CHAPITRE IV
DIFFËAENCE FOMOAHENTAt.E ENTRE L'ËTAT ET U SOCIÉTÉ.
Les erreurs principales sur la nature de l'Élat, page 2G- — La première erreur repose sur de TausscB comparaisons physiologiques : le livre de Schœrae. poge 3T. — Absurdité de la Ib^se que l'Élat est au corps SDcial ce que le cerveau est au corps humain, page 18. — L'État est un organisme mis dans In main do certains hommes, piige !9.
Il ne fout pas confondre l'Élat et la société, ni opposer l'individu seul Il l'Etat, pnge 30. — La socii'té est plus vaste et plus féconde que l'Élat, page 31. — Nomlirc iiiliai des groupements sociaux, page 31. — L'homme est ua (Ire qui a, par uature, le goùl de l'aEsocialioD variée, page 31. — L'individu isolé n'existe pas, puge 3!. — Nombre prodigieu:! d'ossocialious auxquelles appartient l'individu civilisé, page 3Î. — Le phèuomèue de n l'interdépendance >, page 33.
Tous les besoins collectirs ne sont p<is nécessairement du ressort de l'Étal, page 34. — Erreur qui consiste à croire que, en dehors de l'Élat, on ne peut rien créer qui ne soit inspiré par l'intértl personnel, pagi' 3t. — Méprise d'Adam Suiilh à ce sujet et de la plupart des économistes, page 35. — Conception incomplète des motifs auxquels obéit l'individu, page 36. — )l est faux que la personne humaine sait uniquement conduite par l'iolérèt personnel, pnge .tG. — Variètfi det niubiles auxquels c^de l'individu civilisé i genre rafQiié de gporl qui Si! répand en création d'utilité générale, page 37. — Exemples de ce aporl philanthropique, page 3^.
Pour ne pas trébucher à chaque pas dans cet examen, il
faut d'abord faire lUiëre de deux erreurs fonda menlales,
•e sur do prétentieuses comparaisons physio-
e qui provient d'une observalion superficielle
lai avec la société.
attrait les physiologistes, avec leurs inléresrtes, exercent sur toutes les autres classes lucoup d'écrivains sur la philosophie, sur les
sciences sociales, éprouvant quelque embarras à renouveler une matière déjà vieille, se sont avisés que des comparaisons physiologiques pourraient leur être d'un grand secours.
L'un de ceux qui ont le plus donné dans cette méthode est un Allemand, fort distingué d'ailleurs, dont les écrits ont exercé une singulière séduction dans beaucoup de pays, M. Schaenie. Sous le titre de Bau und Leben des Socialen Kôrpers (Structure et vie du corps social) , il a consacré quatre énormes volumes à des comparaisons anatomiques, physiologiques, biologiques et psychologiques entre la société et la personne humaine considérée dans son corps et dans son Ame. II y a dans tout ce travail de comparaison une prodigieuse ingéniosité d'esprit. Malheureusement, le résultat n'est pas en proportion de l'efTort.
Nous ne voyons pas ce que l'on gagne en netteté à nous parler de « la pathologie et de la thérapeutique de la famille » par exemple, de « la morphologie », de « la membrure sociale de la technique », die sociale GHederung der Technik, etc. L'esprit fléchit accablé sous le poids de toutes ces analogies et des divisions, subdivisions infinies, auxquelles elles donnent lieu.
Nous laisserions de cAté, comme une gageure curieuse, tout cet immense assemblage de comparaisons entre la société et le corps humain, s'il n'en résultait de fâcheuses erreurs qui se répandent partout et que l'on Unit par accepter sans contrAIe.
C'est ainsi qu'on est arrivé à dire que l'État est au corps social ce qu'est le cerveau au corps humain. Cette image, qui se détache au milieu de beaucoup d'autres plus compliquées, reste dans l'esprit : on s'y habitue, et à la longue on se conduit comme si elle était vraie. M. Schteflle ayant fait école, d'autres ont surenchéri sûr lui. Admirez où l'on arrive avec ces comparaisons. Voici comment s'exprime un auteur
récent sur les Tonctions de l'Élat : « La société est un organisme, un ensemble de fonctions, d'organes, d'unités vivantes. L'unité, la cellule sociale, ou, pour parler un langage plus scientifique, le protoplasma, est ici l'homme... Nous retrouvons dans la société les mêmes distinctions que dans l'individu en ce qui concerne les fonctions, les organes et l'appareil d'organes... Ce que le cerveau est pour l'organisme individuel, .l'Élat, le gouvernement, l'est pour la société : un appareil de coordination, de direction, de dépense, alimenté par des organes do nutrition. »
Nous arrêterons ici cet exposé. On pourrait citer beaucoup d'autres images du même genre. Bluntschli disait que, dans la société, l'État représente l'organe mâle et l'Église l'organe femelle. Beaucoup plus ingénieux, Proudbon comparait l'État ou lasociétëàla matrice, qui est naturellement inféconde, mais qui développe les germes qu'on lui a confiés, et l'initiative privée à l'organe mâle.
