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CHAPITRE III LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL CHEZ LES NATIONS MODERNES

Enthousiasme, avoué ou latent, des représentants de la ne contemporaine pour les institutions du moyen âge, page Les critiques contre l'organisation actuelle du travail nes Li Gun écshrain alemabif De Dr Adter; jles regrets du moyen âge, au L de vue économique industriel, y sont très apparents, page 3: Les prétendues neuf plaies du régime industriel actuel, page FT Développement du travail des bee et des fommes dans l'industrie, page 325. — Description des maux que ce régime pe engendrer, page 325. — On est étonné que, depuis trois gts siècle, les sta listiques vitales n'en portent pas la trace, page 390. La longueur de la journée de travail et le travail de nuit, page 126. — ments industriels fournis en faveur du travail de nuit, a» 427.

1 spéciaux, luspecteurs de fabriques, ete., page 327. — Le « machinisme » à grossiéres et malsaines qu'il ne 328, — Il n'est pas vrai que la femme place de l'homme ; le progrès de la science rs RE CEE

Les PEN PMR ER très dures, la femme ét l'enfant, la industrie et l'industrie à

La loi française en projet viole les lois naturelles en réglementant la journée de travail pour les adultes de tout âge, page 339. — 1 n'y à d'intervention légitime de l'État qu'en faveur de l'enfant, de l'ado= lescent des deux sexes et de la fille mineure, page 339. — Fatale tendance du législateur moderne à remplacer partout l'influence des mœurs par celle des lois, page 340.

Même pour le travail de l'enfant la tutelle officieuse de l'Etat doit être limitée et discrète, page 360. — Fausseté de la théorie que le salaire des enfants et des femmes déprécie les salaires des hommes, pagé 340.

Le phénomène le plus intéressant peut-être de ce temps, au point de vue social et même politique, c'est l'enthousiasme nouveau des représentants de la démocratie pour l’organisation du travail au moyen âge.

Quelques politiciens dissimulent encore leurs préférences pour les vieilles institutions corporatives du temps de saint Louis; ils prétendent innover quand purement et simplement ils veulent restaurer le passé; ils disent marcher en avant quand ils reculent. 11 leur en coûte de proclamer que ce qui importe le plus à l'homme, le régime du travail, fut mieux réglé il y a cinq ou six siècles ou même huit siècles qu'aujourd'hui. Cet aveu cadrerait mal avec toutes leurs déclamations contre « cet âge d'ignorance et d'oppression ».

Mais c'est là une pure hypocrisie de plagiaire qui veut paraitre auteur original. Ceux d'entre les démocrates contemporains qui ne sont pas retenus par les ménagements politiques parlent un langage plus net et plus explicite.

Pour avoir la pensée exacle de la génération actuelle, il faut s'adresser aux hommes jeunes. Voici un docteur allemand qui,il y a six ans à peine, écrivait une thèse d'agrégation sur le célèbre Rodbertus-Jagetzow, précurseur de Karl Marx, et fondateur de ce que nos voisins appellent prétentieusement « le socialisme scientifique », comme qui dirait l'astrologie scientifique ; ce docteur M. Adler, publie dans une revue germanique importante : Annalen des

LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL. 323 deutschen Reiches für Getzgebung, un travail sur « la protection internationale des travailleurs » ; il y énumère tous les maux dont souffre l'ouvrier contemporain, et qui, paraîtil, épargnaient l’ouvrier d'autrefois,

Les regrets du moyen âge y apparaissent dès l'abord. Les barrières innombrables que le moyen âge avait opposées à l'intérêt mercantile, nombre maximum d'ouvriers et d'apprentis (il faudrait dire aussi nombre de maitres), prescription de l'espèce de marchandise à fabriquer (il faudrait ajouter et du mode de fabrication), achat collectif des matières premières, interdiction du travail la nuit et le dimanche, restrictions nombreuses à la concurrence par des prix minima (on devrait ajouter aussi par des prix mazima), par la prohibition de certains moyens de réclame, par les prix du marché, elc., toutes ces barrières sont tombées. Ilen est résulté la concurrence sans frein de tous contre tous, ce fameux Struggle for life, dont on nous rebat impitoyablement les oreilles depuis un quart de siècle. On s'efforça, comme au temps jadis (car c'est la loi de l'humanité sous tous les régimes), de vendre au plus cher et d'acheter au meilleur compte, mais avec celle différence que tous les moyens étaient permis. On ne recula devant aucun.

