‹ L'Etat moderne et ses fonctions (volume 2)Chapitre 15 sur 81 · MODERNE · texte numérisé non relu

MODERNE

L'État moderne est Lt. proie successive de tous les engouements, page 62.

— L'État moderne représente à sa plus haute I3uissance renflouement momentané de la majorité de la nation, page G2. — Les différentes sortes d'engouement dont l'État moderne peut être la proie, page G-î. — Les élections sont comme une photographie instantanée qui saisit un cheval au galop et le représente éternellement galopant, page 63. — La législation, dans les États modernes, est, d(î nécessité, presque toujours outrée dans le sens Taction ou dans le sens do la réaction, page 64.

Le surmenage parlementaire : heureux cifets de Tobsti uction et du référendum^ page 64.

L'État moderne a peu de suite dans les idées et dans le personnel, page 65. — Le principe : vicLoribiis spolia, page 63. — S'il évite ce péril, rÉtat tombe dans la gérontocratie^ pagG 66.

L'État moderne manque par définition môme d'impartialité, puisqu'il est le gouvernement d'un parti, page 67. — Le parti au i30uvoir n'en a jamais que la possession précaire, page 68. — Le principe de la division du travail crée la classe des politiciens avec tous leurs vices, page 68. — La possession précaire du pouvoir par les détenteurs de l'État moderne leur donne une activité papillonne, page 09.

— Effets analogues produits par les despotismes orientaux et par la démocratie contemporaine : pillage des ressources publiques, page 69.

L'État moderne ne conçoit presque jamais les intérêts sociaux sous leur forme synthétique, page 70. — Il est plus sensible aux intérêts immédiats, même secondaires, qu'à un grand intérêt éloigné, page 71.

Les fonctionnaires de l'État n'ont ni le stimulant ni le frein de Tintérêt personnel, page 71. — L'État est soustrait aux conditions do la concurrence, page 72. — Réponse à l'objection de la concurrence vitale entre les partis et entre les États, page 72. — Du prétendu droit de sécession, page 73. — L'émigration personnelle, page 74. — Motifs trop oubliés de modestie de TÉtat moderne, page 75.

Des caractères généraux de l'État moderne découlent des conséquences graves. Il est absurde que la plupart des

^eiis qui traitent du rôle de TÉlat les passent sous silence.

La première, c'est que l'État moderne sortant, par des délégations à courte échéance, de la masse des citoyens, non seulement n'est pas en principe plus intelligent qu'eux, surtout que les plus éclairés d'entre eux, mais qu'il est assujetti à tous les préjugés successifs qui dominent le genre humain et qui l'entraînent : il est la proie tour à tour de tous les engouements.

Bien plus, il est à chaque moment particulier en quelque sorte le résumé, l'accentuation, l'intensification du genre spécial d'engouement auquel était enclin le pays lors du plus récent renouvellement des pouvoirs publics, c'est-àdire lors de la dernière élection des chambres.

On n'a pas assez signalé ce caractère de l'État moderne : l'État moderne exprime pour quatre ans ou pour cinq ans la volonté, non pas de l'universalité de la nation, mais de la simple majorité, souvent d'une majorité purement apparente ; bien plus, il exprime cette volonté telle qu'elle s'est manifestée dans une période d'excitation et de fièvre. Les élections ne sont pas précédées de jeûnes, de prières, de retraites ; elles ne se font pas dans le silence et dans la méditation ; même alors elles seraient défectueuses, parce qu'il est conforme à la nature humaine que les élections soient toujours influencées par Tintrigue et par ce prestige dont jouissent les gens turbulents, les agités, les ambitieux, les politiciens professionnels auprès des âmes timides et molles qui forment, en définitive, la grande masse du corps électoral. Les élections se font dans le bruit, dans le vacarme, dans l'ahurissement.

