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PRÉFACE

DE LA QUATRIÈME EDITION

Quand parut, il y a une vingtaine d'années, la première édition de ce livre sur V Etat moderne et ses fanelions ^ auquel le public a fait un bienveillant accueil, les vices de constitution, les ambitions excessives, les entraîments constants de FÉtat démocratique et sans contrepoids n'étaient pas, comme aujourd'hui, démontrés par une expérience continue.

Certains esprits, réputés judicieux, les contestaient. Ils attribuaient à des circonstances passagères, à la jeunesse même de l'État moderne, les abus et les excès qui éclataient dès lors et dont ils espéraient qu'il se corrigerait avec le temps-

Le temps s'est écoulé, et, bien loin de s'amoindrir, ces vices, ces abus, ces excès se développent et s'étendent chaque jour.

Les critiques que l'on faisait, il y a vingt ans, de nos constatations, de nos descriptions, de nos prévisions, apparaissent aujourd'hui comme frivoles. Le dernier quart de siècle écoulé, non seulement en France, mais on peut le dire dans le monde entier, a confirmé de plus en plus la justesse de nos aperçus.

En faisant cette quatrième édition, en revisant attentivement, suivant notre méthode habituelle, le texte primitif, nous n'avons pas eu à modifier le fond de nos appréciations

Nous y avons ajouté un chapitre sur un des points les

plus délicats de rorganisme et du fonctionnement de l'État moderne, à savoir sur les rapports de l'État avec le personnel, sans cesse grandissant, de ses propres administrations.

Traitant non seulement de la constitution de l'État moderne, mais des fonctions qui lui sont naturellement dévolues et de celles qu'il s'arroge par ambition, par vanité ou par caprice, nous avons pu joindre à nos premières observations un grand nombre de preuves nouvelles et décisives.

L'abondance de la matière eût pu nous entraîner à grossir et à enfler énormément cet ouvrage. Nous nous sommes mis en garde contre cet entraînement. En respectant presque toujours notre texte primitif, nous avons fait suivre chacun des principaux chapitres d'un court appendice en petit texte, contenant, d'une façon sommaire et précise, les faits nouveaux, importants et concluants qui se sont produits dans les dernières années.

Nous nous sommes efforcé ainsi d'obtenir que notre livre ne perdît rien en unité, en facilité de lecture et qu'il contînt, pour chacune des activités légitimes ou usurpées de l'État, tout le résumé de l'expérience contemporaine.

Combien l'État moderne, proie de politiciens passionnés ou frivoles, parfois fanatiques, presque toujours ignorants, enivré de la toute puissance qu'il s'arroge en droit et qu'il s'attribue en fait, diffère de l'État abstrait, impartial, réfléchi, pondéré, protecteur de tous les droits !

L'État moderne, c'est-à-dire l'État électif, subissant, sans contrepoids, les poussées démocratiques, a des ambitions indéfinies ; il se disperse en des tâches de plus en plus diverses, et de plus en plus vastes. C'est de lui qu'il convient de dire qu'il ne doute de rien.

Il est jusqu'ici sans frein. On s'ingénie à imaginer de

PRÉFACE DE LA QUATRIÈME ÉDITION

nouveaux procédés électoraux pour mieux recruter les pouvoirs publics, pour empêcher que les intérêts généraux, les intérêts permanents, les intérêts lointains de la nation soient sacrifiés, comme c'est aujourd'hui le cas habituel, aux intérêts particuliers et passagers. Si ingénieuses et si dignes d'approbation que soient les réformes projetées à ce sujet, il est à craindre qu'elles n'apportent qu'un remède passager et partiel. ' Gomment s'y prendre pour que les choses privées ae soient pas de plus en plus transformées, par l'excès de la législation, en chose publique et pour que la chose publique cesse d'être une curée que se disputent les politiciens?

