GO
Assassinats
Empoisonnements.
Ainsi l'accroissement de ces crimes est de 20 p. 100 environ dans la période de 1881-85, par comparaison aux périodes de 1851 à 18(î9 où l'instruction primaire des adultes était certainement moitié moindre de ce qu'elle est aujourd'hui. Or, la population de la France, qui est d'environ 38 millions d'àmes à l'heure actuelle, se trouvait être de 35,783,000 en 1851, de 37,380,000 en 1801 et de 3S,007,000 en KSOO. Elle n'a donc augmenté que dans une proportion négligeable. Encore le tnbh^au cidessus représcnte-t-il l'aggravation de la grande criminalité comme
L'ÉTAT MODERNE ET SES FOiNCTIONS.
Réduite à ce caractère d*instrument qui ajoute aux forces de l'homme, Tinstruction reste un bien précieux. Une nation qui en est douée n'est nécessairement ni plus morale, ni plus sage, ni mieux en état do se gouverner^ mais elle jouit de précieux avantages au point de vue
moindre qu'elle n'est réellement. On remarquera, en effet, que le nombre des infanticides semble avoir diminué depuis 1851-GO; il n'en est rien. Mais devant la faiblesse du jury qui acquitte fréquemment les femmes coupables de ce crime, le ministère public préfère, dans bien des cas, substituer une poursuite en abandon d'enfant, laquelle est soumise aux tribunaux correctionnels, à la poursuite pour infanticide. De môme la diminution notable des poursuites pour empoisonnements pourrait peut-être venir des progrès de la science qui rendent plu» aisée à. dissimuler la perpétration de ces forfaits.
Il serait facile de prouver, en remontant au commencement de ce siècle, que le nombre des crimes et des délits contre les mœurs a augmenté.
Quant à un genre d'actes, qui, sans constituer à proprement parler un crime ou un délit, est profondément regrettable et jette dans la société et dans les familles une profonde perturbation, à savoir le suicide, sa multiplication semble coïncider avec les progrès mêmes de Tinstruction.
Maximum et minimum du nombre annuel des suicides par périodes d'années.
Périodes d'années. Maximum. Minimum.
18iO-49 3,Gi7 2,752 18:>()-59 4,189 3,4 15
Ainsi le minimum de la pi^riode 1881-85 est presque double du maximum de la période 18'iO-49. Ajoutons que dans la période de 1876-85 les suicides ont été en augmentant régulièrement chaque année.
Nous sommes loin de dire que soit Taugmentation delà grande criminalité, soit Taccroissement du nombre des suicides, n'aient pas d'autres causes que le développement de l'instruction; mais il est incontestable que tout homme qui étudiera avec soin les statistiques criminelles se trouvera dans rimpossibilité de reconnaître une vérité quelconque à la frivole proposition, considérée longtemps comme un axiome, que Tinstruction porte en soi, et abstraction faite de toute autre circonstance, une vertu moralisatrice.
Les statistiques qui figurent dans cette note ont été tirées de la Sla* tisti(juc de la Frcuice^ par Maurice Block, et de \ Annuaire statistique du mémo auteur.
de la production, de ses jouissances, de ses distractions.
C'est, en quelque sorte, une nation plus humaine.
L'instruction est à la fois, pour une société, comme pour un homme, une force et une parure.
S'il est hon de la développer et de la répandre, il s'en faut que l'État, sous ses trois formes de pouvoir central, de pouvoir provincial et de pouvoir communal, la doive accaparer.
Quand il s'en mêle, ce qui est le cas universel chez les peuples civilisés, et ce que nos antécédents rendent en quelque sorte, même aujourd'hui, nécessaire, il ne saurait faire provision de trop de tact et de mesure. Sur nul terrain Tentraînement n'offre plus de dangers; il est certains modes d'instruction officielle qui sont uniquement perturbateurs.
Quelques mots sur chacune des trois grandes catégories de l'enseignement suffiront à jeter un peu de jour sur une matière que des volumes entiers ne sauraient épuiser.
L'instruction supérieure, celle qui conserve et qui accroît le dépôt général des connaissances humaines, se délivre, à part quelques hautes écoles spéciales, dans ces établissements que, par une antique tradition. Ton nomme encore des viniversités.
Ce lurent, h l'origine, des institutions fondées et dirigées par des corporations ecclésiastiques pour former les gens d'église. Peu à peu leur clientèle s'élargit, les futurs gens de robe, puis la jeunesse de plus en plus nombreuse appartenant à la classe supérieure ou moyenne qui recrute les professions libérales, y affluèrent. La théologie, la philosophie, la linguistique, y admirent, à côté d'elles, d'autres connaissances : le droit civil comme le droit ecclésiastique, la médecine, les mathématiques, et tardivement toute la variété des sciences physiques et naturelles, ainsi que les lettres modernes.
Ces établissements n'ont pu rester, dans la plupart des pays, complètement indépendants de l'État. Mais l'ingérence de ce dernier s'est produite à des degrés divers: chez certaines nations, comme la nôtre, il a agi, suivant son procédé habituel, en révolutionnaire et en accapareur, supprimant toutes les traditions, tous les groupements et aussi tous les liens entre les diverses branches d'enseignement, détruisant non seulement toute réalité, mais môme toute apparence d'autonomie, établissant avec rigueur son monopole, fondé sur l'absolue dépendance des maîtres et des collèges, sur l'uniformité des méthodes dans tout le territoire et sur l'interdiction de toute concurrence libre.
Dans d'autres pays, soit par des circonstances historiques qui donnaient à l'Etat moins de force, soit par une sagesse refléchie qui limitait son ambition et sa présomption, l'État eut la main moins lourde. Les diverses universités, plus nombreuses qu'en France, une quinzaine par exemple en Allemagne, conservèrent chacune sa vie propre, ses ressources spéciales, son recrutement presque spontané, son administration, sinon complètement autonome^ du moins dotée d'assez de libertés ou de franchises. Les méthodes gardèrent ou prirent avec le temps de la variété et de la souplesse : les maîtres ne soutinrent pas tous la môme thèse : il y eut parmi eux cette diversité de vues et de jugement qui fait la vie et le mouvement intellectuels.
