CHAPITRE IV
LES RÉSULTATS DE L'INTERVENTION GOUVERNEMENTALE DAN? LE RÉGIME DU TRAVAIL. LE PROJET DE TRAITÉS INTERNA- TIONAUX A CE SUJET.
Ni le droit ui les faits ne comportent la régleuaeutatiou du travail des adultes par l'Etat, page 350. — La limitation des heures pour les adultes équivautàuue expropriation partielle sans indemnité, p. 351. — In coiivéDients des délits fictifs, page 352.
Inexactitude présente de Targument tiré de la prétendue faiblesse de Touvrier relativement au patron, page 355. — Contradiction entre la tutelle industrielle où l'État place Touvrier et les droits politiques qu'il lui reconnaît, page 352.
La réglementation du travail des adultes, limitée aux usines, est illusoire, étendue à tous les domaines, est inapplicable, page 353.
Impossibilité de fixer une norme pour la longueur de la journée officielle, page 353. — Les traînards de Thumanité régleraient la marche de l'humanité tout entière, page 353, — Les loisirs exagérés sont plus nuisibles qu'utiles, page 353.
Ironie de la nature des choses qui se joue du législateur, page ^^54-. — L'intensité du travail, importance de ce phénomène, page 355. — La fixité de la journée de travail ne serait efficace que si l'on fixait aussi rintensité du travail, ce qui est impossible, page 355.
Obstacle à la réglementation dans la concurrence internationale, page 350. — Crainte de la concurrence des nations asiatiques. Manchester et Bombay, page 35(5. — Frivolitédes projets de traités internationaux à ce sujet, page 358. — La longueur de la journée de travail est la ressource des populations pauvres, comme la Belgique, l'Italie, les Indes, et le seul moyen pour elles de lutter contre les populations riches, TAngleterre et les États-Unis, page 359. — Il n'y a pas une mesure commune des travaux humains sur l'ensemble de la planète, la précocité, l'habileté, l'intensité du* travail variant à l'infini chez les divers peuples, page 359. — La variété sur le globe est la condition du pro grès, page 360. — En supposant, par impossible, une législation internationale du travail, le contrôle sérieux manquerait, page 361- — Danger de l'amollissement graduel des populations ouvrières occidentales en présence du réveil de l'extrême Orient, page SGI.
On cherche en vain sur quels principes le législateur
peut appuyer de plus amples prétentions, et un esprit perspicace saisit aisément les inextricables difficultés qu'il rencontre s'il veut aller plus loin.
Pourquoi restreindrait-il, soit en général, soit dans certaines industries, la durée du travail des hommes ou des femmes ayant atteint la majorité? Ni le droit ni les faits ne comportent une pareille intervention.
Le droit consiste dans la liberté dont doit jouir chaque être adulte de disposer, comme il l'entend, de ses forces et de son temps, sous la seule réserve qu'il ne lèse pas autrui. S'il convient à un homme ou à une femme, ayant beaucoup décharges ou de besoins, de travailler une ou deux heures de plus que la généralité des autres femmes ou des autres hommes, pourquoi la loi aurait-elle la barbarie de le lui interdire? Quelle indemnité lui donnerait-elle pour cette sorte d'expropriation ? Se chargerait-elle de pourvoir aux besoins qui devaient être satisfaits par le produit de cette heure ou de ces deux heures de travail supplémentaire? L'indemnité est impossible, tellement elle serait vaste, et l'expropriation sans indemnité serait un acte monstrueux.
Puis, pourquoi la loi irait-elle créer des délits fictifs ou artificiels ? Il n'existe déjà que trop de délits qu'il est impossible de prévenir et souvent de châtier. On démoralise une nation, on lui enlève toute rèjrle fixe de conscience et de conduite, quand on multiplie les prohibitions qui semblent découler de la fantaisie du législateur plutôt que de la nature des choses et des hommes.
L'ancienne loi de 1814, qui prohibait le travail du dimanche, outre qu'elle n'a jamais été appliquée à la lettre, paraissait avec raison une intrusion injustifiée du législateur dans la sphère des actes réservés à l'appréciation individuelle. Il en serait de même de toute loi limitant le travail des hommes ou des femmes ayant atteint leur majorité.
3 o2 L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIONS.