L'électeur moderne ressemble assez au pauvre diable que le sergent racoleur happait autrefois dans un carrefour, qu'il grisait de promesses et de vin, et auquel il faisait signer un engagement pour l'armée. Ce sont les mômes pro-

cédés que Ton emploie. Ainsi l'État moderne représente en général, élevé à sa plus haute puissance, l'engouement mooientanédela mrijorité de la nation.

Or, il n'est aucun temps qui n'ait ses engouements : l'engouement de la force et de la répression, l'engouement pour la liberté individuelle illimitée ; l'engouement pour les les travaux publics ou pour une nature particulière de travaux publics, les chemins de fer, les canaux, les monuments ; l'engouement pour la religion ; l'engouement contre la religion ; l'engouement pour l'instruction publique sous toutes les formes ; l'engouement pour la tutelle et la réglementation ; l'engouement pour la liberté des échanges ; l'engouement pour la restriction des échanges et la protection, etc. Il est mille formes d'engouements divers auxquels successivement cède une nation.

Chacun de ces engouements, c'est-à-dire chacune de ces conceptions incomplètes ou excessives, ofTre des périls pour la société, périls de toute nature. L'État devrait prendre à tâche de résister à ces entraînements, à ces caprices, de les dominer, de les contenir. Loin de là ; par la nature même de son origine, l'État moderne multiplie en quelque sorte et prolonge pendant quatre ans ou cinq ans un engouement momentané.

L'iUat moderne représente la nation à peu près comme la photographie instantanée représente un cheval qu'elle saisit au galop et qui reste pour elle éternellement galopant.

Aussi la législation chez les États modernes va-t-elle presque toujours plus loin que ne le désirerait l'opinion publique, devenue rassise après l'excitation des élections. De là vient que souvent vine chambre est suivie d'une autre qu'anime un esprit contraire ; ainsi s'expliquent également la contradiction fréquente, le démenti presque immédiat qu'en tout pays les élections partielles infligent aux élections générales.

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La legislalion dans les États modernes est, de toute nécessité, presque toujours outîée, soit dans le sens de Faction, soit dans le sens de la réaction. Les trois quarts du temps d'une législature sort employés à défaire ce qu'a Tait la législature précédente ou l'avant-dernière. A cette intempé-rarce et à cet excès de législation, ii y a deux remèdes : le premier, c'est l'obstruction dans le sein du parlement: le second, c'est le référendum^ ou la ratification par le corps électoral entier des lois importantes que les chambres viennent de voter.

On n'appréciera jamais assez les énormes services que l'obstruction parlementaire rend aux nations; elle assure leur repos et la continuité de leurs conditions d'existence ; pour une bonne mesure peut-être dont elle retarde l'adoption, il en est neuf mauvaises ou inutiles qu'elle rejette dans les limbes. Le célèbre « massacre des innocents » auquel se livre, dans les derniers jours de la session, le parlement anglais, est le plus souvent la meilleure œuvre de la session. De même Ton aurait tort de se départir en France, comme on l'a proposé, de la pratique qui rend caduques toutes les propositions qui, à l'expiration des pouvoirs d'un parlement, n'ont été votées que par une seule chambre.

On a beaucoup parlé du (c surmenage » scolaire, mais pas assez du « surmenage » parlementaire, qui est bien plus réel et plus dangereux. Contre le a surmenage » scolaire, on a pour garantie ou pour refuge l'heureuse faculté d'inattention dont jouissent les enfants; leur corps est présent à la classe, leur esprit en est souvent absent; contre le « surmenage » parlementaire, on a pour refuge et pour garantie l'heureuse obstruction, si calomniée, avec tous ses procédés, soit ingénieux, soit naïfs. Il faudrait, cependant, à une société démocratique qui veut être sérieuse, un autre frein, le référendum^ ou la sanction populaire aux lois principales : le

référendum est Tarme défensive que les sociétés doivent toujours garder en réserve contre les entraînements de leurs mandataires irrévocables.