Les professeurs ne furent pas de simples fonctionnaires, rétribués par un traitement fixe, égal pour tous ceux du même rang, invariable, quels que fussent les efforts et le succès. Ils eurent, comme fonds de subsistance, un salaire modique, annuel, puis, comme les avocats, comme les médecins, comme les architectes, comme les simples maîtres privés, des « honoraires » que leur payèrent leurs auditeurs, un ou deux « frédérics d'or » par semestre.
Bien plus, même le traitement fixe n'était pas aI)solufnent uniforme : il est, en effet, telle branche de la science, comme l'enseignement du sanscrit ou de l'hébreu, qui ne peut attirer autour d'une chaire un grand nombre d'élu- <liants; les « honoraires » pour cet enseignement doivent naturellement être médiocres ; il fallait que le traitement fixe fut plus relevé. L'amour-propre des universités y pourvoyait. Toutes celles du premier rang, bien pourvues de ressources, tenaient à s'assurer un maître dont le nom jetât sur elles de l'éclat. On en voj^ait deux ou trois entrer en lutte, Gœttingen et Leipzig, je suppose, pour se disputer un professeur célèbre; elles bataillaient à coups d'enchères, chacune faisant ses offres, et Thomme illustre se décidait par toutes les raisons variées qui peuvent influer sur l'esprit de tout homme et dont l'une, n'en déplaise à une hypocrite délicatesse, est la rémunération pécuniaire.
Dans l'intérieur de chaque université allemande aussi, on copie presque les procédés des industries vulgaires et libres : pour chaque enseignement, il y a deux ou trois chaires rivales, certaines qui attirent une affluence d'auditeurs, d'autres qui sont occupées dans le désert. Il y a bien près d'un quart de siècle, j'assistai, à Berlin, aux leçons d'un philosophe qui eut son heure de célébrité, mais qui alors était déchu ; quatre étudiants seulement écoutaient sa parole discréditée; devant la chaire d'à côté, sur le môme sujet, on comptait régulièrement deux cents auditeurs.
Puis l'enseignement est ouvert, à leurs risques et périls, aux jeunes hommes qui ont rempli certaines conditions de diplômes et qui se croient du talent. Ils peuvent s'essayer, sans attendre une nomination qui souvent serait arbitraire ou lente.
Ainsi, pour le haut enseignement, on a su, dans certains pays, dans un surtout, TAllemagne, limiter l'action bureau-
cratiquc de TEtat, maintenir une certaine indépendance d'administration h chacun des centres universitaires, y copier les modes de l'industrie privée : la concurrence, soit intérieure, soit extérieure, Tinégalité des traitements, la rémunération directe et personnelle, pour une partie du moins, par l'auditeur,
Cette méthode, si féconde dans toutes les professions commerciales et libérales, s'est montrée efficace pour la plus élevée des carrières humaines ; l'émulation, aussi bien entre les groupes scolaires qu'entre les maîtres et les élèves, a porté ses fruits habituels.
ï.es universités allemandes ont été des centres vivants et actifs, remuant les idées, rayonnant chacune dans sa région et pénétrant, par une répercussion indéfinie, d'un esprit scientifl(|iie presque toutes les couches sociales (1),
Nous, Français, avec notre rigoureux monopole d'État et notre organisation bureaucratique de l'instruction, nous avons eu d'aussi grands savants et d'aussi grands littérateurs que l'Allemagne; mais nous avons manqué de cette pléiade de maîtres, dans l'acceptation exacte du mot, et de ces légions de véritables étudiants.
Bien plus, nous n'avons pas su retenir dans l'enseignement ceux qu'une vocation naturelle, les circonstances et leurs études elles-mêmes y destinaient : pendant une dizaine d'«mnées, sinon une vingtaine, toute la tete de notre école normale des lettres se dérobait aux postes obscurs que, par un mécanisme absurde, on lui oH'rait, et allait con-
(1) On me permettra de faire remarquer que j'ai une expérience personnelle des universités allemandes. Après mes études classiques en France, j'ai suivi, comme étudiant ré<^ulièrement immatriculé, pendant neuf mois, en l8Gi-65, les cours de runiversilé de Bonn où j'apprenais particulièrement la philosophie, en y associant quelques cours d'histoire et d'économie politique. J'ai suivi aussi en 18G5, pendant quatre mois, mais comme auditeur libre et sans être in crit en qualité d'étudiant, les cours de l'université de Berlin.
sumer des forces précieuses dans une littérature souvent hâtive, superficielle et presque sans profit pour le pays.
On est revenu depuis quelques années, en partie du moins, de cette fausse voie. On a cherché à diminuer le joug de la bureaucratie d'État sur le haut enseignement français; on s'est essayé à rétablir les anciennes universités, à leur rendre un souffle d'autonomie. On a multiplié les maîtres de conférences, on a prodigué les bourses; à défaut d'élèves spontanés et payants, on a institué des quantités d'élèves payés.
Tous ces efforts n'ont pas été inefficaces : certain de nos maîtres sont de grands professeurs, dans toute l'acception du terme. Mais le succès est encore bien incomplet, parce que l'on a un mauvais point de départ.
On ne retrouve pas ici, comme en Allemagne, cette indépendance et cette vitalité, en quelque sorte naturelles, parce qu'elles sont traditionnelles et ininterrompues, des universités régionales; on n'y voit pas ces méthodes analogues à celles de l'industrie privée : l'inégalité des traitements, la concurrence sous ses formes diverses, la rémunération fournie directement au maître par l'élève même. En Allemagne, il est vrai, devons-nous dire, la prépondérance nouvelle que tend à gagner chaque jour davantage, Tuniversité de Berlin commence à modifier un peu l'organisation si souple et si vivante qui a fait des universités allemandes de si grandes choses (1).
