CHAPITRE VI
Le même procès qu'îiutrefois pour les chemins de fer, entre Texploitation par TÉtat et Texploitation privée, se débat aujourd'hui pour les entreprises de gaz, d'eau, d'électricité, de téléphones, de tramways, etc., page 230.
Les découvertes ont à lutter, non plus en général contre TÉtat central, mais contre FÉtat local, page 231. — Jalousie funeste dos municipalités contre les compagnies privées, page 23t. — La France, par cette cause, a beaucoup moins profité que la plupart des autres pays des inventions récentes d'usage collectif, page 231. — Les municipalités abusent en France de leur pouvoir réglementaire et dL> leur pouvoir fiscal, page 232. — Exemple des charges pesant à Paris et aux Etats-Unis sur les voitures allectées aux transports en commun, page 232. — Exemple de la destruction d'un tramway dans une grande ville de France, page 233.
Épanouissement du socialisme municipal, pnge 233.
Les entreprises municipales d'eau, de gaz et d'électricité dans le Royaume-Uni, page 233. — La jalousie des municipalités britanniques a arrêté le développement de l'éclairage électrique, page 234. — La loi anglaise de 1888 réduisant le pouvoir des autorités locales en ce qui concerne l'éclairage à l'électricité, page l>34.
Opinions manifestées dans le Parlement anglais sur les envahissements des municipalités, page 235.
Les municipalités américaines et les services d'usage collectif, page 23'*. — Restrictions apportées par les constitutions de certains États aux droits des municipalités américaines, page 237. — Utilité d'introduire ces restrictions en France, page 238.
Outre leur infériorité technique, les municipalités sont encore plus que l'État courbées sous le joug électoral, page 23S.
Les services municipaux tendent à se transformer en chimériques expériences humanitaires, page 238.
Fâcheuses pratiques de la municipalité parisienne à l'endroit de l'éclairage, des transports urbains et des eaux, page 238.
Les quatre conditions du développement rapide et de l'exploitation progressive des grandes œuvres d'utilité publique, page 242.
Le procès qui se débattait en France, de 1830 à 1848, pour
la construction des chemins de fer, s'est reproduit, à divers intervalles plus ou moins rapprochés, pour les entreprises de gaz et d'eaux, aujourd'hui pour celles d'électricité, de téléphones, de tramways; demain il se reproduira pour d'autres inventions que nous ne soupçonnons pas.
Les diirérents pays ont inégalement profité de ces découvertes : elles n'ont plus à lutter contre la jalousie, l'accaparement de l'État central, mais contre l'accaparement ou la jalousie d'une autre forme de l'État, les municipalités.
Les pays où Ton trouve le plus répandu et au meilleur compte l'usage et des tramways, et de l'éclairage électrique, et des téléphones, sont ceux en général où l'État se montre le plus discret et le pins bienveillant envers les entreprises libres. Il ne s'agit pas de chercher fi les enrichir; il s'agit seulement de ne pas poursuivre leur ruine systématique.
Nous ne craignons pas de dire que, parmi les nations riches et de vieille civilisation, la France est l'une des plus mal partagées pour la possession et le bon marché de ces précieux instruments d'usage collectif. Le gaz y coûte plus cher que partout ailleurs; l'électricité commence à peine 5. éclairer quelques rues dans quelques villes; les transports urbains y sont à l'otat barbare; les tramways, peu nombreux, n'y existent guère que dans les villes de premier ordre et dans quelques-unes seulement de second rang; les compagnies qui se livrent à cette industrie, sauf deux ou trois peut-être sur tout l'ensemble de notre territoire, sont ruinées; les capitalistes, qu'effrayent ces échecs, ne se sentent aucune inclination à doter nos villes d'un réseau de communications urbaines perfectionnées. Le téléphone coûte à Paris deux ou trois fois plus qu'à Londres, à Berlin, à Bruxelles, à Amsterdam, à Genève, à New-York (1).
(1^ Les téléphones, depuis juillet 1880, sont devenus en France un
Ainsi, un grand pays se \rouve, en plein xix® siècle, no profiler que dans une mesure très restreinte des progrès récents et nombreux qui ont transformé depuis cinquante ans Li vie urbaine. Est-ce parce que l'État n'intervient pas assez? Non, c'est parce qu'il intervient trop.