De toutes les marchandises engagées dans cette lutte sans merci, la principale est la marchandise-travail, la force humaine, la fameuse Arbeitskraft qui revient à chaque instant sous la plume de Karl Marx. Le grand effort de ceux qui ont besoin de cette marchandise si commune, si offerte, c'est de l'acheter au plus bas prix. Or il se rencontre que cette marchandise vile, que tous les acheteurs de travail cherchent à avilir de plus en plus, est formée d'hommes, « d'êtres semblables aux employeurs», de citoyens de l'État, constituant une très grande part, on peut dire la plus grande part, de la nation. Par égoïsme ou même simplement par

nécessité, sous le régime de la libre concurrence industrielle, les acheteurs de travail tendraient à rendre de plusen plus misérable la condition des travailleurs.

Ces misères qui, à en croire le docteur Adler, seraient ou nouvelles ou singulièrement aggravées de notre temps, sont au nombre de neuf : 1° le travail régulier des enfants dans les fabriques; 2° le travail régulier des femmes dans les mêmes lieux; 3° la durée parfois extraordinairement longue de la journée de travail pour tous les ouvriers en général; 4° le taux souvent excessivement bas du salaire des ouvriers non qualifiés, c’est-à-dire dont la besogne n'exige pas d'apprentissage ; 5° le chômage temporaire et, par suite, la privation du salaire pour les ouvriers qui sont capables de travailler et disposés à le faire ; 6° l'incapacité de travail, et l'absence de moyens d'existence, par suite d'accidents dont l’ouvrier peut diificilement, parfois même aucunement, se faire indemniser parle patron; 7° la même incapacité provoquée par la maladie; 8° la vieillesse prématurée, besogneuse, que la bienfaisance publique, toujours dégradante, est impuissante à soulager; 9° enfin, la misère sordide des habitations ouvrières souvent malsaines, qu'une honteuse exploitation force parfois les ouvriers à louer très cher.

Nous ne nous allarderons pas à examiner si tous ces maux sont bien aussi nouveaux que nombre de personnes semblent le croire, si, par exemple, on doit regretter Îles infectes ruelles et les étroites maisons où s'entassaient, il y a un siècle, les ouvriers et même les petits bourgeois. Notre examen se portera seulement sur les premières des plaies qu'on nous dénonce et sur les lénitifs que les médecins sociaux emploient à les guérir.

Nous prenons toujours pour guide M. Adler, simplement parce qu'il a systématisé les récriminations qui s'élèvent

aujourd'hui dans les deux mondes contre l'ordre industriel libéral.

C'est le travail régulier des enfants et des femmes dans les fabriques ainsi que la durée réputée excessive de la journée delabeur qui attirent surtout les plaintes. Le patron, nous dit-on, trouve un bénéfice à remplacer les ouvriers mâles par des femmes, puis même celles-ci par des enfants: ces travailleurs ont moins de besoins, moins de frais d'existence, par conséquent ils se contentent de salaires moins élevés. Mariée, la femme ne demande à la fabrique qu'un supplément au salaire du mari, devenu insuffisant à l’entretien de la famille; c'est aussi un appoint, dont on ne se donne guère la peine de discuter le chiffre, qu'apportent les enfants au ménage des parents.

La productivité du travail de ces ouvriers inférieurs, les femmes et les enfants, n'est, sous le régime des machines, guère moindre que celle des hommes ; et elle est largement compensée par la différence de salaire.

Aussi l'industriel trouve-t-il son profit à cette substitution croissante, L'emploi de plus en plus général des enfants et des femmes dans les manufactures en fournit la preuve.

L'égoïsme du chef de famille contribue au développement de cette organisation, parce qu'il commence par en profiter, quoiqu'il doive bientôt en souffrir. Il y trouve d'abord une augmentation des ressources du ménage ; mais ce n'est que le fait initial; car, toujours d'après l'opinion que nous exposons, le chef de famille va bientôt se trouver évincé de la fabrique ou y voir son salaire tomber par suite de l'introduction, qu'il a imprudemment favorisée, de ces travailleurs au rabais.

Tout un cortège de conséquences désastreuses accompague cette situation : on prend soin de décrire pathétique-

ment l'affaiblissement des forces de l'enfant dont la crois-

sance s'arrête ou est entrayée, les maladies chroniques contractées dès le premier âge, tout au moins des prédispositions à toute espèce d'affections qui deviennent héréditaires, les dommages moraux non moindres que les matériels, l'atrophie de l'intelligence, la souillure de l'âme enfantine au contact d'ouvriers plus âgés.

