COMPARAISON DE L'ÉTAT MODERNE ET DES SOCIÉTÉS ANONYMES
Allégation que les vices de l'État moderne sont aussi ceux des sociétés anonymes qui aujourd'hui accaparent la production, page 11. — Première réponse à cette proposition : les entreprises personnelles et les sociétés en nom collectif vu en commandite tiennent une grande place dans l'organisation contemporaine, page 7
Les sociétés anonymes différent singulièrement, parleur constitution, de l'État moderne : ce ne sont pas des démocraties à personrel variable ; le suffrage y est censitaire, Les sociétés anonymes prospères se transforment en aristocraties ou en monarchies tempérées, page 18. — La permanence des personnes et des traditions est la règle habituelle des sociétés anonymes, page 19. — Droit et facilité de sécession pour les mécontents, page 19.
La bureaucratie des sociétés anonymes est plus souple et plus effcace que celle de l'État, page 80. — L'État moderne se placé rarement, pour le choix de ses fonctionnaires, au seul point de vue technique. page 81, — L'État moderne a la prétention que le fonctionnaire lui appartienne Lout entier, aussi bien ses opinions politiques que son intelligence, page 81. — Plénitude de liberté, en dehors de la sphère professionnelle, luissée aux employés des sociétés anonymes, page 82. — À la longue, le personnel de fonctionnaires de l'État moderne doit être inférieur à celui des sociétés anonymes bien conduites, page 82.
Élasticité des sociétés anonymes prouvée par la pratique des temps de crise; l'organisme de l'État ne se prête pas aux mêmes économies
page 83. — Différence de situation d’une assemblée générale d'actionnaires et d'un parlement électif relativement aux employés et aux frais généraux d'administration, page 83, — Le népotisme des sociétés anonymes est moins dangereux que celui de l'État moderne, parce que les hautes fonctions sont plus permanentes duts les premières, page 84.
Toute entreprise privée qui se relâche est bientôt comprounise ou éliminée : la réduction des dividendes où la baisse des cours à la bourse est un avertissement bien plus efficace pour les actionnaires qu'un simple déficit budgétaire pour le Parlement, page 85.
Les conséquences des erreurs des sociétés anonymes ne portent que
Sur le premier point, le maintien de la pelite et de la moyenne industrie concurremment avec la grande, dans la plupart des sphères des entreprises humaines, l'agriculture, le commerce de détail ou de gros, la fabrication de Lous les produits qui n'exigent pas des moteurs d'une énorme puissance, je n'insisterai pas ici; cela me conduirail hors du sujet. Il est, au contraire, indispensable de montrer en quoi les méthodes de conduite des sociétés anonymes, si vastes soient-elles, diffèrent des méthodes que suitnécessairement l'État.
Les sociétés anonymes parlicipent, sans doute, dans une mesure variable, des défauts de l'action collective; elles n'ont pas loujours l'absolue unité de direction des entreprises individuelles; ce n’est pas là, toutefois, leur principal vice, car les sociétés anonymes prospères sont presque toutes très concentrées ; mais elles manquent, d'ordinaire, de la souplesse, de la rapidité de conception et d'exécution qui caractérisent les bonnes entreprises personnelles : elles font plus de place aux dépenses inutiles, à ce que l'on appelle le coulage; on va voir, cependant, que leur mode d'action diffère singulièrement de celui de l'État.
En premier lieu, les sociétés anonymes ne sont pas des démocraties à personnel variable ; elles procèdent du suffrage censitaire, car, pour jouir même d’une seule voix dans les assemblées, il faut posséder plusieurs milliers de francs d'actions; or, comme il est rare qu'une personne ail tous ses fonds dans la même affaire, on peut dire que, sauf quelques petites entreprises locales on populaires, les sociétés anonymes n'ont pour associés jouissant du droit de suffrage que
347 à 358 ; voir aussi mon ouvrage : Essai sur la répartition des richesses el la tendance à une moindre inégalilé des conditions (3we édition, Guillaumin), particulièrement le chapitre xu, consacré aux sociétés anonymes, pages 314 à 339.
des personnes possédant une cerlaine aisance el imbues de loutes les idées pondérées, de toutes les habitudes d'ordre et de patience, que l'aisance confère en général. En outre, les voix ne se comptent pas dansles assemblées par tête, mais jusqu'à unecerlaine limite, qui est assez élevée, en proportion de l'intérêt que chaque associé possède dans l’entreprise.
