L’ETAT MODERNE
Les adversaires : 2° L’Etatisme spirituel.
Mais en dehors de ceux qui ne craignent pas de manifester leur parti pris contre la neutralité et qui veulent mettre l’école au service de leurs appétits de destruction religieuse, il y a des hommes qui se prétendent à la fois respectueux de toute croyance sincère, partisans en conséquence de la neutralité scolaire et qui, cependant, par leur façon d’entendre soit le rôle de l’Etat, soit l’enseignement moral de l’école, ne peuvent s’empêcher de sortir de la neutralité et d’orienter tout l’enseignement moral de l’école à l’encontre du christianisme, et spécialement à l’encontre du catholicisme.
Tous se rencontrent en un point. Ils ne peuvent se résoudre à restreindre à la prospérité économique, au bien-être matériel, à l’ordre extérieur la fonction essentielle de l’Etat. A leurs yeux, l’Etat, c’est la société humaine elle-même organisée et réglementée. Ils confèrent ainsi à l’Etat toutes les fonctions sociales, et, comme il est bien évident que la société humaine ne saurait être complète sans avoir quelque chose de spirituel, sans des fonctions et des organes sociaux de l’esprit, ils soutiennent que refuser à l’Etat des fonctions spirituelles, c’est découronner la société humaine
et comme la décapiter. Il est, dès lors, évident que l’Etat doit avoir ses dogmes, positifs ou négatifs, car il n’y a pas de fonction spirituelle sans une règle de son fonctionnement ; quelle qu’elle soit, cette règle ne saurait être qu’un dogme.
Ce dogme peut paraître aussi large, aussi accueillant que l’on voudra, par cela seul qu’il est un dogme spirituel, une affirmation ayant un sens et un contenu, il ne s’en oppose pas moins à tout ce qui le contredit, et ayant à son service l’autorité et la force de l’Etat, il doit tendre à écraser, à proscrire la contradiction. Attribuez en effet à l’Etat la fonction spirituelle la plus vide en apparence de tout contenu déterminé, par conséquent celle qui paraît la moins exclusive, celle qui consisterait à assurer à tous les citoyens la liberté de penser, et vous verrez aussitôt, comme le reconnaissent avec franchise et loyauté M. Aulard et M. Buisson, comme le réclament avec logique les rédacteurs de la Lanterne , l’Etat peser de tout sonpoids,au nom du dogmede la libre pensée, pour étouffer tous les dogmes catholiques. Car, de deux choses l’une : ou bien par les termes « assurer à tous les citoyens la liberté de penser », on laisse vraiment libres tous les citoyens, ou bien on finit par en opprimer un certain nombre ; dans le premier cas, on veut dire que l’Etat est indifférent à toute opinion, impartial entre toutes les croyances, vraiment et purement neutre; la liberté de penser ainsi entendue, et à notre sens la seule qui soit véritatd^ suppose que l’Etat s’est
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reconnu par avance incompétent à décider entre toutes les façons de penser, entre toutes les manières de croire, et dès lors,qu’aprés avoir reconnu son incompétence spirituelle, il a renoncé à toute fonction de cet ordre. L’esprit lui échappe, il se contente de veiller à ce que les manifestations extérieures de l’esprit ne s’oppriment pas les unes les autres et ne troublent pas l’ordre extérieur. Et c’est là la thèse que nous soutenons. Mais ce n’est pas celle de ceux qui attribuent à l’Etat une fonction spirituelle, qui, après avoir séparé l’Etat de l’Eglise, voudraient que l’Etat conservât encore les attributions de l’Eglise, fût une sorte d’Eglise. Ils soutiennent alors la seconde branche de l’alternative : toutes les opinions, toutes les croyances sont déclarées libres, moins celles qui n’admettent pas une liberté absolue de la pensée. Or, le christianisme et spécialement le catholicisme, ne saurait admettre que tous les dogmes soient soumis à un doute préalable, ressortissent au libre examen de chacun des hommes, toute la force contraignante de l’Etat devra donc être employée pour empêcher de vivre, s’il se peut, ou du moins de se développer, de se propager, le dogme négateur du dogme d’Etat, le dogme catholique négateur du dogme libre penseur. Toute société spirituelle a des dogmes et un syllabus par lequel elle anathématise et proscrit les dogmes contraires. Si le dogme d’Etat se formule ainsi : tout peut être librement affirmé ou nié , le dogme catholique : il y a des choses qui ne peuvent pas être libre -
ment affirmées ou niées, s’oppose catégoriquement au dogme d’Etat. Et, par une singulière fortune, il se trouve que, au nom du dogme d’Etat qui professe l’absolue liberté, on arrive à refuser la liberté au catholicisme en sorte qu’on en vient à dire : lout peut être librement affirmé ou nié, sauf ceci qu'il y aurait des choses qu'on ne pourrait pas librement affirmer ou nier, ce qui revient exactement à dire d’une part que toutes les croyances sont libres et d’autre part que toutes ne le sont pas. Ce qui est, semble-t-il, la formule même de l’absurde. Et cela ne semblera pas étonnant si l’on réfléchit que la notion même de la liberté étant une notion toute négatif e ne peut permettre aucune formule positive. La liberté ne se conçoit que comme une indépendance vis-à-vis de certaines choses déterminées; cfis qu’on veut en faire un absolu, dès qu’on y /eut voir autre chose que des liens dénoués, y trouver un principe positif d’action, on tombe aussitôt dans l’absurde et dans la logomachie. Une conception philosophique défectueuse, un vice de logique entraînent ainsi aux plus désastreuses conséquences dans l’ordre social.