(1) On sait que les Anglais n'ont qu'une organisation assez rudlmentaire de renseignement supérieur, leurs vieilles univ^ersités de Cambridge et d'Oxford étant loin d'embrasser toute la vaste sphère des connaissances qui sont enseignées en Allemagne et en France. Cela n'empêche pas l'Angleterre de n'être inférieure à aucun pays, soit pour l'éclat et l'abondance de la littérature, soit pour l'ampleur et la nouveauté des recherches philosophiques, soit pour les découvertes scientifiques théoriques, soit pour les applications des nouvelles méthodes aux arts industriels. La vie est dans le milieu social; elle peut s'y passer
Un mérite incontestable que nous avons eu, ç'a été d'introduire la liberté de renseignement supérieur. Il s'est créé chez nous des universités libres, ayant un caractère confessionnel il est vrai; certaine a recueilli des dotations d'origine privée montant à 14 ou i5 millions de francs.
Il serait exagéré de prétendre que l'initiative particulière est impuissante pour le haut enseignement, quand elle n'est pas poussée par le sentiment religieux. Nous ne sommes qu'au début d'une période de liberté ; encore celle-ci est-elle précaire, toujours menacée par les jacobins ou par les centralisateurs ; néanmoins déjà, des organes remarquables se sont spontanément constitués : nous n'en voulons pour preuve que l'Ecole libre des sciences politiques avec ses trois cents élèves, dont un bon tiers vient de toutes les contrées étrangères; c'est probablement l'établissement scolaire de France qui contient relativement le plus d'étrangers; son nom brille et attire vers nous d'au delà des frontières.
Cette institution, à ses origines, a eu un mérite que d'autres fondations privées pourront reproduire : celui de confier ses chaires à de jeunes hommes presque inconnus, dénués de grades universitaires, que l'enseignement officiel n'aurait sans doute jamais formés, et qui, au bout de quelques années, se gagnèrent une réputation très étendue. L'observatoire Bischoffsheim, les écoles supérieures de commerce, beaucoup d'autres fondations plus ou moins analogues, prouvent que Targent privé ne manque pas aux choses reconnues utiles.
Notre Institut plie sous le faix des dons nombreux que lui font chaque année des émules de Monthyon. On finira par se convaincre qu'il y a un meilleur usage à faire de
des quelques organes officiels auxquels d'autres Dations conflcnt le soin de leur progrès.
L'ÉTAT ET L'iiNSTHUCTlON PUBLIQUE. 260
milliers de francs ou de cenlaines de mille francs que de les employer à multiplier indeiinimcnt les prix de vertu ou à susciter et couronner des quantités de livres souvent médiocres (1). Mieux inspires, les hommes bienfaisants emploieront leurs générosités à créer quelque chaire, à former un fonds pour quelque bibliothèque ou pour quelque musée, à constituer des ressources pour des voyages d'exploration ou de découverte.
L'opinion généralement répandue que l'initiative privée ne peut pourvoir aux œuvres d'instruction qui ne sont pas rémunératrices a ses origines dans un temps tout diilérent du nôtre. On ne tient pas compte du développement de la richesse, de la multiplication des grandes fortunes laissant un large superflu, de ce genre de sport dont j'ai parlé, qui consiste à attacher son nom à une œuvre originale et utile.
Il s'est bien rencontré un groupe d'hommes pour fournir à M. Maspero les frais nécessaires à la conlinuation de ses fouilles égyptiennes ; l'Institut Pasteur a bien trouvé, par des souscriptions particulières, 2 millions 1/2 de l'rancs, quoique la ville de Paris, ce dont nous nous félicitons, aiL refusé de céder môme le terrain; Tinspiration pourra venir aussi bien à quelque millionnaire de fonder une chaire de sanscrit ou de science des nombres, ou de toute autre connaissance réputée abstruse. Certains pourront même aller plus loin et créer des universités de toutes pièces.
Les Américains le font chez eux : on regarde presque comme anormal aux États-Unis qu'un homme, jouissant d'une
(1) A rheure actuelle les Académies diverses de llDStitut de France sout très suflisaLuiDCût dotées, uotauiineut pour les prix à décerner; les lionimes libéraux devraient subventionner d'autres Sociétés ayant plus de liberté d'action.
grande fortune, meure sans avoir fait quelque donation d'intérêt général. Quelque marchand de porcs, ou quelque découvreur de sources de pétrole, ou quelque heureux aventurier nanti d'un bon filon d'or ou d'argent, relève et rachète la vulgarité de sa richesse par la création d'un collège pour des sciences qu'il n'a jamais apprises et dont souvent il ignore même le nom.
Laissez faire, par les voies légitimes, des fortunes considérables, laissez passer, sans entrave et sans formalité, les inventions, les découvertes, les efforts individuels: la société moderne, comme autrefois l'église, recevra, par des fondations intelligentes, le prix de la reconnaissance des plus heureux de ses enfants, quelquefois aussi le rachat de leurs fautes ou de leurs fraudes.
L'instruction moyenne, dénommée instruction secondaire, que l'État, pendant si longtemps, a accaparée en France avec une si jalouse obstination, mériterait bien des réflexions, des critiques, si les cadres de cette étude se prêtaient à des développements. Qu'il suffise ici de quelques remarques sur les méthodes, sur les établissements, sur les secours et les bourses.
On sait que la règle de toutes les institutions d'État, c'est Tuniformité. L'État estessentiellement un organisme bureaucratique qui répugne, dans son action, à la variété et à la souplesse. Tous les efforts pour lui donner ces qualités ont partout échoué.
Les établissements d'État, pour l'instruction moyenne, offrent donc, sur tous les points du territoire, dans les petites villes comme dans les plus grandes, exactement le môme type et le môme régime. Les maîtres enseignent les mômes choses; seulement les m iîtres sont, dans les petits endroits, d'une qualité inférieure.
Les collèges communaux, quoique formant des institu
l'état et L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 271
lions à caractère mixte, que se divisent, pour la diredion et la surveiUance, les municipalités et l'État central, ont des cadres nominalement aussi complets que ceux des premiers lycées du pays. Mais un môme maître fait deux ou trois de ces classes, et parfois môme, quoique ayant deux ou trois élôves, l'une d'elles manque de maître titulaire.
