‹ L'état moderne et ses fonctions (volume 4)Chapitre 3 sur 55 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

sement décrit chacun des rouages, mais dont on eût négligé d'examiner et de caractériser la force motrice, les conditions nécessaires pour que celte force agisse avec régularité et continuité.

Plus que tout autre, l'État moderne est délicat, précaire, corruptible, enclin à l'oppression.

Nos contemporains, éblouis par le résultat soudain du développement des connaissances et de l'instruction, tendent à perdre de vue que l'intelligence ne suffit ni à un homme ni à une nation, et que le grand ressort humain c’est encore la volonté.

Les envahissements de l’État, en restreignant la liberté individuelle et la responsabilité personnelle, énervent la volonté.

C'est par là que les nations sont exposées à déchoir,

Je m'estimerai heureux si ce livre peut jeter quelque clarté sur tous ces points sinégligés.

Paris, le 23 octobre 1889.

teurs et dans les écrits de nos polémistes. Il semble que beaucoup d'entre eux soient atteints de cette singulière maladie de la mémoire que l’on nomme aphasie, qui consiste à prendre pour exprimer une idée un mot qui n'a avec elle aucun rapport: quand ils prononcent liberté, il fautentendre servitude; quand ils articulent progrès, il faut comprendre recul.

Cette notion de l’État et de sa mission, je voudrais l'examiner à nouveau. Bien d'autres, certes, l'ont fait dans ces derniers lemps. L'Académie des sciences morales et politiques, en 1880, prenait pour sujet de l’un de ses nombreux concours : le rôle de l'État dans l'ordre économique ; elle couronnait deux mémoires distingués dus à deux professeurs de nos facultés de droit, M. Jourdan, d'Aix, et M. Villey, de Caen. Le cadre peut être plus étendu, car il ne s'agit pas seulement de l’ordre économique : l'État moderne déborde dans toutes les sphères de l'activité de l'homme : il menace la personne humaine tout entière,

Plus récemment, le corps savant que je viens de citer se livrait entre ses membres à une longue discussion sur les fonctions de l’État ; tous à peu près y prirent part : légistes, économistes, historiens, moralistes, philosophes.

11 me parut que les philosophes ne descendaient pas assez sur cette terre, et que, avec un grand talent d’abstraction, ils ignoraient la genèse de beaucoup des institutions humaines, certains attribuant à l'État une foule d'établissements qui proviennent de l'initiative libre : les banques, les caisses d'épargne, les sociétés de secours mutuels, les assurances, les hôpitaux, les monts de piété, etc.

Les moralistes me semblèrent céder à une sentimentalité excessive, qui risque d'énerver la société et l'homme luimême. Le sujet ne me parut donc ni épuisé, ni même, dans ses grandes lignes, suffisamment éclairé,

Il est des questions qui ne peuvent rester dans le domaine de l'absolu et qui comportent nécessairement une part de relatif et de contingent. « L'État en soi » ressemble assez à «Thomme en soi », abstraction que l'esprit le plus délié a de la peine à saisir, qui ne lui apparaît que comme une ombre pâle aux contours indécis,

C'est des nations civilisées que je traite : je sais qu'il est parfois de mode de faire peu de cas de la civilisation, Dès le commencement de ce siècle, Fourier montrait un dédain inépuisable pour ce qu’il appelait « les civilisés »; c'était, selon lui, une catégorie près de disparaître, qui allait prochainement rejoindre dans la tombe les deux catégories sociales antérieures, « les barbares » et « les sauvages ».

Aujourd'hui, parmi les écrivains qui se piquent de plus de rigueur que Fourier, il en est beaucoup aussi qui pren- »ent la civilisation pour cible de leurs critiques ou de leurs sarcasmes. Dans une étude fort distinguée sur le grand théoricien libéral, Benjamin Constant, ne parlait-on pas dernièrement, dans une grande revue (1), du « travail de désagrégation sociale désigné sous le nom de civilisation » ? Voilà des jugements bien sévères.

Nous tenons, quant à nous, que cette civilisation qu'on qualifie aussi rudement a ses mérites, qu'elle a fait au genre humain un lit plus commode et plus doux que celui dont il s'est jamais trouvé en possession depuis qu'il a conscience de lui-même.

En dehors des fictions naïves, comme les Salente ou les Icarie, l'imagination n'arrive pas à se figurer avec nettelé une contexlure sociale qui diffère essentiellement de celle d'aujourd'hui. Des astronomes racontent que, dans cerlaines planètes qu'on suppose pouvoir être habitées, Mars

(1) Voir, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er juin 1888, Benjamin Constant, par Émile Faguet, p. 622.

une richesse que des années ou des siècles ont eu de la peine à édifier.

