CHAPITRE V DÉFINITION DE L'ÉTAT. — LA GENÈSE DE SES FONCTIONS
Les humbles commencements de l'État, page 38. — Les deux fonctions primitives: organe directeur de la tribu contre l'étranger, organe d'un droi coutumier élémentaire, page 39. — Troisième fonction, postérieure : contribution au développement social, page 39.
L'organisme de l'État est essentiellement coercitif : la double conatrinte des lois et des impôts; pouvoir législatif ou réglementaire et pouvoir fiscal, page 40. — L'État se manifeste aux peuples civilisés sous la forme d'une trinité : autorité nationale, autorité provincinle, autorité municipale, page 41.
Genèse des fonctions de l'État, page 41, — Des attributions qui semblent aujourd'hui inhérentes à l'État lui sont tardivement échnes, exemple du service de sécurité intérieure, page 41. — La plasticité sociale fait naître spontanément les organes qui sont indispensables à la société, page 42. — Un léger degré d'insécurité vaut encore mieux qu'un excès de réglementation, page 43.
C'est le principe de la division du travail qui a investi définitivement l'État de diverses fonctions jusque-là remplies par les groupements spontanés et libres, page 44. — Parfois la plasticité de la société réagit contre les fautes de l'État en abandonnant ses organes pour retourner à d'autres qu'elle crée spontanément, page 45. — La plupart des lois n'ont été à l'origine que des eonsécrations de coutumes nées instinctivement, page 45. — Le droit commercial a une origine toute
ï age 45. — Nombre d'entreprises qui semblent répugner à l'initiative privée et qui ont été accomplies par elle avec éclat, page 46. — Historiquement les associations libres ont prêté leur eoneours à l’État pour des services dévolus à ce dernier; les fermiers d'impôts, page 48.
L'État est absolument dépourvu de l'esprit d'invention, page 49. — Presque tous les progrès humains se rapportent à des « individualités sans mandat », page 49. — Toute collectivité hiérarchique est incapable d'esprit d'invention, page 49. mples divers de la stérilité d'invention de l'État, page 50. — L') un organe critique, un organe de eaordination, de généralisation, de vulgarisation, ee 53. — L'État n'est pas la plus haute personnalité, page 54. — L'État est surtout un organe de conservalion, page 5
Qu'est-ce que l'État? Question assez embarrassante à ré-
soudre. On connaît la belle conférence de M. Renan sur ce thème : Qu'est-ce qu'une nation ? La nature et l'essence de l'État ne sont pas moins difficiles à déméler.
il ne faut pas chercher la réponse dans une conception purement philosophique. L'examen seul des faits historiques, de l'évolution humaine, l'étude attentive chez les divers peuples de la façon dont vit, se meut et progresse la sociélé, peuvent permettre de discerner avec quelque netteté l'État concret, très divers, d'ailleurs, suivant les pays et suivant les temps.
Comme pour toutes les choses humaines, les commencements de l'État sont bien humbles. Dans le passé le plus reculé, l'État, c'est l'organe directeur de la tribu se défendant contre l'étranger; c'est aussi l'organe d'un certain droit élémentaire, d'un ensemble de règles simples, tradilionpelles, coutumières, pour le maintien des rapports sociaux,
Le service de défense à l'extérieur, celui de la justice au dedans, voilà les deux fonctions absolument essentielles, irréductibles, de l'État. Dieu me garde de dire qu'elles suffisent à un peuple civilisé, comme certains économistes forcenés l'ont prêché longtemps! On verra dans le courant de ces études que, pour empêcher l'État de se disperser à l'infini, je ne lui fais pas moins une large part.
Les deux services que je viens d'indiquer sont, toutefois, les seuls sans lesquels on ne peut concevoir l'État comme existant, Chacun d'eux, le second surtout, celui de justice, le Mechtszweck des Allemands, est, d’ailleurs, susceptible de singulières extensions, d'un détail chaque jour accru, de tâches qui finissent par devenir énormes.
Au fur et à mesure que la société s'émancipe, se complique et s'agrandit, qu'elle quitte la sauvagerie pour la barbarie, puis celle-ci pour la civilisation, une autre mission finit par échoir à l'État, c'est de contribuer, suivant sa na-
ture et ses forces, sans empiéter aucunement sur les autres forces ni en gêner l'action, au perfectionnement de la vie nationale, à ce développement de richesse ou de bien-être, de moralité et d’intellectualité que les modernes appellent le progrès, C'est ici qu'on court le risque d'étranges exagérations.
Nous parlons d'une contribution, d'un concours, d'une aide, nullement d'une direction, d'une impulsion, d’une absorption. L'État qui joue un rôle principal, quand il s'agit de la défense de la société contre l'étranger ou du maintien de la paix entre les citoyens, ne joue plus qu'un rôle accessoire lorsqu'il s'agit de l'amélioration des conditions sociales. Mais, si accessoire qu'il soit, ce rôle reste important, et très peu de gouvernements savent convenablement s'en acquitter.
L'État concret, tel que nous le voyons fonctionner dans tous les pays, est un organisme qui se manifeste par deux caractères essentiels, qu'il possède toujours et qu'il est seul à posséder : le pouvoir d'imposer par voie de contrainte à tous les habitants d'un territoire l'observation d'injonctions connues sous le nom de lois ou de règlements administratifs: le pouvoir, en outre, de lever, également par voie de contrainte, sur les habitants du territoire, des sommes dont il a la libre disposilion.
L'organisme de l'État est donc essentiellement coercitif : la contrainte se manifeste sous deux formes, les lois et les impôts. Le pouvoir législatif ou réglementaire et le pouvoir fiscal, l'un et l'autre accompagnés de contrainte, soit effective, soit éventuelle, c'est là ce qui distingue l'État.
Que l'organisme qui possède ces pouvoirs soit central ou qu'il soit local, c'est toujours l'État. Les autorités provinciales, les autorités municipales, délenant, par délégation ou par transmission lointaine, le pouvoir réglementaire et
L'ÉTAT, LA SOCIÉTÉ ET L'INDIVIDU, “Hi
le pouroir fiscal, sont tout aussi bien l'État que l'organisme central.
L'État se manifeste, chez la généralité des peuples civilisés, sous la forme d'une trinité: les autorités nationales, les autorités provinciales et les autorités municipales, Aussi, en étudiant le rôle etla mission de l'État, doit-on tout aussi bien parler des provinces et des municipalités que du gouvernement national. Les abus aujourd'hui sont peut-être encore plus eriants de la part de la manifestation la plus humble de l'État, la commune, que de la part de la manifestation supérieure, le gouvernement.
