CHAPITRE II
L'Eut démocratique a uoe tendance à développer le luxe public et I multipliée les fêtes, page 410.
Lea idées des philosophes pur le Iiiie collectif, page 411. — En quoi elles soat exagérées ou erronées, page 413, — L'épargne volaptuaire des États : conditions pour qu'elle soit iDotTeiigive, page 414. — Le< donations et tes legs des philaathropes coutribueot et contribueront encore plus dans l'aycnir à enrichir te patrimoine public de luxe ou de récréation, page 415.
Les défauts de l'État moderne quand it'veut protéger les beatix-artii, page 415. — L'action lie l'État en ceemalièrea est toujours passioanée, page 415. — Eiiclusivismc des écoles orQciellea, page 41". — L'État ne sait jsmais se placer au siinple point de vue technique et impartial, page 416.
Le problËmc délicat des Tètes publiques, page 417. — Lea fîtes religieuses Iraditionncllea : absurdité de les entraver, page 417. — Conditions nécessaires pour des fSlea vraiment nationales, page 418. — Les fêtes purement politiques , imposéea par les législateurs,
' page 413. — l::ilee ont un caractère artificiel et tombent, en général, dans le grotesque ; exempte des tflca de la Révolution, page 419. — l^s fêtes qui se ratlacheut à un fait économique ; les concoui-s agricoles, les expositions, page 4'jO. — Inconvénients des énormes exposilious universelles, page 430. — Fâcheuse influence générale et durable qu'exerce un trop soudain développement du luxe publie, page 421.
L'Etat moderne tend a multiplier lea têtes légalea et lea chômages indirectement obligatoires, page 423 .,,. 4il
Un sujet a pris de l'importance dans ces derniers temps, c'est iacontribuLion de l'État au luxe, aux arts, aux Tètes.
L'Étal démocratique se sent plus d'inclination à envahir ce domaine que l'ancien Ëtat autocratique.
Il n'y a plus de cour; mais il semble qu'on en veuille ressusciter de temps à autre le spectacle pour t'agrément
pnpitliiire: une cour qui se liendruit quelques jours par an ou même quelques jours par décade d'années et où lout le monde aurait accès, où lout )e monde Terait la Tète.
L'État démocratique, renonçant à toute économie minutieuse et maussade, éprouve de l'inclination aux grands 4 spectacles, au luxe public, à la joie orQcielle, descendant d'en haut, par commande, sur toutes les couches de la population.
Dans ces dernières années, dans ce jour même où j'écris, • cette disposition se maniTeste avec éclat. Elle vaut qu'on l'étudié et qu'on la juge.
On peut le Taire au point de vue soit de l'économiste, soit du politique, soit du philosophe.
Commençons parles aperçus de ce dernier.
Il y a des partisans convaincus du hixe public, lesquels sont parfois les adversaires du luxe privé.
Dans une discussion qui a eu lieu il y a deux ans sur le luxe et qui Tut provoquée par nous, au sein de l'Académie des sciences morales et politique (I), un philosophe, homme de K^siid mérile, M. Ravaisson se prononçait très énergiqtiement en faveur du luxe public.
Il admettait que le luxe est indispensable à une société et que, (l'autre pari, il développe la sensualilé, la vanité in- v dividuelle. Les Grecs, pensail-il, avaient tout concilié : on ' trouvait chez eux la simplicité privée et le luxe public.
Laissons la parole à M. Ravaisson :
« Les anciens avaient sur ce point une doctrine qu'il est u difficile de ne pas approuver. En faisant une certaine part u à un désir, naturel à chacun et légitime, d'orner en queU «quelque sorte sa vie, ils pensaient que la somptuosité .
(I) L'occaeion de celle discu»»ioD fut, en nSet, U leclure que aou* firacs à celte académie du chapitre cnn«acr6 au luis daaa notre Préeà d'économie poliligue, alors ea préparation.