Si l'on constate les vices de l'État moderne, il ne s'ensuit pas qu'il faille lui substituer l'État ancien, qui avait, lui aussi, ses vices, ses abus, ses excès, parfois d'une autre nature, parfois d'une nature analogue. Une pareille substitution, outre qu'elle serait impossible, n'offrirait aucun secours sérieux.

La société moderne elle-même, le monde contemporain où nous vivons, celui où vivront nos neveux, pourraient, si l'on savait s'en servir, offrir certains freins, d'une efficacité notable, qui contiendraient, dans une mesure appréciable, les ambitions effrénées, les usurpations, les improvisations de l'État moderne.

Nous citions et recommandions un de ces freins dans la première édition de cet ouvrage, le référendum ou consultation populaire sur les lois principales. Déjà, il y a vingt ans, l'expérience qui en avait été faite en Suisse était fort encourageante. Les vingt années écoulées depuis lors ont confirmé encore cette appréciation favorable.

C'est une intéressante victoire pour le référendum que l'adhésion solennelle qui lui a été donnée, Tan dernier, par le chef du parti unioniste anglais, M. Balfdùr, au cours de la grande lutte électorale de 1910.

Voici un fait encore plus décisif, qui ne relève pas de la théorie, mais de la pratique même, un fait éclatant.

Voici que l'Australie, cette année même, dans deux consultations populaires de première importance, vient de montrer d'une façon décisive que, même aux antipodes, même dans cette terre classique du socialisme d'État, l'ensemble du peuple résiste mieux aux entraînements, a plus de bon sens, de pondération et de prévoyance que les parlements et les gouvernements (1).

Les eaux sont toujours plus agitées à la surface que dans leurs profondeurs ; ainsi en est-il d'une nation :

(1) Le Parlement fédéral australien représentant V Australian Cornmonivealth^ avait, par le vote des deux Chambres qui le composent, édicté deux lois importantes en 1910, dans un sens à la fois centralisateur et socialiste. On sait que le gouvernement et le Parlement sont, en cette contrée, aux mains du Labour Party^ parti du Travail ou ouvrier. Par la première loi, le Parlement fédéral se conférait à lui-même le droit de légiférer directement sur tout ce qui concerne le commerce, l'industrie et les conflits commerciaux et industriels, réduisant ainsi les attributions des parlements locaux, à qui jusqu'alors il avait appartenu de le faire. Grand pas vers la centralisation. Son but était de conférer au gouvernement l'application discrétionnaire du régime dit de la Nei^ protection^ manière toute neuve de protectionnisme, dont le principe se formule ainsi : « Quand un industriel ne vend pas ses produits à un prix raisonnable et ne paye pas des salaires convenables, il faut lui retirer le tarif protecteur. » Par la seconde loi, le droit était attribué au Parlement fédéral de considérer tel commerce ou telle industrie comme constituant un monopole et, cela fait, de voter les mesures nécessaires pour que ce commerce et cette industrie fussent « exercés par le gouvernement fédéral ou sous son contrôle » et pour que fussent acquises « à un juste prix» toutes les choses mises par eux en œuvre. A parler nettement, c'était la nationalisation ad libitum de toutes les industries qu'on voudrait et moyennant une indemnité sujette à tous les risques de l'arbitraire. Nulle part, fût-ce en Australie, qui est pour lui terre d'élection, l'étatisme n'avait encore osé rien de pareil.

Par bonheur, les deux lois devaient, de par la Constitution, subir l'épreuve d'un référendum. Il a eu lieu le 26 avril 1911, et toutes deux ont été repoussées à une naajorité à peu près égale : l'une par 687 000 voix contre 443 000, l'autre par 682 000 voix contre 446 000 : la majorité est considérable, à savoir de plus d'un cinquième. Le peuple australien, plus éclairé et plus pondéré que le Parlement fédéral, a ainsi rejeté le principe de la nationalisation des grandes industries. Voir, à ce sujet, l'article de M. Pierre Leroy-Beaulieu dans V Economiste français du 6 mai 1911.

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