CHAPITRE IV
LES RÉSULTATS DE L'INTERVENTION GOUVERNEMENTALE DANS LE RÉGIME DU TRAVAIL. LE PROJET DE TRAITÉS INTERNA- TIONAUX A CE SUJET.
Ni le droit ni les faits ne comportent la réglementation du travail pars l'État, page 342. — La limitation des heures pour les adultes équivaut à une expropriation partielle sans indemnité, page 343. — Inconvé= nients des délits fictifs, page 343.
Inexactitude présente de l'argument tiré de la prétendue faiblesse de l'ouvrier relativement au patron, page 344. — Contradietion entre la. tutelle industrielle où l'État place l'ouvrier et les droits politiques qu'il lui reconnait, page 344.
La réglementation du travail des adultes, limitée aux usines, est illu= soire, étendue à tous les domaines, est inapplicable, page 945.
Impossibilité de fixer une norme pour la longueur de la journée officielle, page 445. — Les traînards de l'humanité réglèraient la marche de l'humanité tout entière, page 345. — Les loisirs exagérés sont plus nuisibles qu'utiles, page 345.
Ironie de la nature des choses qui se jouc du législateur, page 946. — L'intensité du travail, importance de ce phénomène, page 347. — La fixité de la journée de travail ne serait efface que si l'on fixait aussi l'intensité du travail, ee qui est impossible, page 347.
Obstacle à la réglementation dans la concurrence internationale, pagé 348, — Crainte de la concurrence des nations asiatiques. Manchester et Bombay, page 350. — Frivolité des projets de traités internationaux à ce sujet, page 350. — La longueur de la journée de travail est la ressource des nations pauvres, comme la Belgique, l'Italie, l'Allemagne, les Indes, et le seul moyen pour elles de lutter contre les nations riches, l'Angleterre et les États-Unis, page 351.— 11 n'y à pas uneme= sure commune des travaux humains sur l'ensemble de la planète, la pré= cocité, l'habileté, l'inteusité du travail variant à l'infini chez les divers peuples, page 351. — La variété sur le globe est la condition dupro grès, page 352, — Eu supposant, par impossible, une législation intér= uationale du travail, le contrôle sérieux manquerait, page 363. — Danger de l'amollissement graduel des populations ouvrières oceidentales en présence du réveil de l'extrême Orient, pag 354.
On cherche en vain sur quels principes le législateur
LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL, 443 peut appuyer de plus amples prétentions, et un esprit perspicace saisit aisément les inextricables difficultés qu'il rencontre s’il veut aller plus loin.
Pourquoi restreindrait-il, soit en général, soit dans certaines industries, la durée du travail des hommes ou des femmes ayant atteint la majorité? Ni le droit ni les faits ne comportent une pareille intervention.
Le droit consiste dans la liberté dont doit jouir chaque être adulte de disposer, comme il l'entend, de ses forces et de son temps, sous la seule réserve qu'il ne lèse pas autrui. S'il convient à un homme ou à une femme, ayant beaucoup de charges ou de besoins, de travailler une ou deux heures de plus que la généralité des autres femmes ou des autres hommes, pourquoi la loi aurait-elle la barbarie de le Jui interdire ? Quelle indemnité Jui donnerait-elle pour cette sorte d'expropriation ? Se chargerait-elle de pourvoir aux besoins qui devaient être satisfaits par le produit de cette heure ou de ces deux heures de travail supplémentaire ?
; L'indemnité est impossible, tellement elle serait vaste, et l'expropriation sans indemnité serait un acte monstrueux,
Puis, pourquoi la loi irait-elle créer des délits fictifs ou artificiels ? IL n'existe déjà que trop de délits qu'il est impossible de prévenir et souvent de châtier. On démoralise une nation, on lui enlève toute règle fixe de conscience et
de conduite, quand on multiplie les prohibitions qui sem- ‘blent découler de la fantaisie du législateur plutôt que de la nature des choses et des hommes.