Les municipalités qui le représentent usent à l'excès de leur double pouvoir de contrainte : la contrainte réglementaire et administrative, qui multiplie les injonctions ou les prohibitions, les charges en nature, et qui, parfois, soumet, sans aucune restriction, les compagnies à l'arbitraire variable des conseils mimicipaux; la contrainte fiscale, qui de chaque société de capitalistes veut faire pour la municipalité une vache à lait inépuisable ; il faut y joindre encore ce sentiment étroit d'envie qui considère comme un attentat aux pouvoirs publics toute prospérité des compagnies particulières.
Je ne citerai que deux faits qui prouvent combien ces pratiques de TÉtat municipal sont funestes aux progrès : aux États-Unis, ori ils foisonnent, les tramwaj^s ne sont l'objet, en général, que de taxes infimes. En Californie, le Gode civil {civil code)^ c'est-à-dire une loi générale, s'appliquant à tout l'État et limitant les pouvoirs des municipalités elles-mêmes, interdit de mettre un droit {licence fee) de plus de 50 dollars ou 250 francs par an sur chaque voiture servant aux transports communs dans la ville de San-Francisco, et de plus de 25 dollars, 125 francs, dans les autres villes. Or, à Paris, le droit perçu sur chaque voiture d'omnibus ou de tramway était récemment de 1,500 francs, et se trouve aujourd'hui de 2,000, juste huit fois le maximum de taxation autorisé par la loi californienne.
Voici l'autre fait : la jalousie des municipalités à l'endroit
monopole d'État; TaboanemeDi coûte 400 francs à Paris contre IGÛ à 350 francs dans les autres grandes villes d'Europe et d'Amérique.
des compagnies auxquelles elles ont accordé des concessions réduit souvent ces compagnies fi une gêne si intolérable, que non seulement elles ne payent plus aucun intérêt à leurs actionnaires, mais que, même, elles cessent tout service.
Dans une ville importante et très intellectuelle du midi de la France, Montpellier, une compagnie avait accepté de construire un réseau de tramways avec un parcours trop étendu, des départs trop nombreux et des charges trop lourdes. Elle fit faillite : on mit plusieurs fois aux enchères le réseau qui était exploité depuis plusieurs années : le cahier des charges était tellement pesant qu'il ne se présenta d'acquéreur à aucun prix. A la fin, une société s'oflVit pour reprendre la concession, à la condition de n'exploiter que les lignes principales et de diminuer le nombre des départs. La ville refusa; il se produisit alors ce fait vraiment inouï : on arracha les rails, établis à tant de frais, on les vendit comme du vieux fer. Une quinzaine d'années plus tard seulement une autre compagnie installa des tramways nouveaux à Montpellier. Voilà pourquoi Montpellier et AÛngt villes de France d'une importance analogue sont restés si longtemps sans tramways, tandis qu'on en trouvait partout à nos cotés : en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Italie même et en Espagne.
Une école bruyante prône raccai3arement par les municipalités de tous les services ayant un caractère iDublic ou quasi public. Le socialisme municipal tend à s'épanouir partout, notamment dans la Grande-Bretagne et même aux États-Unis ( l), il devient quasi plus dangereux que le socialisme d'Etat.
(1) On peut consuUcr sur ce point toute la série des opuscules pul)liés par la Liberty and Property Defence League^ notamment celui intitulé Municipal Socialism, 1S85, et d'autre paî t, pour l'Amérique, la série des études réunies sous le titre de the lielatiou of modem Mimlcipatities to quasi pub Ltc Works, American Economie Association^ januavy 1888.
L'ÉTAT MODERjN^ ET SES FONCTIONS.
Chez ces nations anglo-saxonnes, on a A n les conseils municipaux accaparer parfois les tramways, ou les téléphones et plus encore les entreprises d'eaux, de ^ iz et d'électricité.
11 ne semble pas que l'on ait à se louer de cet industrialisme municipal, sujet ou enclin, dans des mesures variables, à l'arbitraire, à la corruption, au favoritisme, surtout h ces changements fréquents de direction qu'entraîne toute dépendance du corps électoral.
