COMPARAISON DE L'ÉTAT MODERNE ET DES SOCIÉTÉS ANONYMES
Allégation que les vices de TÉtat moderne sont aussi ceux des sociétés anonymes qui aujourd'hui accaparent la production, page 77. — Prenjière réponse à cette proposition : les entreprises personnelles et les sociétés en nom collectif on en commandite tiennent une grande place dans l'organisation contemporaine, page 78.
Les sociétés anonymes diffèrent singulièrement, parleurconstitution, de rÉtat moderne : ce ne sont pas des démocraties k personnel variable ; le suffrage y est censitaire. Les sociétés anonymes prospères se transforment en aristocraties ou en monarchies tempérées, page 78. — La permanence des personnes et des traditions est la règle habituelle des sociétés anonymes, page 79. — Droit et facilité de sécession pour les mécontents, page 79.
La bureaucratie des sociétés anonymes est plus souple et plus efGcace que celle de l'État, page 80. — L'État moderne se place rarement, pour le choix de ses fonctionnaires, au seul point de vue technique-» page 81. — L'État moderne a la prétention que le fonctionnaire lui appartienne tout entier, aussi bien ses opinions politiques que son intelligence, page 81. — Plénitude de liberté, en dehors de la sphère professionnelle, laissée aux employés des sociétés anonymes, page 82. — A la longue, le personnel de fonctionnaires de l'Etat moderne doit être inférieur à celui des sociétés anonymes bien conduites, paçe 8'2.
Elasticité des sociétés anonymes prouvée par la pratique des temps de crise; l'organisme de TÉtat ne se prête pas aux mômes économies soudaines, page 83. — Différence de situation d'une assemblée générale d\ictionnaires et d'un parlement électif relativement aux employés et aux frais généraux d'administration, page 83. — Le népotisme des sociétés anonymes est moins dangereux que celui de TElat moderne, parce que les hautes fonctions sont plus i)ermanentes dans les premières, page 84.
Toute entreprise privée qui se relâche est bientôt compromise ou éliminée : la réduction des dividendes ou la baisse des cours a la bourse est un avertissement bien plus efficace pour les actionnaires qu'un simple déficit budgétaire pour le Parlement, page 85.
Les conséquences des erreurs des sociétés anonymes ne portent que
sur ceux qui, au moins par négligence, s'y sont associés; les conséquences des erreurs de TÉlat portait même sur ceux qui les ont dénoncées et combattues, page 8r>. — Les erreurs de TÉtal sont des erreurs totales, celles des sociétés anonymes sont presque toujours partielles, page 8G.
Règles générales qui résultent de ces considérations, page 87.
La responsabilité de l'État pour les fautes de ses agents est toujours plus diriicile àmettre en jeu que celle des sociétés anonymes : extnnples, page 87. — La nécessité de cultiver les habitudes d'action collective libre, pour maintenir la souplesse du corps social, ne doit jamais être perdue de vue, page 81).
Mode insidieux d'influence dont jouit l'État : l'exemple, page 89. — Responsabilité énorme qu'endosse l'État de ce chef, page DO. — Obligé d'agir toujours en grand, l'Etat multiplie les erreurs qui sont si fréquentes dans les essais humains, page 91.
On dira que ces faiblesses ou ces vices, les grandes associations libres, les sociétés anonymes gigantesques, en sont aflectées au même degré que l'État.
C'est la prétention du socialisme contemporain que, la production n'étant plus possible qu'en grand, celle-ci échéant aux gros capitaux, qui, à leur tour, n'appartiennent qu'à des groupements d'individus, il ne peut plus être question, dans le monde moderne, d'entreprises strictement individuelles, placées directement sous l'œil du maître, mais seulement d'entreprises collectives gérées par des agents salariés qui sont peu intéressés aux résultats généraux de l'œuvre.
J'ai montré dans mon ouvrage : le Collectivisme, examen critique du nouveau socialisme^ combien ce raisonnement est exagéré; il pèche doublement, d'abord par l'affirmation que toute production doit désormais se faire en grand, ensuite par l'assimilation, à bien des égards factice, des procédés d'action dos sociétés anonymes aux procédés d'action de l'État (1).