Quelle est la légitime et l'ulile sphère d'action des pousoirs publics de toute nature, c'est-à-dire de ceux qui ont Ia contrainte à leur service? c'est ce que nous cherchons à discerner. Si l'on ne peut répondre à cette question par une formule absolument générale et simple, il est possible, en étudiant les divers services sociaux dans leur développement historique et dans leur situation présente, d'indiquer quelques-unes des limites que l'État, sous ses trois formes, doit respecter.
Les auteurs s'épuisent à indiquer à priori les fonctions essentielles et les fonctions facultatives de l'État. La plupart de ces classifications sont arbitraires.
ILest impossible d'arriver théoriquement à une démarcalion fixe entre la sphère de l'État et celle des sociétés libres üu des individus. Les deux sphères se pénètrent souvent l'une l'autre, et elles se déplacent.
L'histoire et l'expérience prouvent que, à travers les Ages, des fonctions qui sont aujourd'hui considérées comme faisant partie de l'essence même de l'État lui sont tardivement échues, que, tout au moins, elles ont été remplies partiellement pendant longtemps par des particuliers et les associations qu'ils formaient. La société est un être plastique, qui
jouit d'une merveilleuse facilité à s'adapter au milieu, à créer les organes qui sont indispensables à sa conservation ou à son progrès. On ne peut considérer comme fausse la doctrine d'Herbert Spencer, que toute institution convenable pour l'accomplissement des fonctions sociales collectives éclôt spontanément. Celle pensée semble vraie dans une très large mesure, quand la société est abandonnée à sa plasticité naturelle et qu'elle n'est pas écrasée par la force autoritaire, par l'appareil de contrainte qu'on nomme l'État.
Quoi de plus naturel que d'idenlifier le service de sécurité avec là notion de l'Étal? L'expérience prouve, cependant, que des sociétés ont pu vivre, même se développer et grandir, imparfaitement et lentement, il est vrai, sans que l'État se souciât beauconp de la sécurité ou qu'il eût les moyens de la procurer au pays. L'insécurité est, sans doute, un mal terrible, le plus décourageant pour l'homme : avec
l'insécurité, il n'existe plus aucun rapport cerlain, parfois aucun rapport probable, entre les efforts ou les sacrifices des hommes et la fin pour laquelle ils consentent à ces sacrifices et font ces efforts. On ne sait plus si au semeur apparliendra la moisson. Non seulement le travail et l'éconoinie cessent d'être des moyens sûrs d'acquérir, mais la violence en devient un plus sûr.
La plasticité de la sociélé, dans les temps anciens ou dans les temps troublés, résistait à ce mal. On se mettait sous la protection d'un brigand, plus loyal que d'autres; on faisait avec lui un abonnement. De là vient le grand rôle que jouèrent les brigands dans les temps anciens et chez les peuples primitifs : certains d'entre eux élaient regardés, non plus comme des dévastateurs, mais comme des protecteurs. Les grands hommes de l'antiquité grecque et de presque Loutes les antiquités sont souvent des brigands réguliers, corrects,
fidèles à Jeur parole. Au moyen âge, on retrouve fréquemment une situation analogue. Les petits propriétaires d’alleux cherchent un appui en se plaçant sous le patronage de seigneurs plus puissants et deviennent, soit leurs vassaux, soit même leurs serfs, par choix.
Au commencement des temps modernes, ces sortes d'organisations libres et spontanées, en dehors de l'État, pour procurer aux hommes une sécurité relative, n'ont pas entièrement disparu. En Espagne, l'association célèbre, la sainte Hermandad, qui finit par être odieuse et ridicule, mais qui, dans les premiers temps de son existence, rendit des services précieux; en Flandre, en Italie, les sociétés de métiers ou autres, avaient souvent le même objet: procurer de la sécurité, soit à leurs membres, soit au public.
Ces combinaisons des âges primitifs ou troublés laissent encore certaines traces : en Angleterre et aux États-Unis, dés constables spéciaux, dans le Far-West américain surtout les lyncheurs, sont les héritiers intermittents de toutes ces associations libres faites en vue de la sécurité,
Ainsi, même ce premier besoin, tout à fait élémentaire, qui nous paraît aujourd'hui ne pouvoir être salisfait que par l'intervention directe et ininterrompue de l'État, a pu l'être autrefois par des procédés moins commodes, dans une mesure moins complète, par l'action des: particuliers ou des sociétés libres.
L'insécurité est pour une société une cause de lenteur dans son développement; elle ne la fait pas nécessairement rétrograder. L'oppression seule amène inévitablement le reul. Si les pachas turcs et le personnel qu'ils commandent se contentaient de protéger médiocrement les vies et les biens, si, du moins, ils n'étaient pas assujettis à des changements fréquents et qu'ils pussent mettre quelque régularité dans leurs exactions, la Turquie ne dépérirait pas. Le
dépérissement est dû à l'action, non seulement brutale, mais épuisante, d'oppresseurs instables. La simple insécurité aurait des effets moins graves.
JL ne faut, certes, pas en conclure que, dans les sociétés modernes, le premier devoir de l'État ne doive pas être de garantir la sécurité ; mais il est ulile d'indiquer que, dans le cours de l’histoire, la plasticité de la société a pu, pour la satisfaction relative de ce besoin primordial, suppléer l'inertie de l'État par des organisations spéciales qu'elle créait spontanément. Il est bon aussi d'ajouter que, même dans le temps présent, pour un très grand nombre de transactions, un léger degré d'insécurité vaut encore mieux qu'un excès de réglementation.
Ce qui a investi définitivement l'État, d'une manière constante et exclusive, de ce service de la sécurité, c’est le principe de la division du travail.
L'économie politique a singulièrement éclairé toute l'histoire humaine et même l'histoire naturelle, quand elle a donné tant de relief, sous la plume d'Adam Smith, au principe de la division du travail. C'est ce grand principe économique qui a constitué successivement la plupart des fonctions de l'État.
Une foule de tâches, que la société souple et libre ne serail pas incapable de remplir par elle-même, qu'ellea même remplies pendant des siècles, sont échues graduellement à l'État, parce qu'il peut s'en acquitter mieux, plus économiquement, plus complètement, avec moins de frais et d'efforts.
Ainsi, telle ou telle fonction spéciale et définitive s'est constituée avec netteté, s'est détachée de la société pour échoir à l'État, quand les conditions modifiées de celle-là et de celui-ci ont fait qu'il devenait plus expédient que telle ou telle tâche fût exercée par une force générale coercilive que
par des forces particulières et intermittentes. Ceux qui, sur les confins du Far-West, lynchent les criminels, n'ont ni le temps, ni les conditions d’espril nécessaires pour s'acquitter toujours convenablement de leur iâche; des juges permaments valent mieux. De même pour les constables spéciaux, pour les pompiers volontaires, pour ces balayeurs spontanés que l'on voit encore à Londres; des escouades moins nombreuses, mais permanentes, de gens professionnels, remplissent mieux ces offices.
