs religieux?

Quoi qu'il en soit, jamais politique ne fut plus funeste au crédit de la Prusse, à son autorité morale.

Les dissentiments qui séparèrent, au Parlenicnt d'Krfurt, M. de Radowitz de la majorité libérale, hâtèrent le triomphe de la réaction; sa faiblesse vis-à-vis du prince de Metternich, ses complaisances envers M. Guizot, aboutirent aux liumiliations d'Ollmutz. Son essai de constitution s'écroula devant les orages qui l'assaillirent de toute i)art : quelques semaines de pratique en démontrèrent lïnanité.

Frédéric-Guillaume IV, auquel les innocentes chimères de son ami connnençaieut à paraître dangereuses, le remplaça, pour la direction des affaires, par le chef du parti féodal, le baron de Manteuft'el '. Le nouveau ministre se consola de son obéissance vis-àvis de l'Autriche par l'arbitraire dont il usa envers ses concitoyens, la suspension de tout droit, de toute liberté. Le cabinet de Berlin s'engagea, sous ses auspices, dans une voie aussi nuisible aux intérêts de la Prusse que contraire aux traditions des HolienzoUern. Pour l'en sortir, il ne fallut rien moins que la loyauté de l'empereur Guillaume, le génie du prince de Bismarck.

De toutes les réformes projetées par Frédéric- Guillaume IV, il n'en est aucune qui n'ait échoué misérablement.

Il avait, lorsqu'il n'était encore que prince royal,

' Voir la note XXIX à la fin du volume.

accablé la vieille bureaucratie prussienne de ses sarcasmes. Peut-être, dans ses vagues aspirations vers un ordre nouveau, méditait-il de lui substituer le régime du self-government. L'organisation qui avait fait au XYIII""^ siècle la grandeur de la Prusse, s'était, en effet, survécue à elle-même; après avoir perdu ses qualités, elle avait persévéré dans des errements qui répugnaient à l'esprit du siècle ; bref, elle s'était affaiblie sans se régénérer. Tout changement aurait été accueilli avec faveur par l'opinion publique, mais rien, dans un corps vieilli, n'est aussi tenace que la routine. A l'instant même où l'on croit en avoir triomphé, elle refleurit avec une vigueur incomparable. Le roi, par des mesures intempestives, ravit aux rouages administratifs leurs dernières vertus, en même temps que, par ses contradictions, sa haine du libéralisme, il augmentait leur puissance. Avec M. de Manteuffel, l'orgueil, l'incapacité de la bureaucratie atteignirent leur apogée.

En pratique, les rêveries constitutionnelles de Frédéric-Guillaume IV se traduisirent par des résultats plus déplorables encore. Du bizarre édifice qui aurait consacré l'autonomie provinciale, de ces États renouvelés du mo3'enâge qui auraient satisfait en même temps à toutes les exigences de la vie moderne, une seule partie se montra viable dans la réalité : la

Chambre des Seigneurs. Les théoriciens de la féodalité y purent exposer en toute liberté leurs sophismes, les hobereaux de la Gazette de la Croix y assouvir leurs rancunes. Campés dans cette citadelle inexpugnable, iis ont arrêté tout progrès, tout développement de la vie constitutionnelle par leur opiniâtre veto. Les événements qui se sont succédé depuis 1848 éclairent d'un triste jour cette création favorite du monarque théosophe. Aucune résolution intelligente, aucun acte généreux ne viennent interrompre la longue série des erreurs des pairs. Avant Sadowa, ils travaillèrent par leurs discours, leurs votes, à envenimer le conflit entre la couronne et la seconde Chambre; aujourd'hui ils soutiennent les ultramontaius dans leur révolte contre la loi.

Il semblait, aux débuts du règne, que la faiblesse de l'action politique serait compensée par la plénitude du développement intellectuel. On attendait du nouveau monarque dans cette sphère une impulsion énergique, éclairée. Berlin, depuis son avènement, se flattait de briller dans le monde des lettres d'un aussi vif éclat que Florence aux jours radieux de Lorenzo de Médicis. Jamais, en réalité, la recherche ne fut moins libre, ne se heurta dans les régions supérieures du pouvoir contre une malveillance moins dissimulée.

Les amitiés formées par le prince royal ne peuvent tenir devant l'antagonisme des principes. Tieck, Ja-

cobGrimm, jMendelssolin s'éloignent tour à tour du palais, profondément blessés par l'étroitesse d'esprit, l'humeur fantasque de leur ancien protecteur. Avec Bunsen, les divergences politiques et religieuses rétrécissent toujours davantage le champ de la discussion ' ; Alexandre de Humboldt, qui demeure jusqu'à la fin l'hôte assidu de Potsdam, se venge par ses lettres à Yarnhagen de la contrainte qu'il s'imposait à la Cour. Un observateur attentif aurait dès les premiers jours d'expansion pu prévoir les tristesses du dénoùment. Pendant que ses interlocuteurs recherchaient la vérité dans la mesure de leurs forces, le roi obéissait à des préoccupations confessionnelles. « L'odium theologicum » se glissait au milieu des entretiens comme le serpent sous les fleurs.

Les épreuves se multiplient : Frédéric-Guillaume IV prend son refuge dans le moyen âge, ne voit de solidité pour son trône que dans une intime alliance avec l'autel. Après la révolution de 1848, la critique apparaît à ses regards effrayés comme la mère du doute, la complice de l'émeute : il la proscrit dans la presse, dans l'Eglise, dans l'école comme la pire ennemie de la moralité, du bonheur de son peuple.

Des thèses dogmatiques d'une orthodoxie rigoureuse président à l'éducation de la jeunesse : sous

^ Voir dans la Corresi^ondance publiée par M. de Ranke le chapitre intitulé: Idéal ecclésiastique du prince de Prusse, p. 4-1-81.

prétexte d'hérésie, les candidats les plus capables sont éloignés de la carrière de l'enseignement, les plus glorieux professeurs gênés dans leurs franchises académiques. Sous Frédéric-Guillaume III, qui ne se piquait point d'une culture excessive, le ministère de l'instruction publique avait été géré par un savant, un homme d'Etat de premier ordre : le baron d'Altenstein. Sous son successeur qui affectait pour les intérêts spirituels une sollicitude enthousiaste, il devient l'apanage des chefs de la camarilla piétiste, des plus ardents fauteurs de la réaction. Avec chaque changement de titulaire, la décadence est plus complète. Après M. d'Eichhorn, M. de Rauraer, après celui-ci, M. de Miihler. L'Université de Berlin, sous leur inintelligente direction, perd sur ses soeurs du reste de l'Allemagne la primauté qu'à ses origines lui avait assurée Wilhelm de Humboldt.

La liberté de conscience fut tout aussi peu respectée. Les « catholiques allemands, » les « amis des lumières,» les protestants fidèles à l'esprit de la Réforme apprirent par de cruelles expériences la signification que lui donnait un monarque orthodoxe. Pendant les dernières années de sa vie, les controverses théologiques absorbèrent toute l'attention de Frédéric-Guillaume IV. Nouveau Justinien, il tenait dans une des salles de son palais un concile permanent, où, avec l'aide de MM. Stahl, Léo, Hengstenberg, il tranchait

toutes les questions relatives à la foi, aux rites, aux mœurs.

Du moment que le roi se fut plongé dans les discussions casuistiques, il n'attacha aux affaires terrestres qu'une médiocre importance. Pendant tout son règne, la politique extérieure du cabinet de Berlin trahit une incertitude, une faiblesse déplorables.

Des perspectives' inespérées s'ouvrent en 1848 pour le descendant des HohenzoUern. Malgré ses tendances rétrogrades, ses dédains, ses erreurs, les libéraux acceptent son hégémonie. Ses amis les plus dévoués, les plus perspicaces, Humboldt, Bunsen, le comte Pourtalès, le supplient de prendre la couronne qui lui était offerte par le Parlement de Francfort. Leurs instances sont appuyées par le prince Albert qui, depuis son séjour en Angleterre, n'avait jamais cessé de travailler à l'unité germanique. Frédéric- Guillaume IV refuse, pour ne pas se souiller au contact du libéralisme, ne pas forfaire envers les Habsbourg à ses devoirs de vassal. « J'accepterais si j'avais le caractère de Frédéric II, mon grand-oncle,» répondil à un membre de la députation, Hermann de Beckerath. Triste témoignage que se donnait à lui-même un prince qui, après s'être constitué en théorie le champion de l'idée nationale, la reniait aussitôt qu'il en voyait la réalisation !

