CHAPITRE III
L'État démocratique a une tendance à développer le luxe public et à multiplier les fêtes, page 434.
Les idées des philosophes sur le luxe collectif, page — En quoi elles sont exagérées ou erronées, page 4.*^?. — L'épargne voluptuaire des États : conditions pour qu'elle soit inoffensive, page 438. — Les donations et les legs des philanthropes contribuent et contribueront encore plus dans Tavenir à enrichir le patrimoine public de luxe ou de récréation, page 43i>.
Les défauts de l'État moderne quand il veut protéger les beaux-arts, page 43Q. — L'action de l'État en ces matières est toujours passionnée, page 439. — Exclusivisme des écoles officielles, page 4Hî. — L'État ne sait jamais se placer au simiDle point de vue technique et impartial, page 440.
Le problème délicat des fêtes publiques, page 441- — Les fêtes religieuses traditionnelles : absurdité de les entraver, page 4^1. — : Conditions nécessaires pour des fêtes vraiment nationales, page 44!>. — Les fêtes purement politiques , imposées par les législateurs , page 442. — Elles ont un caractère artificiel et tombent, en général, dans le grotesque ; exemple des fêtes de la Révolution, page 4'f-. — Les fêtes qui se rattachent à un fait économique : les concours agricoles, les expositions, page 444. — Inconvénients des énormes expositions universelles, page 444. — Fâcheuse influence générale et durable qu'exerce un trop soudain développement du luxe public, page 445.
L'État moderne tend à multiplier les fêtes légales et les chômages indirectementobligatoires, page 445. — L'abus et les scandales des expositions universelles, page 445. — Protection que l'Etat moderne donne à des industries démoralisantes, page 447.
Un sujet a pris de Timportance dans ces derniers temps, c est la contribution de l'État au luxe, aux arts, aux fêtes.
L'État démocratique se sent plus d'inclination à envahir ce domaine que l'ancien État autocratique.
Il n'y a plus de cour; mais il semble qu'on en veuille ressusciter de temps à autre le spectacle pour l'agrément
populaire: une cour qui se tiendrait quelques jours par an ou même quelques jours par décade d'années et où tout le monde aurait accès, où tout le monde ferait la fête.
L'État démocratique, renonçant à toute économie minutieuse et maussade, éprouve de l'inclination aux grands spectacles, au luxe public, à la joie officielle, descendant d'en haut, par commande, sur toutes les couches de la population.
Dans ces dernières années, dans ce jour même où j'écris, cette disposition se manifeste avec éclat. Elle vaut qu'on rétudie et qu'on la juge.
On peut le faire au point de vue soit de l'économiste, soit du politique, soit du philosophe.
Commençons par les aperçus de ce dernier.
11 y a des partisans convaincus du luxe public, lesquels sont parfois les adversaires du luxe privé. 'P'^ Dans une discussion qui a eu lieu il y adouzeans sur le luxe et qui fut provoquée par nous, au sein de l'Académie des sciences morales et politique (1), un philosophe, homme de grand mérite, M. Ravaisson se prononçait très énergiquement en faveur du luxe public.
Il admettait que le luxe est indispensable à une société et que, d'autre part, il développe la sensualité, la vanité individuelle. Les Grecs, pensait-il, avaient tout concilié : on trouvait chez eux la simplicité privée et le luxe public.
Laissons la parole à M. Ravaisson :
« Les anciens avaient sur ce point une doctrine qu'il est « difficile de ne pas approuver. En faisant une certaine part « à un désir, naturel à chacun et légitime, d'orner en quelce quelque sorte sa vie, ils pensaient que la somptuosité
(1) L'occasion de cette discussion fut, en effet, la lecture que nous fîmes à cette académie du chapitre consacré au luxe dans notre Précis d'économie 27olitique, alors en préparation.