Puis on passe à la femme : on montre que sa constitution fragile, sujette à de périodiques épreuves, n'est pas faite pour l'implacable rigueur de l'atelier mécanique; que la génération qu’elle enfante est nécessairement faible et mal constituée, que son ménage est délaissé, devient sordide et misérable ; on va même parfois jusqu'à conclure que son chétif salaire industriel ne compense pas le dommage causé à l'économie de la maison par l'abandon du foyer; on s'étend sur les dangers de la promiscuité des sexes; puis, on fait entrevoir les générations futures atteintes de dégénérescence physique et de démoralisation précoce.

Comme ce régime a été inauguré il y a environ trois

) quarts de siècle, et qu'il est devenu très général depuis quarante années déjà, l'on est tout surpris, après ces émouvantes lectures, de voir, d'après les statistiques irrécusables, qu'en tout pays européen la vie moyenne s’est prolongée.

La longueur de la journé vail et le travail de nuit n'auraient pas des effets moins terribles que ceux qu’on nous décrivait tout à l'heure et qui, par une singulière anomalie, ne laissaient cependant aucune trace sur les statistiques vitales. .

Chaque fa L itraîné us assure-t-on, par celte implacable loi de la concurrence, la farouche et impitoyable dominatrice du monde moderne, à accroître la durée dela journée de travail jusqu'à limite extrême. Parfois même il fait deux équipes, l’une qui travaille le jour et la seconde la nuit. Le mari est souvent dans une de ces équipes et la

femme dans l'autre, de sorte que pendant les jours et les nuits ouvrables ils ne se voient pas plus qu'autrefois Castor et Pollux.

L'entraînement que subitl'industriel aux longues journées et au travail nocturne est dû, prétend-on démontrer, à des causes économiques évidentes : on épargne ainsi sur les frais généraux, puisque, avec une même usine, les mêmes machines, on fait beaucoup plus d'ouvrage : cela évite des constructions nouvelles et un accroissement de matériel. Même en augmentant le salaire pour le travail de nuit, le patron trouve, par l'économie de ces frais généraux, un bénéfice industriel notable.

Puis, comme on a l'esprit subtil, on fait remarquer que l'industriel a un intérêt à user ses machines le plus vite possible en les faisant travailler continuellement, parce que, toujours menacé d'inventions nouvelles, l'outillage, si on le mettait au régime des courtes journées, pourrait devenir vieilli et démodé quoiqu'il n'eût encore que médiocrement servi.

Pour achever toute celte démonstration, on fait appel aux livres spéciaux, aux rapports surtout des inspecteurs de fabrique, soit d'Angleterre, soit d'Allemagne, aux mémoires des médecins et des philanthropes.

Tous ces personnages techniques, comme tous les hommes professionnels du monde, affirment que leurs soins sont indispensables, que leurs attributions sent trop limitées, que le mal contre lequel ils luttent est terrible, qu'il faut renforcer leur action, accroître leurs pouvoirs, augmenter leur nombre, etc., que, si on ne le fait, la société, qui porte dans son sein un germe de mort, dépérira et finira par mourir,

Voilà le lableau que l'on présente sans cesse au public, au gouvernement, aux assemblées, pour les pousser

à intervenir de plus en plus dans le régime du travail,

Dieu nous garde de prétendre qu'il n’y ait rien de vrai dans ces plaintes ! Mais les exagérations y sont évidentes, les omissions regreltables ; l'examen est superficie], unilatéral: il oublie le passé, il oublie même, dans le présent, toutes les professions si diverses qui s’exercent dans l'atelier domestique, parfois même aux champs, et dont beaucoup n'ont pas moins d'inconvénients soit matériels, soit moraux que ceux qu'on énumère avec unesi poignante complaisance.

Certainement « le machinisme » facilite l'entrée des enfants et des femmes dans beaucoup d'industries qui leur étaient autrefois fermées ; mais on néglige de voir ou de dire qu'il les exclut de certaines autres où ces êtres frèles étaient constamment employés autrefois.

La mouture ne se fait plus par des femmes, ni le halage par des femmes et des enfants. Les femmes remplissent les ateliers de tissage; mais les hommes leur ont succédé dans la filäture ; la machine a interverti ainsi beaucoup de tâches,

jet non seulement la machine, mais la production et le com-

merce en grand. Dans les magasins de nouveautés, où il fant remuer de très gros paquets, les femmes sont devenues moins nombreuses ; les hommes les y ont remplacées; un changement de même nature s'opère dans le blanchissage en grand, où l'on commence d'introduire des machines exigeant de la force musculaire ; par contre, les femmes profitent de beaucoup d'industries nouvelles, la photographie, les téléphones ; dans l'imprimerie même elles tiennent uné place.

Les hommes, évincés de diverses occupations, voients'ouvrir devant eux d’autres carrières, sinon nouvelles, du moins singulièrement agrandies, ainsi l'industrie des transports avec toutes ses annexes qui s’est si prodigieusement développée.