Le premier grand vice de l'Etat moderne, qui consiste en ce qu'il intensifie et prolonge pendant plusieurs années consécutives Tengouemeut ou Tentraînement que subissait je pays durant quelques jours, nous conduit à une seconde faiblesse qui dérive de la première. L'État moderne n'a pas une suite complète dans les idées, et il en a peu dans le personnel.

Nous pouvons nous contenter, croyons-nous, d'énoncer cette proposition sans qu'il soit bien nécessaire delà démontrer. Tous les pouvoirs sortant d'élections qui se déjugent souvent, le personnel qui représente l'État est très variable. Plus le principe électif tient de place dans l'État, plus cette instabilité se fait jour. Autrefois elle n'atteignait que les ministres et certaines hautes fonctions bien rémunérées; elle tend maintenant à pénétrer le corps administratif tout entier. La lutte politique, dans la plupart des pays, se livrant entre deux corps de doctrines sans doute, mais surtout entre deux armées de politiciens avides, la plupart sans ressources et affamés, il en résulte que le triomphe de chaque camp doit amener une épuration générale.

Plus la société approche du régime démocratique pur, plus cette instabilité s'accentue : elle finit par devenir une règle et trouver une formule. Quand l'un des présidents les plus fougueux des États-Unis, le général Jackson, prononça le fameux mot Victoribus spolia, aux vainqueurs les dépouilles, il parlait une langue qui est comprise des politiciens des deux mondes, et qui tend à devenir universelle.

La France, sur ce point, se fait américaine. Pour ne citer qu'un petit fait, qui est singulièrement significatif, en 1887, à l'enterrement d'un haut fonctionnaire du ministère des

finances, Yun de ses collègues, bien connu d'ailleurs, prenaitla parole en qualité de doyen, disait-il, des directeurs généraux du ministère: ce doyen avait quarante-cinq ou quarante-six ans, sinon moins. Que de révocations ou de mises prématurées à la retraite n'avait-il pas fallu pour amener ce décanat précoce!

Les anciennes monarchies, ou même une monarchie contemporaine autoritaire, comme celle de Prusse, sont dans de tout autres conditions. Là on tombe plutôt dans la gérontocratie. L'Etat, en effet, échappant, pour le recrutement de ses fonctionnaires, à ce choix éclairé, réfléchi, indépendant, auquel se livrent en général les particuliers pour les personnes qu'ils emploient, il lui est difficile d'éviter Vun de ces défauts : ou le caprice qui substitue chaque jour de nouveaux venus, sans apprentissage, aux hommes expérimentés; ou une fixité qui fait de l'avancement à l'ancienneté la règle habituelle, qui décourage la plupart des natures d'élite, et qui maintient souvent au delà de leurs forces, dans de hauts postes, des personnages vieillis. Ce dernier inconvénient, toutefois, est moindre que le premier.

Mieux vaut encore, pour la bonne composition des services publics, que le fonctionnaire soit considéré comme le propriétaire de sa fonction; c'est le cas en Prusse, ou plutôt dans toute TAUemagne. L'emploi une fois obtenu y est possédé, sinon à vie, du moins pour une longue période fixée d'avance, sauf le cas très rare de fautes professionnelles évidentes (1). Le fonctionnaire prussien est à peu près aussi propriétaire de son rang et de son traitement, nous ne disons pas précisément de son poste, que l'officier français l'est de

(1) Die Ernennung giebt^ sofort oder [Ôfters) nacfi einer hesfimmteii Probezeit eineii B-echtsanspriich auf das klaglos vei^icaUete Amt, bez. cnif dessert Besohfung [Gehalt)^ tkeils die Lebenszeity thcils auck nur fûv bestimmte langere Perioden, etc. (Wagner, Finanz-Wisseiisc/iaft^ 1, p. UU)*

son grade. Même alors, il reste toujours le reproche de gérontocratie et de l'insuffisance des concours pour juger du mérite à l'entrée et aux divers échelons d une carrière.