436 L'ÉTAT MODERNE ET SES FOxNCTIONS.
c< (levait en général avoir pour objet la chose publique et « commune que devaient préférer à eux-mêmes les indi- « vidus. r/est Tidée qu'on voit régner chez les peuples de « l'antiqiiité, aux plus belles époques de leur histoire. Les « Athéniens, au temps qui suivit leur victoire sur les Perses, « habitaient des demeures fort simples, au milieu desquelles « s'élevait, sur l'Acropole, un temple de marbre, et dans « ce temple un colosse tout en or et en ivoire, image de la « divinité qui représentait le génie de la cité. Il en était de « même des Romains de la République, dans leurs habi- <( tations plus que modestes au pied du Gapitole, couvert, « disait-on, de tuiles d'or. Un de leurs principaux poètes « résume ainsi les maximes qui dominaient lorsque Rome « se rendit maîtresse du monde :
« Privatus illis census erat brevis, a Commune magnum. »
Avant ces paroles, prononcées en 1887 au cours d'une discussion académique, M. Ravaisson, au sujet de l'instruction esthétique, avait émis déjà des idées un peu analogues : <( L'homme du peuple, disait-il, sur lequel pèse d'un poids « si lourd la fatalité matérielle, ne trouverait-il pas le meil- (( leur allégement à sa dure destinée, si ses yeux étaient (( ouverts à ce que Léonard de Vinci appelle la belleza del « mondo, s'il était préparé à jouir, lui aussi, de ces splen- « deurs que l'on voit répandues sur tout le vaste monde c( et qui, devenues sensibles au cœur, comme, le dit Pascal, <( adoucissent ses tristesses et lui donnent le pressentiment « et Tavant-goût de meilleures destinées. » Ces lignes toutefois sont moins précises que le premier morceau : il semble qu'il s'agisse là du simple développement des dispositions esthétiques qui rendent l'homme ouvert au sentiment de la nature et de la beauté du monde. Il n'est pas
i^'ÉTAT, LE LUXE, LES ARTS, LES FÊTES. 437
besoin de grandes dépenses publiques pour faire apprécier à chacun la splendeur et la diversité des spectacles qu^ l'univers oftre gratuitement à tous. Ici se vérifie cette loi que ce qui est indispensable à tous les hommes se trouve gratuit ou peu coûteux (1).
Un économiste moraliste, historien du luxe, M. Baudrillart, s'est complu également à vanter le luxe public : « Tantôt, écrit-il, il invite la masse à jouir de certains agréer ments, comme les jardins publics, les fontaines ou le « théâtre; tantôt il ouvre les trésors du beau à ces multi- (( tudes, sevrées de la possession des œuvres de la statuaire « et de la peinture. Pour l'art, il y a des musées, comme « il y a des bibliothèques pour les sciences et les lettres, « et des expositions pour l'industrie. Sous toutes les « formes, enfin, ce luxe collectif, s'il est bien dirigé, pro- « fite à tous. Il élève le niveau et féconde le génie de rince dustrie. Ce luxe, en outre, a un mérite éminent : il ôte « au faste ce qu'il a, chez les particuliers, d'égoïste et de <( solitaire. Il met à la portée de la foule des biens dont le « riche seul jouit habituellement, ou ne fait jouir momen- « tanément qu'un petit nombre de personnes .»
Qu'il y ait quelque part de vérité dans ces observations, nous n'aurions garde de le contester; mais elles contiennent aussi une part d'exagération, et les applications pratiques en peuvent être fort dangereuses.
Un certain luxe est, certes, permis à un État qui est riche, qui se sent fort à l'aise dans ses revenus. Si les États-Unis qui ont joui quoique temps de 7 à 800 millions de francs d'excédent des recettes sur les dépenses, avec des impôts généralement modérés sauf les droits de douane, avaient voulu consacrer en quinze ou vingt ans quelques centaines de millions à
{\) Voir le développement do cette pensée dans notre Précis d'économie voLiLique et dans notre Trailé théorique et pratique d'économie politique.
acheter des tableaux, des statues, quelques-unes de toutes ces richesses dont regorge le vieux monde et dont, comme un parvenu, le nouveau monde restera toujours privé, ce n'est pas nous qui lui en ferions un reproche. Ayant satisfait au nécessaire, possédant un énorme superflu, se trouvant d'ailleurs, au point de vue des arts, dans une situation de manifeste infériorité relativement aux vieilles contrées, la grande fédération américaine du Nord pourrait, à l'avantage général du peuple, employer ainsi un bon nombre de dizaines de millions.