L'argument que les ouvriers sont isolés, faibles, dans la dépendance du patron, et qu'ils ne peuvent débattre librement avec lui les conditions de leur travail, outre qu'il porterait infiniment loin et devrait entraîner jusqu'à la fixation des salaires par l'autorité, est en contradiction avec toute Texpérience récente.
En fait, les ouvriers contemporains, pourvus d'une instruction assez développée, jouissant du droit d'association et de coalition, possédant, soit individuellement, soit collectivement, quelques épargnes, soutenus d'ailleurs par une partie de la presse, encouragés moralement par nombre de politiciens, peuvent discuter, sans aucune infériorité de situation, leurs conditions de travail avec des patrons qui ne peuvent laisser longtemps sans emploi un vaste matériel, qui ont à exécuter des commandes, sous peine de dédits onéreux, qui sont pressés de tous côtés par la concurrence, soit intérieure, soit étrangère. L'argument de cette prétendue faiblesse de l'ouvrier relativement au patron a le tort de correspondre à une situation ancienne qui a depuis longtemps disparu.
La contradiction n'est pas moindre entre la tutelle industrielle oh rÉlat moderne placerait l'ouvrier et la souveraineté politique qu'il lui reconnaît : quand l'ouvrier doit traiter avec un patron, il serait incapable de discerner son intérêt ou de le délendre ; quand il s'agit de la direction générale de la nation, l'ouvrier posséderait, au contraire, la capacité la plus incontestable, la liberté la plus absolue. Mineur pour se conduire lui-même, majeur pour conduire les affaires publiques, voilà ce que la législation ferait de l'ouvrier.
Les faits, non moins que le droit, protestent contre l'intervention de l'État dans le travail des adultes majeurs, quel que soit leur sexe. C'est l'universalité du couvre-feu que
Von demande : dormez, habitants de Paris, ou plutôt de la France, à partir de huit ou de neuf heures du soir; reposezvous à telles heures. Gomment faire appliquer de pareilles injonctions non seulement dans les grandes usines, mais dans tous les ateliers minuscules, dans toutes les campagnes, à tous les foyers?
Si Ton n'applique cette législation qu'aux fabriques, c'està-dire en général aux travaux qui s'opèrent dans les meilleures conditions de salubrité, il y a là. une inégalité flagrante. Si Ton veut, au contraire, généraliser l'interdiction, à quelles impossibilités ne se heurte-t-on pas?
Voici le petit propriétaire rural, qui aime à la folie sa vigne ou son champ, irez-vous le détourner d'y travailler en été depuis l'aube jusqu'au coucher du soleil? Tempêcherez-vous de se faire aider soit par sa femme, soit par ses enfants? Jamais le petit propriétaire rural n'a demandé qu'on fixât la journée de travail à onze heures, ou à dix, ou à neuf, ou à huit.
De même pour l'ouvrier fabricant isolé, ce que l'on appelle le petit producteur industriel autonome, l'ouvrier à façon; il en existe encore; lui et sa famille ne lésinent pas sur leurs heures de travail quand l'ouvrage donne. Comment concevoir que la loi vienne le condamner à une demioisiveté et lui arracher parfois le pain de la bouche?
A quelle limite l'Etat arrêterait-il sa réduction des heures de travail pour les adultes ou les majeurs? Dans un champ aussi divers, aussi varié que l'industrie moderne, peut-il y avoir une commune mesure? Les uns voudraient la journée de onze heures ; d'autres réclament à grands cris celle de dix; d'autres encore celle de neuf; un plus grand nombre prétendent obtenir de la loi la journée de huit heures.
Ainsi l'élément le plus flâneur de l'humanité irait imposer
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ses goûts de nonchalance à l'humanité tout entière! Les traînards régleraient le pas de tous ceux qui sont plus alertes, plus dispos, plus courageux ! C'est la nouvelle conception du progrès.
Est-il bon, d'ailleurs, que l'homme ait des loisirs si étendus? Est-il toujours préparé à en faire un sage emploi? Huit heures de travail par jour ou même neuf, avec le chômage régulier du dimanche , des jours de fêtes religieuses et civiles, avec les interruptions occasionnelles inévitables dans tous les métiers, cela ne crée-t-il pas entre les travaux et les loisirs un rapport qui est tout à l'avantage de ceux-ci et qui risque, dans bien des cas, de beaucoup plutôt détériorer qu'améliorer la situation matérielle et morale de l'ouvrier?