De ces circonstances et d’autres encore, — le prestige qu'exercent, dans une société de capitaux prospère, les fondateurs, la confiance que sont portés à leur accorder les acionnaires ayant en général d’autres besognes et étant dépourvus, — ce qui n'arrive pas dans les élections politiques, — de toute passion, il résulte que les sociétés anonymes qui réussissent se transforment en fait à la longue en aristocraties où en monarchies tempérées.
Jetez les yeux sur les grandes associations de capitaux en France, en Angleterre et ailleurs, vous reconnaîtrez que la plupart ont une organisation arislocralique, quelques-unes presque monarchique. Ainsi, les grandes sociétés anonymes, celles qui méritent surtout qu'on s'occupe d'elles, sont à Wabri des changements violents ; elles professent pour la tradilion, pour les règles établies, pour la continuité d'action, un respect qui forme un singulier contraste avec les tendances contraires dont l'Étai moderne est animé.
Ce qui aide à cetle permanence des personnes et des règles dans les associations de capitaux, c'est la faculté qu'ont deles quitter les mécontents : ils peuvent à chaque instant, grâce à ces marchés appelés bourses, se dessaisir de leurs titres et devenir étrangers à une entreprise qui ne leur pa- Fait plus menée suivant les bons principes. Le droit de sécessionest donc de l'application la plus facile pour les associés des entreprises collectives libres sous la forme anonyme, Handis qu'ilest excessivement difficile à exercer pour l'individu dans l'État.
La bureaucratie des sociélés anonymes, dans les mains de bons directeurs, est une bureaucratie beaucoup plus souple et beaucoup plus efficace que celle de l'État. Cela est incontestable, et cela tient à plusieurs causes. Ayant un but tout à fail spécial, se trouvant dégagées de Loutes les considérations politiques ou religieuses, n'ayant pas à redouter le populaire électoral, assurées, d'ailleurs, de l'appui de leurs actionnaires toutes les fois qu'elles proposeront une économie, les sociétés anonymes jouissent d'une indépendance d'allures que l'État ne possède pas et ne peut pas posséder.
On peut médire de la bureaucralie : il n'en est pas moins vrai qu'elle estindispensable, et qu'il faut avoir l’esprit bien élourdi pour réclamer à la fois, comme le font tant de gens, l'extension des attributions de l'État et la suppression ou la réduction de la bureaucratie, Celle des sociétés anonymes est à la fois plus cohérente, plus prompte, plus agile que celle de l'État.
Rien d'abord ne gêne les sociétés dans le choix des directeurs et des chefs : l'État est gèné, en premier lieu, par la politique, qui lui dicte ou lui interdit certains choix, ensuite par les règles strictes que, pour éviter un favorilisme trop éhonté, il a dù édicter, pour l'entrée de certaines fonctions publiques, concours, grades, etc.
N'a-L-on pas entendu quelles clameurs se sont élevées depuis 4880 en France quand tel ministre, l'homme le plus populaire du pays cependant, prenait pour directeur des affaires politiques au ministère des affaires étrangères un homme rallié aux idées du jour, mais ayant eu autrefois des opinions contraires? De même, quand il s'agit de nommer un major général au ministère de la guerre et que l'on prononce le nom d’un officier auquel on attribue la plus grande capacité professionnelle, mais qui passe pour avoir des idées
On peut admettre que cette sorte d'usurpation de l'État sur la liberté du fonctionnaire, en dehors de la sphère professionnelle, est poussée plus loin aujourd’hui qu'elle ne le sera plus tard : c'est une pure hypothèse; en supposant que l'État, qui n'a pas seulement en vue un but technique à atteindre, mais qui ne se dépouille jamais complètement de ses idées ou de ses préventions politiques et autres, puisse relâcher les liens dont il garrotte son personnel, il ne pourra jamais lui assurer la plénitude de liberté, en dehors de la sphère professionnelle, que donnent au leur les sociétés privées. Celles-ci sont menées en général par des gens d'affaires, c’est-à-dire par des hommes qui naturellement ont peu d'inclination au fanatisme, ne se soucient guère de compliquer leur besogne en se mêlant de la vie privée et des fréquentations de leurs subordonnés.
À la longue, personne n'aimant à être tenu en laisse et à subir cette sorte de dégradation, il en résulte que le per-
sonnel des sociétés libres se recrute parmi de meilleurs éléments, plus compétents, plus appropriés à la fonction, que le personnel de l'État.
ministère de l'agriculture n'ignorent pas qu'ils ne doivent négliger aucune occasion de témoigner de leur dévouement absolu à la République.