D’autres plus philosophes et plus solides penseurs, mais non pas, plus favorables au catholicisme, confondent également l’Etat et la société humaine et après avoir donné pour but à la société « le développement de la personnalité morale chez les individus qui la composent (1) », ils confèrent
(1) Lalande Précis raisonné de morale pratique, 107, p. 34, in-12. Paris, Alcan, 1907.
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plus ou moins nettement à l’Etat la fonction d’assurer ce développement. Mais comme ils ont auparavant montré que c’est par la personnalité que les hommes forment une « société morale (1) », ils mettent par suite l’Etat au service de cette « société morale » qui constitue bien une sorte d’Eglise, très voisine de ce pouvoir spirituel qu’Auguste Comte voulait organiser dans l’humanité d’après les principes de la philosophie positive et auquel il voulait subordonner les forces matérielles de l’Etat.
Et cette théorie, qui ne veut pas que les hommes soient « seulement un ensemble d’individus luttant séparément ou par groupes pour la défense de leurs intérêts animaux (2) », paraît à la fois d’une spiritualité très noble et d’une irréprochable neutralité. D’autant qu’on y recommande expressément la tolérance, c’est-à-dire qu’on y prescrit de « ne pas juger les autres absurdes ou de mauvaise foi aussitôt que leurs jugements ou leurs opinions diffèrent des nôtres ; nous devons leur laisser toute liberté de les exprimer et d’en donner leurs raisons, les écouter sans parti pris, faire effort pour nous mettre à leur place, et ne jamais oublier qu’il y a beaucoup de questions complexes, sur lesquelles on peut différer d’avis sans cesser d’être honnêtes gens et des gens intelligents (3) ».
(1) Lalande, Précis raisonné de morale uralique, 4?, p. 17.
<2) Ibid.
(3) Ibid., 95, p. 30.
BT LA NEUTRALITÉ SCOLAIRE
Cependant ii ne faut pas s’y tromper. Tout repose sur le sens que l’on donne au mot « personnalité. » Le dogme social, le dogme d’Etat est tout entier contenu dans les définitions de ce mot. Et si l’on vient à lui attribuer un sens tel que le catholicisme ou toute autre croyance ne puisse s’accorder avec la personnalité ainsi entendue, on voit aussitôt la conséquence, c’est que le catholicisme ou l’autre croyance opposée au dogme d’Etat devra être combattue par l’instituteur d’Etat et subir une proscription sociale.
C’est ainsi que dans le petit livre que nous venons de citer et qui résume, la préface nous en avertit, une communauté assez importante de pensées, nous trouvons la personnalité ainsi définie : « La personnalité morale est la capacité d’agir selon la raison, et, par suite, de se décider non par l’habitude, la tradition, la mode, l’exemple et l’opinion, mais en se rendant compte de ce qu’on fait et en pouvant expliquer son acte ou son jugement devant tout homme impartial et intelligent (1). » D’où l’on tire à bon droit cette conséquence pratique : « A-t-on le droit d’empêcher par la force la propagation des idées fausses ou dangereuses ?
« On n’en a pas le droit tant que cette propagande n’use elle-même que de l’expérience et de la raison et s’adresse à des adultes. On en a au contraire le droit quand cette propagande s’exerce
(1) Lalande, Précis raisonné de morale pratique , 45, p. 16.
par des moyens illégitimes, et en particulier quand elle s’exerce sur des enfants.
« Pourquoi cela ?
« Parce que c’est la condition du progrès des esprits vers une intelligence réciproque et vers l’établissement de la vérité (1). »
Or, quelques pages plus haut, la vérité avait été définie : « La Vérité est ce qui obtient, sans supercherie et sans contrainte, par la seule force de l’expérience et de la raison, l’assentiment de tous ceux qui peuvent observer ou comprendre ce dont il s’agit (2). »
Je crois volontiers que l’homme qui a écrit tout cela, que ceux qui l’ont approuvé et dont les intentions élevées ne font pas de doute, n’ont pas vu toutes les conséquences que l’on peut aisément tirer de cette doctrine, mais il faut bien dire et leur faire remarquer, s’il en est besoin, que bien que l’on puisse à la rigueur donner un sens acceptable à leurs expressions il n’en résulte pas moins, à peu près textuellement, qu’ils accordent à l’Etat — car qui est « on » sinon l’Etat? — le droit d’empêcher l’enseignement du catéchisme aux enfants et même la prédication catholique aux adultes. Car il est trop évident que le catholicisme, pas plus qu’aucune croyance ou aucune opinion philosophique, n’a pas conquis l’unanimité des esprits, et que s’il y prétend, il ne croit pas pouvoir s’appuyer uniquement sur Yexpé-
(1) Lalande, Précis raisonné de morale pratique, 97, p. 30, 31
(2) Ibid., 75, p. 24.
rience et sur la raison. Ainsi n’ayant pas conquis l’unanimité des esprits, le catholicisme n’est pas vrai, et son enseignement doit être interdit aux enfants, et s’appuyant sur des principes qui ne se réduisent exclusivement ni à la raison ni à Vexpérience, il se sert de moyens déclarés illégitimes 7 et la prédication peut en être interdite même aux adultes. On voit d’après cela ce que peut devenir la neutralité dans les écoles de l’Etat. Si l’on allait jusqu’au bout de cette doctrine, ce serait à bref délai la suppression de toutes les écoles libres, la surveillance même exercée dans les familles, la fermeture des églises et la proscription des prêtres.