De l'instabilité du personnel de TÉtat moderne, en dehors des monarchies fermement autoritaires, il résulte une certaine incohérence dans l'action de TEtat, ou du moins une difficulté à faire mouvoir la machine avec régularité, avec précision, avec souplesse, avec ménagement, de manière à lui faire produire tout son effet, sans lésion ni trouble pour personne. Pour la netteté de la volonté et la continuité intelligente de Teflort, TÉtat moderne reste ainsi fort au-dessous des individus bien doués et des corporations bien conduites.

Nous arrivons à un troisième défaut, qui est, à certains égards, le plus grave de tous, et qui, se mêlant aux autres, contribue à les développer et à les rendre plus nuisibles encore. En théorie, l'État représente l'universalité des citoyens ; l'État est donc théoriquement l'être impartial par excellence. Or, dans l'État moderne, cette impartialité est une pure illusion ; elle n'existe pas, elle ne peut pas exister. Les monarchies absolues et incontestées peuvent prétendre à cet idéal de la souveraine impartialité; il n'est guère possible qu'elles l'atteignent complètement; mais il n'y a rien dans leur constitution même qui les en éloigne. Au contraire, constitutionnellement l'État moderne, l'État reposant sur l'élection, ne peut pas être impartial : cela est contraire à sa définition même, puisqu'il est le gouvernement d'un parti.

L'État, tel que le conçoivent aujourd'hui les peuples occidentaux, est le mandataire réel, non pas de l'universalité des citoyens, mais de la simple majorité, en général d'une faible majorité, instantanée, momentanée, précaire, variable* Non seulement c'est un parti au pouvoir, mais un parti tou-

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jours menacé par le parti rival, craignant toujours de perdre ce pouvoir qu'il a difficilement conquis. Or, ce ne sont pas seulement des idées, des sentiments, ce sont aussi des intérêts qui, dans nos âpres sociétés contemporaines, peuvent être favorisés par la possession du pouvoir. - Un ministre célèbre, grand théoricien, disait un jour que la politique n'est pas l'œuvre des saints. Devançant cet aveu, l'Écriture, toujours si merveilleusement perspicace, a assigné aux violents la conquête môme du ciel : violenti rapiimt il^ lud. La violence dans les luttes politiques modernes se dissimule le plus souvent sous la ruse et Tintrigue, mais la partialité reste. Elle est encore accrue par un des effets de ce principe si actif, la division du travail et la spécialisation des professions. La conduite des affaires d'État devient un métier, non pas gratuit; on vit de l'Etat, comme on vit de l'autel; mais il y a partout deux personnels rivaux, sinon trois ou quatre, qui se disputent cette pitance, l'un jeûnant pendant que l'autre se repaît, chacun ayant sa clientèle et tenu de la satisfaire.

Ainsi, l'État moderne, que les philosophes et les abstracteurs considèrent comme la plus désintéressée de toutes les personnalités, est, en fait, voué à la partialité, à la partialité sans relâche. Quelques hommes d'État, d'un esprit élevé, d'un cœur personnellement détaché des intérêts purement pécuniaires, peuvent essayer d'échapper à cette tendance ou de la modérer; ils n'y réussissent guère, ils sont obligés de faire de constants sacrifices au parti qui les a portés et qui les soutient; s'ils ne sont pas partiaux par inclination, ils sont obligés de le devenir par tactique et avec résignation.

Si l'on s'en tenait à la simple théorie, on croirait aussi que l'État est la personnalité la moins pressée qui soit, celle qui, pour l'exécution de ses volontés, a devant elle le temps le plus étendu, qui peut ne pas se hâter, faire tout avec mesure

et avec poids. C'est encore là une erreur : les détenteurs de l'État moderne sont des détenteurs précaires; ils savent qu'ils n'auront que deux, trois ou quatre ans, rarement sept ou huit, pour exécuter leurs plans, pour satisfaire leur parti. Des ministères de dix, quinze ou vingt années, comme ceux de Sully, de Richelieu, de Golbert , de Louvois , sont en dehors de leurs visées. Il faut qu'ils agissent vite, sans hésitation, sans repos, sinon le rival qui les talonne, le successeur présomptif, qui est l'ennemi, les surprendra, les renversera avant qu'ils aient rien l'ait. De là cette activité papillonne qui effleure tout à la fois, qui s'étourdit de son perpétuel bourdonnement.

