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CHAPITRE VI

La province de Posen. — Mgr Martin de Dnnin.

Des deux adversaires l'Église était sans conteste le vainqueur. Mgr de Droste-Vischering, captif dans la forteresse de Minden, jouissait d'une autorité morale supérieure à celle de son souverain. Son exemple ne pouvait manquer d'avoir dans l'épiscopat de nombreux imitateurs. Le plus célèbre fut l'arclievêque de Posen et de Gnesen, Martin de Dunin*.

Il serait fastidieux de s'étendre ici sur des événements qui offrent avec ceux de Cologne un complet parallèle. Rien dans les antécédents du prélat ne faisait prévoir qu'il se mettrait un jour en rébellion ouverte contre les lois du royaume. Il avait comme chanoine de Posen rendu de réels services pour l'amélioration des écoles ; en 1831, après son élévation au siège primatial,il avait spontanément déclaré qu'il n'exigerait pour les mariages mixtes aucune promesse de la part des conjoints.

' Voir la note XXVII cà la fin du volume.

Les scrupules de Mgr de Dunin ne s'éveillèrent que longtemps après, lorsque les relations se furent gâtées entre la Curie et le cabinet de Berlin. L'archevêque demanda tout à coup au ministère des cultes de lui permettre de revenir à la pratique des règles bénédictines, d'observer dans la version pontificale le bref de 1830, de recourir tout au moins dans une matière aussi délicate aux conseils du saintpère. M. d'Altenstein instruit par de cruelles expériences opposa à cette demande un refus catégorique.

A dater de ce moment il s'accomplit dans les vues de l'archevêque une complète transformation. Mgr de Dunin devint un des chefs du parti polonais et ne recula, pour amener un schisme national, devant aucun des moyens qu'employait naguère le dernier de ses successeurs, Mgr Ledochowski.

Heureusement pour la monarchie des Hohenzollern, elle était alors représentée dans la province de Posen par un fonctionnaire des plus habiles, des plus consciencieux, des plus énergiques, un type parfait de l'ancienne bureaucratie prussienne, le baron de Flotwell. La lutte une fois engagée ne pouvait avoir que deux issues : le renvoi du gouverneur, la suspension de l'archevêque.

Ce fut ce dernier qui commença les hostilités. Son mandement du 25 février 1838 enjoignit au clergé pour la bénédiction des mariages mixtes la pratique

la plus rigoureuse. La police qui, pour s'emparer du texte, avait procédé à une visite domiciliaire chez tous les prêtres du diocèse, leur interdit sous peine de révocation de le faire connaître au troupeau. Le dimanche suivant il ne fut pas moins lu du haut des chaires dans l'immense majorité des paroisses.

Mgr de Dunin poussa l'audace plus loin encore : dans une lettre adressée à Frédéric-Guillaume III luimême où il protestait de sa fidélité dans le plus onctueux langage, il lança l'anatlième contre tout prêtre qui enfreindrait les ordonnances canoniques. M. d'Altenstein crut parer le coup eu assurant de sa protection les loyaux sujets de Sa Majesté '. Vain espoir! Tout aussi peu que la crainte des châtiments, la perspective des récompenses ne fut capable de rompre le faisceau clérical. Il ne se trouva pas, dans toutes les provinces polonaises, un seul curé qui prît parti contre son archevêque. Aux préjugés religieux se joignirent les haines nationales : le Slave s'insurgea contre l'Allemand, le catholique contre le luthérien, tous deux contre leur commun oppresseur.

Une allocution pontiticale du 13 septembre 1838

1 Voici le passage textuel de l'ordonnance du 25 juin 1838: «Dans le cas où un prêtre du diocèse de^osen serait inquiété pour une prétendue violation des ordres de son évêque, où une censure, une punition qu(dconque seraient suspendues sur sa tête, il serait à sa requête fortement protégé par le pouvoir civil contre tout abus de l'autorité ecclésiastique.

acheva d'envenimer le conflit. Grégoire XVI accusa le roi de Prusse dans un Consistoire solennel de travailler, au mépris des traités, à la fondation d'une Église catholique nationale, de favoriser le schisme. Le cabinet de Berlin se trouvait dans une situation chaque jour plus délicate : il ne pouvait, sans perdre tout prestige laisser impunies les continuelles usurpations de l'archevêque ; il suffisait d'une mesure imprudente pour provoquer un vaste incendie.

Le ministre de la justice se décida, après de longs pourparlers à ouvrir contre Mgr de Dunin une instruction criminelle : elle ne put aboutir faute de témoins. Aucun des doyens mandés à la barre ne consentit cà déposer contre son chef spirituel: l'accusé luimême, sous le prétexte d'une inimunitas fori , se renferma dans un mutisme absolu. La seule annonce d'une enquête avait porté la fureur de la population à son paroxysme. Un vieux chanoine de Gnesen, Kowalsky, avait vu sa maison saccagée de fond en comble quoiqu'il n'eût comparu devant le tribunal que pour célébrer les louanges du prélat. Le plus ardent fauteur des troubles, le vicaire général Zimkiewicz, qui avait été arrêté en janvier 1839 par l'ordre du gouverneur de Flottwell fut relâché quelques semaines plus tard afin de prévenir une émeute.

