LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL CHEZ LES NATIONS MODERNES
Euthousiasme, avoué ou latent, des représentants de la démocratie contemporaine pour les institutions du mo^^en âge, page 324.
Les critiques contre l'organisation actuelle du travail systématisées par un écrivain allemand, le Adler ; les regrets du moyen âge, au point de vue économique industriel, y sont très apparents, page 324. — Les prétendues neuf plaies du régime industriel actuel, page 326.
Développement du travail des enfants et des femmes dans l'industrie, page 327. — Description des maux que ce régime jDeut engendrer, page 327. — On est étonné que, depuis trois quarts de siècle, les statistiques vitales n'en portent pas la trace, page 328.
La longueur de la journée de travail et le travail de nuit, page 328. — Arguments industriels fournis en faveur du travail de nuit, page ^529.
Les dépositions et les exagérations des hommes spéciaux, médecins, inspecteurs de fabriques, etc., page 329. — Le « machiuisme » a plus libéré d'êtres faibles des taches grossières et malsaines qu'il ne leur en a assujettis, page 3ri0. — 11 n'est pas vrai que la femme prenne dans l'industrie la place de Thomme ; le progrès de la science amène seulement des interversions dans le rôle industriel des deux sexes, page 330.
Les enquêtes du deuxième quart de ce siècle représentent comme très dures, pour la femme et Teufant, la petite industrie et l'industrie à domicile, page 331. — Exemples nombreux, page 331. — Déiiance que doivent inspirer les hygiénistes et les spécialistes, page 332.
Ou calomnie les usines modernes que la force des choses rend de plus en plus vastes, aérées et de moins en moins insalubres, page 334. — Grande part de préjugé et de convention dans les attaques contre le régime manufacturier contemporain, page 33ô.
Le législateur a le droit et le devoir de réglementer le travail des enfants dans les manufactures, page 336. — Origine des Factory Acts en Angleterre, page 335. — La réglementation actuelle du travail des enfants dans les diiierents pays d'Europe, page 337. — Les nations pauvres et celles à population dense vont bien moins loin dans cette réglementation que les nations riches et celles à moindre densité spécifique, page 337. — La législation du Massachusetts, page 343. — Intrusion excessive et vexatoire de l'État en Australie et surtout en
L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTlOiNS.
Nouvelle-Zélande dans la vie familiale et dans la vie individuelle, p. 3 i5. — La c( législation grandnuiternelle », p.ige 345.
Il n'y a. d'intervention légitime de l'État ([n'en faveur de renfanl, de radolescent des deux sexes et de la fille mineure, page 34G.
Même pour le travail de Tenfant la tutelle oCficicuse de TÉ^vt doit être limitée et discrète, page 347. — Le trop grand recul de l'àge d'accès des enfants dans les fabriques nuit aux familles nombreuses et provoque la restriction de la natalité, page 3i7. — Fausseté de la théorie que le salaire des enfants et des femmes d précie le salaire des hommes, page 347.
Le phénomène le plus intéressant peut-être de ce temps, au point de vue social et môme politique, c'est Tentliousiasme nouveau des représentants de la démocratie pour Torganisation du travail au moyen âge.
Quelques politiciens dissimulent encore leurs préférences pour les vieilles institutions corporatives du temps de saint Louis; ils prétendent innover quand purement et simplement ils veulent restaurer le passé ; ils disent marcher en avant quand ils reculent. 11 leur en coûte de proclamer que ce qui importe le plus à l'homme, le régime du travail, fut mieux réglé il y a cinq ou six siècles ou même huit siècles qu'aujourd'hui. Cet aveu cadrerait mal avec toutes leurs déclamations contre k cet âge d'ignorance et d'oppression ».
Mais c'est là une pure hypocrisie de plagiaire qui veut paraître auteur original. Ceux d'entre les démocrates contemporains qui ne sont pas retenus par les ménagements politiques parlent un langage plus net et plus explicite.
Pour avoir la pensée exacte de la génération actuelle, il faut s'adresser aux hommes jeunes. Voici un docteur allemand qui, il y a six ans à peine, écrivait une thèse d'agrégation sur le célèbre Rodbertus-Jagetzow, précurseur de Karl Marx, et fondateur de ce que nos voisins appellent prétentieusement « le socialisme scientifique », comme qui dirait Tastrologie scientifique; ce docteur, M. Adier, publie dans une revue germanique importante : Annalen des
dents :h( n Reiches fur Gezetgebung . un travail sur « la protection internationale des travailleurs » ; il y énumère tous les maux dont soullVe l'ouvrier contemporain, et qui, paraîtil, épargnaient l'ouvrier d'autrefois.
Les regrets du moyen âge y apparaissent dès l'abord. Les barrières innombrables que le moyen âge avait opposées à l'intérêt mercantile, nombre maximum d'ouvriers et d'apprentis (il faudrait dire aussi nombre de maîtres), prescription de Vespèce de marchandise à fabriquer (il faudrait ajouter et du mode de fabrication), achat collectif des matières premières, interdiction du travail la nuit et le dimanche, restrictions nombreuses à la concurrence par des prix minima (on devrait ajouter aussi par des prix maxima)^ par la prohibition de certains moyens de réclame, par les prix du marché, etc., toutes ces barrières sont tombées. lien est résulté la concurrence sans frein de tous contre tous, ce fameux Struggle for life^ dont on nous rebat impitoyablement les oreilles depuis un quart de siècle. On s'efforça, comme au temps jadis (car c'est la loi de l'humanité sous tous les régimes), de vendre au plus cher et d'acheter au meilleur compte, mais avec cette différence que tous les moyens étaient permis. On ne recula devant aucun.
De toutes les marchandises engagées dans cette lutte sans merci, la principale est la marchandise-travail, la force humaine, la fameuse Arbeitskraft qui revient à chaque instant sous la plume de Karl Marx. Le grand effort de ceux qui ont besoin de cette marchandise si commune, si offerte, c'est de l'acheter au plus bas prix. Or il se rencontre que cette marchandise vile, que tous les acheteurs de travail cherchent à avilir de plus en plus, est formée d'hommes, « d'êtres semblables aux employeurs », de citoyens de l'Etat, constituant une très grande part, on peut dire la plus grande part, de la nation. Par égoïsme ou même simplement par
nécessité, sous le régime de la libre concurrence industrielle, les acheteurs de travail tendraient à rendre de plus en plus misérable la condition des travailleurs.