Tout cela est contenu, quelle que soit la pensée précise des rédacteurs de ce petit livre, dans leurs fausses définitions.
Car rien ne prouve que la personnalité morale ne renferme pas d’autres éléments que ce que les philosophes appellent « raison » ou que la raison qui la caractérise ne contienne en elle des éléments autres que ceux qui sont en jeu dans les sciences. Et il peut y avoir des vérités que quelques hommes possèdent et que d’autres ne voient pas, bien que cependant ils paraissent compétents. Mais ce ne sont pas des vérités scientifiques. Et enfin, rien ne prouve non plus que l’expérience et la raison, telles qu’on les emploie dans les sciences, soient les seules sources du vrai. Ce qui a trompé ces respectables auteurs, c’est que> pensant à la vérité et à la raison, il»
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ont pris dans la science positive le type exclusif du vrai. Ils ont dit : n’est vrai que ce qui a les caractères de la science positive, n’est raisonnable que ce qui emploie les méthodes de la science, ne caractérise la personnalité morale que ce qui peut se ramener au contrôle de la science. Ils ont décrété par là que l’esprit ne peut s’exercer légitimement hors du domaine et du contrôle de la science, et par là ils ont tranché, au détriment de toute croyance d’ordre différent, toutes les contestations. Et s’ils étaient les maîtres et qu’ils pussent être logiques, ils proscriraient tout ce qui n’est pas science positive ou susceptible de le devenir. Mais c’est cette limitation même de l’esprit qui est contestée. Et non seulement par tous les esprits religieux, mais encore par bon nombre de ceux qui, comme M. William James, se contentent d’observer et de remarquer que beaucoup de formes, non scientifiques, de la pensée et de l’action sont aussi légitimes et parfois plus nobles que les formes scientifiques et qu’elles sont souvent admirablement bienfaisantes.
On voit dans quel dédale dedifficultés, de contestations on s’engage dès que l’on veut absorber dans l’Etat tout ce qui est social dans l’humanité, dès que l’on veut donner à l’Etat des fonctions spirituelles. Ouvertement ou insidieusement, l’Etat dogmatise et, comme il a la force à son service, il arrive infailliblement à proscrire tout dogme qui s’oppose au sien. Mais accepter que l’Etat puisse -dogmatiser en matière spirituelle, c’est remonter
le cours de l’histoire et aller au rebours de toute l’évolution moderne, c’est reconstituer l’Etat ancien, et par delà la division du travail que le christianisme avait établie entre le représentant de Dieu et le représentant de César, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, remonter jusqu’au paganisme, jusqu’au César antique, ou au Basileus plus antique encore, à la fois Pontife et Roi. Et c’est par là même décréter la proscription au nom de César. Le proscrit en nos tempsserait sûrement le catholicisme.
En quoi consiste la neutralité morale.
La discipline scolaire et ses préceptes incontestables.
Mais est-il donc d’un intérêt si pressant d’opprimer dans notre pays une foule de citoyens ? Quand même ils seraient certainement dans l’erreur, leur nombre et leur importance sont encore tels qu’il serait souverainement impolitique delesmolester. S’ils ne demandent pas que l’école enseigne expressément leurs plus chères et plus intimes croyances, ils réclamenttoutau moins queles instituteurs de l’Etat, dans les écoles primaires, là où l’enseignement est tout dogmatique et autoritaire, s’imposant à des esprits qui ne sont pas encore formés, gardent le silence sur les points controversés, qu’il&
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ne sortent pas des limites de leur programme pour attaquer la foi des enfants. Ils ne demandent aucune concession, ils exigent le respect. Ce faisant, ils ne se rebellent point. Ils voudraient seulement que la loi fût respectée dans la lettre et dans l’esprit même que ses rédacteurs lui ont donnés. Quel gain espère-t-on retirer d’une oppression des consciences qui, si peu nombreux que puissent être les chrétiens convaincus et décidés à aller jusqu’au bout, ne pourrait que diviser le pays et finalement affaiblir la France?