(1) Voir mon ouvrap:e Collect ivisme^ examen critique (ht iiouvenu socialisme^ édiUon ^Guillaumiu, éditeur), passim et notamment payes
Sur le premier point, le maintien de la petite et de la moyenne industrie concurremment avec la grande, dans la plupart des sphères des entreprises humaines, Tagriculture, le commerce de détail ou de gros, la fabrication de tous les produits qui n'exigent pas des moteurs d'une énorme puissance, je n'insisterai pas ici ; cela me conduirait hors du sujet. Il est, au contraire, indispensable de montrer en quoi les méthodes de conduite des sociétés anonymes, si vastes soient-elles, diffèrent des méthodes que suit nécessairement rÉtat.
Les sociétés anonymes participent, sans doute, dans une mesure variable, des défauts de l'action collective; elles n'ont pas toujours Tabsolue unité de direction des entreprises individuelles ;s ce n'est pas là, toutefois, leur principal vice, car les sociétés anonymes prospères sont presque toutes très concentrées ; mais elles manquent, d'ordinaire, de la souplesse, de la rapidité de conception et d'exécution qui caractérisent les bonnes entreprises personnelles : elles font plus de place aux dépenses inutiles, à ce que l'on appelle le coulage ; on va voir, cependant, que leur mode d'action diffère singulièrement de celui de l'État.
En premier lieu, les sociétés anonymes ne sont pas des démocraties à personnel variable ; elles procèdent du suffrage censitaire, car, pour jouir mémo d'une seule voix dans les assemblées, il faut posséder plusieurs milliers de îranics d'actions; or, comme il est rare qu'une personne ail tous ses fonds dans la mCme affaire, on peut dire que, sauf quelques petites entreprises locales ou populaires, les sociétés anonymes n'ont pour associés jouissant du droit de suffrage que
347 à 358 ; voir aussi mon ouvrage : Essai sur la répartition des j^ichessrs et la tendance à une f?ioindre inégalité des conditions {'6^^ édlVxon, Guillaumin), particulièremeut le chapitre xu, coûsacré aux sociétés anonymes, iDages 314 à 339.
des personnes possédant une certaine aisance et imbues de toutes les idées pondérées, de toutes les habitudes d'ordie et de patience, que l'aisance confère en général. En outre, les voix ne se comptent pas dansles assemblées par tête, mais jusqu'à unecerlainelimite, qui est assez élevée, en proportion de l'intérêt que chaque associé possède dans l'entreprise.
De ces circonstances et d'autres encore, — le prestige qu'exercent, dans une société de capitaux prospère, les fondateurs, la confiance que sont portés à leur accorder les actionnaires ayant en général d'autres besognes et étant dépourvus, — ce qui n'arrive pas dans les élections politiques, — de toute passion, il résulte que les sociétés anonymes qui réussissent se transforment en fait à la longue en aristocraties ou en monarchies tempérées.
Jetez les yeux sur les grandes associations de capitaux en France, en Angleterre et ailleurs, vous reconnaîtrez que la plupart ont une organisation aristocratique, quelques-unes presque monarchique. Ainsi, les grandes sociétés anonymes, celles qui méritent surtout qu'on s'occupe d'elles, sont à l'abri des changements violents; elles professent pour la tradition, pour les règles établies, pour la continuité d'action, un respect qui forme un singulier contraste avec les tendances contraires dont l'État moderne es! animé.
Ce qui aide à cette permanence des personnes et des règles dansles associations de capitaux, c'est la faculté qu'ont de les quitter les mécontents : ils peuvent à chaque instant, grâce à ces marchés appelés bourses, se dessaisir de leurs titres et devenir étrangers à une entreprise qui ne leur paraît plus menée suivant les bons principes. Le droit de sécession est donc de l'application la plus facile pour les associés des entreprises collectives libres sous la forme anonyme, tandis qu'il est excessivement difficile à exercer pour l'individu dans rÉtat.
80 L'ÉTAT iMODERNE ET SES FONCTIONS.
La bureaucratie des sociétés anonymes, dans les mains de bons directeurs, est une bureaucratie beaucoup plus souple et beaucoup plus efiicace que celle de TÉtat. Gela e^t incontestable, et cela tient à plusieurs causes. Ayant un but tout à fait spécial, se trouvant dégagées de toutes les considéralions politiques ou religieuses, n'ayant pas à redouter le populaire électoral, assurées, d'ailleurs, de l'appui de leurs actionnai! es toutes les fois qu'elles proposeront une économie, les sociétés anonymes jouissent d'une indépendance d'allures que l'État ne possède pas et ne peut pas posséder.