Ces misères qui, à en croire le docteur Adier, seraient ou nouvelles ou singulièrement aggravées de notre temps, sont au nombre de neuf : 1^ le travail régulier des enfants dans les fabriques; 2° le travail régulier des femmes dans les mêmes lieux ; 3° la durée parfois extraordinairement longue de la journée de travail pour tous les ouvriers en général ; 4*^ le taux souvent excessivement bas du salaire des ouvriers non qualifiés, c'est-à-dire dont la besogne n'exige pas d'apprentissage ; 5° le chômage temporaire et, par suite, la privation du salaire pour les ouvriers qui sont capables de travailler et disposés à le faire ; 6"" l'incapacité de travail, et l'absence de moyens d'existence, par suite d'accidents dont l'ouvrier peut diïfîcilement, parfois même aucunement, se faire indemniser par le patron; 7° la même incapacité provoquée par la maladie ; 8*" la vieillesse prématurée, besogneuse, que la bienfaisance publique, toujours dégradante, est impuissante à soulager ; 9^ enfin, la misère sordide des habitations ouvrières souvent malsaines, qu'une honteuse exploitation force parfois les ouvriers à louer très cher.
Nous ne nous attarderons pas à examiner si tous ces maux sont bien aussi nouveaux que nombre de personnes semblent le croire, si, par exemple, on doit regretter les infectes ruelles et les étroites maisons oii s'entassaient, il y a un siècle, les ouvriers et même les petits bourgeois. Notre examen se portera seulement sur les premières des plaies qu'on nous dénonce et sur les lénilifs que les médecins sociaux emploient à les guérir.
Nous prenons toujours pour guide M. Adler, simplement parce qu'il a systématisé les récriminations qui s'élèvent
aujourd'hui dans les deux mondes contre Tordre industriel libéral.
C'est le travail régulier des enfants et des femmes dans les fabriques ainsi que la durée réputée excessive de la journée de labeur qui attirent surtout les plaintes. Le patron, nous dit-on, trouve un bénéfice à remplacer les ouvriers mâles par des femmes, puis même celles-ci par des enfants: ces travailleurs ont moins de besoins, moins de frais d'existence, par conséquent ils se contentent de salaires moins élevés. Mariée, la femme ne demande à la fabrique qu'un supplément au salaire du mari, devenu insuffisant à l'entretien de la famille; c'est aussi un appoint, dont on ne se donne guère la peine de discuter le chiffre, qu'apportent les enfants au ménage des parents.
La productivité du travail de ces ouvriers inférieurs, les femmes et les enfants, n'est, sous le régime des machines, guère moindre que celle des hommes ; et elle est largement compensée par la différence de salaire.
Aussi l'industriel trouve-t-il son profit à cette substitution croissante. L'emploi de plus en plus général des enfants et des femmes dans les manufactures en fournit la preuve.
L'égoïsme du chef de famille contribue au développement de cette organisation, parce qu'il commence par en profiter, quoiqu'il doive bientôt en souffrir. Il y trouve d'abord une augmentation des ressources du ménage ; mais ce n'est que le fait initial; car, toujours d'après l'opinion que nous exposons, le chef de famille va bientôt se trouver évincé de la fabrique ou y voir son salaire tomber par suite de l'introduction, qu'il a imprudemment favorisée, de ces travailleurs au rabais.
Tout un cortège de conséquences désastreuses accompagne cette situation : on prend soin de décrire pathétiquement l'affaiblissement des forces de l'enfant dont la croia^
sance s'arrête ou est entravée, les maladies chroniques contractées dès le premier âge, tout au moins des prédispositions à toute espèce d'affections qui deviennent héréditaires, les dommages moraux non moindres que les matériels, l'atrophie de l'intelligence, la souillure de l'âme enfantine au contact d'ouvriers plus âgés.
Puis on passe à la femme : on montre que sa constitution fragile, sujette à de périodiques épreuves, n'est pas faite pour l'implacable rigueur de l'atelier mécanique ; que la génération qu'elle enfante est nécessairement faible et mal constituée, que son ménage est délaissé, devient sordide et misérable ; on va même parfois jusqu'à conclure que son chétif salaire industriel ne compense pas le dommage causé à l'économie de la maison par l'abandon du foyer; on s'étend sur les dangers de la promiscuité des sexes; puis, on fait entrevoir les générations futures atteintes de dégénérescence physique et de démoralisation précoce.
Comme ce régime a été inauguré il y a environ trois quarts de siècle, et qu'il est devenu très général depuis quarante années déjà, l'on est tout surpris, après ces émouvantes lectures, de voir, d'après les statistiques irrécusables, qu'en tout pays européen la vie moyenne s'est prolongée.
La longueur de la journée de travail et le travail de nuit n'auraient pas des eflets moins terribles que ceux qu'on nous décrivait tout à l'heure et qui, par une singulière anomalie, ne laissaient cependant aucune trace sur les statistiques vitales.
Chaque fabricant est entraîné, nous assure-t-on, par cette implacable loi de la concurrence, la farouche et impitoyable dominatrice du monde moderne, à accroître la durée de la journée de travail jusqu'à la limite extrême. Parfois même il fait deux équipes, l'une qui travaille le jour et la seconde la nuit. Le mari est souvent dans une de ces équipes et la
femme dans l'autre, de sorte que pendant les jours et les nuits ouvrables ils ne se voient pas plus qu'autrefois Castor et PoUux.
L'entraînement que subit l'industriel aux longues journées et au travail nocturne est dû, prétend-on démontrer, à des causes économiques évidentes : on épargne ainsi sur les frais généraux, puisque, avec une même usine, les mêmes machines, on fait beaucoup plus d'ouvrage : cela évite des constructions nouvelles et un accroissement de matériel. Même en augmentant le salaire pour le travail de nuit, le patron trouve, par l'économie de ces frais généraux, un bénéfice industriel notable.
Puis, comme on a l'esprit subtil, on fait remarquer que l'industriel a un intérêt h user ses machines le plus vite possible en les faisant travailler continuellement, parce que, toujours menacé d'inventions nouvelles, l'outillage, si on le mettait au régime des courtes journées, pourrait devenir vieilli et démodé quoiqu'il n'eût encore que médiocrement servi.
Pour achever toute cette démonstration, on fait appel aux livres spéciaux, aux rapports surtout des inspecteurs de fabrique, soit d'Angleterre, soit d'Allemagne, aux mémoires des médecins et des philanthropes.