Ce que la politique à elle seule commanderait, le droit à son tour l’exige, et non pas le droit ancien, mais le droit moderne tel qu’il est sorti à la fois des discussions de nos philosophes et de toutes nos révolutions. L’Etat n’a aucune lumière qui lui permette de décider du vrai et du faux spéculatifs. L’Etat est incompétent. Il doit assurer le respect de tous par chacun, de chacun par tous. L’unanimité des esprits dans une croyance spirituelle commune est rompue de fait. Aucun dogmatisme positif ne réunit plus le consentement national. Il n’y a plus d’accord commun que sur les propositions strictement scientifiques qui ont pour objet les choses et les intérêts matériels. Il n’y a plus de religion, de philosophie d’Etat. En fait, l’Etat moderne sur les choses spirituelles ne peut, ne sait plus se décider. Il ne le peut pas plus au profit d’un dogme négatif qu’au profit d’un dogme positif quelconque. Un seul moyen subsiste de refaire l’unanimité rompue, c’est d’instituer l’abs-
tention de l’Etat et de propager parmi les citoyens la religion du respect mutuel. Notre amour pour la vérité que nous croyons posséder ne saurait être amoindri parce que nous respecterons la conscience de ceux que nous jugeons être dans l’erreur. Ce n’est pas pour l’erreur que nous avons des condescendances ; mais nous ne voulons pas, en croyant combattre un mal, en produire certainement de plus grands.
On a vu, j’espère, très clairement, à travers l’exposition précédente, où setrouve le faux aiguillage qui a fait dévier tout le train. On a voulu que l’école devînt indépendante des autorités religieuses ; donc elle ne doit être au service d’aucun des dogmes, d’aucune des croyances, d’aucune des opinions religieuses ou philosophiques qui se partagent l’assentiment des esprits. Il s’ensuit que l’école laïcisée, si l’on entend par ce terme, indépendante du dogme et de l’autorité spécialement religieuse, doit être neutre, c’est-à-dire que, recevant obligatoirement les enfants de tous les citoyens, elle doit être muette devant les enfants surtout ce qui divise les pères et ne prendre parti que sur les points à peu près unanimement admis. C’est ainsi qu’elle sera impartiale. Cela signifie évidemment que l’école neutre doit être a-religieuse, a-catholique, a-protestante, a-judaïque, a-déiste, mais aussi bien a-matérialiste, a-athéiste; elle ne doit donc pas être antireligieuse, anticatholique, antiprotestante, antidéiste, etc., elle doit être a et non pas anti. D’où il suit très clairement
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que le silence doit être la règle d’un instituteur neutre, silence sur toutes les questions qui soulèvent des controverses fâcheuses, silence sur les questions de métaphysique aussi bien que sur les questions de religion. Et ce silence en lui-même n’a rien d’irrespectueux. Il est, au contraire, une forme du respect, une des formes les plus élevées. Car personne ne songera à se scandaliser, non pas même à s’étonner si un mathématicien ou si un chimiste ou si un biologiste ne parlent dans leurs leçons ni de Dieu, ni de l’âme ni de la destinée humaine. Leur raison est assez bonne et valable, c’est que ces sujets n’entrent pas dans leur enseignement. Ils les laissent au théologien ou au philosophe.
De même si l’instituteur s’abstient de parler ex professo de métaphysique ou de religion, son silence ne prouvera pas qu’il estime négligeables ces sujets qu’il s’interdit. Il reconnaîtra simplement par là son incompétence. Sans doute, sous l’ancien régime, — je veux parler de celui qui a précédé 1880, — l’instituteur était regardé comme l’auxiliaire du ministre du cuite et de la famille chrétienne, comme une sorte de suppléant et du père et du curé. A ce titre, il faisait réciter le catéchisme, et, représentant de familles chrétiennes, il prenait parti en faveurde toutes les pratiques, de toutes les solutions chrétiennes. Aujourd’hui, en vertu de l’évolution historique de l’Etat, l’instituteur n’est plus qu’un délégué de l’Etat, pour suppléer les familles en vue d’un objet parfaitement
délimité : l’instruction primaire des enfants. Puisque l’obligation scolaire n’a pour but que de s’assurer que les enfants ont reçu l’instruction élémentaire, il s’ensuit donc que l’Etat, par la loi d’obligation, n’apas prétendu dessaisir les familles de leur droit d’instruire elles-mêmes leursenlants. Aussi ne leur interdit-il pas de faire donner l’instruction dans la famille ou dans les écoles privées, il met seulement l’école publique à la disposition de ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas veiller par eux-mêmes à l’instruction élémentaire de leurs enfants. L’instituteur public est à ce titre le délégué de l’Etat. Le programme de l’instruction qu’il peut donner doit donc être limité par les bornes mêmes de la compétence de l’Etat. Or, comme la compétence de l’Etat moderne est bornée, ainsi que nous l’avons vu, aux choses incontestables et incontestées, il s’ensuit que le programme de l’école primaire doit exclure tout ce qui peut être controversé.
