COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF SUR LE DÉVELOPPEMENT DES TRAVAUX PUBLICS
Impossibilité d'une règle fixe et universelle pour Tintervention de TÉtat en cette matière, page 130. — Les travaux publics pacifiques et les travaux publics militaires, page 130.
Caractères très divers des travaux publics : ceux de conservation générale incombent incontestablement à TÉtat, page 130. — L'exécution peut en être déléguée à des particuliers ou à des associations, page 131.
Le genres de travaux publics qui passionnent le plus les contemporains, les entreprises de viabilité, laissaient presque iudifl'érents les peuples ancien?î, page 131. — La construction de routes ou de chemins est Tune des applications les plus tardives du principe de la division du travail et de celui de la capitalisation, page 131. — L'usage de la bete de somme reste à introduire sur des immensités de territoires, page 132.
Les diverses phases de l'art des communications se présentent encore successivement à l'observateur qui passe d'un continent à un autre, page 132. — Les porteurs humains, les caravanes ou les convois de mulets, le roulage accéléré, la locomotive, p;jge 132. — Différence de prix de revient de chacun de ces transports, page 133.
Proportions de la surface de la planète qui ne jouissent que de l'un des modes inférieurs de communication, page 134.
C'est la guerre qui a fait ouvrir les premières routes, et qui en fait encore construire dans les pays barbares soumis aux Européens, page 134. — La voie romaine, les routes des Alpes, les chemins de fer de l'Asie centrale, page 134. — ï 'esprit se familiarisa graduellement
i30 L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIONS.
avec ridée que les routes sont ua instrument de paix, page 135. — Les travaux publics ont successivement, pour les peuples, c\è un Dbjet d'inditîérence, puis d'intérêt, ensuite d'engouement, enfin de passion, page 13G.
Après la sécurité et la justice, il semble que les travaux publics constituent la fonction la plus essentielle de l'État. Il est certain qu'il ne peut complètement s'en abstenir; il ne l'est pas moins qu'il y peut commettre de grands abus.
Une rc^le précise, fixe, universelle, pour l'intervention de l'État en cette matière, ne se peut guère indiquer. L'observation et l'expérience fondée sur l'histoire, sans fournir des formules exactes, suggèrent, toutefois, aux États judicieux la conduite qui, dans cet ordre d'entreprises, convient le mieux au bon aménagement des forces nationales.
On peut diviser d'abord les travaux publics en deux grandes catégories : les pacifiques et les militaires. Pour ces derniers, il n'y a aucune contestation : la charge en incombe à l'Etat, c'est-à-dire à ce pouvoir général coercitif qui soumet tout le territoire à la double contrainte de la loi et de Timpôt.
Ce ne sont pas les villes ou les districts fortifiés qui doivent faire se ils les frais des forteresses et des ouvrages défensifs ; c'est aussi tout le pays qui est derrière eux et dont ils ferment l'accès.
Quant aux travaux publics pacifiques, qui de beaucoup sont les plus nombreux, le caractère en est singulièrement ivarié et se prête à des solutions très diverses.
Certaines œuvres appartiennent évidemment à la catégorie que nous désignions, dans le livre précédent, par la formule d'entreprises de conservation générale : ainsi les travaux de digues, de protection contre les inondations, les ouvrages purement défensifs contre les dérèglements de la nature. Ils incombent en principe à TÉtat sous Tune de ses trois
formes de pouvoir national, pouvoir provincial ou pouvoir communal.
La plupart d'entre eux n'étant susceptibles d'aucune rémunération directe, exigeant, en outre, le concours très malaisé à obtenir de tous les habitants ou de tous les propriétaires d'un district, le pouvoir général coercitif est le seul qui, d'ordinaire, s'en puisse charger. Mais il faut, môme ici, distinguer la question d'application de celle de principe : ces tâches élémentaires, qui incontestablement sont du ressort de l'État, celui-ci peut, avec avantage, dans certaines circonstances déterminées, en déléguer l'exécution à de simples particuliers et à des associations libres.
Sauf en quelques rares pays comme la Hollande, les travaux dont je viens de parler ne tiennent qu'une place très secondaire dans l'activité nationale. Ce sont en général les voies de communication qui, chez les peuples modernes, ont accaparé le titre de travaux publics.
De tout temps, sans doute, on s'est occupé de rendre le pays accessible aux hommes et aux marchandises : les anciens n'ont pu se désintéresser des travaux de ports ; ils y joignaient la rectification, parfois la canalisation de certains cours d'eau; ils construisaient des ponts; quelques peuples de l'antiquité ont excellé aussi dans les grandes œuvres urbaines, les Romains, par exemple, pour les égouts.