Il n'est pas vrai que la femme prenne dans l'industrie la place de l'homme. La science et ses applications amênent seulement des interversions dans le rôle industriel des deux sexes, cerlains travaux, autrefois pénibles, devenant soudain aisés; d’autres, au contraire, faciles autrefois, exigeant, par les procédés nouveaux, un plus grand déploiement de force.

Ces interversions, qu'amènent les incessantes découvertes du génie moderne, profitent à l'ensemble de la civilisation, à la production dont elles abaïssent le prix, à la consommalion qu'elles facilitent par le bon marché, aux ouvriers et ouvrières dont les salaires tendent à se proportionner au résultat produit par leur labeur.

Il faudrait des développements infinis pour répondre à toutes les allégations dé ceux qui soutiennent queles manufactures et les machines ont délérioré la situation malérielle et morale de l'ouvrier. Nous oublions, disait Rossi, les blessures profondes de nos ancêtres et nous sommes émus de nos moindres piqûres.

Sans remonter aux temps anciens, tous ceux qui lisent les enquêtes du deuxième quart de ce siècle, celles de Villérmé où de Blanqui sur les ouvriers de la petite industrie et sur le travail dans l'atelier domestique, verront que les descriptions de ces observateurs sont beaucoup plus navranles et ont un caractère plus précis et plus probant que les Jamentations présentes.

Il en est de même de la très précieuse collection des monographies dés Ouvriers des deux mondes, publiées vers le iilieu de siècle sous la direction de M. Le Play. Le travail domestique d'autrefois y apparaît avec toule su dureté.

La famille n'était pas toujours clémente, dans ces temps de moindre sensibilité, ni pour la femme ni pour l'enfant.

On voyait dans le lissage des châles en chambre les jeunes filles de six à douze ans lançant la navetle pendant

douze ou treize heures par jour. Un médecin, le docteur Haxo, nous émouvait sur le sort des brodeuses des Vosges, silencieusement courbées sur leur ouvrage jusqu'à dix-neuf heures sur vingt-quatre, mangeant assises à leur travail, leur pain sur les genoux, sans quitter l'aiguille, de peur de perdre un quart d'heure. Un autre nous décrivait les maladies des dentellières, la faiblesse de la vue, résultat du travail assidu et minutieux à l'aiguille, l'irritation et la rougeur des paupières, l'intoxicalion des voies respiratoires et digestives par la poussière du blanc de plomb. On nous montrait aussi des tailleuses de cristal, toujours penchées sur leur roue, toujours les mains dans l'eau, aspirant des débris de

verre.

D'autres signalaient les travaux excessifs des couturières en chambre, des modistes, des lingères, les nuits passées à l'ouvrage, l'absence de toute relâche et de tout repos. La célèbre et émouvante chanson de la Chemise, cette naïve et touchante complainte anglaise, ne fut pas inspirée parles

manufactures.

Les observateurs du commencement ou du milieu de ce siècle, dans les contrées primitives, arrêtaient nos yeux sur les femmes remplissant, en grand nombre, en Silésie par exemple, le pénible état d'aide-maçon: sur les jeunes filles travaillant comme les hommes aux terrassements de chemins de fer dans les Landes, passant la nuit péle-mêle avec les ouvriers sous des baraques pro res.

Les philanthropes qui se sont consacrés aux classes rurales ne sont pas, eux non plus, en peine de tableaux attristants : l'abandon à la maison de l'enfant au maillot par la mère qui vaque aux occupations du dehors, les tâches rudes et parfois malsaines comme le teillage ou le rouissage du lin » et du chanvre, les occasion mmoralité que fournit aux adolescents des deux sexes la promiscuité du travail des

LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL. 331 champs, les images grossières qu'excitent dans de jeunes esprits les choses de la campagne. La collection des Ouvriers des deux mondes foisonne de descriptions de ce genre.

Il s’est fait, il y a vingt et quelques années, une grande enquête en Angleterre sur ces bandes agricoles, agricultural gangs, composées de jeunes gens et de jeunes filles pour la plupart, qui, sous la conduite d'un entrepreneur, parcourent les districts agricoles pour rentrer les récoltes. A l'en croire, ce serait là qu'on trouverait le maximum de l'immoralité et de la dégradation humaine (1).

D'autres, au contraire, nous mèneront dans les faubourgs de Londres, nous feront entrer dans des maisons étroites et sordides où quelques hommes, quelques femmes et quelques enfants confectionnent sans discontinuer des vêtements) à bas prix, travaillant, allègue-t-on, quinze, seize et dixhuit heures par jour : c'est ce que l'on nomme le sweating system; la grande industrie et les machines sont innocentes de tous ces abus.