L'ancienne loi de 1814, qui prohibait le travail du dimanche, outre qu'elle n'a jamais été appliquée à la lettre, paraissait avec raison une intrusion injustifiée du législateur dans la sphère des actes réservés à l'appréciation individuelle. I en serait de même de toute loi limitant le travail des hommes ou des femmes ayant atteint leur majorité.
L'argument que les ouvriers sont isolés, faibles, dans la dépendance du patron, et qu'ils ne peuvent débattre librement avec lui les conditions de leur travail, outre qu'il porterait infiniment loin et devrait entraîner jusqu'à la fixation des salaires par l’autorité, est en contradiction avec toute l'expérience récente.
En fait, les ouvriers contemporains, pourvus d'une instruction assez développée, jouissant du droit d'association et de coalition, possédant, soit individuellement, soit collectivement, quelques épargnes, soutenus d'ailleurs par une partie de la presse, encouragés moralement par nombre de politiciens, peuvent discuter, sans aucune infériorité de situation, leurs conditions de travail avec des patrons qui ne peuvent laisser longtemps sans emploi un vaste matériel, qui ont à exécuter des commandes, sous peine de dédits onéreux, qui sont pressés de tous côtés par la concurrence, soit intérieure, soit étrangère. L'argument de cette préten-
due faiblesse de l'ouvrier relativement au patron a le tort de correspondre à une situation ancienne qui a depuis longtemps di
raineté politique qu'i traiter avec un patron intérêt ou de le défendre; quand il s'agit de la direction osséderait, au contraire, la liberté la plus absolue.
Mineur pour se condu majeur pour conduire les affaires publiques, voilà ce que la législation ferait de l'ouvrier. 1 Les faits, non moins que e droit, protestent contre l'intervention de l'État dans le travail des adultes majeurs, quel que soit leur sexe. C'est l'universalité du couvre-feu que
l'on demande ; dormez, habitants de Paris, ou plutôt de la France, à partir de huit ou de neuf heures du soir; reposezvous à telles heures. Comment faire appliquer de pareilles injonctions non seulement dans les grandes usines, mais dans tous les ateliers minuscules, dans toutes les campagnes, à tous les foyers ?
Si l'on n'applique cette législation qu'aux fabriques, c'està-dire en général aux travaux qui s’opèrent dans les meilleures conditions de salubrité, il y a là une inégalité flagrante. Si l’on veut, au contraire, généraliser l'interdiction, à quelles impossibilités ne se heurte-t-on pas?
Voici le petit propriétaire rural, qui aime à la folie sa vigne ou son champ, irez-vous le détourner d'y travailler en été depuis l'aube jusqu'au coucher du soleil? l'empècherez-vous de se faire aider soit par sa femme, soit par ses enfants? Jamais le petit propriétaire rural n'a demandé qu'on fixât la journée de travail à onze heures, où à dix, ou à neuf, où à huit.
De même pour l'ouvrier fabricant isolé, ce que l'on appelle le petit producteur industriel autonome, l'ouvrier à façon; il en existe encore ; lui et sa famille ne lésinent pas sur leurs heures de travail quand l'ouvrage donne. Comment concevoir que la loi vienne le condamner à une demioisiveté et lui arracher parfois le pain de la bouche?
A quelle limite l'État arrêterait-il sa réduction des heures de travail pour les adultes ou les majeurs ? Dans un champ aussi divers, aussi varié que l'industrie moderne, peut-il y avoir une commune mesure? Les uns voudraient la journée de onze heures ; d'autres réclament à grands cris celle de dix; d'autres encore celle de neuf; un plus grand nombre prétendent obtenir de la loi la journée de huit heures.
Ainsi l'élément le plus flaneur de l'humanité irait imposer
ses goûts de nonchalance à l'humanité tout entière! Les trainards régleraient le pas de tous ceux qui sont plus alertes, plus dispos, plus courageux ! C'est la nouvelle conception du progrès.