Mais le genre de travaux publics qui passionne le plus nos contemporains, les entreprises de viabilité, laissait assez indilférents les peuples de l'ancien temps. Ils n'avaient pas la conception exacte des résultats que, pour la richesse nationale et la facilité de la vie, l'on peut obtenir d'un bon réseau de voies de communication.
On peut dire que la construction des routes et des chemins est l'un des produits les plus tardifs du principe de la division du travail, l'une des applications les plus récentes de
ridée de capitalisation. La mer, les Qeuves, les rivières^ rétendue brute et informe des plaines, les clairières des forels, les sentiers étroits et mal frayés, voilà ce qui composa, pendant de très longues séries de siècle, l'appareil circulatoire des nations.
Michel Chevalier écrivait, il y a une quarantaine d'années, que la charrette était inconnue des neuf dixièmes de la planète. Encore ne disait-il pas assez : môme l'usage de la l)ôle de somme reste aujourd'hui à introduire sur des immensités de territoires beaucoup plus vastes que l'Europe.
Sans remonter, certes, à l'âge de pierre, en s'en tenant à la terre habitée du xix*" siècle, les diverses phases de l'art des communications se présentent à l'observateur, qui passe d'un continent à un autre, exactement comme les flores des divers climats s'offrent successiv ement à l'ascensionniste dans les montagnes des tropiques.
Voici d'abord l'énorme file des porteurs, chargés chacun d'une trentaine de kilogrammes sur la tête, processions interminables pour un mince bagage; les gravures des journaux géographiques illustrés ont rendu familiers ces cortèges encombrants de Stanley, de Brazza et de leurs émules. Môme des pays avancés en civilisation, comme l'Annam et le Tonkin, en dehors de la zone des voies navigables, en sont encore à ces pénibles et coûteux transports par les coolies.
Puis vient la caravane de chameaux que l'on rencontre dans le nord de l'Afrique et dans les déserts de l'Asie, ou bien encore le délilé indéfini de plusieurs milliers de mulets qui est nécessaire à la moindre de nos colonnes expéditionnaires en Tunisie et dans le sud algérien; ensuite la lente pérégrination des pesantes et énormes voitures de roulage traînées avec des relais fréquents par cinq, six ou huit che-
"vaux; enfin la locomotive aux grandes roues accouplées remorquant, sans effort, sur une surface presque absolument plane et exempte de toute courbe accentuée, cinquante wagons de dix tonnes chacun.
Yoilà, en s'en tenant à nos connaissances actuelles, les quatre procédés, successifs pour les nations civilisées, mais simultanés encore ou juxtaposés sur la surface du globe, qui représentent les quatre phases principales de Tart des communications.
Et Ton ne saurait dire lequel des progrès a été le plus efficace et le plus bienfaisant, la substitution de la bôte de somme au porteur humain, ou celle de la charrette au bât de la bôte de somme, ou celle toute récente du wagon sur la voie ferrée à la charrette perfectionnée.
Un statisticien exact et ingénieux, M. de Foville, a calculé que le transport d'une tonne de marchandises coûte en moyenne par des porteurs humains 3 fr. 33 par kilomètre, par bêle de somme, cheval ou mulet 0 fr. 87, par chameau 0 fr. 42 centimes, par le roulage ordinaire 0 fr* 20 à 0 fr. 25, par le roulage accéléré 0 fr. 40 à 0 fr. 45 ; enfin le tarif moyen des chemins de fer français est aujourd'hui inférieur à 0 fr. 06 (1).
Encore ces prix, qui représentent des moyennes, ne sontils pas les prix extrêmes. Il est des voies ferrées en Amérique où le transport de la tonne de marchandises coûte moins de 1 centime 1/2 par kilomètre ; il est des contrées, comme naguère l'intérieur du Sénégal, avant le chemin de fer du Haut- Fleuve, où le transport d'une tonne représentait plus de 5 ou 6 francs par kilomètre. C'est donc dans la proportion presque de 1 à 1,000 que varie, sur notre globe, au moment présent, le prix du transport kilométrique des marchan-
(1) La trcmsfoi^ynation des jnoycns de transport et ses conséquences rco^ nojnîques et sociales, par A. de Fuville ;1SS0;, p^igcs 47 et suivautes.
dises (1). Un cinquième peut-être de la planète attend encore la substitution de la bôte de somme au porteur humain ; trois autres cinquièmes de la planète n'ont pas encore effectué le remplacement de la bôLe de somme par le chariot ; et, en dépit des 550,000 kilomètres decheminsdefer dont s'enorgueillit la civilisation occidentale, il n'y a pas, à l'heure actuelle, un vingtième des localités du monde habité qui soit à la distance de moins d'une journée d'une voie ferrée.