Toutes ces assimilations physiologiques sont des jeux d'esprit plus ou moins réussis. Elles embrouillent beau* coup plus qu'elles n'éclairent. Celle qui représente l'État comme le cerveau du corps social est non seulement fausse, mais nuisible; elle est un non-sens; elle conduirait à une subordination absolue des individus à l'État.
On aura beau citer des passages de Goethe pour prouver que l'individu n'est pas unité, mais variété, on ne parviendra pas à prouver l'exactitude de toutes ces analogies.
11 n'y a aucune comparaison possible entre les cellules du corps humain n'ayant qu'une vie végétative ou mécanique, et les individus qui sont des êtres intellectuels, moraux et libres. Dans le corps humain, le système nerveux et particulièrement le cerveau sont les seuls centres de volonté et de pensée. Le pied ni la main ne pensent ni ne veulent. Dans la société, chaque individu est aussi bien
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doué de pensée, de moralilé, de prévoyance que l'illtut.
L'Élat peut, sans doute, avoir, à un moment déterminé, plus d'inteDigence, plus de prudence, plus de capacilé que tel ou tel individu; il n'a pas celte supénorité nécessairement et par nature. M. de Stein a beau dire que l'État est la plus haute forme de la personnalité ; ce n'est qu'une personnalité dérivée, qui emprunte à d'autres tous ses moyens. Cette conception de l'État, la plus haute personnalité qui soit, correspond beaucoup plus à l'idée de l'ancien État théocratique ou monarchique absolu, ou tout au moins de l'État monarchique prussien, à peine atteint du virus représentatif, qu'à l'État parlementaire moderne, l'Etat électif, soit bourgeois, soit démocratique.
En fait, l'expérience prouve que l'Etat est un organisme mis dans la main de certains hommes, que l'État ne pense pas et ne veut pas par lui-môme, qu'il pense et qu'il veut seulement par la pensée et la volonté des hommes qui détiennent l'organisme. II n'y a rien là d'analogue au cerveau. Ces hommes, se succédant et s'éliminant plus ou moins rapidement, qui détiennent l'État, qui parlent en son nom, ordonnent en son nom, agissent en son nom, n'ont pas une autre structure physique ou mentale que celle des autres hommes. Ils De jouissent d'aucune supériorité naturelle, innée ou inculquée par la profession même.
Les fonctions d'État n'illuminent pas nécessairement l'intelligeDce, et n'épurent pas nécessairement les cœurs. L'Église peut enseigner qu'un bomme faible, revêtu du sacerdoce, est transformé et jouit de grâces divines. La société démocratique ne peut prétendre que les individus portés au pouvoir, et qui sont l'État légiférant et agissant, bénéficient de grâces spéciales d'aucune sorte. Elle n'oserait alléguer que l'Esprit saint descend sur eux.
L'absurdité de toutes ces comparaisons physiologiques.
quand on y cherche antre chose que d'ingéDieuses et vagues illustrations, saute aux yeux de tout homme instruil. La matière du cerveau est une autre matière que celle du pied ou de la main : les éléments en sont tous difTérents : la fameuse substance grise, qui lui donne sa capacité direC' trice et intellecluelle, est tout autre que la substance des membres. Au contraire, les molécules qui forment l'ÉLat concret et dirigeant ne sont pas d'une autre nature quje les autres molécules sociales.
L'Élat est, sans doute, un appareil régulateur et de coordinalion pour certaines fonctions essentielles. Mais ce n'est pas dans la société l'organe unique, ni même l'organe principal et supérieur, de la pensée et du mouvement. Il faut donc traiter comme une fantaisie, disons mieux, comme une niaiserie, cette allégation que l'État est au corps social ce que le cerveau est à l'individu.
' Une autre erreur, qui est tout aussi répandue et non moins nuisible, consiste à confondre l'Ëlat avec la société. Certains philosophes s'en rendent coupables, et le vulgaire les suit. Ces deux termes sont, cependant, loin d'être synonymes.