On peut médire de la bureaucratie : il n'en est pas moins vrai qu'elle est indispensable, et qu'il faut avoir l'esprit bien étourdi pour réclamer à la fois, comme le font tant de gens, l'extension des attributions de l'État et la suppression ou la réduction de la bureaucratie. Celle des sociétés anonymes est à la fois plus cohérente, plus prompte, plus aj^ile que celle de l'Étal.
Kien d'abord ne gêne les sociétés dans le choix des directeurs et des chefs : l'Élat e^t gené, en premier lieu, par la politique, qui lui dicte ou lui interdit certains choix, ensuite par les règles strictes que, pour éviter un favoritisme trop éhonté, il a dû édicter, pour l'entrée de certaines fonctions publiques, concours, grades, etc.
N'a-t-on pas entendu quelles clameurs se sont élevées depuis 1880 en France quand tel ministre, l'homme le plus populaire du pays cependant, prenait pour directeur des all'aires politiques au ministère des affaires étrangères un homme rallié aux idées du jour, mais ayant eu autrefois des opinions contraires? De môme, quand il s'agit de nommer un major général au ministère de la guerre et que l'on prononce le nom d'un officier auquel on attribue la plus grande capacité professionnelle, mais qui passe pour avoir des idées
politiques différant de celles qui sont à la mode, n'y a-t-il pas un débordement de menaces et irinvectives qui arrête la nomination ?
Du grand au petit, et avec des degrés divers d'intensité, il en est presque de même à tous les échelons de l'organisation administrative de TÉtat moderne, de l'État électif. L'État se place rarement, pour ses choix, au simple point de vue technique : il est toujours influencé plus ou moins par des considérations de parti.
Il a la prétention que l'homme qui remplit un de ses emplois lui appartienne lout entier; ce n'est pas seulement son travail professionnel qu'il veut, c'est son concours en toute circonstance; il exige du fonctionnaire une conformité générale de manière de voir sur tous les sujets avec celle que l'État professe dans le moment : à peine consent-il à lui laisser sa liberté d'appréciation dans les questions de belleslettres ou de beaux-arts; mais il empiète sur ses opinions en matières religieuse, de philosophie ou d'éducation. Dans les grands centres, les fonctionnaires, cachés dans la foule, peuvent échapper à ce joug; ils y sont rivés dans les petites villes et dans les campagnes (1).
(1) Ou sait que, en Franco, depuis une douzaine d'années, le joug que l'État fait peser sur ses employés est on ne peut plus lourd. Dans bien des localités, on demande la destitution des petits fonctionnaires parce que leurs femm:?s vont à la messe, à plus forte raison quand ils y vont eux-mêmes. Presque partout on les force à mettre leurs eufants aux écoles laï(jues publiques, leur enlevant la liberté de les envoyer aux écoles congréganistes privées. On leur interdit souvent la fréquentation de tel ou tel cercle, de tel ou tel café, ralfiliation à tel ou tel orphéon ou musique.
Bien plus, on leur ordonne de se réjouir ostensiblenent dans telle ou telle circonstance, comme en témoigne Tavis suivant extrait du journal Le Temps, du 12 juillet 1888 :
« Le ministre de l'agriculture vient d'adresser la circulaire suivante aux divers fonctionnaires de son département :
« Monsieur,
« Les fonctionnaires des diverses administrations qui dépendent du
82 r/ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIONS.
On peut admettre que cette sorte d'usurpation de l'Etat sur la liberté du fonclionnaire, en dehors de la sphère professionnelle, est poussée plus loin aujourd'hui qu'elle ne le sera plus tard : c'est une pure hypothèse; en supposant que rÉlat, qui n'a pas seulement en vue un but technique à atteiudre, mais (jui ne se dépouille jamais complètement de ses idées ou de ses préventions politiques et autres, puisse relâcher les liens dont il garrotte son personnel, il ne pourra jamais lui assurer la plénitude de liberté, en dehors de la sphère professionnelle, que ' donnent au leur les sociétés privées. Celles-ci sont menées en général par des gens d'affaires, c'est-à-dire par des hommes qui naturellement ont peu d'inclinaîion au fanatisme, ne se soucient guère de compliquer leur besogne en se mêlant de la vie privée et des fréquentations de leurs subordonnés.