Nous nous demandons si les nations contemporaines, avec l'insolent dédain qu'on veut leur inspirer pour les sociétés libres et l'initiative personnelle, avec la conception confuse qu’on leur enseigne du rôle de l'État, ne courent pas, elles aussi, une dangereuse aventure. L'examen des faits, aussi bien que l'analyse des idées, va nous permettre d’en juger.

des dérogations pratiques qu'on pouvait attribuer aux circonstances. La propriété privée absolue, la liberté individuelle, civile ou industrielle, illimitée, faisaient partie de ses fameux Droits de l’homme. Elle était si jalouse de l'indépendance de l'individu que, par crainte de la voir compromise, elle voulut supprimer tous les corps intermédiaires et en empêcher à jamais la reconstitution, En cela elle allait contre son idéal : elle diminuait la personne humaine qu'elle prétendait fortifier.

En Allemagne régnait alors en général la même doctrine : le philosophe Kant, surtout ce fin politique Guillaume de Humboldt, concevaient l'individu comme le principal, sinon l'unique moteur du progrès social. L'Élat leur apparaissait comme un simple appareil de conservation et de coordination.

Plus tard, dans l'Europe occidentale du moins, les disciples, comme toujours, exagérèrent la pensée des maîtres. Certains en vinrent à tenir un langage ridicule et niais. Quelques-uns représentèrent l'État comme un « mal nécessaire; » on vit surgir une formule nouvelle, anonyme, croyons-nous, celle de « l'État ulcère ». Quoique les noms de Jean-Baptiste Say, Dunoyer, Bastiat, protégeassent en-

Acore la doctrine du xvm° siècle, les exagérations que nous venons de dire lui nuisaient.

Quelques hommes commencèrent à s'élever contre l'abstention systématique qu'elle recommandait aux pouvoirs publics : on lui donna un nom fâcheux, celui de « nihilisme gouvernemental. » 11 se trouva cependant des économistes, Joseph Garnier, par exemple, qui accentuèrent encore davantage leur déliance à l'endroit de l'État, et qui, même en matière de monnaie, lui contestaient un rôle actif.

11 se produisait à ce moment, dans la société, quelques phénomènes qui tendaient à accroître l'action de l’État. La grande industrie, qui se constituait avec d'énormes

La philosophie panthéiste qui régna vers le milieu de ce siècle tendit également à répandre le culle de ce Grand Tout qui s'appelle l'État, On y vit la force génératrice qui pouvait façonner la société suivant un certain idéal (1).

Les merveilles qui s'accomplissaient dans le monde industriel inspirèrent, par la séduction de l'analogie, la croyance qu'une rénovation analogue, aussi promple et aussi profonde, pourrait, sous la direction de l'État, s'effectuer dans le monde social.

Sous l'influence de tous ces facteurs divers, les uns de l'ordre industriel, d'autres de l'ordre politique, d'autres encore de l'ordre philosophique, on vit la notion de l'État commencer à se transformer dans beaucoup d'esprits. Une protestation s'éleva contre le « nihilisme gouvernemental » el contre « les économistes anarchistes ».

En France et en Angleterre, elle resta d'abord dans des limites raisonnables. Les noms de deux hommes y sont surtout associés, qui n'ont pas déserlé la science éconamique, mais qui, au contraire, l'ont illustrée : Michel Chevalier et Stuart Mill; lous deux esprits précis, pénétrants, en même temps que cœurs généreux, porlés à l'enthousiasme et à l'optimisme,

Michel Chevalier voulait faire à l'État une part considérable dans le progrès social : « J'ai à cœur de combattre, disait-il, des préjugés qui étaient fort accrédités il y a quelques années, et qui n'ont pas cessé de compter une nombreuse clientèle, préjugés en vertu desquels le gouvernement devrait, non pas seulement en fait de travaux publics, mais d’une manière générale, se réduire vis-à-vis de la société à des fonctions de surveillance

{1) On ne sera pas étonné que le eélèbre philosophe allemand Hége ait élé un des protagonistes de l'État conçu comme réformateur et comme guide de la société.

nécessaire, à défaut de celle des particuliers, lors même que celle-ci serait plus convenable », il s'empresse de reconnaître l'importance de cultiver les habitudes d'action collective volontaire ; il ajoute que « le laisser faire est la règle générale ».

Passant de la doctrine à l'application, il écrit que l'exagération des attributions du gouvernement est commune en théorie et en pratique chez les nations du continent, tandis que la tendance contraire a jusqu'ici prévalu dans la Grande- Bretagne.

On s'aperçoit que ces passages de Stuart Mill datent de trente années au moins; depuis lors, l'administration et la législation britanniques se sont montrées singulièrement envahissantes et intrusives dans une foule de domaines jusque-là réservés à l'initiative privée, les manufactures, les écoles, l'hygiène, etc,

La réaction purement doctrinale que Michel Chevalier en France et Stuart Mill en Angleterre dirigeaient contre le système de non-intervention de l'État ne comportait pas de dangers immédiats. Ces deux publicistes auraient été les premiers à combattre les exagéralions de ceux qui, au lieu de faire du gouvernement un auxiliaire de l'initiative privée, l'en auraient fait l'adversaire.

Déjà, en France, d'autres écrivains d'un inégal renom allaient beaucoup plus loin et commençaient à grandir l'État aux dépens de l’homme : Dupont-White, Jules Duval, Horn. Le premier surtout, qui avait le plus d'accès auprès du grand public, professait pour l'initiative privée un indicible mépris. Il soutenait que «les individus, avec leur aspiration au bien-être, ne portent pas en eux le principe du progrès ».