Tous ces personnages techniques, comme tous les hommes professionnels du monde, affirment que leurs soins sont indispensables, que leurs attributions sent trop limitées, que le mal contre lequel ils luttent est terrible, qu'il faut renforcer leur action, accroître leurs pouvoirs, augmenter leur nombre, etc., que, si on ne le fait, la société, qui porte dans son sein un germe de mort, dépérira et finira par mourir.
Voilà le tableau que l'on présente sans cesse au public, au gouvei nement, aux assemblées, pour les pousser
à intervenir de plus en plus dans le régime du travail.
Dieu nous garde de prétendre qu'il n'y ait rien de vrai dans ces plaintes ! Mais les exagérations y sont évidentes, les omissions regrettables ; Texamen est superficiel, unilatéral; il oublie le passé, il oublie même, dans le présent, toutes les professions si diverses qui s'exercent dans l'atelier domestique, parfois môme aux champs, et dont beaucoup n'ont pas moins d'inconvénients soit matériels, soit moraux que ceux qu'on énumère avec une si poignante complaisance.
Certainement « le machinisme » facilite l'entrée des enfants et des femmes dans beaucoup d'industries qui leur étaient autrefois fermées; mais on néglige devoir ou de dire qu'il les exclut de certaines autres oîi ces êtres frêles étaient constamment employés autrefois.
La mouture ne se fait plus par des femmes, ni le halage par des femmes et des enfants. Les femmes remplissent les ateliers de lissage; mais les hommes leur ont succédé dans la filature ; la machine a interverti ainsi beaucoup de tâches, et non seulement la machine, mais la production et le commerce en grand. Dans les magasins de nouveautés, où il faut remuer de très gros paquets, les femmes sont devenues moins nombreuses; les hommes les y ont remplacées ; un changement de même nature s'opère dans le blanchissage en grande où l'on commence d'introduire des machines exigeant de la force musculaire; par contre, les femmes profitent de beaucoup d'industries nouvelles, la photographie^ les téléphones ; dans l'imprimerie même elles tiennent une place.
Les hommes, évincés de diverses occupations, voients'ouvrir devant eux d'autres carrières, sinon nouvelles, du moins singulièrement agrandies, ainsi l'industrie des transports avec toutes ses annexes qui s'est si prodigieusement développée.
Il n'est pas vrai que la femme prenne dans Tindustrie la place de l'homme. La science et ses applications amènent seulement des interversions dans le rôle industriel des deux sexes, certains travaux, autrefois pénibles, devenant soudain aisés; d'autres, au contraire, faciles autrefois, exigeant, par les procédés nouveaux, un plus grand déploiement de force.
Ces interversions, qu'amènent les incessantes découvertes du génie moderne, profitent à rensenible de la civilisation, à la production dont elles abaissent le prix, à la consommation qu'elles facilitent par le bon marché, aux ouvriers et ouvrières dont les salaires tendent à se proportionner au résultat produit par leur labeur.
Il faudrait des développements infinis pour répondre à toutes les allégations de ceux qui soutiennent que les manufactures et les machines ont détérioré la situation matérielle et morale de l'ouvrier. Nous oublions, disait Rossi, les blessures profondes de nos ancêtres et nous sommes émus de nos moindres piqûres.
Sans remonter aux temps anciens, tous ceux qui lisent les enquêtes du deuxième quart de ce siècle, celles de ViU lermé ou de Blanqui sur les ouvriers de la petite industrie et sur le travail dans l'atelier domestique, verront que les descriptions de ces observateurs sont beaucoup plus navrantes et ont un caractère plus précis et plus probant que les lamentations présentes.
Il en est de même de la très précieuse collection des monographies des Ouvriers des deux mondes, publiées vers le milieu de siècle sous la direction de M. Le Play. Le travail domestique d'autrefois y apparaît avec toute sa dureté.
La famille n'était pas toujours clémente, dans ces temps de moindre sensibilité, ni pour la femme ni pour l'enfant.
On voyait dans le tissage des châles en chambre les jeunes flUes de six à douze ans lançant la navette pendant
douze ou treiz(3 heures par jour. Un médecin, le docteur Haxo, nous émouvait sur le sort des brodeuses des Vosges, silencieusement courbées sur leur ouvrage jusqu'à dix-neuf heures sur vingt-quatre, mangeant assises à leur travail, leur pain sur les genoux, sans quitter l'aiguille, de peur de perdre un quart d'heure. Un autre nous décrivait les maladies des dentellières, la faiblesse de la vue, résultat du travail assidu et minutieux à l'aiguille, l'irritation et la rougeur des paupières, l'intoxication des voies respiratoires etdigestives par la poussière du blanc de plomb. On nous montrait aussi des tailleuses de cristal, toujours penchées sur leur roue, toujours les mains dans l'eau, aspirant des débris de verre.
D'autres signalaient les travaux excessifs des couturières en chambre, des modistes, des lingères, les nuits passées à l'ouvrage, l'absence de toute relâche et de tout repos. La célèbre et émouvante chanson de la Chemise^ cette naïve et touchante complainte anglaise, ne fut pas inspirée parles manufactures.
Les observateurs du commencement ou du milieu de ce siècle, dans les contrées primitives, arrêtaient nos yeux sur les femmes remplissant, en grand nombre, en Silésie par exemple, le pénible état d'aide-maçon; sur les jeunes filles travaillant comme les hommes aux terrassements de chemins de fer dans les Landes, passant la nuit pêle-mêle avec les ouvriers sous des baraques provisoires.
Les philanthropes qui se sont consacrés aux classes rurales ne sont pas, eux non plus, en peine de tableaux attristants : l'abandon à la maison de l'enfant au maillot par la mère qui vaque aux occupations du dehors, les tâches rudes et parfois malsaines comme le teillage ou le rouissage du lin et du chanvre, les occasions d'immoralité que fournit aux adolescents des deux sexes la promiscuité du travail des
champs, les images grossières qu'excitent dans de jeunes esprits les choses de la campagne. La collection des Ouvriers des deux inondes foisonne de descriptions de ce genre.
Il s'est fait, il y a vingt et quelques années, une grande enquête en Angleterre sur ces bandes agricoles, agricultural gangs, composées de jeunes gens et de jeunes filles pour la plupart, qui, sous la conduite d'un entrepreneur, parcourent les districts agricoles pour rentrer les récoltes. A l'en croire, ce serait là qu'on trouverait le maximum de l'immoralité et de la dégradation humaine (1).