Mais ces abus que l'on a trouvés partout, dans tous les temps, au foyer domeslique comme à l'atelier commun, sont-ils vraiment aussi généraux, aussi persistants, aussi cruels qu'on nous les dépeint ? Il faudrait, pour le croire, ignorer le our d'esprit du philanthrope, de l'hygiéniste et du spécialiste.

Celui qui, avec un cœur générenx, s'est consacré à l'étude de ce qu'il considère comme une plaie sociale, qui y applique indéfiniment le microscope, finit par perdre tout sens des proportions. Il ne sait plus distinguer l'exceptionnel de l'ordinaire ; tous les maux qu'il voit, À travers son instru-

(1) L'un de nos premiers travaux de publiciste, le premier article du moius que nous ayons écrit dans la Revue des Deux-Mondes, en 1869, à été consacré à l'analyse de l'enquête parlementaire sur ces Agrieutturat Gangs où handes agricoles,

ment grossissant, deviennent énormes, les plus grands maux de l'humanité,

A lire certains livres de médecine, à étudier tous les symptômes qu'ils décrivent des maladies diverses, à suivre le jugement qu'ils portent sur les différentes habitndes humaines, l'homme le plus sain se croit atteint d'une foule d'affections mortelles : on s'étonne de vivre encore. On trouve à chaque profession tant d'inconvénients pour l’estomac, le cœur, les reins, qu'on prendrait le parti de vivre oisif, si d’autres ne survenaient pour dépeindre tous les périls de l'oisiveté.

Il en est de même des philanthropes, des hygiénistes, des spécialistes sentimentaux qui se livrent à des études et à des enquêtes sur le travail, soit de la ville, soit des champs, soit de l'atelier, soit du foyer. L'un dénoncera tel travail, parce qu'il exige la station debout, l’autre un travail différent parce qu'il contraint à être assis et courbé sur soi-mème.

Chaque spécialiste, uniquement occupé de son objet qu'il aura considéré sous toutes ses faces et perdant de vue les objets environnants, invoquera l'intervention de la loi pour interdire, réglementer, restreindre tel ou tel labeur qu'il considérera comme exceptionnellement dangereux et quine l'est pas plus que mille autres.

Les prétendus maux que l'on attribue aux machines et à la grande industrie existaient bien avant celle-ci et celleslà; on les retrouve encore aujourd’hui dans les tâches où le travail se fait à la main et isolément.

Il me semble que l'on calomnie un peu les usines, surtout les usines modernes, celles qu'on élève depuis un quart de siècle. Elles n'ont, pour la plupart, ni l'insalubrité ni l'aspect sordide dont on nous parle. Plus elles sont grandes et plus, d'ordinaire, elles sont bien tenues. Plus les machines y ont de valeur, et mieux elles sont soignées, comportant, en

LA RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL. ss dehors même de toute pensée de philanthropie et par la nécessité des choses, des conditions de propreté pour le personnel ouvrier qui est occupé à ce précieux outillage. Les salles de ces établissements sont aujourd'hui, par convenance industrielle, vastes, hautes, bien aérées: les ouvriers y sont distants les uns des autres. Les séances y sonl en général moins prolongées qu'au foyer domestique : la nécessité des allées et venues deux fois au moins par jour et souvent quatre fois, de la maison à l'usine ou de celle-ci à la maison, fait jouir du grand air beaucoup de familles casanières qui, autrefois, sortaient peu d'une sorte de bouge, formant leur misérable logis.

Je ne vois pas ce que la civilisation a perdu aux grandes usines. Elles ont contribué à attirer la population dans la banlieue des villes ou à la campagne loin de ces étroites ruelles qui constituaient nos villes d'autrefois et où elle pourrissait sans soleil et sans air. Les grands élablissements ont besoin de cours spacieuses, de dégagements nombreux, de larges voies d'accès; ce sont là des conditions de salubrité relative.

Dans toutes les attaques contre le régime manufacturier, il y a beaucoup de préjugé et de convention : on se rappelle vaguement les informes et étroites fabriques d'autrefois, celles du début de l'industrie mécanique, quand les capilaux étaient rares et que des machines embryonnaires exigeaient peu de place, Il y a autant de différence entre ces chétives manufactures d'autrefois et les grands étublissements d'aujourd'hui qu'entre les anciens et mesquins bateaux où s'entassail un personnel nombreux de marins, et les énormes steamers, que nous voyons si habilement aménagés el tenus avec une si méticuleuse propreté,

La manufacture, toutefois, pourrait léser l'enfant, quand le patron est avide et imprévoyant et les parents durs. Ce

n'est pas que l'enfant fut toujours ménagé par la petite industrie : certains types qui tendent à disparaitre, le petit ramoneur par exemple, qu'un appareil très simple va bientôt complètement évincer, émouvait, souillé de suie et d'apparence malingre, toutes les âmes sensibles.