On sera sans doute alors en droit de se demander comment l’instituteur pourra donner un enseignement moral quelconque, sur quels principes il pourra appuyer cet enseignement, quels préceptes il lui sera permis de formuler. Car il semble bien qu’il ne puisse y avoir de morale sans principes doctrinaux, et comment pourra-t-il invoquer des principes doctrinaux celui à qui il est interdit de professer aucune doctrine? Comment fonder le devoir si on ne le fait reposer sur la souveraine bonté de Dieu? Et comment en assurer le respect
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si on ne le montre pas suivi d’une infaillible sanction? Toute morale qui n’a pas son principe en Dieu et sa fin dans l’immortalité ne peut aboutir qu’à la ruine des consciences. — A le prendre absolument, tout cela est indubitable. Et si l’école primaire avait la prétention de fournir un enseignementmoral complétai faudrait déclarerqu’elle y est inhabile et inopérante ; l’Etat moderne, l’Etat neutre, par cela seul qu’il est neutre, qu’il ne régit que les corps, ne peut prétendre adonner l’éducation intégrale, celle qui atteint et discipline les profondeurs de l’esprit. Car une éducation intégrale suppose une doctrine complète de l’homme, et l’Etat neutre, par définition, n’a pas de doctrine. Mais si l’Etat et l’école, qui en est un des organes, sont inhabiles à donner une éducation intégrale, ils ne sont cependant pas incapables de donner quelque éducation, de formuler un nombre restreint de préceptes. A défaut d’une morale complète, l’école peut et doit enseigner une discipline. Et la discipline des corps est le commencement de la vertu dans les âmes. Cette discipline revêt même nécessairement la forme extérieure d’un enseignement moral.
Pour que cette forme extérieure existe, il faut et il suffit qu’il y ait une autorité, des préceptes et des sanctions. Or, l’école primaire, même neutre, reconnaît une autorité, celle de l’instituteur et aussi celle des parents, elle a des sanctions, punitions ou récompenses de toute nature, elle peut et dcit même établir certains préceptes dont l’obser-
ration estindispensable à son bon fonctionnement. On pourra dire sans doute que ni l’autorité du maître ni les sanctions scolaires ne peuvent se justifier seules, mais pour qu’elles aient une valeur et commencent à créer des habitudes morales il suffit que l’enfant les reconnaisse. Pratiquement, peu importe que l’autorité sociale ne soit pas fondée, pourvu qu’elle soit acceptée. Il n’est pas indispensable que l’enfant se représente Dieu derrière son père ou son maître pour qu’il se sente obligé à leur obéir. Il suffit que de façon ou d’autre il reconnaisse en eux une supériorité morale. Et de même les sanctions agissent sur la volonté alors même qu’elles ne présentent pas toutes les garanties de certitude et d’infaillibité qu’exigent les moralistes.
Quant aux préceptes et au programme de cet enseignement social, ils sont, ce semble assez faciles à déterminer.
Par cela seul qu’il vit avec d’autres camarades, l’enfant ne doit ni les battre, ni les blesser, et voici immédiatement un premier commandement : N’abuse pas de ta force, ne fais pas souffrir tes camarades, ne leur fais subir aucune violence.
. Il doit aussi respecter leurs livres, leurs cahiers, ne pas s’approprier leur pitance, ne pas copier une composition pour ne pas prendre la place des autres, et c’est là un deuxième commandement : Ne vole pas.
L’enfant doit dire la vérité ; car, autrement, il n’y aurait pas plus de société scolaire que d’autre
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société possible : Ne mens pas, voilà un troisième commandement.
Enfin, quelles que soient les controverses que puisse soulever la morale sexuelle, pour les enfants d’âge scolaire, aucune question ne se pose, c’est l’abstention complète qui s’impose de par l’hygiène incontestée, et voici, enfin, un quatrième commandement : Pas de polissonneries.
Mais tous ces commandements seraient vains s’ils n’en supposaient un autre, primordial, qui les soutient et qui les sanctionne tous, c’est que les élèves doivent respecter l’autorité du maître, obéir aux ordres qu’il donne, observer le règlement, ce qui nous amène à formuler en dernier lieu, ce commandement qui aussi bien est le premier, la racine et la condition de tous les autres : Observe l’ordre, suis la règle, obéis au maître. Et, par cela même, le maître se trouve investi du droit reconnu de sanctionner l’observation ou la non-observation de tous les commandements, il peut, il doit récompenser ou punir.
Mais, dans ce principal commandement, se trouve nettement contenue, avec l’obligation d’obéir au maître d’école, celle de respecter les lois en vertu desquelles le maître tient son école, l’ensemble d’institutions dont ces lois résultent, la patrie que toutes ces lois ont pour but de maintenir et de faire vivre. Et de même, puisque les lois ont institué le service militaire, puisqu’elles entretiennent une armée, l’obligation militaire, le respect de l’armée s’impose aux écoliers et à
leur instituteur. Un instituteur public antimilitariste, un instituteur public antipatriote, est proprement un monstre, une vivante contradiction ; car, enseignant en vertu des lois et comme par une délégation de la patrie, en refusant d’accepter ces lois, en reniant l’autorité même d’oü il tient la sienne propre, il s’enlève à lui-même toute raison d’existence.