C'est done le principe de la division du travail qui, inconsciemment appliqué, a fait passer à l'État certaines fonelions que la sociélé exerçait inslinctivement et que l'État organise avec réflexion.
Cette sorte de départ qui se fait graduellement entre les altributions de l'État et celles de la société libre a pour objet de laisser aux individus plus de temps pour leurs tâches privées, tout en organisant mieux certains services. Aussi doit-on considérer comme des esprits rétrogrades ceux qui nous proposent de revenir au jury civil, aux tribunaux d'arbitres; à moins, toutefois, qu'on ne veuille voir dans ces tendances une réaction salutaire contre les abus que l'État a introduits dans l'accomplissement des tâches dont il s'est chargé; la plasticité de la société réagirait alors contre ces fautes de l'État en abandonnant les organes qu'il a insti- Lüés pour retourner à d'autres qu'elle crée spontanément.
On pourrait pousser très loin cet aperçu historique de Ja genèse des fonctions de l'État. Ainsi, le pouvoir législatif que l'État s’est attribué en certaines matières, comme les questions commerciales, ne lui a pas toujours étè dévolu : il ne lui est échu que tard et par morceaux; il a 616 d'abord exercé par les individus et les sociélés libres; la fécondité inventive du commerce avait découvert certains procédés ingénieux, la lettre de change, le billet à ordre, bien d'au-
tres encore, les marchés à Lermes sous toutes leurs formes, les combinaisons à primes, etc.; la coulume avait réglé l'emploi de tous ces moyens; les usages commerciaux eurent ainsi une origine spontanée successive; l'État finit par y mettre la main, s'en emparer, les généraliser, les perfectionner parfois, souvent aussi les déformer.
Il faut donc condamner la superficialité de ces philosophes qui, habitant les nues et apercevant confusément sur cette terre l'État en possession de certains instruments, s'imaginent que c’est lui qui les a créés, et jettent des cris de Jérémie quand on leur parle de la fécondité d'invention des associalions privées.
Non seulement le droit commercial a cette origine spontanée, mais encore les agents généraux et protecteurs du commerce, les consuls, étaient d'abord les syndics de certaines communautés de négociants ; ils devinrent plus tard des fonctionnaires publics; la juridiction commerciale a passé par les mêmes vicissitudes.
Dans presque tous les ordres de l'activité humaine, on aperçoit des groupements libres d'individus se chargeant à l'origine d'organiser divers services d'intérêt général, que l'État ensuite, au bout de bien des siècles parfois, régularise.
Ainsi pour la viabilité : dans un intérêt militaire, les Étals, soit anciens, soit modernes, ont exécuté, avant le xvin® siècle, quelques rares chaussées. Ils s'acquittaient par là non pas d'une fonction économique, mais d'une fonction stratégique. Les associations privées faisaient le reste : les bacs, les ponts créés par ces confréries spéciales, qui, dans le Midi notamment, étaient appelées pontifices, les routes à péage en Angleterre et dans bien d'autres contrées, les ponts à péage aussi, instruments primitifs si l'on veut, mais qui ont de longtemps précédé les travaux publics accomplis au
moyen d'impôts, les ports mêmes el les docks, œuvres de compagnies, fondés et entretenus suivant le principe rigoureusement commercial, toutes ces créations spontanément écloses ont laissé encore aujourd'hui, surtout dans la Grande-Bretagne et, par un singulier contraste, dans quelques pays primilifs, des traces intéressantes, La seule route qui existe en Syrie, celle de Beyrouth à Damas, est l'œuvre et la propriété, suffisamment rémunératrice, d'une compagnie privée, d’une société française.
Des entreprises qui, par leur caractère encore plus éminemment désinléressé, semblent répugner à l'initiative privée, ont cependant, bien des fois, été accomplies par elle avec un éclatant succès. Stuart Mill classait encore parmi les œuvres qui revenaient de droit et de fait à l'État les explorations scientifiques. Pourrait-il se prononcer ainsi aujourd'hui? Môme il y a trente ans, il eût dù se montrer plus circonspect. Il oubliait que le doyen et le plus remarquable peut-être des voyageurs de l'Europe moderne, Marco Polo, était un fils et neveu de négociants, qui accompagna son père et son oncle dans un voyage de commerce à la cour du grand khan des Mogols, et de là se répandit dans loute V'Asie. Il ignorait surtout notre incomparable Caillié, qui, sans aucunes ressources el aucun appui, traversa, au début dece siècle, le coin redoutable de l'Afrique nord-occiden- Nale, du Sénégal au Maroc, en passant par Tombouctou, lournée hasardeuse qui ne fut refaite qu'un demi-siècle après par un jeune voyageur allemand.
Sluart Mill encore ne pouvait pressentir que la première lraversée d'outre en outre de l'Afrique, de la mer des Indes à l'Allantique, serait accomplie par un aventurier libre, que subventionnèrent ces forces nouvelles, deux grands jour-
“naux, l'un américain, l'autre anglais, Dieu me garde de prétendre que l'Etat, en Espagne, en
Portugal, en Angleterre, en France, plus récemment ailleurs, n'ait pas puissamment aidé aux voyages de découvertes et à la prise de possession du monde! Ce que je veux démontrer, c'est que, parmi les attributions que certains théoriciens étourdis revendiquent pour lui comme un monopole, ilen est beaucoup qui ont pu et qui peuvent encore être exercées de la façon la plus heureuse par les groupements libres, soit des hommes riches, soit des hommes instruits, soit des hommes dévoués, soit des hommes curieux, soit de ceux qui mettent en commun une parcelle de richesse, de dévouement, d'instruction et de curiosité.
Bien loin que l'État soit à l'origine de loutes les grandes œuvres d'utilité générale, on constate, au contraire, historiquement, que les associations libres ont constamment prêté leur outillage à l'État pour les services les plus incontestablement dévolus à ce dernier.
L'État pendant longtemps, beaucoup d'Élats même aujourd'hui, dans une certaine mesure encore l'État français, n'ont pas su ou ne savent pas faire rentrer leurs impôts. De là ces compagnies privées, ces fermes qui se chargeaient de recouvrer les contribulions sous l'empire romain, dans la vieille France, sous nos yeux encore pour certaines taxes en Espagne, en Roumanie, en Turquie, hier en Italie et en Espagne, que dis-je! dans beaucoup de communes françaises, qui trouvent plus économique d'affermer leurs droits d'octrois que de les percevoir elles-mêmes.