« durait en général avoir pour objet la cbose publique et H commune que devaient préférer à eux-mêmes les indi- « vjdus. C'est l'idée qu'on voit régner chez les peuples de « l'antiquité, aux plus belles époques de leur bistoire. Les « Athéniens, au temps qui suivit leur victoire sur les Perses, « habitaient des demeures fort simples, au milieu desquelles If s'élevait, sur l'Acropole, un temple de marbre, et dans " ce temple un colosse tout en or et en ivoire, image de la H divinité qui représentait le génie de la cité. Il en était de '• même des Romains de la République, dans leurs habi- « tations plus que modestes au pied du Capitole, couvert, n disait-on, de tuiles d'or. Un de leurs principaux poètes « résume ainsi les maximes qui dominaient lorsque Rome H se rendit maîtresse du monde :
Avant ces paroles, prononcées un 1887 au cours d'une discussion académique, M. Ravaisson, nu sujet de l'instruction esthétique, avait émis dé'yh des idées un peu analogues : « L'homme du peuple, disait-il, sur lequel pèse d'un poids « si lourd la fatalité matérielle, ne trouverait-il pas le meil- « leur allégement à sa dure destinée, si ses yeux étaient K ouverts à ce que Léonard de Vinci appelle la belleza det « mondo, s'il était préparé à jouir, lui aussi, de ces splen- « deurs que l'on voit répandues sur tout le vaste monde n et qui, devenues sensibles au cœur, comme le dit Pascal, « adoucissent ses tristesses et lui donnent le pressentiment « et l'avant-goût de meilleures destinées. » Ces lignes toutefois sont moins précises que le premier morceau : U semble qu'il s'agisse là du simple développement des dispositions esthétiques qui rendent l'homme ouvert au sentiment de la nature et do la beauté du monde. 11 n'est pas
besoin de grandes dépenses publiques pour faire apprécier à chacun la splendeur et la diversilë des spectacles que l'univers offre gratuitement k tous. Ici se vérifie celte loi que ce qui est indispensable à tous les hommes se trouve gratuit ou peu coftteuz (1).
Un économiste moraliste, historien du luxe, M. Baudrillart, s'est complu également à vanter le luxe public : u TaotAl, écrit-il, il invite la masse à jouir de certains agré- « ments, comme les jardins publics, les fontaines ou le « thé&tre;.tant6t il ouvre les trésors du beau à ces multi- « ludes, sevrées de la possession des oeuvres de la statuaire « et de la peinture. Pour l'art, il y a des musées, comme « il 7 a des bibliothèques pour les sciences et les lettrt^s, « et des expositions pour l'industrie. Sous toutes les « formes, enfin, ce luxe collectif, s'il est bien dirigé, pro- « file à tous. Il él^ve ïe niveau et féconde le génie de l'in- K dustrie. Ce luxe, en outre, a un mérite éminent: il Ate « au faste ce qu'il a, chez les particuliers, d'égoïste et de « solitaire. Il met à la portée de la foule des biens dont le II riche seul jouit babiluellemenl, ou ne fait jouir momentanément qu'un petit nombre de personnes .»
Qu'il y ait quelque part de vérité dans ces observations, nous n'aurions garde de le contester; mais elles contiennent aussi une part d'exagération, et les applications pratiques en peuvent être fort dangereuses. ~v.
Un certain luxe est, certes, permis à un État qui est riche, qui se sent fort à l'aise dans ses revenus. Si les États-Unis ] qui jouissent de 7 k 800 millions de. francs d'excédent des recettes sur les dépenses, avec des impôts généralement modérés, sauf les droits de douane, voulaient consacrer en quinze ou vingt ans quelques centaines de millions &
acbeter des tableaux, des statues, quelques-unes de toutes ces richesses dont regorge le vieux monde et dont, comme un parvenu, le nouveau monde restera toujours privé, ce n'est pas nous qui lui en ferions un reproche. Ayant satisfait au nécessaire, possédant un énorme superDu, se trouvant d'ailleurs, au point de vue des arts, dans une situation de manifeste înrériorilé relativement aux vieilles contrées, la grande fédération américaine du Nord pourrait, à l'avantage général du peuple, employer ainsi un bon nombre de dizaines de millions.