Mais il faut aussi reconnaître, — et c’est ici que se trouve le danger, — que si, en vertu des sophismes signalés plus haut, l’instituteur regardait la loi de laïcité comme vraiment antireligieuse, ou si l’Etat, par une usurpation, donnait à la loi ce caractère oppresseur, l’instituteur se trouverait par là même très indûment, mais très réellement investi d’une fonction antireligieuse. Et la conscience des enfants serait manifestement en péril. C’est précisément pour éviter ce danger qu’il convient de montrer avec une évidente clarté que tout ce qui viendrait à opprimer les consciences, soit par l’enseignement personnel de l’instituteur, soit par l’usurpation de l’Etat, serait fait, non seulement à l’encontre des droits supérieurs, mais à l’encontre de la nature même de l’Etat moderne et de la vraie notion de laïcité. Et rien ne saurait dispenser les parents et tous ceux qui ont, vis-à-vis de l’enfant, des droits spirituels, de veiller à ce que les déviations ne puissent pas se produire.
Une fois ces réserves faites et prises ces précautions, il est facile de reconnaître que l’école ne
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saurait vivre sans l’observation des quelques préceptes disciplinaires que nous venons d’énoncer, que ces préceptes ne soulèvent aucune question de doctrine, que nul ne peut rien y contester, que même, s’ils étaient bien observés et si les élèves étaient pliés à leur obéir, les enfants auraient reçu une formation qui, tout incomplète qu’elle fût, n’en serait pas moins tort appréciable, et on s’aperçoit aussi que ces cinq préceptes ne font guère que reproduire une partie du texte du Décalogue.
L’instituteur, en se renfermant dans les limites de ce programme, ne sera en aucune façon diminué. Les vieux livres de physique étaient pleins, jadis, de considérations philosophiques sur les diverses espèces de causalité. Le professeur de physique ne s’est pas senti diminué lorsqu’on a réservé ces questions au philosophe, et lorsqu’il n’a plus eu à parler que de lois et de faits d’expérience. Il s’est, au contraire, senti allégé.
Les mauvais esprits ont pu être tentés de prendre leur revanche de la contrainte imposée jadis en niant la vérité de tout ce qu’ils n’enseignaient plus, mais les bons esprits ont laissé de côté toutes les questions de métaphysique et, quelles que fussent leurs opinions en ces matières sur lesquelles ils gardaient très volontiers le silence, ils ont donné tous ensemble le même enseignement physique. Il doit en être tout à fait de même des instituteurs. Il n’y a guère que les instituteurs de l’ancien régime qui, en pensant au nouveau, pour-
ront sentir leurs programmes décapités. Mais seuls pourront s’en plaindre ceux dont les opinions étaient tout à fait conformes aux opinions imposées par les programmes. Tous les autres n’y pourront voir qu’une libération.
Privera-t-on par là même tout l’enseignement de son âme et de sa vie?... Que peuvent bien vouloir dire ces mots éloquents ? Veut-on dire que pour qu’un enseignement soit vivant il faut que l’instituteur s’y intéresse et qu’il ne soit contraint de rien enseigner qu’il ne croie conforme à la vérité? On a sûrement raison. Mais prétend-on que, pour que l’enseignement soit vivant, il faut que dans son enseignement l’instituteur dise tout ce qu’il croit vrai, formule toutes ses opinions, prêche toutes ses idées? On est alors assurément dans le faux. L’instituteur a le droit de dire ce qu’il croit vrai dans le domaine dont il est chargé. Mais il n’a pas le droit de sortir de ce domaine. C’est pour n’opprimer aucune conscience qu’on a étroitement borné ce domaine. Nul n’est obligé à dire tout ce qu’il croit vrai. La compétence de l’instituteur d’Etat ne saurait excéder celle de l’Etat.
D’autant que, s’adressant à des enfants et avec la méthode dogmatique propre à tout enseignement élémentaire, l’instituteur, en prêchant ses idées particulières, ne ferait qu’imposer aux enfants des autres ses idées à lui et moulerait leur cerveau sur son cerveau. Cela sans titre, puisque l’Etat professe l’ignorance sur ces questions. Ce serait donc, sous prétexte de liberté pour l’instituteur,
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l’oppression des consciences des enfants par une conscience individuelle. Qu’on retourne les choses comme on voudra : l’instituteur public n’a pas j qualité pour parler aux enfants religion ou métaj physique. Si on le considère comme délégué de l’Etat, sa compétence ne peut excéder celle de l’Etat; si on le considère comme individu, il n’a pas le droit d’imposer dogmatiquement ses propres idées à des enfants qui sont obligés de l’entendre, qui ne peuvent discuter et qui ne sont pas à lui.
Aucun enseignement scientifique ne peut fournir de raison à une attaque quelconque contre une thèse quelconque de philosophie ou de religion, à moins que départi prison n’y cherche des prétextes (1). La physique, la chimie, l’histoire naturelle ne sont ni théistes, ni athées, ni chrétiennes, ni antichrétiennes. Le laboratoire ne fournit aucune lumière qui, isolée, puisse résoudre les questions ultimes. Plus la méthode scientifique sera sévère, strictement conforme à la science qu’elle produit, moins on y verra apparaître ces questions controversées. Si dans les écoles normales primaires on habituait soigneusement les futurs maîtres d’école à la sévérité des méthodes* c’est la méthode elle-même qui retiendrait tout leur enseignement dans des limites qui ne pour-
(1) Dans un article rie la Revue de métaphysique et de morale (mai 1909, p. 421, La religion d'aujourd'hui) le tre.s libre esprit qu'esî M. G. Sorel, bien connu pour ses opinions socialistes, se sert par deux fois de l'épithète imaginaire, pour qualifier les conflits soulevés antre la science et la religion.
raient porter ombrage à personne. Que si en histoire il peut se trouver quelque fait qui donne matière à des controverses, par exemple la Saint- Barthélemy ou l’histoire de Galilée, rien n’empêche l’instituteur d’apprécier ces faits comme il croit qu’ils le méritent. Si ses maîtres d’école normale savent l’histoire, ils n’ont pas pu les lui raconter sous un jour mortel au christianisme, et s’il dépasse l’enseignement de ses maîtres, il ajoute de son crû des circonstances ou des appréciations que l’amour pur de la vérité ne lui a pas inspirées.