11 faut avoir assisté à cette misère pédagogique, à ce délabrement des humanités dans les petites sous-préfectiires, pour comprendre l'étendue du mal qui en résulte. De malheureux adolescents sont retenus dans un demi-jour d'instruction, oii des ombres confuses passent devant leurs yeux, ne laissant aucune trace précise dans leur esprit.
On a bien essayé de créer officiellement un enseignement plus approprié à ces localités de moyenne importance, dont émigrent, pour leurs classes, tous les jeunes gens des familles aisées, et où il ne reste plus que les enfants delà pelite bourgeoisie et des familles ouvrières : on a inventé l'enseignement secondaire spécial, dépourvu de grec et de latin, fortifié de plus de français, de plus de sciences et de langues vivantes. Mais l'Etat ne sait pas insuffler la vie à ses créations.
Des milliers d'enfants continuent ainsi à recevoir, dans des établissements d'une lamentable indigence intellectuelle, une sorte de parodie de l'instruction secondaire ; les produits de ces petits collèges sont par rapport à ceux des grands ce qu'est l'argenterie ruolz par rapport à l'argenterie véritable, ayant de métal précieux une couche superficielle d'une extrôme ténuité qui ne tient pas au fond et qui, au moindre usage, disparaît et met à nu la matière brute dans sa grossièreté primitive.
Outre cette uniformité absolue, malgré l'inégalité des moyens dont il dispose, l'enseignement d'Etat offre un autre défaut, c'est l'alternance entre la routine prolon-
gée des méthodes et leur soudain et radical changement- L'Etat moderne, en proie à la lutte d'opinions ardentes, ne connaît ni le juste milieu ni les transitions adoucies. 11 restera pendant un quart de siècle sans rien modifier à ses programmes ; puis, tout à coup, pris d'un beau zele, il fauchera en quelque sorte tous les exercices en usage, et il leur en substituera violemment de nouveaux ; comme un malade qui va d'une prostration complète à une agitation fiévreuse, Tère des changements constants succédera à celle de la stagnation. Tous les ans ou toutes les deux années, on modifiera, soit Tordre des diverses connaissances enseignées, soit les proportions de Tinstruction orale ou des travaux écrits, soit les livres et les manuels, déclarant détestable tout ce qui se faisait la veille, sans se douter que l'avenir portera peut-être le môme jugement sur ce qui se fait aujourd'hui.
L'enseignement privé, quand on lui laisse le champ absolument libre, qu'on permet aux associations, quel que soit l'esprit qui les anime, de se former et de vivre, a de tout autres procédés. Il offre à la fois des échantillons divers, qui se corrigent les uns les autres, qui se partagent les faveurs du public : on aura l'enseignement positif de l'École Monge ou de l'Ecole alsacienne, mais aussi celui des anciennes méthodes des jésuites ; peu à peu il en naîtrait de mixtes qui emprunteraient à l'un et à l'autre types. On aurait aussi des écoles techniques comme celles de la Martiniore, à Lyon, et bien d'autres encore.
Mais, quand tant d'établissements existent, soutenus par l'État, pourquoi les particuliers feraient-ils tant d'efforts et de sacrifices pour doter des institutions scolaires ?
L'État envahissant ressemble à un grand chêne dont les puissantes racines et les ombrageux rameaux ne permettent à aucune plante de vivre au-dessous ou à côté de lui ; mais
si un jour arrive où le chêne vieilli, battu par la tempête, perd ses branches et sa frondaison, le sol apparaît nu ou à peine couvert de quelques maigres broussailles.
Quels que soient les défauts que je viens de décrire, c'est surtout par les secours qu'il donne sous le nom de bourses que l'enseignement de l'État a de fâcheux efTets,
A l'époque mouvementée de la civilisation où nous sommes placés, la plupart des hommes n'ont que trop de tendance à sortir de la situation où ils sont nés. L'envie démocratique, l'exemple de nombreux et célèbres parvenus dans la politique, dans les lettres, dans les sciences, rendent ranibilion universelle.
Tout le monde fait l'éloge du travail manuel et personne n'en veut plus. Cependant, il est dans la nature des choses que le travail manuel doive occuper les neuf dixièmes de l'humanité. Les travaux purement intellectuels, ceux du savant, du lettré, de l'ingénieur, du médecin, de l'avocat, de l'administrateur, les travaux mixtes, comme ceux du contremaître et de diverses catégories de commerçants, ne peuvent employer qu'une certaine élite des hommes.
Et il faut bien s'entendre sur ce mot d'élite : s'il est utile que les hommes tout à fait supérieurs abandonnent les professions manuelles, il est bon, néanmoins, qu'il se trouve dans celles-ci un assez grand nombre de gens ayant de l'intelligence naturelle. Ils communiquent de l'animation et de la vie à la masse qui les entoure; s'ils en étaient retirés, cette masse deviendrait plus inerte. Qu'un grand médecin ou qu'un grand ingénieur soient perdus pour la société, c'est un malheur véritable ; mais qu'un homme qui aurait pvi être un médecin ordinaire, ou un ordinaire avocat, ou un architecte comme tant d'autres, demeure ouvrier ou paysan, je n'y vois, quant à moi, aucun mal.
11 est utile que beaucoup de ces intelligences un peu plus
274 L'ÉTAT xMODERNE ET SES FONCTIONS.
fortes que celles du vulgaire restent parmi le vulgaire, si Ton ne veut pas voir les couches inférieures de la population devenir beaucoup plus rebelles encore à toute culture qu'elles ne le sont aujourd'hui. Un ouvrier intelligent, frayant avec ses camarades qui le sont moins, exerce sur leur esprit une heureuse influence ; tirez-le de ce milieu, faites-le avocat, ou médecin, ou employé de bureau, la société n'y gagnera rien, car elle foisonne de gens de cette sorte, mais le petit groupe d'ouvriers où il vivait en deviendra moins éveillé, moins actif, plus somnolent.
Les démocrates se sont épris de ce qu'ils appellent « l'instruction intégrale », c'est-à-dire d'un procédé qui puiserait dans toutes les couches de la population tous les esprits ayant quelque valeur, et qui les placerait sur des échelons sociaux plus ou moins élevés suivant leurs facultés.