Est-il bon, d'ailleurs, que l'homme ait des loisirs si étendus? Est-il toujours préparé à en faire un sage emploi? Huit heures de travail par jour ou mème neuf, avec le chômage régulier du dimanche, des jours de fêtes religieuses et civiles, avec les interruptions occasionnelles inévitables dans tous les métiers, cela ne crée-t-il pas entre les travaux et les loisirs un rapport qui est tout à l'avantage de ceux-ci et qui risque, dans bien des cas, de beaucoup plutôt détériorer qu’améliorer la situation matérielle et morale de l'ouvrier?
Comment un État, c'est-à-dire les hommes que le hasard et l'inconstance des élections portent momentanément au pouvoir, prendraient-ils cette responsabilité indéfinie de régler dans toutes les industries le temps qu'il sera loisible à l'homme majeur de consacrer, sans délit, à sa tâche quotidienne ?
Il est un important facteur dont ne tiennent aucun compte ceux qui veulent investir le législateur de ces droits nouveaux. J'ai démontré, dans un précédent chapitre, combien est vraie la magistrale définition de Montesquieu, que « les lois, dans la significatio plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, »
Il y à dans la nature des choses une secrète ironie qui se joue du législateur et contrarie ses mesures toutes les fois fois que celui-ci a l’impertinence de la méconnaître où de prétendre la corriger.
En matière de taxes, quand le législateur veut mettre à contribution les seuls riches, cette ironie de la nature des choses s'appelle l'incidence dé pôt, cette faculté singulière qu'a souvent l'impôt de glisser seulement sur céux
que le législateur veut frapper et d'atteindre l'urtivement, mais sûrement, des couches qu'il croyait laisser indemnes.
En matière de réduction des heures de travail, cette ironie de la nature des choses s'appelle l'intensité du travail.
Vous prétendez réglementer et restreindre la journée dans les usines pour certaines catégories d'adultes, comme les ouvrières : vous croyez avoir beaucoup fait. Mais voici que, poussée par vos restrictions mêmes, l'industrie invente des machines dont le mouvement est plus accéléré, qui, dans une minute, font beaucoup plus de tours; elle perfectionne ses méliers de sorte qu'un ouvrier puisse en conduire trois où quatre au lieu d'un ou deux ; alors la tension de l'esprit et de l'attention doit être portée à l'extrême; la dépense de force nerveuse est énorme; on n'entend plus un autre bruit dans l'atelier que celui des métiers battant de plus en plus rapidement; l'ouvrier est absolument absorbé par l'ouvrage (1). Voilà le résullat des huit ou des neuf heures de travail qui forment le maximum légal ou usuel de la journée dans les fabriques d'Angleterre ou d'Amérique. Pour l'équilibre du délicat organisme humain, les dix ou onze, parfois même les douze heures de labeur du continent, sont peut-être préférables.
Ce phénomène de l'intensité croissante du travail, qui s'accentue au fur et à mesure que la journée se réduit, c’est un des mérites de Karl Marx de l'avoir signalé; c'est un grain de vérité au milieu de l'inextricable fatras de développements sophistiques et abstrus qui remplissent son célèbre livre sur le Capital.
Or, va-t-on régler aussi cette intensité du travail, fixer combien de tours par minute devra faire au maximum cha-
{1) Pour employer une expression populaire, « l'ouvrier se dévoré à l'ouvrage, »
que machine, combien de fois la navette devra être lancée par chaque métier, combien de métiers même chaque ouvrier pourra conduire? Si le législateur recule devant ces déterminations minutieuses, qui devront changer à chaque instant, sa législation sera inefficace. S'il s'engage au contraire dans cette voie, c'en est fait pour toujours de tout le progrès industriel.
Les plus avisés, parmi les partisans de la réglementation du travail par l'État, quoiqu'ils n'aient pas aperçu la difficulté qui précède, en ont deviné une autre qui n’est pas de chétive importance, Toutes les nations aujourd'hui ont, en dépit des barrières douanières, des relations d'échanges entre elles.