L'usine n'avait donc pas inventé, pour l'enfant, les tâches sales ou pénibles. Mais elle pouvait les rendre plus régulières, plus prolongées, plus assujettissantes. La législation y a pourvu dans la plupart des pays du monde, et elle a eu raison.

L'enfant rentre incontestablement dans la catégorie des êtres faibles qui ne disposent pas librement d'eux-mêmes ; il peut être exploité par des parents cupides. Le premier, sir Robert Peel fut donc bien inspiré quand, par l'article 42, George Il, chapitre xx, c’est-à-dire en 4809, il réglementa le travail des enfants dans les manufactures de coton et de laine. Cette loi était, d'aileurs, bien timide; elle se contentait de restreindre, pour ces jeunes ouvriers, la journée à douze heures de travail. Dix-sept ans plus tard, en 1819, quand on amenda cetle première mesure, on se montra encore singulièrement cireonspect, en interdisant seulement l'emploi d'enfants au-dessous de neuf ans dans les mêmes établissements. Telle fut l'origine modeste et discrète des Factory Acts qui se sont succédé en Angleterre au nombre de plusieurs dizaines et qui ont été imités par la plupart dés nations du co: nt.

Aujourd'hui, il n'y a guère en Europe qu’une contrée qui n'ait pas réglementé d'u générale le travail des enfants dans les manufactures, c'est la Belgique, qui s’est bornée à interdire d'employer les enfants au-dessous de dix ans au fond des mines; c’est bien insuflisant.

L'Italie s'est montrée aussi réservée que la Belgique. Elle se contente de prohiber le des enfants au-dessous

de neuf ans pour l’ensemble des industries et, d'une façon particulière, au-dessous de dix ans dans les mines «au fond »; elle permet d'employer jusqu'à huit heures par jour les enfants qui sont au-dessus de cet âge encore si bas.

Ce sont là deux pays à populalion très dense et à salaires très faibles. La pauvreté a ses exigences ; elle émousse le sentiment ou, du moins, lui restreint sa part. Les autres nations pauvres en fournissent aussi la preuve.

La Hongrie probibe le travail des enfants dans les fabriques au-dessous de dix ans; de dix à douze, elle fixe au travail une durée maxima de huit heurés, encore bien longue. De douze à quatorze, elle permet dix heures ; et au delà elle ne réglemente plus rien, sauf l'interdiction du travail du dimanche et de la nuit pour ces jeunes ouvriers.

L'Espagne se rapproche de la Hongrie : les enfants n'y peuvent travailler dans les fabriques au-dessous de dix ans ni plus de cinq heures par jour jusqu'à treize ans pour les garçons et quatorze ans pour les filles; elle ajoute à ces enfants une autre catégorie de jeunes ouvriers, pupilles de la loi, les adolescents de quatorze à dix-huit ans pour les hommes, de quatorze à dix-sept ans pour les filles, qui, les uns et les autres, ne peuvent travailler plus de huit heures; elle interdit enfin le travail de nuit dans les établissements à moteurs hydrauliques et à machines à vapeur.

Le Danemark se rapproche de l'Espagne et des autres pays précités : c'est à dix ans aussi que l'enfant y peut devenir ouvrier de fabrique: jusqu'à seize ans, la durée du travail n'y peut dépasser six heures ; puis viennent les adolescents de seize à dix-huit ans qui ne peuvent être employés plus de dix heures ; le travail du dimanche et de la nuit leur est aussi interdit.

Voilà pour les pays pauvres où la vie est dure, où chacun

sent le prix du travail; l'opinion publique y supporterait mal que le gouvernement s'avisäl de retarder trop l'époque où un être humain peut coopérer à sa propre subsistance.

Les pays, soit plus riches, soit plus vastes, et à gouvernement affectant de hautes visées, font à la réglementation une part plus grande. Au lieu de placer à dix ans l'âge où l'enfant peut travailler en fabrique, ils le mettent à douze ou à treize ou à quatorze ; ils étendent aussi parfois l'application de leurs règlements non seulement à la grande industrie concentrée, mais à la petite, toute disséminée qu'elle soit. Quelques-uns ne se burnent pas à régler le travail des enfants ou des adolescents; ils veulent encore imposer soit la même prohibition, soit les mêmes restrictions aux hommes fais.