De môme, si, dans les vieux pays dont le budget est bien réglé, on crée une caisse de dotation des musées, des anciens cabinets royaux, aujourd'hui devenus publics, pour les enrichir de nouvelles acquisitions, aucun économiste sensé, qui connaît Tutilité indirecte et lointaine des choses, ne sera assez morose pour l'interdire. On approuvera que l'État central, ou provincial, ou municipal, quand il est en fonds pour faire construire un bâtiment destiné à un service important, s'applique à lui donner un caractère d'ampleur ou d'élégance, qu'il cherche à en faire un monument artistique. Il y a une sorte d'épargne vohiptuaire qui est tout aussi bien permise aux nations qu'aux individus (1).
Je me sers de ces mots d'épargne voluptuaire, qui laissent préjuger qu'il y a vraiment épargne, c'est-à-dire que les frais de ces constructions sont pourvus avec le produit des impôts et d'impôts modérés. Si on les entreprend en temps de déficit ou d'impôts excessifs, ce n'est plus une épargne voluptuaire.
On comprend également qu'en province, dans les villes de différents ordres, les musées, les jardins, soient dans les mêmes conditions l'objet de sacrifices, qu'on y décore
(1) Nous avons parlé de ce genre d'épargne des pouvoirs publics dans notre Traité de la science des finances^ édition, tome \^^^ pages 28 à 33.
aussi les mairies et les autres bâtiments municipaux et provinciaux. Mais tout cela doit être fait sans emportement, en laissant au temps sa part, en n'imposant pas à quelques années une œuvre que les diverses générations doivent continuer et compléter.
Rien de dangereux comme l'excès de ce luxe collectif. L'expérience récente suggère à ce sujet deux importantes observations. En premier lieu, avec le développement notable de la richesse privée et le goût qu'ont les millionnaires d'illustrer ou de perpétuer leur nom, on peut compter sur les dons et les fondations pour enrichir, en dehors des sacrifices publics, le patrimoine artistique ou ornemental des villes. Que de particuliers en province ont légué leurs jardins privés pour qu'ils devinssent des jardins publics I Ce n'est pas assez; nous voudrions que chaque ville de quelque importance possédât à une distance de 2 ou 3 kilomètres un véritable parc de 10 à 30 ou 40 hectares. Mais une fois avertie de ce besoin, Tinitialive privée se mettra, par des dons et legs, à le satisfaire (1). Ce n'est pas avec l'argent péniblement versé par les contribuables qu'on peut pourvoir à ces dépenses d'agrément collectif.
La seconde observation, c'est que le rôle esthétique des pouvoirs publics, sous le régime électif, tend à être faussé par les préjugés et les engouements. J'ai montré plus haut que, par sa nature même, l'État moderne intensifie l'engouement momentané dont la nation est la proie, et que l'État moderne n'est jamais impartial, ni à l'égard des doctrines ni à l'égard des hommes.
L'action de 1 État moderne est toujours passionnée. On retrouve chez lui quatre vices, dont il ne parvient pas à se débarrasser: i"" il n'exécute ni viteniàbon marché ;2°il cède
(1^ Voir plus haut (page 37; ce que nous disons d'un mode tout nouveau de sport aristocratique.
toujours au népotisme et au favoritisme, ou, pour fuir ce défaut, il tombe dans l'épreuve bote et incertaine des examens et des concours; 3° son action est toujours compliquée; il ne sait rien faire avec simplicité, en recourant à un seul artiste sans l'asservir par des jurys pédantesques ; 4^ il est toujours passionné et unilatéral.
Les écoles officielles se montrent exclusives, généralement en retard, procédant avec lenteur. Tantôt, pendant la première moitié de ce siècle, elles n'admettent qu'un maniérisme vide et compassé, un idéalisme de convention, sans originalité ni vie. Tantôt, comme depuis 1871, elles s'éprennent de la brutalité et de la grossièreté; il leur convient d'avoir des scènes d'une facture rude et vulgaire, représentant des sujets communs ou des allégories naturalistes. Qu'on regarde les achats faits par la ville de Paris à nos salons. Un demi-singe informe, représentant, d'après l'étiquette, l'homme de l'âge de pierre, séduira les acheteurs officiels parce qu'il semble une protestation contre les idées spiritualisles.
En art, comme en industrie, l'État ne sait jamais se placer au simple point de vue technique et impartial : il se préoccupe toujours de défendre une thèse et de faire triompher une politique. Cette disposition d'esprit de l'État moderne est un grand obstacle à la bonne direction du luxe collectif.