L'exposé historique auquel nous nous sommes livré laisse sans doute subsister une grande difficulté : puisque la plupart des attribulions, aujourd'hui considérées comme essentielles à l'État, ne lui ont pas appartenu primitivement, qu'elles sont restées longtemps dans la main de particuliers ou d'associations libres, qu’elles ne sont échues à l'Élat que graduellement par la lente application du principe de la
L'ÉTAT, LA SOCIÈTÉ ET L'INDIVIDU, sû
division du travail, la grande collectivité, armée du pouvoir de contrainte, étant plus capable de les généraliser que les pelites collectivités spontanées et variables qui ne possèdent guère que le pouvoir de persuasion, comment fixer, soit dans le présent, soit dans l’avenir, la limite des attributions de l'État? Ce même exposé historique, cependant, va nous y aider en nous faisant mieux connaître les caractères généraux de l'État.
La première observalion dont il est impossible de n'être pas pénétré, c'est que l'État est absolument dépourvu de l'esprit d'invention.
L'État est une collectivité rigide, qui ne peut agir qu'au moyen d'un appareil compliqué, composé de rouages nombreux, subordonnés les uns aux autres ; l'Élat est une hiérarchie, soit aristocratique, soit bureaucratique, soit élective, où la pensée spontanée est assujettie, par la nature des choses, à un nombre prodigieux de contrôles. Une pareille machine ne peut rien inventer.
L'État, en effet, n'a rien inventé et n'invente rien. Tous les progrès humains ou presque tous se rapportent à des noms propres, à ces hommes hors cadre que le principal ministre du second empire appelait « des individualilés sans mandat, »
"C'est par « les individualités sans mandat » que le monde avance et se développe : ce sont ces sortes de prophètes ou d'inspirés qui représentent le ferment de la masse humaine, naturellement inerte.
Houte collectivité hiérarchisée est, d'ailleurs, incapable d'invention, Toute la section de musique de l'Académie des beaux-arts ne pourra produire une sonate acceptable; toule celle de peinture, un tableau de mérile; un seul homme, Littré, a fait un dictionnaire de premier ordre bien avant les quarante de l'Académie française.
Qu'on ne dise pas que l'art et la science sont des œuvres personnelles et que les progrès sociaux sont des œuvres communes; rien n'est plus inexact. Les procédés sociaux nouveaux demandent une spontanéité d'esprit et de cœur qui ne se rencontre que chez quelques hommes privilégiés. Ces hommes privilégiés sont doués du don de persuasion, non pas du don de persuader les sages, mais de celui de gagner les simples, les naiures généreuses, parfois timides, disséminées dans la foule. Un homme d'initiative, parmi les 40 millions d'habitants d'un pays, trouvera toujours quelques audicieux qui croiront en lui, le suivront, feront fortune avec lui ou se ruineront avec lui. Il perdrait son temps à vouloir convaincre ces bureaux hiérarchisés qui sont les lourds et nécessaires organes de la pensée et de l’action de l'État.
Aussi, voyez combien stérile, au point de vue de l’invention, est cet être que certains étourdis représentent comme le cerveau de la société. L'État, tous les États, ont d'abord et par-dessus tout une vocation militaire : ils représentent avant tout la défense du pays. C'est donc les États, leurs fonctionnaires, qui devraient, semble-{-il, faire la généralité des inventions et des applications relatives à la guerre, à la marine, à la rapidité des communications. Il n'en est rien.
C'est à un moine, ce n'est pas à l'État, qu'on rapporte l'invention de la poudre à canon. Dans notre siècle, c'est un simple chimiste, appartenant au pays le plus pacifique de l'Europe, le Suédois Nobel, qui invente la dynamite. Michel Chevalier, en juillet 4870, attire l'attention du gouvernement impérial sur ce formidable explosif; pendant le second siège de Paris, M, Barbe, depuis ministre de l'agriculture, prie M. Thiers d'employer celte substance nouvelle; ces deux gouvernements, si différents par les hommes et par les principes, ne prêtent aucune attention à ces propositions,
11 en va des découvertes de la marine comme de celles de la guerre; le marquis de Jouffroy, en 1776, fait naviguer sur le Doubs le premier bateau à vapeur : il demande des encouragements au ministre Calonne, qui le repousse. Mauvais ministre, dira-t-on ; mais, dans la série nombreuse des ministres de lout pays, il s'en trouve au moins autant de mauvais on de médiocres que de bons. C'est à un grand homme du moins, à un vrai grand homme, Napoléon, que,un quart de siècle après, s'adresse Fullon, et ce grand homme d'État considère ses essais comme des enfantillages. Si l'Élat dédaigne la vapeur et est lent à l'appliquer, ce n’est pas lui non plus qui invente ou qui applique le premier l'hélice. L'inventeur Sauvage passe d’une maison de dettes dans une maison de fous.
Pour les communications publiques, il en est de même, Trois petits chemins de fer fonctionnent en France, à la fin de la restauration, créés par l'initiative privée, sans subvention d'aucune sorte; l'État met une dizaine d'années à discuter sur le meilleur régime des voies ferrées, et, par ses tergiversations, ses absurdes exigences, il retarde d'autant, comme nous le montrerons plus tard, le développement du réseau ferré dans notre pays.
La drague à couloir de M. Lavalley avait creusé depuis dix ans le canal de Suez, qu'on commençait à peine à l'in- Lroduire dans les travaux de ports exécutés par l'État frangais. Ni les câbles sous-marins, ni les percements d'isthmes, ni aucune des principales œuvres qui changent la face du monde, ne sont dus à l'État ou aux États.
Les téléphones se répandent dans toutes les administra- Lions privées avant que l'État s’en occupe. Ensuite plusieurs États les veulent confisquer. De même, pour la lumière électrique dont, par ses niaises exigences, le conseil municipalde Paris retarde de dix ans la propagation dans cette villes
L'État moderne affecte une prédilection pour l'instruction : ce sont des particuliers qui créent l'École centrale des arts et manufactures; ce sont des indusiriels qui instituent les écoles de commerce de Mulhouse, de Lyon, du Havre.
L'État, dans un rare moment d'iniliative, veut fonder une école d'administration; il n'y réussit pas. Un simple particulier crée l'École libre des sciences politiques, et lui gagne en quelques années, dans les deux mondes, une éclatante renommée.
L'État se lasse des anciens procédés d'instruction qu'il avait empruntés à une société privée, celles des jésuites, et il se prend d'engôuement pour l'œuvre d'une autre société privée, celle de l'École Monge; il veut aussitôt en généraliser les principes sur tout le territoire.