Il faut bien que les contrées de l'Europe occidentale, par exemple, se procurent ces denrées que leur sol est impuissant à produire : le coton, le café, le cacao, le pétrole, le cuivre, mille autres encore. Pour les avoir, il convient qu'elles puissent écouler certains de leurs propres produits à l'étranger : or, sur les marchés extérieurs, chaque nation est à l'état de concurrence avec toutes les autres. N'est-il pas à craindre que celle qui restreindra le plus les heures de travail ne se mette dans ditions d'infériorité avec ses rivales et que, par conséquent, elle ne voie un jour son commerce extérieur 4 anéanti?
Luis l'on n avait pas) ce craintes. On Ne super-
productivité moyenne de chaque journée s'élever : on produisait plus, disait-on, en travaillant moins longtemps, Cela n'est pas impossible, dans une certaine mesure. Le point délicat, c’est de fixer celle mesure.
Dans la discussion de l'une des nombreuses lois anglaises connues sous le nom de Factory acts, Macaulay intervint, à l'appui du projet, avec cet éclat d'images qui lui était habituel : « La durée du travail a été limitée, disait-il. Les salaires sont-ils tombés? L'industrie cotonnière a-t-elle abandonné Manchester pour la France ou l'Allemagne ?.. L'homme, la machine des machines, celle auprès de laquelle toutes les inventions des Watt et des Arkwright ne sont rien, se répare et se remonte, si bien qu'il retourne à son travail avec l'intelligence plus claire, plus de courage à l'œuvre et une vigueur renouvelée. Jamais je ne croirai que ce qui rend une population plus forte, plus riche, plus sage, puisse finir par l'appauvrir. Vous essayez de nous effrayer en nous disant que, dans quelques manufactures allemandes, les enfants travaillent dix-sept heures sur vingt-quatre; qu'ils s'épuisent tellement au travail que sur mille il n'en est pas un qui atteigne la laille nécessaire pour entrer dans l'armée, et vous me demandez si, après que nous aurons voté la loi proposée, nous pourrons nous défendre contre une pareille concurrence. Je ris à la pensée de cette concurrence. Si jamais nous devons perdre la place que nous occupons à la tête des nations industrielles, nous ne la céderons pas à une nation de nains dégénérés, mais à quelque peuple qui l'emportera sur nous par la vigueur de son intelligence et de ses bras. »
Quarante-trois ans se sont écoulés depuis cette magnifique harangue. Serait-il dans la destinée du déclin de notre siècle d’infliger un démenti à toutes les promesses idéalistes, à toutes les prophéties idylliques de cette ère de foi qui s'est
écoulée de 1830 à 1850? Aujourd'hui, personne n'aurait plus la superbe confiance de Macaulay.
La chambre de commerce de Manchester, celle année même, commence à déserter la cause du libre échange, le free-trade, pour prôner le « loyal échange » ou la réciprocilé, le fair trade. Elle s'inquiète de la concurrence des bas salaires et des longues journées d'Allemagne et de Belgique, plus encore de celle des Indes. Les filatures de coton de Bombay font trembler les manufacturiers de Manchester. Il y a quelque semaines, la chambre de commerce de celte ville volait une résolution pour demander au gouvernement l'application des Factory acts aux usines de Bombay et des autres villes de l'Inde.
Généralisant et anlicipant sur des concurrences encore inconnues, les partisans de la réglementation du travail par l'État en sont venus à demander une législation internationale commune pour la protection des travailleurs.
C'est la thèse du docteur Adler, dont nous parlions plus haut; c'était avant lui celle d'un de ses éminents compatriotes, l'un des chefs du socialisme catholique, M. de Ketteler, évèque de Mayence. Si l'on n'obtient pas une législation industrielle identique chez tous les peuples civilisés, les lois réglementant le travail à l'intérieur d'une nalion où d'un groupe de nalions pourraient donc être inefficaces ou nuire à la prosp
Cet aveu est précieux, il détruit toutes les espérances de ceux qui veulent restreindre par la loi le travail des adultes. Comment peut-on, en ellet, dans ce temps, compter sur l'accord complet des nations, de toutes sans exception, pour appliquer un régime minutieusement semblable à toutes leurs industries ?