A la longue, personne n'aimant à être tenu en laisse et à subir cette sorte de dégradation, il en résulte que le personnel des sociétés libres se recrute parmi de meilleurs éléments, plus compétents, plus appropriés à la fonction, que le personnel de l'Etat.
ministère de ragriculture n'iguorent pas qu'ils ne doivent négliger aucune occasion de témoigner de leur dévouement absolu à la République.
« Je compte qu'ils participeront largement à toutes les manifestations qui auront pour but de donner le plus grand éclat à la féte nationale du 14 juillet, et je vous prie de porter cette lettre à leur connaissance.
« Agréez, etc.
« Le ministre de l'agriculture,
« ViETTE. »
Cela est écrit comme par Louis XIV. Ce morceau rappelle en outre la phrase d*un vaudeville bien connu l Ours et le Pacha : « le premier qui ne s'amusera pas, dit le pacha, je lui ferai couper la tete. » Ainsi le fonctionnaire, même technique, doit toujours appartenir, aussi bien l'àrae que rintelligence et le corps, au « gouvernement qui le paye ». Jamais une société anonyme n'aurait l'outrecuidance d'émettre de semblables prétentions, ou elle ne trouverait bientôt plus à recruter son personnel. La société anonyme sauvegar<ie donc beaucoup plus la liberté individuelle de ses employés que l'État ne le fait pour les siens. Aussi liuitelle par avoir un personnel d'employés bien supérieur.
La faculté qu'ont les sociétés, et dont l'Etat ne peut guère jouir, de faire porter leur choix pour les postes élevés sur les hommes qui paraissent les plus capables, en dehors de toute condition d'âge, de grade, de diplôme, n'est pas non plus un des minces avantages des sociétés libres. Le canal de Suez ne fut sauvé que par la drague à couloir de M. Lavalley; mais, simple ingénieur civil, M. Lavalley n'aurait pu être placé par l'État à la tête d'un service départemental ou à la direction d'un port, et, quant à sa drague, il lui aurait fallu bien des années pour la faire adopter par les conseils divers des ponls et chaussées.
Où se montre avec éclat l'élasticité des associations libres, c'est dans les temps de crise. Il faut alors plier les voiles, restreindre les dépenses. Les sociétés anonymes le peuvent et le font avec rapidité et sûreté : l'organisme de l'État ne se prête guère à des réductions de ce genre.
De 1882 ou 1883 à 1888, les grandes compagnies de chemins de fer, par exemple, émues de leurs moins-values de recettes, s'ingénient à faire des économies, et elles arrivent à restreindre leurs dépenses, l'une de 7 ou 8 millions par an, l'autre de 5 ou 6, toutes ensemble d'une quarantaine. Elles n'engagent plus un seul employé nouveau, elles font redescendre au rang de chauffeur des mécaniciens, a celui de simple auxiliaire des chauffeurs. Les sociétés de crédit en font autant; plusieurs suppriment un grand nombre de leurs succursales inutiles, restreignent de moitié les locaux qu'elles occupent.
Ainsi, la déperdition des forces devient moindre, et les crises pour les sociétés anonymes produisent leur effet utile (car elles ont des effets utiles) : celui d'une revision générale de toute l'administration et de l'élagage de tout ce qui est superflu, parasite et morbide.
L'État, surtout l'Élat électif, est dans l'impossibilité d'agir
de môme. C'est à propos du budget de l'Etat qu*a surgi la théorie qu'il est incompressible. II y a, du moins, de grandes difficultés à le comprimer. Tous ceux qui en vivent étant élrcleurs usent, pour empêcher toute réduction, de leur force électorale, qui, parce que les appoints peuvent se faire payer très cher, est parfois considérable. Aussi voiton les députés, môme dans les temps de déficit, demander des augmentations de traitements pour les employés de différentes natures : cantonniers, facteurs, instituteurs, douaniers, etc. Jamais, dans une assemblée générale d'actionnaires, les membres ne firent des propositions de ce genre.
S'agit-il de supprimer un établissement coûteux et inutile, un tribunal sans affaires, une école sans élèves, un bureau de poste sans clientèle, l'opposition sera des plus vives. C'est que l'État ou ceux qui parlent en son nom ne se placent jamais au simple point de vue technique : de là son infériorité pour les tâches professionnelles, qui peuvent ôtre remplies à la fois par lui et par des sociétés libres.