De même, si, dans les vieux pays dont le budget est bien réglé, on crée une caisse de dotation des musées, des j anciens cabinets royaux, aujourd'hui devenus publics, pour / les enrichir do nouvelles acquisitions, aucun économiste / sensé, qui connaît l'utilité indirecte et lointaine des choses, ^ ne sera assez morose pour l'interdire. On approuvera que l'État central, ou provincial, ou municipal, quand il est en fonds pour faire construire un h&timent destiné à un service important, s'applique à lui donner un caractère d'ampleur ou d'élégance, qu'il cherche à en faire un monument artistique. 11 y a une sorte à'épargne voluptuaire qui est \ tout aussi bien permise aux nations qu'aux individus (I). Je me sers de ces mots d'épargne voluptuaire, qui laissent préjuger qu'il y a vraiment épargne, c'est-à-dire que les frais de ces constructions sont pourvus avec le produit des impôts et d'impôts modérés. Si on les entreprend en temps de déficit ou d'impôts excessifs, ce n'est plus une épargne voluptuaire.
On comprend également qu'en province, dans les villes de dtlTérents ordres, les musées, les jardins, soient dans les mêmes conditions l'objet de sacriflces, qu'on y décore
aussi les mairies et les autres b&timents municipaux et provinciaux. Mais tout cela doit èlre fait sans emporlement, en laissant au temps sa part, en n'imposant pas à quelques années une œuvre que les diverses générations doivent continuer et compléter.
Rien de dangereux comme l'excès de ce luxe collectir. L'expérience récente suggère h ce sujet deux importantes observations. En premier lieu, avec le développement notable de la richesse privée et le goût qu'ont les millionnaires d'illustrer ou de perpétuer leur nom, on peut compter sur les dons et les Tondations pour enrichir, en dehors des sacrifices publics, le patrimoine artistique ou ornemental des villes. Que de particuliers en province ont légué leurs jardins privés pour qu'ils devinssent des jardins publics! Ce n'est pas assez; nous voudrions que chaque ville de quelque importance possédât k une distance de 2 ou 3 kilomètres un véritable parc de 10 à 30 ou 40 hectares. Mais une fois avertie de ce besoin, l'inilialive privée se mettra, par des dons et legs, à le satisfaire (1). Ce n'est pas avec l'argent péniblement versé par les contribuables qu'on peut pourvoir ' & ces dépenses d'agrément collectif.
La seconde observation, c'est que le rAle esthétique des pouvoirs publics, sous le j'égime électif, tend à être faussé par les préjugés et les engouements. J'ai montré plus haut que, par sa nature même, l'État moderne intensiGe l'engouement momentané dont la nation est la proie, et que l'État moderne n'est jamais impartial, ni à l'égard des doctrines ni à l'égard des hommes.
L'action de l'État moderne est toujours passionnée. On> retrouve chez lui quatre vices, dont il ne parvient pas à se ) débarrasser: 1*11 n'exécute ni rite ni à boa marché ;2''il cède
DUS diïODS d'un luoJe tout uou-
toujours au népotisme et au favoritisme, ou, pour fuir ce défaut, il tombe dans l'épreuve Mie et incertaine des examens et des concours; 3° son action est toujours compliquée; il ne sait rien faire avec simplicité, en recourant à un seul artisie sans l'asservir par des jurys pédantesques; À' il est toujours passionné et unilatéral.