Trois députés, dont l'un jouit de la plus haute faveur dans le monde radical, MM. Charonnat, Legludic et Anatole de La Forge, ont déposé dans ce sens une proposition de loi qui a reçu l'adhésion d'un grand nombre de membres de la Chambre. Il s'agit de trier « tous les capitaux intellectuels du pays ». Les instituteurs de France, a même ceux des hameaux les plus reculés », seraient « obligés » de présenter à un concours annuel a toutes les intelligences qui sommeillent ou qui s'ignorent ». Les lauréats primés deviendraient « les enfants de la France ». En cette qualité, ils seraient distribués gratuitement danstousles lycées de France. Mais comme c'est une dérision que <(la gratuité de la science offerte à un malheureux sans lui donner celle du lit et du pain », rÉtat suivrait ses pupilles dans toutes les étapes de l'enseignement intégral et supérieur. 11 ne se croirait le droit de les lâcher que lorsqu'ils seraient pourvus d'un diplôme d'ingénieur, d'avocat, de médecin ou d'architecte.
Ce que nous reprochons à ce plan, ce n'est pas seulement
L'ÉTAT ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 27d
d'être chimérique, c'est surtout que, si on pouvait le réaliser, il en résulterait, au rebours de ce que croient ses au^ teurs, un singulier affaiblissement mental du pays.
Chimérique, certes, il l'est ; car, sauf pour quelques intelligences tout à fait exceptionnelles, en très petit nombre, il est impossible de démêler avec exactitude, parmi les enfants ou les adolescents doués d'un peu de facilité ou d'imagination, les indices certains d'une véritable force intellectuelle; en outre, Tintelligence n'arrive dans la vie à produire tous ses eflets que lorsqu'elle est soutenue par le caractère ; or, le caractère échappe à tous les contrôles d'examen : que de brillants lauréats des concours généraux n'ont su fournir aucune carrière ! Enfin la faveur, le prix des services électoraux, joueraient dans cette inextricable opération de triage des intelligences leur rôle habituel.
Mais supposons les vœux de MM. Legludic, Gharonnat et Anatole de La Forge pleinement accomplis. Quelle calamité ce serait et pour les trois quarts de « ces capitaux intellectuels » ramassés dans les villages les plus reculés et pour tout l'ensemble du pays ! Combien Proudhon était-il mieux inspiré lorsque, au début de cette ère d'engouement irrelléchi, il s'écriait, dans ses C ont7^adic lions économiques : « Quand chaque année scolaire vous apportera cent mille capacités, qu'en ferez-vous ?.. Dans quels épouvantables combats de Torgueil et de la misère cette manie de l'enseignement universel va nous précipiter I » Au lieu de ces mots d'enseignement universel, mettez ceux d'instruction intégrale, et l'exclamation de Proudhon sera le cri du bon sens.
Malgré sa perspicacité, toutefois. Proudhon ici ne pénètre pas assez avant : ce qui me touche, ce n'est pas seulement le sort de ces « cent mille capacitaires » qui, pour la plupart, resteront dépourvus de pain, obligés de le mendier au gouvernement, sous la forme de fonctions publiques infi-
mes; c'est surtout le sort de toute cette masse ouvrière et paysanne à laquelle on aura enlevé tous ceux de ses membres qui avaient l'esprit un peu ouvert, l'intelligence un peu aiguisée. Elle ne se composera plus, si le « triage des capitaux intellectuels » a été fait avec exactitude, que d'éléments tout à fait grossiers, incapables et vils. Privée des éléments de valeur qu'elle contient encore aujourd'hui, elle tombera dans une absolue somnolence. Elle sera l'objet de tous les dédains des autres classes, et elle les méritera par hypothèse, puisque non seulement ce sera une classe inférieure par situation, mais aussi par ses facultés naturelles.
Y a-t-il combinaison plus antidémocratique que celle imaginée par ces grands démocrates ? Ce siècle, qui s'est ouvert par l'apothéose du travail manuel, finit en France par le discrédit, non seulement pratique, mais théorique, du travail manuel.
Tolstoï, au milieu de ses rêveries souvent folles, est du moins un vrai démocrate quand, au lieu de vouloir arracher à la masse du peuple tous les éléments un peu intelligents, il prétend que même les hommes les mieux doués redeviennent peuple et vivent de sa vie.
Une société triée et classée par le procédé de M. de La Forge et ses amis serait la plus antisociale de toutes les sociétés : d'une part, tous les gens ayant l'intelligence un peu active; de l'autre part, tous ceux qui ont une intelligence incapable de se dégrossir, une masse d'ilotes; aucun mélange entre les deux : d'un côté toutes les parcelles de métal précieux, toutes les scories de l'autre; ces scories, ce serait le peuple.
C'est à cette organisation si antisociale que travaillent, avec leurs bourses et leurs encouragements de toute sorte, l'État moderne, les départements ou les provinces, les municipalités.
Les bourses, c'est-à-dire rallocation par les pouvoirs publics des frais d'études secondaires ou supérieures, ne devraient être accordées qu'à deux catégories assez clairsemées d'élèves : les enfants ou les adolescents qui ont des dispositions, non pas exceptionnelles seulement, mais presque merveilleuses : ceux qui, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts, peuvent devenir des premiers sujets, car Thumanité aura toujours en surabondance les seconds sujets et les simples utilités; ensuite les enfants des familles de fonctionnaires d'un certain rang qui, par la mort ou la retraite du chef, se trouvent sans aucune fortune. Il y a une sorte de bienséance de TÉtat envers les familles de ses vieux serviteurs, quand le sort les a frappées, à faire quelques sacrifices pour empêcher leurs enfants de déchoir, pour peu que ces enfants aient quelque application et quelque fonds intellectuel.