On sait combien la possession précaire est fatale à une terre, à une entreprise ; cette possession précaire a pour les États des inconvénients analogues, moindres, si Ton veut, quand est bornée la sphère d'action que la coutume ou les lois ouvrent aux pouvoirs publics, mais énormes quand cette sphère d'action est étendue et qu'elle tend à devenir illimitée.

Voyez comment des institutions contraires en apparence, mais assez semblables au fond, conduisent à des résultats analogues. On sait que certaines monarchies de l'Orient ont des ministres qui changent à chaque instant : le désordre administratif et le pillage du trésor en sont la conséquence. Les États modernes ont, eux aussi, un personnel variable, et qui tend chaque jour à le devenir davantage; il en dérive les mômes effets : la dissolution administrative et le pillage des ressources publiques.

Ce pillage, il est vrai, s'opère d'une autre manière, suivant une méthode plus hypocrite, avec des formes plus douces, en général avec des formes légales. On s'approprie le bien de la communauté par des créations de places superflues^, parla mise prématurée à la retraite de fonction-

naires parfaitement valides et capables. De là, en France, les 100 millions d'augmentation du chiffre annuel des pensions depuis quinze ans; de là encore l'institution de 200,000 fonctionnaires nouveaux au moins, dans la môme période. Ainsi, malgré l'opposition des étiquettes gouvernementales, les intrigues et les caprices des despotes d'Orient, les intrigues et les caprices du corps électoral produisent des effets de même nature.

Nous n'avons pas épuisé l'énumération de tous les traits particuliers qui caractérisent l'État moderne et qui influent sur tous ses actes. L'un de ces traits les moins connus, et dont les conséquences sont les plus graves, c'est la façon générale dont l'État moderne, TÉtat électif, conçoit les intérêts de la société, et dont il cherche par conséquent à les satisfaire.

Par suite de son origine, qui est l'élection incessante, toujours disputée et à peu près indécise^ l'État moderne ne conçoit presque jamais les intérêts sociaux sous leur forme synthétique; il ne les aperçoit que morcelés, dans la situation d'antagonisme les uns avec les autres. Il n'a, pour ainsi dire, jamais en vue que des intérêts particuliers ; l'intérêt absolument collectif lui échappe. Il se figure, comme le vulgaire, que l'intérêt général n'est que la somme des divers intérêts particuliers, ce qui est une proposition d'ordinaire vraie, mais qui ne peut. pas être toujours admise sans réserve. S'agit-il d'une des questions les plus débattues de notre temps, celle des relations douanières avec l'étranger? Chacun des intérêts particuliers engagés dans la protection, ou du moins qui s'y croient engagés (car ces intérêts particuliers se trompent souvent eux-mêmes et sont parfois la dupe d'apparences), frappera beaucoup plus l'État moderne que le stimulant général, le surcroît graduel de vitalité qu'un régime commercial libéral assurerait à l'ensemble du

pays. De même pour les travaux publics, de môme aussi pour rinstruction, de même pour la force nationale.

Ainsi qu'il est plus frappé des intérêts particuliers que de l'intérêt synthétique de la nation, l'Etat moderne, par les mêmes raisons d'origine et de pouvoir précaire, est aussi plus sensible aux intérêts immédiats et présents qu'à un intérêt plus grand, mais différé ou lointain. En cela il est en contradiction avec une des plus importantes missions de rÉtat, qui est de préserver l'avenir, même l'avenir fort éloigné.