Quoi que l'on ait pu penser ou écrire en sa faveur, le luxe collectif est un luxe que l'on satisfait avec l'argent d'autrui. Il entraîne souvent la corruption des pouvoirs publics. Il assujettit les arts aux engouements, en partie artistiques, en partie intéressés, des hommes qui gouvernent. Quand le luxe collectif ne peut se soutenir que par de lourds impôts, c'est-à-dire par la contrainte, il a souvent plus d'inconvénients que -W- luxe privé.
Au luxe collectif se rattache une question souvent dé-
battue, celle des fêtes publiques. 11 y aurait à les entièrement proscrire un excès de rigorisme; mais on doit reconnaître qu'elles foisonnent en inconvénients et qu'on n'y saurait apporter trop de circonspection.
C'est un problème singulièrement délicat que celui d'improviser une fête publique et de l'imposer à la conscience nationale. Ces fêtes doivent naître en quelque sorie d'ellesmêmes, se rattacher à la tradition ou, du moins, à un événement national si éclatant, si incontestablement heureux pour l'ensemble de la nation sans distinction de parti, que, pour ainsi dire, personne sur la totalité du territoire n'en éprouve de froissements et de regrets.
Les fêtes publiques peuvent être de trois catégories: ou religieuses, ou nationales, ou se reliant à un fait d'ordre économique.
Les fêtes religieuses sont les plus anciennes et celles qui, encore dans la généralité du pays, rencontrent le plus d'adhérents et comportent le moins d'inconvénients, Elles offrent un caractère plus familial; elles enveloppent davantage tous les âges; elles entraînent moins avec elles, elles excluent même par leur principe, une partie inévitable du cortège des fêtes, les excès, la débauche et l'ivrognerie. Si elles sont contraires aux opinions d'un certain nombre d'hommes, comme la tolérance doit être la grande loi extérieure de l'humanité, on ne voit pas que personne puisse sérieusement se plaindre de cérémonies qui satisfont beau coup d'êtres humains et qui ne peuvent offenser aucun homme pacifique et tranquille. Aussi peut-on considérer que l'interdiction , qui est devenue presque générale en France, des fêtes religieuses extérieures, procède d'un véritable fanatisme et qu'elle prive, sans aucune raison sérieuse d'ordre public, la majeure partie de la population de jouissances inolFensives.
JLes sceptiques devraient être désarmés devant ^a joie innocente de tant d'êtres humains.
Après les fêtes religieuses, selon le rang historique, viennent les fêtes nationales. Celles-ci ne se peuvent créer par une simple mesure législative : il leur faut l'adhésion spontanée de toute la nation. Il n'y a guère de vraie fête nationale que celle qui consacre soit l'affranchissement de la nation du joug étranger, soit une grande et décisive victoire sur l'ennemi du dehors. L'anniversaire de 177G pour les Américains, celui de 1830 pour les Belges qui s'émancipèrent alors du joug hollandais, sont parmi ces événements qu'aucun citoyen de l'Amérique du Nord et de la Belgique ne refusera de considérer comme heureux et glorieux. D'autres nations du continent européen sont, de date récente, dans une situation, sinon absolument identique, du moins presque analogue,
La première condition pour une fête nationale, c'est de réunir l'assentiment spontané de tous les cito3^ens quels qu'ils soient, de tous les partis quels qu'ils soient.
A cette catégorie se rattachent encore les fêtes qui se donnent à l'occasion des concours de tirs, ou des luttes de gymnastes, comme les tournois de jadis. C'est le même sentiment qui unit alors tous les hcnmies, celui qu'il faut être fort et adroit non seulement pour soi, mais pour défendre l'indépendance nationale. L'humanité revient, par un détour, aux anciennes fêtes d'autrefois (celles des archers, des arbalétriers, etc.).
Tout autres sont les fêtes purement politiques qui consacrent ou rappellent la victoire de tel parti, ou de telle doctrine, ou de telle classe, sur tel autre parti, telle autre doctrine ou telle autre classe. Ces fêtes-là ne sont jamais des fêtes nationales dans le sens réel et étendu du mot; ce sont de simples fêtes officielles, qui répugnent aux uns, si elles
plaisent aux autres; elles aigrissent les divisions des citoyens, au lieu de les apaiser pour un jour.