On pourrait reprocher à ces dernières associations d'avoir les défauts de leurs qualités : étant, nous l'avons dit, constituées plus ou moins comme des aristocraties ou des monarchies tempérées, elles peuvent se rendre coupables de favoritisme ou de négligence.
Le népotisme n'est certes pas étranger aux sociétés libres ; mais ses résultats y sont moins pernicieux, en général, que dans les administrations d'État. Précisément parce qu'il y a plus de permanence dans l'administration et la direction des grandes associations de capitaux, que les chefs y sont à la fois peu nombreux et permanents, on ne voit pas ces couches diverses de favoris qui viennent se superposer les unes aux autres dans les administrations d'État, à chaque changement de ministres ou de direction parlementaire. Le
népotisme y est, en quelque sorte, plus endigué, parce qu'il ne se représente pas à chaque instant par la succession rapide de ceux qui pourraient Texercer.
Quant à la négligence, à l'incurie, certes, il s'en rencontre dans les sociétés anonymes comme partout. Mais ici se présentent deux observations importantes : la première, c'est que la concurrence est incessante pour les sociétés anonymes.
Toute entreprise privée qui se relâche, alors qu'elle n'est pas constituée en monopole, s'achemine à une destruction rapide dont les directeurs et le public sont bientôt avertis^ Les inventaires de fin d'année, les dividendes qui se réduisent ou qui disparaissent, les cours des titres qui fléchissent, sont autant d'avertissements précis. La concurrence ne laisse pas un moment en repos la généralité des entreprises privées. Bagehot, dans son pénétrant ouvrage, Lombard" Street^ a montré d'une façon saisissante les avantages que détiennent, par exemple, à certains points de vue, pour la hardiesse des opérations, les jeunes maisons de banque relativement aux grandes maisons plus anciennes. L'avertissement que donnent aux administrateurs négligents les divers symptômes que nous venons d'indiquer est autrement énergique et précis que les vagues embarras d'un budget d'Ltat; l'émotion causée parmi les actionnaires est bien plus forte que celle que les contribuables ressentent des déficits.
11 peut arriver, toutefois, qu'une direction ou une administration privée incapable ne se laisse pas suffisamment stimuler par la concurrence : l'entreprise mal conduite finit par être éliminée; ce n'est qu'une afiaire de temps.
La routine absolue, non plus que le gaspillage persistant^ ne peuvent se prolonger indéfiniment dans une entreprise libre. C'est à courte échéance la mort pour l'entreprise, la
perte pour les associés. Du moins, cette perte ne tomhet-elle que sur ceux qui ont eu foi dans l'œuvre, non pas sur le public en général. On a monté à grands fracas de publicité telle ou telle entreprise de travaux : beaucoup de gens ou perspicaces ou prudents l'ont considérée comme trop aléatoire, ils n'ont pas eu confiance dans la direction ; ils se sont abstenus; la perte ne les touche pas; c'est justice. Ceux qui supportent la perte, ce sont les hommes qui, par légèreté, par avidité, n'ont pas voulu se contenter des placements simples et sûrs, et, se lançant dans l'aléa, n'ont pas eu assez de discernement pour bien juger d'une affaire chanceuse; ils sont à plaindre, mais ils avaient commis une imprudence.
Au contraire, l'État entreprend contre tout bon sens un plan extravagant de travaux publics; je vois la folie, je la dénonce à l'avance ; beaucoup d'autres hommes en font autant, mais ils ne sont pas en majorité: 3 milliards ou 4 milliards sont gaspillés dans des œuvres improductives, et nous les sages, les prévoyants, nous voyons nos budgets particuliers grevés d'un surcroît d'impôt de plusieurs dizaines [de francs par an, ou de plusieurs centaines ou môme de plusieurs milliers, suivant nos fortunes, pour des entreprises contre lesquelles nous avons protesté, les sachant insensées. On dira que c'est là une application du principe 'de la solidarité nationale, mais il est aisé de prévenir la dure 'et inique application de ce principe, en laissant aux entre- 'prises libres ces œuvres contestées et sur lesquelles l'opi- 'nion publique se divise.
Les erreurs de l'État sont toujours des erreurs totales, j'entends par là que, l'action de l'État s'étendant par voie de contrainte légale et de contrainte fiscale à tout le territoire et à tous les habitants, nul ne peut échapper aux résultats des fautes qu'il commet. Les erreurs des sociétés anonymes,
CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉTAT MODERNE. Si
ail contraire, sont des erreurs partielles ou n'ont que des eirets partiels; les conséquences directes n'en sont subies que par ceux qui s'y sont associés ; les hommes perspicaces ou prudents n'en souffrent pas ou en souffrent peu.