Ce n’est pas que nous voulions contester les services que l'État rend d'autre part, les perfectionnements de détail que plusieurs de ses ingénieurs ou de ses savants introduisent ou répandent. Certes, l'État a à son service des hommes distingués, des hommes éminents; la plupart, cependant, quand ils en ont l'occasion, préfèrent quitter l'administration officielle où l'avancement est lent, pédantesque, assujetti au népotisme ou au gérontisme, pour entrer dans les entreprises privées, qui placent immédiatement les hommes au rang que leur assignent leurs talents et leurs mérites.
Comment en serail-il autrement? L'esprit, comme dit l'Écriture, souffle où il veut. La sagesse moderne a traduit celte grande pensée par cette autre formule : Tout le monde a plus d'esprit que Voltaire. Ce n'est pas dans les cadres réguliers, prudemment combinés, que s'enferme l'esprit d' vention; il choisit dans la foule ceux dont il veut faire une élite.
En disant que l'État manque essentiellement de la faculté
L'ÉTAT, LA SOCIÈTÉ ET L'INDIVIDU. 53 d'invention et de l'aptitude à l'application prompte des découvertes, nous n'avons pas l'intention de le dénigrer, de l'offrir en pâture aux sarcasmes. Nous constatons simplement sa nature, qui a des mérites différents, opposés.
Au point de vue social aussi, l'État ne sait rien découvrir : ni la lettre de change, ni le billet à ordre, ni le chèque, ni les opérations multipliées des banques, ni le clearing house, ni les assurances, ni les caisses d'épargne, ni ces divers modes ingénieux de salaire que l'on appelle participation aux bénéfices, ni les sociétés coopéralives, ne sortent de la pensée ou de l'action de l'État: toutes ces combinaisons ingénieuses surgissent du milieu social libre.
Qu'est donc l'État? Ce n'est pas un organe créateur, loin delà. C'est un organe critique, un organe de généralisation, de coordination, de vulgarisation. C'est surlout un organe de conservation.
L'État est un copiste, un amplificateur ; dans ses copies et ses adaptations des entreprises privées, il a bien des chances de commettre quelques erreurs ou de multiplier à l'infini celles qui se trouvaient dans l'original dont il s'éprend,
Il intervient après les découvertes, et il peut alors leur prêter un certain concours. Mais il peut aussi les étouffer : dans l'intervention de l'État, qui peut être parfois bienfaisante, il y a toujours à craindre cet élément capricieux, brutal, accapareur, ce quia nominor leo. 11 possède, en effet, un double pouvoir, qui est une terrible force, la contrainte légale et la contrainte fiscale.
De ce que l'État est ainsi absolument destitué de la faculté d'invention, de ce qu'il possède seulement, dans des mesures très variables, l'esprit d'assimilation et de coordination, il résulte que l'État ne peut être le premier agent, Ja cause principale du progrès dans la société humaine ; il me saurait jouer le rôle que d'un auxiliaire, d'un agent de
propagation, qui risque toutefois, par une présomption maladroite, de se transformer en un agent de perturbation.
Il descend ainsi du trône où on voulait l'élever.
Il en résulte encore que l’État n’est pas la plus haute personnalité, ainsi que le prétend M. de Stein; c'est la plus vaste personnalité, non la plus haute, puisque le plus merveilleux attribut de l'homme, l'invention, lui fait défaut.
Avant d'entrer dans le détail des tâches dont s'occupe la trinité de l’État — pouvoir central, pouvoir provincial, pouvoir communal, — il nous a semblé utile de réfuter ces erreurs et de poser ces principes. La mission de l’État en deviendra plus claire. |
vant agir, sous peine de se détraquer, qu'avec lenteur et uniformité, voilà ce qu'est essentiellement l'État, dès que la société a franchi les premières étapes de la barbarie.
Nous avons reconnu que, par sa nature, cet organisme manque de l’un des plus beaux attributs qui soient échus à l'homme : l'esprit d'invention.
Aussi l'État nous a-t-il apparu dans l'histoire comme ayant surtout pour objet la conservation de la société ; plus tard lui est incombée la généralisation graduelle et prudente de quelques règles ou de quelques procédés que découvre l'initiative des particuliers ou des associations libres, et qui, pour que la nation en retire tout le profit qu'elle en peut attendre, ont besoin du concours non seulement de la généralité des habitants, mais de l’universalité.
Cette seconde tâche comporte une réserve importante : comme la société humaine ne se développe el ne progresse que par l'esprit d'invention, et que ce don manque absolument à l'État, qu'il appartient en monopole à l'individu seul et aux groupements variés et infinis que forme librement l'individu, l'État doit veiller avec un souci attentif, ininterrompu, à circonscrire son aclion propre, de sorte que, sauf les cas d'évidente nécessité, il ne porte aucune atteinte à l'énergie individuelle et à la liberté des associations privées.
J'ai dit que dans ces études je ne me propose pas de parler de l'État en soi, abstraction difficilement saisissable, mais de l'État moderne. Je n'ai pas à rechercher ce qui convenait au temps de Lycurgue ou de Constantin, non plus qu'à m'occuper de la mission qui actuellement peut échoir à l'état chinois ou thibétain.
Sans doute, le fond de l'homme étant toujours le même, et les règles qui déterminent son activité ayant, sauf des différences d'intensité, partout la même nature, on peut
CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉTAT MODERNE. ôT dire que la généralité des observations que suggère, quant à la sphère de son action, l'État moderne et occidental, pourraient, quoique à des degrés divers, s'appliquer à l'État ancien el à l'élat asiatique. Il est bon de se circonscrire, loutefois, dens l'espace et dans le temps. L'État moderne et occidenlal offre des caractéristiques particulières qui le rendent tantôt plus qualifié et plus apte, tantôt moins aple et moins qualifié pour certaines lâches.
Que doit-on entendre par l'État moderne et occidental ? C'est l'État reposant principalement sur la délégation temporaire de l'autorité par ceux qui la doivent subir. C'est l'État électif et à personnel variable,
Sans doute, dans tous les lemps et à peu près dans tous les pays, l'élection a joué un certain rôle dans la constilulion de l'État. Mais, pour l'Etat moderne el occidental, il ne s'agit plus d'un rôle accessoire, subordonné, d'un simple contrôle; le principe éleclif y a tout envahi et tout absorbé.
Dans le vieux monde, la France et la Suisse, dans le nouveau-monde, tous les États, sauf le Brésil, sont ceux qui présentent, de la façon la plus accentuée, ces trails propres à l'État moderne et occidental. Les autres pays appartenant à notre groupe de civilisation, la Russie seule exeeplée, se trouvent dans des conditions, sinon identiques, du moins assez analogues ; il existe chez certains d'entre eux quelque contrepoids au régime éleclif ; ce sont, toutéfois, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, dans les États scandinaves, en Portugal, en Espagne, en Italie, au “Brésil, en Autriche même, des contrepoids assez faibles et qui n'empéchent pas le principe électif d'avoir la direction générale de la politique dans ces États.