Voici encore deux autres faiblesses qui, celles-ci, ne s'appliquent pas seulement à TÉtat moderne, l'Etat électif, mais à tous les États. Au point de vue strictement professionnel, dans les œuvres techniques qu'ils dirigent, les fonctionnaires publics n'ont ni le stimulant ni le frein de l'intérêt personnel.

Dans les conditions habituelles oii ils opèrent, ils se trouvent, dans une certaine mesure, détachés de leur œuvre^ ou du moins de certaines des conséquences de leur œuvre. Sans doute, ils peuvent être animés de sentiments élevés, de zele pour le bien général : mais ce zele n'a pas cette sanction qui consiste dans le contre-coup immédiat et nécessaire des résultats pratiques de leurs travaux. L'honneur même, qui de tous les sentiments dont ils sont inspirés est le plus haut et le plus efficace, peut quelquefois les induire en faute. Ils prennent souvent le change sur le caractère de leur mission ; ils cherchent le grand au lieu de l'utile, ce qui peut les distinguer et les honorer, au lieu des tâches vulgaires et banales qui conviennent au train de chaque jour. Ils se placent, même pour des entreprises communes, à un point de vue esthétique qui conduit à un gaspillage de forces ; on le voit pour les routes, les chemins, les écoles.

72 L'ÉTAT MODERiNE ET SES FOxNCTIONS.

J'arrive à la dernière des faiblesses de l'État, quel qu'il soit, moderne ou ancien, républicain ou monarchique, tempéré ou despotique. L'État est soustrait aux conditions de la concurrence, la plus énergique de toutes les forces sociales, celle qui tend le plus au perfectionnement de la société et de l'individu.

Avec ce double pouvoir de contrainte légale et de contrainte fiscale qui lui est dévolu, l'État, quand il agit sur le territoire de la nation, n'a pas à redouter qu'on le supplante, qu'on l'annule, qu'on le supprime. Étant une personnalité sans rivale, puisqu'il est la seule de son espèce, il est à l'abri de cette éviction, de cet anéantissement, auxquels sont exposés les individus ou les associations libres qui remplissent mal ou médiocrement leur tâche.

On fera peut-être ici quelques objections : on dira que, si l'État, considéré in abstracto, est soustrait à toute concurrence, les partis politiques qui se disputent l'État et qui le possèdent tour à tour sont, au contraire, dans la situation de concurrents constants et acharnés. Gela est vrai ; mais l'objection, pour n'ôtre pas absolument dépourvue de portée, n'en a qu'une insuffisante. Ces partis en lutte sont bien des critiques sévères les uns des autres, des ennemis sans merci; mais, en dehors des idées générales qu'ils servent et qui diffèrent^ leurs procédés pratiques d'administration, leurs défauts qui tiennent à leur nature, sont, avec quelque diversité d'intensité, à peu près les mômes.

Une autre objection plus fondée, c'est que la concurrence vitale existe pour l'État, sinon dans l'intérieur môme de chaque État^ du moins dans ses relations avec les états voisins; elle se manifeste môme de la façon la plus énergique, la plus dramatique, parla guerre, l'invasion, le démembrement ou l'annexion. Ici l'objection est exacte : la guerre est l'un des modes de la concurrence entre les États ;

il n'y a pas de doute que les peuples faibles, par vice d'organisation ou de direction, par lâcheté, ont été dans le passé la proie des peuples forts; et, n'en déplaise à ceux qui rêvent la paix universelle, rien ne prouve qu'il en doive être autrement à l'avenir.

Mais ce mode de concurrence entre les peuples ne s'applique pas à l'ensemble de l'activité des nations ; il concerne une manifestation particulière de cette activité, l'organisation militaire et l'organisation politique, dont, en dépit des jugements superficiels, la première dépend essentiellement. Puis, ce genre do concurrence n'agit qu'à d'assez longs intervalles, qui n'ont pas une périodicité régulière; on l'oublie, on le perd de vue; il n'a sur la plupart des esprits que cette faible influence qu'exercent sur les natures peu prévoyantes les événements incertains et à échéance indéterminée.