Réduites à ces deux catégories, les bourses ne représenteraient, pour l'État central et pour les localités, qu'une dépense restreinte. Nous trouvons, au contraire, au budget national, en 1888, trois ou quatre chapitres qui sont affectés aux bourses : le chapitre 49, doté de 2,700,000 francs pour les bourses de l'enseignement secondaire, parmi lesquels 620,000 francs alTeclés à de malheureux collèges communaux dont les neuf dixièmes ne sont pas en état de donner une instruction passable; le chapitre 31, portant 1 million de francs de bourses pour les familles de sept enfants, comme si nécessairement^ parmi sept garçons et filles, il devait y en avoir un merveilleusement bien doué au point de vue intellectuel; le chapitre 54, qui, dans un crédit de 2,080,000 francs, contient une somme importante afiectée aussi aux bourses. Les départements et les municipalités renchérissent sur ce zèle de TÉtat central.
Ainsi, en attendant que le mécanisme de MM. de La Forge
et ses collègues travaille méthodiquement, par le prétendu <c triage des capitaux intellectuels », à créer des légions innombrables de quarls de lettrés ou de quarts de savants, les libéralités inhumaines de l'État lancent chaque année dans la société plusieurs milliers de pauvres hères, indigents de cervelle et de connaissances, aiguisés d'appétits, qu'attend la destinée la plus triste, la misère après des rêves dorés.
L'État, sous ses trois formes de pouvoir national, pouvoir provincial, et pouvoir municipal, joue un grand rôle dans renseignement primaire. Il ne s'est emparé que tardivement de ce domaine, que le clergé et les institutions charitables avaient en partie seulement défriché.
Possédant ce double pouvoir de contrainte qui constitue le fond de son organisme, la contrainte légale et la contrainte fiscale, l'État s'est épanoui avec bonheur dans ce vaste champ.
Nous ne disons pas que tout rôle en cette matière dût lui être interdit; à l'iicure actuelle, en tout cas, il serait trop tard pour l'en expulser; mais peut-ôtre pourrait-on utilement le cantonner et le rappeler à la discrétion, à la modestie, qui lui sont aussi nécessaires qu'aux individus, et qu'il oublie sans cesse.
Certes, dans nos sociétés telles que les a faites l'imprimerie, la plus grande conservatrice et propagatrice des connaissances humaines, un liomme qui ne connaît ni l'écriture, ni la lecture, ni le calcul élémentaire, se trouve tellement dépourvu, qu'on peut affirmer que c'est un devoir positif pour les parents de donner à leurs enfants ces notions faciles, au môme titre qu'ils sont obligés de les nourrir, de les vêtir, de leur apprendre un métier. Cette obligation, sans faire l'objet d'une loi spéciale, peut être considérée comme découlant naturellement du code, et s'il y avait, sur
ce point, quelque ambiguïté, on pourrait Ty inscrire. Quand des parents, par indiflérence, par idée de lucre, se refusent à donner aux enfants ces quelques notions, l'État peut légitimement intervenir, comme il intervient quand des parents maltraitent leurs enfants ou refusent d'en prendre soin.
Lorsque l'abstention de la famille vient, non pas de l'opiniâtreté ou de l'ignorance, mais de l'impuissance ou du manque de ressources, les pouvoirs publics, soit locaux, soit généraux, peuvent prendre à leur charge les frais matériels d'école, c'est-à-dire le prix que l'écolier devrait acquitter pour le loyer et l'entretien de rétablissement scolaire, pour la rétribution du maître, parfois môme, mais avec beaucoup plus de réserve, pour les livres et les fournitures de classes. Ce n'est pas un droit que les familles peuvent revendiquer, à ce sujet, contre l'Etat, car on chercherait vainement d'où découlerait ce prétendu droit; ce n'est môme pas un devoir positif pour l'État; mais c'est de sa part, dans les limites qui précèdent, un acte de bienfaisance.
Les êtres moraux, comme les êtres individuels, n'ont pas seulement des droits et des devoirs; il y a en outre, pour eux, une sphère qui n'e-t pas soumise à l'impératif catégorique, où ils ont la faculté, sans en avoir précisément la mission, de faire des actes utiles et sympathiques. Quand il s'agit, toutefois, des pouvoirs publics, qui peuvent ditficilement séparer leur action de la contrainte, de la contrainte fiscale, sinon de la contrainte légale, beaucoup de circonspection et de modération s'impose dans cette sphère facultative.
En tout cas, si l'État doit survenir ici pour comploter une lâche qui n'est que partiellement accomplie par d'autres, il ne doit négliger aucun concours volontaire, spon-
tané; à plus forte raison ne doit-il pas le repousser, ni surtout prétendre le supprimer.
L'enseignement de l'État devient le grand champ clos des discussions des nations modernes ; c'est que l'enseignement d'État tend de plus en plus à ressembler singulièrement à la religion d'État. Il affecte la môme arrogance, le même monopole. Il supporte impatiemment une dissidence quelconque; il est le rendez-vous d'autant de fanatisme.
L'État, dont nous avons montré Tabsolue impuissance d'inventer, semble vouloir se donner la mission de former les jeunes générations suivant un certain type intellectuel et moral; c'était aussi la prétention des antiques religions d'État.
Le despotisme, dans les choses intellectuelles, aurait donc changé simplement de scène: de l'église, il serait transporté à l'école ; des adultes, il serait passé aux enfants*
Quand on sort de l'instruction purement rudimentaire et des matières de fait, comme la lecture, l'écriture, le calcul^ la géométrie, la géographie, l'histoire naturelle, on tombe dans les matières controversées, on les rencontre presque à chaque pas : la neutralité de l'école ne peut guère être qu'un mot; car la philosophie, ce que l'on appelle les notions premières, étant au fond de toutes les connaissances humaines, de toutes celles du moins qui touchent Thomme moral et ses relations avec la société, on se heurte constamment ù des idées phihjsophiques et religieuses, qu'il faut, môme pour des enfants, commenter, détruire ou fortifier.
L'État ne peut se tirer de cette difficulté que par deux moyens simultanés: en laissant fonctionner librement les écoles privées à côté des siennes; en pratiquant dans les siennes propres, non pas lui prétendu esprit de neutralité
L'ÉTAT ET L'IiNSTRUGTION PUBLIQUE. 281
qu'on ne peut jamais garder, mais un Lirge esprit de bienveillance, d'une déférence sympathique pour les opinions et les croyances qui sont traditionnelles dans le pays, et qui, d'ailleurs, par leur enseignement, tendent à moraliser les hommes.