Les écoles officielles se montrent exclusives, généralement en retard, procédant avec lenteur. Tantôt, pendant la première moitié de ce siècle, elles n'admettent qu'un maniérisme vide et compassé, un idéalisme de convention, sans originalilé ni vie. Tantât, comme depuis 1871, elles s'éprennent de la brutalité et de la grossièreté; il leur convient d'avoir des scènes d'une facture rudo et vulgaire, représentant des sujets communs ou des allégories naturalistes. Qu'on regarde les achats faits par la ville de Paris k nos salons. Un demi-singe informe, représentant, d'après l'étiquette, l'homme de l'Age de pierre, séduira les acheteurs officiels parce qu'il semble une protestation contre les idées spîrilualistes.
En art, comme en industrie, l'Élat ne sait jamais se placer au simple point de vue technique et impartial : il se préoccupe toujours de défendre une thèse et de faire triompher une politique. Cette disposition d'esprit de l'État moderne est un grand obstacle à la bonne direction du luxe coUecUf.
Quoi que l'on ait pu penser ou écrire en sa faveur, le luie collectif est un luxe que l'on satisfait avec l'argent d'autrui. . Il entraîne souvent la corruption des pouvoirs publics. 11 assujettit les arts aux engouements, en partie artistiques, en partie intéressés, des hommes qui gouvernent. Quand le luxe collectif ne peut se soutenir que par de lourds impôts, c'est-à-dire par la contrainte, il a souvent plus d'inconvénients que le luxe privé.
Au luxe collectif se rattache une question souvent dé-
battue, celle des f£tes publiques. Il y aurait à les entièrement proscrire un excès de rigorisme; mais on doit reconnaître qu'elles foisonnent en inconvénients et qu'on n'y saurait apporter trop de circonspection.
C'est un problème singulièrement délicat que celui d'improviser une rete publique et de l'imposer k la conscience nationale. Ces fêtes doivent naître en quelque sorte d'ellesmêmes, se rattacher à la tradition ou, du moins, à un événement national si éclatant, si incontestablement heureux pour l'ensemble de la nation sans distinction de parti, que, pour ainsi dire, personne sur la totalité du territoire d'eu éprouve de froissements et de regrets.
Les fêtes publiques peuvent être de trois catégories: ou , religieuses, ou nationales, ou se reliant à un fait d'ordre I économique.
Les fêtes religieuses sont les plus anciennes et celles qui, encore dans la généralité du pays, rencontrent le plus d'adhérents et comportent le moins d'inconvénients. Elles offrent un caractère plus familial; elles enveloppent davantage tous les Ages; elles entraînent moins avec elles, elles «xcluent même par leur principe, une partie inévitable du cortège des fêtes, les excès, la débauche et l'ivrognerie. Si elles sont contraires aux opinions d'un certain nombre d'hommes, comme la tolérance doit être ta grande loi exté- . Heure de l'humanité, on ne voit pas que personne puisse sérieusement se plaindre de cérémonies qui satisfont beau coup d'êtres humains et qui ne peuvent oITeuser aucun homme paciftque et tranquille. Aussi peut-on considérer que l'interdiction, qui est devenue presque générale en France, des fêtes religieuses extérieures, procède d'un véritable fanatisme et qu'elle prive, sans aucune raison sérieuse d'ordre public , la majeure partie de la population de jouissances inoffensives.
Les sceptiques devraient être désarmés devant la joie innocente de tant d êtres humains.
Après les fêtes religieuses, selon le ranji: historique, viennent les Têtes nationales. Celles-ci ne se peuvent créer par une simple mesure législative : il leur Taut l'adhésion spontanée de toute la nalion. 11 n'y a guère de vraie Tête nationale que celle <iui consacre soit l'alTranchissement de la nation rin joug élrangei-, soit une grande et décifive victoire/ sur l'ennemi du dehors. L'anniversaire de 1776 pour les Américains, celui de 1830 pour les Belges qui s'émancipèrent alors du joug holiimdais, sont parmi ces événements qu'aucun citoyen de l'Amérique du Nord et de la Belgique ne rerusera de considérer comme heureux et glorieux. D'autres nations du continent européen sont, de date récente, dans une situation, sinon absolument idenUque, du moins presque analogue.