D'autres, au contraire, nous mèneront dans les faubourgs de Londres, nous feront entrer dans des maisons étroites et sordides où quelques hommes, quelques femmes et quelques enfants confectionnent sans discontinuer des vêtements à bas prix, travaillant, allègue-t-on, quinze, seize et dixhuit heures par jour : c'est ce que l'on nomme le sweating System; la grande industrie et les machines sont innocentes de tous ces abus.
Mais ces abus que l'on a trouvés partout, dans tous les temps, au foyer domestique comme à l'atelier commun, sont-ils vraiment aussi généraux, aussi persistants, aussi cruels qu'on nous les dépeint? Il faudrait, pour le croire, ignorer le tour d'esprit du philanthrope, de l'hygiéniste et du spécialiste.
Celui qui, avec un cœur généreux, s'est consacré à l'étude de ce qu'il considère comme une plaie sociale, qui y applique indéfiniment le microscope, finit par perdre tout sens des proportions. Il ne sait plus distinguer l'exceptionnel de l'ordinaire ; tous les maux qu'il voit, à travers ^on instru-
(1) L'uu de nos premiers travaux de puhliciste, le premier article du moins que nous ayons écrit dans la Revue des Dei(x-M ondes, en 18G9, a été consacré à l'analyse de renquôte parlementaire sur ces Agricul^ turat Gangs ou bandes agricoles.
33 i L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIONS.
ment grossissant, deviennent énormes, les plus grands maux de Thumanité.
A lire certains livres de médecine, à étudier tous les symptômes qu'ils décrivent des maladies diverses, à suivre le jugement qu'ils portent sur les différentes habitudes humaines, l'homme le plus sain se croit atteint d'une foule d'affections mortelles : on s'étonne de vivre encore. On trouve à chaque profession tant d'inconvénients pour l'estomac, le cœur, les reins, qu'on prendrait le parti de vivre oisif^ si d'autres ne survenaient pour dépeindre tous les périls de l'oisiveté.
Il en est de même des philanthropes, des hygiénistes, des spécialistes sentimentaux qui se livrent ù des études et à des enquêtes sur le travail, soit de la ville, soit des champs, soit de l'atelier, soit du foyer. L'un dénoncera tel travail, parce qu'il exige la station debout, l'autre un travail différent parce qu'il contraint à être assis et courbé sur soi-même.
Chaque spécialiste, uniquement occupé de son objet qu'il aura considéré sous toutes ses faces et perdant de vue les objets environnants, invoquera l'intervention de la loi pour interdire, réglementer, restreindre tel ou tel labeur qu'il considérera comme exceptionnellement dangereux et qui ne l'est pas plus que mille autres.
Les prétendus maux que Ton attribue aux machines et à la grande industrie existaient bien avant celle-ci et celleslà; on les retrouve encore aujourd'hui dans les tâches où le travail se fait à la main et isolément.
Il me semble que l'on, calomnie un peu les usines, surtout les usines modernes, celles qu'on élève depuis un quart de siècle. Elles n'ont, pour la plupart, ni l'insalubrité ni l'aspect sordide dont on nous parle. Plus elles sont grandes et plus, d'ordinaire, elles sont bien tenues. Plus les machines y ont de valeur, et mieux elles sont soignées, comportant, en
dehors même de toute pensée de philanthropie et par la nécessité des choses, des conditions de propreté pour le personnel ouvrier qui est occupé à ce précieux outillage. Les salles de ces établissements sont aujourd'hui, par convenance industrielle, vastes, hautes, bien aérées; les ouvriers y sont distants les uns des autres. Les séances y sont en général moins prolongées qu'au foyer domestique ; la nécessité des allées et venues deux fois au moins par jour et souvent quatre fois, de la maison à l'usine ou de celle-ci à la maison, fait jouir du grand air beaucoup de familles casanières qui, autrefois, sortaient peu d'une sorte de bouge, formant leur misérable logis.
Je ne vois pas ce que la civilisation a perdu aux grandes usines. Elles ont contribué à attirer la population dans la banlieue des villes ou à la campagne loin de ces étroites ruelles qui constituaient nos villes d'autrefois et ou elle pourrissait sans soleil et sans air. Les grands établissements ont besoin de cours spacieuses, de dégagements nombreux, de larges voies d'accès; ce sont là des conditions de salubrité relative.
Dans toutes les attaques contre le régime manufacturier, il y a beaucoup de préjugé et de convention : on se rappelle vaguement les informes et étroites fabriques d'autrefois, celles du début de l'industrie mécanique, quand les capitaux étaient rares et que des machines embryonnaires exigeaient peu de place. Il y a autant de différence entre ces chétives manufactures d'autrefois et les grands établissements d'aujourd'hui qu'entre les anciens et mesquins bateaux où s'entassait un personnel nombreux de marins, et les énormes steamers^ que nous voyons si habilement aménagés et tenus avec une si méticuleuse propreté.
La manufacture, toutefois, pourrait léser l'enfant, quand le patron est avide et imprévoyant et les parents durs. Ce
n'est pas que Tenfant fut toujours ménagé par la petite industrie : certains types qui tendent à disparaître, le petit ramoneur par exemple, qu'un appareil très simple va bientôt complètement évincer, émouvait, souillé de suie et d'apparence malingre, toutes les âmes sensibles.
, L'usine n'avait donc pas inventé, pour l'enfant, les tâches sales ou pénibles. Mais elle pouvait les rendre plus régulières, plus prolongées, plus assujettissantes. La législation y a pourvu dans la plupart des pays du monde, et elle a eu raison.
L'enfant rentre incontestablement dans la catégorie des êtres faibles qui ne disposent pas librement d'eux-mêmes ; il peut être exploité par des parents cupides. Le premier, sir Robert Peel fut donc bien inspiré quand, par l'article 42, George III, chapitre lxxut, c'est-à-dire en 1802, il réglementa le travail des enfants dans les manufactures de coton et de laine. Cette loi était, d'aileurs, bien timide ; elle se contentait de restreindre, pour ces jeunes ouvriers, la journée à douze heures de travail. Dix-sept ans plus tard, en 1819, quand on amenda cette première mesure, on se montra encore singulièrement circonspect, en interdisant seulement l'emploi d'enfants au-dessous de neuf ans dans les mêmes établissements. Telle fut l'origine modeste et discrète des Factorij Acts qui se sont succédé en Angleterre au nombre de plusieurs dizaines et qui ont été imités par la plupart des nations du continent.