« Je compte qu'ils participeront largement à toutes les manifestations qui auront pour but de donner le plus grand éclat à la fête nationale du 14 juillet, et je vous prie de porter cette lettre à leur connaissance.
« Agréez, etc.
« Le ministre de l'agriculture,
Cela est écrit comme par Louis XIV. Ce morceau rappelle en outre la phrase d'un vaudeville bien connu l'Ours et le Pacha : « le premier qui ne s'amusera pas, dit le pacha, je lui ferai couper la tête, » Ainsi le fonc tionnaire, même technique, doit toujours appartenir, aussi bien l'âme que l'intelligence et le corps, au « gouvernement qui le paye ». Jamais une société anonyme n'aurait l'outrecuidance d'émettre de semblubles prétentions, ou elle ne trouverait bientôt plus à recruter son personnel. La société anonyme sauvegarde donc “beaucoup plus la liberté individuelle de ses employés que l'État ne le fait pour les siens. Aussi fiuitelle par avoir un personnel d'employés bien supérieur.
La faculté qu'ont les sociétés, et dont l'Etat ne peut guère jouir, de faire porter leur choix pour les postes élevés sur les hommes qui paraissent les plus capables, en dehors de toute condition d'âge, de grade, de diplôme, n’est pas non plus un des minces avantages des sociétés libres. Le canal de Suez ne fut sauvé que par la drague à couloir de M. Lavalley; mais, simple ingénieur civil, M. Lavalley n'aurait pu être placé par l'État à la tête d'un service départemental ou à la direction d'un port, et, quant à sa drague, il lui aurait fallu bien des années pour la faire adopter par les conseils divers des ponts et chaussées.
Où se montre avec éclat l'élasticité des associations libres, c'est dans les temps de crise. Il faut alors plier les voiles, restreindre les dépenses. Les sociétés anonymes le peuvent et le font avec rapidité et sûreté : l'organisme de l'Élat ne se prête guère à des réductions de ce genre.
De 1882 ou 1883 à 1888, les grandes compagnies de chemins de fer, par exemple, émues de leurs moins-values de recelles, s'ingénient à l'aire des économies, et elles arrivent À restreindre leurs dépenses, l'une de 7 ou 8 millions par an, l'autre de 5 ou 6, toutes ensemble d'une quarantaine. Elles n'engagent plus un seul employé nouveau, elles font redescendre au rang de chauffeur des mécaniciens, à celui de simple auxiliaire des chauffeurs. Les sociétés de crédit eu font autant; plusieurs suppriment un grand nombre de leurs succursales inutiles, restreignent de moilié les locaux qu'elles occupent.
Ainsi, la déperdition des forces devient moindre, et les crises pour les sociélés anonymes produisent leur effet utile (car elles ont des effets utiles) : celui d'une revision générale de toute l'administration et de l'élagage de tout ce qui est superfn, parasite et morbide.
L'État, surtout l'État électif, est dans l'impossibilité d'agir
de même. C'est à propos du budget de l'Etat qu'a surgi la théorie qu'il est incompressible. Il y a, du moins, de grandes difficultés à le comprimer. Tous ceux qui en vivent étant électeurs usent, pour empêcher toute réduction, de leur force électorale, qui, parce que les appoints peuvent se faire payer très cher, est parfois considérable. Aussi voiton les députés, même dans les temps de déficit, demander des augmentations de traitements pour les employés de différentes natures : cantonniers, facteurs, instituteurs, douaniers, ete. Jamais, dans une assemblée générale d'actionnaires, les membres ne firent des propositions de ce genre.
S'agit-il de supprimer un établissement coûteux etinutile, un tribunal sans affaires, une école sans élèves, un bureau de poste sans clientèle, l'opposition sera des plus vives. C'est que l'État ou ceux qui parlent en son nom ne se placent jamais au simple point de vue technique : de là son infériorité pour les tâches professionnelles, qui peuvent être remplies à la fois par lui et par des sociélés libres.
On pourrait reprocher à ces dernières associations d’avoir les défauts de leurs qualités : étant, nous l'avons dit, conslituées plus ou moins comme des aristocraties ou des monarchies tempérées, elles peuvent se rendre coupables de favoritisme ou de négligence.