La première condition pour une Tète nationale, c'est de réunir l'assentiment spontané de tous les citoyens quels qu'ils soient, de tous les partis quels qu'ils soient.
A cette catégorie se rattachent encore les Têtes qui se donnent k l'occasion des concours de lirs, ou des lutles de gymnastes, comme les tournois de jadis. C'est le même sentiment qui unit alors tous les hommes, celui qu'il Taut être Tort et adroit non seulement pour soi, mais pour défendre l'indépendance nationale. L'humanité revient, par un détour, aux anciennes Têtes d'autrefois (celles des archers, des arbalétriers, etc.).
Tout autres sont les fêtes purement politiques qui consacrent ou rappellent la victoire de tel parti, ou de telle doctrine, ou de telle classe, sur tel autre parti, telle autre doctrine ou telle autre classe. Ces Tètes-1& ne sont jamais des fêtes nationales dans le sens réel et étendu du mot; ce sont de simples Têtes orQcielles, qui répugnent aux uns, si elles
plaisent aux autres; elles aigrissent les divisions des citoyens, au lieu de les apaiser pour un jour.
Voilà pourquoi à un peuple qui n'a pas dans son histoire un événement décisif, consacrant la rormation de la nation et son alTranchissement du joug étranger, il est toujours très dirBcile d'improviser une fêle nationale. Il décore de ce nom une fête purement politique, qui est toujours Troide, compassée et arlîûcietic.
1 La Révolution a donné sous ce rapport l'exemple des essais les plus ridicules. Nous ne parlons pas ici en particulier de. la fête de la déesse Raison; c'était là une application de fanatisme étroit. A Dd de remplacer, non seulement les fêtes religieuses, mais celles encore des corporations supprimées, on avait fait appel aux plus grands génies ; ceux-ci montrèrent que toutes les ressources de l'éloquence et de la poésie restent stériles pour communiquer à toute une nation le goQt de se réjouir en commun à propos d'incidents auxquels elle n'attache pas d'importance. Mirabeau, Harie-Joseph Chénier, Talleyrand, trois esprits, certes, bien doués, soit pour la force et l'autorité, soit pour l'ingéniosité et l'invention, ont laborieusement rédigé ou inspiré des programmes divers de fêtes nationales. Des esprits graves s'en sont aussi mêlés, comme Boissy d'Anglas.
Les uns et les autres n'ont abouti qu'à des combinaisons grotesques ou fastidieuses. Il faut lire la liturgie ou le rituel de« la fête des époux», de « la fête de la vieillesse uet autres cérémonies que la philanthropie révolutionnaire proposa à l'adoption de la France (1). Ni les poètes, ni les législateurs,
(l)D-in* une d« ces feies il est indiqué qu'à un iuslaol marqué, toutes les m^res devront regarder leure eafanu » avec des yeux altendris ■.
■ Le peuple ne pourra plus cooleair son eiUhouBiasine ; il pousaer& des cris d'allégresse qui rappelleront te Ijruit des vague* d'une mer agitée, que les venta sonores du Midi soulèveat et prolongent en échos dans lei vallons et les foréU loiotainet. "
ni les orateurs ne purent insurfler un peu de vie et de gaieté à ces prétendues réjouissances oâ tous les détails étaient d'avance arrêtés et prévus. Ces tentatives infructueuses doivent détourner des fêtes purement {^litiques.
Restent les fêtes qui se rattachent à un fait économique: ce sont les plus naturelles, celles auxquels notre temps tsele plus propice. Dans tous les siècles les grands faits agricoles ou industriels ont été l'objet de réjouissances V en commun : l'ouverture des vendanges, le retour de la grande pëcbe, les foires. Aujourd'hui nous avons les concours agricoles, les expositions de toute nature. Quand un pays est prospère, qu'il jouit de bonnes finances, que les citoyens ne sont pas trop taxés, il peut être légitime que les pouvoirs publics s'associent, dans une mesure discrète, sans en faire le grds des frais, à ces occasions de joie.