Comment un État, c'est-à-dire les hommes que le hasard et l'inconstance des élections portent momentanément au pouvoir, prendraient-ils cette responsabilité indéfinie de régler dans toutes les industries le temps qu'il sera loisible à l'homme majeur de consacrer, sans délit, à sa tâche quotidienne?
Il est un important facteur dont ne tiennent aucun compte ceux qui veulent investir le législateur de ces droits nouveaux. J'ai démontré, dans un précédent chapitre, combien est vraie la magistrale définition de Montesquieu, que « les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. »
Il y a dans la nature des choses une secrète ironie qui se joue du législateur et contrarie ses mesures toutes les fois fois que celui-ci a Timpertinence de la méconnaître ou de prétendre la corriger.
En matière de taxes, quand le législateur veut mettre à contribution les seuls riches, cette ironie de la nature des choses s'appelle l'incidence de Timi^ôf , cette faculté singulière qu'a souvent l'impôt de glisser seulement sur ceux
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que le législateur veut frapper et d'atteindre Furtivement, mais sûrement, des couches qu'il croyait laisser indemnes.
En matière de réduction des heures de travail, cette ironie de la nature des choses s'appelle l'intensité du travail.
Vous prétendez réglementer et restreindre la journée dans les usines pour certaines catégories d'adultes, comme les ouvrières: vous croyez avoir beaucoup fait. Mais voici que, poussée par vos restrictions mômes, l'industrie invente des machines dont le mouvement est plus accéléré, qui, dans une minute, font beaucoup plus de tours; elle perfectionne ses métiers de sorte qu'un ouvrier puisse en conduire trois ou quatre au lieu d'un ou deux; alors la tension de l'esprit et de l'attention doit ôtre portée à l'extrême; la dépense de force nerveuse est énorme; on n'entend plus un autre bruit dans l'atelier que celui des métiers battant de plus en plus rapidement; Touvrier est absolument absorbé par l'ouvrage (1). Yoilà le résultat des huit ou des neuf heures de travail qui forment le maximum légal ou usuel de la journée dans les fabriques d'Angleterre ou d'Amérique. Pour l'équilibre du délicat organisme humain, les dix ou onze, parfois même les douze heures de labeur du continent, sont peut-être préférables.
Ce phénomène de Tintensilé croissante du travail, qui s'accentue au fur et à mesure que la journée se réduit, c'est un des mérites de Karl Marx de l'avoir signalé; c'est un grain de vérité au milieu de l'inextricable fatras de développements sophistiques et abstrus qui remplissent son célèbre livre sur le Capital.
Or, va-t-on régler aussi cette intensité du travail, fixer combien de tours par minute devra faire au maximum cha-
(1) Pour employer une expression populaire, « l'ouvrier se dévore à l'ouvrage. »
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que machine, combien de fois la navette devra être lancée par chaque métier, combien de métiers même chaque ouvrier pourra conduire? Si le législateur recule devant ces ^ déterminations minutieuses, qui devront changer à chaque
instant, sa législation sera inefficace. S'il s'engage au contraire dans cette voie, c'en est fait pour toujours de tout le progrès industriel.
Les plus avisés, parmi les partisans de la réglementation du travail par TÉtat, quoiqu'ils n'aient pas aperçu la difficulté qui précède, en ont deviné une autre qui n'est pas de chétive importance. Toutes les nations aujourd'hui ont, en dépit des barrières douanières, des relations d'échanges J entre elles.
Il faut bien que les contrées de l'Europe occidentale, par exemple, se procurent ces denrées que leur sol est impuissant à produire : le coton, le café, le cacao, le pétrole, le cuivre, mille autres encore. Pour les avoir, il convient qu'elles puissent écouler certains de leurs propres produits à l'étranger : or, sur les marchés extérieurs, chaque nation est à rétat de concurrence avec toutes les autres. N'est-il pas à craindre que celle qui restreindra le plus les heures de travail ne se mette dans des conditions d'infériorité avec ses rivales et que, par conséquent, elle ne voie un jour son commerce extérieur anéanti?
^i^j Autrefois l'on n'avait pas ces craintes. On répétait super-
bement que la brièveté de la journée de travail, en rendant la génération ouvrière plus forte, mieux constituée, plus apte à la besogne, assurait la supériorité industrielle au peuple qui adoptait ce régime.
