NATURE DE L'ÉTAT MODERNE. — L'ÉTAT ÉLECTIF ET A PERSONNEL VARIABLE
L'État moderne et occidental dffre des caractères particuliers qui le distinguent de beaucoup d'États anciens et de tous les États orientaux, page 56. — L'État moderne repose sur la délégation temporaire de l'autorité par ceux qui la doivent subir, page 57. — Idée que la volonté du grand nombre fait la loi, que les forces gouvernementales doivent être employées dans l'intérêt des classes laborieuses; dédain de la tradition, confiance naïve dans les changements législatifs, page 58. — Le préjugé général est contre les mœurs anciennes et les anciennes institutions, page 58. — Action décisive qu'ont sur la direction de l'État moderne les générations les plus jeunes, page 59. — Soumission des pères aux enfants, page 59. — L'expérience historique est loin de s'être prononcée en faveur de cette organisation^ P^ge GO.
Un appareil de coercition, soumettant tous les citoyens à la double contrainte de la loi qui règle certains actes de leur vie et de l'impôt qui prélève une forte partie de leurs ressources; une machine, nécessairement compliquée en proportion de l'extension et de la variété des tâches auxquelles on la desline, comprenant un nombre généralement croissant de rouages superposés ou enchevêtrés, ne pou-
vant agir, sons peine de se détraquer, qn'avec lenteur et unifornnité, voilà ce qu'est essentiellement l'État, dès que la société a franchi les premières étapes de la barbarie.
Nous avons reconnu que, par sa nature, cet organisme manque de l'un des plus beaux attributs qui soient échus à l'homme : l'esprit d'invention.
Aussi l'État nous a-t-il apparu dans l'histoire comme ayant surtout pour objet la conservation de la société ; plus tard lui est incombée la généralisation graduelle et prudente de quelques règles ou de quelques procédés que découvre rinitiative des particuliers ou des associations libres, et qui, pour que la nation en retire tout le profit qu'elle en peut attendre, ont besoin du concours non seulement de la généralité des habitants, mais de l'universalité.
Cette seconde tâche comporte une réserve importante : comme la société humaine ne se développe et ne progresse que par l'esprit d'invention, et que ce don manque absolument k l'État, qu'il appartient en monopole à l'individu seul et aux groupements variés et infinis que forine librement l'individu, TÉtat doit veiller avec un souci attentif, ininterrompu, à circonscrire son action propre, de sorte que, sauf les cas d'évidente nécessité, il ne porte aucune atteinte à l'énergie individuelle et à la liberté des associations privées.
J'ai dit que dans ces études je ne me propose pas de parler de l'État en soi, abstraction difficilement saisissable, mais de l'État moderne. Je n'ai pas à rechercher ce qui convenait au temps de Lycurgue ou de Constantin, non plus qu'à m'occuper de la mission qui actuellement peut échoir à l'olat chinois ou Ihibetain.
Sans doute, le fond de l'homme étant toujours le même, et les règles qui déterminent son activité ayant, sauf des différences d'intensité, partout la même nature, on peut
dire que la généralité des observations que suggère, quant à la s()hère de son action, l'Etat moderne et occidental, pourraient, quoique à des degrés divers, s'appliquer à l'État ancien et à Tétat asiati({ue. Il est bon de se circonscrire, toutefois, dans Tespace et dans le temps. L'Etat moderne et occidenlal offre des caractéristiques particulières qui le rendent tantôt plus qualifié et plus apte, tantôt moins aple et moins qualifié pour certaines tâches.
Que doit-on entendre par TÉlat moderne et occidental? C'e^t rÉtaL reposant principalement sur la délégation temporaire de l'autorité par ceux qui la doivent subir. C'est l'État électif et à peisonnel variable.
Sans doute, dans tous les temps et à peu prés dans tous les pays, Télection a joué un certain rôle dans la constitution de l'État. Mais, pour l'Etat moderne et occidental, il ne s'agit plus d'un rôle accessoire, subordonné, d'un simple contrôle; le principe électif y a tout envahi et tout absorbé.
Dans le vieux monde, la France et la Suisse, dans le nouveau-monde, tous les États, sans exception^ sont ceux qui présentent, de la façon la plus accentuée, ces traits propres à l'Etat moderne et occidental. Les autres pays appartenant à notre groupe de civilisation, la Russie seule exceptée, se trouvent dans des conditions, sinon identiques, du moins assez analogues ; il existe chez certains d'entre eux quelque contrepoids au régime électif; ce sont, toutefois, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, dans les États Scandinaves, en Portugal, en Espagne, en Italie, au Brésil, en Autriche même, des contrepoids assez faibles et qui n'empêchent pas le principe électif d'avoir la direction générale de la politique dans ces États.
L'Allemagne, ou plutôt la Prusse, est placée aujourd'hui dans des conditions différentes. Le principe électif y a été sérieusement contenu, plus encore par les événements et
par rascendant de certains hommes, exceptionnellement bien doués et exceptionnellement heureux, que par les constitutions. Celles-ci hiissent la por te ouverte à des aspirations (]ui nécessairement se feront jour tôt ou tard et ne pourront manquer d'obtenir quelque satisfaction.