Aujourd’hui que les peuples cherchent à se séparer le plus possible les uns des autres par des barrières artifi-
LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL. 351 cielles, que la théorie protectionniste est en pleine floraison, qu'on ne peut plus faire voter un traité de commerce précis par deux nations importantes, que le sentiment de l'indépendance nationale et législative est devenu chez tous les peuples si étroit et si jaloux, le lendemain du jour où échouent toutes les tentatives pour uneunion monétaire, pour la suppression des primes à la production du sucre, comment rêver que les nations vont tomber d'accord sur lecode le plus compliqué, le plus détaillé qui soit, celui du travail?
Mais c'est la ressource des populations pauvres, la Belgique, l'Italie, dans une certaine mesure l'Allemagne, à plus forte raison les Indes, d'avoir des heures de travail plus prolongées que les peuples riches, l'Angleterre et les États-Unis,
Meitez les uus et les autres au même salaire et au même labeur, les peuples pauvres ne pourront plus soutenir la concurrence.
Puis, y a-Lil une mésure commune de tous les travaux sur tout l'ensemble de la planète? On ne tient pas compte de ces différences si capitales de l'intensité du travail, de la diversité des machines, de l'inégalité de force, de précocité et d'habileté dans les diverses races humaines. N'y a-t-il qu'un seul échantillon humain sur le globe?
L'adolescent hindou occupé dans une filature de Bombay, le jeune Persan qui, du matin au soir, tisse des tapis, la jeune fille italienne qui est employée dans une filature de soie ou de coton, le solide et un peu pésant garçon de Rouen, l'ardent petit Yankee à l'attention concentrée, le jeune Anglais âpre à la besogne, demain l'homme jaune, le Chinois, le Japonais, l'un à la vie sobre et dure, l'autre à l'esprit ingénieux et élégant, est-ce que vous pouvez soumettre tous ces êtres aux mêmes règlements pour leur tâche quotidienne ?
L'idée d'une législation internationale uniforme qui s'appliquerait aux travailleurs dans tous les métiers et sur toute la planète ressemble de fort près au fameux calendrier républicain qui supposait que les saisons se présenlaient uniformément à la même date sur loule la surface de la terre, et qui ne se doutait pas que le messidor ou le fructidor de France correspondait aux frimas et aux ensemencements des antipodes.
Grâce au ciel, le monde terrestre, si petit et si étroit qu'il soit, offre encore de la variété, et cette variété, c'est la condition même de la vie et du progrès. On veut l'étouffer sous le poids de règlements internationaux; la diversité heureusement des mœurs, des traditions, des qualités physiques et morales y répugne : nulle tyrannie n’est intolérable comme celle de l'uniformité. É
Toutes les analogies que certaines personnes prétendent tirer de diverses conventions internationales accomplies montrent la superficialité d’esprit de ceux qui les invoquent. Dans le projet de législation internationale sur les travailleurs, il ne s'agit pas de régler en commun certains orga= nismes généraux et simples, certains cadres extérieurs en quelque sorte à la société, certaines fonctions limitées, circonscrites, d'une nature en quelque sorte élémentaire, comme les postes, les télégraphes, les poids et mesures, la monnaie, les marques de fabrique, etc. ; il s’agit de pénétrer profondément la vie quotidienne de chaque être humain, de s'immiscer dans ses occupations les plus intimes, dans la liberté à laquelle chacun a le droit de tenir le plus, celle de l'acte principal de son existence, le travail.
Cette législation, si l'on parvenait jamais à l'édicter, échouerait contre un obstacle insurmontable, la diversité d'intensité du travail des différentes races pour une même durée de labeur.
En supposant l'accord conclu, où serait le contrôle? La matière est compliquée, délicate, infinie, puisqu'il s'agit de tous les sexes, de tous les âges, de tous les ateliers, de tous les foyers. Qui répondrait que les engagements pris par chaque pays seraient sérieusement tenus?