Voilà pourquoi à un peuple qui n'a pas dans son histoire un événement décisif, consacrant la formation de la nation et son affranchissement du joug étranger, il est toujours très difficile d'improviser une fête nationale. Il décore de ce nom une fôte purement politique, qui est toujours froide, compassée et artificielle.
La Révolution a donné sous ce rapport l'exemple des essais les plus ridicules. Nous ne parlons pas ici en particulier de la fôte de la déesse Raison; c'était là une application de fanatisme étroit. Afin de remplacer, non seulement les fêtes religieuses, mais celles encore des corporations sup^ primées, on avait fait appel aux plus grands génies ; ceux-ci montrèrent que toutes les ressources de l'éloquence et de la poésie restent stériles pour communiquer à toute une nation le goût de se réjouir en commun à propos d'incidents auxquels elle n'attache pas d'importance. Mirabeau, Marie-Joseph Ghéaier, Talleyrand, trois esprits, certes, bien doués, soit pour la force et l'autorité, soit pour l'ingéniosité et l'invention, ont laborieusement rédigé ou inspiré des programmes divers de fêtes nationales. Des esprits graves s'en sont aussi mêlés, comme Boissy d'Anglas.
Les uns et les autres n'ont abouti qu'à des combinaisons grotesques ou fastidieuses. Il faut lire la liturgie ou le rituel de « la fête des époux», de « la fête de la vieillesse » et autres cérémonies que la philanthropie révolutionnaire proposa à l'adoption de la France (1). Ni les poètes, ni les législateurs,
(1) Dans une de ces fêtes il est indiqué qu'à un instant marqué, toutes les mères devront regarder leurs enfants « avec des yeux attendris ».
« Le peuple ne pourra plus contenir son enthousiasme; il poussera des cris d'allégresse qui rappelleront le bruit des vagues d'une mer agitée, que les vents sonores du Midi soulèvent et prolongent en échos dans les vallons et les forêts lointaines. »
ni les orateurs ne purent insuTOer un peu de vie et de gaieté à ces prétendues réjouissances oii tous les détails étaient d'avance arrêtés et prévus. Ces tentatives infructueuses doivent détourner des fêtes purement politiques.
Restent les fêtes qui se rattachent à un fait économique: ce sont les plus naturelles, celles auxquels notre temps est le plus propice. Dans tous les siècles les grands faits agricoles ou industriels ont été Tobjet de réjouissances en commun : l'ouverture des vendanges, le retour de la grande pêche, les foires. Aujourd'hui nous avons les concours agricoles, les expositions de toute nature. Quand un pays est prospère, qu*il jouit de bennes finances, que les citoyens ne sont pas trop taxés, il peut être légitime que les pouvoirs publics s'associent, dans une mesure discrète, sans en faire le gros des frais, à ces occasions de joie.
On peut dire, cependant, qu'ils ont une tendance exagérée, depuis quelque temps, à prélever d'énormes sommes pour amener le peuple à se réjouir. Sans parler des grands bals que le conseil municipal de Paris a cru devoir offrir pour « faire aller le commerce parisien et qui n'ont été qu'un gaspillage, nous pouvons nous arrêter un instant aux Expositions, surtout aux Expositions intégrales, universelles, dont rétendue, la dépense s'accroissent sans cesse, en même temps que leur ordonnance devient de moins en moins technique et de moins en moins instructive.
Au point de vue vraiment industriel et comparatif, la dernière grande Exposition a été celle de 1867, d'un si merveilleux classement. Les suivantes deviennent de plus en plus des virtuosités intéressantes, où la part de l'ostentation,
Le peuple tout entier doit chanter à la fois. A un certain moment, le peuple s'écriera lui-même : « Vive le peuple I » On célébrera les récentes victoires et d'un orchestre à l'autre on se répétera ces mots : « Répéteznous encore ces heureuses nouvelles. »
du luxe d'étalage, des minuties amusantes, grandit, et où le côté intellectuel diminue. On se préoccupe plus du spectacle, de la fascination des yeux, de Tébaliissement de la foule, que du résultat sérieux à obtenir, du progrès des arts, de la vulgarisation des bons instruments et des bonnes méthodes.
Ainsi comprise, une Exposition devient surtout une fête publique prodigieusement coûteuse, qui risque de fausser les idées des spectateurs et de donner à certaines parties de la population de mauvaise shabitudes.