Ajoutons que, plusieurs sociétés anonj^mes en générai se disputant, dans chaque branche d'industrie, le môrne champ d'action, il est rare que toutes commettent à la fois la même faute; la rivalité môme qui les anime fait qu'elles ne suivent pas exactement les mômes méthodes et ne pratiquent pas au môme moment les mêmes procédés. L'Etat, au contraire, qui ne peut agir que d'une façon unifoi-me, intensifie nécessairement et porte au maximum les engouements, les entraînements, les partis pris, quand l'esprit public y dispose.
Des explications qui précèdent, il nous semble ressortir clairement les règles suivantes :
En vertu de sa supériorité au point de vue de la conception, de l'invention, de Taptitude aux modifications fréquentes, aux expérimentations variées, l'action individuelle doit être, à priori^ préférée à celle de l'État pour toute entreprise susceptible de rémunération.
Gela ne veut pas dire que certains grands services dont on doit désirer, à un point de vue de civilisation générale, qu'ils embrassent absolument tout le territoire, comme les postes ou les télégraphes, ne doivent pas ôtre exercées par l'Etat. Encore, pour les télégraphes du moins, ce monopole de l'Etat a-t-il des inconvénients considérables : le secret des télégrammes e-t beaucoup moins gardé par l'État que par les sociétés privées: on a vu, dans ces derniers mois, en France, des plaintes très graves ?1 ce sujet s'élever de partis politiques divers. La responsabilité pécuniaire de l'administration télégraphique de l'État, pour ses erreurs et pour ses fautes, n'existe pas. Chaque papier télégraphique en France
prend soin de nous nverlir que, en vertu de la loi, Tadministiation télégraphique est irresponsable. Elle peut, par une erreur de Iransniis^ion, causer un préjudice de plusieurs milliers de francs ou de dizaines de mille francs à un particulier, et elle se refuse à accorder une réparation quelconque. Des arrôts des cours lui ont reconnu cette immunité abusive pour des dépêches relatives à des opérations de bourse.
Placé en face d'une administration d'État, l'individu se heurte toujours à une bureaucratie hautaine, plus ou moins irresponsable, à des lois qui dérogent au droit commun, à des juridictions particulières et plus ou moins partiales. Aussi l'on ne saurait rendre trop rares les exceptions à la règle qui recommande de confier à l'action individuelle les services, quels qu'ils soient, susceptibles de rémunération.
L'association volontaire, les sociétés libres, de toute taille et de toute forme, en vertu de la flexibilité dont elles jouissent, de la rapidité aux adaptations successives,- de la part plus grande qu'elles font à l'intérêt personnel, à l'innovation, de leur responsabilité mieux définie à l'égard de leur clientèle, de la concurrence aussi qu'elles subissent et qui les stimule, doivent êti e préférées à l'État pour tous les services qui sont susceptibles d'être défrayés tant par celuici (pie par celles- la.
L'État étant un organisme d'autorité qui use ou menace de conti'ainle, toutes les fois que l'on peut parvenir à des résultats à peu près équivalents par la voie de la liberté, cette dernière doit avoir la préférence.
Alors uiênie que l'on concevrait que l'État pùt, dans certaines eu-constances, momentanément, organiser un service d'une manière plus générale, peut-être plus complète, que les sociétés libres, ce ne serait pas une raison suffisante pour se prononcer en faveur de l'action de l'État. C'est ici,
en efTet, qu'il importe de s'élever à une vue synthétique de la société, au lieu de n'en considérer que les parties isolées et comme au microscope. La liberté, les entreprises privées, les habitudes d'action collective volontaire, contiennent en etîei des germes de vie et de progrès qui ont une importance gcnéi-ale bien supérieure pour le milieu social au simple perfectionnement technique de tel ou tel détail secondaire.
Il n'importe pas seulement d'atteindre dans le temps présent et avec rapidité tels ou tels résultats matériels, sous le rapport de l'assurance par exemple ou de l'assistance, il faut encore conserver à toutes les forces sociales, autant que possible, une certaine énergie et spontanéité de mouvements. Un homme n'a pas seulement à se préoccuper de l'exécution de sa lâche de chaque jour ; il doit aussi veiller à ce que tous ses organes, tous ses muscles, tous ses nerfs restent disponibles, aptes à l'action, à ce qu'aucun ne s'atrophie, de façon qu'il ne puisse plus en retrouver l'usage au moment où il lui serait nécessaii-e.