Voici l'orientale Russie qui, parmi ce nouveau groupe de nations, offre le minimum de réglementation : elle interdit dans les fabriques le travail des enfants au-dessons de douze ans, leur fixe, à partir de cet âge, une durée mazima de huitheures, eten outre interdit, dansles principales branches de l'industrie textile, le travail de nuit pour les jeunes gens au-dessous de dix-sept ans et pour les femmes.

L 1 i à cet âge quasi-sacramentel de douze ans l'entrée dans les fabriques, mais on y discute en ce moment un projet de loi plus étendu.

La Suède a une législation ogue, mais un peu plus restrictive dans l'application ; douze ans pour l'entrée en fa= brique; six heures de travail maximum jusqu'à quatorze ans; de quatorze à dix-huit ans, journée mazima de dix heures et interdiction du travail de nuit.

C'est encore cet âge de douze ans qu'adopte l'empire d'Allemagne, avec un maximum de six heures de travail quo= tidien jusqu'à quatorze ans, et de dix heures de quatorze à

seize ans. Pour toutes ces catégories d'ouvriers, le travail est prohibé le dimanche et la nuit. Cette législation nous parait fort acceptable. Nous reculerions même volontiers jusqu’à quinze ans et à dix-sept les âges où le travail ne doit pas dépasser respectivement six et dix heures.

Plus exigeante dans un sens et moins dans un autre se montre l'Autriche : elle interdit l'emploi dans les fabriques d'enfants au-dessous dé quatorze ans; elle fixe à partir de cet âge, invariablement pour tous les ouvriers, mème les majeurs, la durée marima du travail à onze heures, mais elle autorise parfois une heure de plus; elle interdit le travail de nuit pour les femmes. Elle s'occupe des simples ateliers comme des fabriques, y défendant le travail des enfants au-dessous de douze ans, y fixant, jusqu'à quatorze ans, la durée maxima de la journée à huit heures et y prohibant, au-dessous de seize ans, le travail de nuit.

Entrée tard dans la voie de la réglementation industrielle, la démocratique Helvétie a devancé du premier coup la plupart des pays de l'Europe continentale par la rigueur de ses prescriptions : le travail des enfants dans les fabriques n'y peut commencer avant quatorze ans, la journée maxima poureux est de onze heures, sur lesquelles on doit prélever, jusqu'à seize ans, la part de l'instruction scolaire et religieuse; puis, pour les adultes eux-mêmes de tout Age, le travail de fabrique ne doit pas se prolonger au delà de onze heures effectives : sauf des exceptions qui peuvent être assez fréquentes, le travail des usines est interdit la nuit et le dimanche,

L'Angleterre, qui subit dans sa législation l'influence de plus en plus marquée des philanthropes, mais qui recule, par tradition, devant l'absolue uniformité, a, dans le cours de plus de quatre-vingts ans, depuis l'act de 1802, dû au premier sir Robert Peel, constitué une réglementation du

travail des enfants et des femmes, qui est à la fois la plus minutieuse, la plus compliquée que l'on puisse imaginer. Positive, cependant, jusque dans ses plus grands accès de zèle humanitaire, elle n'a pas voulu reculer trop dans la vie de l'homme l'époque du travail productif : elle la place à Ja limite fort basse de dix ans; mais jusqu'à quatorze ans l'on ne peut être employé dans les fabriques qu'au demi-temps, c’est-à-dire trente heures par semaine ; les enfants du même âge employés « industriellement » chez eux ne peuvent travailler plus de cinq heures par jour. Puis, les jeunes gens de quatorze à dix-huit ans, et toutes les ouvrières, quel que soit leur âge, ne peuvent travailler plus de cinquante-six heures et demie par semaine dans les industries lextiles, mi plus de soixante heures dans les autres fabriques et dans les ateliers. Enfin, toutes ces catégories d'ouvriers protégés par la loi ne peuvent être employés la nuit ni le dimanche, ni même l'après-midi du samedi. Une série d'acts étendent ces dispositions, avec quelques faibles tempéraments et beaucoup de mesures de détail plus ou moins restriclives, aux magasins et en partie au travail familial.

Il nous a semblé bon d'énumérer la législation des différents pays de l'Europe en cette malière: nous avons pris dans ces indications le docteur Adler pour guide.