L'Allemagne, ou plutôt la Prusse, est placée aujourd'hui dans des condilions différentes. Le principe électif y a été sérieusement contenu, plus encore par les événements et
par l'ascendant de certains hommes, exceptionnellement bien doués et exceptionnellement heureux, que par les constitutions. Gelles-ci laissent la porte ouverte à des aspirations qui nécessairement se feront jour tôt ou tard et ne pourront manquer d’oblenir quelque satisfaction.
Quels que soient les rouages gouvernementaux, l'opinion publique, chez tous les peuples chrétiens, obéit aujourd'hui aux mêmes impulsions générales : l'idée que la volonté du grand nombre fait la loi, que les forces gouvernementales doivent être employées autant que possible à soulager les classes laborieuses, un certain dédain de la tradition, une confiance naïve dans les changements législatifs. Telle est l'atmosphère sociale où se meuvent les peuples modernes occidentaux. .
Le plus vieux poète latin dont des lambeaux d'ouvrages nous soient restés, Ennius, pouvait écrire :
Moribus antiquis res stat Romana virisque.
Aujourd'hui, bien peu de gens se soucient des mœurs antiques; le préjugé général est contre elles. Un réformateur. social, M. Le Play, pouvait prêcher aux peuples contémporains de restituer à la vieillesse l'influence prédominante dans la vie publique. Je ne sais si cela serait désirable, mais il n'y a guère d'apparence que cette doctrine converlisse les peuples.
Ilse rencontre, sans doute, dans la politique, quelques vieillards qui y tiennent une place éminente, naguère en France, à l'heure présente en Allemagne, en Angleterre et en Italie; mais ce sont, d'ordinaire, des hommes au tempérament ardent el audacieux, qui, par une de ces fantaisies que se permet parfois le grand âge, se font les serviteurs des idées de la génération la plus récente et sont souvent, à leur déclin, plus amoureux des nouveautés qu'ils ne l'6-
Laïent dans leur jeunesse ou leur maturité. M. Gladstone en fournit la preuve, peut-être aussi M. Thiers.
Les générations récentes ont, sur la direction générale de l'État moderne, une action décisive; elles pèsent d'abord du poids de leurs suffrages : de vingt et un an à vingt-cinq ans, il y a en France 1,400,000 électeurs, et, en défalquant ceux qui sont retenus dans les rangs de l'armée, il reste encore { million de jeunes hommes, presque des adolescents, citoyens tous actifs, dont bien peu s’abstiennent, qui forment le dixième du corps électoral inscrit, et le huitième environ du corps électoral pratiquant.
Ces générations nouvelles pèsent encore plus par leur influence : on sait que dans la famille moderne, ce n'est pas en général le père qui dirige l'enfant adulte, mais ce dernier qui dirige le père (1) ; si l’on lient compte, en outre, de ce que, dans lous les pays, les partis politiques en lutte ne sont séparés que par un nombre assez restreint de suffrages, on en peut conclure que la partie la plus jeune ét la moins expérimentée de la nation se trouve, chez les peuples modernes, en possession réelle de la conduite des affaires.
Je n'examine pas ici si cet élat de choses doit être considéré comme définitif. 11 offre quelques avantages et beaucoup d'inconvénients.
Il est difficile de penser que cette organisation sera le régime où l'humanité fera son lit pour ne le plus changer. Dutre que les peuples orientaux, dont certains, notamment les Chinois, semblent appelés à faire prochainement leur
11) Celté tendance n'est pas propre uniquément à la France et aux États-Unis d'Amérique : on la retrouve même en Russie; on peut s'en convaincre par le roman de Tourguënef, Pères et Enfants ; l'auteur russe va jusqu'à représenter comme des vieillards, en admiration béate devant leurs enfants, des hommes de quarante à quarante-cinq ans appartenant À la classe élevée ou moyenne.
entrée sur la scène de la politique universelle, obéissent à une conception toute différente de la vie sociale, l'étude de l'histoire ne fait pas augurer très favorablement de l'organisation que nos pères ou nos grands-pères on accueillie avec tant d'enthousiasme.
Le passé paraît démontrer que les rois ou les aristocraties font les États et que, abandonnés à eux-mêmes, les peuples les défont.
Je me garderai bien de faire des prévisions précises sur l'avenir. Mais il ne me semble pas invraisemblable que, après un temps fort long peut-être, des tâtonnements pénibles et des secousses diverses, les nations aux terriloires très peuplés, entourées de voisins dangereux, reviennent aux grandes monarchies administratives, comnie celle de l'ancienne France, avec plus de contrôle et de contrepoids, ou plutôt comme la monarchie prussienne actuelle, ou encore comme l'empire romain dans ses beaux jours, qui durèrent bien deux siècles.
Mais ce sont là des conjectures : voyons ce que l'État moderne, l'État, plus ou moins électif el à personnel instable, peut et doit faire pour la conservation des sociétés et pour la civilisation.
Comparons les vastes ambitions qu'on lui souffle aux moyens dont il dispose et aux résultats qu'il peut atteindre.
gens qui traitent du rôle de l'État les passent sous silence.
La première, c'est que l'État moderne sortant, par des délégations à courte échéance, de la masse des citoyens, non seulement n’est pas en principe plus intelligent qu'eux, surtout que les plus éclairés d'entre eux, mais qu'il est assujetti à tous les préjugés successifs qui dominent le genre humain et qui l'entraînent : il est la proie tour à tour de tous les engouements.
Bien plus, il est à chaque moment particulier en quelque sorte le résumé, l'accentuation, l'intensification du genre spécial d'engouement auquel était enclin le pays lors du plus récent renouvellement des pouvoirs publics, c'est-àdire lors de la dernière élection des chambres.
On n'a pas assez signalé ce caractère de l'État moderne : l'État moderne exprime pour quatre ans ou pour cinq ans la volonté, non pas de l’universalité de la nation, mais de la simple majorité, souvent d’une majorité purement apparente ; bien plus, il exprime cette volonté telle qu'elle s’est manifestée dans une période d'excitation et de fièvre. Les élections ne sont pas précédées de jeûnes, de prières, de retraites ; elles ne se font pas dans le silence et dans la méditation; même alors elles seraient défectueuses, parce qu'il est conforme à la nature humaine que les élections soient toujours influencées par l'intrigue et par ce prestige dont jouissent les gens Lurbulents, les agités, les ambitieux, les politiciens professionnels auprès des âmes timides et molles qui forment, en définilive, la grande masse du corps électoral, Les élections se font dans le bruit, dans le vacarme, dans l’ahurissement.