Du vivant même du roi, le principe rétrograde qui

lui dictait tous ses actes fut signalé par le r)"" Strauss avec une perspicacité admirable'. L'histoire confirme le verdict si juste, si spirituel, si sévère rendu en 1847 par l'illustre critique, dans un essai tout entier consacré en apparence à Julien l'Apostat. Le païen et le chrétien orthodoxes s'efforcent tous deux de faire remonter la roue de l'histoire ; à plusieurs siècles de distance, les mêmes scènes se reproduisent trait pour trait. Le successeur de Constantin tente Tartiticielle restauration du paganisme hellénique, le petit neveu du grand Frédéric consume ses forces dans une chimérique galvanisation de l'Etat chrétien. « Tu as vaincu, Galiléen! » se serait, d"après une légende ecclésiastique, écrié le César mourant. Frédéric-Guillaume IV, s'il revenait aujourd'hui à Berlin, assisterait dans sa propre famille au triomphe des idées modernes. « La tradition relative à Julien, observe excellemment le D'" Strauss, n'est point dépourvue de sens; elle cache une vérité générale et pour nous consolante. Devant le Galiléen, devant le génie de l'avenir succombent infailliblement tous les Juliens, c'estù-dire tous les hommes, si bien doués et si puissants qu'ils soient, qui entreprennent de restaurer ou de conserver par la contrainte une forme de l'esprit, de la vie, qui a fait son temps. »

' Un Romantique sur le trône. — M. Charles Kitter dans les Essais d'histoire religieuse du D' Strauss en a donné une remarquable traduction.

Dès les premières semaines de son règne, Frédéric- Guillaume IV avait donné un éclatant témoignage de la vénération ([u'il ressentait pour le saint-siége, de l'intérêt qu'il portait aux débats ecclésiastiques. Du moment qu'avaient éclaté les troubles de Cologne, il en avait suivi le cours avec une attention passionnée et s'était plu à y intervenir, soit par ses discours au sein du conseil des ministres, soit par sa correspondance avec Bunsen. L'arrestation de l'archevêque de Cologne l'avait scandalisé comme une violence inutile, un attentat aux lois divines et humaines. Dès cette époque, l'immixtion du bras séculier dans le domaine intime de la conscience le blessait au plus profond du cœur. « Il lui répugnerait, » répétait-il à ses familiers, «d'exercer jamais son emploi d'évêque dans l'Eglise évangélique.» Avec lui, l'Église romaine était assurée d'avance d'une liberté absolue. Les immunités accordées à une communauté croyante ne pouvaient, dans sa pensée, qu'accroître la force d'un Etat chrétien.

Le 10 juillet 1840, un grand seigneur ultramontain, le comte Bnilil', se rendit dans la ville éternelle afin de soumettre à Pie IX les propositions de son maître. Le cabinet de Berlin ne réclamait du

^ Parent du membre actuel de la Chambre des seigneurs qui se fait remarquer dans toutes les discussions par son zèle pour l'ultramontanisme, sa haine contre le prince de Bismarck.

saint-siége que la résignation de Mgr de Droste-Viscliering. Non-seulement, si elle lui était accordée, il n'élevait aucune objection contre la promotion de l'archevêque au cardinalat ; mais il se chargeait de tous les frais de la cérémonie. L'évêque de Posen serait libre de rentrer dans son diocèse sur sa promesse que dans ses futurs mandements il ne combattrait plus les édits royaux.

Du moment que la Cour de Rome avait pénétré les desseins de Frédéric-Guillaume IV, les pourparlers avec le comte Briihl ne pouvaient aboutir à une prompte conclusion. Elle multiplia ses exigences, du moment qu'elle fut assurée de la victoire. Pie IX exigea la réintégration de Mgr de Droste-Vischering dans toutes ses dignités ; il fit également observer au plénipotentiaire prussien que d'après la bulle « de Sainte Animaruni, » la dotation du clergé catholique consistait en biens-fonds. C'était pour l'Eglise la voie la plus rapide pour multiplier les possessions de mainmorte. Après les événements du 22 septembre 1837, le retour de l'archevêque de Cologne dans sa capitale aurait été de la part de Frédéric-Guillaume IV un outrageux démenti donné à la mémoire de son père, pour la bureaucratie prussienne, la plus sanglante des expiations. L'ambassadeur de France, par ses intrigues, empêcha les négociations d'aboutir au résultat désiré. M. Guizot, du moment qu'il avait été

informé de la présence à Rome du comte Bruhl, avait craint que la Prusse ne supplantât la France dans la faveur du saint-siége. Le conseiller protestant de Louis-Philippe, toutes les fois que les intérêts ultramontains lui parurent en danger, sauvegarda la dignité nationale avec une anxieuse sollicitude.

Frédéric-Guillaume IV éprouvait de l'accord avec Pie IX un trop ardent désir pour n'être pas résolu d'avance à toutes les concessions. L'absence du comte Briilil fut de courte durée. A son retour, il garantit» au souverain pontife la libre communication avec tous les catholiques prussiens, contre laquelle s'était si énergiquement prononcé l'édit du 9 avril 18.38. Mgr Martin de Dunin reprit la route de Posen avant d'avoir signé un engagement quelconque. Mgr de Droste-Vischering, auquel l'entrée de son diocèse demeura interdite, reçut pour coadjuteur un prêtre plus prudent, mais animé d'un égal fanatisme, l'évôque de Spire : Jean de Geissel. La chaleur avec laquelle l'avait recommandé Louis de Bavière était un sûr indice de son orthodoxie. Le 24 septembre 1841, un arrangement fut conclu sur ces bases entre la Curie et la légation du Capitole, malgré les sourdes menées des cardinaux zelanti.

Toute résistance de la part des catholiques libéraux devenait désormais inutile. Le seul prélat qui, après l'arrestation de Mgr de Droste, eût persévéré dans

ses engagements vis-à-vis du pouvoir civil, l'archevêque de Breslau, Seldnitsky, avait été contraint, par son propre clergé, de donner sa démission. Les jésui- . tes ne furent arrêtés dans la réalisation de leurs plans par aucun obstacle. Frédéric-Guillaume IV renonça de gaité de cœur à tons ses droits de suzeraineté pour l'élection des évêques. Son malsain enthousiasme pour le moyen âge, qui, lors de la succession de Mgr Spiegel avait eu pour la Prusse de si déplorables résultats, lui dicta pour chaque nouvelle vacance sa ligne de conduite: sa protection fut d'avance garantie au candidat le plus connu pour son austérité, son fanatisme. Si l'hérésie ne fut pas encore passible de l'emprisonnement ou de la mort, comme en Espagne ou dans les Etats romains, tout au moins l'Eglise putelle compter pour sa répression sur le concours du bras séculier. Avant même qu'elle l'eût demandé, «les catholiques allemands » furent privés dans toute l'étendue du royaume de leurs droits civils.

Depuis 1840, pour prévenir le retour de schismes aussi odieux que celui de Ronge, l'éducation de la jeunesse fut livrée aux jésuites. Le prêtre devint, dans chaque paroisse, l'inspecteur légal de l'école, les enfants furent divisés d'après leur confession ; il fut interdit à un protestant d'enseigner la grammaire, le calcul, la géographie à des catholiques.

Investie en toute sphère d'une entière indépendance ,

l'Église romaine ne tarda pas à constituer en Prusse un Etat dans l'État. Le prince Wittgenstein, s'il n'osa établir une nonciature à Berlin par crainte de l'émeute, ne laissa pas de doter le saint-siége, au sein d'une monarchie hérétique, d'un organisme spécial. Depuis 1842, toutes les affaires relatives à l'enseignement, à l'administration, à la jurisprudence ecclésiastiques, ressortirent de la section catholique du ministère des cultes. Le cabinet de Berlin se flattait par son entremise d'opposer aux empiétements de la Curie une solide barrière; en réalité, ses directeurs profitèrent de leur haute position pour trahir les intérêts qui leur étaient confiés, assurer à l'Église romaine d'exorbitants privilèges. Pour préserver les hommes d'État prussiens d'une erreur aussi grossière, il aurait suffi du rôle perfide joué par le conseiller Schmedding pendant tout le différend des mariages mixtes. Ils introduisirent l'ennemi dans la place sous le prétexte de couper court à ses machinations. Mgr de Ketteler pouvait le proclamer en toute franchise : « Aucun prince en notre siècle ne s'est acquis à la reconnaissance du saint-siége des titres comparables à ceux de Frédéric- Guillaume lY. » Le Vatican avait obtenu sans coup férir dans un pays réformé, tel que la Prusse, des prérogatives pour lesquelles en Autriche, en Bavière, en d'autres contrées catholiques, il se heurtait contre une opiniâtre résistance.