D'après VEcoiioinist {de Londres), du 20 novembre I88C, le total des capitaux engagés dans l'industrie du gaz en Angleterre, en Écosse et en Irlande, s'élevait à 1,380 millions de francs, dont bien près de 500 millions ou 36 pour 100 environ représentaient le capital des entreprises gazières appartenant aux autorités locales. Pour ces dernières, sur 110 millions de francs de recettes, les frais d'exploitation atteignaient 79 millions environ, soit plus de 70 pour 100; les recettes nettes ne montaient quïi31 millions de francs, dont 22 1/2 représentaient les charges d'intérêt et d'amortissement des emprunts spéciaux contractéspour ce service. En 1895-90, d'aprèslc 5"^^- ^/6^/caZ^65^?"ac^pour 1897, les localités de la Grande-Bretagne, (rirlande laissée en dehors) retiraient 3,710,322 livr. (93 millions defr.) des entreprises d'eaux; 5,945,754 livr. st. (loi millions de fr.) de celles de gaz et 214, 125 Uv, st. (6,160,000 fr. ) de celles d'électricité ; il doit s'agir ici desrecettes brutes ; ce document n'indique pas les frais d'exploitation.
On peut douter de la ca^Dacité des municipalités dans ces questions industrielles. On a attribué à l'esprit étroit et jaloux des conseils municipaux la lenteur des progrés de l'éclairage électrique dans la Grande-Bretagne, relativement à Textension de ce môme procédé d'éclairage aux États-Unis. On a voté, au x^i'ii^tem[)S de 1888, une loi pour modifier et restreindre les pouvoirs des autorités locales en cette matière.
Les discours tenus par plusieurs personnages importants,
LES SERVICES D'USAGE COLLECTIF ET LES MUNICIPALITÉS. 23:i
lord Salisbury notamment, chef du cabinet actuel, et lord Herschel, ancien lord-chancellor dans l'administration libérale, témoignent que le socialisme municipal n'est pas nécessairement progressif.
Voici le résumé de l'analyse que les journaux donnaient de ce débat : « Lord Salisbury, parlant du r ôle que pourraient être appelées à jouer les miînicipalités en matière d'éclairage électrique, signale le danger de se laisser entraîner par le désir de donner aux municipalités le contrôle de ces choses-là. Nous avons, a-t-ildit, un nombre sulfisant d'exemples qui portent sur la compétence des municipalités à se charger d'opérations commerciales sur une grande échelle. Nous savons que les tentations sont énormes, et le danger qu'il faut envisager est non pas tant celui de voir les municipalités administrer ces entreprises elles-mêmes, mais bien de les voir administrer par les fonctionnaires salariés de ces municipalités, aux mains desquels se trouverait un pouvoir énorme et irrésistible qui les expose à des tentations nombreuses, sans responsabilité pour eux.
« Lord Herschel, à son tour, dit qu'il n*a pas de parti pris à l'égard du i*ôle des municipalités, mais que pourtant il n'est nullement certain que la balance des avantages ne soit pas du côté de l'interdiction aux municipalités d'exercer des entreprises commerciales. Il penche même plus particulièrement vers cette opinion dans le cas de l'éclairage électrique... Dans tous les cas, la faculté de rachat ne doit pas se présenter sous une forme qui paralyse les progrès de l'invention. Ce serait trop aussi de demander à la génération actuelle de se passer de l'éclairage électrique uniquement pour en diminuer le coût dans trente ou quarante aus. »
Le parlement s'est range en partie à ces judicieuses observations. 11 a modifi(3, dans un sens de restriction des pou-
2?>r> L'ÉTAT MODERNE ET SES FOiNCTIONS.
voirs des municipalités, la loi de 1882 sur l'éclairage électrique. Tandis que, d'après cette loi, les autorités locales avaient le droit de racheter les installations des sociétés privées à l'expiration d'une période de vingt-deux ans, elles ne le pourront faire désormais qu'après quarante-deux années, cette durée étant considérée comme nécessaire pour que des entreprises sérieuses puissent se constituer.