On oppose, en général, l'État à l'individu, comme s'il n'y avait entre ces deux forces aucune organisation intermédiaire. On croirait, d'après certains théoriciens, que, d'un côté, on trouve 40 ou 50 millions d'hommes isolés, dispersés, n'ayant entre eux aucun lien, incapables de combinaisons spontanées, d'une action commune volontaire, d'une coopération libre en vue d'objels dépassant la puissance de chacun d'eux, et que, de l'autre côlé, en face de toute cette poussière sans fixité, se trouve l'État, la seule force qui puisse grouper toutes ces molécules pensantes et leur donner de la cohésion. On olfre alors à l'humanité le choix entre l'invasion de l'étal dans toutes les branches de la vie écono-
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mique elles mouvements simplement instinctifs, les efTorts réputés incohérents, de 40 on 60 millions d'hommes, agissant chacun pour soi, sans concert, sans entente et s'ignorant les uns les autres.
Rien n'est plus faux que cette conception. Toute l'histoire la contredit, et le présent encore plus que le passé. Il ne faut pas confondre le milieu social ambiant, l'air libre, la société se mouvant spontanément, créant sans cesse, avec une fécondité inépuisable, des combinaisons diverses, et cet appareil de coercition qui s'appelle l'État.
La société et l'Etat sont choses différentes. 11 n'y a pus seulement dans la société l'Élat, d'une part, et l'individu, de l'autre : il est puéril d'opposer l'action de celui-là à la seule action de celui-ci. On trouve d'abord la famille, qui est un premier groupe, ayant une existence bien caractérisée, etqui dépasse celle de l'individu.
On rencontre, en outre, un nombre illimité d'autres groupements; les uns stables, lus autres variables, les uns formés par la nature ou la coutume, d'autres constitués par un concert établi, d'autres encore dus au hasard des rencontres. Les combinaisons suivant lesquelles s'unissent, s'agrègent, puis se quittent et s'isolent les personnes humaines, sont au moins aussi nombreuses et aussi compliquées que celles que la chimie peut constater et cataloguer pour les molécules purement matérielles.
A cdlé de la force collective organisée politiquement, procédant par injonction et par contrainte, qui est l'Étal, il surgit de toutes parts d'autres forces collectives spontanées, chacune faite en vue d'un but déterminé et précis, chacune agissant avec des degrés variables, quelquefois très intenses, d'énergie, en dehors de toute coercition. Ces forces collectives, ce sont les diverses associations qui répondent à un sentiment ou à un intérêt, à un besoin ou à une illusion,
les associations religieuses, les associations philantbropiqiics, les sociétés civiles, commerciales, financières. Elles foisonnent; la sève n'en est jamais épuisée.
L'bomme est un Être qui a, par nature, le goût de l'association, non pas de l'association fixe, imposée, immuable, rigide, lui prenant toute son existence, comme l'association innée des abeilles, ou des fourmis, ou des castors, mais de l'association souple, variable, sous toutes les formes. Ce goût de nature, l'éducation et l'expérience l'ont encore développé cbez l'homme. La plupart des associations anciennes, comme les Églises, subsistent, et cbaque jour voyant créer des associations nouvelles, leur nombre finit par déBer tout calcul.
Vous parlez de l'individu isolé, mais oîi l'aperceveï-vous, l'individu isolé? Je vois des groupements de tout ordre et de tout genre, groupements de personnes et groupements de capitau-t ; je vois, en dehors de tout État, 300 millions d'hommes dans une seule église ; je vois en dehors de tout budget national, des sociétés libres, disposant par milliers de plusieurs dizaines de millions, par centaines de plusieurs centaines de millions, par dizaines de plusieurs milliards. J'aperçois ce que l'on est convenu d'appeler les grandes œuvres de la civilisation contemporaine : ce sont, pour les trois quarts, sinon pour les oeurdizièmes, toutes ces collectivités, ne disposant d'aucune force coercitive, qui les ont effectuées.
Moi qui écris ces lignes, vous qui les lisez, faisons le compte, si nous le pouvons, des groupements dont nous faisons partie, de toutes les sociétés auxquelles nous apparins de cœur, d'esprit ou de corps, de toutes celles auzlles nous donnons périodiquement une parcelle de notre ps ou une parcelle de notre avoir ; comptons, si nous le vons, le nombre d'hommes auxquels, en vertu dW lien
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spécial d'association libre, nous pouvons donner le nom, soit de confrère, soit de collègue.