Malheureusement, l'État moderne est, par sa constitution propre^ tellement accapareur et monopoleur, qu'une semblable sagesse lui est presque interdile. On en a eu dernièrement un frappant exemple dans une des plus curieuses résolutions du conseil municipal de Paris.
On sait que ce conseil se considère comme un concile, quelque chose comme l'anticoncile qui se tint naguère à Naples, au moment où l'on proclamait à Rome l'infaillibilité pontificale. Le conseil ou concile municipal de Paris a des dogmes qu'il tient ù. rendre universels sur son territoire : pour la propagande de vérités destinées à l'universalité, rien ne vautTunité de livres. Les 120,000 ou 130,000 élèves (il y avait G2, 641 garçons et 51,296 filles en 1883) qui fréquentent les écoles publiques de la ville de Paris seront donc préservés des inconvénients de la diversité des livres de classes. La vérité étant une, le livre doit être un.
Pour passer de la théorie à la pratique, le conseil ou concile municipal de Paris a jeté son dévolu sur la rédaction d'une grammaire ; mais personne ne peut douter qu'après la grammaire ne vienne l'arithmétique unique, puis la géographie unique, l'histoire unique, la morale unique. On a convoqué les grammairiens à présenter leurs élucubrations à une commission où l'on avait fait entrer, par décorum, trois membres de Tlnstitut. Mais, par un oubli, ces trois académiciens ne furent pas convoqués ou ne se rendirent l)as aux convocations. Les conseillers municipaux jugèrent leurs propres lumières suffisantes et opérèrent tout seuls. Le hasard, qui se môle de toutes les choses humaines.
fit choisir, comme grammaire municipale unique dans les écoles de la ville de Paris, un livre émanant d'un ancien membre de la Commune. Il advint aussi qu'on négli.^j^ea de recourir à Tadjudicalion publique pour l'impression et la fourniture de cette grammaire; que, par une autre coïncidence fortuite, on traita de gré à gré avec un imprimeur dont ledit membre de la Commune, auteur de la grammaire, était le prote ou l'associé; qu'enfin les autres imprimeurs, dont on n'avait pas sollicité la concurrence, prétendirent que le prix alloué par feuille représentait deux fois le prix habituel pour un ouvrage assuré d'un tirage énorme.
Voilà comment Paris est doté d'une grammaire uniqtie, chef-d'œuvre inappréciable, comment aussi les membres du conseil municipal ont eu la joie de faire plaisir à un écrivain et à un industriel qui partagent leurs opinions, voilà pourquoi les conseillers municipaux n'ont pas hésité, en hommes impeccables qu'ils sont, à s'exposer, pour un résultat si glorieux et si utile, aux bruits divers que suggèrent toujours les traités de gré à gré.
Paris a commencé; mais Saint-Ouen, sans doute, suivra, puis d'autres. L'enseignement d'État, par la force des choses, aboutit toujours à l'uniformité.
On dira que le conseil municipal de Paris est aujourrl'luii mal composé; peu importe. 11 est dans la nature de TÉtat moderne, qui sort d'élections fréquentes, d'être souvent mal représenté; il y aura toujours dans nos assemblées, soit nationales, soit locales, des officiers de santé gonfiés d'eux-mêmes, qui le prendront de haut avec Pasteur, qui proclameront, sans s'émouvoir et sans émouvoir leurs collègues, qu'ils ont plus de génie que lui, qu'ils concentrent dans leur cerveau toute l'intelligence humaine et qui traiteront l'enfance comme une matière à expérience.
L'État central n'est pas lui-môme toujours mieux insi)iré.
Il lie l'a pas été en France pour rétablissement de la gratuité scolaire, qui fausse les idées de la nation, pour son plan de constructions d'écoles qui va coûter 1 milliard, et qui couvrira tous les hameaux de constructions qu'ils ne jDOurront pas môme entretenir.
Il ne Ta pas été davantage pour Tesprit d'incommensurable orgueil qu'il a insufflé à ces pauvres maîtres d'écoles, pour les certificats d'études dont on fait un si lamentable abus, pour les dizaines de milliers d'aspirants instituteurs et d'aspirantes institutrices qu'il a fait surgir sur tous les points du territoire, sans places qu'ils ou elles puissent occuper.
Dans beaucoup de pays, en France, en Angleterre aussi, peut-être en Amérique, on est sur la pente de faire nourrir par l'État, ou du moins par les municipalités, qui sont une des formes de l'État, des catégories de i^lus en plus nombreuses d'enfants.
Il est facile de noter les étapes de ce socialisme : on institue d'abord Técole gratuite, puis on fournit les livres, ensuite des vêtements décents à ceux qui en sont dépourvus, puis un repas que payent les enfants riches et que ne payent pas ceux qui sont réputés indigents. L'absolue gratuité pour tous ces accessoires de l'école finira par être la règle.
Parmi les revendications de la Social démocratie Fédération^ fondée en Angleterre en 1881, on trouve la free compul" sorij éducation for ail classes together luith the provision of at least one wholesome meal a daij in eacli school (1), ce qui veut dire « éducation gratuite et obligatoire pour toutes les classes, avec la fourniture d'au moins un repas sain chaque jour dans chaque école. » On est en train de remplii- ce pro-
(1) Socialism of the Streets in Englaiidy published by tlic Liberty and Vroperty Deferice LcaguCy 1888, i^. 7.
28 i- l'état moderne ET SES FONCTIONS.
gramme à Paris avec la caisse des écoles, les cantines scolaires, les pupilles de la ville de Paris, etc.
Certes, il était utile que des âmes bienfaisantes se chargeassent de vôtir les enfants qui, par la pauvreté de leurs familles, auraient dû rougir de leurs loques devant leurs camarades; la charité individuelle avait là devant elle un champ qu'elle pouvait parcourir. L'Etat s'en empare, TÉlat généralise tout, transforme tout secours en droit, c'est-dire qu'il corrompt tout.