Le népotisme n'est certes pas étranger aux sociétés libres ; mais ses résultats y sont moins pernicieux, en général, que dans les administrations d'État. Précisément parce qu'il y a plus de permanence dans l'administration et la direction des grandes associations de capitaux, que les chefs y sont à la fois peu nombreux et permanents, on ne voil pas ces couches diverses de favoris qui viennent se superposer les unes aux autres dans les administrations d'État, à chaque changement de ministres ou de direction parlementaire. Le
perte pour les associés. Du moins, celte perte ne tombet-elle que sur ceux qui ont eu foi dans l'œuvre, non pas sur le public en général. On a monté à grands fracas de publicité telle ou telle entreprise de travaux : beaucoup de gens ou perspicaces ou prudents l'ont considérée comme trop aléatoire, ils n’ont pas eu confiance dans la direction ; ils se sont abstenus; la perte ne les touche pas; c'est justice. Ceux qui supportent la perte, ce sont les hommes qui, par légèreté, par avidité, n'ont pas voulu se contenter des placements simples et sûrs, et, se lançant dans l'aléa, n'ont pas eu assez de discernement pour bien juger d'une affaire chanceuse; ils sont à plaindre, mais ils avaient commis une imprudence,
Au contraire, l'État entreprend contre toul bon sens un plan extravagant de travaux publics; je vois la folie, je la dénonce à l'avance; beaucoup d’autres hommes en font autant, mais ils ne sont pas en majorité: 3 milliards on 4 milliards sont gaspillés dans des œuvres improduclives, et nous les sages, les prévoyants, nous voyons nos budgets particuliers grevés d'un surcroît d'impôt de plusieurs dizaines de francs par an, ou de plusieurs centaines ou même de plusieurs milliers, suivant nos fortunes, pour des entreprises contre lesquelles nous avons protesté, les sachant insensées. On dira que c'est là une application du principe de la solidarité nationale, mais il est aisé de prévenir la dure et inique application de ce principe, en laissant aux entreprises libres ces œuvres contestées et sur lesquelles l'opinion publique se divise.
Les erreurs de l'État sont toujours des erreurs lotales, j'entends par là que, l’action de l'État s'étendant par voie de contrainte légale et de contrainte fiscale à tout le territoire et à tous les habitants, nul ne peut échapper aux résultats des fautes qu’il commet, Les erreurs des sociétés anonymes,
au contraire, sont des erreurs partielles ou n'ont que des effets partiels; les conséquences directes n’en sont subies que par ceux qui s'y sont associés ; les hommes perspicaces ou prudents n'en souffrent pas ou en souffrent peu.
Ajoutons que, plusieurs sociétés anonymes en général se disputant, dans chaque branche d'industrie, le même champ d'action, il est rare que toutes commettent à la fois la même faule; la rivalité même qui les anime fait qu’elles ne suivent pas exactement les mèmes méthodes et ne praliquent pas au même moment les mêmes procédés. L'État, au contraire, qui ne peut agir que d’une façon uniforme, intensilie nécessairement et porle au maximum les engouements, les entraînements, les partis pris, quand l'esprit public y dispose.
Des explications qui précèdent, il nous semble ressortir clairement les règles suivantes :
Eu vertu de sa supériorité au point de vue de la conctption, de l'invention, de l'aptitude aux modifications fréquentes, aux expérimentations variées, l'action individuelle doit être, à priort, préférée à celle de l'État pour toute entreprisé susceptible de rémunération.
Uela ne veut pas dire que certains grands services dont on doit désirer, à un point de vue de civilisation générale, qu'ils embrassent absolument tout le territoire, comme les posles où les télégraphes, ne doivent pas être exercées par VÉtat. Encore, pour les télégraphes du moins, ce monopole de l'État a-t-il des inconvénients considérables : ie secret des lélégrammes est beaucoup moins gardé par l'État que par les sociétés privées; on a vu, dans ces derniers mois, en France, des plaintes très graves à ce sujet s'élever de partis politiques divers. La responsabilité pécuniaire de l'adminis- Hralion télégraphique de l'État, pour ses erreurs et pour ses fautes, n'existe pas. Chaque papier télégraphique en France
prend soin de nous avertir que, en vertu de la loi, l’admimistration télégraphique est irresponsable. Elle peut, par une erreur de transmission, causer un préjudice de plusieurs milliers de francs ou de dizaines de mille francs à un particulier, et elle se refuse à accorder une réparation quelconque. Des arrêts des cours lui ont reconnu cette immunilé abusive pour des dépèches relatives à des opérations de bourse.