Conclusion.
Qu’est-ce qui résulte de toute cette étude et de toutes ces discussions? C’est que si l’Etat est compétent pour faire donner l’enseignement des vérités scientifiques unanimement reconnues, s’il est compétent encore pour faire donner dans l’école l’enseignement des règles sociales sans lesquelles l’Etat ne pourrait pas subsister, il n’est pas compétent pour aller plus loin. L’enseignement moral qu’il peut donner est tout entier borné à la santé physique, au bien matériel, à la réalisation des fins de la société civile. Il règle les actes, les gestes du corps, plus qu’il ne pénètre l’esprit. C’est bien plutôt une discipline qu’une morale. Cet enseignement est donc incomplet. Il ne peut être que tel. Car pour résoudre les plus»
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graves questions morales, il est indispensable d’avoir une doctrine complète de l’homme. Nous le remarquions au début de cette étude, si la morale ordinaire paraît acceptée sans controverses, c’est à cause des habitudes chrétiennes enracinées par une longue tradition. « La bonne vieille morale de nos pères, la morale des honnêtes gens », selon le mot de Jules Ferry, c’est la morale chrétienne. Reniez le christianisme, vous enlevez aussitôt à ces préceptes moraux avec leurs principes toute leur justification. Ce n’est pas ici le lieu de démontrer cette proposition par des déductions abstraites. Mais regardons seulement autour de nous. Ne voyons-nous pas au théâtre, dans le roman, la réhabilitation de mœurs que tous les honnêtes gens condamnaient il y a soixante ans ? Et les usages de la vie sociale ne nous montrent-ils pas tous les jours qu’àmesure que le christianisme recule, ce qui autrefois n’aurait pas été toléré se trouve couramment admis? Toute la morale sexuelle, en particulier, se trouve mise en question. Et il est curieux de voir que le petit livre de M. Lalande ne contient pas une ligne ayant trait à ce sujet. C’est donc une preuve que, même entre philosophes aux convictions très voisines, sur ce point, l’unanimité n’a pu se faire. Or peut-on concevoir une morale complète sans une législation très arrêtée en ces délicates matières ? Peut-il y avoir une éducation morale qui s’abstienne de s’en préoccuper ou du moins de s’en occuper? Et comment laisser cet ensei-
gnementqui importe si fort à l’Etat, où l’unanimité n’est point faite ni près de se faire, à l’arbitraire des maîtres ?
Sur ce point comme sur tant d’autres, dès qu’ils intéressent tout l’homme et conditionnent toute la vie, on ne peut avoir aucune conception ferme qu’en partant d’une doctrine de l’homme, d’une philosophie de la vie. Or, la première question que doive résoudre une pareille philosophie, c’est celle de l’origine, de la destinée de l’homme. La législation morale étant la législation de l’homme intégral, cette législation ne peut être exacte que si elle tient compte de tout ce qui appartient à l’homme. La morale ne peut pas plus être la même si la vie de l’homme s’arrête à la tombe ou si elle se poursuit après, que la courbe graphique qui figure la vitesse d’un train n’est la même si on la construit d’après une partie seulement du parcours ou d’après le parcours entier.
M. l’abbé Clodius Piat a récemment très bien fait voir l’insuffisance de toute morale qui, sous prétexte de positivisme, prétend s’abstenir de résoudre les questions ultimes (1). Par cela seul que l’Etat s’abstient et ne peut que s’abstenir de prendre parti entre les diverses métaphysiques d’où dérivent les doctrines de la vie, par cela seul que l’Etat se reconnaît incompétent pour décider si le train s’arrête au cimetière ou s’il va
(1) Insuffisance des morales positivistes ( Correspondant , 10 sept. 1908.)
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plus loin, il avoue, par là même, son incompétence comme éducateur moral.
L’éducation morale complète ne peut se donner que dans ces sociétés spirituelles dont la première est la famille, que l’Etat n’absorbe pas, qu’il n’incarne pas, vis-à-vis desquelles dans son domaine propre il doit demeurer indépendant, mais qu’il ne doit ni entraver, ni étouffer, auxquelles il doit, au contraire, fournir les moyens de vivre, afin de leur permettre de remplir leur rôle, qui est d’achever en l’homme l’humanité.