La vie de chacun de nous est enlacée dans ce réseau prodi^eiix de combinaisons, pour des desseins divers qui concerneut notre profession, notre fortune, nos opinions, nos goûts, Qos délassements, notre conception générale du monde et nos conceptions particulières des arts, des lettres, des sciences, de l'éducation, de la politique, du soulagement d'autrui, etc. Que d'occasions de se réunir, de disserter, de se concerter, d'agir en commun t Qu'élaient les repas obligés des Spartiates, les symposia, à c6té de tous ces banquets périodiques ou occasionnels qui viennent à chaque instant réunir les hommes de professions, d'opinion!*, de situations sociales diverses, la merveilleuse fécondité de l'association privée faisant que l'on a toujours un point de contact, un terrain commun avec la plupart des autres hommes?
Certains penseurs contemporains ont inventé un mot particulier, passablement barbare, pour désigner ces enchaînements multiples et librement consentis des individus les uns aux autres; ils appellent cela l'inferdépendance, et ils nous parlent avec émotion des progrès croissants de ce phénomène.
Qu'on ne dise pas que l'ouvrier ou le paysan échappe à toutes ces combinaisons : lui aussi, presque toujours du moins, fait partie d'une société de secours mutuels, d'une association industrielle ou agricole, d'un syndicat quelconque, outre que, s'il a quelque avoir, ce qui est général en cette riche terre de France, il appartient encore à une demi-douzaine de sociétés commerciales et financières.
Tous les besoins collectifs ne sontdonc pas nécessairement du domaine de l'État. Que les philosophes daignent ne plus nous parler de cette abstraction, l'individu isolé; qu'ils ne nous demandent pas, ainsi qu'ils le font parfois avec une
émouvante naïveté, comment on aurait des banques, des caisses d'épargne, des hApitaux, des monts de piété, etc., si l'État ne daignait pas user de son pouvoir coerciUr pour créer ces institutions.
Nous nous trouvons ici en présence d'une troisième erreur. Aucun homme raisonnable ne peut nier qu'entre l'individu et l'Étal, il n'existe, il ne se constitue à chaque instant un nombre indéfini et croissant d'associations intermédiaires, beaucoup tellement vivaces, tellement durables et tellement vastes, que l'État fiait par en ^Ire jalous et par en prendre peur. Ceux qui le représentent Tormulent alors cette sentence qu'il no doit pas y avoir d'État dans l'État, sentence absurde; car, ce qui caractérise l'Étal, c'est le pouvoir coercitif; ce qui caractérise les associations spontanées, c'est le simple pouvoir persuasiT; à moins donc que l'État ne commette la faute de déléguer à certaines associations une partie de son pouvoir coercitiT, on n'est jamais exposé à ce qu'il y ait un État dans l'État.
L'erreur que nous visons en ce moment consiste à croire que, en dehors de l'État, on ne peut rien créer qui ne soit inspiré par l'intérêt personnel sous la forme d'intérêt pécuniaire. Les économistes et le plus grand d'entre eux, Adam Smith, se sont rendus coupables de cette méprise : u La troisième fonction de l'État, dit Smith, consiste à ériger et à entretenir certains établissements utiles au public, qu'il n'est jamais dans l'intérêt d'un individu ou d'un petit nombre de créer ou d'entretenir pour leur compte, par la raison que les dépenses qu'occasionnent ces établissements surpasseraient les avantages que pourraient en retirer les particuliers qui en feraient les frais. »
Cette proposition d'Adam Smith est exagérée ; la conception qu'il se fait des motifs auxquels obéit l'individu est incomplète. Les économistes se la sont appropriée en géné-
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lal, et leur bon renom en a souffert. Us ont mutilé l'homme. Il esl faux que la personne humaine soit uniquement conduite par l'iatérët personnel, ou du moins par la forme la plus grossière de cet intérfit, l'intérftt pécuniaire. Certes, ayant à lutter contre tant d'obstacles k sa conservation et à son bien-être, l'homme obéit principalement à un mobile qui est le principal, lo plus habituel, le plus constant, le plus intense : l'intérêt personnel, qui, dans nos sociétés reposant sur l'échange des produits, prend la forme de l'intérêt pécuniaire.
Mais, au fur et à mesure surtout que la civilisation se développe et que la richesse s'accroU, l'intérêt pécuniaire n'ab3orbe plus l'homme tout entier, ou du moins n'absorbe pas entièrement tous les hommes. D'autres mobiles coexistent avec lui, se développent peut-être avec le temps plus que lui : les convictions religieuses, l'espoir en une autre vie, le ferme propos de la mériter par de bonnes actions, ou simplement la sympathie, le plaisir de s'ennoblir aux yeux de ses concitoyens ou à ses propres yeux, le goût de se distinguer, de faire parler de soi, la recherche de certains honneurs électifs ou autres, une sorte de luxe se portant sur la moralisation, l'éducation, le soulagement d'autrui, j'allais presque dire un genre rafGné de sport qui se répand en création d'établissements d'utilité générale; il y a là toute une variété de sentiments, très nuancés dans leur degré de désintéressemenl, mais concourant tous au même but : faire profiter la société d'.une partie du superflu des individus. C'est donc un des grands torts de beaucoup d'économistes de réduire le mobile de l'action individuelle à l'intérêt pécuniaire.