La maison de lloiieiizollern fut cruellement punie en 1848 de la défiance insensée que depuis un demisiècle elle n'avait cessé de témoigner à son peuple. Par sa haine de tout progrès, son despotisme traça ssier à l'intérieur, sa faiblesse vis-à-vis de l'Autriche, elle avait à peu près rompu les liens de dévouement, de vénération, de loyauté, qui unissaient la Prusse à ses monarques depuis les jours glorieux du grand P]lecteur. Au premier choc de la Révolution, l'édifice de la royauté absolue s'était écroulé avec la même facilité, la même promptitude qu'à'Iéna l'organisation militaire héritée de Frédéric II. Depuis longtemps les bases en avaient été minées par les fautes de ses plus opiniâtres défenseurs. Par ses tergiversations dans la théorie, ses brutalités dans la pratique, la bureaucratie s'était aliéné tous les cœui-s généreux, tous les esprits éclairés. Si justifiées qu'elles fussent dans le droit strict, les arrestations successives de l'archevêque de Cologne, de l'évêque de Posen, par la maladresse avec laquelle elles avaient été exécutées, avaient profondément froissé l'opinion publique.

Avec l'avènement de Frédéric-Guillaume IV était arrivée au pouvoir une orthodoxie aussi étroite dans ses conceptions que brutale dans ses procédés. Comme dans la sombre période de WoUner, toute libre manifestation de la pensée était interdite : la persécution avait frappé tour à tour les catholiques allemands et

les amis des lumières, les disciples d'Hermès et les adeptes de l'P^cole de Tubingue. M. Hengstenberg remplit, avec l'approbation de son souverain, la Galette évangélique de ses anathèmes, M. Stalil, dans ses discours de la Chambre des seigneurs, se montra pour la subtilité, l'audace dans le paradoxe, le digne émule de Joseph de Maistre.

Pour couper court à d'aussi choquants excès, le remède le plus simple sembla le plus efficace. L'indépendance absolue de l'Église fut élevée par le libéralisme européen à la hauteur d'un axiome.

L'Assemblée nationale de Berlin ne se contenta pas de décréter en 1848 l'absolue liberté des croyances. Sur la motion de plusieurs députés de la gauche, elle vota l'insertion dans la charte du paragraphe suivant : « Chaque société religieuse est pour la direction de ses affaires intérieures, l'administration de sa fortune, affranchie de tout contrôle de la part de l'État. >» Tout arrêt dans cette voie aurait été flétri comme une criante injustice; les doctrinaires prussiens s'empressèrent de suivre l'exemple que venaient de leur fournir dans les « Droits fondamentaux » leurs collègues de Francfort. Par la proclamation d'une creuse formule, ils se flattèrent d'avoir donné aux problèmes qui agitaient l'Allemagne leur éternelle solution.

Les cléricaux ne se tinrent pas pour satisfaits.

MM. Pierre et Auguste Reichensperger au sein du parlement, le général de Radowitz dans les régions gouvernementales, demandèrent à ce qu'à l'avenir toute distinction fût supprimée entre les « interna » et les « externa. » Frédéric-Guillaume IV renonça de gaîté de cœur au principe qui avait guidé Frédéric II, son grand aïeul dans toute sa politique visà-vis du Vatican. Les libéraux de 1848 sacrifièrent sans de trop vifs regrets à l'alliance ultramontaine une des plus salutaires maximes du Landreclit. Aujourd'hui que la lumière s'est faite sur ces ténébreuses négociations, il convient de rendre à chacun la responsabilité qui lui est due : l'article 1 5 qui consacra dans la nouvelle charte la victoire de la Curie ne doit point être attribué à l'initiative de la gauche, mais à la pression des évêques. Comme l'ont éloquemment démontré dans les récentes discussions parlementaires (avril 1875 ), MM. Jung, de Sybel, Wehrenpfennig, il ne fut qu'un emprunt pur et simple à la constitution belge. Sur ce point comme sur tant d'autres, M. de Bismarck est revenu aux véritables traditions nationales en proposant aux députés prussiens sa radiation.

Les doctrinaires de 1848 étaient les victimes d'une étrange aberration, si, par les privilèges dont ils comblaient l'Eglise romaine, ils se flattaient de servir la cause de la liberté de conscience. Malgré le sévère

démenti qu'ils ont reçu des événements, 'a confiance de leurs successeurs dans un système vieilli persiste dans son intégrité. Aujourd'hui encore ils parlent de despotisme lorsqu'aux applaudissements de l'opinion publique l'État revendique ses droits les plus légitimes. Les plus audacieuses usurpations de l'Eglise leur paraissent justitiées sous le prétexte qu'elles découlent avec une irrésistible logique de son principe vital. Devant d'aussi opiniâtres illusions, d'aussi pernicieux sopliismes, il convient de recourir au témoignage de l'histoire, d'exposer la situation dans sa réalité.

L'Église catholique n'est pas séulement une puissance spirituelle qui prétende triompher par son seul ascendant sur les intelligences ; elle dispose, pour atteindre son but, d'une forte organisation matérielle, d'abondantes ressources. Il lui importe moins de persuader que d'anéantir ses adversaires ; au lieu de favoriser le développement de la recherche indépendante, elle en étouffe les moindres germes chez ses adeptes. Dès l'école elle les remplit pour sa puissance d'une superstitieuse vénération ; par le confessionnal elle possède sur eux un moyen d'action toujours sûr, toujours efficace. Selon leurs aptitudes, elle les enrôle dans diverses confréries qui obéissent à un mot d'ordre de Rome, l'emportent dans toute lutte civile et politique par leur nombre, leur ardeur, leur stricte discipline. Avec ceux qui résistent à ses exhortations

ordinaires, le préti-e recourt aux arguments surnaturels. « L'Etat, leur dit-il, ne punit une infraction à la loi que d'une légère amende, de quelques mois d'emprisonnement; l'Église frappe tous ceux qui lui désobéissent de» supplices de l'enfer, des peines éternelles. » Oîi sont au XIX"" siècle les laïques assez hardis pour braver d'aussi terribles menaces?

Contre une armée aussi compacte, les escarmouches isolées sont impuissantes. Rome n'a jamais redouté les discussions théoriques, puisque la masse des fidèles ne lit pas les écrits, n'écoute pas les discours de ses adversaires. Son empire ne peut être brisé que par un énergique soulèvement populaire, le concours de toutes les forces vives d'une nation. L'État, d'autre part, ne saurait exclusivement s'appuyei- sur la force brutale, puisque TEglise, malgré sa décadence, s'inspire d'un principe spirituel. Il faut encore qu'il défende des intérêts supérieurs, ceux de Tordi-e, de la tolérance religieuse, du progrès scientifique. Les libéraux ne combattront l'ultramontanisme avec quelque perspective de succès qu'après avoir reconnu un chef unique, s'être groupés sous un commun drapeau.

L'Allemagne, depuis Sadowa, a entrepris contre Rome une campagne aussi habilement conçue que vigoureusement exécutée. Après avoir affirmé son unité extérieure vis-à-vis de la France, de l'Autriche, elle

travaille à se débarrasser de son ennemi intérieur, le plus tenace, le plus dangereux de tous. En cette crise suprême, tous les vrais patriotes, à quelque nuance qu'ils appartinssent, se sont serrés autour de leur vieil empereur. Ils ne courent point le ristjue de prendre le chemin de Canossa sous l'énergique et prudente direction du prince de Bismarck.

D'aussi vulgaires considérations ne pouvaient toucher un monarque théosophe. Des changements accomplis par l'Assemblée nationale, ceux qui se rapportaient à l'Église catholique furent les seuls maintenus par Frédéric-Guillaume IV dans leur intégrité. La charte revisée du 31 janvier 1850 (art. 15) reproduisit dans sa teneur littérale le paragraphe ébauché parles constituants de 1848 '. L'Église romaine, malgré les privilèges considérables dont elle était investie , la forte somme pour laquelle elle était inscrite au budget, n'en était pas moins affranchie de toute obligation vis-à-vis de l'État; elle gérait ses affaires avec la même indépendance qu'une loge de francs-maçons, un club scientifique. Jamais problème plus grave, plus complexe ne fut résolu avec une plus coupable légèreté.