Certaines ont résisté longtemps au mouvement, l ltahe par exemple. Elle se contentait de prohiber le travail des enfants au-dessous de neuf ans pour l'ensemble des industries et, d'une façon particulière, au-dessous de dix ans dans les mines « au fond »; elle permet d'employer jusqu'à huit heures par jour les enfants qui sont au-dessus de cet âge encore si bas.
C'est là une contrée à population très dense et à salaires très faibles. La pauvreté a ses exigences ; elle émousse le sentiment ou, du moins, lui restreint sa part. Les autres nations pauvres en fournissent aussi la preuve.
La Hongrie prohibait le travail des enfants dans les fabriques au-dessous de dix ans; de dix à douze, elle fixait au travail une durée maxima de huit heures, encore bien longue. De douze à quatorze, elle permettait dix heures ; et au delà elle ne réglementait plus rien, sauf l'interdiction du travail du dimanche et de la nuit pour ces jeunes ouvriers,
L'Espagne se rapprochait de la Hongrie : les enfants n'y peuvent travailler dans les fabriques au-dessous de dix ans ni plus de cinq heures par jour jusqu'à treize ans pour les garçons et quatorze ans pour les filles; elle ajoutait à ces enfants une autre catégorie de jeunes ouvriers, pupilles de la loi, les adolescents de quatorze à dix-huit ans pour les hommes, de quatorze à dix-sept ans pour les filles, qui, les uns et les autres, ne pouvaient travailler plus de huit heures ; elle interdisait enfin le travail de nuit dans les établissements à moteurs hydrauliques et à machines à vapeur, mais ces lois étaient médiocrement observées.
Voilà pour les pays pauvres où la vie est dure, où chacun sent le prix du travail; l'opinion publique y supporterait mal que le gouvernement s'avisât de retarder trop l'époque où un être humain peut coopérer à sa propre subsistance.
Les pays, soit plus riches, soit plus vastes, et à gouvernement affectant de hautes visées, faisaient àla réglementation une part plus grande. Au lieu de placer à dix ans l'âge où l'enfant peut travailler en fabrique, ils le mettaient à douze ou à treize ou à quatorze ; ils étendaient aussi parfois l'application de leurs règlements non seulement à la grande industrie concentrée, mais à la petite, toute disséminée qu'elle
ni
soit. Quelques -uns ne se Ijornaient pas à réglementer le travail des enfants ou des adolescents; ils voulaient encore imposer soit les mêmes prohibitions, soit les mêmes restrictions aux hommes faits.
La Conférence Internationale, concernant le règlement du travail dans les établissements industriels et dans les mines, réunie à Berlin en mars 1890, sur l'initiative de Tempereur d'Allemagne Guillaume 11, a marqué une date d'intervention plus active des pouvoirs publics dans les questions de travail. C'est surtout à partir de cette époque que s'est développé ce que l'on a appelée « la législation sociale ». Nous ne pouvons entrer dans les détails de cette législation qui est excessive et tend à le devenir davantage, il suffit d'en indiquer les grandes lignes.
Une loi de 1891 a fixé, en Allemagne, à treize ans l'âge à partir duquel les enfants peuvent travailler dans les ateliers, encore h la condition d'avoir terminé leur école primaire. La journéede travail est,poureux, de sixheures avec arrêt d'une heure. Le travail de nuit, de huit heures et demie du soir à cinq heures du matin, leur est interdit. Les adolescents de quatorze à seize ans ne peuvent travailler plus de dix heures, avec arrêt de deux heures ; ils ne peuvent, non plus, trav ailler la nuit. Pour les ouvrières au dessus de seize ans et sans limite d'âge au délà, le travail de nuit est aussi interdit et la durée du travail ne peut dépasser onze heures avec arrêt d'une heure ; le samedi, elle doit être réduite à dix heures et finir à cinq heures et demie. Toutes ces prescriptions peuvent se comprendre, les femmes pouvant être assimilées à des mineures; mais l'âge initial de treize ans est trop avancé ; celui de douze ans serait plus légitime. De jeunes ouvriers, de douze à quatorze ans, travaillant six heures dans une fabrique, subissent, en effet, une moindre fatigue que les enfants du même âge de la bourgeoisie qui, sous le régime de l'internat
LA lŒGLEMENTATION DU TRAVAIL. 339
sont de cinq heures du matin à huit heures du soir, sauf trois heures ou trois heures et demie pour les récréations et les repas, assis à faire des devoirs ou a écouter des leçons. On pourrait, en revanche, reculer jusqu'à dix-sept ans Tage où Ton est admis à travailler dix heures. Il est interdit d'employer avant quatre semaines, depuis l'accouchement^ les femmes ou les filles, ce qui, en nombre de cas, peut être excessif. La prudence allemande et aussi l'arbitraire gouvernemental admettent quelques échappatoires à la loi réduisant la journée de travail. Ainsi, Tentrej^reneur de toute industrie peut obtenir une prolongation de deux heures de la journée et même parfois de plus, pendant quarante jours, (( en cas d'accumulation extraordinaire de travail »; en 1895, dans la seule industrie textile, on autorisa, en Allemagne, le travail supplémentaire de 167,540 ouvrières, en tout pour plus de trois milhons d'heures (1). Voilà un bien grand moyen de pression sur les industriels et de favoritisme, mis aux mains du gouvernement allemand. Cela suffit pour condamner ce fantaisiste et capricieux régime. 11 va de soi que le travail du dimanche est interdit pour les catégories d'ouvriers protégés.
L'Angleterre, qui subit dans sa législation l'influence de plus en plus marquée des philanthropes, mais qui recule, par tradition, devant l'absolue uniformité, a, dans le cours de près d'un siècle, depuis Vaci de 1802, dû au premier sir Robert Peel, constitué une réglementation du travail des enfants et des femmes, qui est à la fois la plus minutieuse et la plus compliquée que l'on paisse imaginer. Positive, cependant, jusque dans ses plus grands accès de zèle humanitaire, elle n'a pas voulu reculer trop dans la vie de Thomme l'époque du travail productif: elle la place à la limite fort
(1) Voir la publical ion iiitituloe : Musée Social ^ Circulaire 49^ Série A, 30 noYcuibrc 1807, page 430.
basse de onze ans dans les industries ordinaires et à douze ans dans les mines; jusqu'à quatorze ans Ton ne peut être emploj^é qu'au demi-temps, c'est-à-dire trente heures par semaine; les enfants du même âge employés «industriellement » chez eux ne peuvent travailler plus de cinq heures par jour. Puis, les jeunes gens de quatorze à dix-huit ans et toutes les ouvrières, quel que soit leur âge, ne peuvent travailler plus de cinquante-six heures et demie par semaine dans les industries textiles, ni plus de soixante heures dans les autres fabriques et dans les ateliers. Les femmes ne peuvent être employées pendant le mois qui suit leur accouchement. Enfin, toutes ces catégories d'ouvriers protégés par la loi ne peuvent être occupées la nuit, de neuf heures du soir à six heures du matin ni le dimanche, ni même l'aprèsmidi du samedi. Une série d'acts étend ces dispositions, avec quelques faibles tempéraments et beaucoup de mesures de détail plus ou moins restrictives, aux magasins et en partie au travail familial.
