‹ L'État moderne et ses fonctions (volume 5)Chapitre 41 sur 89 · L ÉTAT ET LES RELIGIONS. 2B · texte numérisé non relu

L ÉTAT ET LES RELIGIONS. 2B

seotiment de malveillaoce. C'est en quelque sorte une simple séparation de biens: de temps à autre, dans les malheurs publics ou les circonstances solennelles, les pou> Toirs rédéraux ou locaux croient devoir donner des si^es ostensibles de déférence envers le sentiment chrétien. La religion et la société, la religion elles mœurs n'ont jamais été complètement séparées dans la grande Union américaine du Nord.

Quoique, depuis Michel Chevalier et Tocqueville, cette situation se soit un peu modiGée, on ne trouve encore dans cette jeune et florissante démocratie aucun symptôme de ces luUes où s'engagent si maladroitement et si imprudemment quelques États européens contre les croyances traditionnelles.

Un publiciste avisé, sorti du peuple, appartenant à l'opinion radicale et en partie socialiste, M. Corbon, dans un livre ancien et peu connu, le Secret du peuple de Paris, a consacré toute une partie à ce qu'il appelle la u religion du peuple ». 11 a pris soin de démêler et de nous indiquer la part de l'abandon des croyances chrétiennes dans le mouvement révolutionnaire qui se développe chaque jour et menace de tout emporter. Parlant de la vie future : « Tout ce qui avait autrefois germé en ce sens dans l'ame populaire a été presque complëlement étouO'é par un prodigieux développement d'aspirations ayant pour objet exclusir les choses de ce monde. »

H. Corbon est enfant de Paris, et il prend Paris ou plutôt les quartiers ouvriers de Paris pour la France entière ; dans les trois quarts du pays, cette semence ancienne n'est ni tout à fait détruite ni complètement remplacée.

Mais quel intérêt peut avoir l'État moderne, qui n'est pas un sectaire, qui doit se proposer, non le triomphe d'une doctrine spéculative, mais la conservation sociale, quel

intérêt peut-il avoir à favoriser, dans tous les lieux et dans toutes les couches, « ce prodigieux développement d'aspirations ayant pour objet exclusif les choses de ce monde », quand il sait parfaitement que, « ce prodigieux développement d'aspirations », il ne le pourra jamais satisfaire ?

Si, dans tous les pays et dans tous les temps, l'État doit se montrer bienveillant et sympathique au sentiment relîgieux, si cette déférence et ces bons rapports, par des raisons spéciales, s'imposent particulièrement comme un devoir de prévoyance à l'Ëtat moderne, la question de la séparation des églises et de l'État ne peut être tranchée que par les antécédents de chaque peuple et le nombre des confessions qui se partagent dans chacun d'eux la population. S'il serait absurde de renoncer à la séparation des églises et de l'État dans la grande fédération américaine, il ne le serait pas moins de vouloir transporter ce régime en France; ce serait un nouvel élément de désoi^anisatioQ et de discorde ajouté à tant d'autres.

Il est curieux que les idées les plus justes, les plus raisonnables, les plus équitables aussi en cette matière, aient été émises, à la Qn du dernier siècle, par deux sceptiques, on pourrait dire deux athées : David Hume et Adam Smith.

Ce n'est certes pas en homme religieux, mais en politique prévoyant, que parlait Hume quand, après avoir décrit les inconvénients pratiques que pouvait avoir l'exaltation des « inspirés prêdicants », il conseillait à l'État de les modérer indirectement par de bons offices :

n Au bout de tout, concluait-il, le magistrat civil finira par s'apercevoir qu'il a payé bien cher son économie prétendue d'épargner la dépense d'un établissements fixe pour les prâtres, et que, en réalité, la manière la plus avantageuse et la plus décente dont il puisse composer avec>les guides spirituels, c'est d'acheter leur indolence en assignant

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des salaires âses à leur profession, et leur reudanl superflue toute autre activité que celle qui se bornera simplement à empêcher leur troupeau d'aller s'égarer loin de leur bercail à la rechercha d'une nouvelle p&ture; et, sous ce rapport, les établissements ecclésiastiques, qui d'abord ont été fondés par des vues religieuses, finissent cependant par servir avantageusement les intérêts politiques de la société. »

Il y a loin de ces vues judicieuses d'un sceptique avisé aus frivoles déclamations des démocrates contemporains.

Quant à Adam Smith, il établit, en ce qui concerne le problème de la séparation des églises et de l'État, une distinction qui nous paraît capitale, et que nous ne voyons pas qu'on se soit rappelée.

Dansun pays, dit-il, où il y a plusieurs centaines de sectes qui se partagent, sinon par parts égales, du moins sans prédominance accentuée de deux ou trois d'entre elles, l'opinion des habitants, l'État peut ne pas s'occuper d'elles, malgré « l'insocîabilité habituelle aux petites sectes» ; elles se tiennent en échec mutuellement, k Mais il en est tout autrement dans un pays où il y a une religion établie ou dominante. Dans ce cas, le souverain ne peut jamais se regarder comme en sûreté, à moins qu'il n'ait les moyens de se donner une influence considérable sur ta plupart de ceux qui enseignent cette religion. » Or, ce moyen, ce ne peut être que les récompenses, les bénéfices, un concours habilement exercé dans les nominations.

Le philosophe écossais ne laisse aucune ambiguïté à sa pensée. II s'agit pour lui de contenir le clergé non par la violence, maïs par une bienveillance adroite : « La crainte, ajoute-t-il, est presque toujours un mauvais ressort de gouvernement, et elle ne devrait surtout être jamais employée contre aucune classe d'hommes qui ait la moindre prétention à l'indépendance. En cherchant h les effrayer, on ne

ferait qu'aigrir leur mauvaise humeur et les fortifier dans une résistance qu'avec des manières plus douces ou aurait pu les amener peut-6tre aisément ou & modérer ou à abandonner tout à fuit. H

Voilà comment s'exprimaient, en plein triomphe du voltaîrianisme, deux philosophes sagaces; ils n'avaient l'expérience ni des luttes de la révolution française contre l'Église, ni du Cu^/urÂoni/i/' allemand, ni de tous les démêlés récents du canton de Genève ou de laSuisse avec l'Église catholique, ni de la scission opérée, cent ans après la révolution, dans la population française ; mais ils avaient le souvenir de toutes les luttes ardentes de l'antiquité, du moyen Age et des temps modernes entre les États et les religions; puis, surtout, ils connaissaient le cœur de l'homme, science rare et que les politiciens des démocraties ont presque toujours méconnue.

La séparation des églises et de l'État, si justifiée par des circonstances historiques et par la mulliplicilé des sectes aux Ëtats-Unis d'Amérique, doit 6tre considérée, sur notre conlinenl européen, comme un des projets les plus subversifs de la paix et de la cohésion sociale. '

On doit juger superficielle l'objection souvent répétée que l'État, en soutenant, ou en subventionnant des églises qui sont en luLte sur les questions de doctrine, comme l'Église catholique, deux églises protestantes et le judaïsme, prête son concours à des théories contradictoires, dont trois sont nécessairement fausses, en admettant que l'une soit vraie.

C'est là un raisonnement d'enfant ou de pédant. L'État en reconnaissant, et même en salariant des églises diverses, ne peut pas avoir la prétention de se prononcer sur la véracité des dogmes de chacune d'elles; il n'a pour le faire aucune qualité. 11 se borne à juger que le culte et l'instruction

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