Ni les membres de la gauche, ni les hommes politiques qui siégeaient dans les conseils du souverain ne

' 5 décembre 1848, article 12.

s'étaient attemlLis à une aussi funeste interprétation de la loi. Dans la pensée des premiers, la liberté de l'Église avait pour indispensable corollaire celle de la commune; les décisions des évêques ne pouvaient empiéter sur le domaine scientifique. Toute thèse constitutionnelle, pour entrer en vigueur, a besoin d'être complétée par des règlements organiques qui en fixent le sens, l'étendue, l'application. Dans la nouvelle charte qui était octroyée à la Prusse, il était dérogé en faveur de l'indépendance de l'Eglise catholique à ce principe dicté par le bon sens. Toutes les dispositions relatives à la presse, à l'enseignement, au droit d'association, n'eurent force de loi qu'après avoir été minutieusement déterminées dans toutes leurs parties. Seul, l'article 15 reçut immédiatement son exécution.

Ses périls n'avaient point échappé aux esprits perspicaces. Le comte Schwerin' , pendant son trop court passage au ministère des cultes, s'était moins efforcé d'accroître Tautonomie des corporations que de garantir les individus contre leur arbitraire. Les destinées de l'Église évangélique, traitée en mineure par la Couronne, au sein de laquelle la recherche éruJite, la libre manifestation des croyances recevaient quotidiennement les plus graves atteintes, préoccupaient

* Voir la note XXX à la fin tlu volume.

au reste le gendre de Schleiermacher davantage que celles de sa rivale. M. de Ladenberg, qui lui succéda en 1850 et qui avait été élevé dans les traditions bureaucratiques, voulut à son tour opposer une digue aux usurpations des évêques. « Des principes aussi abstraits, dont les conséquences, loin de se dessiner avec quelque précision, ne pouvaient être calculées, même approximativement, lui paraissaient impropres poui' la solution des liens multiples qui unissaient en Prusse l'Église avec l'État ' . « Leurs relations devront être réglées à l'avenir sur la base générale posée dans l'article 15, » déclarait-il déjà le 15 décembre

Le clergé, du moment qu'il tint sa proie, repoussa les conférences auxquelles le conviait le ministre. Il lui sembla superflu de discuter des privilèges dont il avait l'entière et réelle possession. Frédéric-Guillaume IV, par l'abandon de ses droits de suzeraineté sur l'Église catholique, n'avait fait que réparer les injustices commises par ses ancêtres. « Les monarques des périodes précédentes, écrivaient les évêques dans un mémoire collectif, ont obéi à une inspiration malencontreuse lorsqu'ils ont resserré l'Église dans d'étroites limites. Leur joug s'est montré aussi gênant

^ Extrait d'un discours de M. de Ladenberg prononcé dans le comité central de la première Chambre pour la révision de la Constitution.

que nuisible pour l'action du clergé, la prospérité religieuse. Avec la suppression des entraves actuelles, l'abolition du placet dont il a été fait l'usage le plus funeste, le plus arbitraire, l'Eglise aura simplement recouvré son antique indépendance. Désormais elle sera libre de fixer l'ordre de son culte, de multiplier les exercices de dévotion, les jours de pénitence ou de fête. Les congrégations existantes seront administrées suivant les préceptes canoniques, de nouvelles créées aussitôt que le besoin s'en fera sentir. »

Entre les exigences des prélats et les représentations de ses plus fidèles serviteurs, le roi n'hésita pas un instant. Les prières des plus anciens conseillers de la Couronne, des politiques les plus perspicaces, ne purent triompher de son obstination, de sa foi en des théories préconçues. L'article 15 n'était entaché à ses yeux que d'un seul défaut ; il n'investissait pas encore rÉglise romaine de prérogatives assez étendues. Dans cette crise suprême pour son pays, sa dynastie, le roi ne rechercha les avis que de deux personnes toutes dévouées au Vatican : son épouse, la reine Élisabeth ' , le général de Radowitz.

Peut-être sera-t-on surpris qu'un prince aussi en-

' Du vivant, comme après la mort de son époux, la reine Elisabeth a joué en Prusse le même rôle qu'en Autriche sa sœur l'archiduchesse Sophie. A l'une il convient d'attribuer la principale part dans la Constitution de 1850, à l'autre dans le Concordat de

thousiaste du passé ait porté sur l'édifice construit par ses ancêtres une main sacrilège. Frédéric-Guillaume IV, dans sa dévotion maladive, ne croyait pouvoir expier par de trop rudes sacrifices l'incrédulité de son grand aïeul. Sa correspondance avec Bunsen, les lettres de Humboldt à Varnhagen von Ense ouvrent à à cet égard les perspectives les plus tristes, les plus étranges. Depuis le jour de son avènement, tous ses efforts tendirent à purifier de l'esprit négateur du XVIII""' siècle les institutions de son royaume. Il ne comprit jamais que l'État chrétien ne pourrait se fonder que sur les rûines de la monarchie des Hohenzollern.

Pendant un quart de siècle, l'article 15 a réglé en Prusse tous les rai)ports de l'Église romaine avec l'État. Ses fruits ont eu le temps de mûrir. Il est aujourd'hui instructif de voir ce qu'entendent par liberté spirituelle les ultra-luthériens de la Gazette de la Croix, les adeptes du Syllabus.

L'Église forma, en vertu de la Constitution de 1850, un État souverain dans l'État. Soyons plus exacts : en notre siècle de lumières un prince èvangélique s'abaissa de son plein gré au rôle qu'avaient repoussé avec indignation de vaillants monarques catholiques au moyen âge. L'union demeurait maintenue en ce sens que le pouvoir civil remplissait en fa-

veur de l'autorité religieuse les fonctions du bras séculier.

De la nouvelle charte avaient disparu le placet, le recours comme d'abus, Texéquatur, bref, toutes les institutions qui témoignaient de la subordination de la Curie, de la suzeraineté des Hohenzollern. Les évêques étaient désormais affranchis de tout contrôle pour la publication de leurs mandements, leur corresponxiance avec Rome, la lecture du haut des chaires de leurs diocèses des encycliques pontificales. Aucune précaution n'était prise dans le Code contre les abus du clergé dans cette sphère. Un laïque qui exprime dans un journal son opinion individuelle, est passible, lorsqu'il attaque le gouvernement, d'une peine sévère : une entière liberté était accordée au vicaire du Christ pour la promulgation de ses décrets infaillibles. Les mandements desévêques étaient assimilés par une fiction insoutenable aux autres produits de la presse, tandis qu'ils sont revêtus aux yeux de l'Eglise d'un caractère surnaturel, que tous les fidèles sont tenus de se conformer à leurs ordres sous menace de damnation.

De quelles armes disposait la Cour suprême, si le pape proclamait dangereuse une loi votée par les Chambres, si, comme il se l'était permis plus d'une fois en Autriche, il conviait les catholiques à la résistance? Les évêques étaient obligés, en vertu de leur

serment, de lire dans les églises le bref pontifical, les laïques d'obéir à leurs conducteurs spirituels. Un procès aurait été intenté au journaliste qui aurait excité ses concitoyens cà la haine, au mépris du gouver-. nement. Les prélats, sous le fallacieux prétexte qu'ils n'exprimaient que leur opinion individuelle, échappaient à toute poursuite. A vrai dire, du moment que le chef de l'Église avait parlé, il ne restait plus aux fidèles qu'à se courber devant ses sentences.

Frédéric-Guillaume IV se dépouilla volontairement de toute sui'veillance sur la juridiction épiscopale : les tribunaux prussiens se bornèrent sous son règne à l'exécution des verdicts, disons mieux, des anatlièmes de la Curie, lors même qu'ils s'élevaient à l'excommunication majeure, qu'ils attentaient aux droits civils des victimes.