Les individus, soit par leur action isolée, soit surtout par leur contribution à des sociétés libres, ont dans tous les temps créé une foule d'établissements qui n'avaient pas
pour objet de donner un revenu : ils le font aujourd'hui encore, peut-être plus que jamais. Toutes les anciennes fondalîons religieuses ont eu cette origine; ce n'est pas au christianisme qu'en échoit le monopole, quoique cette religion, plus que toute autre, enseigne l'amour du prochain. Alleï dans les pays musulmans : voyez quelle énormité de hiens', sous la dénomination de wakouf» ou de teakfs en Turquie et en Egypte, sous celle do kabbous en Tunisie ont ^lé destinés par les particuliers à la satisfaction, soit des besoins moraux de l'humanité, soit des besoins physiques de ceux qui souffrent. A Tunis, par exemple, ces kabbous abondent. Ils possèdent une part considérable de la régence. Quelques-uns ont une charmante légende : on me montre un puits au milieu d'une solitude, et l'on me dit : Une princesse arabe passa jadis par là, elle y souffrit de la soif; rentrée chez elle, elle donne des fonds pour que ceux qui viendraient à passer dans le môme endroit n'éprouvent pas le môme tourment.
Croit-on que dans nos sociétés industrielles, où la foi s'est peut-être émoussée, ces habitudes de largesse aient disparu, ces sentiments altruistes, comme dit Spencer, n'existent plus? Il faudrait, pour le croire, avoir les yeux fermés. M. d'Haussonville et M. Maxime Du Camp nous ont raconté toutes les œuvres si diverses qu'a fondées Parit bienfaisant. Ce n'est pas seulement par les institutions charitables que se manifeste la puissance de ce mobile d'action individuelle. Plus la richesse s'accroît, plus les grandes fortunes se forment, plus il s'en échappe des parcelles qui, réunies, deviennent des trésors, pour fonder des étabhsaements désintéressés. Les millionnaires américains donnent des millions de dollars pour des universités; d'autres consacrent 10, 13. 20 millions de francs ou davantage à construire des maisons oii les ouvriers aient un home confortable.
Ici, lel philanthrope crée un nausée (1); telle veuve, en l'honneur de son mari, entreprend & Paris, à Gènes, ailleurs encore, un ensemble de travaux qui atteint ou dépasse SO millions de francs (2). Tel manufacturier, enclin à l'utopie, consacre une grande fortune à fonder et à doter ce qu'il appelle un « palais social » ou "le familistère (3) ». Des écoles spéciales surgissent, que l'Élat, toujours lent et inhabile à se faire une volonté, n'osait pas instituer; des oboles particulières seules les défrayent (4). Nos grands établissements scientifiques manquent d'instruments perfectionnés : tel grand flniincier les leur fournit; le même crée un observatoire (5).
Voilà quelques exemples ; mais derrière ces dons, aristocratiques par leur importance, que de dons plébéiens, et comme toutes ces menues monnaies, émanant librement de tout le monde, dépassent les donations les plus considért^bles ! Nous avons détruit, croyons-nous, trois erreurs sur l'État et l'individu : il est faux que l'Étal soit au corps social ce que le cerveau est au corps humain ; il est faux que l'individu et l'État se trouvent seuls en présence, la société créant par une fécondité merveilleuse un nombre incommensurable d'associations libres et intermédiaires ; il est faux que l'individu obéisse à un seul mobile d'action, l'intérêt pécuniaire ; l'homme privé suit aussi une autre tendance qui le pousse à s'occuper, en dehors de tout intérêt matériel, des besoins collectifs ou des souffrances d'autrui. La destruction de ces trois erreurs si répandues va nous aider à démêler ce qu'est l'État et ce que doit fttre son rOle.
(1) M. Guimet.
(1) H>i la duchesse de Galiéra.
(3) H. Godin, de Guiae.
(4) Od peut citer l'école La Martinière & Lyon, les cours Bamberger à Pari», l'École libre des BcieDces politiques et bien d'autres.
(5) H. Rspbaei Biscboffsbeîm.