L’Etat ancien était au service d’une doctrine spirituelle unique, arrêtée et déterminée. Le code d’admission ou d’exclusion de cette société doctrinale devenait, par là même, le code pénal de l’Etat. Il n’y a pas de société spirituelle qui n’ait ses formulaires et ses syllabus, qui ne prononce des radiations et des exclusions, ce que l’on nomme anathèmes. Car la société spirituelle, tout comme l’autre, a besoin d’une législation, et comme sa législation se trouve par définition dans sa doctrine, elle ne peut reconnaître pour ses membres, que ceux qui professent intégralement sa doctrine. C’est à détruire cette domination du spirituel dans l’Etat qu’a travaillé l’histoire moderne. Toutes les fois, sous n’importe quel prétexte, que l’on essaiera de donner à l’Etat une fonction spirituelle spéciale, on rétablira ce que l’histoire tend à détruire, et dans l’état de division où se trouvent les esprits, on fera forcément de l’Etat un tyran des consciences et finalement
un persécuteur. La paix dans les consciences, la paix dans les esprits, la paix sur le forum et dans la rue même, ne peut pas être établie autrement que par la limitation des fonctions d’Etat aux bornes de sa compétence. Chaque homme doit être libre adhérent de la société spirituelle que sa conscience lui dit être la meilleure, il doit librement donner à ses enfants l’éducation morale que réclame sa conscience. Les lois de l’Etat, loin de l’opprimer, doivent assurer sa liberté ; c’est à la société spirituelle de faire vivre, sous la sauvegarde des lois, la liberté de l’esprit.
De cette étude très théorique, très objective, il est, je crois, permis de tirer quelques conclusions pratiques très nettes.
Et c’est d’abord que lorsqu’une certaine sorte d’institution sociale est amenée par la suite constante d’une évolution historique, cette institution se présente avec des caractères de force tels qu’il est complètement inutile d’essayer de renverser cette institution autrement qu’en la dissolvant, en faisant agir peu à peu sur elle des forces qui ! conduiront à un autre mode d’évolution.
Le fait de l’avènement de la démocratie, le fait de la laïcisation progressive de l’Etat sont des faits qui, étant donnée toute la suite de l’histoire moderne, ne pouvaient pas ne pas se produire. Ceci ne veut pas dire qu’ils étaient absolument nécessaires; rien n’est absolument nécessaire dans l’histoire humaine, puisque le péché originel luimême, d’où tant de choses résultent, a été un acte
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libre. Mais le cours général des événements de Phistoireest trop évidemmentintelligible pour que des faits généraux tels que ceux que je viens de rappeler ne soient pas les produits d’une force séculaire accumulée plus grande que les efforts même collectifs que l’on pourrait à un moment donné essayer de leur opposer.
Bons ou mauvais, ces faits existent et ont pour eux la puissance d’être.
Si on les juge bons, il faut travailler à les conserver.
Si on les juge mauvais, tout en essayant de pallier leurs effets, il faut cependant s’accommoder d’eux, vivre avec eux.
L’Etat ancien était religieux, chrétien, parfois catholique, toujours spiritualiste ; conformiste, donc intolérant.
L’Etat moderne ne veut plus être intolérant, il n’est plus conformiste, il est, comme on dit, « laïeisé », il s’ensuit qu’il est neutre, qu’il ne peut être que neutre, et que dans ses écoles la neutralité s’impose.
Essayer de remonter ce courant, de revenir à l’école d’Etat surveillée par le curé est aussi impossible que de rétablir en France l’Inquisition.
Il convient donc de ne pas user ses forces à une tâche impossible.
Il faut donc accepter ce fait de la neutralité, de la laïcisation, et voir nettement ce qu’il contient.
Et tout de suite on s’aperçoit qu’il ne contient aucun dogme positif, aucune négation d’ordre spirituel.
Il résulte simplement au contraire de l’incompétence spirituelle de l’Etat. L’Etat ou César a le gouvernement matériel des corps, il a pour tâche de protéger et de promouvoir tout ce qui est d’ordre matériel, économique.
D’où il suit qu’il n’a hors de ce domaine aucune compétence ni aucune autorité.
Comme les actes moraux humains sont incomplets s’ils ne sont pas animés d’une idée doctrinale spirituelle, ni l’Etat ni par suite l’école de l’Etat ne sont habiles à donner une éducation morale complète.
Ils ne peuvent ordonner qu’une discipline,, qu’exiger un ordre extérieur d’après un code pénal dicté par les nécessités sociales.
Mais l’Etat incompétent et limité doit laisser hors de ses prises tout le spirituel. La famille, l’Eglise, toutes les sociétés spirituelles où se rencontrent les croyances supérieures des hommes ont seules la charge et le droit de compléter par une éducation morale véritable la discipline sociale.
L’Etat n’a le droit de les contredire en rien.
Et il doit, au cours de la scolarité, leur laisser le . temps d’accomplir leur œuvre propre.
Il n’y a donc qu’une seule tactique à suivre, à la fois légale et habile, si l’on veut maintenir les droits moraux et de la famille et de l’Eglise :
C’est d’enfermer l’Etat dans son incompétence ;
Et de tirer de cette incompétence tous les fruits de liberté dont elle contient le germe.
Pages.
Introduction . 5
Ï. — Le porte-à-faux de l’école primaire en France. 14 fl. — Origines historiques de la neutralité. — L’incompétence spirituelle de l’Etat . 18