CHAPITRE 11 LE SERVICE DE SÉCURITÉ
La sécurité collective de la nation et la sécurité privée de l'individu. — La première a toujours été considérée comme la fonction primordiale de l'État, page 98. — Le gouvernement est toujours apparu d'abord comme un appareil militaire et diplomatique, page 99.
L'État moderne, c'est-à-dire l'État électif et flottant, semble compromettre à la longue la force de cet appareil militaire et diplomatique qui reste essentiel aux nations, page 99.
L'État moderne offre des garanties médiocres pour la défense même de la nation, page 110. — Espérances superficielles en la paix perpételle, soit au dehors, soit au dedans ; raisons de querelles qui subsistent, page 101.
La sécurité pour les particuliers ne vient qu'après la sécurité pour lu nation elle-même : développement, en inteusité et en précision, des services de sécurité intérieure, page 102.
Extensions récentes du service de sécurité, page 103. — Problèmes très délicats qu'elles comportent : service des épidémies, service pé= nitentiaire, page 103. — Le service de sécurité tend à revenir, par certains points, à la barbarie primilive, page 105.
L'État moderne, courbé sous la servitude électorale, n'est pas toujours dans d'excellentes conditions pour garantir complètement la sécurité des biens, sinon des personnes, page 106.
La première fonction de l'État, c’est de garantir la sécurité : la sécurité collective de la nation, la sécurité particulière de l'individu et de ses droits.
Sur ce point, il n'y a pas de contestation de principe, L'application prête à plus de difficultés.
Il y a, comme je viens de le dire, deux sortes de sécurité, l'une contre tout danger extérieur, l’autre contre les désordres intestins. La première a été considérée de tout temps comme la tâche la plus essentielle de l'État, Il importe, en
poids, l'Élat incessamment variable dans son personnel, dans ses institutions, dans ses idées générales, dans ses conceptions techniques, l'État se concevant lui-même comme « un provisoire perpétuel », l'État reniant toute tradition, l'État se proclamant un parvenu, plaçant sottement son entrée dans le monde à cent ans en arrière, au lieu de vingt siècles, comme il le pourrait et le devrait, 1l semble qu'un pareil État, précaire, flottant, toujours en mutation, compromelle singulièrement la force, sinon dès le premier jour, du moins à la longue, de cet appareil militaire et diplomatique, dont la faiblesse pourrait le livrer en proie aux appétits des peuples rivaux.
Au lieu d'un ministre de la guerre en dix ou quinze ans el d'un major général, ayez-en vingt successifs; au lieu de choisir les généraux pour leurs connaissances profession. nelles, prenez-les pour leurs opinions, soit politiques, soit religieuses, soit philosophiques; au lieu de considérer le recrutement de l'armée pour le maximum de force qu'il peut conférer au pays, avec le minimum de perturbation dans les carrières civiles essentielles, faites-le dépendre de rancunes électorales, de flatteries pour de vils préjugés populaires; ayez un jour un ministre de la marine qui méprise les cuirassés, s'éprend des torpilleurs et veut couvrir la mer de ces derniers; le lendemain, un autre ministre qui dédaigne les torpilleurs et ne veut plus entendre parler que de cuirassés; supprimez de votre politique extérieure toute tradition et tout plan; au lieu d'un homme réfléchi, circonspect, mais ferme en ses desseins, soyez, au point de vue extérieur, comme une femme capricieuse, mobile, à qui personne n'ose se fier, il est clair que vous ne remplirez pas la fonetion de l'État au point de vue de la sécurité (4).
(1) La guerre de 1870-31 à donué des preuves éclatantes de celle infirmité de l'État moderne, au point de vue défensif: d'une part, la marche
pacifique à tout jamais. Le vieux dicton : Zomo homini lupus va se transformer, sans transition, en celui-ci : Æomo homini ovis,
Cette prévoyante sagesse pourrait bien anticiper de toute une série de siècles sur l'avenir. Les raisons de querelles survivent, quoi qu'on en dise, entre les peuples modernes : questions de frontières, questions de commerce mal comprises, questions d'infiltration des étrangers d'un pays dans un autre et du régime qui leur est fait, questions de densité inégale de population et de diversité de richesse des territoires (4).
Puis, à l'intérieur même, le frémissement des appétits des diverses classes sociales, leurs ambitions pour une vie large et oisive, les convoitises qu'excite le pouvoir, voilà bien des raisons, ce semble, pour qu'on ne regarde pas comme suranné l'appareil militaire dont le maintien et l’affermissement ont été longtémps considérés comme la principale fonction de l'État.
La sécurité pour les particuliers et leurs droits ne vient qu'au second rang, après la sécurité pour la nation ellemême. Ce service s'est singulièrement développé chez les peuples modernes. Il est infiniment plus vaste qu'on ne le suppose au premier coup d'œil. Ils'accroît en intensité eten précision ; il varie, en outre, à l'infini.
(1) Ces deux dernières questions peuvent, à la longue, prendre une grandencuité. Les peuplesriches ont la prétention de gèner l'immigration provenant des pays pauvres, de meltre des laxes sur les étrangers et de les assujettir à des formalités plus ou moins vexatoires. Il y à là un péril sérieux, qui se manifestera surtout le jour où, le nouveau monde étant plus densement peuplé, une plus forte partie de l'excédent ile population des contrées prolifiqu dirigera vers les contrées riches à population moins dense. Si l'on veut empêcher cette infiltration, on risque de faire reparaitre les migrations eu grandes masses à main, armée. De même, si un pays riche ne sait pus s'assimiler par les bons traitements et la naturalisation les étrangers pauvres qui afluent dans son sein. Les motifs de querelles abondent de ce côté.