La France a une législation sur le travail des fabriques moins rigoureuse et moins extensive que celle de l'Angleterre, quoiqu'elle retarde davantage l'âge où les enfants peuvent y être occupés. La loi du 19 mai 1874, non modifiée sur ce point, interdit dans les établissements industriels l'emploi des enfants au-dessous de douze ans, sauf des exceptions pour certaines industries où rentrée à dix ans est tolérée ; ces exceptions ne sont pas justifiées . De dix à douze S ans, dans ces dernières, la journée maxvma est de dix heures;
^0 de douze à quatorze, Ton distingue si l'on a reçu ou non
\4fi
t^, rinstruction primaire : Tenfant ne Ta-t-il pas reçue, il ne
^ travaillera que six heures; l'a-t-il reçue, on suppose, sans
doute, que ses forces physiques en sont accrues, il pourra travailler douze heures ; pour tous les jeunes gens au-dessous de seize ans et pour les jeunes filles de moins de vingt
LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL. 341 et un ans, le travail était par la loi de 187 4, interdit la nuit et un jour par semaine (l'absurde j)réjugé anticlérical auquel notre démocratie est niaisement assujettie a empêché de désigner le jour qui, traditionnellement et socialement, ne peut être que le dimanche); enfin, pour tous les ouvriers, la journée maxima est de douze heures.
Une nouvelle loi, celle du 2 novembre 189i:, en modifiant peu ces prescriptions, étend aux femmes adultes certaines de ces mesures protectrices, notamment celle qui interdit pourelles le travail de nuit. 11 est en outre, question de limiter à onze heures la durée du Iravail même des hommes adultes. Ces mesures sont à la fois excessives en ce qu'elles diminuent lahberté des ouvriers majeurs, et insuffisantes en ce qu'elles permettent une journée trop longue aux enfants de douze à quatorze ou seize ans occupés dans les fabriques (1).
Pour terminer cet exposé de la réglementation du travail des enfants, des adolescents et dos femmes, nous ne dirons plus que quelques mots de deux petits pays industriels très florissants, dont Tun est entré avec une grande hardiesse, l'autre avec timidité, dans cette voie, la Suisse et la Belgique.
Séduite tardivement par le principe de l'intervention de TÉtat dans Tindustrie, la démocratique Helvétie a surpassé du premier coup les autres pays de l'Europe par la rigueur de ses prescriptions. La loi du 22 mars 1877 a fixé à quatorze ans l'âge où les enfants peuvent être employés dans les fabriques et à onze heures la journée maxima pour eux, sur lesquelles on doit prélever, jusqu'à seize ans, la part de
(1) Si nous combattons la limitation par la loi de la journée des hommes adultes, ce n'est pas que nous trouvions normale une durée de douze heures de travail effectif. Dans la plupart des petits ateliers, elle est réduite à neuf ou dix heures, dans beaucoup d'usines, même en France, à dix heures et demie ; nous croyons que les progrès de la production pourront l'abaisser graduellement à huit ou neuf heures; mais ce n'est pas le gouvernement qui a fonction d'imposer ces limites.
342 L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIOiNS.
rinstruction scolaire et religieuse; puis, pour les adultes eux-mêmes de tout âge, le travail de fabrique ne dc^< pas se prolonger au delà de onze heures effectives; sauf des exceptions qui peuvent, il est vrai, être assez fréquentes, et laissent place à beaucoup d'arbitraire, le travail des usines est interdit la nuit et le dimanche. Une loi postérieure a fixé à dix heures la durée maxima du travail le samedi (1). Le repos dominical est ordonné avec quelques tempéraments \yoMY certaines industries métallurgiques où Touvrier doit avoir au moins la hberté d'un dimanche sur deux formant vingt-quatre heures consécutives, (^e qui est surtout critiquable dans cette législation suisse, c'est Tâge trop tardif (quatorze ans) fixé pour Tentrée dans les fabriques ou ateliers; c'est aussi la fixation de la durée du travail pour les hommes adultes.
La législation belge, beaucoup plus tardive en la matière, car une loi un peu compréhensive en ce sens ne date pour la Belgique que de décembre 188.), se montre plus réservée. L'accès des enfanls dans les fabriques et atehers esthcite à partir de douze ans, ce qui est raisonnable, mais quel que soit leur degré d'instruction, ce qui est critiquable. De douze à seize ans, sauf certaines exceptions, blâmables d'ailleurs, pour les adolescents de quatorze à seize (2), ils ne peuvent être occupés de neuf heures du soir à cinq heures
(1) Dans beaucoup de corps d'état helvétiques on ne va pas jusqu'aux ???a:rima légaux, qui représenteraient 65 heures par semaine; cette durée de travail n'est atteinte que par 57 p. 100 des ouvriers suisses, 9 p. JOO travaillent 62 heures 1/2; 28.3 p. 100, 60 heures, et 5.3, moins de 60. Voir la Circulaire du Musée Social, mentionnée plus haut (page 434 de cette circulaire).
(2) Des exceptions générales et permanentes, pour le travail de nuit des adolescents de quatorze à seize ans, sont accordées aux fabriques de papier, verreries, laminoirs à zinc, mines, usines métallurgiques ; en outre, des exceptions spéciales peuv^ent être octroyées par le ministre et le gouverneur, sur le rapport de l'inspecteur compétent, pour toutes h^s industries ou tous les métiers, en cas do chômage résultant de force majeure, et dans des circonstances exceptionnelles
du matin ; encore cette fixation du temps qui correspond à la nuit estait trop restreint, les limites de sept ou huit heures du soir et de six heures du matin sont plus naturelles. La loi belge autorise l'excessive durée de douze heures de travail, divisée par des repos d'ensemble une heure et demie, pour les enfants et adolescents de douze à seize ans. Des arrêtés royaux, autorisés parla loi, ont, toutefois, réduit dans une certaine mesure cette journée du travail des entants dans diverses industries. Elle prescrit pour eux le repos hebdomadaire, mais sans fixer ce repos nécessairement au dimanche. Les filles et les femmes de seize à vingt et un ans sont assimilées aux: adolescents de douze à quatorze ans; le travail de imit est interdit pour elles, et le repos hebdomadaire est prescrit. Au delà de vingt et un ans pour les femmes il n'y a plus de réglementation, sauf qu'on ne peut les emplo} er pendant les quatre semaines qui suivent leur accouchement. Dans les mines, le travail des personnes protégées ne peut dépasser dix heures et demie.