Nommerait-on des contrôleurs internationaux qui auraient le droit de faire des inspections dans les fabriques et les ateliers des diverses puissances ? Quelle nation accepterail, dans toute sa vie quotidienne et intime, l'inspection de fonclionnaires étrangers? En admettant par impossible que cette législation internationale fûl adoptée, elle deviendrait bientôt un leurre par l'inégalité de conscience des divers pays dans l'application.
Elle serait, en outre, un singulier danger pour la civilisation occidentale, Qu'on se garde de trop énerver notre industrie ! Manchester se plaint aujourd’hui de Bombay. Mais les Indes ne sont pas le seul concurrent de l'Europe. Par la force des choses, avant un demi-siècle, du moins avant un siècle, la Chine, le Japon, attireront nos capitaux et nos arts, recevront nos machines: ce qui se passe à Bombay finira par se produire dans toute l'Asie.
Qu'on réfléchisse que les Occidentaux, gâtés par un monopole industriel qui va bientôt leur échapper, sont en train de beaucoup s'amollir et que, là-bas, dans l'extrême Orient, de vieux peuples engourdis, à population dure et sobre, se réveillent, qu'ils naissent à l'industrie et que, beaucoup moins ménagers de leurs aises, ils pourraient, sur le marché international élargi, préparer de poignantes surprises à nos enfants et à nos pelits-enfants (1).
(1) On se trompe beaucoup, en général, sur le genre de concurrence dont, une fois armés de nos machines et pourvus de nos capitaux, les Hindous, les Chinois, les Japonais menacent l'Occident. On simagine
ur nuire sérieusement aux peuples d'Europe ou d'Amérique, il peter one Que les Chinois come a dE travailleurs
chez les peuples de notre civilisation ; cela est tout à fait superiluset il est vraisemblable que ce n'est pas ainsi que se feront sentir les effets de la concurrence orientale.
Il suffira que les peuples de l'extrême Orient puissent fabriquer chez eux et exporter leurs marchandises à meilleur march que les peuples chrétiens : alors les 7 à 8 milliards d'exportation de l'Angleterre, les 3 milliards et demi ou 4 milliards d'exportation de la France seront singulièrement compromis. Ces pays verront se réduire de moitié ou des trois quarts leurs débouchés extérieurs et ne retrouveront pas une compensation à l'intérieur. Ils seront dans une grande difficulté pour se procurer les matières premières ou les denrées étrangères que leur sol ne peut pas produire, du moins en quantités suffisantes, coton, laine, cuivre, pétrole, café, thé, etc. Sans qu'il soit nécessaire qu'un Chinois ou qu'un Hindou vienne se fixer en Europe, l'essor industriel de l'Europe pourra être arrèté, le commerce de l'Europe pourra diminuer.
Or, les États asiatiques auront, quand ils le voudront, des capitaux; l'Europe, qui en produit à foison et qui ne sait déjà plus qu'en faire, sera toute prête à leur en envoyer. Déjà il se cote à Londres des emprunts chinois et japonais. Au moment présent (avril 1889) l'emprunt chinois 6 0/0, remboursable en 1805, se cote à la Bourse de Londres 106 1/2, c'est-à-dire que, déduction faite de la réserve pour parèr à la perte du remboursement, il se capitalise à 5 1/4 0/0; l'emprunt japo= nais, 7 0/0, se cote à la même Bourse 113.
J 'écrivais, ces jours-ci, dans l'Économiste français (n° du 13 avril 1884) que si la Chine voulait emprunter 500 millions ou 1 milliard en Europe, elle serait assurée d'un complet succès, à des conditions d'intérêt de 5 1/2 à 6 0/0 au maximum.
serait très aisé à la Chine d'emprunter en Europe et en Amérique
30 milliards de francs en moins d'un quart de siècle pour des che= mins de fer ou des usines. Que les Européens, qui s'amollissent, prennent donc garde aux hommes d'extrème Orient qui, en moins d'un demisièele, s'ils le veulent, pourront s’outiller de manière à réduire, dans des proportions énormes, le commerce, l'industrie et, par voie de consé= quence, la prospérité des Occidentaux.