Que dire du conseil municipal de Paris qui voulait réduire à dix années la durée des concessions électriques ? En même temps, la loi britannique nouvelle donne au Board of Trade le droit, à titre exceptionnel, il est vrai, d'accorder des concessions auxquelles s'opposeraient les autorités locales. Ainsi, après un quart de siècle d'exercice de l'industrie de l'éclairage public par un grand nombre de municipali-tés britanniques, il s'est produit en Angleterre une réaction contre cette pratique.
Les municipalités américaines se sont jusqu ici plus abstenues de Texploitation directe des services de ce genre. L'enquête faite, dans l'année 1888, par V American Economie Association sur les raj)porls des municipalités avec les entre prises quasi publiques {Relation of modem MitnicipaLities ta thc quasi public loorks) ne citait que les villes suivantes qui fusseuV propriétaires d'usines à gaz : Philadelphie, Richmond Banville, Wheeling et Alexandria. Encore ne nous dit-on pas que ce soient là des monopoles municipaux.
Quelques municipalités, dont on ne nous indique pas le nombre, possèdent des usines électriques. Mais ce sont !à des faits très exceptionnels. Au contraire, un grand nombre de municipalités gèrent des entreprises d'eaux. Sur 1,402 villes ou cités aux États-Unis, les renseignements ont manqué pour 183 : quant aux autres, dans 544 les établissements d'eaux appartenaient aux villes, et dans 673 à des entreprises privées. Parmi les 133 villes ayant plus de
10 000 habitants^ dans 91 les entreprises d'eaux sont des propriétés municipales et dans 44 seulement des propriétés privées.
L'enquête américaine, toutefois, est incomplète sur un point capital : elle ne nous parle que de la propriété des installations d'eaux {pwnership of waterwoj^ks) ; elle ne nous dit rien de l'exploitation, ce qui est tout différent. La propriété peut être municipale et Texploitation être conférée à une compagnie fermière ; c'est le cas de Paris et de différentes autres villes de France. Or, c'est surtout l'exploitation par les pouvoirs publics qui a des inconvénients.
Quoi qu'il en soit, il est clair que les entreprises d'eaux diffèrent notablement des entreprises d'éclairage ou de transport : on peut prétendre que les premières ont un caractère beaucoup plus public, concernant des questions d'hygiène générale et de salubrité commune, qu'elles constituent aussi des industries beaucoup plus simples, plus uniformes, moins gigantesques et moins variables. II semble que, dans beaucoup de ces propriétés municipales d'installations d'eaux en Amérique, le pouvoir local agit plutôt comme contrôleur et surveillant que comme exploitant direct.
Dans ce pays de .se//* government, les municipalités sont très loin de jouir toutes du droit de régler à leur guise l'organisation de ces différentes entreprises d'utilité commune, les tramwavs, le gaz, les téléphones, Teau môme. Elles n'ont en général que les i)ouvoirs qui leur ont été spécialement délégués par les États. Un grand nombre de ceux-ci interdisent aux corporations locales toute entreprise industrielle : d'autres vont môme jusqu'à lim^ter le pouvoir de taxation dont elles disposent relativement à ces services (1).
(1) Voir Topuscule cité, Relation of modem Municipal ities to quasi pubiic Wo?'A:.y, iiotamiuent pages 57 à GO. Depuis 1890, toutefois, l'industrialisme municipal tend à se développer aux États-Unis pour le gaz, Télectî icité, les tramways, etc.
Ces restrictions, à nos yeux, sont sages. On devrait les introduire en France. Ce serait une des bonnes réformes i accomplir dans notre pays que d'interdire absolument aux municipalités Texploitation d'une entreprise industrielle, quelle qu'elle soit. Les fantaisies du grand conseil municipal de Paris et du petit conseil municipal de Saint-Ouen prouvent surabondamment les inconvénients des énormes pouvoirs dont jouissent sur ce [joint nos conseils municipaux, si garrottés sous d'autres rapports.
Outre les causes d'infériorité technique que nous avons énumérées en traitant d'une façon générale du caractère de l'État moderne, les municipalités, plus encore que le pouvoir central, souffrent d'autres infirmités. Moins que lui, elles consentent à se placer, dans leurs actes, au simple point de vue technique. Des considérations étrangères, de nature purement électorale et politique, influent sur toute leur conduite.