Cette loi belge est trop timide^ en ne protégeant pas suffisamment les enfants ou adolescents de douze à dix-sept ou dix-huit ans, en resserrant trop la nuit légale et en laissant indécise la fixation du jour hebdomadaire de repos. On sent, à sa lecture, que le Parlement belge, tel qu'il est constitué depuis Torigine, représente trop exclusivement la classe bourgeoise, les patrons.
En fait de législation extra-européenne, on peut citer celle du Massachusetts, aux États-Unis, qui est assez compréhensive, modérée sur certains points, intrusive sur d'autres : en principe, on peut employer les enfants à partir de treize ans dans les fabriques, ateUers ou étabUssements de commerce ; toutefois, ils ne peuvent être jusqu'à quatorze ans occupés que pendant les vacances de l'école j)ublique du heu de leur résidence et qu'autant qu'ils auront uu certificat
constatant qu'ils ont fréquenté l'école pendant trente semaines de Tannée précédente. Les inspecteurs en chef des fabriques peuvent prohiber complètement remploi des enfants au-dessous de quatorze ans, dans les industries qu'ils jugent nuisibles à leur santé. Les jeunes gens au dessous de dix-huit ans et les femmes de tout âge ne peuvent être occupés dans les établissements industriels plus de cinquantehuit heures par semaine, et dans les étahlissemenis commerciaux plus de soixante heures, ni entre dix heures du soir et six heures du matin. Le travail du dimanche est interdit, même pour les hommes adultes, sauf dans quelques cas spécifiés. Une fête du travail est instituée le premier lundi de septembre, sous le nom de labor day, et est déclarée jour de tête légale. La journée de travail est fixée à neuf heures, pour tous les ouvriers employés par l'État, les comtés, les cités et les villes ou jjar les entrepreneurs travaillant pour le compte de TÉtat. Elle ne peut excéder dix heures pour les conducteurs, cochers et mécaniciens de chemins de fer et tramways.
Sauf quelques clauses un peu puériles et la difficulté de distinguer, dans des cas nombreux, les heures de présence et les heures de travail, ce qui est très dilférent, cette législation ne pèche pas par de trop visibles excès. On a voulu, ce qui est plus déUcat, réglementer le travail dans les tout petits ateUers, les chambrées, qui donnent heu à ce que Ton appelle le siveating system (1). Toute salle occupée par d'autres personnes que les membres d'une seule famille, pour la confection des vêtements, est soumise à rinsjjection, et tout vêtement confectionné ainsi doit, aux termes de la loi de rÉtat de Massachusetts, porter la marque : tenement rnade, ainsi que le nom de la ville où il a été fabriqué (2).
(1) Voir sur ce sujet notre Ti^aité théorique et pratique d'économie politique^ tome II, pages 496 à 502.
(2) Musée Social^ Circulaire 19, Série A, novembre 1897, page 436.
Si Ton veut voir jusqu'où peut aller, sous le prétexte de protéger les faibles, la législation dite sociale et Tintrusion gouvernementale quotidienne dans la vie de famille et môme dans la vie individuelle, c'est aux antipodes qu'il faut se rendre, dans ces jeunes sociétés, pleines d'effervescence démocratique, l'Australie et plus encore la Nouvelle- Zélande. C'est là surtout que s'étale la pernicieuse présomption de l'État Moderne. On a donné à ces lois, soi-disant protectrices du travail, dans les contrées anglo-saxonnes du Pacifique, le nom pittoresque de « législation grand-maternelle, grandmoiherl;/ législation ». En Nouvelle-Zélande, par exemple, le travail des femmes et des jeunes gens de moins de dix-huit ans ne peut durer dans les boutiques et magasins de vente au détail plus de neuf heures et demie par jour, repas compris, sauf un jour par semaine où il est loisible de le prolonger deux heures de plus. Le repos du dimanche est naturellement obligatoire; mais, en outre, une après-midi de congé est obligatoirement accordée un autre jour aux employés. Cette après-midi de congé est la môme pour tous, sauf dans quelques commerces spéciaux, et elle est déterminée par les autorités locales. Ce jour-là tous les magasins et boutiques doivent être fermés à une heure; ne sont exemptées que les boutiques tenues par des Européens où, eux et leurs enfants, sont seuls employés, et où l'on se livre à quelques commerces spéciaux : fruiterie, pâtisserie, etc. 11 résulte de cette intrusion dans les détails de la vie commerciale et de ces distinctions arbitraires des tracasseries sans nombre : la permission de vendre des fruits et des gâteaux, mais non des légumes et du pain, pendant la demi-journée de congé (outre le dimanche) suscite des discussions byzantines sur la natu^re do quelques produits tels que les tomates, d'autant que les mêmes commerçants sont parfois boulangers et pâtissiers, vendeurs de
fruits et légumes. On les oblige à faire disparaître de leur étalage celles des denrées dont la vente est interdite.
Un autre exeinj)le de cette intrusion gouvernementale est le plan qu'annonçait, il y a quelques années, le gouvernement de Victoria pour obvier aux abus du sweating System, lequel consiste, on le sait, dans les longues heures de travail de certains petits ateliers. Le gouvernement de Victoria a proposé d'interdire le travail à domicile dans un grand nombre de cas et d'obliger à le concentrer dans des manufactures. On voudrait ainsi, non seulement empêcher l'oppression de salaries par des entrepreneurs peu scrupuleux, mais encore supprimer la concurrence que font aux ouvrières professionnelles en travaux d'aiguilles les pei sonnes qui ne se Uvrent à ces tâches qu'accessoirement et pour se procurer un superflu (1). On risquerait ainsi de réduire la pitance d'une foule de mères de famille obligées de garder chez elles leurs enfants et de tenir le ménage de leur mari. C'est le rebours de ce que souhaitaient les philanthropes du deuxième et du troisième quartiers de ce siècle.
Toute cette législation «grand maternelle » manque absolument d'élasticité et crée plus de maux et de souffrances qu'elle n'en supprime.
