LA COLONISATION
peuplades retomber dans la barbarie d'où, par hypothèse, on les aurait tirées.
I ya une certitude, c'est que dans ces pays la civilisgtion doit être importée de l'extérieur ; il y a un point incertain, conjectural, c'est celui de savoir si, une fois importée de l'extérieur et maintenue pendant un ou deux siècles, la civilisation pourrait se conserver d'elle-même, après lu rupture de tout lien politique avec le peuple civilisateur.
L'exemple de ce qu'est devenue l'Afrique du Nord, quoique beaucoup de sang romain s'y fûl infiltré, quand s'est rompu le lien politique avec Rome, est de nature à donner des inquiétudes. 4
Si la civilisation peut ainsi se maintenir d'elle-même par la force acquise, la colonisation n'est qu'uné éducation passagère des peuples inférieurs par les peuples supérieurs; elle doit, toutefois, avoir une durée qui s'étende à plusieurs générations humaines, parce que l'éducation d'un peuple nécessile toute une série de générations. Alors la colonisation ne serait qu'une tâche temporaire; ce n'en serait pas moins une grande lâche, dans l'élat actuel du monde, qui s'imposerait aux peuples riches en capitaux et en lumières.
Si, au contraire, la civilisation, quoique enseignée à cerlaines races, infusée dans certains climats, n'y peut être indéfiniment conservée, sans une cérlaine permanence d'action de la puissance extérieure civilisatrice, alors la colonisation, sous la forme adoucie du protectorat, serait destinée à avoir une durée indélinie.
On s’est trop habitué à l'idée que les colonies se détachent à un jour, comme un fruit mûr, de la métropole, ou du moins comme des êtres adultes, conscients de leur force, visant à l'indépendance, doivent un jour vivre de leur vie propre, et n'avoir plus que des rapports volontaires, reposant sur l'égalité, avecl'ancienne mère patrie. Il est un type decolonies, les
LA COLONISATION. 43 l'esprit d'injustice et d'oppression, Précurseurs uliles, auxiliaires indispensables, ils. ont cependant besoin d'être contenus et contrôlés par une puissance politique.
Un État peut créer des compagnies de colonisation auxquelles il confère certains privilèges et certains droits souverains. L'Angleterre, la Hollande, la France l'ont souvent fait dans le passé; la première le fait encore dans le présent, l'Allemagne aussi. Bornéo, la Nouvelle-Guinée, toute l'Afrique comptent diverses sociétés de ce genre. C'est un artifice auquel recourt une puissance pour s'infiltrer dans un pays où son action directe et immédiate susciterait des protestations.
Mais il ne faut pas être la dupe des apparences. Ces sociétés de colonisation ont derrière elles Loute l'action politique de la puissance qui leur a accordé leur charte. Elles sont diplomatiquement soutenues par elle, parfois aussi militaire ment, et, au bout d'un certain temps, elles se voient presque toujours remplacées par l'État même dont elles n'ont été ainsi que les agents lemporaires.
Il n'en peut être autrement : le simple droit des gens n'admet pas qu'un territoire appartienne à des particuliers sans qu'un État constitué et reconnu en ail la responsabilité,
On confond souvent la colonisation avec le commerce ou l'ouverture de débouchés commerciaux. J'ai montré ailleurs que cetle assimilation est fausse. La colonisation comporte bien autre chose que la vente ou l'achat de marchandises ; elle entraine une action profonde sur un peuple et sur un terriloire, pour donner aux habitants une certaine éducation, une justice régulière, leur enseigner, quand ils l'ignorent, la division du travail, l'emploi des capitaux; elle ouvre nn champ non seulement aux marchandises de la mère palrie, mais à ses capitaux el à ses épargnes, à ses
ingénieurs, à ses contre-maîtres, à son émigration soit des masses, soit de l'élite. Une transformation de ce genre dlun pays barbare ne peut s'elfectuer par de simples relations commerciales.
La colonisation est ainsi l’action méthodique d'un peuple organisé sur un autre peuple dont l'organisation est déféctueuse et elle suppose que c'est l'État mème, et non seulement quelques particuliers, qui se charge de cette mission. La transformation ou l'éducation dont il s'agit ne se peut procurer, en effet, par de simples échanges de marchandises, échanges loujours fort bornés chez les peuples primitifs; il y faut joindre l'établissement de la paix intérieure, phéno= mène rare chez ces tribus sauvages, des lois équitables et respectées, une justice exacte et sûre, un régime lerrien qui permette l'accès à la propriété. Or, tout cela ne peut s'obtenir que par l'action de l'État.
Ainsi la colonisation, qu'on la considère comme une entreprise permanente ou seulement comme une entreprise transiloire, propre à la période de l'humanité que nous ira versons, est une œuvre d'État.
Maintenant un grand Élat peut-il s'en désintéresser, Sürtout quand son histoire et la possession même de vastes surfaces terrestres l'invitent à y prendre part? Les écondmistes naguère, à l'exception de quelques-uns cependant, parmi lesquels Adam Smith et Stuart Mill, ont détournédes États de posséder des colonies. Pourquoi ne pas faire Sim plement le commerce sans prendre la charge de territoires lointains?
Les grandes fautes, les crimes même, qu'une colonisation mal conçue a suscilés, les massacres d'indigènes, Nes clavage, les erreurs d'un système colonial contraire au sens commun et à la science, ont pu encourager et excuser cette manière de voir; elle est, Loutefois, superficielle.