On a bien des fois rappelé l'expérience de ce fabricant alsacien, sous le règne de Louis-Philippe, qui, ayant réduit d'une demi-heure la journée de travail dans ses ateliers, où le salaire était à la tâche, vit, au bout de peu de temps, la
productivité moyenne de chaque journée s'élever : on produisait plus, disait-on, en travaillant moins longtemps. Cela n'est pas impossible, dans une certaine mesure. Le point délicat, c'est de fixer cette mesure.
Dans la discussion de l'une des nombreuses lois anglaises connues sous le nom de Factory acts, Macaulay intervint, à l'appui du projet, avec cet éclat d'images qui lui était habituel : « La durée du travail a été limitée, disait-il. Les salaires sont-ils tombés? L'industrie cotonnière a-t-elle abandonné Manchester pour la France ou l'Allemagne?.. L'homme, la machine des machines, celle auprès de laquelle toutes les inventions des Watt et des Arkwright ne sont rien, se répare et se remonte, si bien qu'il retourne à son travail avec l'intelligence plus claire, plus de courage à l'œuvre et une vigueur renouvelée. Jamais je ne croirai que ce qui rend une population plus forte, plus riche, plus sage, puisse finir par l'appauvrir. Vous essayez de nous effrayer en nous disant que, dans quelques manufactures allemandes, les enfants travaillent dix-sept heures sur vingt-quatre; qu'ils s'épuisent tellement au travail que sur mille il n'en est pas un qui atteigne la taille nécessaire pour entrer dans l'armée, et vous me demandez si, après que nous aurons volé la loi proposée, nous pourrons nous défendre contre une pareille concurrence. Je ris à la pensée de cette concurrence. Si jamais nous devons perdre la place que nous occupons à la tôle des nations indus^trielles, nous ne la céderons pas à une nation de nains dégénérés, mais à quelque peuple qui l'emportera sur nous par la vigueur de son intelligence et de ses bras. »
Quarante-trois ans se sont écoulés depuis cette magnifique harangue. Serait-il dans la destinée du déclin de notre siècle d'infliger un démenti à toutes les promesses idéalistes^ à toutes les prophéties idylliques de cette ère de foi qui s'esf,
écoulée de 1830 à 1850? Aujourd'hui, personne n'aurait plus la superbe confiance de Macaulay.
La chambre de commerce de Manchester, cette année même, commence à déserter la cause du libre échange, le free-irade, pour prôner le ce loyal échange » ou la réciprocité, le fair trade. Elle s'inquiète de la concurrence des bas salaires et des longues journées d'Allemagne et de Belgique, plus encore de celle des Indes. Les filatures de coton de Bombay font trembler les manufacturiers de Manchester. Il y a quelque semaines, la chambre de commerce de cette ville votait une résolution pour demander au gouvernement l'application des Factory acts aux usines de Bombay et des autres villes de l'Inde.
Généralisant et anticipant sur des concurrences encore inconnues, les partisans de la réglementation du travail par l'État en sont venus à. demander une législation internationale commune pour la j^rotection des travailleurs.
C'est la thèse du docteur Adler, dont nous parlions plus haut; c'était avant lui celle d'un de ses éminents compatriotes, l'un des chefs du socialisme catholique, M. de Ketteler, évêque de JNIayence. Si l'on n'obtient pas une législation industrielle identique chez tous les peuples civilisés, les lois réglementant le travail à l'intérieur d'une nation ou d'un groupe de nations pourraient donc être inefficaces ou nuire à la prospérité du pays.
Cet aveu est précieux, il détruit toutes les espérances de ceux qui veulent restreindre par la loi le travail des adultes. Comment peut-on, en etfet, dans ce temps, compter sur l'accord complet des nations, de toutes sans exception, pour appliquer un régime minutieusement semblable à toutes leurs industries ?
Aujourd'hui que les peuples cherchent à se séparer le plus possible les uns des autres par des barrières artili-
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cielles, que la théorie protectionniste est en pleine floraison, qu'on ne peut plus faire voter un traité de commerce précis par deux nations importantes, que le sentiment de l'indé^ pendance nationale et législative est devenu chez tous les peuples si étroit et si jaloux, le lendemain du jour oii échouent toutes les tentatives pour une union monétaire, pour lai suppression des primes à la production du sucre, comment rêver que les nations vont tomber d'accord sur le code le plus compliqué, le plus détaillé qui soit, celui du travail?