On peut dire, cependant, qu'ils ont une tendance exagérée, depuis quelque temps, à prélever d'énormes sommes pour amener le peuple à se réjouir. Sans parler des grands ; bals que le conseil municipal de Paris a cru devoir ofl'rir pour « faire aller le commerce parisien » et qui n'ont été qu'un gaspillage, nous pouvons nous arrêter un instant aux Expositions, surtout aux Expositions intégrales, universelles, dont l'étendue, la dépense s'accroissent sans cesse, en même temps que leur ordonnance devient de moins en moins technique et de moins en moins instructive.
Au point de vue vraiment industriel et comparatif, la dernière grande Exposition a été celle de 1867, d'un si merveilleux classement. Les suivantes deviennent de plus en plus des virtuosités intéressantes, où la part de l'ostentation.
Le peuple tout entier doit chanler k la fois. A an certain moment, le peuple e'éciiera lui-même : ■ Vivo le peuple 1 > On céUbrero le» récente* Tjcloiree et d'un orcbeelre à l'autre on ta répilera ces mots : n RËpétei- ' nous encore ces beureusee nouvelles. «
àa luxe d'étalage, des minuties amusantes, grandit, et o& le cAté intellectuel diminue. On se préoccupe plus du spectacle, de la fascination des yeux, de l'ébab issement de la foule, que du résultat sérieux à obtenir, du progrès des arts, delà vulgarisation des bons instruments et des bonnes méthodes.
Ainsi comprise, une Exposition devient surtout une fête
publique prodigieusement coûteuse, qui risque de fausser
[ les idées des spectateurs et de donner à certaines parties
de la population de mauvaise sbabitudes. *
On commence par dépenser, dans une ville, une somma colossale, une centaine de millions au moins si l'on joint à tous les frais publics ceux des particuliers, des exposants. Cette dépense purement voluptuaire donne une impulsion soudaine à certains commerces„qui six mois après tomberont dans la langueur. On fait monter brusquement les salaires ou les gains des ouvriers ou des employés de diverses industries, les cocbers, les garçons de café; on attire de la campagne, du fond même des provinces les plus éloignées, une quantité de gens pour remplir ces métiers qui, l'année suivante, seront surchargés et devront rendre à l'inquiétude, à l'oisiveté, parfois à la misère, tout ce personnel surabondant.
On fait renchérir, dans le lieu choisi, ordinairement la capitale, tous les services humains, tous les vivres; on alloue des indemnités de 10 ou 15 p. 100 de leur traitement & tous les employés de l'État ou de la ville; mais les administrations privées ne peuvent, pour la plupart, en faire autant; on n'accrott pas de 10 ou 15 p. 100 les rentes servies aux porteurs de fonds publics, ni les pensions payées aux . anciens serviteurs de l'État. Comme c'est souvent son cas, . l'Ëtat agit ainsi sans règle fixe, sans esprit de suite, sans justice réelle, par pur caprice.
On attire de tous les points du territoire des mJDions d'iiommes, adonnés d'ordinaire à un labeur pénible, et à une vie simple : on étale devant ces imaginations primitives une capitale féerique, qui n'a rien de réel, une sorte de réalisation passagère du conte d'Aladin et de la lampe mer* veilleuse. Les impressions qu'en gardent tous ces esprits sont fort diverses : bien des jeunes gens en auront retenu tgue la vie de la capitale est une vie de délices; ils rfiveront d'y revenir, et ils y reviendront pour grossir la troupe nombreuse des meurt-de-faim; l'éblouissement des Tontaines lumineuses sera un jour remplacé pour eux par un gite immonde et fortuit, encombré de misérables. On aura perdu beaucoup de ces gens par cette vision d'une ville transformée pour quelques mois en Éden ; on en aura aigri d'autres, illusionné un nombre énorme. L'attrait qui pousse tes Jeunes générations il quitter le hameau ou la fenne pour se précipiter dans la grande ville s'en trouvera re-
I doublé. La saine appréciation des choses, pour beaucoup do ces visiteurs, aura disparu.