Quels que soient les rouages gouvernementaux, l'opinion publique, chez tous les peuples chrétiens, obéit aujourd'hui aux mômes impulsions générales : l'idée que la volonté du grand nombre fait la loi, que les forces gouvernementales doivent être employées autant que possible à soula^ger les classes laborieuses, un certain dédain de la tradition, une confiance naïve dans les changements législatifs. Telle est l'atmosphère sociale oii se meuvent les peuples modernes occidentaux.
Le plus vieux poète latin dont des lambeaux d'ouvrages nous soient restés, Ennius, pouvait écrire
Moribus aatiquis res stat Romana virisque.
Aujourd'hui, bien peu de gens se soucient des mœurs antiques; le préjugé général est contre elles. Un réformateur social, M. Le Play, pouvait prêcher aux peuples contemporains de restituer h la vieillesse Tinfluence prédominante dans la vie publique. Je ne sais si cela serait désirable, mais il n'y a guère d'apparence que cette doctrine convertisse les peuples.
Il se rencontre, sans doute, dans la politique, quelques vieillards qui y tiennent une place éminente^ naguère en France, à l'heure présente en Allemagne, en Angleterre et en Italie ; mais ce sont, d'ordinaire, des hommes au tempérament ardent et audacieux, qui, par une de ces fantaisies que se permet parfois le grand âge, se font les serviteurs des idées de la génération la plus récente et sont souvent, à leur'^déclin, plus amoureux des nouveautés qu'ils ne l'é-
taient dans leur jeunesse ou leur maturité. M. Gladstone en fournit la preuve, peut-être aussi M. Thiers.
Les générations récentes ont, sur la direction générale de l'État moderne, une action décisive; elles pèsent d'abord du poids de leurs suffrages : de vingt et un an à vingt-cinq ans, il y a en France 1,400,000 électeurs, et, en défalquant ceux qui sont retenus dans les rangs de l'armée, il reste encore 1 million déjeunes hommes, presque des adolescents, citoyens tous actifs, dont bien peu s'abstiennent, qui forment le dixième du corps électoral inscrit, et le huitième environ du corps électoral pratiquant.
Ces générations nouvelles pèsent encore plus par leur influence : on sait que dans la famille moderne, ce n'est pas en général le père qui dirige l'enfant adulte, mais ce dernier qui dirige le père (1) ; si l'on tient compte, en outre, de ce que, dans tous les pays, les partis politiques en lutte ne sont séparés que par un nombre assez restreint de suffrages, on en peut conclure que la partie la plus jeune et la moins expérimentée de la nation se trouve, chez les peuples modernes, en possession réelle de la conduite des affaires.
Je n'examine pas ici si cet état de choses doit être considéré comme définitif. IJ oflre quelques avantages et beaucoup d'inconvénients.
Il est difficile de penser que cette organisation sera le régime où l'humanité fera son lit pour ne le plus changer, l'étude de l'histoire ne fait pas augurer très favorablement
(1) Cette tendance n'est pas propre iiniquetnent à la France et aux États-Unis d'Amérique : on la retrouve môme en Russie; on peut s'en convaincre par le roman de Tourguénef, Pùres et Enfants ; Fauteur russe va jusqu'à représenter comme des vieillards, en admiration béate devant leurs enfants, des hommes de quarante à quarante-cinq ans app'xrtenant à la classe élevée ou moyenne.
GO L'ÉTAT MODERNE ET SES FOiNCTIOiNS.
du régime que nos pères ou nos g-iands-pères ont accueilli avec tant d'enthousiasme (i).
Lo passé paraît démontrer que les rois ou les aristocraties font les États et que, abandonnésà eux-mêmes, les peuples les défont.
Je me garderai bien de faire des prévisions précises sur l'avenir. Mais il ne semble pas fort invraisemblable que, après un temps, fort long peut-ôtro, des tâtonnements pénibles et des secousses diverses, les nations aux territoires très peuplés, entourées de voisins dangereux, reviennent aux grandes monarchies administratives, comme celle de l'ancienne France, avec plus de contrôle et de contrepoids, ou plutôt comme la monarchie prussienne actuelle, ou surtout encore comme l'empire romain dans ses beaux jours, qui dnrôrent bien deux siècles.
Mais ce sont là des conjectures : voyons ce que l'État moderne, l'État, plus ou moins électif et à personnel instable, peut et doit faire pour la conservation des sociétés et pour la civilisation.
Comparons les vastes ambitions qu'on lui souffle aux moyens dont il diî^pose et aux résultats qu'il peut atteindre.
(l) Ces lignes ont paru dans la dernière moitié de ce livre, c'est-àdire enl8S9. On snit conihien, depuis lors, l'organisme de FÉtat moderne a donnûdespreuves décisives de détraquement en France, en Autriche, en Italie, aux Etats-Unis et dans bien d'autres contrées moins importantes. (Noie de la 3^ édition.)