La question des mariages mixtes qui, sous Frédéric-Guillaume III, avait occasionné de si violents conflits, fut résolue par son fils à l'entière satisfaction du saint-siége, en des termes qui durent faire tressaillir de joie dans leurs tombeaux Mgr de Droste-Vischering, le prélat martyr, Mgr de Dunin de belliqueuse mémoire. La loi et la coutume, par une erreur des plus fâcheuses, se trouvèrent en complet désaccord. Virtuellement, malgré leurs nombreuses divergences avec le droit canonique, les i)rescriptions du Laudrecht restèrent en vigueur; mais comme les catholi-

qiies prussiens, pour la célébration de leur mariage, devaient recourir aux bons offices de l'Eglise, ils sacrifièrent pour la plupart leurs droits civils à leurs devoirs religieux. Désormais la Cour de Rome n'accorda la bénédiction nuptiale qu'aux conjoints qui promettaient d'élever dans la foi orthodoxe tous leurs enfants, sans distinction de sexe.

La même tyrannie fut exercée à l'égard des autres sacrements. Tous les Prussiens qui faisaient profession de catholicisme furent obligés, lors du baptême de leurs enfants, de se soumettre aux rites ultramontains, puisque le clergé restait en possession des registres civils. Les prêtres enfin profitèrent de ce que les morts devaient être ensevelis dans le cimetière de leurs paroisses, pour refuser aux libres penseurs le secours de leur ministère ou leur arracher une rétractation sur leur lit d'agonie par la menace de peines infamantes pour leur famille. Ainsi le voulait un monarque qui se pi-oclamait en toute occasion le fervent défenseur de l'orthodoxie évangélique.

La présentation, la nomination aux bénéfices vacants, qui étaient précédemment réservés à l'Etat, devinrent depuis 1850 l'apanage exclusif des évêques. Il ne fut fait d'exception que pour les localités où les prébendes se rattachaient à la Couronne par les liens du plus étroit patronage, où les charges l'emportaient de beaucoup sur les privilé-

ges. La gestion de la fortune ecclésiastique fut, en vertu de l'article 17, livrée au seul clergé, sans contrôle quelconque de la part des conseils municipaux, du ministère de l'intérieur. Les dilapidations qui se sont accomplies dans le diocèse de Posen et dont le docteur Falk a porté à la tribune le peu édifiant tableau, fournissent, de la largeur de conscience de» l'Église en matière pécuniaire, de l'inaptitude des Révérends Pères pour les affaires temporelles, une preuve irrécusable. Frédéric-Guillaume IV aurait fermé les 3'eux sur d'aussi légères peccadilles. Sa royale mission se bornait à ses yeux à contraindre ses sujets catholiques au payement des dîmes que leur imposaient leurs conducteurs spirituels.

Sous le terrifiant régime de M. de Manteuffel, l'Eglise romaine jouit seule d'une liberté absolue. A la même époque, par un significatif contraste, les associations vouées à la pure recherche scientifique étaient entravées par les fondateurs de l'Etat chrétien dans l'exercice de leurs droits les plus élémentaires. Quant aux clubs ouvriers, leur nom seul constituait un délit. « Une liberté d'action illimitée, disait la constitution de 1850, est accordée aux congrégations monastiques; l'Etat ne se réserve vis-à-vis d'elles que le droit de punir, selon le code pénal, les crimes qu'elles pourraient commettre.»

Aucune garantie n'était prise contre les excès de la

chaire par un législateur qui entravait l'éloquence parlementaire par les plus blessantes restrictions. Quel parallèle cependant pourrait-on établir entre les deux sphères quant aux dangers dont elles menacent l'ordre social? Le gouvernement se fait représenter dans la moindre réunion publique par un commissaire ; les orateurs n'expriment à la tribune que leurs opinions individuelles; l'impression produite par un discours est effacée par le suivant. L'autorité civile n'intervient dans le temple que pour maintenir la tranquillité. Le prêtre, seul investi du privilège de la parole, n'est exposé à aucune contradiction ; ses discours ne sont pas ceux d'un mortel sujet à l'erreur, mais d'un mandataire de l'Eglise infaillible.

La partialité du cabinet de Berlin fut choquante dans ce domaine, mais toutes les injustices étaient légitimées aux yeux de Frédéric-Guillaume IV, du moment qu'elles tendaient à l'oppression du radicalisme, de l'incrédulité. L'un des chefs les plus éminents du parti national-libéral, le docteur Twesten, fut, en 1868, condamné à une forte amende pour avoir flétri, au sein de la Chambre des députés, les prévarications du ministre delà justice, le féodal comte Lippe. Jusqu'en 1870 les jésuites purent affirmer du haut de toutes les chaires de la Prusse, sans crainte d'être démentis, qu'il suffisait d'un décret du Vatican pour frapper de nullité toutes les lois de l'Etat.

La Curie profita de la latitude qui lui était laissée par la constitution de 1850 pour enlacer les possessions de Hohenzollern dans les mailles d'un inextricable réseau. Les jésuites d'origine germanique furent investis par la Couronne des mêmes privilèges que les autres associations pieuses, et poursuivirent, sans être inquiétés, le cours de leurs conquêtes. Les membres étrangers agitèrent à de fréquentes reprises le royaume par leurs tumultueuses missions. Aujourd'hui encore l'influence cléricale demeure prépondérante sur les bords du Rhin et les provinces de nationalité slave : les districts polonais de la Prusse orientale, la haute Silésie, le grand-duché de Posen.

Aucune précaution ne fut prise par la Couronne contre l'accroissement des biens de mainmorte. En vertu de l'article 17 de la charte sur le droit de réunion, les couvents se multiplièrent dans la monarchie des Hohenzollern avec une aussi effrayante rapidité qu'en Belgique. Enhardis par l'impunité, les jésuites essayèrent, en 1865, de fonder une maison professe dans la capitale même de la Prusse, mais leurs ouvriers furent dispersés par le peuple à coups de pierres. M. de Mûhler, malgré ses secrètes sympathies pour les Révérends Pères, ordonna la suspension des travaux pour prévenir une émeute.

La toute-puissance qu'ils exerçaient en matière

scolaire les consola de ce léger échec. « La possession de l'École est, au XIX"" siècle, aussi importante qu'au moyen âge celle des évéchés, » avait coutume de répéter un ultramontain des plus habiles, le docteur Windischmann ; « le parti qui l'a conquise est assuré de la domination universelle. » Ces paroles ne restèrent point stériles. Frédéric-Guillaume IV s'empressa, dans une large mesure, de satisfaire à cette nouvelle exigence de la Curie. L'enseignement à tous les degrés fut marqué, sous sou règne, d'un cachet confessionnel. L'école primaire fut livrée dans les districts catholiques au curé, dans les communes protestantes au pasteur. Leur inspection ne se borna pas à la sphère religieuse ; elle s'étendit aux études profanes, aux connaissances qu'étaient tenus d'acquérir tous les enfants prussiens sans aucune exception. Comme à l'époque de Wollner, cette contrainte imposée aux intelligences servit moins les intérêts de la vraie piété que ceux de l'hypocrisie, du fanatisme.

La même orthodoxie tracassière présida à la direction de renseignement secondaire, des gymnases, au détriment de la haute culture, des fortes études. Il n'est pas jusqu'aux Universités, ce dernier et glorieux refuge de la liberté intellectuelle, de la science indépendante dont, pendant cette période de réaction, les franchises n'aient été souvent violées. Les évêques ne se contentèrent pas d'exercer un empire sans

contrôle sur les séminaires où étaient élevés les futurs serviteurs de l'Église. Les professeurs royaux de théologie, pour que leur satisfaction fût complète, auraient dû se courber devant leurs sentences. La constitution de 1850 reconnaissait au seul ministre des cultes le droit de déposer un docteur dont les cours seraient en contradiction ouverte avec la théologie, la morale orthodoxes. L'Eglise romaine, pendant le règne de Frédéric-Guillaume IV, sous le < ministère de M. de Muhler, se déclara persécutée parce qu'aucune modification n'était apportée à un article sacrilège. En pratique, la majesté de la loi fléchit, dans la plupart des cas, devant l'arbitraire de la hiérarchie.

Les facultés catholiques de Bonn, de Breslau, lors même qu'en théorie elles furent investies des mêmes privilèges que les autres membres du corps académique, furent abaissées, en réalité, au rang de séminaires. Le prince-évêque de Breslau, Mgr de Diépenbrock, parvint, après son retour du synode général de Vienne, à introduire dans la constitution prussienne quelques-uns des articles du concordat autrichien, à l'aide d'une convention secrète, passée le 29 avril 1859, avec M. de Bethmann-Hollweg, alors ministre des cultes. Les privilèges universitaires purent, suivant le bon plaisir de l'official, être donnés ou enlevés aux théologièns d'après le degré de

leur orthodoxie. D'illustres savants se trouvèrent, vis-à-vis du primat de leur diocèse, dans un état de plus complète dépendance que de simples vicaires de campagne. Tout prêtre, en effet, si inférieur que soit son rang dans la hiérarchie, ne peut être déposé en dehors de la procédure canonique.