Elles sont plus courbées sousle joug des élections, plus dans la dépendance des coteries; elles ont plus de penchant à gagner des suffrages individuels par des faveurs, des créations de places superflues. Elles cèdent plus à l'arbitraire et à la fantaisie; sous un régime électif variable et sans contre-poids, les services municipaux dont elles ont Tabsolue direction tendent à se transformer en des expériences humanitaires, plus ou moins coûteuses et chimériques (1).
(1) A propos des méfaits des municipalités, en ce qui concerne les services d'usage collectif, il est impossible de ne pas citer Texemple du Conseil municipal de Paris, de 1880 à 18^9, moment où nous revoyous ces lignes. II semble que l'Assemblée qui administre la « Ville-Lumicre », comme disait Victor Hugo, ait juré d'empêcher le développement et le bon marché tant de l'éclairage que des transports urbains et du service des eaux dans notre capitale.
Voilià pr<''S de vingt ans que la Compagnie parisienne du gaz a gatrué tous les procès que le Conseil municipal lui a intentés; voilà autant i d'années qu'elle proposait de réduire graduellement ses prix de vente
Dussent-elles ne pas verser dans ces abus comme Paris et Saint-Ouen aujourd'hui, comme beaucoup d'autres in-
pourvu qu'on lui accordât une prolongation modérée de sa concession qui expire en 1005.
Si Ton avait traité sur cette base avec la Compagnie, en discutant ses propositions et en obtenant quelques modifications de détail, ce qui eût cLé aisé, le pub'ic parisien n i priy. irait depuis longtemps le g;iz que 2o ou 21 ceutiine-; hi nit^tre cube, au lieu de 30 centimes, taux abï^oiumoiit déraisonnable. Les consommateurs parisiens perdent donc, par Tobstination du Conseil municipal, 9 à 10 centimes sur chaque mètre cube de gaz qu'ils consomment ; la ville de Paris perd, elle aussi, 2 ou 3 centimes sur le prix moitié moindre qu'elle paye à la Compagnie et qui eut été abaissé, dans le cas d'une entiîute avec elle.
Or, l'on consomme 3')0 millions de mHres cubes de gaz, les trois quarts environ pour les particuliers et un quart pour la Ville. L'eniétement du Conseil municipal fait donc perdre aux consommateurs parisiens et à la Ville approximativement 18 à 20 millions par an. La perte que la présomption municipale a infligée aux Parisiens est, de 18S0 à 1899, de plus de 300 millions de francs.
Cette perte va se prolonger, peut-être en s'aggravant, jusqu'à 1905. Ainsi le Conseil municipal de Paris aura, de ISSO à 1905, imposé ùl ce pauvre peuple parisien un sacrifice de 400 li 500 millions de francs, uniquement pour la satisfaction de dire qu'il ne veut jamais traiter avec une Société anonyme.
Notez, d'ailleurs, Pabsurdilé du refus de s'entendre avec la Compagnie du gaz pour une prolongation de la concession moyennant un abaissement des tarifs. Le Conseil municipal se fonde sur ce que, la concession expirant en 1905, il sera alors maître de Tindustrie <iu gaz, puisque, d'après les traités, il lui reviendra gratuitement toute la canalisation et, en outre, la moitié de l'actif de la Compagnie, usines et terrains compris.
Miiï^, du ti.dn dont vont les inventions, qui sait si, dans quelques années, le gaz sera encore le principal mode d'éclairage ? Eu tous cas, il est bien probable que, dans le courant du vingtième siècle, la concurrence, soit de procédés perfectionnés de l'éclairage électrique, soit de l'acétylène et de découvertes nouvelles, forcera les Compagnies de gaz à diminuer leurs tarifs. Ainsi, en sacrifiant la génération de 1880 à 1905, sous prétexte de sauvegarder les intérêts des gens qui vivront dans le vingtième siècle, le Conseil municipal de Paris fait une bêtise manifeste : il abandonne un bien présent, certain, l'abaissement actuel du prix du gaz qui est aujourd'hui le principal agent d'éclairage, 80US le prétexte de ménager un prix du gaz plus réduit aux Parisiens du vingtième siècle, alors que le gaz sera peut-être devenu un procédé d'éclairage subalterne.