On commence par dépenser, dans une ville, une somme colossale, une centaine de millions au moins si Von joint à tous les frais publics ceux des particuliers, des exposants. Cette dépense purement voluptuaire donne une impulsion soudaine à certains commerces, qui six mois après tomberont dans la langueur. On fait monter brusquement les salaires ou les gains des ouvriers ou des employés de diverses industries, les cochers, les garçons de café; on attire de la campagne, du fond même des provinces les plus éloignées, une quantité de gens pour remplir ces métiers qui. Tannée suivante, seront surchargés et devront rendre à l'inquiétude, à l'oisiveté, parfois à la misère, tout ce personnel surabondant.
On fait renchérir, dans le lieu choisi, ordinairement la capitale, tous les services humains, tous les vivres; on alloue des indemnités de 10 ou 15 p. 100 de leur traitement à tous les employés de l'État ou de la ville; mais les administrations privées ne peuvent, pour la plupart, en faire autant; on n'accroît pas de 10 ou 15 p. 100 les rentes servies aux porteurs de fonds publics, ni les pensions payées aux anciens serviteurs de l'État. Gomme c'est souvent son cas, l'État agit ainsi sans règle fixe, sans esprit de suite, sans justice réelle, par pur caprice.
44f> T/ÉTAT moderne ET SES FONCTIONS.
On attire de tous les points du territoire des millions d'hommes, adonnés d'ordinaire à un labeur pénible, et à une vie simple : on étale devant ces imaginations primitives une capitale féerique, qui n'a rien de réel, une sorte de réalisation passagère du conte d'Aladin et de la lampe merveilleuse. Les impressions qu'en gardent tous ces esprits sont fort diverses : bien des jeunes gens en auront retenu que la vie de la capitale est une vie de délices; ils rêveront d'y revenir, et ils y reviendront pour grossir la troupe nombreuse des meurt-de-faim; l'éblouissement des fontaines lumineuses sera un jour remplacé pour eux par un gîte immonde et fortuit, encombré de misérables. On aura perdu beaucoup de ces gens par cette vision d'une ville transformée pour quelques mois en Éden ; on en aura aigri d'autres, illusionné un nombre énorme. L'attrait qui pousse les jeunes générations à quitter le hameau ou la ferme pour se précipiter dans la grande ville s'en trouvera redoublé. La saine appréciation des choses, pour beaucoup de ces visiteurs, aura disparu.
Gel immense déploiement de faste, sous le prétexte de comparer les produits, aura exercé une profonde action perturbatrice. Pendant sept ou huit mois, sinon pendant un an, les marchands de province verront une grande partie de leur clientèle leur échapper, au profit du gigantesque bazar central. Notez que ce n'est pas le cours naturel des choses qui aura amené ce déplacement; c'est l'action seule, soudaine, de l'État. Les affaires languiront en province, pour une cause dont l'Etat seul est responsable.
Une Exposition de cette taille, de cette nature, accompagnée de ce luxe officiel, est un impôt mis sur les départements au profit de la capitale. Celle-ci même n'en éprouve qu'une surexcitation passagère qui la laisse bientôt dans un état de prostration.
l'état, le luxe, les arts, les FETES, 447
Aussi tant au point de vue des résultats matériels que des résultats moraux, ne saurait-on approuver ces colossales exhibitions. l'État ne sait rien faire avec mesure.
Les nations vraiment pratiques bannissent tout ce faste inutile; elles ont des expositions partielles, qui ne se font pas toutes dans une seule ville à laquelle on confère ainsi un privilège injustifié. Elles laissent prendre l'initiative de ces expositions aux corporations intéressées; si elles s'y associent, c'est dans une mesure modérée, à titre de contribution accessoire prouvant la bonne volonté des pouvoirs publics. Encore peut-être ceux-ci feraient-ils mieux de n'y participer par aucune somme d'argent, de prêter seulement des locaux, des emplacements. Le but utile, celui de l'instruction, de la comparaison et de la vulgarisation des instruments, des méthodes, des modèles, est beaucoup plus sûrement atteint, avec une bien moindre dépense et sans toute cette perturbation (1).
Ainsi le luxe collectif a bien des dangers ; lui aussi peut être corrupteur; il est plus malaisé de le reh^éner que le luxe privé: ce dernier compte avec les ressources de celui qui l'ordonne; le luxe public, au contraire, est ordonné, aménagé par des gens qui n'en font pas les frais et qui en tirent néanmoins, plaisir et vanité.