Reste la France que nous avons RENE Elle interdit

T ee tolérée. De dix res, la journée mazima est , l'on distingue si l’on.

re : l'enfant ne l'a-t-il

suppose, sans doute, que ses force physiques en sont acerues, il pourra travailler douze heures; pour tous les jeunes gens

au-dessous de seize ans et pour les jeunes filles de moins de vingt et un ans, le travail est interdit la nuit et un jour par semaine (l'absurde préjugé anticlérical auquel notre démocralie est niaisement assujellie a empêché de désigner le jour) ; enfin, pour tous les ouvriers, la journée mazxima est de douze heures. 1

Mais l’on est en train de changer tout cela : une loi votée par la chambre des députés, et actuellement soumise au sénat, va beaucoup plus loin : elle interdit pour les femmes de tout âge le travail de nuit et elle limite pour tous les ouvriers, quels qu'ils soient, la durée de travail à onze heures. Ces mesures sont à la fois excessives en ce qu'elles diminuent la liberté des ouvriers majeurs, et insuffisantes en ce qu'elles permettent une journée trop longue aux enfants de douze à quatorze ou quinze ans occupés dans les fabriques. On eût beaucoup mieux fait d'adopter purement et simplement la loi allemande, qui, parmi toute cette législation industrielle si touffue et si vacillante, est la plus raisonnable.

Pour un homme qui réfléchit, c'est-à-dire qui ne consulte pas uniquement l'impulsion de son cœur, porté à l'idéal, mais qui cherche À voir les choses dans leur ensemble, les rapports des unes aux autres, qui tient compte des nécessités de la vie, de la dureté inévitable de la destinée humaine, des droits de la liberté individuelle, il n'y a d'intervention légitime de l'État, pour déterminer la durée du travail, qu'en ce qui concerne l'enfant, l'adolescent des deux sexes, la fille mineure. Peut-être pourrait-on y joindre la femme enceinte ou relevant de couches dans les quinze jours qui précèdent et suivent celles-ci, parce que cetté femme a la charge d'un autre être humain ; mais cette détermination est très délicate, et il vaut mieux laisser agir les mœurs.

Une des plus fatales tendances du législateur moderne, c'est sa prétention à remplacer partout l'influence des mœurs par celle des lois,

Même en ce qui concerne l'enfant, la tutelle officieuse de l'État doit être limitée. S'il reporte trop loin dans l'existence l'age où l'enfant peut commencer à travailler, soit à l'atelier, soit en fabrique, il développe les habitudes de paresse, il réduit outre mesure les'ressources de la famille. Dans les classes populaires, sauf pour quelques natures d'élite qui émergent, l'instruction ne peut remplir absolument, avec les senls loisirs, toutes les heures de la journée jusqu'à quatorze ans. Il est désirable qu'il y ait, à partir de douze ans, quelque labeur manuel, et cinq ou six heures alors de travail de fabrique n'ont rien qui mette en péril soit l'intelligence, soit la santé.

Puis, si l'on rend le travail impossible ou difficile à l’adolescence, on proscrit par là même les familles nombreuses. Un ménage où se trouvent cinq ou six enfants, même seulement trois ou quatre, ne peut régulièrement subsister sur le travail du père, du moins quand les enfants, ayant atteint un cerlain âge, commencent à consommer davantage. Il faut que, à douze ou treize ans, l'enfant d’une famille nombreuse puisse gagner une bonne partie de son entretien, et à quinze ou seize ans la totalité

On a bien inventé, il est vrai, une théorie en vertu de laquelle les salaires des | mes adultes seraient plus élevés si les enfants et les femmes ne travaillaient pas; mais cette théorie est loute superficielle, sans aucun fondement. Un examen aftentif a démontré que le salaire tend à se régler sur la productivité même du travail de l’ouvrier (1). Aussi

(1) On nous permettra de rappeler que nous avons été le premier, croyons-nous, à formuler éorie que « le salaire tend à se régler sur la productivité du travail de l'ouvrier. » Nous l'avons exposée daus

bien, le salaire n'est-il au fond qu'une part dans le produit, et l'ensemble des salaires dans un pays ne saurait rester le même si la production diminuait notablement, ce qui serait le cas si les enfants et les femmes cessaient de travailler dans les fabriques et dans les ateliers.

L'interdiction du travail dans les usines avant l’âge de douze ans, la limitation du travail de l'adolescent depuis douze ans jusqu'à quinze ou seize ans, l'interdiction du travail de nuit pour les filles mineures, le repos obligatoire du dimanche pour ces catégories d'ouvriers, voilà tout ce que la loi peut édicter sans faire violence et à la nature des choses et au droit individuel.

notre ouvrage Le fravail des femmes au dir-neuvième siècle, paru en 1853 Nous l'avons reprise en 1881, dans notre Essai sur la répartition des richesses, où nons disions que « toute la théorie du salaire était à refaire». St nous faisons cette remarque, c'est que l'on à pustéreuvement attribué à l'économiste américain Walker la découverte, vers INS0, d'une doctrine que nous avions émise sept ans auparavant dans un de nos premiers travaux.

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