Nous disions que les chemins et les routes ont été une des applications les plus tardives delà notion de capitalisation. Soustraire à la production immédiate des bras et des et des moyens de consommation pour créer cet instrument d'une utilité aujourd'hui si évidente, la route, c'est une idée qui ne pouvait venir facilement à l'esprit des peuples primitifs.
Comme dans bien d'autres cas, c'est la guerre ici qui a préparé l'avènement de l'art de la paix. C'est dans un intérêt stratégique qu'ont été faites les premières routes. Ces voies romaines, dont on retrouve et dont on admire les vestiges, avaient pour objet principal le passage facile des légions; leurs très grandes ipentes, qui étonnent nos ingénieurs, indiquent un très faible usage du chariot.
Aujourd'hui encore, la première œuvre d'une nation conquérante dans un pays barbare, c'est, pour un intérêt mili-
(1) Quant aux durées de transport, un colporteur ne peut guère faire en moyenne que 30 kilomètres par jour; un chameau peut faire iO kilomètres par jour pendant un mois consécutif; les deux carrosses publics qui partaient deux fois par semaine de Paris pour Dijon et de Dijon pour Paris, vers 1692, mettaient huit jours en hiver et sept en été pour faire ces 75 lieues. Les diligences ou les messageries mettaient de Toulouse à Paris, huil jours en 17S2, cent dix heures en 1832, quatre-vingts heures en 1848, de Lyon à Paris cinq jours en 1782, quatre-vingtquatre heures en 1832 et cinquante-cinq heures en 1848. Aujourd'hui pour les mêmes distances, par les trains les plus rapides, il ne faut que quatorze heures et neuf heures respectivement (Voir Foville, o]jus citatumj pages 4 et suivantes).
LES TRAVAUX PUBLICS ET L'ÉTAT. 135 taire, la construction de routes. Nous l'avons fait, chez nous-mômes, à la suite de guerres civiles, dans notre Vendée; nous le faisons dans notre Afrique, dans notre Indo- Chine.
Les routes des Alpes, sous Napoléon P^, môme les superbes voies carrossables do Louis XIV, noyaux de nos routes nationales actuelles, avaient tout aussi bien un intérêt de police qu'un intérêt de production.
Le chemin de fer de l'Asie centrale, construit par le général Annenkof, est le plus bel exemple contemporain de ces œuvres stratégiques tournant au profit do la civilisation universelle.
L'État, cet organisme qui est avant tout et qui restera toujours par-dessus tout un organisme militaire et diplomatique, a donc créé l'embryon d'un réseau de routes simplement dans un intérêt de sécurité. La fonction économique ne lui apparaissait pas ; elle ne se dégageait pas de la fonction stratégique.
Une fois ce premier effort fait, l'État, que les nécessités militaires ne contraignaient plus, eut une tendance h se reposer. Il se reposa longtemps.
Mais la charrette avait été trouvée ; le bienfait des routes se faisait sentir aux riverains et, de proche en proche, aux habitants de l'intérieur. L'esprit se familiarisa avec l'idée que les routes sont un instrument tout comme les outils ou les machines.
D'autres progrès survinrent dans la locomotion : le plus récent et le plus soudainement efficace, l'application de la vapeur, jeta Tenthousiasme dans les esprits. En môme temps, sur ces voies de communication naturelles, la mer elles fleuves, des bateaux chaque jour plus perfectionnés circulaient ; mais plus longs, plus larges et plus profonds, ils ne s'accommodaient plus des simples criques^ des petits
havres tout faits par la nature, des cours d'eau au niveau changeant.
Ainsi les travaux publics qui, sans avoir été inconnus au moyen âge, n'y avaient tenu qu'une place subordonnée, arrivaient graduellement à prendre de l'importance aux ' yeux de la nation. A l'indifférence séculaire dont ils étaient l'objet succéda d'abord une faveur, puis un engouement, puis presque une passion.
Comment se sont comportés, en cette matières presque toute neuve, l'État et les individus ouïes associations libres ? Dans quelle mesure historiquement chacune de ces forces a-t-elle contribué aux progrès contemporains ? Quel est le rôle qui échoit à chacune d'elles ? Sans nous arrêter à trop de détails, mais sans nous en tenir à des généralités vides, nous allons brièvement le rechercher.