La constitution de 1850 qui, dans la pensée de ses auteurs, devait assurer à l'Eglise une complète autonomie, n'avait abouti qu'à l'asservissement de la Prusse vis-à-vis de la Curie, sans aucun avantage pour les fidèles. Les privilèges de la Couronne n'avaient pas été sacrifiés sur l'autel de la liberté, mais sur celui du despotisme. Frédéric-Guillaume IV, dans sa poursuite maladive de l'autorité extérieure, avait porté à l'ordre civil , au progrès spirituel , à la tolérance religieuse, les plus graves atteintes. L'esprit du protestantisme, par une maladroite consolidation de la lettre, avait reçu de lui une mortelle blessure. Écoutons un témoin non suspect, l'ancien rédacteur de la Gazette de la Croix, le docteur Hermann Wagner : «Les divers gouvernements germaniques,» s'écriait, le 16 mai 1873, à la tribune du Reichstag, le plus subtil dialecticien du parti conservateur, « ont trop longtemps fait preuve d'une coupable faiblesse vis-à-vis des usurpations de l'épiscopat. S'ils avaient pris, au commencement de la lutte, quelques mesures énergiques, la Cour de Rome n'aurait jamais eu l'au-

dace d'émettre des prétentions aussi exorbitantes. »

La victoire du Vatican était complète. Ses diplomates, pour sauvegarder les apparences, continuaient à se plaindre des procédés d'une monarchie hérétique ; dans le secret du cœur ils ressentaient de la docilité du cabinet de Berlin une orgueilleuse satisfaction. Lord Houghton, un membre du Parlement, qui s'est acquis dans les lettres un nom honorable et jouissait de l'entière confiance du vicomte Palmerston, demandait un jour au cardinal Antonelli : « Par quelles concessions la Grande-Bretagne pourrait-elle gagner le clergé irlandais? » — « Ma réponse sera brève, » répartit le secrétaire d'Etat de Sa Sainteté, « que le Parlement de Westminster adopte les lois ecclésiastiques prussiennes ! »

La situation créée par Frédéric-Ouillaume IV se prolongea plusieurs années après la mort de son auteur. Dans leur dédain pour toutes les questions spirituelles, les hommes d'État qui se succédèrent à la présidence du cabinet de Berlin fermèrent volontairement les yeux sur les intrigues des jésuites.

Leur indifférence fut partagée par les chefs les plus influents de l'opposition radicale. MM. Waldeck, i)uncker, von Hoverbeck se crurent, dans leur sagesse doctrinaire, assurés de vaincre tous les obstacles. La formule de « l'Eglise libre dans l'Etat libre,» qu'à cette heure même les aftidés de la Curie exploi-

tent avec une si pertide habileté, leur apparut comme le remède universel. Aujourd'hui encore, malgré les décrets du Syllabus, l'insurrection des évêques contre les lois nationales, l'extrême gauche persiste dans ses illusions; ses orateurs repoussent comme illégales les mesures ecclésiastiques de M. Falck. Pour triompher de l'ultramontanisme, il suffirait, selon eux, d'étendre les franchises populaires, de travailler à la diffusion des lumières. Si séduisantes, au premier abord, que puissent être ces théories, l'expérience en a depuis longtemps montré la vanité.

Une ère nouvelle avait commencé en 1859 pour la Prusse avec la régence du prince Guillaume ; l'administration des cultes persista seule dans ses anciens errements. La camarilla piétiste qui, dans l'intérieur du palais, était demeurée en possession des charges les plus influentes, la réclama comme son apanage spécial au moment où les autres portefeuilles étaient confiés à des ministres connus pour la hauteur de leurs vues, la sincérité de leur libéralisme*. M. de Bethmann-Holhveg% qui fut appelé pai' elle à la direction des affaires ecclésiastiques, n'appartenait point, il est vrai, comme son prédécesseur immédiat, M. de Raumer, au parti confessionnel rigide : par sa vaste

' Le comte Scliwerin à l'intérieur, M. de Patow aux finances, M. de Bernuth à la justice.

- Voir la note XXXI à la lin du volume.

culture intellectuelle, comme par sa tolérance pratique, il se sentait plutôt attiré par les théologiens du tiers-parti : MM. Nitzsch, Dorner, Twesten. L'ancien directeur de conscience de Frédéric-Guillaume lY, le D' Hengstenberg, lui intenta dans la Gazette de la Croix une accusation d'hérésie le jour où il comprit que le pouvoir lui échapjiait sans aucune perspective de retour.

L'avenir ne tarda pas à prouver que les craintes de l'orthodoxie ne reposaient sur aucun fondement. Une complète indépendance fut assurée en théorie aux différentes opinions religieuses; en réalité, il ne fut remédié à aucun abus. Parmi les nombreux alliés de la tyrannie cléricale, je n'en connais point d'aussi efficace que le doctrinarisme soi-disant libéral. En dépit de la loyauté de ses intentions, M. de Bethmann- Hollweg aggrava pendant son passage aux affaires les liens qui enchaînaient la Prusse au saint-siége. Les évêques, au lieu d'être rappelés depuis l'ère nouvelle au droit commun, poursuivirent avec la complicité du ministère le cours de leurs usurpations.

Les théologiens catholiques avaient compté, pour la libre manifestation de leurs idées, sur rap])ui d'un jurisconsulte consommé, d'un maître qui, naguères encore, par son enseignement, jetait un vif éclat sur l'Université de Bonn. Leurs espérances furent déçues. M. de Bethmann-Hollweg ressentait pour la liberté

un amour trop platonique pour ne pas dissiper par ses actes les préventions qu'avaient pu concevoir les jésuites à la lecture de ses écrits.

Un estimable exégète de Breslau, le Baltzer, fut en 1860, à cause Je ses prétendues erreurs doctrinales, suspendu par son évêque, Mgr Forster, le même qui, après avoir combattu l'infaillibilité au sein du Concile, l'a imposée à tous les prêtres de son diocèse et vient de s'enfuir en Autriche plutôt que de se soumettre aux lois. Le ministère des cultes, au lieu d'affirmer ses droits dans un différend universitaire, céda aux premières injonctions de Rome. Le D*^ Baltzer fut rayé du tableau des professeurs avant même d'avoir été condamné par la Congrégation de l'Lidex. La faiblesse de la Cour de Berlin enhardit le cardinal Antonelli, qui donna dans sa dépêche du 7 juillet 1861 son verdict définitif: le maître convaincu d'hérésie demeura à tout jamais exclu de l'enseignement théologique.

Malgré ses complaisances envers les ultra-luthériens, M. de Bethmann-Hollweg ne réussit point à capter leurs bonnes gnxces. A peine le conflit militaire avait-il éclaté entre le roi Guillaume et la seconde Chambre , qu'ils le remplaçaient à l'instruction publique par un fonctionnaire qui leur était tout dévoué, M. de Miihler ' (18 mars 1862).

' Voir la note XXXII à la fin du volume.

Un examen détaillé des actes dn nouveau ministre dépasserait les limites de la période à laquelle est consacré ce volume. Qu'il nous suffise de déclarer que les libéraux le flétrirent à bon droit comme le mauvais génie de la Prusse. Seul entre les hommes d'État du parti féodal, il sut se maintenir au pouvoir tout en demeurant fidèle à ses origines : élu à son poste pour opposer à tous les désirs populaires un impassible veto, il persévéra dans son attitude négative après que M. de Bismarck eut adopté vis-à-vis de l'étranger une politique nationale, que ses collègues eurent pris leur retraite ou se furent décidés à d'énergiques réformes. Par la stérilité de son administration, sa haine de tout progrès, M. de ^Miililer formait avec eux un choquant contraste : il n'en conserva pas moins pendant dix ans son portefeuille, en dépit des réclamations de l'opinion publique, des votes hostiles de la seconde Chambre ' .