Placé en face d'une administration d'État, l'individu se heurte toujours à une bureaucratie hautaine, plus ou moins irresponsable, à des lois qui dérogent au droit commun, à des juridictions particulières et plus ou moins partiales. Aussi l'on ne saurait rendre trop rares les exceptions à la règle qui recommande de confier à l’action individuelle les services, quels qu’ils soient, susceptibles de rémunération.
L'associalion volontaire, les sociétés libres, de toute taille et de toute forme, en vertu de la flexibilité dont elles jouissent, de la rapidité aux adaptations successives, de la part plus grande qu'elles font à l'intérêt personnel, à l'innovation, de leur responsabilité mieux définie à l'égard de leur clientèle, de la concurrence aussi qu'elles subissent et qui les stimule, doivent être préférées à l'État pour tous les services qui sont susceptibles d'être défrayés tant par celuiei que par celles-là, ,
L'État étant un organisme d'autorité qui use ou menace de contrainte, toutes les fois que l'on peut parvenir à des résultats à peu près équivalents par la voie de la liberté, cette dernière doit avoir la préférence.
Alors même que l'on concevrait que l'État pût, dans certaines circonstances, momentanément, organiser un service d'une manière plus générale, peut-être plus complète, que les sociétés libres, ce ne serait pas une raison suffisante pour se prononcer en faveur de l'action de l'État. C'est ici,
modernes que dans les anciennes. L'homme a toujours été porté à l'imitation : la foule a toujours eu les yeux levés vers ceux qui occupent des positions éminentes, pour reproduire dans sa vie journalière et commune quelques-uns des traits de leur conduite.
Mais ce n'est pas là le secret de l'autorité toute nouvelle des exemples donnés par l'État. C’est que l'État moderne est devenu le plus grand consommateur, le plus grand faiseur de commandes, le plus grand « employeur de travail » qui soit dans une nalion. Pour les besoins de la défense nationale, c'est-à-dire de ces deux formidables et progressives industries, la guerre et la marine; pour les travaux publics gigantesques dont sa trinité de pouvoir central, pouvait provincial et pouvoir municipal s'est chargée à l'excès; pour tous ces services qu'il a plus ou moins accaparés, postes, télégraphes, éducation, elc., l'État dépense en France, déduction faite des intérêts des dettes nalionales et locales, 3 milliards à 3 milliards 4/2 par an, à l'ordinaire et à l'extraordinaire (un extraordinaire permanent); c'est certainement plus du dixième de l'ensemble des dépenses publiques et privées, de tous les citoyens, et ce sont les dépenses les plus ostensibles, celles qui frappent le plus les yeux. Si l'État se met à décider que dans ses ateliers on ne travaillera plus que huit ou neuf heures, s'il impose à ses fournisseurs l'observance de la même durée de la journée; si, par voie de simples règlements intérieurs, il lui plaît d'édicter que certaines combinaisons plus où moins nouvelles et plus ou moins contestées, comme la parlicipalion aux bénéfices ou la coopération, devronl être pratiquées par toutes les maisons industrielles qui sont en rapport avec lui: s'il fixe pour les ouvriers qu'il occupe ou pour ceux des aleliers auxquels il fait des commandes un taux de salaire qui diffère de celui qui est en usage; il est clair que ces
Lo L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIONS.
n’est pas exact, comme l'a écrit un philosophe (1), que « l'État doit travailler à se rendre inutile et préparer sa démission ».
Il doit seulement éviter de se disperser et de s'éparpiller, ce qui est tout différent ; il doit s'imposer aussi des règles de modestie et de circonspection, comme le font les particuliers sagaces, avec d'autant plus de soin même que les fautes d'un homme privé ne pèsent guère que sur lui, tandis que les fautes de l'Etat pèsent surtout sur autrui, c'est-à-dire sur tous les individus, non seulement en tant que membres de la collectivité, mais en tant que personnes isolées.
Les fonctions essentielles de l'État dérivent de sa nature même. L'un des caractères de l'État, c'est de représenter l'universalité du territoire et l'universalité des habitants d'un pays, c'est d'avoir une pensée et une aclion qui, au besoin avec le secours de la contrainte, se font partout obéir; il en résulle que l'État est chargé de pourvoir aux besoins communs de la nalion, c'est-à-dire à ceux qui ne peuvent être satisfaits convenablement sous le régime de l'initiative individuelle, qui réclament le concours absolu et préalable de tous les citoyens.