Mais c'est la ressource des populations pauvres, la Belgique, l'Italie, dans une certaine mesure l'Allemagne, à plus forte raison les Indes, d'avoir des heures de travail plus prolongées que les peuples riches, l'Angleterre et les États-Unis.
Mettez les uns et les autres au même salaire et au même labeur, les peuples pauvres ne pourront plus soutenir la concurrence.
Puis, y a-t-il une mesure commune de tous les travaux sur tout l'ensemble de la planète? On ne tient pas compte de ces différences si capitales de l'intensité du travail, de la diversité des machines, de l'inégalité de force, de précocité et d'habileté dans les diverses races humaines. N'y a-t-il qu'un seul échantillon humain sur le globe?
L'adolescent hindou occupé dans une filature de Bombay, le jeune Persan qui, du matin au soir, tisse des tapis, la jeune fille italienne qui est employée dans une filature de soie ou de coton, le solide et un peu pesant garçon de Rouen, l'ardent petit Yankee à l'attention concentrée, le jeune Anglais âpre à la besogne, demain l'homme jaune, le Chinois, le Japonais, l'un à la vie sobre et dure, l'autre à l'esprit ingénieux et élégant, est-ce que vous pouvez soumettre tous ces êtres aux mêmes règlements pour leur tâche quotidienne?
L'idée d'une législation internationale uniforme qui s'appliquerait aux travailleurs dans tous les métiers et sur toute la planète ressemble de fort près au fameux calendrier républicain qui supposait que les saisons se présentaient uniformément à la même date sur toute la surface de la terre, et qui ne se doutait pas que le messidor ou le fructidor de France correspondait aux frimas et aux ensemencements des antipodes.
Grâce au ciel, le monde terrestre, si petit et si étroit qu'il soit, offre encore de la variété, et cette variété, c'est la condition môme de la vie et du progrès. On veut l'étouffer sous le poids de règlements internationaux; la diversité heureusement des mœurs, des traditions, des qualités physiques et morales y répugne : nulle tj^rannie n'est intolérable comme celle de l'uniformité.
Toutes les analogies que certaines personnes prétendent tirer de diverses conventions internationales accomplies montrent la superfîcialité d'esprit de ceux qui les invoquent. Dans le projet de législation internationale sur les travailleurs, il ne s'agit pas de régler en commun certains organismes généraux et simples, certains cadres extérieurs en quelque sorte à la société, certaines fonctions limitées, circonscrites, d'une nature en quelque sorte élémentaire, comme les postes, les télégraphes, les poids et mesures, la monnaie, les marques de fabrique, etc. ; il s'agit de pénétrer profondément la vie quotidienne de chaque être humain, de s'immiscer dans ses occupations les plus intimes, dans la liberté à laquelle chacun a le droit de tenir le plus, celle de l'acte principal de son existence, le travail.
Cette législation, si Ton parvenait jamais à l'édicter, échouerait contre un obstacle insurmontable, la diversité d'intensité du travail des différentes races pour une même durée de labeur.
En supposant l'accord conclu, où serait le contrôle? La matière est compliquée, délicate, inOnie, puisqu'il s'agit de tous les sexes, de tovis les âges, de tous les ateliers, de tons les foyers. Qui répondrait que les engagements pris par chaque pays seraient sérieusement tenus?
Nommerait on des contrôleurs internationaux qui auraient le droit de faire des inspections dans les fabriques et les ateliers des diverses puissances? Quelle nation accepterait, dans toute sa vie quotidienne et intime, l'inspection de fonctionnaires étrangers? En admettant par impossible que cette législation internationale fût adoptée, elle deviendrait bientôt un leurre par Tinég-alité de conscience des divers pays dans l'application.
Elle serait, en outre, un singulier danger pour la civilisation occidentale. Qu'on se garde de trop énerver notre industrie! Manchester se plaint aujourd'hui de Bombay. Mais les Indes ne sont pas le seul concurrent de l'Europe. Par la force des choses, avant un demi-siècle, du moins avant un siècle, la Chine, le Japon, attireront nos capitaux et nos arts, r<îcevront nos machines : ce qui se passe à Bombay finira par se produire dans toute l'Asie.