Cet immense déploiement de faste, sous le prétexte de comparer les produits, aura esercé une profonde action perturbatrice. Pendant sept ou buit mois, sinon pendant un an, les marchands de province verront une grande partie de leur clientèle leur échapper, au profit du gigantesque bazar central. Notez que ce n'est pas le cours naturel des choses qui aura amené ce déplacement; c'est l'action seule,
I soudaine, de l'État. Les affaires languiront en province, pour une cause dont l'État seul est responsable.
Une Exposition de cette taille, de celle nature, accompagnée de ce luxe officiel, est un impAt mis sur les déparlements au proHt de la capitale. Celle-ci même n'en éprouve qu'une surexciLation passagère qui la laisse bientôt dans un état de prostration.
Aussi lin esprit sérieux, tant au point de vue des résultats / matériels que des résultats moraux, ne peut-il approuver ces colossales exhibitions. L'État ne sait rien Taire avec mesure.
Les nations vraiment pratiques bannissent tout ce faste inutile ; elles ont des expositions partielles, qui ne se Tout pas toutes dans une seule ville h laquelle on confère ainsi un privilège injustifié. Elles laissent prendre l'initiative de ces expositions aux corporations intéressées; si elles s'y asso- ' cient, c'est dans une mesure modérée, à titre de contribu- 1 tion accessoire prouvant la bonne volonté des pouvoirs publics. Encore peut-être ceux-ci feraient-ils mieux de n'y participer par aucune somme d'argent, de prêter seulement deslocaux,des emplacements. Le but utile, celui de l'instruction, de lu comparaison et de la vulgarisation des instruments, des méthodes, des modèles, est beaucoup plus sûrement atteint, avec une bien moindre dépense et sans toute celte perturbation (1).
Ainsi le luxe collectif a bien des dangers; lui aussi peut être corrupteur;il est plus malaisé de le refréner que le luxe ' privé: ce dernier compte avec les ressources de celui qui l'ordonne; le luxe |iublic, au contraire, est ordonné, aménagé par des gens qui n'en font pas les frais et qui en tirent, néanmoins, plaisir et vanité.
Ce n'est pas là la seule preuve de relâchement et de dés-
(1) Toui ce que nous disons ici le rapporte avec la plus précise exactitude 4 l'Exposition de tS89. L'un des iociilenls les plus absurdes et les plus tuoestïS lie ce coûteux carnaval, c'a él6 le firand bapquel du moi* d'août auquel la municipalité parieieDtic avait roiivié tous les Diaires de France : une douzaine de mille de cex ronclionnalres, la plupart petits paysans, viurenl s'enivrer du spectacle magique qu'offrait alon Paris et ne purent en retirer que des idées fausses.
organisation que donne VÉlal moderne. Il mulliplie aussi )es fêtes légales. 11 ne peut détruire les fêles religieuses que le sentiaient général et la coutume consacrent; il y en ajoute d'autres soit obligatoires, soit du moins tacitement imposées. On s'est plaint que le calendrier de l'ancien régime fût encombré de Ktes de saints qui multipliaient abusivement les chômages : le nouveau régime aussi veut avoir des fêles châmées, il en invente ou il en discute; l'énergie au travail et la production s'en trouvent diminuées (1).
(1) Daas ces derniers temps on a iostilué le chAmage du lundi ds Piques el du lundi de la PenlecAle, du H juillet, et dlver» canseillen municipaux ou députéa demaudent que l'on inslitue encore d'autres
ffltea civiques chômées.