On a distingué avec raison les besoins communs et les besoins généraux, Les besoins généraux sont ceux qui existent pour tout le monde, comme de boire, manger, se divertir; les individus ou les groupements libres et souples qu'ils constituent à leur gré peuvent parfaitement y pourvoir. Les besoins communs sont ceux qui ne peuvent être complètement satisfaits que par l'action de la communauté même, parce que loute opposition individuelle, fût-elle limitée, y fait obstacle : ainsi la sécurité, la préservation contre certaines maladies conlagieuses, le service de la jus-
(1) M. Jules Simon.
SERVICES DE SÉCURITÉ ET DE JUSTICE. 95 tice, L'appareil obligatoire, coercilif, est ici de rigueur. Si l'État ne s'en chargeait pas, il faudrait que des particuliers ou des sociétés privées le constituassent, empiriquement, partiellement, insuffisamment.
Une certaine intervention dans la préparation, sinon dans l'exécution des travaux publics, rentre aussi dans les besoins communs de la nation : je veux parler de l'exercice du droit d'exproprialion, qui ne peut être confié qu'à l'État.
On x souvent confondu, à tort, les besoins généraux, releyant de l'inilialive privée, et les besoins communs, relevanl, par leur nature, de la communauté. C'est une faute de ce genre que l'on commettait, il y a quelques années, dans l'État de Zurich, quand on consultait le peuple pour la constitution en monopole du commerce des grains. Les électeurs zurichois, souvent mal inspirés, eurent le bon sens de repousser aux deux Liers des suffrages celle proposition socialiste. Le socialisme consiste proprement à dépouiller l'individu d'une partie des fonctions qui lui appartiennent nalurellement pour les conférer à l'État.
De tous les besoins communs d'une nation ou même de Vhumanité, celui de justice est, après celui de sécurité, le plus considérable. Sécurité et justice ne sont pas identiques. Le second terme est beaucoup plus vaste,
L'ÉlaL est, par essence, le délinisseur des droits et des responsabilités juridiques ; c'est un rôle énorme qui lui incombe; nous verrons dans quel esprit, par quelle méthode, avec quelle prudence, il s'en doit acquitter,
Un auire caractère de l'État, c'est qu'il possède la perpétuité, ou qu'il est censé la posséder, IL dure des séries de siècles 11 doit donc représenter les intérêts perpétuels et les sauvegarder contre l'imprévoyance des intérêts présents. C'est une des fonctions les plus importantes de l'État.
L'individu, ou plutôt un grand nombre d'individus, les
moins prévoyants, ceux qui se possèdent le moins euxmêmes, cèdent souvent à la tentation des jouissances immédiates, et leur sacrifient un bien-être futur. Quand ils ne se lèsent ainsi qu’eux-mêmes, l'État n'a pas en général à intervenir. Mais quand ils détériorent les conditions générales d'existence de la nation dans l'avenir, l'État manque à son évidente mission en s’abstenant.
L'État représentant ainsi la perpétuilé, divers devoirs nombreux en découlent pour lui, parfois d'action, plus souvent de contrôle. Il est fort rare que l'État moderne s'en acquitte bien. Cependant, il a supprimé, souvent par jalousie, la plupart des grandes corporations durables qui autrefois suppléaient à son abstention.
L'État est le gardien naturel, le protecteur des êtres faibles qui sont destitués d'appui. C'est un devoir auquel l'État moderne n'a aucune tendance à se dérober, Il tend même à s’en exagérer l'étendue. Il n'est pas {enu de procurer le bonheur universel. Cette mission de l'État comporte des difficultés très grandes d'application; quand on y mêle une sentimentalité excessive, quand on perd de vue la nature des choses qui veut que chacun soit responsable de ses faiblesses et en souffre, on risque d'énerver la société et de la rendre moins apte au progrès.
L'État enfin, dans une mesure {rès variable, suivant les temps, les lieux, peut prêler un concours accessoire, secondaire, au développement des œuvres diverses qui composent la civilisation et qui émanent de l'initiative individuelle ou des groupements libres d'individus.
Il n'échappera pas au lecteur que, tandis que les premières fonctions que nous venons d'indiquer, la sécurité, la conservalion des conditions favorables du milieu physique où se meut la nation, sont susceptibles de beaucoup de précision et de netteté, les deux dernières, au contraire, la pro-