L'électeur moderne ressemble assez au pauvre diable que le sergent racoleur happait autrefois dans un carrefour, qu'il grisait de promesses et de vin, el auquel il faisait signer un engagement pour l'armée. Ce sont les mêmes pro-
CARACTÈRES PARTICULIERS DE L'ÉTAT MODERNE. 63 cédés que l'on emploie. Ainsi l'État moderne représente en général, élevé à sa plus haute puissanee, l'engouement momentané de la majorité de la nation.
Or, il n'est aucun temps qui n'ait ses engouements : l'engouement de la force et de la répression, l'engouement pour la liberté individuelle illimitée ; l'engouement pour les les travaux publics ou pour une nature particulière de travaux publics, les chemins de fer, les canaux, les monuments ; l'engouement pour la religion ; l'engouement contre la religion ; l'engouement pour l'instruction publique sous toutes les formes ; l'engouement pour la tulelle et la réglementation ; l'engouement pour la liberté des échanges ; l'engouement pour la restriction des échanges et la proteclion, ete. Il est mille formes d'engouements divers auxquels successivement cède une nation.
Chacun de ces engouements, c'est-à-dire chacune de ces conceptions incomplètes ou excessives, offre des périls pour la société, périls de toute nature. L'État devrait prendre à tâche de résister à ces entraînements, à ces caprices, de les dominer: de les contenir. Loin de là ; par la nature même de son origine, l'État moderne multiplie en quelque sorte et prolonge pendant quatre ans ou cinq ans un engouement momentané. F :
L'État moderne représente la nation à peu près comme la photographie instantanée représente un cheval qu'elle saisit au galopet qui reste pour elle éternellement galopant.
Aussi lu législation chez les États modernes va-t-elle presque toujours plus loin que ne le désirerait l'opinion publique, devenue rassise après l'excitation des élections. De là vient que souvent une chambre est suivie d'une autre qu'unime un esprit contraire ; ainsi s'expliquent également la con- Lradiction fréquente, le démenti presque immédiat qu’en tout pays les élections partielles infligent aux élections générales.
Cr L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIONS.
La législation dans les États modernes est, de toute nécessité, presque toujours outrée, soit dans le sens de l’action, soit dans le sens de la réaction. Les trois quarts du temps d'une législature sont employés à défaire ce qu'a fait la législature précédente ou l'avant-dernière. A cette intempérance et à cet excès de législation, il y a deux remèdes : le premier, c'est l'obstruclion dans le sein du parlement: le second, c'est le referendum, ou la ratification par le corps électoral entier des lois importantes que les chambres viennent de voter.
On n'appréciera jamais assez les énormes services que l'obstruction parlementaire rend aux nalions; elle assure leur repos et la continuité de leurs conditions d'existence; pour une bonne mesure peut-être dont elle retarde l'adoption, il en est neuf mauvaises ou inutiles qu’elle rejette dans les limbes. Le célèbre « massacre des innocents » auquel se livre, dans les derniers jours de la session, le parlement anglais, est le plus souvent la meilleure œuvre de la session. De même l'on aurait tort de se déparlir en Frauce, comme on l'a proposé, de la pratique qui rend caduques doutes les propositions qui, à l'expiration des pouvoirs d'un parlement, n'ont élé votées que par une seule chambre.
On a beaucoup parlé du « surmenage » scolaire, mais pas assez du « surmenage » parlementaire, qui est bien plus réel et plus dangereux, Contre le « surmenage » scolaire, on à pour garantie ou pour refuge l'heureuse faculté d'inattention dont jouissent les enfants ; leur corps est présent à la classe, leur esprit en est souvent absent; contre le « surmenage » parlementaire, on a pour refuge et pour garantie l'heureuse obstruclion, si calomniée, avec tous ses procédés, soit ingénieux, soit naïfs. Il faudrait, cependant, à une sociélé démocratique qui veut être sérieuse, un autre frein, le referendum, ou la sanction populaire aux lois principales : le
finances, l'un de ses collègues, bien connu d'ailleurs, prenait la parole en qualité de doyen, disait-il, des directeurs généraux du ministère: ce doyen avait quarante-cinq ou quarante-six ans, sinon moins. Que de révocalions ou de mises prématurées à la retrailen'avait-il pas fallu pour amener ce décanat précoce!
Les anciennes monarchies, ou même une monarchie contemporaine autoritaire, comme celle de Prusse, sont dans de tout autres conditions. Là on tombe plutôt dans la gérontocratie. L'État, en effet, échappant, pour le recrutement de ses fonclionnaires, à ce choix éclairé, réfléchi, indépendant, auquel se livrent en général les particuliers pour les personnes qu'ils emploient, il lui est difficile d'éviter l'un de ces défauts : ou lecaprice qui substitue chaque jourde nouveaux venus, sans apprentissage, aux hommes expérimentés; ou une fixité qui fait de l'avancement à l'ancienneté la règle habituelle, qui décourage la plupart des natures d'élite, et qui maintient souvent au delà de leurs forces, dans de hauts postes, des personnages vieillis. Ce dernier inconvénient, toutefois, est moindre que le premier.
Mieux vaut encore, pour la bonne composition des services publics, que le fonctionnaire soit considéré comme le propriétaire de sa fonction; c'est le cas en Prusse, ou plutôt dans toute l'Allemagne. L'emploi une fois obtenu y est possédé, sinon à vie, du moins pour une longue période fixée d'avance, sauf le cas très rare de fautes professionnelles évidentes (1). Le fonctionnaire prussien est à peu près aussi propriétaire de son rang et de son traitement, nous ne disons pas précisément de son poste, que l'officier français l'est de
(1) Die Ernennung giebt, sofort oder (ôfters) nach einer bestimmten Probezeit einen Rechtsunspruch auf das klaglos verwaltete Amt, bez. auf dessen Besoldung (Gehal), theils die Lebensseit, theils auch nur für bestimmte langere Perioden, etc. (Wagner, Finanz-Wissenschaft, 1, p. 99).
jours menacé par le parti rival, craignant loujours de perdre ce pouvoir qu'il a difficilement conquis. Or, ce ne sont pas seulement des idées, des sentiments, ce sont aussi des intérêts qui, dans nos âpres sociétés contemporaines, peuvent être favorisés par la possession du pouvoir.