De môme pour les sociétés humaines : mieux vaut que la vie et l'initiative soient diffuses dans tout le corps social que d'être concentrées dans un seul organe qui dispose d'un pouvoir infini de contrainte et d'un pouvoir infini de taxation.
Outre la conti^ainte législative, outre la taxation, qui est une autre forme de la contrainte, l'État jouit d'un autre moyen d'influence sur la société : l'exemple. C'est là un mode d'action qui soulève moins de cr itiques que les deux autres ; il ne laisse pas que d'ôtre insidieux et, quand l'IUat ne met pas à l'exercer une suprême discrétion, de jeter une perturbation funeste dans les relations sociales.
Cette puissance des exemples donnés par l'État grandit chaque jour: l'action indirecte de l'État, en dehors des injonctions législatives, en dehors aussi de la levée des impôts, est à certains égards plus sensible dans les sociétés
modernes que dans les anciennes. L'homme a toujours été porté à l'imitation : la foule a toujours eu les yeux levés vers ceux qui occupent des positions éininentes, pour reproduire dans sa vie journalière et commune quelques-uns des traits de leur conduite.
Mais ce n'est pas là le secret de l'autorité toute nouvelle des exemples donnés par l'État. C'est que l'État moderne est devenu le plus grand consommateur, le plus grand faiseur de commandes, le plus grand « employeur de travail » qui soit dans une nation. Pour les besoins de la défense nationale, c'est-à-dire de ces deux formidables et progressives industries, la guerre et la marine; pour les travaux publics gigantesques dont sa trinité de pouvoir central, pouvoir provincial et pouvoir municipal s'est ch:irgée à l'excès ; pour tous ces services qu'il a plus ou moins accaparés, postes, télégraphes, éducation, etc., l'Etat dépense en France, déduction faite des intérêts des dettes nationales et locales, 3 milliards à 3 milliards 1/2 par an, à l'ordinaire et à l'extraordinaire (un extraordinaire permanent); c'est certainement plus du dixième de l'ensemble des dépenses publiques et privées, de tous les citoyens, et ce sont les dépenses les plus ostensibles, celles qui frappent le pins les yeux. Si l'Etat se met à décider que dans ses ateliers on ne travaillera plus que huit ou neuf heures, s'il impose à ses fournisseurs l'observance de la môme durée de la journée; si, par voie de simples règlements intérieurs, il lui plaît d'édicter que certaines combinaisons plus ou moins nouvelles et plus ou moins contestées, comme la participation aux bénéfices ou la coopération, devront ôtre pratiquées par toutes les maisons industrielles qui sont en rapport avec lui: s'il fixe pour les ouvriers qu'il occupe ou pour ceux des aleliers auxquels il fait des commandes un taux de salaire qui dilTùre de celui qui est en usage ; il est clair que ces
CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉTAT M0DEI5NE. 91 exemples de la part d'un consommateur aussi gigantesque, d'un client aussi prépondérant, auront un poids énorme dans l'ensemble de la nation.
Les fantaisies et les caprices de l'État, alors môme qu'ils ne revêtent pas la forme d'injonctions générales, de lois, se répercutent ainsi avec une intensité profonde dans tout le corps social. Ces exemples de l'État, donnés avec beaucoup de discrétion et de réflexion, peuvent parfois être xitiles ; il y a plus de chance qu'ils soient perturbateurs.
L'État, quand il se prend ainsi à fournir des modèles aux particuliers, des types d'organisations qu'il croit progressives, endosse, souvent à la légère, une responsabilité très grave : d'abord il n'agit pas avec des ressources qui lui sont propres, mais avec des ressources dérivées, prélevées sur autrui, de sorte que, même lorsqu'elle est absente en apparence, la contrainte fiscale se trouve toujours au bout de ces expériences; ensuite, il ne jouit pas d'une liberté complète, d'une absolue indépendance de jugement, parce que le joug électoral et toutes les servitudes mentales qui en découlent pèsent, sans en excepter un instant, sur ceux qui représentent l'État moderne. Enfin, obligé d'agir toujours en grand et avec uniformité, il multiplie les erreurs qui sont si fréauenles dans les essais humains.