Durant cette longue période, ses regards furent uniquement tournés du côté de l'Eglise : il se montra envers elle aussi prodigue de faveurs qu'avare envers les corporations scientifiques Les errements de Frédéric-Guillaume IV furent continués dans leur intégrité. Le clergé fut investi sur l'école primaire d'une autorité absolue; les gymnases, selon la confession

' M. de Mûhler donna sa démission le 17 janvier 1872.

des élèves, appartinrent aux ultramontains ou aux protestants ortliodoxes. Quant aux universités, M. de Miihler ne s'en occupa que pour les gêner dans leur développement. Berlin, par les préventions personnelles du ministre, les influences rétrogrades qui l'emportaient dans ses bureaux, perdit en Allemagne la glorieuse primauté qu'elle avait conquise au commencement du siècle. Depuis vingt ans elle se trouve visà-vis de Leipzig dans un état d'infériorité manifeste, non-seulement pour le nombre des étudiants, mais pour la valeur intrinsèque des maîtres ' .

Peu importait à M. de Miihler l'universelle décadence de l'enseignement, pourvu qu'il gardât la faveur des évéques. Toute sa tactique parlementaire consistait à s'appuyer sur les députés ultramontains contre l'opposition libérale de toute nuance : à peine avait-il commis une nouvelle erreur administrative, qu'il s'engageait plus avant à leur égard dans la voie des concessions. Sa position devint intenable du moment que M. de Bismarck se fût prononcé contre l'infaillibilité pontiticale. La faiblesse avait été poussée par lui si loin qu'il ne pouvait prendre contre les défenseurs du Syllabus aucune mesure efficace. La rupture entre

^ De meilleurs jours ont lui pour l'Université de Berlin avec l'avénement du D"" Falk. Parmi les professeurs nouvellement appelé», je citerai les théologiens Dillmann et Pfleiderer, le philosophe' Zel- 1er, l'historien Wattenbach, le physicien Helmholtz,

la Prusse et le saiiit-siége n'était pas encore publique, qu'il était contraint de donner sa démission.

La chute de M. de Mlililer n'ouvrit pas les yeux de ses protecteurs. Aujourd'hui encore les chefs du parti féodal se plaisent à nouer avec la Curie des négociations toujours infructueuses, sans cesse renaissantes, malgré leur perpétuelle stérilité. En 1860, MM. Stahl, Léo et quelques autres des plus célèbres publicistes de la réaction donnèrent aux jésuites le baiser de paix dans l'entrevue de Halle et conclurent avec eux une ligue offensive et défensive contre l'antichristianisme, la révolution. En 1872, la plupart des députés conservateurs ont voté contre la loi sur l'inspection scolaire avec les membres de la fraction du Centre.

L'alliance conclue sous ces ténébreux auspices ne s'est pas encore démentie. 1^'ancien confident de Frédéric-Guillaume IV, M. de Gerlach, lance dans chaque session du Reichstag l'anathème contre un ministère prévaricateur et implore contre les protestants incrédules le secours des catholiques infaillibilistes. Vaines supplications ! Toute tentative de rapprochement entre deux Églises également orthodoxes est condamnée à l'impuissance. La Curie ne voit dans les démarches des luthériens qu'un acheminement à leur complète soumission; ceux-ci n'ont pas encore eu le courage d'accomplir l'acte décisif. « Xous vous ac-

cueillerons comme des pénitents, lorsque vous aurez publiquement abjuré toutes vos erreurs, » répondait à M. de Gerlach un célèbre député ultramontain, et le baron de Mallinckrodt.

Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis qu'en vertu de l'article 15 de la charte, l'Église romaine jouit en Prusse d'une indépendance absolue. Ce laps de temps est assez considérable pour que, par les fruits qu'il a portés, on puisse juger de l'excellence du principe. Les générations élevées sous la tutelle cléricale sontelles meilleures, plus instruites, plus prospères que leurs devancières'?— En présence défaits nombreux, dûment constatés, il nous semble difficile de donner une réponse affirmative.

Les arrêts de la Cour de Rome sont accueillis dans toute la catholicité avec une muette obéissance, mais cette soumission nous paraît chèrement achetée par l'affaissement des caractères, la violation continue de la justice. Aucun recours n'est assuré aux membi'es du clergé inférieur contre l'arbitraire hiérarchique. Les plus monstrueux abus de pouvoir sont tolérés du moment qu'ils servent à prévenir un schisme. Combien d'hérésies auraient conquis la majorité des suffrages sans la pression des évêques sur leurs subordonnés? L'Église serait aujourd'hui vieille-catholique, de même que sous Constance elle avait failli se réveiller arienne.

Avec la liberté des recherches ont dis[)aru la culture spirituelle, le goût des hautes études. Tous les savants qui, de nos jours, ont illustré la théologie catholique, ont succombé tôt ou tard à l'accusation d'hérésie. La polémi(iue dévote se distingue aujourd'hui de celle des incrédules par l'audace de ses sophismes, la violence de ses invectives Pour aviver le fanatisme, fortifier les préjugés, soulever les passions, aucun artifice ne lui paraît méprisable.

Jetons un voile discret sur l'administration des finances. L'Église a toujours professé pour les intérêts matériels un superbe dédain. Remarquons seulement que les pauvres n'ont point eu à se féliciter de ce que la gestion de leurs biens ait passé des conseils municipaux entre les mains Ses curés, des évéques. Les bénédictions prodiguées par Pie IX au banqueroutier Langraud-Dumonceau nous dispensent de tout commentaire à cet égard.

A l'abaissement des pasteurs correspond chez le troupeau la diminution de la moralité, des lumières. Choisissons pour thème de nos observations la partie catholique et allemande de la Prusse : la province du Pthin, la Westplialie. La statistique criminelle offre des résultats moins réjouissants pour les générations qui sont nées depuis 1850 que pour celles qui les ont précédées, malgré l'assujettissement de l'école vis-àvis du clergé. Aucun observateur, si bienveillant qu'il

soit, n'osera prétendre que dans les fçrandes villes les ouvriers soient devenus plus respectueux envers l'autorité, plus sages, plus économes, que l'amour des jouissances matérielles ait cédé dans les campagnes à une notion plus haute du devoir. Il serait injuste de rendre l'Église seule responsable de ce recul : on ne peut nier cependant que les pasteurs évangéliques qui ne se sont jamais insurgés contre les lois civiles n'aient plus efficacement servi la cause du vrai progrès que les membres de la hiérarchie romaine. Dans tous les districts industriels de la Prusse rhénane l'Internationale noire s'est alliée à l'Internationale rouge par haine de l'ordre, de la liberté.

Les préceptes de Loyola sur l'éducation continuent à être suivis par ses disciples : aujourd'hui encore ils s'efforcent de tenir les âmes qui leur sont confiées dans un état de minorité perpétuelle. L'obligation scolaire les entrave dans la réalisation de leurs plans. Loin de la bénir comme le plus sûr fondement de la civilisation, comme une garantie donnée à l'enfant vis-à-vis d'un père indolent ou coupable, ils la flétrissent comme une atteinte portée à la liberté individuelle, à l'autorité de la famille. Les bourgmestres dans les communes rurales sont sans cesse obligés de lutter contre les parents qui, à l'instigation du curé, retirent leurs fils de l'école avant l'âge légal.

Les mêmes phénomènes se présentent pour l'in-

struction supérieure. Le clergé, au lieu d'initier à ses bienfaits les fidèles, ne songe qu'à leur en dépeindre les périls. Dans une pareille situation des esprits, il n'est point surprenant qu'il ne s'opère de toute part un recul manifeste. Le nombre des élèves catholiques comparé à celui des évangéliques n'atteint pas dans les g3'mnases et les écoles industrielles la moitié de celui qu'exigerait le chiffre total de la population. Aussi, malgré leur infériorité numérique considérable, les pi'otestants sont-ils investis sur les bords du Rhin des plus hautes charges : ils l'emportent également sur les adeptes de l'autre confession par leurs aptitudes commerciales, leur activité, leur i-ichesse.

Sous le rapport scientifique, nous aboutissons aux mêmes résultats. Comparés aux institutions évangéliques, les gymnases ultramontains créés par Frédéric- Guillaume IV, rétablis par M. de Miihler, trahissent une infériorité déplorable. Un quart des élèves ne pourrait livrer une composition allemande correcte, les trois quarts seraient incapables de lii'e couramment un auteur grec ou latin chosi entre les plus faciles, au dire d'un juge compétent, M. de Sybel'. « Si nous ne sommes pas encore tombés au niveau de l'Espagne, » en conclut l'illustre historien, « la faute n'en est pas au clergé catholique.»