La ville de Paris nourrit déjà une grande quantité d'enfants, mais Ton veut la pousser plus loin. Ces enfants, qu'on retient à l'école jusqu'à treize ou quatorze ans, ils pourraient gagner quelque chose pour la famille ; on prive donc celleci d'une ressource, il faut la lui rendre, l'indemniser. Non seulement les enfants ne payeront plus rien pour leurs frais d'école, leurs livres de classe, leur tenue scolaire, leurs repas à l'école ; mais bientôt on payera les parents, tout comme, sous l'ancienne révolution, on payait les citoyens qui assistaient aux débats des sections.
Gomme il est dans la nature de l'État, plus particulièrement encore de l'État moderne, soumis à la force impulsive des élections, d'exagérer l'application de tout principe, on retrouve ce caractère dans les examens multipliés et désolants auxquels, sur tout l'ensemble de notre territoire, on soumet les enfants qui finissent leurs études primaires. Cette pratique des certificats d'études nous est venue d'Angleterre. Elle séduisait.
On a voulu proportionner certaines récompenses des maîtres aux succès obtenus par leurs élèves dans les examens. On n'avait pas réfléchi qu'on allait généraliser dans toutes les couches du pays un mal dont on se plaignait que les classes moyennes fussent aifligées. Combien a-t-on écrit et parlé contre le baccalauréat, la préparation artificielle et
illusoire qu'il suscite, les efforts stériles de mémoire dont il est Toccasion, les prétentions qu'il donne aux jeunes gens pour leurs carrières futures !
Le certificat d'études est la réduction du baccalauréat à l'usage des classes populaires ; il en a tous les inconvénients. Un homme qui ne saurait être suspect en ces matières, M. Francisque Sarcey, l'un de ceux qui ont le plus contribué, il y a quinze ans, à déterminer la direction que suit l'État pour l'enseignement primaire, a fini par s'émouvoir des maux qu'enfantent les excès de zèle bureaucratique. Son robuste bon sens n'a pu résister à un aussi lamentable spectacle.
Confident des gémissements de quelques instituteurs intelligents, il nous montre le pauvre maître d'école triant ses élèves, portant tous ses soins sur celui qui semble avoir quelque facilité d'esprit, sacrifiant les autres, obtenant de la famille, à force de sollicitations, que l'adolescent supposé bien doué s'abstienne, même en été, de tout travail des champs, lui imposant des heures supplémentaires de labeur intellectuel, le faisant peiner toutes ses soirées; puis toutes ces espérances, tous ces efforts aboutissant souvent à un échec, l'enfant déçu, la famille indignée, l'instituteur « hué, insulté, menacé, baissant la tête, n'ayant d'autre ressource que de fuir devant le flot des invectives, perdu de réputation dans l'opinion publique ».
Si les traits sont un peu chargés, c'est M. Sarcey et ses correspondants, instituteurs et villageois, qui mettent dans ce tableau ces tons sombres.
Par son enseignement sans mesure, sans discrétion, sans souplesse, TÉtat répand dans tous les hameaux la manie et presque la folie des grandeurs (1).
(1) Les esprits éclaires commencent à revenir, en Angleterre, du niais engouement qui portait à multiplier indéûuiment les écoles de toutes
La société civile, telle que l'État moderne nous la prépare, finira par ressembler à ce qu'étaient autrefois (on dit qu'elles se sont améliorées) les armées des républiques de l'Amérique centrale : un nombre de généraux et de colonels presque égal au nombre des sergents, un nombre de sergents presque égal au nombre des soldats.
Une société ainsi cbarpentée, en violation de toutes les lois des proportions et de l'équilibre, se trouvera, dans un quart de siècle ou dans un demi-siècle, aussi incapable de soutenir la lutte économique contre les nations asiatiques, alors pourvues de machines, que les peuples efféminés et désorganisés de l'empire romain de la décadence furent incapables de résister aux barbares.
Si l'espace ne nous faisait défaut, il nous serait aisé de démontrer aussi l'action perturbatrice des institutions d'État dans ce que l'on appelle l'enseignement professionnel. Rien ne varie comme les professions, rien n'est aussi sujet à modifications dans le temps et dans l'espace; rien n'exige tant d'applications et d'adaptations de détail.
natures, les exauioiis de tous genres. Le numéro de novembre 1888 de la Sineteenth Ccniiiry, revue libérale à laquelle collabore assidûment M. Gladstone, contient en lete deux articles des plus catégoriques contre la folie scolaire. Le premier est intitulé : The sacrifice of éducation to examination a signed protest (le sacrifice de Téducation au système d'examens, protestation signée), par MM. le professeur Max. Mûller, Freeman et Fréd. Harrison, trois des plus grands noms scientifiques de TAngleterre contemporaine. Le second porte pour titre : The cry for nseless knowLedge (l'engouement pour les connaissances inutiles), par the right honorable Lord Armstrong. L'auteur y démontre, avec une grande force d'arguments et une abondante expérience pratique, que la plupart des écoles professionnelles que Ton multiplie sont sans aucun avantage réel ou même jettent beaucoup plus de perturbation que de lumières utiles dans la société.
Toutes ces protestations, venant se joindre à celle déjà ancienne d'Herbert Spencer, sont décisives.
Elles témoignent de la justesse de Tobservation que nous avons faite dans une des premières parties de cet ouvrage (voir page 62) que TÉtat, par son intervention, intensifie et prolonge tous les engouements momeatanés auxquels cède une nation et dont elle pâtit.
L'État intervient avec ses procédés uniformes, rigides ; il croit s'apercevoir que la peinture sur porcelaine et sur émail réussit et donne des bénéfices aux jeunes filles ou aux femmes; immédiatement il fait enseigner dans une foule d'établissements à peindre sur porcelaine, sur émail, sur éventail : où il y avait place pour cent ouvrières, il en prépare mille; il déprécie le salaire des cent qu'on peut employer et laisse les neuf cents autres sans pain (1).
Gomment en serait-il autrement? L'industrie, la vie, se caractérisent par la variété, le cbangement, la liberté : l'État c'est l'unité, la fixité, la contrainte-
(1) On peut consulter sur ce sujet Tétude de la Nineteentk Cenlury^ dont nous avons parlé dans la note précédente : The cry for useless knowledge, par lord Arinstrong.