Pour un homme qui réflécliit, c'est-à-dire qui ne consulte pas uniquement TimiDulsion de son cœur, porté à l'idéal, mais qui cherche à voir les choses dans leur ensemble, les rai>ports des unes aux autres, qui tient compte des nécessités de la vie, de la dureté inévitable de la destinée humaine, des droits de la hberté individuelle, il n'y a d'intervention légitime de l'État, pour déterminer la durée du travail, qu'en ce qui concerne l'enfant, l'adolescent des
(1) Voir sur tous ces points l'ouvrage de mon fils Pierre Leioy- Beaulieu : Les Nouvelles Sociétés Aiiglo-Saxoiines, AiistraHe et Nouvelle^ Zélcmde, Afrique Ausérale^ pages 173 et suivantes.
deuK sexes, la fille niiiieiire. Peut-être pourrait-on y joindre la femme enceinte ou relevant de couches dans les quinze ou vingt jours qui suivent celles-ci, parce que cette femme a la charge d'un autre être humain; mais cette détermination est très délicate, et il A^aut mieux laisser agir les mœurs.
Une des plus fatales tendances du législateur moderne, c'est sa prétention h remplacer partout rinfluence des mœurs par celle des lois.
Même en ce qui concerne Tenfant, la tutelle officieuse de rh]tat doit être liuiitée. S'il reporte trop loin dans rexistence Yàgeoii l'enfant peut commencera travailler soit à TateUer, soit en fabrique, il développe les habitudes de paresse, il réduit outre mesure les ressources de la famille. Dans les classes populaires, sauf pour quelques natures d'élite qui émergent, l'instruction ne peut remplir ahsolument, avec les seuls loisirs, toutes les heures de la journée jusqu'à quatorze ans. Il est désirable que l'enfant ait, à partir de douze ans, quelque labeur manuel, et cinc] ou six heures alors de travail de fabrique n'ont rien qui mette en péril soit l'intelligence, soit la santé. C'est ce que la Grande- Bretagne, avec son tact industriel et social, a parfaitement compris puisqu'elle ouvre les fabriques aux enfants à partir de onze ans, ce qui est peut-être une année trop tôt.
Puis, si Ton rend le travail impossible ou difficile à l'adolescence, on proscrit parla même les familles nombreuses. Un ménage où se trouvent cinq ou six enfants, même seulement trois ou quatre, ne peut réguhèrement subsister sur le travail du père, du moins quand les enfants, ayant atteint un certain âge, commencent à consommer davantage. Il faut que, à douze ou treize ans, l'enfant d'une famille nombreuse puisse gagner une bonne partie de son entretien, et à seize ans la totahté.
La ires grande proliflcité qui, presque en tout pays, même
en France, a coïncidé avec les débuts du régime manufacturier et qui également a précédé Texpansion de Tinstruction populaire, peut être attribuée en partie à la rémunération que les enfants, par leur travail productif, fournissaient très tôt à la famille. Ils n'étaient pas alors une charge. Sans doute, ce régime était oppressif et on a eu grand'raison d'y obvier ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en faisant que jusqu'à quatorze ans, au moins dans certains pays, les enfants coûtent à leurs parents tout leur entretien, on tend à rendre très difficile la situation des familles nombreuses et par conséquent a détourner les parents d'avoir plus de un ou deux enfants. Or, la tendance et le danger des sociétés démocratiques, comme nous l'avons amplement démontré ailleurs (1) est beaucoup plus dans la restriction voulue de la natalité que dans une prolificité excessive. On objectera peut être que rAllemagno qui a fixé l'âge le plus tardif pour l'entrée des enfants dans les usines reste un des pays de l'Europe Occidentale où l'accroissement de la population est le plus rapide; cela est vrai; mais on doit considérer que l'Allemagne, depuis ses victoires de 1870 et son unité qui l'ont exaltée, se trouve encore dans des conditions particulières et passagères. Elle élait fort en retard relativement à la France, à TAngleterre et à la Belgique; elle est dans une période d'essor que l'on ne peut considérer comme absolument normale ; en outre, elle n'est pas encore pénétrée du virus démocratique ; mais elle le sera avec le temps et alors il est probable, sinon certain, que sa natalité se réduira comme s'est réduite celle non seulement de la France, mais de la Belgique, de l'Angleterre, des États Scandinaves, etc.
On a bien inventé, il est vrai, une théorie en vertu de
(1) Voir sur )a vraie théorie de la population et sur Jes statistiques^ y relatives notre ouvrage: Traité théorique et pratAque tV économie poti Ci^^ue^ tome IV, i)age 507 à G32.
laquelle les salaires des hommes adultes seraient plus élevés si les enfants et les femmes ne travaillaient pas : mais cette théorie est toute superficielle, sans aucun fondement. Un examen attentif a démontré que le salaire tend à se régler sur la productivité môme du travail de l'ouvrier (i). Aussi bien, le salaire n'est-il au fond qu'une part dans le produit, et Tensemble des salaires dans un pays ne saurait rester le même si la production diminuait notablement, ce qui serait le cas si les enfants et les femmes cessaient de travailler dans les fabriques et dans les ateUers.
L'interdiction du travail dans les usines avant l'âge de douze ans, la hmitation du travail de Tadolescent depuis douze ans jusqu'à seize, l'interdiction du travail de nuit pour les enfants adolescents et les filles mineures, le repos obhgatoire du dimanche pour ces catégories d'ouvriers, la prohibition du travail à l'atelier dans les quinze jours qui suivent les couches, voilà tout ce que la loi peut édicter sans faire violence et à la nature des choses et au droit individuel.
(1) On nous permettra de rappeler que nous avons été le premier, croyons-nous, à formuler cette théorie que « le salaire tend à se régler sur la productivité du travail de l'ouvrier ». Nous l'avons exposée dans notre premier ouvrage ; De Vinfluence de L étal moral et intellectuel des pojniUilions ouvrières sur le taux des salaires, publié en 18G7, puis dans un autre de nos ouvrages qui l'a suivi de près : Le (rarail des femmes au dix-neuvième siècle^ paru en 187S. Nous Fo-vons reprise en 18<SI, dans notre Essai sur la réparlition des richesses y où nous disions que « toute la théorie du salaire était à refaire ». Si nous faisons cette remarque, c'est que l'on a postérieurement attribué à l'économiste américain Walker la découverte, vers 1880, d'une doctrine que nous avions émise treize ans auparavant dans notre premier livre.