Comme dans l'affaire de Cologne, Frédéric-Guillaume III après de longs efforts pour détacher le nœud

gordien, se voyait contraint de le rompre. D'une indulgence excessive il passa sans transition à une rudesse de procédés regrettable. La Cour suprême de Berlin, devant laquelle avait été porté le procès condamna, en février 1839, Mgr de Dunin, pour intrigues contraires au bien du royaume et usurpation persistante de pouvoirs, à la perte de toutes ses dignités, à six mois de séjour dans une forteresse. D'abord gracié par le monarque le prélat rebelle ne fut conduit le 3 avril suivant à Colberg que lorsqu'il eut essayé de se rendre secrètement à Posen, qu'il entretint par ses mandements une agitation permanente dans son diocèse.

Les sympathies pour la Cour de Rome s'accroissaient dans la mesure oîi étaient persécutés ses agents. Il n'avait plus été question depuis le commencement de la lutte de suivre pour les mariages mixtes l'instruction de 183L L'arrestation de Mgr de Dunin était à peine connue que tous les évêques de la monarchie, à l'exception de celui de Breslau, écrivaient à Frédéric-Guillaume m une lettre collective pour lui dénoncer leur obéissance. Encore ce dernier, le comte Seldnitsky', était-il obligé, quelques mois après, de renoncer à sa charge devant l'opposition formelle de son clergé, de son troupeau.

* Mgr de Seldnitsky se convertit en 1854 au protestantisme.

Avec les victoires de Cologne, de Poseii s'ouvrit en Allemagne la lutte entre l'Église catholique et l'État paritaire. Irréconciliables en théorie, les deux puissances n'avaient, à la fin du XyiII""" siècle, au commencement du nôtre, entretenu de bons rapports que grâce à la tolérance de leur pratique, à leurs égards, à leurs concessions réciproques. La paix fut rompue le jour où la papauté eut conscience de son crédit sur les populations. Depuis la restauration de Pie VII, le rappel des jésuites, elle renonça vis-à-vis des princes à tout ménagement et s'engagea tète baissée dans les voies qui l'ont conduite à la perte de son pouvoir temporel, à la proclamation de son infaillibilité. Grégoire XVI, dans son encyclique du 8 septembre 1833, remit en honneur des doctrines que de pieux canouistes avaient proscrites comme surannées à la fin du moyen âge.

Le mémoire dans lequel le cardinal Lambruschini rejeta les propositions de Bunsen pourrait, encore aujourd'hui, servir de programme aux jésuites de robe courte qui combattent le prince de Bismark au sein du Reichstag. Qu'on en juge plutôt par le passage suivant : « Aussi sûrement que le Fils de Dieu a été envoyé dans le monde par son Père éternel pour créer un nouveau peuple, il a rempli sa tâche et fondé la religion sans le concours de l'autorité civile. Bien loin de confier aux puissants de la terre les trésors de la

Révélation et de leur transmettre ses pleins pouvoirs, il a choisi pour son grand œuvre les apôtres, après leur avoir prédit la haine, les persécutions, les supplices qui les assailleraient de toute part, les avoir exhortés à la résignation, au courage du martyre. Ce ne sont pas les rois et les grands de la terre mais les évoques qui ont été institués par l'Esprit-Saint pour régir l'EgUse de Dieu. «

La politique ecclésiastique, si glorieusement inaugurée par Frédéric II, avait subi une éclatante défaite. Non-seulement les lois prussiennes n'avaient pu être introduites sur les bords du Rhin, mais il avait fallu en suspendre l'application dans les anciennes provinces. Dans les mains d'employés inhabiles elles s'étaient, pour résister à une force nouvelle, montrées aussi inefficaces que dans les plaines de léna les principes stratégiques du héros de la guerre de Sept ans. La vie s'était graduellement retirée d'elles, alors même qu'elles continuaient à fonctionner avec une régularité admirable. Il avait suffi d'une nuit d'orage pour les réduire en poussière de même qu'un chêne intérieurement miné malgré sa belle apparence.

Le règne de la bureaucratie s'éteignit avec Frédéric-Guillaume III. Son successeur, au lieu de se confier en l'avenir et de construire sur des bases solides, entreprit au moyen de vagues formules une maladroite restauration du passé. La Prusse est demeurée vis-à-

vis (le ses adversaires dans une position humiliante aussi longtemps que ses monarques se sont complu dans de mystiques rêveries sur l'Église libre dans l'État chrétien; elle n'a recouvré ses avantages que lorsqu'elle s'est placée sur le terrain de la réalité. Aujourd'hui ses chances de succès sont tout autres. Un énergique et savant jurisconsulte renouvelle en les appropriant aux besoins modernes les principes du Landrecht, un ministre de génie s'inspire dans tous ses actes du sentiment national, l'Allemagne entière combat contre Rome sous la bannière de son empereur.

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