Ge n'est pas là la seule preuve de relâchement et de dés-
(1) Tout ce que nous disons ici se rapporte avec la plus précise exactitude à l'Exposition de 1889. L'un des incidents les plus absurdes et Ie8 plus funestes de ce coûteux carnaval, c'a été le grand banquet du mois d'août auquel la municipalité i3ari.<ienne avait convié tous les maires de France : une douzaine de mille de ces fonctionnaires, la plupart petits paysans, vinrent s'enivrer du spectacle magique qu'offrait alors Paris et ne purent en retirer que des idées fausses (Note de la 1" édition). L'Exposition de lUOO, pour laquelle pendant dix-huit mois on a bouleversé tout Paris, a reproduit, en les aggravant, les vices et les maux dés Expositions précédentes. Elle s'est montrée aussi puérile par le? attractions et les « clous » qu'elle suscitait. Elle pousse tout autant à la débauche et le résultat le plus net de ces absurde? saturnales, c'est «le faire de Paris le lupanar du monde entier (Note de la 3© édit.).
i/ÉTAT modeuniî: et ses fonctions.
organisation quo donne TÉtat moderne. Il nnultiplie aussi les fêtes légales. Il ne peut détruire les fêtes religieuses que le sentiment général et la cou tu me consacrent ; il y en ajoute d'autres soit obligatoires, soit tacitement imposées. On s'est plaint que le calendrier de Tancien régime fût encombré de fêtes de saints qui multipliaient abusivement les chômages: le nouveau régime aussi veut avoir des fêtes chômées ; il en invente ou il en discute î l'énergie au travail et la production s'en trouvent diminuées (1).
(1) Dans ces derniers temps on a institué le chômage du lundi de Pâques et du lundi de la Pentecôte, du 14 juillet, et divers conseillers municipaux ou députés demandent que l'on en institue eiicore d'autres.
On a vu plus haut que TEtat de Massachusetts (page 343) impose une fête du travaille 1*^ lundi de septembre, qui est lête légale, c'est-à-dire obligatoirement chômée.
Une des plus scandaleuses organisations de l'État moderne est l'institution en France, avec la sanction et la participation du gouvernement, de ce que Ton appelle le « Pari Mutuel » pour les courses de chevaux. Le Vte d'Avenel dans la Bévue des deux Moiides (15 août 1899 pages 844 à 845) expose le fonctionnement de cette institution. Les intermédiaires pour les paris aux courses, que Ton appelait les bookmakers donnant lieu à beaucoup de plaintes, « la Société d'encouragement (à rindustrie chevaline) ayant elle-même demandé an ministre de rintérienr la suppression des paris, le vide se fît incoiUinent sur les champs de courses et le public devient furieux... Une nouvelle solution intervint : le Pari Mutuel, organisé d'abord par un simple arrêté du pouvoir, puis codiQé par une loi(I891), qui fonctionne aujourd'hui avec la sérénité d'iui service d'État. » Le gouvernement sanctionne désormais une organisation régulière de ces paris et perçoit 7 p. 100 sur leur montant. Les 7 p. 100 sont répartis, écrit M. d'Avenel « jusqu'à concurrence de r2 p. 100 aux œuvres de bienfaisance, à celles surtout, disent les méchantes langues, que les députés influents jugent bienfaisantes pour leurs réélections ; 1 p. 100 est versé au ministère de l'agriculture pour les haras et 4 p. 100 sont abandonnés, à titre de frais de gestion aux sociétés de courses. Le Pari Mutuel a encaissé 200 millions de paris en 1898 et pour l'année 1899 on estime le rendement à 200 millions. On sait quels etlroyables abus entraînent, particulièrement dans la petite classe moyenne et parmi les domestiques, employés, etc., ces jeux de course, dont l'État trançais s'est fait Tentreprencur officiel. Une foule de ruines, de suicides, de vols commis p:ir des employés, des caissiers, sont dus à cette passion du jeu que le gouvernement entretient ; telle est la moralité de l'État moderne.
Une autre plaie témoigne de sa faiblesse et de sa connivence avec les mauvais instincts humains, c'est l'extension à toute la France des courses de taureaux et des luttes d'animaux, sorte de retour aux combats des cirques romains.