Un publiciste ingénieux a supposé qu'on pourrait un jour instituer entre les Etats une concurrence permanente, palpable, toujours agissante : il la voyait naître déjà, en l'absence môme de l'hypothèse de guerre : « L'idée de soumettre les gouvernements au régime de la concurrence, écrit M. de Molinari, est généralement encore regardée comme chimérique. Mais, sur ce point, les faits devancent peut-être la théorie. Le droit de sécession, qui se fraye aujourd'hui son chemin dans le monde, aura pour conséquence nécessaire rétablissement de la liberté de gouvernement. Le jour oii ce droit sera reconnu et appliqué dans toute son étendue naturelle, la concurrence politique servira de complément à la concurrence agricole, industrielle et commerciale. » Et, plus loin, le spirituel auteur ajoute: « Pourquoi les monopoles politiques ne disparaîtraient-ils pas à leur tour comme sont en train de disparaître les monopoles industriels et commerciaux ? »

M. de Molinari est un des écrivains les plus subtils de ce temps. Il suffit de citer ce passage pour faire admirer son imagination. Mais le droit de sécession est loin de se frayer son chemin dans le monde : ni le Sonderbund en Suisse, ni les États confédérés en Amérique n'ont pu exécuter leur dessein ; l'Alsace-Lorraine a beau protester, il est peu probable que ses seules protestations, si persévérantes qu'elles soient, suffisent à briser son union forcée avec l'Allemagne.

Le droit de sécession existe, il est vrai, pour les individus isolés. 11 se manifeste par la liberté d'émigration et par la nationalisation chez un autre peuple; 100,000 ou 200,000 Allemands et presque autant d'Italiens usent chaque année de ce droit individuel. Mais l'usage en exige tant de résolution, tant de sacrifices, il comporte tant de soulfrances; on n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers, comme dit le vieux révolutionnaire. Puis, cette faculté d'émigration, dans des proportions aussi vastes, tient à une situation passagère du monde, à l'insuffisance de la population des contrées récemment découvertes : c'est là un fait transitoire.

Enfin, la concurrence dans la vie civile, commerciale ou industrielle, comporte la faculté pour un client de changer dix fois, vingt fois^ de fournisseurs, de revenir même à ses premières amours. On ne conçoit pas un homme, au contraire, se faisant nationaliser successivement chez six ou sept peuples et revenant de temps à autre à sa nationalité primitive.

On doit donc arriver à cette conclusion : en dépit des luttes des partis politiques qui se jalousent, se critiquent, se calomnient et se disputent le pouvoir ; en dépit de l'éventualité de guerre qui menace toujours les nations faibles de devenir la proie des nations fortes ; en dépit encore delà faculté d'émigration et de nationalisation, qui implique

celle de dénationalisation^ la concurrence permanente, indéfinie, toujours aux aguets, n'existe pas pour les administrations publiques dans le sens et avec l'intensité qu'on lui trouve pour les entreprises individuelles ou celles des associations libres.

Nous avons énuméré les principales faiblesses, soit de l'Etat en général, soit de l'Etat moderne. Voilà pour lui bien des causes de modestie. S'il faisait chaque soir, en l'absence de tout flatteur, dans le recueillement qui lui est interdit, son examen de conscience, il devrait juger qu'il a bien des défauts, que sa nature est pleine de contradictions, d'incohérences, qu'il doit se montrer prudent, réservé, limiter son action à ce qui est indispensable. Mais non, l'Etat moderne est présomptueux, comme les enfants, comme les victorieux; ceux qui le déliennent sortent d'une lutte acharnée, sans cesse renouvelée ; ils ont des sentiments de triomphateurs, ils ont aussi l'emportement des détenteurs précaires.

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