Un ministre célèbre, grand théoricien, disait un jour que la politique n’est pas l'œuvre des saints. Devançant cet aveu, l'Écriture, toujours si merveilleusement perspicace, a assigné aux violents la conquête même du ciel : violenti rapiunt illud. La violence dans les luttes politiques modernes se dissimule le plus souvent sous la ruse et l'intrigue, mais la partialité reste, Elle est encore accrue par un des effets de ce principe si actif, la division du travail el la spécialisation des professions. La conduite des affaires d'État devient un métier, non pas gratuit; on vit de l'État, comme on vit de l'autel; mais il y a partout deux personnels rivaux, sinon trois ou quatre, qui se disputent cette pitance, l'un jeûnant pendant que l'autre se repaît, chacun ayant sa clientèle et tenu de la satisfaire,
Ainsi, l'État moderne, que les philosophes et les abstracteurs considèrent comme la plus désintéressée de toutes les personnalités, est, en fait, voué à la parlialité, à la partialilé sans relâche. Quelques hommes d'État, d'un esprit élevé, d'un cœur personnellement détaché des intérêts purement pécuniaires, peuvent essayer d'échapper à cette tendance on de la modérer; ils n'y réussissent guère, ils sont obligés de faire de constants sacrifices au parti qui les a portés et qui les soutient; s'ils ne sont pas parliaux par inclination, ils sont obligés de le devenir par tactique et avec résignation.
Si l’on s'en tenait à la simple (héorie, on croirait aussi que l'État est la personnalité la moins pressée qui soit, celle qui, pour l'exécution de ses volontés, a devant elle le temps le plus étendu, qui peut ne pas se hâler, faire Loul avec mesure
et avec poids. C'est encore là une erreur : les détenteurs de l'État modernesont des détenteurs précaires ; ils savent qu'ils n'auront que deux, trois ou quatre ans, rarement sept ou huit, pour exécuter leurs plans, pour satisfaire leur parti. Des ministères de dix, quinze ou vingt années, comme ceux de Sully, de Richelieu, de Colbert, de Louvois, sont en dehors de leurs visées. Il faut qu'ils agissent vile, sans hésitation, sans repos, sinon le rival qui les talonne, le successeur présomplif, qui est l'ennemi, les surprendra, les renversera avant qu'ils aient rien fait. De là cette activité papillonne qui effleure tout à la fois, qui s'étourdit de son perpétuel bourdonnement.
On sait combien la possession précaire est fatale à une terre, à une entreprise; cette possession précaire a pour les États des inconvénients analogues, moindres, si l'on veut, quand est bornée la sphère d'action que la coutume ou les lois ouvrent aux pouvoirs publics, mais énormes quand celte sphère d'action est étendue et qu'elle tend à devenir illimitée.
Voyez comment des institutions contraires en apparence, mais assez semblables au fond, conduisent à des résultats analogues, On sait que certaines monarchies de l'Orient ont des ministres qui changent à chaque instant : le désordre. administratif et le pillage du trésor en sont la conséquence. Les États modernes ont, eux aussi, un personnel variable, et qui tend chaque jour à le devenir davantage; il en dérive les mêmes effets : la dissolution administrative et le pillage des ressources publiques.
Ce pillage, ilest vrai, s'opère d'une autre manière, suisant une méthode plus hypocrite, avec des formes plus douces, en général avec des formes légales. On s’approprie le bien de la communauté par des créalions de places superlues, parla mise prématurée à la retraite de fonetion-
naires parfaitement valides et capables. De là, en France, les 400 millions d'augmentation du chiffre annuel des pensions depuis quinze ans; de là encore l'inslitution de 200,000 fonctionnaires nouveaux au moins, dans la mème période, Ainsi, malgré l'opposition des étiquettes gouvernementales, les intrigues et les caprices des despotes d'Orient, les intrigues et les caprices du corps électoral produisent des effets de même nature.
Nous n'avons pas épuisé l'énumération de tous les traits particuliers qui caractérisent l’État moderne et qui influent sur tous ses actes. L'un de ces traits les moins connus, et dont les conséquences sont les plus graves, c'est la façon générale dont l'État moderne, l'État électif, conçoit les intérêts de la société, et dont il cherche par conséquent à les salisfaire.
Par suite de son origine, qui est l'élection incessante, toujours disputée et à peu près indécise, l'État moderne ne conçoit presque jamais les intérêts sociaux sous leur forme synthétique ; il ne les aperçoit que morcelés, dans la situation d'antagonisme les uns avec les autres. Il n'a, pour ainsi dire, jamais en vue que des intérêts particuliers; l'intérêt absolument collectif lui échappe. Il se figure, comme le vul- -gaire, que l'intérêt général n’est que la somme des divers intérêts particuliers, ce qui est une proposition d'ordinaire vraie, mais qui ne peut pas étre toujours admise sans réserve. S'agit-il d'une des questions les plus débattues de notre temps, celle des relations douanières avec l'étranger? Chacun des intérêts particuliers engagés dans la protection, ou du moins qui s'y croient engagés (car ces intérêts particuliers se trompent souvent eux-mêmes et sont parfois la dupe d'apparences), frappera beaucoup plus l'État moderne que le stimulant général, le surcroît graduel de vitalité qu'un régime commercial libéral assurerait à l'ensemble du
J'arrive à la dernière des faiblesses de l'État, quel qu'il soit, moderne ou ancien, républicain ou monarchique, tempéré ou despotique. L'État est soustrait aux conditions de la concurrence, la plus énergique de toutes les forces sociales, celle qui tend le plus au perfectionnement de la sociélé et de l'individu.
Avec ce double pouvoir de contrainte légale et de contrainte fiscale qui lui est dévolu, l'État, quand il agit sur le territoire de la nation, n'a pas à redouter qu'on le supplante, qu'on l'annule, qu'on le supprime. Étant une personnalité sans rivale, puisqu'il est la seule de son espèce, il est à l'abri de celle éviction, de cet anéantissement, auxquels sont exposés les individus ou les associations libres qui remplissent mal ou médiocrement leur tâche.
On fera peut-être ici quelques objections : on dira que, si l'État, considéré in abstracto, est soustrait à toute concurrence, les partis politiques qui se disputent l'État et qui le possèdent tour à tour sont, au contraire, dans la situation de concurrents constants et acharnés. Cela est vrai; mais l'objection, pour n'être pas absolument dépourvue de portée, n’en a qu'une insuffisante. Ces partis en lutte sont bien des critiques sévères les uns des autres, des ennemis sans merci; mais, en dehors des idées générales qu'ils servent et qui diffèrent, leurs procédés pratiques d'adminis- Lration, leurs défauts qui liennent à leur nature, sont, avec quelque diversité d'intensité, à peu près les mêmes.
Une autre objection plus fondée, c'est que la concurrence vilale existe pour l'État, sinon dans l'intérieur même de chaque État, du moins dans ses relations avec les états voisins; elle se manifeste même de la façon la plus énergique, la plus dramatique, par la guerre, l'invasion, le démembrement ou l'annexion. Ici l'objection est exacte : la guerre est l’un des modes de la concurrence entre les Élats :