CHAPITRE UNIQUE LA COLONISATION
Une tiche qui s'impose incontestablement, dans notre période du monde, aux grands et riches Etats modernes, est la colouisation, page 493.
Le monde actuel et ses populations peuvent se diviser en quatre catigories différentes, page 426. — Deux de ces catégories appellent la tutelle ou l'initiation des bations civilisées, page $?6. — Sans une interveption de cette sorte, la moitié du globe serait restée et une bonne partie resterait encore relativeunent improductive, page 421.
Pays et races où la civilisation ne peut naître spontanément et qui doivent la recevoir par importation, page 427. — I n'est pas certain, dans plusieurs cas, que la civilisation, une fois importée, puisse être udétiniment maintenue sans la continuation d'une certaine direction extérieure, puge 42%.
Les particuliers ne suffisent pas à cette initiation des contrées barbares par les hommes déja civilisés, page 430. — Les compagnies de colonisation privilégiées, page 431. — La colonisation eat un fait beaucoup plus “omplexe que la simple ouverture de déhouchés commerciaux, page +41. — La colonisation comporte l'actiou directe d'un État civilist sur un terriloire étranger, page 432.
I ne faut pas lainser aceaparer toutes lex terres vacantes ou barbares par un où deux peuples seulement, page 433. — L'abaence de colu-
nies peut équivaloir uu jour à une séquestration, page 433. — Mesure qu'il convient d'apporter danx le développement de lu colonisation, page 443.
Frivolité de l'opinion démagagique contemporaine qui repousse un des devoirs incoutestahles d'un grand État à l'heure présente, page 434.
ll est impossible, esquissant la mission de l'État, de ne
pas signaler, en peu de mots, l'une des tâches qui s'imposent à lui depuis quatre siècles, et plus particulièrement à notre époque, la colonisation. ,
J'ai souvent traité cette question, particulièrement dans
deux livres auxquels je renvoie le lecteur (1). lei quelques lignes générales suffiront.
Le monde actuel, au point de vue des populations, se compose de quatre parties bien distinctes : celle où règne la civilisation occidentale, qui est la nôtre; une seconde partie qui est habitée par des peuples d'une civilisation différente, mais compacts, cohérents, stables, destinés, par leur histoire et leur caractère présent, à se gouverner et'à se diriger eux-mêmes, la nation chinoise et la nation japonaise par exemple. Une troisième partie appartient 4 des populalions assez avancées sous divers rapports, mais qui ou bien restent stalionnaires, ou ne sont pas arrivées à se constituer en nalions unies, pacifiques, progressives, suivant un développement régulier; elles sont dans une situation d'équilibre instable, se troublant fréquemment ou toujours prêtes à se troubler. L'Inde anglaise avant la conquête britannique, Java, la presqu'île cochinchinoise, représentent. particulièrement ce troisième type.
Enfin une grande partie du monde appartient à des tribus barbares ou sauvages, les unes adonnées à des guerres sans fin et à des coutumes meurtrières ; les aulres connaissant si peu les arts, ayant si peu l'habitude du travail et de l'invention, qu'elles ne sav irer aucun parti du sol et des richesses naturelles, et qu 'elles vivent misérables, par petits groupes disséminés, sur des res énormes qui pour= raient nourrir à l'aise des pe s nombreux.
Cette situation du globe et de ses habilants implique pour
(1) Voir ces ouvrages, La Colonisation chez les peuples modernes, 3e édition, et l'A/gerie et La Tunisie.
LA COLONISATION. 7 les peuples civilisés le droit à une intervention, dont le caractère et l'intensité peuvent varier, chez les populations ou peuplades des deux dernières catégories.
Il n'est ni naturel ni juste que les civilisés occidentaux s'enlassent indéfiniment et étoulfent dans les espaces restreints qui furent leur première demeure, qu'ils y aceumulent les merveilles des sciences, des arts, de la civilisation, et qu'ils laissent la moitié peut-être du monde à de pelils groupes d'hommes ignorants, impuissants, vrais enfants débiles, clairsemés sur des superficies incommensurables, ou bien à des populations decrépites, sans énergie, sans direclion, vrais vieillards incapables de tout effort, de toute action combinée et prévoyante.
L'intervention des peuples civilisés dans les affaires de ces deux catégories de populations se justifie comme une éducation ou comme une tutelle, Elle peut prendre des formes diverses : celle d'une colonie véritable, celle d'un protectorat; très intense dans le premier cas, plus restreinte et plus déguisée dans le second.
En ce qui concerne notamment les immenses lerritoires occupés par de peliles tribus sauvages ou barbares, clairsemées, presque sans développement intellectuel et sans organisalion civile, il est certain que le rôle d'instructeurs et de guides qui incombe aux peuples civilisés est tracé par la nature même des choses.
Il est des pays où il semble que la civilisation, à savoir la domination de l'homme sur lui-même et sur la matière, l'esprit d'entreprise et la discipline, le sens de la capitalisa= tionet l'aptitude aux inventions, ne peut se développer sponlanément, On peut croire que si l'on abandonnait pendant plusieurs milliers d'années encore l'Afrique équaloriale ou tropicale aux seules impulsions de ses habitants, on la retrouverait, au bout de ces milliers d'années, exactement
ce qu'elle est aujourd'hui, sans une meilleure exploitation des richesses naturelles, sans un supérieur développement des arts.
Il est aussi des races qui semblent incapables d'un déreloppement intellectuel spontané. Si l'Amérique du Nordet l'Australie n'avaient dù être découvertes qu'en lan 3000 ou l'an 4000, au lieu de l'avoir été l'une à la fin du xv, l'autre à la fin du xvin° siècle, il est probable qu’on eût trouvé les habitants de ces énormes terres exactement dans la sitation où les virent les premiers Européens; ils auraïent eu 12, 45, 20 ou 95 siècles de plus pour perfectionnerleur société, leurs arts, leur espril; mais ils ne semblent pas porter en eux-mêmes le germe d'un développement person nel ou social au delà de la chétive situation où ils étaient
arrivés.
Il est des pays et il est des races où la civilisation me peut éclore spontanément, où elle doit être importée du dehors,
C'est même une question de savoir, mais que l'avenir seul, pourra trancher, si, après avoir inculqué, par exemple; par la bienveillance, par une direction équitable, leur civilisa= tion à ces peuples enfants ou à ces peuples déerépits; les nations européennes pourraient retirer leur main conductrice, sans que, au bout d'un certain nombre de dizaines d'années, les peuples ainsi relevés, éduqués, puis soudain abandonné:, revinssent à leur siluationMpremière.
Supposez que pendant un siècle ou deux, mellez-en. même davantage, les peuples européens se fassent les direc= teurs attentifs el humains des tribus diverses qui occupent lazone du Congo et de ses affluents, du Zambèze, du Nil supé= rieur, de l'Ogoué, de la Bénoué et du Niger, il est incertain si la cessation soudaine de la tutelle européenne ne laisse” rait pas, au bout de quelques dizaines d'années, toutes ces.