Qu'on réfléchisse que les Occidentaux, gâtés par un monopole industriel qui va bientôt leur échapper, sont en train de beaucoup s'amollir et que, là-bas, dans l'extrême Orient, de vieux peuples engourdis, à population dure et sobre, se réveillent, qu'ils naissent à l'industrie et que, beaucoup moins ménagers de leurs aises, ils pourraient, sur le marché international élargi, préparer de poignantes surprises à nos enfants et à nos petits-enfants (1).
(1) Ou se trompe beaucoup, en général, sur le genre de concurrence dont, une fois armés de nos machiues et pourvus de nos capitaux, les Hindous, les Chiuois, les Japonais menacent rOccident. On s'imagine que pour nuire sérieusement aux peuples d'Europe ou d'Amérique, il serait nécessaire que les Chinois vinssent se fixer comme travailleurs
chez les peuples de notre civilisation ; cela est tout k fait superllu, et il est vraisemblable que ce n'est pas ainsi que se feront sentir les effets de la concurrence orientale.
11 suffira que les peuples de Textrôme Orient puisseut fabriquer chez eux et exporter leurs marchandises à meilleur marché que les peuples chrétiens : alors les 7 à 8 milliards d'exportation de l'Angleterre, les 3 milliards et demi ou 4 milliards d'exportation de la France seront singulièrement compromis. Ces pays verront se réduire de moitié ou des trois quarts leurs débouchés extérieurs et ne retrouveront pas une compensation à l'intérieur. Ils seront dans une grande difficulté pour se procurer les matières premières ou les denrées étrangères que leur sol ne peut pas produire, du moins en quantités suffisantes, coton, laine, cuivre, pétrole, café, thé, etc. Sans qu'il soit nécessaire qu'un Chinois ou qu'un Hindou vienne se fixer en Europe, l'essor industriel de TEurope pourra être arrêté, le commerce de l'Europe pourra diminuer.
Or, les États asiatiques auront, quand ils le voudront, des capitaux; l'Europe, qui en j)roduit à foison et qui ne sait déjà plus qu'en faire, sera toute prête à leur en envoyer. Déjà il se cote à Londres des emprunts chinois et japonais. Au moment présent (avril 1889) l'emprunt chinois 6 0/0, remboursable en 1895, se cote à la Bourse de Londres lOG 1/2, c'est-à-dire que, déduction faite de la réserve pour parera la perte du reinbonrscuient, il se capitalise à 5 1/4 0/0; l'emprunt japonais, 7 0/0, se cote à la même Bourse 1 U3.
J'écrivais dans VEconomiste Finançais (n^ du 13 avril 18F9) que si la Chine voulait emprunter 500 millionsou 1 milliard en Europe, elle serait assurée du succès, à des conditions d'intérêt de 5 1 /2 à 0 0/0 au maximum.
Il serait très aisé à la Chine d'emprunter en Europe et en Amérique 25 à 30 milliards de francs en moins d'uu quart de siècle pour des chemins de fer oudesusines. Que les Européens, qui s'amollissent, prennent donc garde aux hommes d'Extr ême-Orient qui, en moins d'un demisiècle, s'iU le veulent, pourront s'owtillcr de manière à réduire, dans des proportions énormes, le commerce, Tindustrie et, par voie de conséquence, la prosj>érité des Occidentaux (Note de la l^^^^ édition).
Ce qui se j)asse dej^uis la guerre sino-japonaise (1895) en Extrême- Orient confirme nos appréciations de 1889. Les diverses puissances européennes se disputent, sous le terme de zones d'influence, le soin d'outiller et d'initier à l'industrie les diverses parties de la Chine. 11 en résultera pendant dix, c|uinze ou vingt ans, une grande impulsion industrielle en Europe et aux États-Unis, mais à une période ultérieure de ce développement, les Européens et les Américains rencontreront les Chinois comme concurrents sur le terrain industriel et si les premiers sont trop exigeants, ils pourront en pàtir.
En revoyant ce chapitre, nous n'entendons pas blâmer en bloc toute la législation ouvrière nouvelle. De bonnes lois ont été rendues sur le paiement des salaires, les règlements d'ateliers, la surveillance des usines, etc. ;mais TÉtat moderne risque de tomber dans l'excèsà ce sujet, comme Font fait l'Australie et la Nouvelle-Zélande (Note de la 3^ édition).