C'est, semble-t-il, la formule-qui rallie aujourd'hui autour d'elle le plus d'adhérents, les uns systématiques, les autres

mais l'adversaire de l'État intrusif; et, avec celte vaillance d'expression qui le caractérise, il écrit que la machine officielle est lente, bête, prodigue, corrompue (1). Non content de l'affirmer, il accumule les exemples pour le démontrer. Mais déjà quelques hommes appartenant en principe à la même direction générale d'idées, Huxley notamment, inclinent vers un grand rôle réformateur confié à l'État (2),

C'est surtout en Allemagne que la doctrine nouvelle se répand, On s'y trouve en pleine idolâtrie de l'État. Bien des causes y concourent : de vieilles traditions historiques ; une tendance naturelle à la philosophie allemande ; le désir chez les économistes d'innover sans grands frais d'imagination et de former une école nationale en opposition à l’école anglaise et à l'école française ; enfin le prestige des triomphes de la monarchie prussienne, la plus étonnante machine administralive qui ait jamais existé.

Aussi dans quelle sorte d'exlase tombent les écrivains alle-

mands quand il s'agit de l'État! ce sont plutôt des cris d'admiration et d’adoration qui leur échappent que des raisonnements ou des définitions.

M. Lorenz von Stein écrit que « l'État est la communauté des hommes élevée à une personnalité autonome et agissant par elle-même. L'État est la plus haute forme de la personnalité.. La tâche de l'État est idéalement indélinie (3). »

(1) Essais de politique, pages 28 à 36.

(2) IL serait injuste de ne pas nommer ici les efforts d'une associalion privée, la Liberty and property defence League, pour combattre le socialisme d'État qui gagne tant de terrain en Angleterre. Cette ligue a, depuis quelques années, mulliplié les opuscules instructifs contre les usurpations du parlement dans l'ordre de la vie civile ou commerciale.

(3) « Der Slaat ist die zur selbstandigen und selbsthätigen Persünlichkeit erhobene Gemeinschaft der Menschen. Wir erkennen den Staat uls die hüchate Form der Personlichkeit an. Für diese Forderung (des Stats) giebt es an sich keine Grenze, und die durch sie gesetate Aufgabe des Slaats ist daher eine begrifflich unendliche. » Loreuz von Stein, Lehrbureh der Finanzwissenschaft, 2° Édition, pages 2 et 6.

jurisconsulles; ils s'occupent de matières pratiques, de finances notamment. Leurs études sur le budget et sur les impôts auraient dû retenir un peu leur exallation, Que serace de ceux qui planent dans des sphères encore supérieures et qui n’attachent jamais leurs regards à ces choses viles, l'équilibre des recettes et des dépenses, la gène des contribuables, les frais de poursuite, etc.? Ils dogmatiseront ou pontifieront en l'honneur de cette grande idole, l'État, encore plus librement.

« Le but véritable et direct de l'État, dira Bluntschli, c'est le développement des facultés de la nation, le perfection nement de sa vie, son achèvement par une marche progressive, qui ne se mette pas en contradiction avec les destinées de l'humanité, devoir moral et politique sous-entendu, » La clarté n'illumine pas tout ce morceau ni ous ceux qu’on y pourrait joindre. Mais les actes d'invocation à une puissance supérieure et mystérieuse, ce qu'est l'État pour ces écrivains allemands, s’'accommodent fort bien du manque de précision.

Un seul homme à peu près chez nos voisins est resté ferme dans la défense des libertés individuelles et de l'iniliative privée, homme d'une érudition sans exemple et d'une incomparable netteté, Roscher, dont les universités allemandes célèbrent ces jours-ci le doctorat cinquantenaire. Mais c’est un vétéran que l’on honore el dont on oublie les leçons.

Comment s'étonner que l'Allemagne soit devenue la terre classique du socialisme quand ses savants entretiennent et propagent avec une si infatigable vigilance le culte de l'État à la tâche infinie, Aufgabe begrifflich unendliche ?

Les idées enfantent les faits. De toutes parts, en Europe, les parlements, les conseils provinciaux, les municipalités se sont pénétrés, tanlôt avec réflexion, plus souvent avec

inconscience, de la doctrine que nous venons d'exposer : les pouvoirs publics, à tous degrés, doivent être les grands directeurs et promoteurs de la civilisation.

Un préfet, imbu de philosophie, avec lequel je conférais il y a quelques années, me disait des habitants d’une ville révolutionnaire du Midi : « Ils sont propulsifs ». Ce mot de « propulsifs », il le prononçait avec onction et révérence.

Il convient maintenant, aux yeux des sages du jour et aux veux de la foule, que l'État soit « propulsif ». Il ne suffit pas qu'il soit le gouvernail ; on veut encore qu'il devienne l'hélice. 11 s'y efforce, sous sa triple manifestation de pouvoir central, de pouvoir provincial et de pouvoir municipal. Nos budgets, tous nos budgets, ceux des communes et des pro-

vinces ou des départements, comme ceux de l'État, en portent la trace.

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