Le Conseil n'a pas prorrdvj autreuicnt pour récl.iirage électrique; il voulait d'abord n'accorder «lue des concessions d'une demi-douzaine d'années, il a consenti à tripler à peu près cette période, ce qui est très insuffisant, puisque le Parlement anglais à porté cette durée, après une
L'ÉTAT MODERiME ET SES FONCTIONS.
connues, il n'en resterait pas moins les grands inconvénients politiques et sociaux. Il importe de s'élever à une
longue expérience, comme on l'a vu dans le texte, à quarante-deux ans.
Les Compagnies n'ont que des charges et presque pas de chances de bénéfices : des périodes de concession d'une excessive brièveté qui resserrent sur une période beaucoup trop courte Tamortissement des capitaux engagés; l'obligation d'étendre leurs services à des rues ou à des quartiers où il est notoire qu'elles ne pourront recruter qu'un nombre insignifiant d'abonnés; la faculté de rachat réservée à la Ville dans des conditions qui ne laissent à l'actionnaire aucune chance notable de profits.
On sait aussi que le Conseil municipal s'est avisé de vouloir créer, pour l'exploiter directement, une usine centrale d'électricité.
Si mal desservi pour l'éclairage, Paris ne prend pas sa revanche pour les moyens de communication. C'est un des points noirs de l'organisation parisienne. On sait déjà comment l'afTaire du Métropolitain, étu'liée, remaniée pendant vingt ans, ci été rejetée dans les limbes d'où l'Exposition de 1900 est venue tardivement la tirer. La conception qu'on s'était faite de cette entreprise, c'est qu'il fallait absolument ruiner la Société qui s'en chargerait : aussi avait-on accumulé les charges, renchéri par des clauses socialistes le prix des travaux, limité les bénéfices éventuels, purement éventuels, à un taux très bas. Il en résulte que les Parisiens ont été privés xjendant un quart de siècle du iMétiopolitain
Il leur restait, comme consolation, les tramways, les omnibus et les Qacres. Mais ici encore le Conseil municipal intervient pour empêcher que l'un quelconque de ces moyens de transport puisse se développer, îi y a, dans toutes les décisions du Conseil municipal, un fond de malignité simicsque. Jouer des tours aux Compagnies, c'est le premier et le dernier mot de sa politique. Plusieurs des jjrincipales lignes de tramways sont restées longtemps sans maître, livrées à une exploitation précaire : les Compagnies sont tombées en faillite; on avait traité avec la Compagnie des omnibus ; mais le Conseil municipal ou le Conseil général do la Seine, ce qui est à peu j^rès la mémo chose, rêvait de se faire exploiteur de tramways, et, comme les lois ne le permettaient pas, tout demeura en suspens, toujours jusqu'à l'ENiposition de r.)00.
En ce moment le Conseil est dans le plein de la lutte, une lutte homérique avec la Compagnie des omnibus. Cette Compagnie ne consent pas à multiplier indéfiniment les voitures dans les quartiers excentriques où il n'y a pas de voyageurs. Elle offrait d'améliorer son service en augmentant le nombre des départs; on n'a pas voulu examiner seulement ses propositions. La formule que veut appliquer le Conseil municipal aux Sociétés avec lesquelles il traite, ce n'est même pas : se soumettre ou se démettre, c'est simplement: se soumettre, toujours, perpétuelleujent, de plus en plus.
La Compagnie des omnibus a un monopole; mais elle ne demanderait pas mieux que de s'en démettre et de recouvrer sa liberté. Nous préférerions de beaucoup aussi la simple liberté au régime actuel. La solution
vue synthétique des choses : le côté purement technique ne doit pas seul retenir l'observateur ; les conséquences, soit indirectes, soit différées, générales et lointaines, doivent être aussi pesées.