^ H. de Sybel, Klerikale Politik, 93-96.

Les politiques éclairés trouveront sans doute étrange que le roi Guillaume, le prince de Bismarck n'aient pas opposé aux usurpations de Rome une digue pllis prompte, plus efficace. Aussi longtemps que la Prusse persista vis-à-vis de l'étranger dans une attitude de subordination, elle ne pouvait entreprendre à l'intérieur aucune sérieuse réforme. Le parti féodal, malgré le changement de souverain, restait le maître de la situation.

Le nouveau roi, il est vrai, n'avait point hérité des mystiques inclinations de son prédécesseur, de ses théories fantaisistes sur l'Eglise libre, l'État chrétien. Inférieur à Frédéric-Guillaume IV pour les brillantes qualités de l'esprit, les dons artistiques, il l'emportait sur lui pour le sens de la réalité, la justesse dans le regard, la vigueur dans l'action. Les splendeurs du moyen âge le laissaient indifférent. Les vertus qu'il prisait n'étaient point celles du docteur, mais du soldat. En homme de sens, il mit un terme aux controverses théologiques, à la propagande ritualiste qui avaient si fort occupé la Cour pendant le dernier règne. L'union entre les deux Églises protestantes, sourdement combattue par les ultra-luthériens et la Gazette de la Croix, fut affirmée avec une nouvelle vigueur : Guillaume, dans sa piété sincère, lui était personnellement très-attaché et la vénér ait comme un legs béni de son père, le couronnement de

l'œuvre religieuse de Hohenzollern. Pendant quelques années cessèrent les procès pour cause d'hérésie, intentés par le Consistoire supérieur aux théologiens les plus illustres: une ère de tolérance, de "calme doctrinal, d'activité pratique, sembla s'ouvrir pour la Prusse.

En dépit de l'orage qui l'avait un instant menacée, la Cour de Rome ne fut cependant atteinte dans aucun de ses privilèges. Malgré les nombreux abus dont elle s'était rendue coupable, elle n'en représentait pas moins, aux yeux d'un gouvernement conservateur, le plus saint des principes, celui de l'autorité morale : seule, dans une époque de troubles politiques, de commotions sociales, elle se faisait forte d'en imposer aux masses, de ramener l'ordre dans les esprits.

A un jugement sûr, mais quelque peu restreint dans ses horizons, le roi Guillaume unit une anxieuse vénération pour le passé. Il craint, en brisant un seul anneau de la tradition, de provoquer la ruine de tout l'édifice. Les événements de 1848, les émeutes de Berlin, la révolte de Baden, les humiliations auxquelles avait dû se résigner Frédéric-Guillaume IV après le refus de la couronne impériale, avaient fait sur son esprit une durable et lugubre impression. Dans l'Etat, dans l'école, dans l'Église, les libéraux lui apparaissaient comme des propagateurs de mensonge, des athées,

des criminels dangereux. Dans son honnêteté quelque peu bornée, le vieux monarque n'établissait aucune distinction entre les plus corrects parlementaires et les plus turbulents démagogues : Raveaux et Simson, Hecker et Twesten. Ses préventions étaient entretenues par les personnes de son entourage : des dames du palais, des chambellans imbus des maximes féodales, des généraux poursuivis par le spectre de la révolution. La rehiè Elisabeth n'avait embrassé le luthéranisme que pour la forme en montant sur le trône de Prusse. De même qu'à Vienne sa sœur, l'archiduchesse Sophie, elle demeura à Berlin jusqu'à sa mort, le plus habile, le plus persévérant avocat des prétentions papales. Avec le conflit militaire disparurent les dernières perspectives d'un accord avec la seconde Chambre, l'opinion publique, les classes éclairées.

Les fantômes qui séparaient le vieux souverain de son peuple ne se dissipèrent que le jour où il adopta une politique nationale, sur les champs de bataille de la Bohême, de la France. Les grandes traditions des premiers Hohenzollern furent de nouveau comprises par lui, lorsque partout au premier rang de ses adversaires il rencontra les prétendus défenseurs de son trône : les jésuites. Depuis le Concile, les mandements insurrectionnels des évêques l'ont blessé dans son respect de la loi, ses sentiments les plus intimes, ses

croyances les plus chères. Quoi qu'en dise la presse cléricale, le prince de Bismarck ne compte pas, dans sa lutte contre Rome, d'allié plus ferme, plus sûr.

Du moment qu'il avait pris la direction des affaires étrangères, le chancelier ne s'était abandonné sur l'imminence d'une crise religieuse à aucune illusion. A Vienne, à Rome, à Paris, les jésuites travaillaient avec une fébrile activité à l'humiliation des Holienzollern, au démembrement de l'Allemagne, à la ruine du protestantisme. Un homme d'Etat moins habile leur aurait aussitôt jeté le gant ou se serait plié à leurs conditions: comme l'Horace de l'antique légende, il parvint avec une sagesse consommée à diviser ses adversaires. Il suffit de son audacieuse loyauté pour déjouer les machinations de Napoléon III, du comte Rechberg, du père Beckx. Aussi longtemps que la Prusse n'eut pas vengé dans les plaines de Sadowa les outrages d'OUmutz, qu'elle ne fut pas garantie contre toute agression étrangère, toute campagne intérieure contre l'ultramontanisme aurait constitué de sa part une coupable imprudence.

Sur quel parti M. de Bismarck pouvait-il d'ailleurs compter pour la réalisation de ses desseins ? Avant 1866, aucun ministre ne fut plus impopulaire : pour déclarer la guerre à l'Autriche, il dut vaincre les scrupules de son roi; la presse libérale, la majorité parlementaire ne se rallièrent à lui qu'après son corn-

plet ti ioinphe. Pendant toute la campagne de France il dut lutter à Berlin contre les intrigues de Cour, dans le Sud contre l'agitation ultramontaine, à Londres, à Vienne contre le mauvais vouloir de lord Granville, du comte Beust. Depuis que l'Allemagne a recouvi'é son unité, les conservateurs de tout pays font au ministre patriote une guerre acharnée : pour le renverser du pouvoir, ses anciens amis les féodaux se sont alliés en Prusse aux jésuites.

Avec un but aussi élevé, dans une situation aussi délicate, quel libéral sérieux oserait reprocher à M. de Bismarck ses temporisations, ses ménagements? Une dernière fois, le jour de la proclamation de l'Empire germanique, il offrit à l'Église romaine la paix sur la base de la tolérance, du respect des lois. Elle lui répondit par la formation au sein du nouveau parlement d'un parti du Centre uniquement dirigé par des intérêts confessionnels, qui s'elîorce d'introduire en pays protestant les décrets du Syllabus. En dépit des plaintes intéressées des ultramontains, des sophismes des libéraux doctrinaires, les catholiques sincères ne sont aujourd'hui en Prusse les victimes d'aucune vexation, d'aucune injustice. M. de Bismarck s'inspire dans sa politique ecclésiastique des habiles et fermes traditions de Frédéric II : il sauvegarde vis-à-vis de la Curie les droits de l'État sans s'immiscer dans les querelles théologiques, dicter leur

foi aux consciences. Les coupables eri'ements patronnés par Frédéric-Guillaume IV ont pris fin : à la domination exclusive d'une secte a succédé pour tous le règne de la justice.

En réunissant toutes les tribus germaniques sous une commune bannière, l'empereur Guillaume n'avait accompli que la moitié de sa tâche : il devait encore dans l'administration intérieure de ses États revenir aux sages traditions de ses ancêtres. La Prusse ne possède dans l'ensemble européen sa raison d'être qu'aussi longtemps qu'elle représente les droits de la tolérance et du libre examen, qu'elle demeure le plus ferme boulevard du protestantisme. Sou autorité s'est évanouie lorsque dans le conseil de ses monarques a prévalu la voix d'un despotisme mesquin, d'une orthodoxie tracassière ; elle a recouvré en Allemagne une légitime influence le jour où elle est revenue à une politique nationale, où elle a retrouvé dans son souverain un digne fils des HohenzoUern. «Fata v'iam siiam inrenient, » s'écriait le général de Radowitz à la tribune du Parlement de Francfort. Les utopistes peuvent quelquefois 'prédire à un peuple ses destinées. Aux seuls hommes d'Etat en a])partient la réalisation.

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