La transformation d'une foule de services de l'industrie privée en entreprises publiques ne se peut efTectuer sans un certain et regrettable alfaiblissement de l'indépendance électorale d'une part et, de Tautre, des habitudes d'association
de la question serait dans la réduction des taxes épouvantables que la Ville impose aux Omnibus; chaque voiture doit payer ?,000 francs par an, ce qui est au moins quatre fois trop; en outre, les dépôts et les écuries de la Compagnie doivent être situés dans Tintérieur de la ville, ce qui renchérit à la fois les installations par le prix du terrain, et les foiirrai^^es par les droits d'octroi.
11 n'y a pas de monopole pour les voitures de ]^lace, mais la ville de Paris travaille à créer un monopole pour les cochers. Sous l'impulsion de quelques collectivistes, on a organisé, depuis peu de temps, un examen obligatoire pour les cochers de fiacre. Le jury que Ton a institué se compose, en majorité, d'individus qui se proposent pour but de diminuer, autant que possible, Toffre des cochers, afin de faire hausser les salaires de ceux-ci. 11 en résulte qu'il refuse, comme ne connaissant pas assez Paris ou ne sachant pas le nom exact de chaque objet du harnachement, la moitié environ des candidats; dans les deux derniers mois, on en a refusé 300, soit 43 p. 100. Ces candidats évincés s'en retournent chez eux. et éloignent tous les gens de leur entourage de venir se placer comme cochers de fiacre à Paris.
On manque donc de cochers de fiacre. Cinq cents voitures environ de Compagnies diverses ou de loueurs particuliers n'attendaient en 1888 que des cochers pour être mises eu circulation; mais le jury, institué cetteannée-làmôme parle Conseil municipal, apportait le plusgrand soin à empêcher le recrutement. Cette protection que les corps électifs accordent aux intérêts particuliers contre Tintérêt général est un gros danger.
Pourquoi ne supprime-t-on pas cet examen des cochers de fiacre et ce jury, puisque les cochers de maître, les camionneurs et autres ne sont soumis à aucun examen de ce genre?
Le Conseil municipal ne s'en tient pas à ses luttes, soit ouvertes, soit sournoises, avec les Compagnies d'éclairage et de locomotion. Il en veut tout autant, ou à peu près, à la Compagnie de régie des eaux de Paris. Il s'est avisé de décréter l'abonnement obligatoire aux eaux pour chaque habitant; mais, comme toujours, à cette première manie il en joint une seconde : le rachat de la régie intéressée, exercée par la Compagnie des eaux. Société qui jouit, d'ailleurs, d'une excellente réputation.
Voila comment tous les services collectifs sont dér'^organisés à Paris ou incapables de se développer.
242 L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIOiNS.
volontaire. La tyrannie du sultan est moins redoutable que la tyrannie d'une paroisse.
Pour résumer ces observations, voici quelques formules dont Texactitude ne paraît guère pouvoir être contestée : le développement rapide et l'exploitation progressive des grandes œuvres d'utilité publique semblent dépendre surtout :
1"^ De la force de l'esprit d'iniliative libre et des habitudes d'association volontaire; ces conditions ont plus d'importance même que l'abondance des capitaux ;
2° Du minimum des formalités administratives requises;
3° De la bienveillance, tout au moins de l'équité et de l'absence de jalousie des pouvoirs publics de tout ordre envers les sociétés privées et les capitalistes;
4^ Là où l'initiative privée est somnolente et oîi l'intervention du gouvernement est active, du maximum d'esprit de suite et, par conséquent, de stabilité dans le gouvernement, soit général, soit local, et du minimum d'esprit de parti dans l'opposition.
Voilà pourquoi certains États à organisme fortement hiérarchisé et puissamment autoritaire, comme l'État prussien, ont pu, avec un moindre dommage pour la communauté, jouer un rôle actif dans la constitution ou l'exploitation des travaux publics.
Mais nous, peuples occidentaux, à gouvernements précaires et changeants, nous ne pouvons prétendre aux avantages d'unité et de continuité d'action d'une monarchie demi-despotique. Conservons au moins les mérites et les bienfaits d'une initiative privée, agile, souple, entreprenante ; sinon, nous perdrons notre bien, sans gagner, comme comj)ensationj celui d'nntrni 1 .
(1) Depuis 1890, les nuinicipalités même en France ont voulu constituer d'autres services: des boulangeries mujùcipales, des pharmacies municipales, des maisons à loyer municipales, etc.